‹ La Versification de Frédéric MistralChapitre 11 sur 38 · RE AE SO SEAT · texte numérisé non relu

RE AE SO SEAT

trouve que 25 rimes environ sans consonne d'appui !. La proportion est plus forte encore pour les six derniers chants ; à mesure que Mistral avance dans son œuvre, il est plus sûr de son art, et sa rime s'affirme plus riche. | C'est ainsi que l’on ne trouve plus dans les six derniers chants de Mirèio qu'une moyenne de 8 à io rimes masculines sans consonne d'appui, dutout sur 7o environ, soit un huitième au lieu d’un tiers, comme plus haut et quant aux rimes féminines dépourvues de consonnes d'appui leur nombre baisse dans les mêmes proportions, que ce soient les deux rimes du début de : la strophe ou les rimes triples de la seconde partie 2. Dans Calendau cette heureuse proportion s'affirme dès les premiers chants et se maintient jusqu’au bout*, 1Chant1: 38 rimes féminines sans consonne d'appui sur 606. tr. féminines triples sans consonnes d'appui

Chant: 45 et 26 sur 67.

- Chant: 44 et 26 sur 62.

2 Proportion des rimes masculines :

Chant vi: 15 sans consonne d’appui

É ; sur 82 17 avec approximation Chant vi: 7 sans consonne d'appui 6

6 avec approximation AE Chant ix: 3 sans consonne d'appui e 6 avec approximation per

Chantx: 5 sans consonne d'appui : 5 avec approximation ss

Chant x1: 12 sans consonne d'appui sur 76

5 avec approximation Chant xu1: 8 sans consonnes d'appui + 5 avec approximation * Rimes féminines :

Chant vir : pour les deux premières, 48 sans consonne d'appui, 8 approximatives sur 82.

pour les trois autres, 43 sans consonne d'appui. Chant x: pour les deux premières, 22sans consonne d'appui, 2 approximatives sur 65.

pour les autres, 15 sans consonne d'appui.

3 Calendau. — Rimes masculines sans consonnes d'appui : Chant 1: 13 et 8 approximatives sur 72; chant 11: 20 et 9 approxi-

de telle sorte que l'impression d'ensemble est celle de rimes très riches, faciles, solides en même temps, celle qu'on éprouve à lire du Victor Hugo ou mieux du Leconte de Lisle, car la rime chez Mistral est toujours sérieuse et ne se présente jamais comme un exercice de virtuosité.

Cela est si vrai qu’on trouve, soit dans Mitèio, soit dans Calendau, assez peu de mots qui riment par leurs deux syllabes terminales, comme escatlatino, latino, Oumèro, coum'’ èro. On peut en compter de cette sorte 10 dans le Chant I, 20 dans le: Chant XII de Mirèio, et pas davantage ; dans Calendau, 22 dans

le Chant I, 20 dans le Chant XII. Encore n’a-t-on point

la sensation que ces mots aient fait l’objet d’une recherche spéciale. Pres

En somme si l’on prend comme points de comparaison les rimes masculines de Micèio et de Galerdau — et ce sont les plus caractéristiques, car les rimes féminines ont moins besoin de consonnes d'appui, surtout quand elles sont triplées — on voit que la proportion des rimes qui n'ont pas du tout de consonnes d'appui est pour Mirèio de 193 sur 846 rimes, c’est-à-dire. environ le quart, tandis qu’elle est pour Calendan de 156 sur 954 rimes, soit le sixième ; en gros il y a différence du quart au sixième, le progrès de la rime est donc très marqué.

Cette proportion est celle que nous retrouvons dans

matives sur 80 ; chant 111 : 20 et o approximatives sur 84; chant 1v: 6 et 6 approximatives sur 72 ; chant vii : 10 et 4 approximatives-sur 76 ; chant x : 9 et 7 approximatives sur 80; chant x11 : 17 et 8 approximatives sur 76.

Rimes féminines :

Chant: pour les deux premières, 31 et 4 sur 72 ; pour les trois autres, 21.

