‹ La Versification de Frédéric MistralChapitre 12 sur 38 · IV. RIMES TRIPLÉES ET QUADRUPLÉES — ABSENCE DE RIMES · texte numérisé non relu

IV. RIMES TRIPLÉES ET QUADRUPLÉES — ABSENCE DE RIMES

Un procédé qu’emploie souvent Mistral pour donner à la rime plus de valeur encore, c'est de la tripler et parfois de la quadrupler. Ce procédé est assez rare chez les poètes français, dont certains ont déjà éprouvé de la difficulté à trouver deux mots rimant bien ensembie et dont bien peu ont songé à en réunir trois ou quatre. À peine pourrait-on remarquer une tendance à répéter la même chez les poètes modernes, issus du symbolisme, mais c'est que souvent cette rime est une rime pauvre ou une simple assonance, et que dès lors la quantité de la rime, si l'on peut dire, doit suppléer à sa qualité. C'est quelquefois ce qui se produit

déjà chez Lamartine, chez Musset, ou ‘chez la Fontaine, quand ils ont manié le vers libre classique où les rimes sont disposées au hasard de la fantaisie et parfois

triplées ou quadruplées.

Mistral, très scrupuleux sur la qualité des rimes, ne

se relâche point de ce scrupule quand il triple ou qua-

druple sa rime. Cette richesse est due évidemment en.

partie à la facilité que le provençal offre pour rimer ; toutefois nous ne la remarquons point au même degré chez les autres poètes provençaux. Sans doute chez Roumanille nous rencontrons des rimes triplées ou quadruplées, mais c’est toujours dans ses vers dibres (contes ou fables) à la façon des poètes français cités plus haut, et ce n’est jamais dans une forme strophique. De même chez Aubanel, à moins qu'il n'imite la strophe de Micèio. Mistral au contraire triple ou quadruple ses rimes dans ses strophes lyriques, de façon systématique, et, nous allons le voir, dans une forte proportion.

Remarquons d’abord que la beauté de la strophe de Mirèio vient en partie de sa triple rime féminine. Mistral semble en avoir eu conscience et transporte le procédé dans plusieurs de ses poèmes lyriques.

Dans Lis Isclo d’or, Sur 74 poèmes on peut en compter

Les

25, où les rimes sont triplées, soit le tiers. Quelque-

fois. il est vrai, ce sont des poèmes en vers libres, comme la Fin dôu Meissouniée ! ou les trois contes en décasyllabes avec des rimes arbitrairement disposées 2, mais à part ces quatre poèmes, les 21 autres sont bâtis en strophes, et ces strophes comptent soit une triple rime féminine * soit une triple rime masculine #, soit encore les deux 5 à la fois. Quelquefois même une

t Jéclo, p. 254.

2 Ibid., pp. 392, 428, 514. ?

8 Ibid., pp. 32,,72, 192, 228, 286, 302 (refrain), 314, 356, 494, 500 (refrain et strophe),

# Ibid., pp. 10, 130 (refrain), 286, 374, 510. On voit que le cas le plus fréquent est la rime féminine triplée, selon le système de la strophe de Micèio.

$ V. p. 52 (Lou Tambour d’Arcolo, 1 et 111), pp: 102, 178, 414 et 46,

tercets de sonnets construits sur deux rimes (triples par conséquent) au lieu de trois,

= à PC UT ENT CS

strophe qui compte une triple rime masculine compte également une quadruple rime féminine !.

Car Mistral ne se contente point, nous l'avons dit, de tripler sa rime, il la répète souvent quatre fois. Sur

les 76 poèmes des Zsclo on peut en compter :2, où se

renconire cette quadruple répétition. En mettant à part les quatre poèmes en vers libres cités plus haut, il s’en trouve encore huit, où cette répétition a lieu dans une Sstrophe, et parmi eux trois où cette répétition quadruple est renforcée par la répétition triple d'une autre rime?. Dans un tout petit poème: Aubencho, de 9 vers on à 2 rimes seulement, l'une féminine trois fois répétée, l’autre masculine 6 fois 3. |

Si l’on totalise tous ces poèmes on en trouve 38 sur 74; Soit plus de la moitié, qui comporte cette triple ou quadruple répétition d’un même son à la rime. C’est assez indiquer combien Mistral aime le procédé et de quelle manière soupie il sait en user.

Dans Lis Oulivado Mistral a moins souvent usé de ce procédé, mais quand il en a usé c’est toujours dans la forme sirophique, car il laisse complètement de côté le vers libre, qu’il avait manié à ses débuts. Sur les 37 poèmes des Oulivado nous en trouvons. 6, où la rime Soit masculine soit féminine est triplement répétée, 4 quatre où la rime est quadruplée5, plus un

1 V. p. 130 (strophe), 140 (procédé deux fois répété dans la strophe), 150. ; ? Rime masculine quadruplée, p. 4 (refrain), 38 (refrain), 86, 452 (refrain, rime masculine quintuplée).

Rime féminine quadruplée, p. 122 (strophe).

Rime féminine quadruplée avec accompagnement d’une rime masculine triplée, p. 130 (strophe), 140 (strophe), 150 (strophe).

