‹ La vertu de RosineChapitre 4 sur 22 · LES TENTATIONS DU PATS LATIN · texte numérisé non relu

LES TENTATIONS DU PATS LATIN

Un matin, Rosine descendit, pour acheter des pommes.

Me était habillée pour Tamour de Dieu : une petite jupe verte, un corsage debasin blanc, des pan* toufies de Cendrillon quine cachaient pas la finesse et la blancheur de son pied nu. Deux touffes de ses cheveux en broussailles flottaient au vent sur ses joues, et voilaient à demi ses yeux profonds comme le ciel.

20 i-A VERTU DE ROSINE

Elle était charmante ainsi, dans tout le luxe de ses dix-sept ans.

Un grand étudiant blond gai l'avait vue eactir, comme une vision, d'une obscure allée, la suivit pas à pas , émerveillé de tant de grâce juvénile.

Une diarrette de maraîcher arrêta Rosine au passE^ entre deux portes. Tout naturellement l'étudiant s'arrêta aussi. Elle le «egarda et rougit.

— Mademoiselle (c'était la première fois qu'on appelait Hosiue mademoiselle), vous allez vous perdre si vous ne me suivez pas.

Rosine ne répondit pas, mais elle ne songea pas â s'oilfenser.

•— Mademoiselle, reprit l'étudiant avec un regard plus vif, qu'est^M que prouve la vie? La mon. Ou'estH» que prouve la mort? La vie. Qu'est-ce que prouvent la vie et la mort? L'amour.

LA VERTU DE ROSINE 2l

£a charrette allait passer ; l'étudiant se rappro- [ cha de Rosine et lui saisit la main*

—Monsieur, je n'ai pas assez d'esprit pour vous répondre.

— Haderooiselle, le premier trait d'esprit d'une femme, c'est sa figure ; le dernier, c'est son cœur.

— Monsieur...

La voix de Rosine expira sur ses lèvres.

—Encore un mot, mademoiselle. Voulez- vous

être de moitié dans ma fortune d'étudiant? Deux cents francs par mois, — c'était hier le l^ du mois, — une jolie chambre à un lit, la Gloserie des lilas deux fois par semaine, un joli chapeau bleu de pervenche pour ombrager cette fraîche figure, une robe de soie bleue, un collier de perles du Rhin, des bottines à chausser Cendril- Ion. C'est peu ; mais, avec le cœur de Rodrigue, c'est tout. Si vous saviez comme on est heureux

de vivre là-bas vers le Panthéon, rue de la Haipe, no 50 !

La charrette était partie; Rosine, abasourdie de toutes ces paroles, qu'elle ne comprenait pas bien, finit par dégager sa main et par s'échapper.

L'étudiant vit bien qu'il s'était mépris; cependant il ne voulut pas s'éloigner encore; il suivit des ycux la jeune fille ; elle acheta des pommes et revint sur ses pas en mordant à belles dents. Il l'attendit de pied ferme, résolu de tenter encore la bonne fortune. Mais Rosine, craignant de le rencontrer une seconde fois, entra dans Tarrièreboutigue d'une fi*uîtière, d'où elle ne sortit que cinq minutes après, mais tout émue encore. Le jeune homme n'était plus là.

Loin de se fâcher contre les airs sans façon de l'étudiant, Rosine lui sut gré de lui avoir dit, Avec tout l'accent de la vérité, qu'il la trouvait jolie.

Rentrée dans son cabinet, elle se mira vingt fois y tout en regrettant d'être sortie avec des cheveux en désordre.

— Si je l'avais suivi f dît-eile en rougissant.

Elle chercha à se faire le tableau de la vie de Tétudiant; elle y prit place, elle se vit avec une robe de soie, — une robe de soie bleue 1 se disait-elle en tressaillant; — un chapeau, — un chapeau à fieui's I poursuivait-elle en encadrant sa fraîche figure dans ses mains, que le travail n'avait pas gâtées. Enfin,' elle fit passer sous ses yeux tout l'attirail du luxe du pays latin. Elle se Tit suspendue au bras de l'étudiant, rangeant et dérangeant dans la petite chambre de la rue de la Harpe; le matin, ouvrant la fenêtre pour respirer le bonheur et pour arroser quelque pot de jacinthe ou de verveine ; le soir, travaillant devant un vrai feu à quelque tine manchette ou à quelque léger bonnet.

— Mais }a nuit?... dit-elle tout à coup.

A cette pensée, elle retomba du haut de seâ réyes, et vit en rougissant ses seins soulevés par les battements de son cœttr.

