LEUR ALTERNANCE
Une question se posait, essentielle, devant les jeunes poètes provençaux qui voulaient faire en 1850 œuvre littéraire, la question de la rime. Allaient-ils s’en tenir aux règles de la prosodie française ou bien, pour une. littérature qu'ils voulaient nouvelle, adopteraient-ils à ce sujet des lois particulières ?
À vrai dire nul d'entre eux ne songea d'abord à supprimer la rime: s'il arrive par deux fois à Roumanille d'écrire des sonnets non rimés ?. il ajoute prudemment en note: «Ces sonnets n’ont pas prouvé que la poésie provençale pouvait se passer de rimes». Si Mistral laisse parfois des vers sans rime, nous le verrons, ce n'est jamais que par exception. et la do du
? Oubteto, p. 65 et 05.
8Qubreto, p. 330.
Pouèmo déu Rose dont nous analyserons les raisons,
est tout à fait en marge du reste de son œuvre f. Donc le principe de la rime est adopté, sans réflexion
ni discussion, par les Félibres. comme il l'avait été par
tous les poètes provençaux qui les avaient précédés : aussi bien les Troubadours avaient donné l’exemple, et s’astreindre à rimer, à rimer richement, ce n'était point pour les Félibres accepter les lois de la poésie française, c'était continuer la tradition des Troubadours, qu'ils invoquaient comme leurs véritables devanciers ?.
Dans l'emploi de la rime il y avait cependant des détails à régler. et d’abord la distinction des rimes féminines et masculines.
Ce n’est point la présence ou l'absence de le muet qui peut ici créer la distinction, mais l'e muet en provençal a trois équivalents, qui sont le l’i et l’o atones
quand ils viennent après une pénultième .accentuées
Et même, comme le remarque avec justesse Raoul Gineste %, les es, em, on, is, ut, um, us peuvent devenir atones, dans certains mots, surtout dans les mots latins passés-dans la langue, carèmus, seculorum, sanctifi. cetut, oremus, Venus, etc. L'a seul est toujours tonique, excepté dans les dialectes, où il remplace l’o cosa pour roso en langüuedocien.
Empruntons à Raoul Gineste sa distinction fort heureuse :
« Toutes les fois que la fonique ou temps fort d'un
1 R. Gineste /Prov. de Patis, 16 juin 19r2) cite un court poème de Mistral daté de 1860, et que le poète n'a pas recueilli dans Lis Jclo d'Oc. Ce poème est en vers blancs avec alternance régulière ‘à la fin du vers de sons masculins et féminins.
? I faut noter que Gatien Arnoult publie à Toulouse de 1841 à 1849-« Las leys d’amors ». recueil des lois poétiques qui réglaient les
productions présentées au concours des anciens Jeux Floraux. V. la :
Renaïssance Provençale, 1re partie, ch. r.
3 Art. cités du Pcov. de Patis.
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mot tombe sur la dernière syllabe, la rime que forme ce mot est dite masculine: ex. : Malau, oustau, bacèu mouti, mutin, bastoun, etc... toutes les fois que cette. tonique tombe sur l’avant-dernière syllabe ou pénultième, la rime est dite féminine et la dernière voyelle ou syllabe devient atone, ex: pasfre, mèstre, atlèri, too, maduto, Apolis,carèmus, seculotum, sanctificetur,etc.» Cette distinction a été observée par tous les poètes provençaux, sans exception, tant elle est naturelle et correspond à l'harmonie, mais la question qui pouvait se poser devant les jeunes Félibres était celle-ci : convient-il de respecter la règle de l'alternance des rimes féminines ou masculines, telle qu'elle a été établie depuis la Pléiade dans la poésie française, alors que cette règle était inconnue du moyen-âge et des troubadours auxquels les Félibres une se rattacher directement. | -Mais leur éducation poétique, somme toute, elle s’est faite chez les poètes français plus encore que chez les troubadours ; tous, plus ou moins, ils sont disciples de Lamartine !. D'ailleurs leurs devanciers provençaux ont tous respecté cette règle, et ils la respectent à leur tour ; Roumanille s’y tient fidèlement. et si dans quelques Noëls il recommence la strophe par une rime - féminine ou masculine ?, alors que la strophe précédente s’est terminée par une rime du même sexe, le choc du moins n'a jamais lieu dans l'intérieur de la strophe. Aubanel dans la Miôugtano ne se départ pas une seule fois de cette règle.
- Mistral s’y conforme comme ses amis ; dans les poèmes en vers libres, comme La Moct déu Meissounieé ou ses trois contes en décasyllabes, les rimes sont dispo-
1 V. La Renaissance Provençale, IIe partie, ch. r. “2 Oubceto, pp. 112, 118, 120, 124 et 136,
sées d’une façon arbitraire. mais toujours la rencontre
est habilement évitée des rimes du même sexe et c’est à peine si dans Lis Jsclo d’Ot on peut citer quatre exceptions à cette règle ;: encore par deux fois Le choc n’a-t-il lieu que de la strophe au refrain !. Une autre fois c’est un sonnet, construit d'une façon toute spéciale. les rimes du second quatrain et du second tercetreproduisant dans lé même ordre les rimes du premier quatrain et du premier tercet. selon ce modèle :
L'amour es uno flamo ;
La flamado fai lume ;
Lou lume es la courono,
Que porto la bèuta.
Sus lou front de ta damo, É y Quouro, ami, que s’'embrume
L’aire que tenvirouno,
Cerco dounc la elarta..….?
La seule exception véritable est donc celle-ci:
En Arle, au tèn.s di Fado, Flourissié, La Rèino Pounsirado, | Un rousié! — L’emperaire rouman Ié vèn demanda sa man...5 cu s ë 5 .P Encore cette chanson est-elle composée sur un air italien : ‘O pescator dell'onda, que je n'ai pu retrouver, mais il est probable qu’on y Roine ce même choc. de rimes.
En avançant dans la carrière poétique. Mistral, plus
maître de son art, semble avoir attaché moins d'impor-.
tance à cette alternance. C'est ainsi que dans Lis Ouli-
4 Joclo, pp. 442 et 452.
? Ibid., p. 420. V.la même us dans un poème À la Rèino dôu Felibrige, Atmana Pcovençau, 1903, p. 16, poème que Mistral na pas recueilli dans Lis Oulivado.
8 V, Ioclo, P- 86.
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OS
ado nous trouvons 7 exceptions à cette règle, sur 57 poèmes, alors que nous en avions 4 seulement sur les 74 poèmes des /5clo d'Or. Il est vrai que par trois fois le choc à lieu seulement de la strophe au refrain 1. Mais par quatre fois on le trouve à l'intérieur de la strophe : : tune fois, pour un effet voulu de mélancolie. c'est une strophe tout entière en rimes féminines ?; une autre fois la strophe est tout entière en rimes masculine *, sans qu'on en voie bien la raison. puisque le poète y évoque les jeunes filles d'Arles. Enfin. pour les deux autres exceptions. elles semblent faites d'après des airs déjà connus, ainsi la chanson du Cinquantenaire du Félibrige#, bâtie sur un air de Gilles Durant, vieux musicien du xvi® siècle (1550-1615), et la chanson des Fêtes Virginales, construite sur l'air populaire des Toundaites d’avé 5, tout entière en rimes masculines. Donc, bien que les exceptions soient plus nombreuses dans Lis Oulivado que dans Lis 15clo d'Or, on peut dire que tout de même ce sont des exceptions rares, qui ont des raisons précises, et que le principe de Mistral est celui des poètes français : alternance des rimes féminines et masculines.