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III. — Période de crise

Le il juillet 1896, avait lieu l'assemblée générale des actionnaires de la Verrerie ouvrière .

Afin de réunir la somme nécessaire à l'entreprise, il avait été émis, pour une somme de 500.000 francs, des tickets de souscription à 20 centimes, donnant droit à l'entrée gratuite aux conférences organisées par les orateurs du parti socialiste et au tirage d'une tombola d'ailleurs non autorisée (1).

(1) Voici la liste des principaux souscripteurs :

NOMS Sommes

Nombre représentant

des des l'équivalence

tickets des tickets

SOUSCRIPTEURS DE TICKETS sotiscrils. souscrits.

Syndicat des chemins de fer 67.500 13.500 fr.

Bourse du Travail de Toulouse 55.000 H. 000 »

La Revendication de Puteaux 31.000 6.200 »

La Coopérative l'Egalitaire 11.000 2.200 »

Les Verrier» de Carmaux 16.000 3.200 »

Les Syndicats de Masnières (Nord). . . 7.500 1.500 »

Les Verriers d'Aniche (Nord) 7.500 1.500 »

Les Mouleurs en métaux 24.000 4.800 »

La Bellevilloise 12.500 2.500 »

Le comité d'action (parisien) avait déjà encaissé la valeur de 455.983 tickets, soit 91.196 fr. 60.

Ln Petite République 30.000 6,000 fr.

L'Utilité sociale 5.000 l.OOO »

Les Instruments de précision 4.850 910 »

Le Parti ouvrier de Fresne (Nord) , . . 10.000 2.000 » La Société coopérative « les Arts et Métiers » de Castres 5.000 1.000 »

Les Tourneurs en optiques 10.000 2.000 »

Le néveil du Nord 10.000 2.000 »

La Métallurgie de Calais 10.000 2.000 *

La Métallurgie de Lille 16.000 3.200 »

La Bourse du Travail de Boulogne-sur-

Mer 5.000 1.000 »

Le Comité de Saint-Claude 9.000 1.800 *

La T3'pographie parisienne 5.To0 1.150 »

La Fédération des Verriers de Lyon . . 7.500 1.500 »

Le Parti ouvrier de Montluçon .... 5.000 1.000 »

L'Abeille de Saint-Ouen 5.000 1.000 »

ï>a Bourse du Travail de Nantes .... 5.000 1.000 »

La Bourse du travail de Lyon 10.100 2.020 »

La Bourse du Travail de Grenoble . . . 5.000 1.000 »

Les Tisseurs de Saint-Quentin 10.000 2.000 »

La Fédération de Cette 5.000 1.000 »

La Société coopérative « La Laborieuse » de Troyes 5.000 1.000 »

La Bourse du Travail de Béziers .... 5.000 1.000 » Les Verriers et Mineurs de Dorignies

(Nord) 12.000 2.400 »

Les Métallurgistes de Creil 7.000 1.400 »

Les Mineurs de Lens 10.100 2.020 »»

L'Alliance des Travailleurs de Levallois-

Perret 10.000 2.000 »

Les collectes faites à l'issue des conférences avaient donné 7o4 fr. 50, enfin les sociétés coopératives avaient souscrit pour 29.300 francs d'actions entièrement libérées ne donnant pas droit aux tickets (1).

Les fonds versés directement à Albi se distribuaient ainsi :

Le Syndicat des Omnibus 5.000 1.000 fr.

Les Services réunis de la Ville de Paris. 25.000 5.000 »

Le Groupe des députés socialistes . . . 15.000 3.000 »

Les Ouvriers textiles de Tourcoing. . . 10.000 2.000 »

L'Union des Syndicats de Moulins . . . 5.000 1.000 »

Les Métallurgistes de Dunkerque. . . . 10.000 2.000 »

La Moissonneuse 15.000 3.000 »

L'Abeille suresnoise 6.500 1.300 »

Le Vooruit, de Gand 20.000 4.000 »

Etc., etc.

(1) Voici le détail de ces recettes :

L'Égalitaire 5.000 fr.