Deux beaux seins, que, jusque-là, elle n'avait jamais regardés*

GOMMENT LA MÈRE SAUVA TA FILLi:

En face du triste logis d'André Duroon, un vieillard encore vert habitait une baraque, toute décrépite, dont iin chiffonnier bien né n'eût pas voulu pour chiffonnière. Ce vieillard, qui s'appelait M. Mahomet, s'était enrichi dans le commerce et dans Tavarice ; on Ta connu, durant un demisiècle, herboriste U usurier, rue Mouffetard. Il avait bien marié ses enfants : sa fille avait épousé un notaire de campagne ; son fils s'était conjoint

à la veuve d'un banquier. Pour lui, retiré des aX-

faires avec six mille livres de revenu, il se contentait d'une vie obscure qui lui permettait de faire encore des économies. S'il habitait la rue des Lavandières, c'est que la maison lui appartenait et qu'il ne la pouvait louer à d'autres.

Une servante, qu'il appelait sa dame de compagnie, gouvernait sa maison. Elle mourut su^^ bitement un soir. M. Mahomet parut longtemps inconsolable. Il chercha à se consoler ; un jour, il appela chez lui la femme du tailleur de pierres.

— Vous savez, madame Dumon, le malheur qui m'est arrivé? Vous avez une fille qui m'a l'air fort avenant ; voulez-vous, sans préambule, me l'accorder pour demoiselle de compagnie? Je vous logerai tous dans ma maison, sans compter que je lui donnerai cinquante francs par mois.

— Non, monsieur, dit la mère en se retirant.

Le soir, André Dumon rentra plus tard que de

LA VERTU OE nOSINX 27

coutume. On était aux premiers jours de janvier ; un froid noir pénétrait partout. Les petits enfants, pâles et affamés, se tenaient les uns contre les autres, à moitié endormis, devant deux bâtons de fagot gui brûlaient comme à regret dans l'àtre le plus désolé du monde ; la mère préparait le souper, — un souper pour deux, et ils étaient dix ! — Rosine achevait d'ajuster une jaquette pour une de ses jeunes sœurs. Un morne silence répondait aux mugissements du vent.

Le tailleur de pierres entra en secouant la neige qui couvrait sa tête, ses bras et ses pieds. Sa femme alla à lui.

— Voyons, assieds-toi. J'étais inquiète. Il est près de huit heures ; aussi les voilà tous qui dorment.

— Ne les réveille pas, dit André Diunon d'un aiî désespéré : qui dort dîne.

Mais, à cet instant, la mère ayant fait, sans le vouloir, un bruit d'assiettes , tous les enfants ouvrirent les yeux.

— Allez vous coucher, dit la mère sans écouter son cœur.

— J'ai faim I dit ï\m des enfants.

— Moi, dit im autre, j'ai rêvé que je mangeais im lièvre.

— Vous avez dîné, reprit la mère.

Gomme elle parlait avec des larmes dans les yeux, tous les enfants se regardèrent avec une surprise muette.

— Non, reprit la pauvre femme, ne m'écontez pas, venez à table ; tant qu'il restera une miette de pain ici, chacun en aura sa part.

Rosine ne mangea pas; la nuit, elle ne dormit pas. Elle entendit son père qui se désespérait.

— Oh ! la misère de Paris I dit André Dumon en songeant à son petit village épai'pillé sur une verte rive de la Meurthe.

A PariS) la misère est mille fois plus sombre que dans le plus pauvTe village ; tant qu'il y a im rayon de soleil qui égayé le chemin, un arbi'e veit qui donne de l'ombre, ime fontaine qui verse à hoire au premier venu, on traîne sa misère avec je ne sais quelle force juvénile ; le sourire du ciel et de la nature vient jusqu'au cœur de celui qui travaille. On voit Dieu à chaque pas, Dieu qui dit d'espérer 1 Mais à Paris, dans ces répandes qui semblent bâlis pour des forçats, où le soleil ne luit jamais, où les fenêtres ne s'ouvrent pas sur le ciel, où l'hirondelle ne vient pas faire son nid, la misère est une image de la mort, la misère s'accroupit dans le foyer, s'assied au chevet du lit^

if.

OU préside au banquet de Lazare. C*est la misère de Satan.

— Et quand on songe, dit tout à coup la mère, que si Rosine...

Le père, malgré ses craintes et ses angoisses, repoussa avec une douleur sauvage les coupables espérances de sa femme.

— Jamais I jamais I dit-il en agitant les bras ; il y a encore dans mes mains assez de force pour protéger toute ma famille contre la faim, le froid et le déshonneur I

Rosine, qui de son cabinet entendait tout, respira, s'agenouilla et remercia Dieu d'avoir si bien inspiré son père.

^ Hélas I dit la mère, jq sais bien qu'à force de travail tu nous sauverais ; mais tu mourras à la peine.

Le matin, le tailleur de pierres partit pour son traTail. Rosine sortit du cabinet d'un air abattu ; la pauvre mère vint à elle. A. cet instant les en« fants, à peine éveillés, appelèrent leur mère et leur sœur par leurs cris ; elle pensa avec angoisse aux tristes jours d'hiver qu'ils allaient traverser.

