‹ La Versification de Frédéric MistralChapitre 38 sur 38 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

nous ne trouvons point chez lui les fantaisies où se complait un Banville ou même parfois un Victor Hugo, jamais il ne s'amuse à des jeux de cette sorte, La poésie est pour lui affaire trop sérieuse ; sur ce pointilest disciple de Lamartine, mais la molle facilité de la prosodie lamartinienne, il a su s’en détourner avec un sûr instinct, avec le sens latin, héréditaire en lui, de la règle nécessaire à l'harmonie. Par son sérieux, par la sûreté de sa technique, par son habileté probe, c'est plutôt, je l'ai dit déjà, à Leconte de Lisle, son contemporain, qu'il ferait songer ; mais d'autre part, il est plus varié, plus souple, plus populaire que celui-ci, moins hiératique. Et c'est bien ce mélange de har- -diesse populaire et de profonde culture qui fait la valeur vraie de sa technique comme celle d’ailleurs de Sa poésie.

Nous n'avons donc à le comparer à nul autre poète; fond et forme, il est original, et cela dès ses débuts, chose rare. La strophe de Mirèio, c'est à vingt-deux ans qu’il l’invente, et nul autre n'a su depuis la manier avec sa magnifique maîtrise. Cette strophe, elle semble parfaite dès le début, et cependant du commencement à La fin de son poème il trouve moyen de l'assouplir ‘encore, et dans Calendau un progrès nouveau s’affirme. Entre temps il donneà son lyrisme populaire les for- ‘mes les plus variées, les plusimprévues, combinant dans une heureuse proportion la tradition et l'invention, et quand il veut faire encore un long poème, c'est une nouvelle forme, plus simple, qui s'impose à lui, pour ‘un sujet de moindre envergure, l’histoire de la petite Necto. Plus tard. quand. on croit qu’il doit avoir épuisé . tous les rythmes, il étonne encore ses lecteurs par la : technique subtile et fuyante de ses décagyllabes, * pareils au mouvement glissant de ce grand fleuve dont il veut peindre l'antique batellerie. Enfin à mesure

qu’il vieillit et qu'il perfectionne son art, il atteint une simplicité toujours plus savoureuse et sa métrique dans Lis Oulivado devient de plus en plus. Pare et nette comme son expression elle-même.

Une seule fois, en sa longue carrière, il accepte pour une tragédie le moule traditionnel que la littérature française lui donne, et cette fois-là il est moins bien -chez lui, il est moins lui-même, il fait une œuvre honorable, fond et forme, mais où ni le fond ni la forme ne jaillissent véritablement des profondeurs de son âme poétique.

Cette erreur n'importe point ; elle ne dérange point le beau développement de cette technique robuste et gracieuse tout ensemble ; comme des oliviers poussés

en pleine terre ses poèmes dressent des rameaux déli--

cats sur le bois robuste des branches noueuses, rattachées au tronc solide, ou mieux encore, on. songe, | en ‘les examinant de près, en les palpant, pour ainsi dire, d'une main attentive, à ces meubles d'autrefois sculptés en plein chêne, où la solidité du bois accusait encore la finesse du travail ; l'artiste patient ‘qui l'exécutait faisait sans hâte son œuvre dans une petite ville, avec la conscience qui récompense le bon ouvrier: mais il avait droit au titre de maître. à

Page 1