Chant vi: pour les deux premières, 33 sur 84 ; pour les trois autres, 33.

| ul À |

Netto. Le Prologue sur 88 rimes ne compte que 11 rimes sans consonne d'appui du tout, soit le huitième, le Chani I sur 275 n'en compte que 53, soit le cinquième environ, le Chant VII. 44 sur 240, soit le sixième, l'Epilogue, 16 sur 82, soit le cinquième. Le mérite du poète est d'autant plus grand qu'il s’agit ici d’octosyllabes à rimes plates. où par conséquent la difficulté de la rime s’exagère. é

Même proportion encore dans la Rèino Jano où nous comptons au 1% acte 43 rimes. privées tout à-fait de consonnes d'appui, sur 200 rimes, soit un peu moins du quart, et à l'acte V, 30 seulement sur 180 rimes, soit le sixième.

De même, et souvent mieux encore, dans le lyrisme de Mistral. Prenons, comme plus haut, quatre poèmes des Zsclo d'ot et trois des Oulivado composés à des intervalles de dix en dix années environ.

Dans l'Atlatenco, qui date de 1858, sur 25 rimes nous en trouvons 4 seulement tout à fait dépourvues de consonne ou de voyelles d'appui, c'est-à-dire le

- sixième.

Dans la Coupo (1867), sur 16 rimes 2 seulement, soit le huitième. |

Dans l’ode À la Raco Latino (1878), sur 30 rimes4 seulement. soit le huitième à peu près.

Dans Æspouscado (188$) sur 7o rimes, 7 tee soit le dixième. ;

Dans l’Inne Gregau (1897), sur 24 rimes, 5 net soit le cinquième. Encore faut-il remarquer que les deux derniers vers d2 la strophe, faisant refrain, épuisent la série des rimes avec consonnes d'appui et obligent le poète à en introduire d’autres.

Dans le Chant de la Festo Vierginalo (19041) sur 72 rimes, 6 seulement n'ont aucune consonne ou voyelle d'appui, soit le douzième. et cela est d'autant plus

bo LA VERSIFICATION DE FRÉDÉRIC MISTRAL

méritoire qu'il s’agit ici de vers de six et de quatre syllabes rimant deux à deux.

Enfin dans Moun Toumbèu (ico7. sur 14 rimes, nous en comptons trois de cette sorte, soit le cinquième.

On voit que la proportion est excellente et d'autant plus remarquable qu'il s’agit de strophes lyriques, dont les vers sont assez courts. Il faut remarquer aussi ‘qug les rimes, dépourvues de consonnes d'appui, sont tout de même en général des rimes très sonores et parfois très significatives : Acle, parle ; Diminche, guinche ; coupo, froupo ; Tazasco, masco ; voio, joio, et de tout cela il faut conclure que, sans chercher un amusement dans le maniement de la rime. Mistral rime avec la plus grande sûreté touten évitant que la beauté de ses rimes nuise à la valeur de sa poésie et à la bonne marche de ses pensées.

Une autre qualité de la rime riche, c'est, outre l'ho= mophonie des sons, la disparité du sens. Généralement, en provençal comme en français, les mots qui riment entre eux sont de même nature, adjectifs, substantifs, verbes ou adverbes. Il en résulte une certaine monotonie chez beaucoup de poètes, et les classiques français n'y ont point toujours échappé: C’est en vertu de ce principe que les théoriciens romantiques, comme W. Ténint et Th. de Banville ! condamnent les rimes qui évoquent des idées semblables ou contraires : Gloïce, victoire ; malheut, douleur ; objet, sujet ; ami, ennemi : et c'est en partant de là qu'ils recommandent de ne point faire rimer entre eux des adjectifs, des substantifs, des verbes ou des adverbes, autant que cela se pourra. Il est évident que cela ne se peut pas toujours,

1 W. Ténint, Prosodie de l’école modetne, 1884 ; Th. de Banville, Petit traité de poésie française, Paris, 1872,

LES RIMES Si

et même ne se peut que rârement. M. Albert Cassagne, dans son étude si documentée et si attachante sur la versification de Baudelaire!, donne à ce sujet quelques proportions. Ii a trouvé dans V. Hugo une proportion de 40 °/, de rimes de même nature, une proportion à peu près semblable chez Th. Gautier et Leconte de Lisle, plutôt moindre chez Th. de Banville ; plus forte au contraire chez A. de Musset.