— Paudra-t-il donc, dit la mère en regardant Roane, que, pour l'honneur de celle-ci, je laisse mourir tous les autres de faim?

Mais elle aunait trop Rosine.

— Non, non, dit-elle en l'embrassant, je ne ferai jamais cela.

Et elle cacha ses larmes dans les cheveux de Rosine.

— Ya-t'en, va-t'en, je te l'ordonne, c'est Dieu , qui m'inspire; tu es belle, tu as de l'esprit. Dieu

te conduira par la main; ne reste pas ici, où le

malheur est venu; un jour nous nous retrouverons.

Elle prit la main de sa fille et la conduisit sur Tescalier.

— Adieu I lui dit-elle d'une voix étoufiee.

Rosine comprit. Elle rentra pour s*habiller ; ce

qui fut bientôt fait. Après quoi, elle embrassa ses petits frères et ses petites sœurs.

— Je prierai pour mon père, dit-elle.

Et, tout éperdue, elle descendit rapidement Tescalier, comme si elle eût obéi à une voix suprême.

— Où vais-je ? se dit-elle quand elle fut dans la rue.

Elle alla sur le quai de la Tom*nelle, voyant toujours sous ses yeux sa mère à moitié folle, qui voulait tour à tour la perdre et la sauver.

Le père de Rosine, Û\s et petit-fLls de soldat.

savait rhonneur et fût mort pour l'honneur ; — tout 8on luxe était une croix gagnée par son grand-père. — Quoique simple tailleur de pierres, il avait un cœur haut placé, un esprit libre, une âme flère. Il avait peu lu, toutefois il avait appris les belles actions : l'héroïsme, la grandeiu*, le génie, lui avaient révélé la dignité humaine. Mais sa femme, gui ne voyait pas si haut, gui était plus gue lui en face de la misère, gui avait plus d*une fois répandu une larme sur les lèvres de reniant à la mamelle, ne voyait pas gue l'abîme du mal fût si profond. Si Rosine fût de* meurée près d'elle, peut-être eût-elle fini par la jeter, un jour de désespoir, dans les ^ bras de M. Mahomet.

VA HARPIS

Gomme Hosine arrÎTaît au pont Notre-Dame, elle se trouTa devant une peuplade bruyante et bariolée gui faisait cercle autour d'une chanteuse des rues s'accompagnant d'une harpe.

Ceux qui la connaissaient d'un peu près l'appelaient la Harpie. C'était une fenune ravagée par le temps et surtout par les passions. Elle avait à peine trente-cinq ans ; on lui en eût donné cinquante au premier coup d'œil. Elle était sèche et

38 LA VEllTO DE ROSINE

Cassée ; elle agitait sans cesse de grands bras et de grandes jambes comme un faucheux ou comme un moulin à vent. C'élail un moulin à paroles. Mais elle avait encore je ne sais quoi dans le regard et dans le sourire oui révélait une vie meilleure. Dans son beau temps, elle avait montré ses jambes dans les chœurs de l'Opéra. Du ciel de l'Opéra, elle était descenôue dans l'enfer des petits théâtres; enOn, de chute en dhute, elle était tombée dans la rue avec ime voix cassée et une harpe de rencontre. Elle vivait au jour le jour de ses grâces Ëinées et de ses chansons sentimentales. Elle passait la nuit où il plaisait A Dieu, Elle avait, six semaines durant, entre les deux époques où l'on paye son terme, habité la même maison que le tailleur de pierres. Ayant alors rencontré Rosine dans l'escalier et dans la roe, elle avait songé, à diverses reprises, à l'en-

traîner avec elle dans le vagabondage en pleîn

'î^^ vent.

Rosine, qui n'avait pas Toreille à la chanson,

te allait passer outre, quand elle fut arrêtée de vive

'^ force entre un soldat et un oisif qui n'étaient pas

iCL' fâchés d'écouter en si fraîche et si douce compa-

gnie. Les survenants ayant, en moins de rien,

ci fait la chaîne autour d'elle, il lui fut impossible

des d'avancer ou de reculer. Elle se résigna à être

ê du spectacle. Elle reconnut à cet instant la

e^* joueuse de harpe. Cette femme reconnut aussi

• I^ Rosine. Ce jour-là, elle fut frappée de la sombre

eo- tristesse de la pauvre fille. Après avoir promené

t â sa sébile, où tombèrent quelques sous, elle prit

le? Rosine par le bras et l'entraîna au prochain

la cabaret, tout en lui demandant la cause de son

lU^ chagrin.

I2 — Je n'ai rien, répondit Rosine.

— D3S rui ^seaux de larmes I cela se changera en rivières de diamants. Prends garde de les perdre 1 Pour moi, quand je pleure, c'est que j*ai soif ou que j'ai mangé de Toignon.

