SCÈNE TROISIÈME
LE COUTE
Non! non ! je n’en ai pas I
OCTAVE
• A la bonne heure! car sa réputation de femme vert...
LE COMTE, exaspéré.
Tais— toi I tais— toi, malheureux! ne prononce pas ce mot fatal!...
OCTAVE
Pourquoi?
LE COMTE, avec amertume.
Ah! tu ne sais pas! tu ne sais pas, toi !... ce que c’est que la vertu de ma femme!... Puisses-tu ignorer toujours la déception qui m’attendait le lendemain de mon mariage... J’espérais bien trouver un ange d’innocence... je me vois face à face avec un dragon de vertu! froide, sévère, rigide!... Mon ami, si je te disais ce que fut ma lune de miel... une lune du Groenland ou du Kamtchatka. Je ne demandais qu’à aimer ma femme... Mais, que veux-tu?... Groloter sans cesse devant ce spectre de glace !... c’était à décourager. — Au sortir de la vie de garçon la plus gaie, !a plus folie, la transition était trop brusque, et le jour vint où je voulus oublier loin de chez moi la vertu de ma femme.
OCTAVE
Ah! diable!
Ma femme découvrit tout! elle obtint des preuves de ma trahison !
OCTAVE
Malheureux!
LE COMTE
Tu vois d’ici l’étendue de mon désastre... 3Ienacé d’un scandale qui m’épouvantait, je suppliai,, j’obtins ma grâce ou plutôt la commutation de ma peine... Condamné à la vertu à perpétuité, je devins 1 esclave de ma femme qui me domine du haut de son irréprochable fidélité.
LA VERTE DE MA FEMME
OCTAVE
Je comprends ton malheur!... mais que serait-ce donc si ta femme était coquette?...
LE COMTE
Coquette!... mais ce serait le paradis...
OCTAVE
Si ta femme cherchait à se venger... à te tromper !...
LE COUTE
Alors au moins, je pourrais lutter... un mari qui voit chanceler la fidélité de sa femme, a mille moyens de se défendre... D’abord, il peut tuer l’amant.
OCTAVE
Bien! alors, tu envies le sort d’un mari?...
Lis COMTE.
Si je l’envie! Mais, mon ami, le ménage du dieu Yulcain était un Éden comparé au mien. Et le roi Ménélas, donc!... cet honnête Ménélas!... je le vois en rêve, rayonnant dans une apothéose!
OCTAVE
Tu es insensé !
LE COMTE
Non! je suis malheureux! car mon mal est sans remède; car les lois, la morale sont contre moi... car je suis forcé de baiser la main qui me frappe, de m’humilier devant mon bourreau... Je ne puis pas combattre... je n’ai pas même le droit de faire une scène!... Voilà encore un bonheur qui m’est refusé!... O rêve sans espoir! quand je pense qu’il y a des maris assez... heureux pour faire des scènes a leur femme!... Tu ne comprends pas ça?... (Avec épanouissement.) Se promener de long en large et de large en long... (n passe.) les bras croisés, les cheveux épars... en faisant craquer ses bottes et dire: a Eh quoi! madame!... la famiile! l’honneur! la vertu!,.. » Mais non! je ne pourrai jamais! On combat la coquetterie, on triomphe. Contre la pruderie... il n’y a pas de remède... et quand j’en devrais mourir... je n’ai pas le droit de me plaindre de la vertu de ma femme!
SCÈ.VE TROISIÈME
OCTAVE
Tu me désolés!... moi qui comptais...
LE COMTE, assis prôs de la table.
Sur mon influence? Hélas! je ne suis ripn ici... un zéro... un zéro mal placé... Je fais les commissions de madame, et à mes moments perdus, on me permet les plaisirs innocents de l'horticulture. Je cultive des piaules rares dans mes serres... le polypodium fraxini folium, la salisburia adiantifolia... Quelle existence! (il so lève brusquement
OCTAVE
C’est dur!
LE COMTE
Et tu veux te marier!... Pour vivre tranquille, n’est-ce pas?... Tous les mômes!... Un homme veutvivre tranquille!... Que fait-il?... Il place une femme dans sa maison... Et il y a cinq mille ans qu’on fait tous les jours cette bêtise-là !...
OCTAVE
Oh! pour le coup! la douleur t’égare! J’aime ta belle-sœur et je veux l’épouser. Qui t’empêohe d’implorer la comtesse?...
LE COMTE
Eh! eh!
OCTAVE
Que crains-tu? Hermine est mon amie d’enfance... c’est presque une sœur pour moi... Pourquoi refuserait-elle?
LE COMTE
Mon ami, tu as ou une jeunesse passablement orageuse. Certaines aventures de ta vie de garçon sont venues jusqu’à ses oreilles et...
C est de l’enfantillage!... Que ta femme soit prude, je le veux bien!... mais si tu montrais plus de fermeté, peutêtre serait-elle moins exigeante... Voyons, veux-tu parler pour moi, oui ou non?...
* Octave, le Comte.
LE COMTE, liésilanl.
Oui i
OÇTAVE.
Fais-Ie donc, à l'instant!... mais sans faiblesse ! sans hésita? tion... Si ta femme règne, c’est que tu abdiques.
LE COMTE
Tu as peut-être raison.
OCTAVE
Sans aucun doute... Tu es le chef de la communauté... Une occasion se pré-onle, saisis-la!... Parle haut et ferme, et assure-nous le bonheur à tous les deux : à moi, ccl\ que j’envie; à toi, celui que tu as perdu...
LE COMTE, résolument.
Eh bien, oui! tu me rends le courage! je suis honteux de tant de pusillanimité... Je veux, par un suprême effort, tenter de reconquérir mon pouvoir 1 {il sonne, le domestique paiail au fond.)
OCTAVE
A la bonne heure!
LE COMTE
Tu vas voir! (,\u domestique.) Conduisez monsieur chez moi... (On entend la voix J Hermine ; à Octave.) Laisso-inoi seul avec mon tyran, et tandis que je combats ici pour ton bonheur et le mien, va L'habiller, en faisant des vœux pour ma victoire...
OCTAVE
Tu vaincras?...
LE COMTE
• Oui 1 je vaincrai!... je serai fort'! Jo lui dirai... avec des ménagements... que j’entends... que je prétends... qu’il faut que... Enfin... sois tranquille...
OCTAVE
Je te laisse!... Allons, de l’énergie, du courage!...
LE COMTE
Il en faut!... j’en aurai 1... (Octave loi serre la main et .sort à droite avec le domestiquo.) Il a raison... oui, j’aurai de l’énergie 1...