‹ La vertu de RosineChapitre 2 sur 22 · LE8 LITANIES DH LA FAIM · texte numérisé non relu

LE8 LITANIES DH LA FAIM

Ami lecteur, — - vous gui êtes un vrai Parisien né dans le vrai Paris, — vous qui avez voyagé en Chine, vous gui avez couru les mers depuis Berg-op-Zoom jusqu'à Seringapatam, — vous ne vous êtes jamais aventuré de l'autre côté de l'eau, dans les défilés de la place Haubert.

C'est là que Rosine rencontra un matin son tentateur,

La rue des Lavandières est un des tristes chemins de ce pays perdu où l'ange des ténèbres étend ses ailes empoisonnées. II y passe çà et là, parmi les peuplades pittoresques qui secouent leur vermine , un Être reconnu de l'espèce humaine, comme mi étudiant gui va au Jardin des Fiantes , un provincial qui cherche sa famille parisienne, une jeune ouvrière qui s'élance, légère comme un chat, sur la pointe de sa pantoufle, de la boutique de l'épicier à l'éventaire de la marchande des quatre saisons. Les autres passants, vous les connaissez : un voleur oisif qui attend l'heure du travail; un enfant qui barbote dans le ruisseau; une lemme qui a des yeux pour j voir, mais qui joue les aveugles sur le pont Royal ; un chiffonnier ivre, Diogène moderne qui

.a allumé sa lanterne pour chercher un cabacet.

11 y a quelques années, dans une vieille maison

de cette rue sans air et sans soleil, vivait une

pauvre famille d'origine lorraine, qui avait quitté

sa rive natale pour chercher fortune à Paris. Une

fois embarqué sur cette mer trompeuse, le père avait crié : Terre l mais il ne devait atteindre qu'à la terre ferme du tombeau sans avoir jamais d'autre planche de salut que ses bras.

Il se nommait André Dumon et U était tailleur de pierres. Il se levait tous les jours avant le soleil, qu'il appelait son compagnon ; il attendait toujours que le soleil fût couché pour se croiser les bras. Or, à ce rude travail il, ne gagnait guère que cent 80US par jour et ne rapportait le soir que trois francs au logis. Avec ces trois francs, il fallait que sa femme nourrit et élevât sa famille, sans oublier le loyer du toit qui les abritait. Tant qu'elle

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eut du lait dans ses manielles fécondes, elle ac cmnplit héroïquement sa mission, semblable au pélican, qui, dans ses jours de mauvaii^e chasse, se iléchire le sein pour nourrir sa nichée. Mais le lait tarit sous les lèvres affamées. La famille était parvenue à vivre de peu, sans se plaindre même au ciel : il fallut se résigner à vivre de moins.

Le tailleur de pierres vît bientôt la faim s'asseoir au seuil de sa porte.

Jusque-là, sa nichée d'enfants venait , toute biiiyante et toute joyeuse, l'attendre sur le soir rrn haut de l'escalier ; c'était à qui lui sauterait sur les bras, se pendrait à son cou, lui saisirait ta main ; il rentrait dans ce doux cortège ; il oubliait les peines du travail; il embrassait sa femme avec la joie dans le cceur. On se mettait  table, les enfants debout pour tenir moins de

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place ; on mangeait un pain l}éni du del, accompagné d'un plat de lentilles ou d'une tranclie de bœuf. Sur la table était un cruchon de cidre ou

de piquette que tous se passaient à la ronde. Après souper, les jours de froid, on brûlait im demi-cotret, — un vrai feu de joie qui durait une demi-heure ; — après quoi, on s'endormait content et sans fatigue. Les jours de beau temps, toute la famille, moins Tenfant au berceau, descendait sm* le quai de la Toumelle pour respirer im peu et voir le ciel. Les enfants étaient yétus de rien, mais par la main d'une vraie mère. Tout le monde admirait au passage cette petite caravane allègre et souriante qui portait bravement 8a misère.

Mais il vint un temps où la mère perdit ses forces et son lait. Cette fraîche et féconde créature, édose en pleine sève dans la vallée de la

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Meurtlie, ne put résister à tant de saciiflces cachés. Jusque-là , elle avait seule souffert sans le dire jamais, se consolant dans le sourire de ses enfants. Ce fut alors qu'elle redevint mère pour la huîtlëme fois. Elle ne se plaignit pas ; mais le tailleur de pierres vit bientôt qu'il Buceomierait à la peine. Ce qui lui ouvrît 9urtou.t les yeux sur sa misère prochaine, ce fut l'absence de ses enfants au haut de l'escalier quand il revenait du travail.

A la seconde ahsence, il pâlît, il ouvrit la porte et entra sans mot dire. Ses enfants vinrent  lui, mais silencieusement, comme s'ils n'avaient rien de bon à lui apprendre. La mère se détourna pour essuyer une larme.

— Sïibien, qu'y a-t-il donc? demanda André Dumon.

— Bien, répondit sa femme en essayant un

sourire, si ce n'est que tu as ouhlié de m'embrasser.

Le tailleur de pierres se leva et alla droit à sa femme ; il l'embrassa, aiais elle n'avait pas essuyé toutes ses larmes.

— Et moi? dit Rosine.

Le père embrassa sa fille.

^- Comme elle est belle, dit-il. Et comme cela console des mauvais jours 1 Et moi qui croyais lui donner cent louis d'or le jour de son mariage.

— Mon mariage ? murmura Rosine. J'ai rôvé que je mourrais filld.

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