La Harpie frappa sur la table pour appeler la cabaretière.

— Nous allons becquiller. Donnez-moi un oignon en attendant le festin ; Toignon fait la force, dit-elle avec sa phraséologie délicate,

La joueuse de harpe versa à boire.

— Trinquons I Puisqu'il va tomber une averse, prenons un coup de soleil. Contre mauvaise fortune bon vin.

— Je n'aime pas le vin, dit Rosine,

— Des manières 1 J'en suis revenue; c'était bon quand j'avais une ceinture dorée. Aujourd'hui je suis habillée en bric-à-brac. Ceinture dorée vaut mieux que bonne renommée. Trîn-

qnonsl c'est du réveille -matin d'Argenteuil. Rosine refusa de boire; ce que voyant, la joueuse de harpe vida les deux verres.

— Est-ce qu'il y a une anguille sous roche ?

Est-ce que ton amoureux te trahit? Est-ce qu'on te coupe rherbe sous la patte ?

Rosine se récria.

- — Un amoureux? vous ne savez pas ce que vous dites.

— Vois-tu, ma belle, le meilleur n'en vaut rien. Moi qui te parle, j'ai eu des amoureux de toutes les façons, à pied et en carrosse. J'ai cabotine à l'Opéra du temps de Taghoni. J'ai changé plus de mille fois mon billet pour avoir toujours de la fausse monnaie. J'avais beau verser toutes mes larmes, c'était comme si je chantais!

Disant ces mots, la joueuse de harpe se mit à entonner : Adieu, mon beau navire!

Son beau navire, c'était sa jeunesse qui fuyait au loin, emportant les belles passions.

— Voyons, un peu de confiance, ma miel reprit la Harpie en prenant la main de Rosine ; boissonnons un peu, et dis-moi pourquoi tu 'pleures.

Rosine raconta naïvement, dans un coin du cabaret, comment elle avait quitté sa mère.

— Je t'arcpince à propos ; si tu veux chanter avec moi, je te donnerai ton gîte, ton pain et ton luxe.

La joueuse de harpe s'émerveillait de plus en plus de la beauté de Rosine ; elle calculait qu'avec une pareille compagne elle ferait fortune tous les jours.

— Je suis ta divine providence, poursuivîtelle; sans moi, que deviendrais-tu? car tu ne sais rien faire; à moins que tu ne deviennes marchande de ponunes ou d'allumettes.

— Moi? dit Rosine en secouant ses rêveries, j*aimerais mieux être marchande des quatre saisons que de chanter en pleine rue.

— Mademoiselle la précieuse I tu changeras d'idée; en attendant, je veux bien pousser la bonne volonté jusqu'à te mettre en boutique; je vais fétabUr à mes risques et périls, car j'ai confiance en toi. J'ai là de quoi acheter un éventaire et une botte de violettes. Il manque depuis cet hiver une bouquetière sur le pont au Change.

C'est entendu. Nous allons souper ici. Moi, j'irai ensuite jouer dans les cafés du quartier. Toi, si tu ne veux pas venir, tu iras te coucher là-haut, je te payerai ton ht. Dans deux heures je viendrai te rejoindre. Va comme je te pousse et ne montre pas ton cadran à la destinée. Il y a de bonnes cascades.

Rosine ne savait que dire. La joueuse de harpe lui fit appointer du pain, du jambon et une bou-

teille de vin. Rosine refusa d'abord de manger; mais il y avait si longtemps qu'elle n'avait été d'un pareil festin, qu'elle se laissa gagner, tout en s'indignant contre la faim.

— Maintenant, dit la joueuse de harpe en se levant pour partir, je vais faire un tour dans le voisinage ; attends-moi ici, ou monte là-haut : le cabaretier t'indiquera mon baldaquin.

— Je vous attendrai, dit Rosine, ne sachant pas encore ce qu'elle devait faire.

Elle demeura une demi-heure à réfléchir tristement devant la table encore servie. Tout d'un coup elle se leva et sortit du cabaret.

Elle reprit, avec un doux battement de cœur, le chemin de la maison paternelle. Mais, près de rentrer, le courage lui revint.

— Non, non, dit-elle, je remonterai là-haut . quand je pourrai y porter de l'argent.

Elle retourna au cabaret, La joueuse de harpe était couchée et fumait dans son lit.

— Ah 1 te voilà, dit-elle. A la bonne heure I je comptais sur toi. Veux-tu fumer une bouffarde ? Demain je t'installerai sur le pont au Change, Viens te coucher.

— Et un lit? dit Rosine timidement.

