CHAPITRE X
ls
Lou Pouèmo du Rose
Avec Lou Pouèmo dôu Rose, Mistral une fois encore renouvelle complètement sa manière; au moment où l'on peut croire qu’il a tout dit sur la Provence, qu'il a épuisé tous les rythmes et qu'il songe au repos auquel son long effort et ses soixante années lui donneraient droit, le voilà qui donne le plus original peut-être de ses grands poèmes.
. Sa vieillesse a su écouter les voix qui montent de la jeunesse de France ; en sa solitude de Maillane l'écho est parvenu jusqu à e des luttes lyriques qui agitent les cénacles parisiens ; au moment où les jeunes, litté-
-fateurs français tentent de pousser la poésie dans le:
sens du mystère et du symbole et de réformer la prosodie en l’amenant à l’état de musique fluide, Mistral donne un grand poème bruissant et mystérieux comme le fleuve même qu'il prétend chanter et, hardiment,
inaugure un système de versification dont on n'avait
point d'exemple encore.
Elle est tout à fait curieuse, cette influence du symbolisme français sur le génie latin de Mistral: et, je crois, indéniable. Qu'on y songe : Mistrai a connu Mal-
larmé qui fut, pendant deux ans (1863-65) professeur.
au collège de Tournon et pendant trois ans (1867-70), professeur au lycée d'Avignon; ilest resté en correspon-
dance avec lui. Or, chose bien caractéristique, de tou-
tes les œuvres de Mistral, Mallarmé déclarait préférer
CEA
à LOU POUEMO D'OU ROSE 151
le Poème du Rhône, admirant surtout que Mistral eût trouvé là un des trois ou quatre grands thèmes absolus de la poésie.
Oui, par instants, il est mallarméen, il est sybillin, il est plein de mystère et de sous-entendus, ce Poème du Rhône, dont la compréhension n'est pas aisée pour tous et qui, pratiquement, ne pouvait devenir une œuvre très populaire dans les milieux où se recrute le
Félibrige. Mais plus encore peut-être que le sens enve-
loppé, que la poésie un peu mystérieuse, ce qu'il faut en admirer, C’est la prosodie d'une hardiesse singulière
et d’une parfaite réussite.
Je ne prétends pas, au reste, que cette prosodie ait
été dictée à Mistral par les artisans français du vers
libre ; il avait eu bien avant eux des exemples de vers
blancs dans la versification catalane, qui lui était bien connue. Quand Victor Balaguer?, le poète catalan,
voulut écrire en provençal, il essaya du vers blanc, en
terminant chaque vers par une syllabe féminine, ce qui est la technique même du Rose :
Flume que plan-plan debanes Toun riban d’argènt, tis ausso Luson un moumen, poulido,
I poutoun di souleiado ; Lèsto,soun camin seguisson, Dispareisson e s’escafon.…
Mistral procède ainsi, mais, de plus, désireux d’imi-
ter tout ce qui semblerait indiquer une rime mal réus-
sie, il a soin d'exclure toute assonance, et de ne jamais
placer la même voyelle finale ou tonique à la distance où cela pourrait donner la sensation de l’assonance®.
1V/ZLe Feu, mars 1913. Ch. Chassé : Mallatmé et la Provence. 2 NV. Atmana ptovençau, 1868, p. 39 ; v. même année PP: 43 et 55, 8 V, E. Aude et Roman : Etude citée,
Mais une suite de vers de dix syllabes, qui n’ont pas de rimes et ne s’arrangent point en strophes, cela semble au premier abord une impossible gageure, cela semble condamner le poète à la monotonie la plus ennuyeuse ; en cette suite amorphe.de vers blancs, où l'esprit va-t-il donc se ressaisir?
Cette monotonie. disons-le tout de suite, Mistral ne l'a pas évitée, mais il ne voulait pas l’éviter. et plutôt
‘il l'a recherchée, car elle lui était nécessaire pour donner la sensation du grand fleuve dont les eaux s'écoulent, toujours renouvelées et toujours identiques, semble-t-il. Aucun rythme ne pouvait mieux convenir à cette évocation que cette succession de vers décasyllabiques, qui n'ont même pas pour se distinguer les uns. des autres le signal de la rime, et qui, pis encore, se terminent tous par une syllabe féminine. Le long bruissement d’un fleuve qui fuit le long de ses rives, veilà d'aBord à quoi songe l'esprit bercé par la descente continue de ces sons atténués et fluides.
__ Qu'on y songe encore : le décasyllabe { fut le grand vers du moyen âge épique. N'était-ce pas remonter aux : sources même de notre poésie que de lui redonner droit à la grande existence du poème, lui qui depuis
t MM. Aude et Roman (étude citée) voient dans le vers du Rose un hendécasyllabe, prétendant que les muettes en provençalse prononcent même à la fin du vers et donnent une syllabe de plus. A ce compte il faudrait soutenir que les alexandrins provençaux en rimes : féminines ont treize syllabes. Un autre de leurs arguments est la liberté des césures apparentant le vers à l’hendécasyllabe italien, et tombant au milieu d’un mot, ainsi :
; Au prat de fie | ro lou proumié | qu ’arribo. Ils n’ont pas songé que Verlaine avait écrit:
Mêle dans- un immense pâmoison {Poèmes SAR.
vo âme est un paysage choisi (Fêtes galantes).
La moue assez clémente de la bouche (Id.).
et bien d’autres vers construits très librement de la sorte,