La Moissonneuse 10.000 »

La Bellevilloise 8.000 »

L'Union ouvrière de la rue Moret 3.000 »

L'Avenir de Plaisance . 1.000 »

L'Utilité sociale 500 »

La Laborieuse 400 »

Et ditrérents Syndicats 1.400 »

Au total 29.300 fr.

Donde Mme DemboLirg (i). . . 100.000 fr.

Don de M. Berteaux, député de

Seine-et-Oise 5.000 »

Reliquat de Y Intransig eant . . . 5.000 »

Produit d'une quête faite à Albi. 4.000 »

Dons particuliers . . . . ' . . 1.000 »

Subvention du Conseil municipal

d'Albi 25.000 »

Fonds de la Caisse des grèves de

Carmaux . 40.000 »

Total .... 180 000 »

Le total des recettes efTectuées à

Paris était de 121.251 10

Les fonds à recevoir pour souscription de tickets (comptes débiteurs) 113.159 25

Espèces versées directement à

Albi 180.000 »

Total. . . . 414.410 35 Dont il fallait déduire :

Matériel et loyer d'avance (ces comptes sont immédiate-

(i) Ces 100.000 francs avaient été employés : 40.000 francs pour l'achat du terrain de la verrerie, 60.000 francs pour la construction des fours.

ment amortis) . . 2.738 80

Frais généraux et personnels .... 8.818 15

Frais d'émission . . 12.395 »

Achat de lots et compte de fêtes ... 2.802 05

Reste. . . 387.656 35

Somme constituant, au 30 juin 1 896, le capital de la « Verrerie ouvrière « d'Albi.

A la fin de Tannée 1896, les difficultés étaient toujours pressantes, l'argent rentrait lentement et se trouvait dépensé d'avance. En décembre l'usine était achevée, et l'on eût pu commencer la fabrication, si le manque de fonds n'avait encore paralysé les efforts des verriers.

Le (iOnseil d'administration décida alors de négocier un emprunt auprès du Sous-Comptoir des entrepreneurs. Le notaire de la verrerie, M. Frézouls, se rendit à Paris pour toucher les fonds de l'emprunt consenti parle Sous-Comptoir ; mais on lui objecta que le Conseil d'administration n'était nommé d'après les statuts que pour six mois, et que, personne n'étant plus

responsable, rétablissement financier refusait de réaliser l'emprunt.

Cette allégation était inexacte, car les actionnaires, prévoyant le cas, avaient renouvelé le mandat du Conseil d'administration pour trois ans.

La situation était périlleuse, — c'était la faillite ! — elle fut sauvée par le zèle et l'intel"^ ligence de l'administrateur, délégué à Paris, M. Hamelin. qui eut l'idée de s'adresser au courtier d'un gros marchand de vin de Bercy, fournisseur des coopératives parisiennes. Ce courtier était socialiste et ancien combattant de^ la Commune. Il reçut avec stupeur la confidence de M. Hamelin et ne se décida qu'à grand'peine à l'accompagner chez le fournisseur des sociétés coopératives. Ce dernier accueillit d'ailleurs fort mal la proposition qu'on venait lui faire et il y répondit par un refus absolu. Cependant ]M. Hamelin se faisait convaincant ; il avait son œuvre à sauver. Pendant une heure il essaya d'apitoyer, puis de convaincre le commerçant. La Verrerie n'était elle pas l'œuvre des grandes coopératives, lidèles clientes du commerçant, et sa chute n'allait-elle pas atteindre la prospérité de ces coopératives déçues dans leur foi ? Le

marchand de vins remit Tentretien au lendemain. Et le lendemain, il répondit par un nouveau refus plus formel que le premier.

Mais l'avocat de la verrerie était obstine. Il plaida pendant deux heures. De guerre lasse et pour s'en débarrasser, le commerçant finit par lui dire : « C'est impossible ; mais, à la lin du mois, j'ai à toucher 100.000 francs de VEgalitaire et de VAveyiir de Plaisance. Si ces So- <îiétés veulent vous avancer ces fonds, je consens à renouveler leurs échéances pour la lin de l'autre mois. » M. Hamelin n'en demandait pas plus. La verrerie était sauvée d'une faillite immédiate. Qui a temps a vie, dit le proverbe. L'humble ouvrier, qui peut se vanter d'avoir porté sur ses épaules la lourde responsabilité de l'œuvre d'Albi, en vit dans un rôve rapide l'édification terminée et le triomphe prochain.