— Un lit I Et le mien ? Dieu merci, il y en a qui ne font pas tant de façons 1 Mademoiselle couchait sur des roses, sans doute 1

Rosine regardait avec désespoir ce lit mal hanté que ne protégeaient ni le buis du dimanche des Rameaux ni Timage de la sainte Vierge , ce lit d'hôpital et de cabaret qui donnait envie de coucher sur la paille.

— Si Toreiller n'est pas assez relevé, tu feras comme moi, poursuivit la Harpie, tu y mettras la bouleille.

^'j LA VERTU DE ROSINE

— Ma bouteille?

La Harpie prit une bouteille sous son oreiller.

— Tiens, voilà le paradis jusqu'à l'heure de Tenfer. Quand je m'endors, je bois. Il ne faut jamais que la raison ait prise sur nous.

Rosine, qui ne savait rien de la vie, se coucha tout habillée et presque résignée, sur le lit de la Harpie. Mais, avant de s'endormir, elle pensa que, sous le beau ciel où. était Dieu, il y avait de plus dignes créatures (jue la joueuse de hai'pe.

LE CAPITAL d'une MARCHANDE DE BOUQUETS

— Décanillons, ma belle, car voilà Taurore qui écarquille ses yeux rouges, dît la Harpie en réveillant Rosine au point du jour.

Elles descendirent le quai. Rosine silencieuse

et résignée, la joueuse de harpe babillant comme

une pie, cherchant à répandre à petites doses le

poison dans ce jeune cœur, qui n'avait d'autre

défense que ses nobles instincts.

46 LA veutu de rosinb

Elles traversèrent la Cité pour acheter des violettes au quai aux Fleui'S. Le marché fut bientôt fait : pour cent sous, la joueuse de harpe eut un éventaire , une botte de violettes , une botte de feuillage, une pelott© de fîl et une médaille d'emprunt.

Elle conduisit Rosine sur le pont.

— Voilà ton affaire, lui dit-elle d'un air victorieux. Tu as une jolie voix, tu n'as qu'à parler pour faire flores^ surtout avec ton miroir aux alouettes. Que tes bouquets soient joliment épanouis, qu'ils soient faits de rien, car c'est plutôt ton sourire qu'on achètera que tes fleurs.

— Je ne veux vendre que des bouquets, dit Rosine d'un air digne et naïf.

— Allons, ne te fâche pas. Souffle dans tes doigts, et promène-toi de long en large, car il fait'froiv] aujourd'hui. Pour moi, je vais conti-

nuer ma chanson, comme le Juif errant, n'ayant pas plus le sac que lui. A la brune, je viendrai te prendre pour t'emmener souper avec mes cinq sous. Mais n'oublie pas que je t'ai dotée d'un capital qui doit me rapporter cent sous par jour. La joueuse de harpe s'éloigna sur ces paroles, en pensant que c'était de l'argent bien placé. Restée seule, Rosine respira plus à l'aise. Elle dénoua les violettes et le feuillage, cassa un bout de fil sous ses petites dents blanches et fit son premier bouquet. Le bouquet fait, elle le trouva si joli, — il y avait longtemps qu'elle rêvait au

plaisir d'acheter une simple fleur, — qu'elle oublia un instant que ce premier bouquet était fait pour être vendu : elle le mit sans façon à son corsage. Jamais femme du monde ne mit une parure de diamants avec un plus doux plaisir. En voyant les violettes à sa gorge, Rosine sentit

doucement son cœur battre, un gai sourire s'épanouit sur sa figure.

— Le bonheur doit sentir les violettes^ mur mura-t-ello.

COMMENT UN ÉTUDIANT BLOND tlUEILLIT LE PREMISH BOUQUET DE VIpLETTEd

A peine Rosine eut-elle si bien placé son premier bouquet qu'un grand garçon un peu dégingandé, avec une certaine tournure chevaleresque, s'arrêta devant elle en fouillant dans la poche de son habit.

— La belle bouquetière, donnez-moi on bouquet.

— Je n'en ai point de fait, dit Rosine en rougissant sans oser lever les yeux.

— Eh bien, j'attendrai, quoique avec une si jolie fille, on perde tout pour attendre. Mais si vous vouliez me donner celui que vous avez là?

Disant ces mots, le jeune homme toucha doucement le corsage de Rosine. Elle leva les yeux d'un air offensé.

— Ah ! c'est vous 1 s'écria-t-elle avec entraînement.

Elle devint plus rouge encore ; elle soupira et laissa toniber les violettes qu'elle avait à la main.

Elle venait de reconnaître l'étudiant de la rue de la Harpe.

— Hélas I pensa-t-elle, il ne m'a pas reconnue, luil

En effet, l'étudiant avait presque oubHé cette jolie figure, qui l'avait aiTÔté et séduit dans la somhre rue des Lavandières.

Cependant, dès que Rosine leva ses b.aux yeux veloutés, il la reconnut aussi.

