I AVANT-PROPOS
tiques. J'ai saisi la vérité et je la fais coanaltre. Elle est souvent triste, mais elle est féconde en enseignements et de nature k réconforter les cœurs qui seraient tentés de se laisser défaillir. Soutenu par elle, j'essaye de chanter le Sursum corda^ dans Fespoir d'être entendu de ceux à qui la jeunesse promet un long avenir.
A cette heure où les décevantes doctrines du pessimisme semblent être à la mode, où le nom de Dieu est systématiquement biffé dans les livres de nos écoles, il est peut-être opportun de rappeler, par des exemples datant d'hier et d'aujourd'hui, que la vertu n'est pas un vain mot, et que notre nation est toujours animée de cette force d'où naissent les actions qui sont l'honneur même de la créature humaine sur laquelle le souffle divin a passé.
Puisse ce livre faire comprendre aux jeunes gens que, dans la vie, ce qu'il y a de meilleur est encore le sacrifice et le dévouement, sans quoi l'on n'a ni véritable grandeur, ni satisfaction de soi-même,
Aoûl 1887.
LA
La loi de Dieu a dit : e: Tes père et mère honoreras, » Il est facile de se conformer à cette prescription; car en général l'indulgence et la bonté font naître chez Tenfant des sentiments de gratitude et d'affection qui s'exercent, pour ainsi dire, d'une façon inconsciente, tant ils sont devenus naturels. Mais il n'en est pas de même lorsque l'enfant, sacrifié à des considérations d'ordre inférieur, maltraité, abandonné, conserve pour celui qui lui devait protection, une déférence impeccable et un dévouement sans mesure. Ce fut le cas d'Henriette Garden, dont je vais raconter l'histoire.
Elle était fille unique d'un médecin qui demeurait à Paris dans la rue de la Verrerie. Son père me paraît avoir été un de ces médecins de quartier, sans clientèle fixe, que Ton appelle dans des circonstances imprévues et dont la notoriété ne dépasse guère la maison qu'ils habitent. A Tâge de huit ans, Henriette fut frappée au plus redoutable malheur qui puisse atteindre un enfant : elle perdit sa mère et vit disparaître du même coup la fleur de tendresse qui embaumait sa vie et la prévoyance des soins dont elle était entourée. Dans la pauvre petite fille qui restait seule, désorientée, à jamais privée de tout appui maternel, le docteur Garden ne vit qu'une gêne pour ses aises, un obstacle à la liberté de ses allures, et, sous prétexte de pourvoir à son éducation, il s'en débarrassa. Au lieu de placer Henriette dans un pensionnat où elle aurait reçu un enseignement fertile, il la confia, pour une faible rétribution, à deux vieilles demoiselles qui ne purent lui apprendre que ce qu'elles savaient, c'est-à-dire quelques vagues éléments d'instruction, la couture et les soins du ménage; les notions d'orthographe furent même incomplètes et nul développement ne fut accordé à l'intelligence. Rarement elle voyait son père, qui se contentait de lui dire : « Bonjour, petite, sois bien sage. > L'enfant restait surprise et se sentait le cœur gros en se rappelant les caresses de sa mère.
Lorsqu'elle eut quatorze ans, son père la fit revenir près de lui; elle était d'âge, disait-il, à tenir la maison. Elle s'y employa avec un zèle et une assiduité qui prouvaient une chaleur d'àme peu commune. Elle n'eut plus qu'un but : prévoir les désirs paternels, les satisfaire avant même qu'ils fussent formulés et se faire aimer à force de dévouement. Elle réussit mal, car le docteur Garden la traitait comme une servante faite pour lui obéir et lui épargner les soucis de la vie. Quand le cœur est sec, l'esprit €st dur, la voix brève et le commandement brusque, et à l'affec-
tion qui fait accomplir des miracles, on substitue la crainte qui paralyse et rend maladroit. Henriette n'était point belle, tant s'en faut : chétive, disgracieuse, mal conformée, elle n'avait rien, comme Ton dit, de ce qui flatte Tamour-propre des parents. Qu'importent les défectuosités du corps, si l'âme qu'il renferme est généreuse et grande? qu'importe la laideur du flacon, si la liqueur qu'il contient est exquise ?
A ses défauts physiques Henriette joignait une timidité extraordinaire, que les bons procédés auraient vaincue, mais que développa la brutalité paternelle et qui devint incurable. Pour un rien elle s'effarouchait; au moindre reproche son pauvre cœur se gonflait et elle éclatait en larmes. Au lieu de la consoler, son père redoublait de sévérité, la raillait et lui disait : « Tu ne seras jamais qu'une bête; je ne sais comment j'ai pu avoir une enfant pareille. ]& Elle en était arrivée à croire qu'elle était d'une essence inférieure et que son père était trop bon de conserver près de lui une créature aussi bornée qu'elle. Dans cette maison où elle eût dû être instruite et choyée, elle était condamnée au dernier rôle : servante de son père et servante des servantes; c'était Cendrillon; mais, hélas ! elle n'avait point une fée pour marraine et le fils du roi ne devait pas venir.
Malgré les humiliations qui ne lui étaient point épargnées, elle se sentait heureuse de vivre à côté de son père, et, quelle que fût l'humilité de la condition à laquelle on l'avait réduite, elle ne se plaignait pas et redoublait d'attentions que Ton n'accueillait que par des rebuffades. Pendant six années il en fut ainsi. Levée la première pour vaquer aux soins du ménage, couchée la dernière pour attendre son père qui souvent rentrait fort tard, elle se trouvait contente de son sort, faisait sa prière et dormait le bon sommeil de ceux dont la conscience est en paix. Ce bonheur peu enviable, dont la pauvre enfant jouissait avec une gratitude dont
les motifs n'étaient que dans son cœur, ce bonheur allait prendre fin. Elle venait d'avoir vingt ans, lorsque son père lui apprit qu'il allait se remarier. Il épousait une veuve douée de quelque fortune ; il avait résolu d'aller demeurer chez sa nouvelle femme, où il n'y avait point place pour Henriette. Celle-ci irait donc habiter où elle voudrait, se tirerait d'affaire comme elle pourrait, car elle ne devait compter sur aucun subside, puisque sa mère ne lui avait rien laissé. En outre, Henriette ne viendrait chez son père que lorsqu'elle y serait appelée ; elle y passerait pour une étrangère et serait chassée à jamais si elle laissait soupçonner les liens de parenté qui l'unissaient à lui.
La tête basse et les yeux en pleurs, elle écouta ces dures conditions et sans murmurer se soumit. Le docteur Garden rougissait de sa fille un peu gauche et laide ; il n'osait l'imposer à la famille dans laquelle il entrait. On permit à Henriette d'emporter son lit, quelques meubles, quelques ustensiles indispensables; elle partit en sanglotant pour cet exil immérité et alla s'installer dans une petite chambre. Abandonnée, jetée hors du foyer paternel, en face de la solitude, elle fut près de se décourager et peut-être se demanda-t-elle pourquoi sa part était si mauvaise ici-bas. Ce qui la soutint, ce qui releva sa vaillance, ce fut sa foi ; elle accepta comme une épreuve transitoire et terrestre le malheur qui s'abattait sur elle; elle se redressa contre le sort mauvais, elle se jura d'avoir raison de l'infortune qui la poursuivait et elle se tint parole.