Si nous envisageons à ce point de vue Les rimes de Mistral, voici quelques chiffres :

: de Micèio : Chant I : O8 198 50 Chant XII: IOI 195 50 Calendau: Chant I: 90 217 43 Chant XIIT: ONE Pr SE El Rèino Jano : Acte I: 70 200 35 AGte VA Gt 180 35 Zclo d’or: L'Arlatenco: 10 25 40 La Coupo: ‘10 10) 755 À la Raço Latino: 17 30 E Espouscado : ESS 70 55 Oulivado : Inne Gregau: 12 24 50 La Festo Vierginenco: 23 72 230 Moun Toumbèu : 6 14 45 Nectto : Prologue : 47. 83 50 “ Chant I: j 120 275 40 Epilogue : 29 82 2/40

En somme c'est une proportion de 40 à 45 °/,, c’està-dire celle même de V. Hugo, de Th. Gautier, des meilleurs rimeurs français. de ceux qui tout en rimant très bien n'ont pas fait, comme Banville, un jeu parfois de rimer. \

Mais comme le fait très bien ‘remarquer M. Cassa-

1 Paris, Hachette, 1906,

gne, «ces sortes de statistiques ne doivent procürer qu'une approximation assez grossière, car il peut fort bien se faire, par exemple, que deux substantifs rimant ensemble évoquent des idées très éloignées l’une de l’autre, le degré d’éloignement échappe à toute évaluation numérique ».

En gros l’on peut observer que Mistral n’use point de la rime banale ; d’ailleurs en provençal cette banalité est moins à craindre qu'en français : Les rimes toutes faites, comme : gloire et victoire, ami etennemi, etc. n'ont point le même caractère de faiblesse. puisqu'elles ont servi bien moins souvent. C’est une matière presque neuve que manie Mistral. | 3

Cependant, là aussi il y a des associations de rimes toutes faites, et Mistral le premier en a souri:

Dins nosti cant Toujour lou mot « Jouvènço »

- Rimavo emé Prouvènco..…..t

Mais, si banale qu'elle soit. cette jolie rime. qui associe justement les mots de jeunesse et de Provence a porté bonheur à Mistral, puisqu'elle ouvre le poème de Micèio. \ Si quelquefois à ses débuts Mistral a été moins exigeant sur l’accouplement des rimes de même nature, s’il a écrit, à la seconde strophe de Mirèio: Se

Vole qu’en glôri fugue aussado Coume uno rèino, e catessado Pèr nosto lengo mespresado.

ce qui consiste à faire rimer ensemble trois participes féminins, il a été par la suite toujours plus scrupu-

! Oulis., p. 04.

Lo #h; A,

NA

leux, et dans Lis Oulivado le chant des Festo Vierginenco, cité plus haut, qui ne contient que 23 rimes de même nature sur 72, soit le tiers environ, montre spécialement la conscience du poète à ce sujet, puisque Mistral, ayant à sa disposition toutes sortes de noms propres rimant parfois ensemble : Verquieco, Eigaliero, Jounquieco ; Lancçoun. Boutboun, Avignoun, Seloun, Lamanoun ; Senas, Miramas, Sant-Chamas, etc., a tenu à ne faire rimer ces noms propres entre eux que très rarement et la plupart du Se les a unis pour la rime à des noms communs.

A lire Mistral dans le détail on se rend compte de la variété de ses rimes et l'on doit reconnaître qu’il satisfait aussi bien l'intelligence que l'oreille.

Page 1