ÎÎ. LA RIME POUR L'OREILLE. — LES DIMINUTIFS À LA RIME
Un autre problème plus important se dressait devant les poètes provençaux : admettraient-ils la rime pour l'oreille ou voudraient-ils avec la prosodie française que cette rime satisfit également l'œil ?
1 V. Oulis., pp. 35, 50 et 86.
2 V. Ouiio., p. 164.
8 [bid., p. 86.
2 Ibid, Di:02,
S Ibid,, p. 70.
À première vue ce second principe ne semblait pas utile à une poésie populaire, faite surtout pour être déclamée et chantée. Mais il fallait combattre de vieilles habitudes contractées à la lecture des poètes français ; de notables poètes provençaux. et surtout Pierre Bellot, les avaient gardées. L’hésitation était possible.
Toutefois, dès le xvit siècle il y avait eu des protes-
tations. C’est ainsi que l'Arlésien J.-B. Coye, dans la préface de sa comédie, Lou Noov pata, écrivait: «Je m'étais proposé de distinguer dans mon orthographe les pluriels d’avec les singuliers : je sais qu'en français l'un ne rime point avec l’autre. et, si je me suis donné la licence non seulement de les confondre, mais encore de les faire rimer quelquefois, c’est que, suivant le sentiment des plus grands connaisseurs que j'ai consultés, cette règle trop exacte aurait donné lieu à une cacophonie insupportable dans notre pronom ciation ».
Au début du XIX° siècle, le poète avignonais, Hÿacinthe Morel, écrivait dans le Discours préliminaire de son Galoubéf (p. XXVI): « Pour ce qui est de la
versification je me suis permis une licence que ne
prennent pas les poètes français, dont les modernes Trdubadours ont adopté le code ; je fais rimer sans ‘ scrupule le singulier avec le pluriel pour la raison que l'observation de cette loi ne présente que des entraves inutiles et que dans notre patois on ne fait presque jamais sonner.la consonne te du pluriel, ce qui l’a fait supprimer avec raison.
C'était là une raison excellente pour le dialecte provençal, mais non pour tous les dialectes de langue d’oc, car dans un certain nombre l’s du pluriel est indiqué par la PROGRESS
1 Lou Gaioubé de Jacinto Mocel, ne 1828. V La Renaïssance FRS 3e partie, ch.
Toutefois Coye et Morel sont des exceptions ; la plupart des fcoubaites calquent l'orthographe du français et riment pour l'œil. Le recueil du Roumavägi deis Troubaires de 1853 ! nous en donne une preuve bien frappante ; on y voit, seuls, les poètes d'Avignon supprimer l’s du pluriel, le # des participes, l’+ des infinitifs et faire rimer en conséquence leurs mots; c’est ainsi qu'en usent Aubanel, Roumanille, Tavan. Quant à Mistral il hésite ; dans La Fin dôu Meissounié il a maintenu le 4 des pluriels et n’a fait rimer que singuliers et singuliers, pluriels et pluriels. J.-B. Gaut, dans la Préface, dit : « Certains poètes pour la rime et la beauté de la pensée ont supprimé quelquefois le 4 au pluriel », mais quant à lui il reste fidèle à la vieille règle.
* Au fond cette question de la rime est intimement liée à celle de l'orthographe 2. Roumanille et ses disciples ne prétendent point braver la règle de la rime pour l'œil établie par la poésie française, mais, en simplifiant l'orthographe, ils établissent la similitude du sin-
-gulier et du pluriel, l'égalité des finales et du coup
multiplient le nombre des rimes dans une splendide proportion.
Ce coup d'état orthographique sert par contre-coup la jeune poésie provençale, en lui donnant la plus
grande facilité à rimer très richement et pour l'oreille
et pour l'œil.
Mistral en profite : dès la première strophe de Micèio il fait rimer li bla avec parla, ce qu’il n'aurait point
osé faire s’il avait écrit /i blads; et ainsi de façon cons-
. 1 Aix, Remondet Aubin, 1853. V. La Renaissance Provençale, gepartie, ch. HI.