Elle ne savait que coudre : non pas comme ces couturières qui taillent les robes, ajustent les mantelets et sont largement payées, mais comme une ouvrière qui ourle Ips serviettes, raccommode les torchons et met une pièce à un vêtement déchiré. Elle se loua en qualité d'ouvrière à la journée, balayant les appartements, faisant les courses et s'employant aux choses du ménage plus
encore qu'aux travaux de Taiguille ; elle gagnait par jour quinze ou vingt sous ; faible rémunération, plus considérable cependant à cette époque — 1806 — qu'aujourd'hui, car alors les mines de la Californie et de TAustralie n'avaient point versé sur le monde la prodigieuse quantité d'or qui a singulièrement avili la valeur réelle de la monnaie.
Pendant qu'elle besognait pour arracher sa subsistance à un labeur mercenaire, la maison paternelle, élégante et confortable, était à peu près fermée pour elle. On ne l'y admettait qu'au jour de l'an, au jour de la fête, et encore devait-elle passer par l'escalier de service* On la recevait en secret, on était honteux de sa pauvreté, de la simplicité de ses vêtements, et nul, dans cet intérieur vaniteux, ne songeait à rendre justice à ses hautes qualités. Elle souffrait, sans laisser échapper une plainte, et croyait n'avoir même pas le droit d'adresser un reproche à son père.
Celui-ci tomba malade. Hemîette l'apprit et accourut : « Me voici, je viens soigner mon père, d On la rabroua et l'on estima que ses prétentions étaient excessives. La pauvre fille se mit à pleurer et dit : « N'est-ce pas mon devoir? » La belle-mère parut réfléchir et répondit : « Soit, vous viendrez le soir; mais à la condition que nul ne saura qui vous êtes : pour tout le monde, pour nos amis et même pour les médecins, vous ne serez qu'une garde-malade. » Henriette accepta, et le soir même elle était au chevet paternel; jamais sœur de charité ne fut plus altenlive et plus dévouée; jamais fille ne fut plus heureuse de combattre et de vaincre la maladie qui menaçait les jours d'un père adoré. Lorsque le docteur Garden fut rétabli, on congédia Henriette en lui disant que désormais ses soins étaient superflus. Elle retourna dans sa mansarde, et, pour la première fois depuis sept semaines, elle put dormir dans un lit.
Cette piété filiale, que rien jamais ne parut décourager, ne
suffisait point aux besoins de dévouement qui la tourmentaient : elle pensait aux pauvres, à ceux qui étaient plus misérables qu'elle, s'ingéniant à les découvrir, à soulager leurs maux, à les soutenir dans la bataille, dans Tinégale bataille de la vie. L'amour du bien la harcelait et ne lui laissait pas de repos. Une de ses amies, ouvrière comme elle, nommée Sophie Devailly, n'ayant pour vivre que son-gain quotidien, fut attaquée de phtisie pulmonaire, maladie implacable et lente qui désagrège les forces et laisse subsister l'espérance. Henriette la recueillit chez elle, dédoubla son lit et pendant dix années la soigna, pourvut à ses besoins et la conduisit jusqu'à sa dernière demeure. Ce n'était point .assez pour elle : un parent de Sophie Devailly, accablé de vieillesse et d'infirmités, sollicitait vainement son admission à Bicêtre ; Henriette le fit venir chez elle, lui donna la place que son amie avait occupée pendant si longtemps; par son angélique bonté, par les sacrifices qu'elle ne ménageait pas, elle adoucit les derniers jours de ce malheureux et l'empêcha de mourir désespéré.
Ceux qu'elle avait recueillis étaient morts ; son père avait quitté Paris sans même lui faire connaître le lieu de sa nouvelle résidence; Henriette s'affligeait de n'avoir plus personne à soigner, de ne pouvoir répandre autour d'elle les trésors de tendresse que renfermait son cœur et que l'ingratitude, l'injustice, la misère n'avaient pu diminuer. On eût dit qu'elle avait en elle un tropplein de bonté qui l'étoufïait et qui devenait une souffrance. On ne souffre jamais longtemps de ce mal héroïque, on ne le guérit pas, mais du moins on le soulage, car les âmes dévouées sont ingénieuses à se manifester.
Dans le quartier populeux qu'elle habitait, aux environs de THôtel de Ville, sillonnés de rues étroites habitées par de petits employés, par des ouvriers, Henriette n'eut pas de peine a trouver des malheureux et des malades. Chaque soir, sa journée de tra-
La pauvre Hlle ne savait que répondre.
vail finie, avant de rentrer dans son petit logis, elle s'improvisait dame de charité pour aller voir les pauvres gens que sa venue réconfortait et près desquels elle savait ne jamais arriver les mains vides. Là, dans ces milieux dénués, que malgré son dénuement elle parvenait à secourir, elle se sentait aimée et elle remportait dans sa mansarde la joie des bénédictions qui l'avaient accueillie.
Depuis bien longtemps, depuis près de vingt années, elle n'avait point entendu parler du docteur Garden, qui semblait se cacher d'elle comme on se cache d'un enfant pervers qui a déshonoré son nom. Un dimanche, pendant qu'elle rangeait sa chambrette, au retour de la messe, elle entendit frapper à sa porte ; elle ouvrit et vit son père, son père vieux, délabré, mais d'attitude encore arrogante. Elle le reconnut malgré les ravages de l'âge ; elle jeta un cri et sa joie fut telle, qu'elle faillit s'évanouir. Son père lui dit : e: J'ai quelques jours à rester à Paris et je suis venu loger chez toi. » Jamais enfant prodigue ne fut reçu avec un tel bonheur. Dès lors, tout ce qu'elle avait fut à son père. Celui-ci n'avait point dit la vérité. Pour des causes que j'ignore, il avait été obligé d'abandonner le domicile conjugal. Ruiné, déjà infirme, sans asile et sans ressource, ne sachant plus où donner du front, il s'était rappelé cette fille si cruellement dédaignée, si bassement traitée et il était accouru vers elle avec une confiance qui ne fut point déçue.
Henriette était heureuse ; elle avait ressaisi son père, nul ne le lui disputerait ; il était à elle, à elle seule et elle bénissait presque la ruine qui le lui renvoyait. Dur, exigeant, quinteux, le vieillard se lamentait de sa situation, so plaignait du logement, de la nourriture, accablait sa fille de reproches et lui disait : <c N'as-tu pas honte de laisser ton père dans la misère ?» La pauvre fille ne savait que répondre ; elle pleurait, courbait la tête et redoublait d'efforts. Pendant deux années, deux longues années, elle fut
Tunique soutien, Tunique garde-malade de ce vieil homme acariâtre dont les exigences croissaient à mesure que les forces diminuaient. Le gain de s«s journées ne suffisait pas à satisfaire les fantaisies de ce père toujours mécontent ; la pauvre fille sentait avec effroi les dettes s'accumuler autour d'elle. L'heure de la délivrance fut pour elle une heure de désespoir, et, lorsque la mort l'eut séparée de celui qu'elle avait soigné avec un dévouement si mal récompensé, elle eut horreur de sa solitude et de n'avoir plus personne à qui se donner tout entière.
 sa douleur s'ajouta un souci poignant : elle reconnut avec épouvante que les dépenses nécessitées par le séjour de son père chez elle avaient singulièrement dépassé ses ressources, et qu'en somme elle devait cinq cents francs. Cinq cents francs ! Où les trouver? comment acquitter cette dette sacrée imprudemment contractée par l'amour filial? Sur un gain quotidien de quinze sous, elle pourrait, à force de privations, économiser vingt-cinq centimes par jour; elle calcula qu'il lui fallait plus de cinq ans pour payer ceux qui avaient eu confiance en elle, et pour la première fois, dans sa vie de misère, elle fut découragée.
