‹ La Verrerie ouvrière d'AlbiChapitre 7 sur 12 · II. — Les dis::ridents · texte numérisé non relu

II. — Les dis::ridents

Pour les fôtes d'inauguration de la verrerie, desanarchistesalbigeoisavaient priéM. Fernand Pelloutier, secrétaire général de la Fédération des Bourses du Travail, de parler au meeting.

Grand émoi au Syndicat des Verriers : une réunion spéciale fut tenue par les administrateurs de la Verrerie et la Commission de la

fête. M. Pelloutier était anarchiste ! Devait-on aussi inviter Jean Grave, qui avait envoyé des subsides pendant la grève ? Devait-on laisser parler Pelloutier, qui faisait partie du Comité d'organisation de Paris ? Voilà des questions bien embarrassantes pour des révolutionnaires devenus organisateurs, pour des grévistes devenus administrateurs ! La première réunion n'eut pas de résultats ; une seconde réunion, tenue le lendemain, donna gain de cause aux « partisans de Tordre ».

Ce qui n'empôcha pas les anarchistes de venir à Albi et de se renseigner auprès des mécontents. Et ceux-ci leur dirent que le « citoyen Baudot gouvernait » à sa guise le chantier de la verrerie et y édictait les règlements les plus tyranniques (i). Pour y travailler, on était obligé

(l) Règlement intérieur de l'usine.

Le Conseil d'administration de la Verrerie ouvrière rappelle à tout le personnel employé à la construction de l'usine que, pour assurer la réussite de l'œuvre que le prolétariat édifie pour les victimes de Rességuier, il est urgent que toutes les bonnes volontés se manifestent dans l'exécution du travail.

Devant la lourde responsabilité qui incombe au Conseil d'administration pour mener à bien la construction définitive de la Verrerie ouvrière, il ne saurait trop engager les

d'être membre du Syndicat et de faire de la (( politique socialiste » ; c'est-à-dire d'accepter

<( camarades » à faire tous leurs efforts pour entretenir la bonne harmonie dans le travail.

Le Conseil recommande en outre le respect entre tout le personnel, et croit de son devoir de lui rappeler qu'il se doit mutuellement appui et solidarité et que, travaillant à une œuvre commune qui doit lui donner l'abri et l'indépendance, les efforts doivent être communs et continus pour la réussite.

Le Conseil espère que chacun, comprenant l'importance de cette entref^rise sociale, lui facilitera sa tache et qu'il n'aura à sévir contre aucun camarade dans les cas prévus par ledit règlement ; mais néanmoins, il prévient tous les intéressés qu'il n'hésitera pas à intervenir avec toute l'énergie nécessaire pour réprimer tous les abus qui porteraient atteinte et entraveraient le bon fonctionnement de 1 œuvre.

Règlement.

Aht. l^ï*. — Tous les ouvriers doivent prendre leur travail et ne le quitter qu'aux heures indiquées.

Art. 2. — Tous les ouvriers doivent tenir compte des observations qui leur sont faites par les syndics et les membres du Conseil d'administration et exécuter les ordres qui leur seront donnés par MM. les conducteurs de travaux. Tout refus et toute insulte de leur part les rendraient passibles pour la première fois d'une mise à pied de un à huit jours ; en cas de récidive, renvoi.

Art. 3. — Tout ouvrier pris en état d'ivresse sur le chantier sera remplacé dans son travail. En cas de récidive, il sera mis à pied pour une période de un à huit jours.

Art. 4. — Tous ceux qui provoqueraient des querelles ou rixes sur le chantier seront mis à pied de un à huit jours ; en cas de récidive, renvoyés.

Art. 5. — Tout ouvrier qui se rendra coupable de vol

les contributions pécuniaires que pouvait voter le Syndicat, pour les campagnes électorales.

Les administrateurs du syndicat se seraient laissé imposer, pour le logement du personnel administratif, une construction qui coûterait ^5.000 francs (1) et sur laquelle il fallait verser des avances, alors qu'ils ignoraient si le Gomité pourrait recueillir assez d'argent, pour que la fabrication pût commencer en novembre. Le règlement du chantier, élaboré par M. Baudot était applicable à tous, disait-on, sauf à lui.

dans l'usine, soit d'outils, de bois ou d'autres matériaux de quelque nature que ce soit, sera immédiatement renvoyé.

Art. 6. — Tout ouvrier qui, par indiscipline, mauvaise volonté ou par toute autre manœuvre, cherchera à entraver le bon fonctionnement de Tusine sera une première fois mis à pied de un à huit jours ; en cas de récidive, renvoyé.

Lu et approuvé en assemblée générale du syndicat des anciens ouvriers verriers et similaires de Carmaux à Albi, séance du 2 avril 1896.

Article additionnel. — Tout ouvrier, qui quittera le travail pour un motif quelconque, ne pourra le reprendre que le lendemain. Tous ceux qui arriveront en retard de plus de cinq minutes perdront une demi-heure.