Il s'agissaitencore d'avoir l'assentiment des deux sociétés. Egalitaire réunit un Congrès et posa la question. Elle fut résolue affirmativement à la presque imanimité. M. Hamelin, sûr que cet exemple serait suivi par V Avenir de Plaisance^ télégraphiait à Albi d'allumer les fours et de commencer la fabrication. Il se pressait trop de prendre ses espérances pour des réalités.

Immédiatement des feuilles de protestation circulent parmi les membres de Y Egalitaire ; ils réclament une assemblée générale de tous les adhérents.

L'assemblée a lieu : elle réunit quatre mille membres, presque tous hostiles. Plus de cinq cents femmes sont venues pour voter contre l'emprunt. Les orateurs hostiles à l'emprunt sont acclamés et ceux qui sont favorables se voient forcés de quitter la tribune sous les huées.

Cependant M. Hamelin affronte la tempête. Il fait le récit de la lu lté entreprise par les verriers et par le prolétariat entier. « Comment ! vous, les mères de famille, s'écrie-t-il, vous qui avez tellement de soucis pour vos enfants, que vous les enveloppez dans les couvertures les plus chaudes pour sortir par ce temps glacial, et qu'aussitôt arrivées à la maison vous les chauffez près du poêle, vous êtes toutes joyeuses de voir qu'ils ne manquent de rien Eh

bien ! pensez donc qu'il y a aussi à Albi des mères comme vous, qui ont des bébés. Non seulement elles ne peuvent les allaiter parce qu'elles souffrent de la faim, mais elles ne peuvent les réchauffer parce qu'elles n'ont pas de feu.

Ces mères sont forcées d'envelopper les menottes de leurs petits avec des linges pour qu'ils ne souffrent pas trop du froid cruel. Il ne dépend que de vous qu'il n'en soit plus ainsi. Le voulez- vous, citovennes ?

c< Oui, oui », crie la foule enthousiasmée.

« Eh bien ! continue M. Hamelin, vous ferez ce que je vous demande, vous voterez l'emprunt, vous le voterez d'autant plus facilement que cela ne vous coûtera aucun sacrifice, car je prends rengagement de le rembourser dans quelques mois. »

La partie était gagnée et la verrerie sauvée du désastre immédiat. Le 31 décembre, M. Hamelin arrivait à Albi porteur de cent mille francs et il disait aux verriers :

u Courage ! voici les étreniies des camarades parisiens ! »

Le 23 février suivant, le Sous-Comptoir des entrepreneurs consentait à prêter hi somme et les deux coopératives étaient remboursées.

Les verriers se réjouissaient trop tôt. Leur dur temps d'épreuve n'avait pas encore pris Il n .

En niai, !(» Conseil d'administration fut obligé do faire lin autre appel au crédit, par l'émission de 100.000 francs d'actions.

Et comme cette émission se couvrait fort lentement, on dut encore avoir recours à un emprunt sérieux. Le 21 septembre, M. Corbière, agent commercial chargé de la vente des produits de la Verrerie, accorda un emprunt de 90.000 francs à 4 0/0 et moyennant hypothèque.

Enfin les syndicats des mineurs de Carmaux et des mégissiers de Graulhet prêtèrent le premier 12.000 francs et le second 5.000 francs.

Le 4 avril 1897, les délégués des différentes organisations ouvrières, qui avaient coopéré à la création de la verrerie d'Albi, tenaient leur réunion à la salle du Commerce dans le faubourg du Temple, et prenaient connaissance du rapport de la commission du contrôle.

Le rapport faisait connaître que le comité d'action, nommé par les organisations ouvrières de Paris, avait réuni des fonds s'élevant à 280.190 fr. 10, dont31.27S francs provenant de souscriptions aux actions de la Société en formation pour l'exploitation de la verrerie, 243.023 francs de placement de tickets^.