Un vieux proverbe dit que le bien trouve toujours sa récompense. En ce qui concerne Henriette Garden, le proverbe n'a point menti. Elle n'avait rien caché de ses inquiétudes à son confesseur, l'abbé Cayla, premier vicaire à l'église Saint-Merry. Celui-ci, sans consulter Henriette, adressa à l'Académie française un rapport constatant les faits que je viens de raconter. Récompenser la vertu en secourant une infortune, c'était de quoi tenter Tcxécu- Irice testamentaire de M. de Montyon sur la fondation duquel trois mille francs furent prélevés et accordés à Henriette Garden, en la séance solennelle de 1826.
La pauvre fille put payer ses dettes, améliorer le sort de ceux qui souffraient autour d'elle sans s'imposer de trop pénibles
LA PIÉTÉ FILIALE. Il
sacrifices. Elle ne devait pas survivre longtemps à son père et bientôt, à l'âge de cinquante-six ans, elle s'endormit dans la paix d'une âme que l'amour du bien avait dévorée. Sa dernière pensée fut pour les malheureux : elle recommanda qu'on leur donnât ce qu'elle possédait encore.
L'année 1846 fut mauvaise : une température froide et des gelées fréquentes compromirent la récolte des céréales; aussi dès les premiers jours de 1847 le blé était cher et la population mécontente. Les moyens de communication perfectionnés, qui permettent aujourd'hui d'établir des échanges rapides entre les nations, n'existaient pas; les navires à voile allaient chercher des blés en Crimée, et les chariots, cheminant le long des routes, employaient bien des jours à faire le voyage de Hongrie en France; il fallait des mois alors pour obtenir les résultats qui n'exigent actuellement que deux ou trois semaines. L'élévation des prix du blé est toujours un incident grave dans la vie d'un peuple; les famines ne sont plus à craindre, mais les disettes peuvent sa produire; dans ce cas, la foule, qui ne raisonne guère, accuse volontiers les meuniers d'être des accapareurs et pille la boutique des boulangers, ce qui n'aide pas à vendre le pain meilleur marché.
Une petite ville du département de l'Indre, Buzançais, située sur la grand'route par où se faisait le transport des blés dans le centre de la France, fut prise d'un accès de folie furieuse et devint meurtrière. « L'affaire de Buzançais y> a fait grand bruit jadis et fut le début de cette suite d'événements criminels ou scandaleux qui semblèrent servir de prologue à la Révolution de 1848. 1
La municipalité de la ville n'avait reculé devant aucun sacrifice pour assurer la subsistance de la population pauvre; on avait créé des ateliers de charité, on faisait des distributions de pain à domicile; on pouvait croire que l'on atténuerait ainsi des maux dont nul n'était responsable et que l'on calmerait des colères que la raison seule aurait dû apaiser; on s'était trompé. Toutes les mesures protectrices furent vaines; des meneurs, fainéants par goût et orateurs de cabaret, remuaient le peuple et l'entraînèrent jusqu'au pillage, jusqu'à l'assassinat.
Les principaux habitants de la ville ne s'étaient point épargnés et avaient versé à la caisse municipale des sommes importantes qui avaient permis d'acheter des vivres et de les donner gratuitement aux malheureux. De ce fait de bienfaisance et de commisération envers ceux qui souffraient, la population tira cette conclusion que les offrandes spontanées indiquaient une richesse résultant de l'accaparement des grains. De là une haine sourde et près d'éclater. Quelques jours avant les scènes dont Buzançais fut lé théâtre, un certain François Légeron avait dit : « Je vais emmancher ma faulx à l'envers. »
Dans la soirée du 13 janvier 1847, les conducteurs de deux voitures, chargées de quatre-vingt-onze hectolitres de blé à destination d'Issoudun, s'arrêtaient à Buzançais pour laisser souffler leurs chevaux ; un rassemblement se forma qui s'augmenta avec rapidité et devint menaçant. Lorsque les charretiers voulurent
partir, on les en empêcha; les voitures furent dételées; on déclara, en vociférant, que les grains ne sortiraient point de la ville et seraient distribués aux nécessiteux. Le brigadier de gendarmerie intervint, parlementa, employa la douceur pour convaincre les mutins de l'illégalité de leur action et réussit à les persuader. Les voitures attelées de nouveau allaient se mettre en route, lorsque les femmes accoururent, les femmes qui, en circonstances pareilles, ont moins de responsabilité que les hommes qu'elles poussent à la révolte. Elles leur reprochèrent ce qu'elles appelaient leur couardise : « Vous êtes des lâches, c'est le pain de vos enfants que vous laissez emporter! :i>
Il n'en fallut pas davantage ; les convoyeurs furent maltraités et les chariots avec leurs chargements furent conduits en lieu sûr par les émeutiers. On ne se coucha pas, on resta à délibérer, ou plutôt à divaguer sur la place; vers le matin, une troisième voiture, portant quinze hectolitres de blé, fut encore confisquée par ces hommes qui criaient contre de prétendus accaparements et qui semblaient ne se point douter qu'ils n'étaient eux-mêmes que des accapareurs à main armée.
On aurait pu croire que les insurgés, maîtres des blés qu'ils avaient volés et voyant leur subsistance assurée pour plusieure jours, allaient se calmer et rendre à là ville de Buzançais sa tranquillité normale ; nullement. Le pillage des voitures ne fut que le prélude de scènes de violence que l'on dirait empruntées à l'histoire de la Jacquerie. Dans la matinée du 14 janvier, les énergumènes rompent la porte du clocher et sonnent le tocsin, dans l'espoir que les paysans des environs viendront leur prêter mainforte pour saccager les maisons « des bourgeois d et dévaster les propriétés. Chose folle et qui se reproduit toujours : quand donc coraprendra-t-on que ruiner les riches, c'est affamer les pauvres?
La foule avait grossi, tumultueuse, aveugle et terrible. Elle
paraissait obéir à un certain Venin, qui se qualifiait lui-même de chef des brigands; il brandissait une cognée de bûcheron; chacun s'était armé au hasard avec des lardoires, des coutelas, des bâtons, des haches. Pour contenir cette bande d'insurgés, nulle troupe; le brigadier de gendarmerie se multipliait, conjurait ces misérables de rentrer dans l'ordre, les exhortait à la patience, les adjurait de respecter le bien d'autrui, et n'était point écouté. Lorsque le peuple est soulevé, il cède à des impulsions inexplicables qui prouvent que toute raison l'a abondonné ; il devient alors un troupeau de bêtes qui se ruent contre des obstacles imaginaires et détruit, par simple besoin de détruire, les objets mêmes de sa convoitise. L'émeute avait pris prétexte de la rareté du blé et de la cherté du pain: voici ce qu'elle imagina pour ramener l'abondance.