« Et, voilà, disait Touvrier, qui a transcrit ces articles, le règlement établi par des socialistes qui préconisent des idées d'émancipation ! »

Et il ajoutait avec ironie : « Ce règlement ne concerne pas Baudot. »

(1) Ce chiffre, fort exagéré, n'était en réalité que de 30.000 francs.

Enfin les verriers auraient ignoré complètement les statuts de la société et les actes du (Comité d'action, et à toute demande d'explication il leur était répondu : « V intéi^êt de la verrerie exige le silence ! »

De retour à Paris, M. Pelloutier saisit le Comité de la question. Le Comité trouva excessif le règlement du chantier, et vola les deux résolutions suivantes, la première pour être ajoutée aux statuts, la seconde pour être notifiée aux administrateurs : « 1° Aucun employé ou ouvrier de la verrerie ne pourra être congédié à raison de ses opinions politiques ; 2** le Comité émet le vœu que les fonctionnaires et le personnel de la verrerie ouvrière n'oublient jamais les principes de communauté, de solidarité et de liberté politique, qui doivent animer des socialistes. »

M. Pelloutier devenait gênant ; certains ouvriers anarchistes de la verrerie, encouragés par lui, se montraient arrogants vis-à-vis du Conseil d'administration. M. Hamelin, membre du Comité d'action de Paris et en même temps administrateur de la verrerie, écrivait au syndicat des verriers d'Albi : « Surveillez les

anarchistes de la verrerie ouvrière ; nous nous chargeons du Comité d'action... »

Le Conseil d'administration réunit aussitôt le syndicat (8 et 9 décembre) et iit voter par 40 voix contre 26 (1) la mise à pied de quatre ouvriers (article 6 du règlement) : MAI. Léon Valette, Etienne Guegnot, Guéri tat et Victor Sirven. Cette mise à pied était limitée à une pét iode de huit jours.

Le lendemain les ouvriers sommés de quitter le chantier refusèrent de s'incliner devant cette injonction et firent signer par quaranteneuf de leurs camarades une protestation.

Le syndicat se réunit de nouveau le 12 décembre. Le renvoi des récalcitrants fut voté par appel nominal, et non au bulletin secret, ainsi que le voulait le règlement.

« Réfléchissez bien, dit AL liaudot avant le vote, car nous reconnaîtrons ceux qui, en votant le renvoi, veulent la prospérité de la verrerie, et ceux qui, en votant contre, veulent sa chute. >)

H y eut 117 voix pour le renvoi, 21 contre et 1 G abstentions. 60 ouvriers quittèrent la salle au

(1) Le syndicat se composait de 230 membres.

moment du vote et refusèrent d'y prendre part.

Les renvoyés adressèrent alors la lettre suivante au Libertaire.

Albi, le 14 décembre 1896.

Camarades,

On vient de nous frapper quatre de renvoi pour avoir, prétend-on, violé le règlement intérieur de l'usine. Nous vous rappelons, en passant, camarades, (jue c'est également au sujet du règlement intérieur de la verrerie Rességuier qvi'a éclaté la fameuse grève de Carmaux. En e(Tet, Baudot fut frappé par Rességuier pour avoir manqué plusieurs jours sans autorisation. Ce fut le prétexte dont on se servit contre lui. Kh bien ! aujourd'hui, ce même Baudot et ses collègues, administrateurs de la verrerie ouvrière, se servent du même motif pour nous frapper, quatre d'abord ; d'autres suivront sans doute.

Nous allons maintenant vous dire pourquoi et comment nous tombons sous le coup du règlement intérieur de Tusine.

Pour avoir demandé des coiïiples sur la gestion de l'usine, le camarade Guegnot (Etienne) s'est vu frapper d'une mise à pied de huit jours.

Pour avoir dit que le conseil d'administration coûtait trop cher (soixante-cinq mille Irancs), et que Ton aurait pu dépenser moins pour cela et ajouter l'argent pour mettre les fours en activité, le camarade Valette (Léon) : huit jours de mise à pied.

Pour avoir déclaré que le règlement était applicable à tous et que, quand I>audot arrivait en retard, on ne lui faisait pas d'observation, tandis qu'à d'autres, pour dix minutes de retard, on leur mettait une heure en

bas, le camarade Sirven (Victor) : huit jours de mise à pied.

Pour avoir exprimé Topinion qu'on voulait inféoder la verrerie ouvrière à un parti politique et que le syndicat, en tant que syndicat, s'ingérait trop dans la direction de Tusine, le camarade Guéritat (père de cinq enfants) : mise à pied de 8 jours.

Guéritat et Gue^mot n'ayant pas tenu compte de cette décision et ayant continué Jeur travail (quel crime!), cette circonstance a amené le renvoi immédiat de ces deux ouvriers.

Quant à Sirven et Valette qui, indisposés, ne s'étaient pas présentés sur le chantier, il fut, en même temps, décidé que s'ils ne se conformaient pas à la mesure prise contre eux, ils subiraient Je même sort ; or, ce matin, s'étant présentés pour travailler, on leur signifia leur renvoi et qu'ils ne faisaient plus partie de l'usine.

