LOU POUÈMO DOU ROSE
le xvuf siècle français n'avait plus vécu que dans le madrigal ou la satire ?
- Cependant Mistral a bien compris que le décasyllabe traité à la manière française, c'est-à-dire coupé de façon monotone, soit à la quatrième, soit à la cinquième syllabe, serait impossible à pratiquer, sans fatigue pour le lecteur, durant tout un long poème. IL a donc pris avec le décasyllabe toutes les libertés que déjà s'était permises Veérlainé et que réclamaient à Parisles jeunes poètes symbolistes ou mieux encore. se rapprochant des vraies affinités de la poésie provençale, il l'a traité comme les Italiens qui déplacent la césure de la façon la plus souple, si bien que son poème a l'allure rythmique de la Divine Comédie.
Ce n'était pas chez Mistral innovation. complète ; dans la dernière partie du Tambour d’Arcole?, il avait déjà traité le décasyllabe de cette libre manière, mais c'était en passant. pendant deux pages au plus ; main- . tenant c'est dessein bien arrêté et bien suivi.
Au fait, cette façon de manier le décasyllabe est plus légitime pour un long poème que pour une courte pièce ; car à la longue l'oreille s’habitue tellemént au compte de dix syllabes qu’elle arrive à les dénombrer sans effort et sans que le repos de la césure identique soit nécessaire à ce décompte inconscient. De la sorte, le sentiment de la fixité se maintient, mais sans que le rythme devienne une ritournelle, grâce à la variété des césures : le décasyllabe devient ainsi l'instrument le plus souple et le plus expressif, qui se plie à toutes sortes d'effets. :
1 Mistral a employé le décasyllabe coupé à la cinquième syllabe de façon constante dans la Chanson du Baiili de Suffren(Micèio, Chr.) PS
2 Isclo, p. 63.
Le décasyllabe du Rhône s'appuie sur deux césures principales : la césure à la quatrième, et la césure à la sixième syllabe. On obtient ainsi alternativement le rythme 4+6 ou 6+4. Il n’y a, somme toute, nulle difficulté pour l'oreille à passer de l’un à l’autre, car. du moment que ces deux éléments rythmiques restent toujours de la même longueur, leur interversion fréquemment renouvelée reste aisée à saisir et rompt la monotonie sans dérouter l'oreille.
Le mélange de ces deux coupes se fait d’ailleurs dans une proportion qui h’est pas toujours la même, et cette propottion semble varier très nettement suivant le sentiment que le poète veut exprimer.
La coupe à la quatrième syllabe donne üne allure chantante, allègre et décidée, qui correspond aux sentiments de joie, d'élan, de vigueur, à la sensation de lumière, à l’espérance, au bonheur. C'est pourquoi.les anciens poètes français ont coupé constamment le décasyllabe à la quatrième syllabe pour les œuvres légères ou satiriques ; ainsi fait Marot, ainsi fait Voltaire, ainsi font les Chansonniers, comme Béranger. La coupe, toute moderne, du décasyllabe à la sixième Syllabe imprime au contraire au vers un mouvement un peu lourd, un peu las, lui communique une démarche traînante et brisée, qui s'accorde naturellement à la sensation de lassitude, aux sentiments de tristesse et de désespoir. PT
Or, le fait est très sensible dans Zou Pouèmo dôu Rose ; si nous prenons le chant [, où il s’agit pour le poète de peindre les mariniers qui partent à l'aube de Lyon pour la descente joyeuse du fleuve, nous Voyons que le nombre des vers Coupés à la quatrième syllabe est dans ce chant le double à peu près du nombre des vers Coupés à la sixième syllabe. On peut compter plus de deux cents vers (exactement 202), coupés à la