La tourbe mêlée d'hommes et de femmes, conduite par Venin, pénétra dans un moulin h bluter, appartenant à M. Gloquemin père. Tous les grains, toutes les fatines que l'on découvrit furent jetés dans l'Indre par les insurgés, qui dans l'entre-temps brisèrent la caisse à coups de merlin et y volèrent iOOOO francs; ceci fait, on mit le feu à la maison. De là on alla chez un sieur Lecomte, épicier, on y détruisit tout le blé que l'on trouva et l'on fit main basse sur l'argent. La bande de ces forcenés était joyeuse; elle eût voulu créer la famine, elle n'aurait point agi autrement. Venin triomphait et criait: « Mort aux riches 1 » Tout à coup il se retourna vers ceux qui le suivaient : « Allons chez Chambert ; c'est un accapareur, il faut qu'il y passe 1 »
M. Chambert était un négociant en grains, âgé de quarante ans, bienfaisant, de mœurs douces et qui vivait avec sa mère, âgée de soixante^neuf ans, atteinte de rhumatisme articulaire et se mouvant avec difficulté; ils habitaient ensemble une vaste maison bien connue des pauvres du pays; ils avaient pour domestiques parli-
culiers un homme appelé Bourgeot et une veuve nommée Madeleine Blanchet. Celle-ci, quoique de santé délicate, était une femme vaillante ; elle était alors âgée de trente-cinq ans et depuis huit années elle servait Mme Chambert, qu'elle entourait de soins inspirés par une affection pleine de déférence et de dévouement.
M. Chambert n'ignorait point que des menaces avaient été proférées contre lui; aussi ne fut-il pas surpris lorsqu'il vit la foule se masser devant sa maison. La porte charretière fut facilement enfoncée, les escaliers furent envahis et la bande des meurtriers pénétra dans les appartements. Bourgeot lâcha au hasard un coup de pistolet, sauta par la fenêtre et disparut. Madeleine, suffoquée par rémotion, tomba évanouie dans l'angle de la chambre, auprès de sa maîtresse; elle resta là inerte, insensible aux cris de mort qui bruissaient au-dessus d'elle comme une tempête. Rien ne la tira de sa torpeur, pas même l'explosion d'un coup de fusil qui retentit dans la pièce voisine. Frappé, blessé, ensanglanté, M. Chambert avait fait feu à bout portant sur Venin et l'avait tué, La foule avait reculé, s'était ouverte, Chambert l'avait traversée en deux bonds et avait pris la fuite.
Les émeutiers, revenus d'un premier moment de stupeur, aperçurent Mme Chambert, pauvre vieille impotente et terrifiée qui tendait vers eux ses mains suppliantes et ne pouvait que dire : « Mon fils ! mon fils ! « On lui répondit par des injures ; un homme lui lança son bâton au visage : « Crève donc, chienne ! > Elle jeta un cri de détresse et de douleur. A ce cri, Madeleine se redressa, debout, prête au devoir, à l'héroïsme, comme le soldat qui s'éveille et bondit au son du clairon. On eût dit que la voix de sa maîtresse l'avait ressuscitée. Sans colère, avec douceur, elle dit aux assassins : a: Ne lui faites pas de mal, elle est si bonne ! > On lui cria : « Va-t'en, on [ne te fera rien, mais nous voulons la vieille ! » Elle ne se troubla pas et simplement elle répliqua :
c Moi vivante, vous ne Taurez jamais ! » Elle s'était placée devant Mme Chambert, les bras en croix, ne parant même pas les coups qu'on lui portait, protégeant la pauvre femme et lui disant : c N'ayez crainte, ils ne vous tueront pas. i
Devant l'attitude à la fois calme et résolue de cette servante que chacun connaissait, il y eut une minute d'hésitation. Madeleine en profita : elle prit sa maîtresse par le bras, la soulevant, la dirigeant au milieu de la cohue, parlant aux uns, implorant les autres, recevant les horions sans broncher, ne répondant point aux menaces; elle parvint à la faire sortir de la chambre ; leurs vêtements étaient en lambeaux, mais du moins elles avaient la vie sauve. Ensemble et tremblant d'émotion, elles descendirent un petit escalier, persuadées qu'une fois arrivées dans la cour elles pourraient gagner au large et se réfugier chez quelque voisin compatissant. Non seulement la cour était envahie par une bande de furieux, mais elle était encombrée de meubles brisés que l'on avait lancés par les fenêtres .
Cette fois les deux femmes se crurent perdues ; un cri sauvage les accueillit : « A mort l'accapareuse ! » Frappée d'un coup de fléau qui l'atteignit aux épaules, Mme Chambert tomba et, comme elle essayait de se relever, un homme la poussa du pied et la rejeta par tene. Elle se tourna vers Madeleine: « Puisque je dois mourir ici, va-t'en, ma pauvre fille ; tu as ton enfant à élever, laisse-moi ! — Ils me tueront, s'ils le veulent, répondit Madeleine; des âmes charitables se chargeront de mon enfant ; mais je ne vous quitterai pas, nous mourrons toutes les deux. » Elle se pencha vers sa maîtresse, la saisit à bras-le-corps et réussit à la mettre debout. Faisant face aux assassins, elle leur dit : « N'avez-vous point honte et n'avez-vous pas pitié ?» On se rua sur elle : c Lâche la vieille ! — Non, je ne la lâcherai pas ! » Les coups pleuvaient sur son pauvre corps, elle était en sang. Un homme armé d'un
Madeleine se redressa.
couperet voulut abattre la tête de Mme Chambert; Madeleine détourna Tarme qui glissa et la blessa au bras.
Elle comprit qu'elle ne pouvait résister, qu'elle et sa maîtresse allaient périr; elle regarda autour d'elle et vit deux femmes qu'elle connaissait. Elle leur parla, employant un mot de terroir resté familier dans le pays depuis que les Valois ont habité les bords du Cher et de la Loire : « Soyez mignonnes, leur dit-elle, aidezmoi à sauver notre pauvre madame; elle a été bonne pour vous quand vos enfants étaient malades. » Les femmes répondirent : « C'est vrai, elle n'est point mauvaise. Allons, les gars, laissez-là passer, elle n'a point fait de mal. » Grommelants et hargneux comme des chiens auxquels on arrache un os, les hommes se reculèrent et Mme Chambert, soutenue par Madeleine, précédée et suivie par les deux femmes, put sortir de la maison maudite. On la laissa s'éloigner et l'on se jeta au pillage. Elle fut recueillie d'abord chez le sieur Boitard et ensuite chez son médecin, le docteur Léridon, qui lui prodigua les secours dont elle n'avait que trop besoin.
Madeleine voyant sa maltresse en sûreté, se trempa la tête dans une cuvette pleine d'eau pour enlever le sang qui lui cour yrait le visage et fit mine de sortir. « Où vas-tu? — A la maison, pour sauver le linge. » Rien ne put la retenir, le sentiment du devoir la poussant au péril. Malgré tout ce que l'on pu lui dire, elle y courut* Dans la maison mise à sac, au milieu des bandits qui brisaient, ravageaient et volaient, elle arracha au pillage tous les objets dont elle put s'emparer. Malgré les insultes et les [ coups, elle continuait sa besogne de sauvetage avec persistance j et simplicité; elle avait racolé deux amies, les femmes Page et Rouillon, qui la protégèrent et l'aidèrent à emporter le linge et les vêtements de sa maîtresse. A neuf heures du soir, exténuée de fatigue, elle quitte enfin ce lieu de désolation où son
courage a été invincible et elle va retrouver Mme Chambert.
On dit que dans la chaleur des combats le soldat ne sent pas sa blessure; il en fut ainsi de Madeleine : ce fut seulement le lendemain, 15 janvier, que courbatue, brisée de lassitude, elle se sentit incapable de se mouvoir, tant elle avait été accablée de mauvais traitement. Ce fut elle cependant qui se traîna jusqu'au lit où sa maîtresse gisait presque inanimée et lui dit en sanglotant qu'elle ne verrait plus son fils. La veille, le malheureux Chambert avait réussi à se sauver jusque chez un bourrelier, qui le cacha dans un placard. La meute des assassins n'avait point perdu la piste : il fut découvert, blessé au visage d'un coup de hache, chassé dans la rue, jeté bas, assommé, piétiné ; son cadavre était méconnaissable. Si l'on avait demandé aux meurtriers pourquoi ils tuaient cet homme de bien, nul n'aurait pu répondre.