S. 896 fr. 10 de dons divers, 25.346 fr. 50 restant à recouvrer. Les recettes effectuées se réduisaient donc à 254.849 fr. 60.

Le comité avait pu, après avoir prélevé ses frais d'administration et de propagande, envoyer à la Verrerie ouvrière 199.463 fr. 45 qui, joints à 190.000 francs provenant d'autres sources, portaient à près de 400.000 francs Tactif de l'entreprise.

Malheureusement, tous ces fonds étaient épuisés. Ils réussissaient à peine à payer les dettes.

Le comité d'action avait dépensé, pour frais de local et d'employés, une somme de 55.386 fr., c'est-à-dire le cinquième des sommes recueillies î

Le 13 mai 1897, M. Jaurès disait, dans une conférence à Toulouse :

« Où en est donc la Verrerie ?

« La situation est bonne au point de vue industriel et commercial ; d'abord parce que le capital étant presque en entier la propriété du prolétariat, pas n'est besoin de fournir des dividendes, qui pèsent sur les industries coneur-

rentes. En second lieu, Rességuier, en chassant les militants, a chassé l'élite de ses producteurs. Au point de vue de la vente, la situation est bonne également : la clientèle d'un établissement nouveau ne se crée pas en un jour, et la Verrerie a débuté à l'époque où les marchés sont connus. Pourtant voici déjà pour la vente, des chillres exacts, accusant les progrès accomplis.

« Il a été vendu : dans le premier mois, en janvier 27,300 bouteilles ; en février, 121,330 ; en mars, 133,470 ; en avril, 202,361, et Jes premières commandes du présent mois de mai font prévoir qu'il sera vendu 300,000 bouteilles.

« Par conséquent, la vente, sans atteindre le chiffre de la production totale, progresse de mois en mois.

« Mais où est la cause des difficultés, où se trouve la cause des souffrances subies par ces braves verriers ? Au début , la verrerie n'avait pas de capital de roulement : le prolétariat avait versé 250.000 francs pendant la grève, et 300.000 fr. pour la construction de l'usine : il lui était difficile de faire de nouveaux sacrifices immédiats. Donc les verriers ont dû payer les dettes

avec les rentrées des premières ventes ; pin tôt que de faire attendre leurs fournisseurs, les verriers ont préféré accroître leurs souffrances, afin de soustraire la Vei rerie à toutes les embûches.

« Eh bien, le moment est venu de mettre un terme à cette situation difficile. Les organisations ouvrières de Paris ont décidé, pour le capital de roulement, d'émettre 100.000 francs d'obligations, par 20.000 obligations de 5 francs chacune. Dès maintenant, il est certain que plus de la moitié des obligations vont être prises par les organisations ouvrières de Paris, et que les autres le seront dans la région. La Verrerie sera ainsi munie de son outillage complet. y>

En réalité la situation des verriers était des plus misérables. '< En achetant nos bouteilles, disait M. Charpentier, administrateur-délégué, nos clients feront une bonne œuvre, car ils assureront l'existence de trois cents familles actuellement dans la misère. »

Un pasteur d'Albi, M. Jolibois, écrivait à son tour qu'après avoir longtemps hésité, il était de son devoir de c( crier famine et de demander du secours » pour les verriers. Il signalait des-

« hommes jeunos, ne demandant qu'à travail-* 1er, réduits à toutes sortes d'expédients pour se procurer quelque menue monnaie, destinée à faire vivre, ou plutôt h empêcher de mourir de faim leurs nombreuses familles. »

« Je connais des femmes, disait le pasteur Jolibois, qui, en raison des privations endurées, ont de fréquentes et graves syncopes, des mères de famille qui ne peuvent continuer à allaiter leur enfant et qui n'ont même pas les quelques sous nécessaires pour acheter journellement du lait au nouveau-né. Je connais des enfants tout jeunes, qui porteront pour jamais, dans leurs membres rachitiques ou atrophiés, les marques de privations qu'ils endurent ; d'autres, déjà plus âgés, ne peuvent fréquenter les écoles publiques tant leurs vêtements sont en lambeaux ! Et que de choses que je ne puis dire ici !