— Je suis enchanté de la rencontre, car nous sommes de vieux amis ; à ce titre, vous ne pouvez me refuser le bouquet que voilà.

n avança encore la main pour cueillir le bou*quet.

— Attendez donc, lui dit-elle avec un charmant souiire.

Elle prit elle-même le bouquet et Tolfrit au jeune homme.

— Quel bon parfum de jeunesse I dit-il en le portant à ses lèvres.

Il avait déposé une petite pièce de cinq francs sur Téventaire.

— Adieu, reprit-il en s'éloîgnant, ou plutôt au revoir, car je passe souvent sur ce pont, qui va devenir pour moi le pont des soupii's.

Il revint sur ses pas sans s'inquiéter des cuiîeux qui s'amusaient à cette comédie.

— Ma pauvre enÊint, vous allez mourir de froid ici. Que diable I on ne se fait pas bouquetière en janvier. Je ne suis pas dans l'habitude d'enlever les femmes ; cependant vous savez que je vous offre mon hôtel peu garni et mon cœur, ^rue de la Harpe, n© 50, hôtel de Paris. Vous demanderez M. Edmond La Boche, — vingt-trois ans, — quasi magistrat, — en un mot un homme sérieux.

— Si vous me parlez de cette façon, monsieur, je ne vous vendrai plus de violettes.

— Vous me les donnerez. Adieu I

Cette fois, Edmond La Roche s'éloigna pour tout de bon ; cependant il se retourna avant de perdre de vue Rosine pour lui faire un signe de main. La belle bouquetière, qui l'avait, suivi du regard, ne put s'empêcher de lui faire un signa

de tête. Elle se remit à l'œuvre avec un rayon de Joie dans Fâme. L'amour était venu pour elle, rheure d'aimer sonnait son gai carillon. Tout en faisant ses bouquets, elle se rappelait mot à mot tout ce que lui avait dit l'étudiant. Elle le voyait sans cesse, avec son manteau à l'espagnole fièrement et négligemment jeté sur son épaule, ses grands cheveux blonds ébouriffés, sa fine moustache, ses traits un peu sévères, qui contrastaient si bien avec sa façon railleuse et gaie de parler l'amour.

— Si j'osais ! dit-elle en soupirant.

Quand Kosine eut noué trois ou quatre bouquets, il lui vint un autre chaland : c'était encore un étudiant ; mais celui-ci avait une belle fille à son bras. Ils allaient follement par la ville, d'un air sans souci, dans toute la liberté de la jeimesse et de l'amour. Le jeune homme prit un gros sou

dans son gilet, le mit dans la main de la bouquetière et choisit sans façon son bouquet.

— Tiens, Indiana, dit-il à sa compagne, voilà ion bouquet de mariée.

— Après le mariage, dit Indiana.

Piosine ne comprit pas,

— D'où vient, se demanda-t-elle, que ce jeune homme ne me va pas comme Tautre ?

D y avait plusieurs bonnes raisons : Edmond La Roche était le premier venu ; il allait sans compagne, il n'avait eu garJe de lui glisser un gros sou dans la main.

— Au moins, dit-elle, il ne m'a pas payé le bouquet, lui.

Elle achevait à peine ces paroles, quand elle découvrit, en détournant ses violettes, la petite pièce dor.

— Oh I mon Dieu 1 dit-elle on pdUssant, je no

\\û ai pas rendu la monnaie de sa pièce. Comment faire ?

Après avoir un neu réfléchi, elle reprit en souriant :

— Je suis bien sûre qu'il reviendra, et alors... Elle vit au bout du pont l'autre étudiant et sa

maîtresse qui avaient Tair de danser en marchant, soit par accès de folle gaieté, soit pour mieux braver le froid, car ils étaient court-vêtus.

— Où vont-ils ainsi? se demanda Rosine. On est donc bien heureux quand on n'est pas seul?

Rosine en était là de sa rêverie amoureuse, quand la joueuse de harpe vint lui rappeler son infortune en se présentant devant elle, comme un créancier impitoyable qui n'attend pas même l'heure de l'échéance.

— Eh bien, mademoiselle Printemps, combien ^-Lu vendu de bouquets?

— Deux, répondit Rosine en tremblant; et encore on ne m'en a payé qu'un.

La joueuse de harpe se jEâcha tout rouge.

— Tu es une sotte I Si j'avais tes vingt ans et ton minois, j'aurais déjà vendu et revendu toutes mes violettes ; mais toi, tu es là conmie une statue, sans desserrer les dents I C'est bien la peine d'avoir des dents de loup 1 On sourit, on jase, on chante, on pipe son monde.

— Je vois bien que je n'entends rien à ce métier-là, dit Rosine avec orgueil : reprenez votre éventaire.

— Point tant de façons I tu es à mon service, tu n'auras point d'autre volonté que la mienne.