Un peloton de gendarmes et un bataillon d'infanterie arrivèrent enfin à Buzançais dans la soirée du 15 janvier; tout rentra dans l'ordre et les assassins se cachèrent. On les connaissait, ils furent arrêtes et la justice fonctionna sans désemparer. Lé procès, commencé à Châleauroux le 25 février devant la cour d'assiâes du département de l'Indre, ne fut terminé que dans la nuit du 3 au 4 mars. Sur les vingt-six accusés qui comparurent devant . le jury, trois furent condamnés à la peine de mort, quatre !aux galères perpétuelles, les autres à la réclusion; un seul fut acquitté.
Au cours des débats, le président dit à Madeleine : « C'est vous qui avez sauvé Mme Chambert. » Elle répondit : c Je le crois. — Vous savez que sans vous, elle eût été massacrée? » Elle baissa la tête en rougissant : « On me l'a dit. » Le président ajouta : c Madeleine Blanchet, si deux ou trois hommes avaient eu le courage qui vous animait, les malheurs, les crimes que nous
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déplorons eussent été évités; au nom de Thumanité, la Cour vous remercie *. »
1 . Académie française, fondation Montyon ; prix de vertu décerné à Madeleine Blanchct, née Pirodeau ; 5000 francs et une médaille commémorative en or, 1847.
LE BROCiVNTEUR
Une personne qui aurait quitté Paris en 4830 et qui, pour la première fois, y reviendrait aujourd'hui, ne le reconnaîtrait pas. L'éclairage au gaz, la plantation des squares, la percée des grandes voies opérée par M. Haussmann sur les indications de Napoléon III, ont profondément modifié l'aspect physique de la ville. En vain on y chercherait, à cette heure, les ruelles étroites, mal pavées, sillonnées par un ruisseau fangeux où les gouttières allongées au rebord des toits versaient l'eau des pluies ; à cette époque nul trottoir ne servait de chemin aux piétons, mais, comme il fallait préserver la façade des maisons et le vitrage des boutiques contre le choc des voitures, de lourdes bornes au pied desquelles on répandait trop d'immondices, se dressaient contre les murailles de distance en distance ; les ouvriers ne se gênaient guère, leur atelier empiétait jusque sur la voie publique : les serruriers y battaient leur fer, les menuisiers y rabottaient les planches ; les
teinturiers avaient pour enseignes de longues pièces d'étoffes rouges et bleues qui flottaient au hasard et décoiffaient les passants ; les carreleurs de souliers , les vanniers, les raccommodeurs de faïence s'asseyaient devant les portes cochères et y faisaient leur besogne ; les cuisinières en plein vent rissolaient la saucisse et « saisissaient i la pomme de terre ; les Auvergnats, soutenant deux seaux en équilibre sur Tépaulc à Taide de « la courbe i>, allaient porter « la voie d'eau d jusqu'au sixième étage des maisons ; les marchands ambulants criaient leurs denrées : « A la barque ! à la barque ! » pour les huîtres ; — « Il arrive 1 il arrive ! » pour le poisson; — « Au gros caillou, au gros caillou ! » au lieu de : au gros cayeux, pour les moules ; — t Au boisseau » pour les pommes de terre ; — « Trois de six blancs, les rouges et les blancs ! » pour les œufs ; — «Le Portugal et la Valence! i pour les oranges ; les marchands de robinets sonnaient de la trompette. C'était un tintamarre et un brouhaha dont nous n'avons plus idée.
Non seulement tous les métiers vaguaient à travers les rues et les encombraient, mais les saltimbanques s'y arrêtaient, étendaient un tapis sur le pavé et faisaient des culbutes ; les joueurs d'orgues tournaient leur manivelle pendant que des virtuoses poudrés d^ farine, vêtus en marquis de l'ancien régime, chantaient les romances à la mode; j'ai vu des hommes déguisés en Turcs promener des chameaux sur lesquels gambadaient des singes ; j'ai vu un ours savant danser sur la place Vendôme : « Dis-nous, mon bon ami, comment tu aimes le roi de France. » L'ours mettait la patte sur son cœur et levait la tète vers le ciel. « Eh ! dis-nous maintenant, mon bon ami, comment tu aimes le Grand Mogol? » L'ours se donnait une claque sur le derrière et faisait : <k Hon ! > Grande tolérance, comme l'on voit, dans les rues, mais restriction sévère pour le jardin des Tuileries ; les hommes en
casquette ou en blouse n'y pouvaient entrer et il était défendu d'y fumer.
Les boulevards, surtout dans la portion presque toujours numide et molle qui longeait les maisons, étaient envahis par les marchands de toute espèce. Les vendeurs de gibier s'y promenaient, portant, selon la saison, des chapelets de perdreaux, de grives, de bécassines, de canards ou d'alouettes, et criaient : « La chasse du roi ! y> Des brocanteurs, que le langage de la police appelle aujourd'hui des marchands à Tabatage ou des camelots, ouvraient un X et y posaient une tablette sur laquelle ils étalaient des cravates, des chaînes de montre en fils de laiton, du savon à dégraisser, des bagues en cuivre doré, des broches en perles fausses et des boucles pour la ceinture des femmes. Ces petits industriels n'étaient point précisément la fleur de la population parisienne ; la plupart avaient eu des démêlés avec la justice et connaissaient le chemin de la police correctionnelle ; on les surveillait, autant que la police incomplète du temps les pouvait surveiller, mais nul règlement ne leur interdisait la station dans les rues, sur les promenades, où ils excellaient à exploiter la naïveté des provinciaux qui les regardaient bouche bée, pendant qu'un compère, surnommé Vallumeur^ s'extasiait sur la beauté des marchandises offertes à la niaiserie des passants.
Tous n'étaient point des vauriens et des filous; on y comptait des déclassés, de pauvres gens surmenés par un sort contraire qui demandaient le pain quotidien à ce piètre métier, et dans ce monde douteux, sinon pervers, je découvre des actes de vertu qui méritent de n'être pas oubliés et d'être proposés en exemple aux meilleurs d'entre nous.
Le faubourg Saint-Germain était alors principalement habité par l'aristocratie, par les gens de cour, par les émigrés rentrés en possession de leurs biens ou indemnisés après le vote de la loi
qui leur attribuait un milliard; c'était un quartier riche, plus animé qu'aujourd'hui, et où les marchands n'avaient point à se plaindre de leurs affaires. Les rues Saint-Dominique, de TUnivcrsité, de GroncUe, de Bourbon, qui est devenue la rue de Lille, la rue de Bourgogne, étaient très fréquentées et offraient une animation que l'on ne retrouve plus guère aujourd'hui que dans la rue du Bac. Un brocanteur y trouvait à vivre, et c'est là que pérégrinait Pierre-François-Joseph Bécart, qui vendait des chaînes en acier et des mouchoirs de poche.
En 1819, il était encore vigoureux malgré ses soixante-deux ans. Il avait connu des jours meilleurs, et, comme tant d'autres, il était victime des événements qui depuis vingt-cinq ans secouaient la France et l'ébranlaient jusque dans ses fondations. Né à Estairos, dans le département du Nord, il avait, dans sa jeunesse, été au service du marquis d'Abbeville-Stinfort, que la Révolution ruina, emprisonna et décapita.