2V. sur la question de l'orthographe La Renaïssance Provençale, 5e partie, ch. 1. :
tante ; de telle sorte que le problème de la rime pour l’œil ne se pose plus dans la littérature félibréenne, à cause de l'adoption de l'orthographe phonétique. Une question qui ne se pose point non plus est celle de la rime normande, c’est-à-dire de la rime qui satisfait l'œil et non point l'oreille, puisque, d’après ce système d'orthographe, toute rime qui satisfait l'œil doit satisfaire également l'oreille. Ajoutons qu’il ne saurait y avoir en provençal de confusion entre les syllabes longues et brèves, comme il s’en produit en français entre ftône et couronne, âme et dame, pâte et patte, tête et fette, puisque dans ces cas-là la différence des mots est nettement indiquée par la présence d’une lettre ou d’un son tout différent. Il n’y aurait de confusion possible qu’entre le son de l’e fermé et de l’e ouvert :
or Mistral et ses amis sont attentifs à ne jamais con-
fondre les deux sons pour la commodité de la rime. selon l'exemple même des troubadours. La rime a donc une valeur absolue, parce que la langue provençale est avant tout parlée et ne saurait admettre pour rimer des subterfuges de lettrés.
Remarquons encore que les rimes ont une valeur qu’elles n’ont plus en français pour avoir été trop employées et par d'excellents artistes. Les médiocres poètes qui ont précédé l’école d'Avignon ont mis en œuvre les rimes les plus faciles, mais ils ont laissé de côté celles qui demandaient plus de recherche ou de goût artistique, si bien que Mistral etses amis se trouvent en face d’une très belle floraison, presque intacte encore, et leur poésie prendra un ton de jeunesse tout autant par la nouveauté des moyens techniques que PE: - la fraîcheur des sentiments exprimés.
Mais dans cette richesse même il y à un péril, c est l'abondance des rimes et- leur facilité. Parmi les moyens de rimer facilement en provençal, il en est un
particulièrement tentant, c’est d’accoupler les diminutifs. 3
À cette tentation peu de poètes provençaux avant Mistral ont résisté. Les poètes eux-mêmes de Font- Ségugne ne se sont point toujours montrés assez éxigeants Sur ce point. Aubanel abuse souvent du diminutif dans La Miéugtano. Il suffit pour s'en convaincre d'en feuilleter la première partie, Lou Libre de l' Amout, où il nous arrive de rencontrer sur 8 vers trois diminutifs à la rime. Tavan, dans une chanson qui doit à chaque strophe ramener une rime au nom propre de Zeto, entasse successivement les mots grandeto, poulidefo, rousseto, bouqueto, chambeeto, aubeto, pauteto, amouteto?, Dans son célèbre petit poème, Li Frisoun de Matieto, pour rimer à chaque strophe avec Matieto, ce sont les mots ftisouleto, aureto, souteto, babeto, soucgueto 3,
Roumanille, lui-même, bien que plus scrupuleux à ce sujet, abuse parfois des diminutifs à la rime; dans un sonnet daté de 1846#, les quatre rimes des quatrains sont constituées par des diminutifs : belugueto, matgatideto, souleto, aubeto. De même dans un autre. sonnet postérieur on trouve: Janefo, clareto, souleto, : matgatidetoÿ, de même encore dans le sonnet suivant: amiguelo, bouqueto, maneto i.
De bonne heure Mistral semble avoir compris qu’il y avait là un péril pour la poésie provençale, que l'abus des diminutifs risquait d’énerver sa vigueur, de
1 V. Midugrano, Lou libre de l'Amouc, VII, XII, XIV, XV, XVII,
2 V. Amout ef plout, pp. 12 et 13, Avignon, 1876.
8 Ibid., p. 19.
4 V. Oubteto, 1, 7.
SADIL INT:
Ibid A1. "2,
la pousser à la mignardise et de lui donner une apparence nonchalante, en contradiction avec le bel espoir qu'il fondait sur son renouveau. Dès 1853, nous ne trouvons que deux emplois de diminutifs à la rime dans la salutation / Teoubaire insérée dans le Roumavägif, deux emplois de diminutifs sur 48 rimes, dans La Moit dou Meissounié, deux emplois sur uné centaine de rimes, dont un grand nombre sont triplées et quadruplées.…..