Et, disant cela, la joueuse de harpe secoua yich lemment Rosine.

La pauvre fille, indignée, dénoua le ruban fané qui retenait l'éveutaire.

— Yoilà votre bien, dit-elle en pleui'ant ; moi, je ne suis à personne.

L'éventaire tomba ; la joueuse de harpe se mit en foreur ; Rosine, efPrîfée, s'enfuît sans savoir où elle allaiU

l'école des moeurs

Où aller dans ce pays perdu? Rosine marc!

comme chassée par le vent. Voyant le portail do Notre-Dame, elle en jfranchît le seuil avec un doux battement de cœur. Elle alla droit à l'autel de la Vierge, et pria la Mère de Dieu de lui I montrer son chemin.

1 — Du moins, pensait-elle, je suis dans la mai- Eon de Dieu , je n'ai rien à craindre ; on est ici à irabri de toutes les mauvaises passions ; ceux qui

;aiment Dieu sont protégés dans son église.

Elle s*élait remise à prier, quand une vieille femme vint lui demander brusquement deux sous,

— Deux sous I dit Rosine effrayée.

— Oui ; il faut bien que mes chaises soient payées.

— . Je n'ai pas pris vos chaises ; voyez, je suis à genoux.

— Oui, mais à genoux devant une chaise.

— mon Dieu I s'écria Rosine, je croyais pouvoir prier Dieu sans argent.

—Point d'argent?

— Non, madame.

— Vagabonde ! ce n'est pas ici votre place I Rosine se leva et s'éloigna.

— Une idée, dit la vieille.

Elle courut à Rosine.

— Ecoulez, mon enfant, je ne suis pas si nofre j

RfC-

LA VERTU DE ROSINE Cl

que j'en air l'air. Voulez-vous que je vous donne des conseils?

Rosine, surprise, s'était arrêtée.

— Vous êtes bien jolie, poursuivit la loueuse de chaises ; des minois comme le vôtre ne sont pas faits pour les déserts. Tenez, j'ai une fille qui cherche une femme de chambre ; je crains bien que vous ne sachiez rien faire ; mais vous pourrez vous entendre avec ma fille , qui ne fait rien. Allez chez elle de ce pas : madame de Saint- Georges, rue de Bréda, m 10.

— J'irai peut-être, dit Rosine en s'éloignant.

Tout en se promettant de ne pas suivre le conseil de cette vieille marchande du Temple, Rosine alla, d'après ses souvenirs et tout en demandant le chemin, vers la rue de Bréda.

Arrivée devant la maison indiquée :

— Que puis-je risquer? dit-elle en tremblant ; il

sera toujoui^s temps de chercher un sort ailleurs. Elle entra et demanda madame de Saint- Georges. Elle monta au second étage et sonna toute tremblante. Une femme de trente ans vint ouvrir avec humeur. Voyant Rosine, elle voulut d'abord refermer la porte.

— C'est votre mère qui m'envoie vers vous, dit Rosine.

— Ma mère? laquelle, car j'ai été changée en nourrice.

— Votre mère m'a dit que vous cherchiez une femme de chambre.

— Elle est folle, et vous aussi.

Mademoiselle Georghie, — quelquefois madame

de Saint-Georges, —éclata de rire. Trouvant la chose plaisante, elle prit la maîn de Rosine, et Vemmena dans son boudoir, où un jeune homme jetait avec une gravité comique des roses à une

fille d'Opéra qui répétait son rôle de sylphide tout en fumant une cigarette.

— La plaisanterie passe les bornes, dit Georgîne en entrant ; ma mère m'envoie ime femme de chambre.

— On dirait une figure de Greuze, dit le jeune homme ; il ne lui manque guère qu'une cruche à casser. Votre mère est une femme d'esprit.

Rosine, rouge comme une cerise, voulut s'en aller ; Georgine la retint.

— Vous êtes ime enfant ; vous ne savez donc pas rire?

— Non, madame.

— Eh bien, rassurez-vous, nous pleurons souvent.

Georgine, qui n'était pas belle, aimait la beauté. n lui sembla que la compagnie de Rosine lui porterait bonheur. Elle la conduisit dans son cabii^el

6i LA VERTU DE ROSINE

de toilette et ouvrit une grande armoire, où étaient jetées en désordre des robes de toutes les façons et de toutes les couleurs.

— Voyez, dit-elle en secouant ces chiffons oubliés, choisissez et habillez-vous ; après quoi nous verrons.

Rosine, demeurée seule, fut éblouie et effrayée par tout ce luxe qui avait fait son temps.

— C'est donc une duchesse? dit-elle de plus en plus émerveillée.

Et Rosine regarda autour d'elle pour voir si elle était bien seule. Elle aperçut son image réfléchie par trois ou quatre glaces.