Après la mort de son maître, Bécart, qui par son âge échappait au service militaire, réunit les quelques ressources qu'il possédait et entreprit un petit commerce ambulant de quincaillerie; il allait de village en village dans les départements du Nord et de la Somme, après avoir étabh son magasin de réserve dans sa ville natale; il vivait maigrement, mais il vivait de son industrie, content de peu, dormant dans les granges, estimé de tous pour sa probité et rêvant d'amasser quelques économies qui pourvoiraient aux besoins de sa vieillesse ; il avait compté sans la guerre, qui, tôt ou tard, se retourne contre ceux qui en ont eu la passion et les frappe comme ils ont frappé eux-mômes.
En 4815, après Waterloo, où l'Angleterre nous arrêta, après la temble chevauchée de Genappe, où les Prussiens nous dispersèrent, le flot ennemi pénétra en France et l'invasion submergea nos provinces du Nord. Le pays fut ravagé. Les alliés avaient tant
de revanches à prendre, qu'ils furent sans pitié ni merci. Le magasin de Bécart fut pillé et brûlé; c'était toute sa fortune. Luimême il erra à travers les champs dévastés, couchant dans les bois, maltraité par les soldats, ne devant quelques morceaux de pain qu'à la commisération des paysans. Lorsque les hordes se furent écoulées et que la contrée rentra dans un état de sécurité relative, Bécart était ruiné et les villages où il faisait ordinairement le commerce se trouvaient réduits à la misère par suite des réquisitions et des violences de l'ennemi. Dans ces conditions, l'existence quotidienne n'était plus assurée, et cependant il fallait vivre. Où aller pour gagner de quoi ne pas mourir de faim? A Paris, dans la grande ville des surprises, des coups subits de la fortune, au milieu de la foule dont les besoins incessants et multiples promettent un bénéfice presque certain à l'homme ingénieux qui ne recule point devant la peine.
Avec quelques écus en poche, produit de la vente des rares objets arrachés à son désastre, Bécart fit la route à pied, arriva à Paris, et put se loger dans les combles d'une maison située au n* 23 de la rue de Grenelle-Saint-Germain. Là, il reprit son métier de marchant ambulant et parvint à subsister. A son cou il portait suspendue une boite ouverte dans laquelle il avait étalé une petite pacotille de mouchoirs et de chaînes d'acier. Il ne tarda pas à être connu dans le faubourg Saint-Germain. Ses vêtements, fatigués par l'usage, mais d'une irréprochable propreté, sa façon discrète d'offrir sa marchandise, formaient avec les autres colporteurs un contraste qui promptement l'avait fait remarquer. Il eut bientôt une sorte de clientèle parmi les petits employés qui le matin se rendaient à leur ministère; les boutiquiers lui disaient : « Bonjour, père Bécart ! » Le pauvre homme était satisfait, et, comme il avait peu de besoins, il ne se trouvait pas à plaindre, car, à force d'économie et de so-.
briété, il payait le loyer de sa mansarde et mangeait à sa faim.
Il avait rhabitude de s'arrêter, vers midi, auprès de la fontaine que Bouchardon a sculptée dans la rue de Grenelle; il déjeunait d'un morceau de pain, buvait un coup au robinet, et se remettait en chemin, criant, d'une voix déjà affaiblie par l'âge : « Qui veut des chaînes d'acier? qui veut des mouchoirs? Achetez ! achetez l la marchandise est de qualité ! » Un jour qu'il était assis auprès de la fontaine et qu'il terminait son repas, il vit une femme qui marchait, côtoyant les maisons, les yeux fichés en terre et dont l'attitude semblait désespérée. Couverte de vêtements noirs trop larges pour sa maigreur, chaussée de souliers éculés, les bras ballants, pâle, la bouche crispée, elle paraissait glisser par un mouvement automatique; on eût dit que l'âme absente n'avait pas conscience des gestes du corps.
Bécarl la regarda, ferma les yeux comme s'il eût cherché un souvenir enfoui au fond de sa mémoire; puis, se levant tout à coup, le chapeau à la main, et s'arrêtant devant elle, il dit avec une expression d'étonnement qu'il ne put maîtriser : t Madame de Chevilhaol » A son tour, la femme le considéra avec surprise : € D'où savez*vous mon nom et qui êies-vous? — Je m'appelle Bécart. i> La pauvre femme secoua la tête et répondit : « Je ne vous connais pas. — Mais moi, je vous connais et je vous reconnais, reprit Bécart. Ne vous souvient-il plus de la prison d'Arras, aux jours de la Terreur, lorsque ce fou furieux de Joseph Lebon ne laissait point de repos à la guillotipe? Votre mari, qui avait été officier du roi et qui était chevalier de Saint-Louis, était incarcéré; vous aviez obtenu l'autorisation de vous enfermer avec lui; moî, j'allais porter de la nourriture, des vêtements et du linge à mon maître le marquis de Stinfort, qui était détenu en même temps que vous ; il n'a pas trouvé grâce devant Joseph Lebon,
Il déjeimait d'un morceau de pain.
mais je sais que M. de Ghevilhac a été plus heureux et qu'il a été rendu à la liberté. >
A mesure que Bécart parlait, le visage de Mme de Ghevilhac s'éclairait aux lueurs du souvenir; elle dit : t Oui, c'est vrai; je me rappelle; je ne vous avais pas reconnu ; il y a si longtemps. > Bécart dit alors : « Que faites-vous à Paris? » A ces mots la pauvre femme s'appuya contre la muraille, comme si elle n'avait pas la force de se tenir debout; deux larmes coulèrent sur son visage et elle répondit : ce Ce que je lais à Paris? Je meurs de faim. > Alors elle raconta que son mari était mort en 4842, lui laissant pour toute ressource une petite métairie dont elle avait vécu, sans trop de peine, jusqu'en 4845. Malheureusement cette ferme était située sur le passage des armées qui marchaient vers Paris, après Waterloo.
La maison d'habitation, les bâtiments d'exploitation, les granges avaient été brûlés. Le fermier, accusé d'avoir tiré sur des soldats prussiens, avait été pendu ; eftarée, ruinée, Mme de Ghevilhac avait pris la fuite, n'emportant avec elle que deux ou trois malles d'efïets et de linge qu'elle avait pu arracher à l'incendie, et elle était venue à Paris afin de solliciter une pension, en qualité de veuve d'un officier de Saint-Louis, et pour réclamer quelques créances que l'État devait à son mari. Ses démarches furent vaines; on l'accueillit avec affabilité, on lui fit de belles promesses et depuis deux ans on la renvoyait de ministère en ministère sans faire droit à ses demandes et sans paraître s'apercevoir qu'elle était réduite au dénuement. Elle avait reçu un secours du duc de Richelieu; le cardinal de Périgord lui avait fait obtenir trente francs jpar trimeçtre sur les fonds de la grande aumônerie; elle avait vendu successivement son linge et ses bardes; l'affaiblissement de sa vue lui interdisait tout travail; sa débilité, augmentée par les privations, devenait une maladie
réelle; le poids de ses cinquante-deux ans lui paraissait lourd à porter. Qu'allait-elle devenir! N'y a-t-il donc plus ni commisération ni pitié dans le cœur des hommes?
Bécart avait attentivement écouté Mme de Chevilhac; pendant qu'elle parlait, il s'apitoyait sur elle, sur cette femme qui n'avait connu jadis aucune des difficultés de la vie, qui avait été honorée, et qui maintenant, semblable à une pauvresse, se demandait si demain elle aurait de quoi manger; il réfléchissait, il faisait un calcul mental de ce qu'il gagnait, de ce qu'il pouvait dépenser et de l'effort qu'il lui faudrait accomplir pour prendre cette malheureuse à sa charge, ne la jamais abandonner et 1 ji rendre l'existence, sinon facile, du moins tolérable.