Valette (Léon), avenue de Carmaux, à Albi ; Glegnot (Etienne), rue Castelnaux,à Albi ; GuÊiuTAT, rue de Carmaux, 84, à Albi ; Sirven (Victor).

Les dissidents réussirent à intéresser à leur cause les bureaux de la plupart des syndicats ouvriers d'Albi : les chapeliers, les diverses sections du bâtiment ainsi que le cercle socialiste. Une démarche fut faite, mais inutilement, a uprès de Tadministration de la verrerie, et voici Tordre du jour voté par ces syndicats, dont quelques considérants valent d'être cités :

Considérant que la décision du Conseil d'administra*

lion (le la Verrerie ouvrière, frappant quatre travailleurs (le cette verrerie, est une vraie condamnation à mort pour les citoyens Guéritat, Guégnot, Valette et Sirven ; que cette condamnation a été demandée et appliquée par celui et ceux pour lesquels, à Tonibre d'un principe, ces camarades ont tant souffert ;

Considérant qu'il ne serait pas humain de ne tenir aucun compte des souffrances endurées par tous les verriers d'Albi ; que, de plus, parmi ces quatre camarades, il s'en trouve un, père de cinq enfants en bas âge ;

Il est indispensable, au point de vue socialiste, comme au point de vue humanitaire, de savoir quelquefois faire violence aux plus légitimes ressentiments personnels, et de couvrir d'un voile les petites querelles intestines qui peuvent quelquefois s'agiter au sein des groupements ;

L'assemblée demande à l'administration de la verrerie de bien vouloir réintégrer purement et simplement les quatre ouvriers Guéritat, Guegnot, Valette et Sirven.

L'assemblée générale des actioimaires de la Verrerie votait elle-même un ordre du jour de clémence en faveur des quatre expulsés.

<( L'Assemblée générale des actionnaires de la Verrerie ouvrière, dans sa séance du 16 janvier 1897, délibère :

« A l'occasion de la reprise du travail des anciens alTamés de Rességuier, dans une usine construite par le Prolétariat tout entier, il ne doit plus y avoir aucune

trace des divisions passées, et tous ceux qui ont lutté contre cet exploiteur doivent trouver place à TaLelier social.

Néanmoins, rassemblée reconnaît qu'on ne peut arriver à aucun résultat s'il n'y a pas d'organisation et de discipline dans une œuvre commune.

En conséquence, elle décide que les citoyens Guéritat, Guegnot, Sirven et Léon Valette reprendront leur place de travail au milieu de leurs camarades, aussitôt qu'ils auront pris l'engagement, en assemblée générale du personnel de l'usine :

\^ De faire leur devoir comme tous les autres travailleurs de la Verrerie ouvrière ;

2» De reconnaître le Conseil d'administration régulièrement nommé d'après les statuts;

3^ De se soumettre aux règlements qui seront élaborés et votés en assemblée générale du personnel de Tusine.

Enfin, contre leurs anciens camarades, les quatre renvoyés faisaient appel aux tribunaux. Et le juge de paix d'Albi leur donna raison, par un jugement très discuté, condamnant le président du Conseil d'administration de la verrerie à payer à chacun des intéressés la somme de cinq cents francs, à titre de dommages-intérêts.

Notons les étranges considérants de ce jugement :

Attendu que nous ne devons pas perdre de vue la position des parties les unes vis-ù-vis des autres ;

(c Attendu que nous ne devons pas oublier qu'avant d'être choisis comme administrateurs^ les administrateurs étaient ouvriers comme les autres ; qu'aujourd'hui administrateurs, ils redeviendront ouvriers demain, et qu'ils partagent, en tout et pour tout^ les sentiments de leurs camarades ;

a Attendu que, dans la situation particulière dans laquelle on se trouve, nous ne devons pas oublier que l'administrateur n'est pas autre chose qu'un ouvrier, qui n'est, comme on veut bien l'appeler, que le « copain » des autres ouvriers ; qu'il a partagé les mûmes illusions que ces derniers pouvaient avoir ; qu'ils se sont bercés du même espoir, en un mot qu'ils ont été pendant tout le temps de la grève ouvriers grévistes ensemble, exigeant les mêmes revendications ; que, par voie de suite, et malgré les changements survenus, ils croient à tort ou à raison avoir conservé les mêmes relations;

« Attendu qu'il est matériellement impossible de changer leur manière d'être l'un vis-à-vis de l'autre... ;

«Attendu, en conséquence, que l'administrateur ne peut pas exiger de son camarade et de son copain plus de déférence, puisqu'ils sont censés se trouver toujours sur le même pied, que l'un et Tautre sont toujours ouvriers ;

( Attendu (jue, si nous étions en présence d'un patron ordinaire, nous nous trouverions dans une assez grande perplexité; j'aurais à réfléchir et j'hésiterais grandement ; a priori^ je ne crains pas de le dire, mon avis serait même qu'il faut faire pencher la balance du côté de l'administrateur et rejeter purement et simplement cette demande de dommages comme n'étant nul-

lement justifiée ; fnais aujourd'hui il ne saurait en être ainsi... »

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