IV. — La réussite C1899). — Conclusion
Cependant la situation s'améliorait de jour en jour et l'année 1899 ouvrait la liste des années heureuses.
Au mois de mai 1 900, l'Assemblée générale ordinaire des coopératives et syndicats actionnaires de la Verrerie ouvrière apprenait que la situation de la verrerie était absoUiment prospère. Le rapporteur établissait la différence entre le nombre de bouteilles produites et celui de bou-teilles vendues en 1897 et 1899. Le nombre des bouteilles produites, de 3. 428. 1 95 en 1897, s'était
élevé à 4.48j .371 en 1899. Le chiffredes ventes avait passé, de 2.564.939 en 1 897, à 4.652.045 en 1899, c'est-à-dire qu'on avait trouvé à vendre plus de bouteilles que l'usine n'en avait produit dans cette année. Enfin le prix net des ventes, qui n'était que de 236.066 francs en 1897, avait atteint 436.829 francs, s'accroissant ainsi de plus de deux cent mille francs. L'augmentation de la production ne pouvait être attribuée au fonctionnement d'un troisième four, puisque ce four n'avait été inauguré que le 24 septembre 1899 et n'avait pas fonctionné d'une manière continue, certaines modifications de construction ayant été jugées nécessaires dès le début. D'autre part les deux autres fours avaient été mis successivement en réparation, de telle sorte que les trois fours n'avaient jamais marché simultanément.
Ainsi la situation se trouvait indiquée par les trois chiffres suivants :
Déficit en 1897 — 24.742.92
Bénéfices en 1898 -h 8.974.71
— en 1899 + 17.499.30
L'actif était ainsi constitué :
Bâtiments et terrain 380. 086.51
Matériel amorti 187.675.31
Troisième four 64.214.26
Caisse 1.913.40
Dépôt de Paris 26.220.76
Agence commerciale 28.660.70
Débiteurs divers 3.738.22
Bouteilles en stock, matières premières, combustible, objets d'entretien etc 113.863.55
Ensemble : 806.372.71
Tandis que le passif était réduit à la somme de 280.122 fr. 03, dont voici le décompte:
Bons de prêt souscrits et intérêts. 44.659.25
Emprunt au Sous-Comptoir. . . 100.000 »
Emprunt Corbière et intérêts . . 90.070 »
Autres emprunts 18.133.15
EHets à payer 22.672.04
Créanciers divers . . ... 4.587.59
Salaires dus aux ouvriers. . . . Mémoire
Il se trouvait donc en faveur de l'actif une différence de 526.250 fr. 68.
Les salaires étaient portés simplement pour mémoire, chaque ouvrier ayant fait don à la verrerie d'une partie de ses salaires alîandonnés, dans les moments de crise, et n'ayant conservé aucun recours contre Padministration de l'usine, pour éviter à celle-ci de ruineux proc^s. Il était cependant convenu que les premiers bénéfices réalisés devaient servir à solder cette dette d'honneur. Au 31 décembre 1899, il était dû de ce chef 43.124 francs aux ouvriers.
La verrerie avait également supprimé son agence commerciale de Toulouse, et, pour cela, elle avait dû rembourser à son agent général la moitié du prêt de 90.000 francs que ce dernier lui avait consenti. Le nouveau prêteur avait immédiatement fait une commande d'un million de bouteilles.
Depuis la mise en marche des trois fours, la production s'élevait à près de 35.000 bouteilles par jour, et l'administration de l'usine devait à chaque instant refuser de nouvelles commandes, faute de pouvoir les servir.
Le succès de la verrerie d'Albi ne s'est dessiné que lentement ; mais aujourd'hui il est indéniable.
Nous avons longuement insisté sur cet essai nouveau de coopération, parce que Texempie ainsi indiqué n'a pas tardé à être imité. Les syndicats, qui s'étaient montrés jusqu'ici le plus rebelles à l'idée de la coopération, se sont lancés avec entrain dans la voie qui leur était indiquée par cet exemple.
C'est la Bourse du travail de Paris, qui fonde une société à capital variable sous le nom de Société des ouvriers^ dont le but est d'arriver pratiquement à la socialisation des moyens de production. Des ouvriers capitalistes ! allons donc ? C'est ainsi cependant. Leur Société, organisée conformément à la loi, est constituée au capital de 1,000 francs, divisé en cinquante parts de 20 francs, libérables par quart. D'ailleurs le nombre des associés et l'importance du capital sont extensibles à l'infini.
« A l'heure actuelle, disait M. Baumé, secrétaire de l'Union des syndicats de la Seine, l'ouvrier n'a pour se défendre contre le capitaliste qu'une arme : la grève, qui est un moyen d'action insuffisant. Nous avons résolu d'en employer un autre qui consiste à porter la lutte
contre le capitalisme, chez le capitaliste luimême.