Froidement, sans passion, par pure bonté d'âme, avec l'énergie d'un homme de bien résolu à ne point reculer devant sa âche, il mesura le sacrifice, se décida à l'accepter et s'offrit sans réserve, « Je suis accoutumé à la peine, dit-il à Mme de Chevilhac, un surcroît de besogne ne me fait point peur, la misère et moi nous sommes de vieilles connaissances; je puis encore travailler pour un, je pourrai travailler pour deux ; puisque les grands de la terre vous abandonnent, puisque les gens de votre caste vous ont délaissée, permettez-moi de veiller sur vous et d'essayer de vous faire la vie moins dure, v
Mme de Chevillac, sans paraître émue, ne repoussa point ce dévouement spontané, et de ce jour l'existence de Bécart ne fut plus qu'un acte d'abnégation. Mme de Chevilhac habitait, du côté de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, une mansarde dans la rue Saint- Thomas-d'Enfer, réduit misérable que meublaient à peine un lit * de sangle et une chaise. Le linge, les vêtements qui n'étaient point indispensables, avaient été vendus. La pauvre femme dormait tout habillée sur l'unique matelas que la faim lui avait laissé. Les économies que Bécart avait amassées sou par sou furent
LE BROCANTEUR. a->
employées à améliorer la condition de celle que son grand cœur avait adoptée : pauvre petit pécule si péniblement épargné et qui bien vite fut dispersé en faisant face à des nécessités poignantes. Lorsque cette réserve fut épuisée, la situation n'était pas meilleure; les sollicitations restaient sans réponse, les demandes de secours étaient repoussées : en accordant dix francs par mois, la grande aumônerie se tenait quitte de ce que TÉtat devait à la veuve d'un ancien officier supérieur.
Pas de bois, pas de charbon, par conséquent point d'aliments cuits; on mangeait du pain sec, parfois accompagné d'une pomme ou d'un œuf dur acheté à crédit chez la fruitière. La position devenait intolérable; Bécart, avec toute sorte de précautions de langage, insinua à Mme de Chevilhac qu'elle devrait se faire inscrire au bureau de bienfaisance de son quartier, afin d'avoir droit à une distribution régulière de pain bis. Mme de Chevilhac dit qu'elle réfléchirait et que le lendemain elle donnerait réponse à la proposition qui lui était faite.
Hasard ou pressentiment, Bécart, sa journée finie, revint rue Saint-Thomas-d'Enfer ; il poussa la porte de la mansarde où gîtait Mme de Chevilhac, et jeta un cri d'épouvante. La malheuveuse venait de se pendre au verrou de sa fenêtre à tabatière. Les frémissements du corps indiquaient qu'elle n'était point morte; Bécart courut à elle, l'enleva, la posa sur son grabat, et à force de soins, de pressions sur la poitrine, d'insufflations entre les lèvres, il parvint à la ranimer et à la rappeler à la vie. « Oh 1 ditelle, qu'avez-vous fait? » Au matin elle avait repris possession d'elle-même et elle parla : non, jamais elle ne consentirait à voir son nom inscrit sur les registres du bureau de bienfaisance ; plutôt cent fois la mort qu'une telle humiliation ! Bécart se mit à pleurer : Pourquoi ne l'avoir pas dit tout de suite et pourquoi s'être laissé tomber dans le péché du désespoir? Trois jours après, Bécart avait
tellement activé ses démarches, qu'il était lui-même admis aux distributions du bureau de bienfaisance, où il recevait un pain grossier qu'il mangeait, ce qui lui permettait d'acheter du pain blanc pour Mme de Chevilhac.
Ce brave homme, tout en parcourant les rues du faubourg Saint-Germain, méditait mille projets où il espérait trouver de quoi faire vivre la malheureuse dont il s'était fait le soutien. Vieux, fatigué par les privations, il savait bien qu'il n'était plus apte à aucune fonction et que, s'il se fût offert quelque part en qualité de domestique, il aurait été accueilli par des risées. Cependant son petit commerce, à peine suffisant à le nourrir, ne pouvait lui permettre d'empêcher Mme de Chevilhac de souffrir de la faim et du froid. Il adopta une résolution héroïque, un peu légèrement, et sans calculer les conséquences morales qu'elle aurait pour l'élévation de ses sentiments; il céda en bloc toute sa pacotille à un revendeur, et en retira une trentaine de francs, qui assuraient à sa protégée un bien-être relatif pendant quelques jours; puis il mendia. Devant le porche des églises, à l'entrée des théâtres, dans les Champs-Elysées, il tendit la main, humblement, le front couvert de rougeur, la voix hésitante : t La charité, s'il vous plaît ! » Religieusement il portait à Mme de Chevilhac les aumônes qu'il avait recueillies, prélevant à peine de quoi payer sa maigre pitance. Il reconnut que ce métier était plus fructueux que celui de marchand ambulant; il eut des journées qui ne furent point mauvaises, parfois il rentra le soir avec trois ou quatre francs en gros sous.
Ses gains étaient plus considérables, mais il ne parvenait point à s'accoutumer à la manière dont il les récoltait. Il avait espéré que, la première honte bue, il s'habituerait à l'humiliation; il se disait que le motif ennoblissait l'acte qu'il commettait et que, puisqu'il avait accepté charge d'âme, il devait en subir les consé-
quencès. Ces raisonnements se brisaient contre sadignilé blessée; tout en lui se révoltait, il sentait son abjection et ne put la supporter plus longtemps. Au bout de trois semaines, il renonça à la mendicité qu'il se reprochait comme un crime, et se trouva en présence d'une situation lamentable. Il eût fait bon marché de lui-même et se serait résigné aux duretés du sort ; mais il songeait à Mme de Chevilhac, il ne pouvait penser à déserter le devoir qu'il s'était imposé, et il se décida de nouveau à tenter, non pas la fortune, mais la possibilité de faire subsister encore celle qui ne vivait que par lui.
Comme tous les honnêtes gens, il respectait la police et savait qu'elle^est Torgane même de la sécurité des grandes villes; il alla trouver le commissaire de son quartier, lui raconta en peu de mots son histoire et lui demanda conseil. Deux jours après il était pourvu d'une médaille de brocanteur marchand d'habits; dur métier, mais auquel du moins il pourrait arracher son pain.
Tous les matins, à la première heure, Bécart se rendait à la rotonde du Temple, vaste et baroque construction aujourd'hui disparue et remplacée par un square. Toute la défroque de Paris s'y accumulait: vieux vêtements, vieux galons, vieux linge, vieux chapeaux, vieux souliers; on lavait, on rapiéçait, on réparait ces loques, et l'on en confiait une partie aux brocanteurs, qui les allaient vendre dans les rues. Portant sur le bras quelque carrick fané, tenant en main quelque chapeau dont la forme n'était pas encore tout à fait détruite, Bécart avait repris ses lentes promenades dans le faubourg Saint-Germain et dans le quartier des Écoles : « Habits ! habits ! marchand d'habits ! » Par-ci, par-là il vendait quelques bardes ; le plus souvent il achetait aux étudiants des vêlements peu usés, dont le prix ouvrait les bals publics, les cafés et les petits théâtres.