« Donnez, ajoutait-il, il s'agit de charité et non lie politique, n'écoutez pas les suggestions égoïstes du cœur, qui vous dira peut-être, comme il a dit à d'autres, qu'en donnant à ces malheureux vous approuvez leurs théories politiques et sociales ; que cette misère, ils l'ont cherchée ; que ces malheurs, ils les subissent

par leur propre faute; que ces biens que vous avez et dont je demande pour eux quelques miettes, ils ont affiché la prétention de vous les arracher par la violence ! »

« La petite enquête que j'ai poursuivie ici, écrivait M. A. Dumazct, dans le 7V/?2/?^ d u 4juin 1897, m'a montré combien les révélations de M. Jolibois sont encore au-dessous de la vérité. Dans le faubourg lointain où la Verrerie ouvrière s'est installée, où Ton avait accueilli avec joie la venue d'uiKi population nombreuse de travailleurs, les verriers, accueillis h bras ouverts, avaient trouvé un large crédit. Bouchers, boulangers, maraîchers, épiciers, séduits par les belles espérances des organisatevirs, avaient largement fait crédit, mais les salaires sont en retard ; ils sont réduits à la plus minime expression, Descalculs trèsprécis évaluent à près de 90.070 francs les sommes dues aux commerçants de la rive droite du Tarn et dont ceux-ci commencent à craindre la perte. Or, ce sont de très petits boutiquiers, pour la pluparl„ incapables de supporter une telle épreuve ; pour beaucoup ce sera sinon la ruine, du moins

la misère. Plusieurs ont suspendu tout crédit et leurs clients en sont réduits à la mendicité. Au matin, on voit femmes et enfants tendre la main, car ces malheureux n'osent pas recourir à l'aumône dans la journée. »

D'autres ouvriers partis d'Albi, chassés par la misère étaient, à la même époque, condamnés parles tribunaux, pour mendicité et vagabondage (tribunaux de Lectoure et d'Agen).

M. Jaurès était lui-môme forcé de reconnaître parfois que la situation n'était pas réjouissante. Il paraissait môme désespérer dans un article intitulé (^Cloche d'alarme »,f)ublié par la Df'pec/ie de Toulouse. cJ'ai hâte,d isait-il,de sonner de nouveau la cloche d'alarme pour la Verrerie ouvrière. Je l'ai déjà dit ici. Elle traverse une crise redoutable, la plus redoutable qu'elle ait encore traversée. C'est péniblement que le prolétariat, épuisé par les grèves, par les dépenses électorales, a pu réunir les capitaux nécessaires à la construction de la Verrerie. Il lui a manqué, dès la première heure, un fonds de roulement. Et ainsi, en attendant que les bouteilles fabriquées soient vendues et payées, Les

ouvriers verriers sont condamnés à traverser line période terrible. Ils travaillent sans salaire, et je ne sais s'ils pourront supporter longtemps la situation qu'ils soutiennent avec héroïsme. Le prolétariat laissera-t-il ainsi sombrer cette grande œuvre ? Permettra-t-il au capital qui la guette de s'en emparer et de triompher isolément d'un désastre ouvrier? »

M. Maurice Talmeyr, dans un article daté de septembre 1897 et paru dans la Revue des Deux- Mondes àu l^"" février 1898, faisait une description également désolante de la situation des verriers d'Albi :

« Beaucoup de verriers en sont maintenant à mendier. Les femmes, les filles, les sœurs, les mères, viennent attendre, avec les pauvres, les distributions de soupe chez les sœurs et à la caserne. La verrière n'était pas habituée à travailler. Elle restait chez elle et soignait son ménage ; elle avait môme une tendance à la bourgeoisie. Mais la verrière d'Albi n*est plus celle-là et sait mal suppléer aux salaires tronqués que le prolétariat paye à ses salariés, quand il les leur paye. Alors, faute de gagner

son pain, elle le demande, ou essaye de petits métiers, achète du papier à lettres, du fil, des aiguilles et va les revendre en ville. Quelques autres mettent en Joterie ce qu'elles croient avoir de précieux. L'une d'elles avait « une dentelle » ; elle a « loté » sa dentelle.