« Nous invitons tous les travailleurs fi placer clans notre société leurs économies, au lieu de les déposer à la Caisse d'épargne. Ces fonds, accumulés, seront employés à l'achat d'actions de vastes entreprises industrielles (mines, établissements métallurgiques, industries diverses) dont les ouvriers font la prospérité. La Société des ouvriers deviendra ainsi copropriétaire de ces entreprises ; ce qui lui permettra de concourir sûrement à l'amélioration du sort des ouvriers, dont elle sera mandataire.
C'est chez les employés des omnibus que la coopération exerce également son influence. Le syndicat s'efforce de créer une société coopérative pour l'exploitation des lignes de pénétration. Déjà les capitaux sont trouvés. Il ne s'agit plus que d'obtenir les concessions.
En 1910 expire le monopole de la Compagnie des omnibus, et depuis quatre ans pas une concession ne Ivii a été accordée, pendant que plus de trente lignes de pénétration ont été concédées à son exclusion. Les emplovés espèrent pouvoir
obtenir quelques-unes des nouvelles concessions, montrer par leur exploitation ce dont ils sont capables, et recueillir, en 1910, la succession de la Compagnie des omnibus elle-même.
La Société financière, à laquelle ils ont fait appel, toucherait 5 0/0 d'intérêt et 3 0/0 d'amortissement de ses capitaux, sans avoir droit d'immixtion, ni de contrôle, sur la gestion dc^ l'exploitation. Elle se renfermerait donc dans son rôle de prêteuse, et rien de plus.
Apres trente ans, la Société financière serait dépossédée de tous ses droits de propriété, qui reviendraient alors à la coopérative. Mais môme au cas impossible où, les intérêts n'ayant pas été versés, la Société financière se substituerait à elle, celte société devrait continuer les conditions de salaires fixées par les ouvriers et verser l'excédent de ses bénéfices dans la caisse du syndicat ouvrier.
Et le représentant de la Société financière disait Si une assemblée générale des employés d'omnibus : « On verra l'application de cette heureuse formule deM. Waldeck-Uousseau : « Il faut que le capital travaille et que le travail possède ! »
La somme proposée par la Société (inancière s'élève à 10 millions 1
Enfin les ouvriers du gaz songent, eux aussi, à devenir propriétaires de leur exploitation par la coopération. 11 leur faut deux millions d'abord, dont le dixième à verser est de deux cent mille francs. A raison de 2V) francs par tete, ce qui implique un versement mensuel de 2 fr. pendant un an, les ouvriers réalisent ces conditions. Et s'il faut alors une caution de 8 à iO millions, il leur semble facile d'emprunter cette somme à une Société financière. On prête aux riches !
A la réunion où fut discuté ce projet, M. Claverie, secrétaire du Syndicat, terminait l'exposé de son projet par ces mots : « Voulez-vous, oui ou non, de votre émancipation pour 25 ïi\ ? »
Et il essayait de calmer les appréhensions de ses camarades, épouvantés en songeant à la lourde responsabilité qu'ils allaient assumer:
« Que risque-t-on ? Rien.
« Si la combinaison n'est pas agréée par la ville, on aura fait 25 francs d'économie, puis-
que les fonds seront mtégralement remboursés, et voilà tout !»
Ainsi le succès de la vaste entreprise de la verrerie d'Albi donnait aux ouvriers syndiqués l'idée de se lancer dans la coopération. D'ailleurs le projet de M. Waldeck-Rousseau, qui amende la loi de 1884, est orienté dans cette iiouvelle direction.
Après la destinée malheureuse des sociétés coopératives de 1848, la masse ouvrière s'était écartée de la coopération, dont elle n'avait vu que les dangers, sans s'apercevoir que la coopération n'est dangereuse que si elle n'est pas établie sur la discipline de Tatelier et sur la force du capital. Le succès d'Albi modifia ces opinions des ouvriers, et les voilà devenus des apôtres de la coopération, dont ils avaient tant médit. Les chefs socialistes eux-mêmes sont devenus de fervents coopérateurs !
La construction de la verrerie d'Albi marque donc une étape dans la tactique de ceux qui cherchent à s'émanciper. Révolutionnaires jusqu'ici, la plupart d'entre eux semblent devoir délaisser les moyens violents dont ils ont
reconnu rinunité, pour la voie coopérative où ils voient la possibilité du succès.
Et c'est pourquoi nous avons analysé longuement la création et le fonctionnement de la verrerie ouvrière, qui, selon nous, indique une voie nouvelle dans les destinées de ce que l'on est convenu d'appeler « le Prolétariat ».