— Après tout, dit-elle en s'avançant vers un porte -manteau, je ne fais de mal à personne.

Elle détacha la première robe venue ; ella essaya de la mettre et n'eut pas de peine a y

réussir. Dès que la robe fut agrafée, Rosine, qui ne s'était pas perdue de vue dans le miroir, se trouva plus belle que jamais. C'était une robe de moire, un chef-d'œuvre de Palmyre. Rosine se ploya comme im roseau, monta sur une chaise, inclina le cou, croisa les bras sur sa gorge dans l'attitude d'une vierge ; en \m mot, elle prit, en moins de quelques secondes, une bonne leçon de grâce et de coquetterie.

— Ah 1 dit-elle presque avec regret, si ce monsieur de la rue de la Harpe me voyait comme je suis là!

Elle s'aperçut, tout en se trouvant charmante, que son petit bonnet n'allait plus à sa figure, ce pauvre et cher bonnet qu'elle avait brodé dans ses tristes veillées du dernier automne ! — Elle le jeta de côté, et saisit un peigne d'écaillé dont la vue lui fit battre le cœur. — Elle se peigna avec

r>6 LA VERTU DE ROSINE

délices ; jamais elle n'avait pris tant de plaisir à tourmenter ses beaux cheveux, Georgine vint la surprendre.

— Eh bien, mon enfant ? — Mon Dieu, que vous êtes jolie !

Cette exclamation avait échappé à Georgine presque malgré elle.

•— Vous croyez ? dit Rosine tout effarée. C'est votre robe...

— ■ Quels beaux cheveux I venez donc ainsi dans mon boudoir.

— Non, non, dit Rosine avec pudeur, comme si elle se trouvait trop belle pour se montrer au grand jour.

Cependant Georgine Tentraînait sans trop de résistance.

— Voyez , dit cette fille en entrant dans le boudoir, voyez quelle métamorphose I

Le jeune homme se leva, frappé de Téclat de cette jeune beauté.

— Voyez, il ne manquait qu'un cadre d*or à ce charmant portrait.

— Prenez garde, on enlèvera votre femme de chambre.

— M'enlever I s'écria Rosine.

. — Il ne sait pas ce qu'il-dit; ne Técoutez pas.

— Est-ce qu'on enlève les femmes à présent?

dit la danseuse, qui était au bout de sa pointe et de sa cigarette.

— Est-ce qu'on ne m'a pas enlevée, moi? dit Georgine avec dignité.

— Oui, dit l'autre, dans \m omnibus qui allait de l'Opéra àl'Odéon. Je m'en souviens, j'étais de la . partie. Et nous n'étions pas belles comme Rosine.

— Allons, Olympe, respectez-moi devant mes gens.

— Tes gens I tu te figures que cette jolie fille va rester à ton service ?

— Oui, mademoiselle, dit Rosine avec un accent de fierté ; je servirai madame de Saint- Georges de tout mon cœur.

— Je ne veux pas contrarier une fille d'aussi bonne volonté ; mais je ne vous donne pas deux jours à vivre ensemble.

— N'écoutez pas cette folle, dit Georgine en conduisant Rosine dans la salle à manger. Vous vous tiendrez ici ; voilà une >corbeille pleine de riens, prenez des aiguilles et travaillez comme une fée, si vous en êtes une.

Rosine se mit à l'instant même à faire une reprise à xm fichu de dentelle.

— Très-bien I dit Georgine enchantée, quand les visiteurs furent partis. Nous nous entendrons à merveille ; je suis une bonne fille, trop pares-

seuse pour être exigeante. Il n'y a pas grand'cliose à faire ici. Ma cuisine est au café Anglais. Le matin vous m'habillerez ; vous arroserez les fleurs de la jardinière ; vous roulerez de temps en temps des cigarettes. Le soir, quand je vous le dirai, vous viendrez me chercher à TOpéra.

-- A rOpéra?

— Oui. Vous voyez que tout cela n'est pas bien difBcile.

— Mais c'estune vie de conte de fées I dit gaie* ment Rosine.

— Oui, vue d'tm peu loin ; mais ne parions pas de cela.

Rosine croyait avoir ouvert la porte des paradis perdus. Pour elle, qui était curieuse comme toutes les femmes, — plus curieuse, puisqu'elle n'avait rien vu, — chaque jour, chaque heure, chaque seconde, lui révélait un coin de ce tableau char-

jnant et triste, lumineux et sombre, où s'ébattent les passions profanes.

Une semaine se passa. Rosine avait vu venir chez la choriste les femmes les mieux habillées et les hommes les plus galants, suivant son expression. Elle ne dormait plus; elle était dans un nouveau monde, dont elle comprenait à peine la La nuit, dans ses rêves, elle se voyait à son tour parée, fêtée, aimée, belle de toutes les beautés , heureuse de toutes les i\resse8.

Page 1