R08INS
Rosine avait la pâle et charmante beauté des Parisiennes, ces yeux bleus voilés de longs cils nou*s gui sont le ciel dans Tenfer; cette bouche moqueuse comme Tesprit, mais éloquente conmie la passion ; ce profil ondoyant, gui désespère le sculpteur, mais gui ravit Tamoureux.
La pauvre fille ne demandait qu'à verdoyer
et à fleurir, comme toutes celles gui ont dix-sept
ans; mais comment avoir la gaieté au cœur,
quand on a sans cesse ^ous les yeux le spectacle
d'une mère qui souffre et qui veille, d*un père que le travail a courbé, de sept enfents qui jouent, sans oublier qu'ils ont faim? D'ailleurs, Rosine n'avait pas le temps de rire : du matin au soir, elle était sur pied pour veiller ses trois soeurs et ses quatre frères. C'était la maîtresse d'école de la bande. Sa mère lui avait appris à lire ; elle répétait la leçon aux autres.
Cependant la jeunesse a tant de ressources, que Rosine garda sa beauté dans cette atmosphère de mort. Un nuage passait, mais bientôt le pur rayon des fraîches années déchirait le nuage. Il lui arrivait çà et là d'heiu*eux moments , soit qu'elle s'appuyât à la fenêtre pour regarder la ville immense où elle espérait une meilleure place, soit qu'elle tourmentât ses beaux cheveux bru* nifisants devant tm miroir cassé, qui seul lui parlait d'eUe.
Le matin, pour commencer sa jomrnée, elle chantait d'une voix claire et perlée quelques airs d*orgue que le vent apportait le soir jusqu'à la fenêtre, ou quelque vieille chanson lorraine dont sa mère l'avait bercée en de meilleurs jours. Le soir, elle s'endormait heureuse comme le voyageur après une mauvaise traversée.
Le logis du tailleur de pierres se composait d'une chambre et de deux cabinets; un de ces cabinets était pour Rosine et ses petites sœurs. Même aux plus grands jours de détresse, ce lieu avait un certain air de jeunesse qui charmait les voisines. Çà et là une robe, un bonnet, un fichu, cachaient la nudité des solives ; les deux lits blancs avaient je ne sais quoi d'ionocent et de simple qui réjouissait le cœur ; la petite fenêtre s'ouvrant sur le toit avait un coin du del en perspective ; enfin^, quand Rosine était là, chantant à son ré*
veil, peignant ses beaux cheveux, sa seule parure
et sa seule richesse, ne voyait-on pas la jeunesse
en personne ?
Elle devinait Paris par instinct, car elle ne Ta-
vait vu que de loin. A peine s'il lui était arrivé, à
deux ou trois joiurs de fête, de suivre son père
dans le cœur de la grande ville. La nuit, elle avait
* rêvé de toutes ces splendeurs féeriques. Le len-
demain, en revoyant Tintérieur désolé de la rue âesLavandièi*es, elle s'était ressouvenue de toutes les richesses parisiennes. Le serpent, celui-là qui reconnaît toujours les filles d'Ève^ avait déployé sous ses yeux éblouis les robes de soie et de velours ; la dentelle de Flandre ; l'or, qui prend la femme par le doigt et par le bras sous la forme d'une bague et d'un bracelet; les diamants, qui ont les yeux du tentateur. « Pourquoi suis-je dans un grenier ? demandait-elle. Qu'ai-je donc fait à
LA VERTU DE ROSINtf 13
Dieu pour qu'il me condamne à celte îroiie prison et à ce dur esclavage, quand les sept péchés capitaux promènent insolenunent leur luxe? ■ Et le serpent lui répondait : « Laisse là ton père et ta mère, descends ce soml)re escalier, traverse la ville de ton pied léger; je te conduirai au banquet où Ton chante et où l'on rit ; l'arbre de la vie a des fruits dorés pour toi comme pour les autres. » Elle comprenait vaguement que son honneur et sa vertu seraient le prix de sa place au banquet : elle s'indignait et reprenait a\ec courage les rudes chaînes de la misei'Or
LA DERNIÈRE GOUTTE DE LÂlT
Le souper fut grave et triste. Il n*y eut que les en&tnts qui mangèrent ; ce soir-là, on n'alla pas 86 promener sur le quai de la Toumelle. Le lendemain, André Dumon demanda une augmentation de salaire à son maître. Comme il n'avait pas soupe la veille» il parla avec un peu d'amertume. L'entrepreneur, qui venait de subir jxae faillite, répondit avec dureté : le tailleur de pierres prit ses outils et chercha im autre maître.
Quand le malheur poursuit un homme, il no lâche pas sitôt prise : André Dumon demeura trois semaines sans travail. Il fallut avoir recours au mont-de-piété. Ghaqiie jour de ces trois fatales semaines, toutes les petites bouches roses, déjà pâUes, qui naguère s'ouvraient pour Tembrasser ou habiller avec lui, ne s'ouvraient plus, hélas I que pour lui dire ce mot terrible, digne de Ten* fer ; « J'ai faim ! »
Le tableau de Prud'hon, la FamiUe malheur^ reuse, un chef-d'œuvre de résignation dans le désespoir, pouvait alors se voir tous les jours chez le tailleur de pierres. Pareils aux enfants de Prud'hon, les enfants du tailleur de pierres, quelque affamés qu'ils fussent, avaient je ne sais quels yeux vife et quelle bouche souriante même sous les larmes, qui prenait le cœur.
La pauvre mère, malgré ses veilles ne put
parvenir à dégager son linge du mont-de-piété. La Mère des Douleurs accoucha dans ime étable où il faisait chaud; la femme du tailleur de pierres accoucha le jour de Noël, mais dans un grenier, sans feu et sans langes.
Elle résista pourtant à tant de soui&ances ; elle retrouva dans ses mamelles flétries une dernière goutte de lait pour nouirir le nouveau venu.