Ve Dr 3541

4 V. pp. 4, 20 (refrain), 34, 120, 128 (3 rimes masculines et féminines à la fois), p. 200.

5 V. pp. 50 (4 rimes masculines ou féminines se suivent et constituent la strophe), 164 (refrain), 184, 190 (4 rimes masculines à la file),

petit poème decirconstance,en décasyllabes, quicompte 11 vers, comportant trois rimes, une en èio 5 fois répétée, une en vié trois fois répétée, une en gau trois fois répétée {. Le tout nous donne onze poèmes sur trentesept, c'est-à-dire un peu plus du quart, mais non point la moitié comme dans Lis lsclo. Le moindre emploi de ce procédé ne coïncide d’ailleurs point avec un affaiblissement de la rime, qui reste aussi belle jusqu’à la fin ; mais si l’on a dans Lis Isclo-une plus grande abondance de rimes triplées ou quadruplées, mais surtout triplées, c’est sans doute que la plupart de ces poèmes sont contemporains de Mirèio et de Calendau, et que la strophe de Micèio avec son procédé de rime triplée s'impose alors forcément à l'esprit comme à l'oreille du poète.

En tout cas Mistral en a tiré des effets d'harmonie |

extrêmement heureux. Parfois, mais très rarementil a fait un jeu du redoublement des rimes. On trouve dans l’Acmana de 1875 un sonnet qu’il a recueilli, d’a- - bord dans la première édition des /4clo d’ot?, puis exclu de la seconde, sonnet où, s'adressant à J.-B. Gaut, il fait rimer en gau tous les vers et même tous les hémistiches du sonnet. Cela suffit à prouver la virtuosité de Mistral, mais il est juste de direqu'iln’en a jamais abusé et qu'ila dédaigné, en ne les admettant

pas dans le texte définitif de ses œuvres, ces jeux faci-

les de la rime®.

Après de telles constatations, s’il arrive que Mistral

ne rime pas, on peut bien dire qu'il Le fait exprès, car

? V. Zéclo, 1re édition 1876. Avignon, Roumanille, p. 448.

8 On trouvera les mêmes répétitions de rimes dans divers petits; poèmes publiés dans l’Acmana et que Mistral na pas recueillis dans ses œuvres : ainsi Acmana, 1877, p. 67 ; 1880, p. 85 ; 1885, P- 745 1886, p. 48; 1900, p. 108; 1903, p. 79; 1905, p. 56; 1910, P. 19 (OIL, P. 81; 1913, P. 22 ; 1916; P. 100,

ce n’est point évidemment qu'il soit embarrassé pour le faire. ue Or il est rare qu’il ne rime pas, Lou Pouèmo dôu Rose mis à part, mais tout de même cela lui arrive quelquefois. Rarement d'ailleurs ; Nous en trouvons deux exemples dans Lis Isclo d'oz et deux dans Lis Oulivado. x Le premier exemple est celui de cette strophe : S’es enanado alin, ma déuço amigo E iéu desespera Fau que ploura1, Amigo n'a point de rime, mais il faut remarquer que la strophe suivante est ainsi conçue :

__ Quau me dira mounte es, ma douço amigo, Téu lou regalarai, L’estrenarai.

et que jusqu'à la fin du poème. chaque premier vers de la strophe se termine par les mots : ma douço amigo, ce qui fait que le mot rime continuellement avec luimême, donnant un effet de chanson populaire.

C'est un cas assez semblable que celui du célèbre refrain de La Coumfesso ? :

Ah! se me sabien.entendre !

Ah! se me voulien segui !

Ces deux vers répétés après chaque strophe riment pour ainsi dire avec eux-mêmes.

C'est encore en un refrain que le cas se rencontre, dans Lis Oulivado 3.

Vai lèu, bailèro, lèu, Bailèro, lèu, bailèro, Vai lèu, bailèro, lèu, De soulèu en soulèu…

‘ Jselo, édit. Lemerre, p. 160.

2Id.;:p. 178; #Id,, p.:50.

Mais il se complique ici du fait que la disposition de la strophe est la même :

Au nom de Diéu vivènt Emai de Santo Estello, Au nom de Diéu vivènt Fasèn ço que devèn.

A tout le moins c'est toujours la rime féminine qui n'a pas de correspondante et cela fait encore une certaine régularité dans l’irrégularité du procédé. Au reste les poètes français modernes en ont usé.

Ce procédé est le même dans la strophe de La Res-

pelido :

Nautre, en plen jour < Voulèn parla toujour

La lengo du miéjour,

Vaqui lou Félibrige !

Nautre, en plen jour

Voulèn parla toujour

La lengo dôu miejour,

Qu’aco’s lou dre majour..

n Te

Remarquons en outre que la richesse et l'abondance des rimes masculines compensent ici et noient pour ainsi dire, de façon à la rendre imperceptible, l’absence de la. rime ne Le correspondante au mot Félibrige.

Signalons encore de la Rèino Jano (acte vi, sc. 5, p. 54) la chanson du page Dragounet, dont la strophe est ainsi constituée :

Au camin dis amourous

Un îé perd, l’autre ié gagno, Que regret!

Jamai digues toun secret !..

La rime masculine du premier vers n’a pas de cor-

!'Ouliv., p. 34,

ES

respondante même dans la strophe suivante. Par contre la rime féminine est toujours en agnof.

En somme on peut avancer, pour conclure, que cette défection voulue de la rime indique, comme les autres procédés mis en jeu par Mistral, une habileté très consciente.

. 1 Cette forme strophique est d’ailleurs calquée sur'un vieux chant populaire du Languedoc :

En la terra de Larida, Un y perd, autr’y gazanha.

Ah ! moun amic, Un y perd, autr'y gazanha.

Cie par Napoléon Peyrat, Histoire des Albigeois, Paris, 1870-72, t. ii, p. 484.

Ce chant existe en provençal sous une autre forme. Il.est cité par Mistral {Trésor du Félibtige) au mot Perpignan, sous La forme : Au camin de Perpignan, Un ié perd, l’autre ié gagno.

Page 1