« Je suis allé un matin au bureau de bienfaisance, à la distribution des soupes. Desservi par les Sœurs de la Miséricorde, il donne sur deux petites rues, avec entrée publique sur l'une, et entrée réservée sur Tautre. J'étais là un peu avant l'heure, dans la petite cour de l'entrée réservée, et voici à quoi j'assistais ; de minule en minute, on sonnait, la porte s'ouvrait, et une fillette entrait. Toutes ces fillettes étaient assez proprement mises, avec un panier au bras, mais sérieuses, Tair inquiet, un peu pâh^s, et guettaient si on les remarquait. Elles traversaient vite la cour, disparaissaient dans la cuisine, puis reparaissaient, se dépêchaient encore, et sortaient.

« — Ce sont des filles de verriers ? avais-je demandé à la sœur qui les accompagnait dans la cuisine et leur y faisait remplir le panier.

c< — Oui, m'avait-elle dit en souriant, ce sont les aristocrates .

« D'autres, en effet, celles qui n'étaient pas les aristocrates, attendaient à l'entrée publique, et là, toute une assistance loqueteuse grouillait dans un piétinement silencieux, sous le plafond d'une petite salle qui communiquait à la cuisine par un guichet. Une face hâve, de temps à autre, se présentait au guichet, une main tendait un pot, la sœur remplissait le pot, la main le reprenait, et on me disait tout bas : « Une verrière ! » Puis au bout d'un moment, après un nouveau défilé, une autre figure inquiète et grise apparaissait sous un fichu, une main tendait encore un pot, et on me disait encore : « Une verrière ! »

« A un moment, je m'approche d'une vieille en marmotte, qui pleurait en tendant son écuelle.

« — Votre fils est verrier ?

« — Oui, me répond-elle... Nous sommes sept à manger à la maison.

« — Et vous, dis-je à une autre, qui avait un chapeau de paille par dessus sa coiffe, et portait des lunettes, vous êtes verrière?

« Celle-là me regarde d'un air méfiant, m'observe, et me lance d'une voix dure :

« — Oui... Mes garçons sont partis pour Montluçon.

« Les Sœurs ont installé un ouvroir ; je le visite avant de repartir, et on m'y indique, au milieu des jeunes filles qui travaillent, une fillette d'une douzaine d'années. C'est, me diton, la fille d'un verrier. Sa tenue est irréprochable, son petit tablier très propre, et sa petite figure très sage, mais très pâle, et toute tirée de petites rides.

« Je lui demande :

« — Votre père est h la Verrerie ouvrière ?

« Elle hésite, puis me dit en baissant la tête :

« — Non, monsieur, c est mon frère.

« — Et qu'est-ce qu'il est ?

« — Grand garçon.

« — Est-ce qu'il gagne bien sa vie?

« Elle hésite encore, tortille un instant ses mains, baisse encore la tête, sourit et ne répond rien.

« Le frère, en réalité, comme grand garçon, devait gagner environ trente sous par jour. On lui retenait là-dessus « vingt pour cent » pour les dettes de la verrerie ; on lui payait le reste avec six semaines de retard ; et il devait, avec

ce reste, ainsi payé, loger, nourrir et vôtir trois personnes, sa mère, sa petite sœur, et lui.

« Je demande alors à la religieuse :

« — Envoient-ils chez vous prendre leur soupe ?

« Mais elle me répond :

« — Jamais ! Ils ont une dignité extraordinaire... Et tout, chez eux, est propre et tenu comme cette petite. Ils sont tous seulement comme elle, aussi pâles et aussi défaits ».

La situation financière à la fin de l'année 1897, était ainsi établie par le bilan officiel :

ACTIF AU 31 DÉCEMBKE 1897

Bâtiments et terrain .... 374.849 fr. 55

Matériel 190.113 » 55

Caisse 6.212 » 55

Dépôt de Paris 19.392 » 30

Divers débiteurs 7.802 » 71

Bouteilles en stock .... 110.415 » 15 Combustibles , matières premières et objets d'entretien. 15.352 » 69 Somme égale . . . 724.138 » 38

De son côté, le passif atteignait le chiffre de 748.881 fr. 30, selon le détail suivant :

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