La proportion n'est pas plus forte dans Mivèio, où cependant certains passages, ceux où Mistral évoque son amoureuse et ses amies, les scènes d'amour entre Mireille et Vincent pouvaient légitimer l'emploi des diminutifs. À vrai dire, en de tels passages les diminutifs sont plus abondants à la rime; ainsi le Chant II, avec ses conversations amoureuses, nous donne une proportion de dix emplois de diminutifs à La rime contre quatre seulement au Chant I et trois au Chant III. Le Chant V, dont toute la première partie. est consacrée à rappeler les amours de Vincent et de Mireille, nous donne douze emplois de diminutifs à la rime, alors que nous en trouvons cinq seulement au Chant IV et six au Chant VI. Dans le Chant VIIL où le poète nous raconte le départ de Mireille, et sa fuite à travers la Crau, sa conversation avec Andreloun, les diminutifs à la rime se multiplient(treize emplois)alors qu'ils sont rares dans les deux chants voisins (cinq emplois au Chant VIT, quatre au Chant IX), d’une allure plus virile. Au Chant X qui contient les plaintes de Mireille devant les Saintes-Maries la proporkon devient un peu plus forte (sept emplois), mais avec la mort de Mireille, dans les deux derniers chants, elle s’abaisse encore (trois emp.sis au Chant IX, quatre au Chant XII).
1 Roumasäyi, pp. 20 et 185.
En moyenne la proportion est de six emplois par Chant, et chaque chant compte environ de 60 à 70 strophes, c'est-à-dire de 420 à 490 vers.
Dans Calendau la proportion s’abaisse encore ; insignifiante dans tous les chants. puisqu'on n'y trouve que un à trois emplois de diminutifs, elle s'élève à huit emplois dans le Chant IX d'un ton plus langoureux et plus voluptueux que les autres. En moyenne elle ne dépasse guère deux par chant, puisque dans tout le poème, qui compte douze chants, on n’en trouve que 26 emplois. | - Même rareté dans les pièces lyriques ; en choisissant au hasard sept poèmes des /5clo d'or et des Oulivado, dans quatre poèmes écrits à des dates différentes je n'ai trouvé aucun emploi de diminutifs à la rime !,
dans un autre l’Inne Gtregau (1897) sur 24 rimes un seul diminutif, dans Moun Toumbèu qui clôt Lis Oulivado, un emploi sur 14 rimes ; enfin, fait très caractéristique, dans Le Chant dés Fêtes Virginales (Oulivado), où le poète évoque toutes les jeunes filles du terroir arlésien, bien que le sujet appelât tout naturellement le diminutif, nous n’en trouvons que deux emplois sur UT rimes.
Même rareté dans Merfo, où pourtant le sujet prêtait aussi au diminutif, un emploi dans le Prologue sur 88 rimes, huit dans le Chant [ sur 275, trois dans le Chant VII sur 249, quatre dans l'Epilogte sur 82 rimes.
Dans la Rèino Jano on rencontre deux diminutifs à la rime dans le If acte, un dans ke IVe acte, zéro dans le V* acte. ,
C’est une oroportion de plus en plus négligeable.
1 L’Aclatenco, 1858 sur 25 rimes; La Coupo, 1867, 16 rimes ; A la Racço latino, 1878, 30 rimes ; Espouscado, 1888, 70 rimes.
On peut donc conclure que Mistral, en artiste consciencieux, a rejeté un moyen de rimer trop facile, qui de plus en plus énervait le style et diminuaïit la poésie de la plupart de ses devanciers.