Vers la tombée de la nuit, il retournait au Temple, recevait une somme proportionnelle aux opérations qu'il avait faites et courait chez Mme de Chevilhac, dont la santé s'affaiblissait avec rapidité. Devenue presque aveugle, inoccupée, mourant d'ennui, se dévorant elle-même, elle pleurait, se lamentait, s'irritait et parfois,' rendue acariâtre par les privations, elle semblait reprocher à Bécart la situation dont elle se désespérait. Elle s'était accoutumée à ce dévouement qu'elle avait tant admiré et qui maintenant, parce qu'il avait été sans défaillance depuis trois années, lui paraissait dû à son malheur. Ceux qui souffrent sont parfois injustes; Bécart s'en aperçut.
Au mois de décembre 1822, Mme de Chevilhac tomba malade; dans sa mansarde sans feu, sans meubles, sans aucune des ressources nécessaires, il était difficile de lui donner des soins que réclamait son état. On lui proposa de la faire admettre dans un hôpital. Chez elle le préjugé — l'orgueil — fut plus fort que la souffrance, elle n'eut pitié ni d'elle-même ni du pauvre Bécart; elle refusa avec indignation et déclara que les grabats du c bureau des pauvres » n'étaient point faits pour elle. Bécart ne se permit pas une observation et accepta la tâche qui lui incombait. De ce jour il fut non seulement le pourvoyeur, mais l'infirmier, j'allais dire la sœur de charité de Mme de Chevilhac.
A mesure que le mal s'aggravait, les nécessités devenaient plus redoutables et exigeaient des efforts surhumains. Bécart, lui aussi, était atteint dans sa santé; frappé d'une maladie de cœur qui l'avait rendu asthmatique, ayant grand'peine à gravir les escaliers, ne respirant qu'avec difficulté, il voyait souvent les gamins le suivre dans les rues et se moquer de sa voix haletante. Tout le jour, par la pluie, par la neige de l'hiver, il allait, ne se rebutant ni devant la fatigue, ni devant le froid, afin de ramasser les quelques sous qui subvenaient aux besoins de la malade :
Bécarl avait repris ses lentes promeaades.
de sept heures du matin jusqu'au soir, il parcourait Paris; puis, en hâte, il allait rue Saint-Thomas-d'Enfer, et pendant toute la nuit il veillait Mme de Chevilhac, assis sur une chaise de paille, somnolent et jamais endormi, afin d'être debout et prêt au premier appel. En vain, des voisins, touchés de tant d'abnégation, lui offrirent un matelas sur lequel il pourrait s'étendre. « Non, dit-il, je ne l'entendrais pas. y> Lui-même il tomba malade, lutta contre la souffrance, la vainquit, et resta à son poste, comme un bon soldat résolu à mourir au devoir.
Quoiqu'une voisine vint de temps en temps, au cours de la journée, donner des soins à Mme de Chevilhac, celle-ci était mécontente des absences de Bécart; un jour, elle lui dit : « Vous partez trop tôt et vous rentrez trop tard. » Il se contenta de répondre : « Si vous étiez bien portante et riche, je ne reviendrais pas; vous êtes malade et pauvre, je ne cesserai pas de revenir. > Il alla plus loin dans le sacrifice; il vendit quelques menus objets qu'il possédait encore, renonça à son petit commerce, qui était son gagne-pain, afin de ne plus quitter ni le jour ni la nuit Mme de Chevilhac, que la mort étreignait et que le sommeil suprême endormit enfin le 46 mai 4823. Le corbillard des indigents l'emporta et Bécart tailla lui-même la croix qu'il planta sur sa tombe.
Tant de vertu avait ému les cœurs; l'Académie française apprit le dévouement du pauvre brocanteur, auquel une récompense fut décernée. Les 4000 francs qu'il reçut lui permirent de ne plus trop s'oublier et de s'accorder quelque repos; mais trop de fatigue, trop de misère, l'avaient épuisé, il ne put se reprendre, comme l'on dit ; la passion, l'exercice du bien avaient détruit sa substance; à soixante-sept ans il fut recueilli à l'hôpital de la Charité; à force de se ralentir, le cœur cessa de battre et l'âme s'envola. Sur son lit de mort et dans son délire, Bécart a dit
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plusieurs fois aux sœurs qui le soignaient : c Laissez-moi ! laissezmoi! occupez-vous de Mme de CheYilhac, > Son abnégation avait survécu à son iuteliigence.
La cousine? Ce n'est point un titre de parenté, c'est le surnom par lequel la ville d'Elbeuf a, pendant plus de trente années, désigné Caroline-Ânne Berlaut, qui fut une grande femme de bien. L'humble condition où elle était née ne rendit que plus méritoire l'élévation de son âme et la générosité de ses senti* ments. Â la voir vivre, à constater la qualité de ses bonnes actions, on eût dit que l'ange des miséricordes s'était penché au-dessus de son berceau et l'avait douée de l'esprit de compassion. Elle était fille de petits industriels, faisant, je crois, le négoce de répicerieà Saint-Sever, qui est un foubourg de Rouen; la fortune que lui léguèrent ses parents était peu de chose et représentait un capital d'environ 5000 francs. C'est avec ces modiques ressources qu'elle créera une institution qui subsiste, prospère, et a rendu d'incalculables services aux jeunes filles délaissées.
Elle était jeune lorsqu'elle vint à Elbeuf; je ne sais ce qui l'y
attira, peut-être une de ces vocations mystérieuses qui appellent les nobles cœurs là même où ils doivent se prodiguer et exercer leurs bienfaits. Elle obéissait au besoin de soulager la souffrance, comme d'autres obéissent à Tattrait du plaisir; nul mieux qu'elle ne sut apprécier la volupté du sacrifice, qui est la volupté la plus exquise qu'il soit donné à l'homme de goûter ici-bas. En 1804, lorsqu'elle n'était encore âgée que de vingt-sept ans, elle sollicita et obtint la direction — gratuite — de l'hôpital d'Elbeuf, petit hôpital qui ne comptait que douze lits et qui était insuffisant à secourir une population ouvrière exposée à tous les accidents des ateliers, à toutes les maladies que produisent l'encombrement et l'insalubrité des logis.
Caroline Bertaut était de ces créatures que rien ne décourage et qui ne reculent devant aucun effort pour accroître le champ du bien qu'elles veulent cultiver. Petit à petit, en s'adressant aux personnes charitables, en intéressant à son œuvre les autorités compétentes, elle réussit à agrandir son hôpital, qui bientôt put contenir soixante lits. Ce n'était point assez pour elle de pouvoir accueillir un plus grand nombre de malades; elle savait, elle voyait que bien des vieillards indigents ou infirmes en étaient réduits, pour prolonger leur existence, à invoquer la charité publique; elle voulut leur ouvrir un asile où du moins ils pussent mourir en paix, et à son hôpital elle parvint à annexer un hospice qui s'ouvrit devant vingt-deux malheureux.
Dans ce travail de développement hospitalier, indispensable à une ville industrielle comme Elbeuf, elle n'était, pour ainsi dire, que l'associée intelligente et tenace de la municipalité, dont elle stimulait le zèle. Bien d'autres à sa place se seraient contentées et même enorgueillies des résultats obtenus par son initiative, mais elle n'était point de celles qui se tiennent quittes envers elles-mêmes pour avoir accompli leur devoir; elle rêvait mieux
et plus haut; volontiers elle eût dit : Là où l'on souffre, là il faut accourir.
Les soins dont elle entourait les malades, les consolations qu'elle apportait aux vieillards ne Tempêchaient pas de prêter l'oreille aux plaintes des malheureux qui ne vivaient point sous sa tutelle. En 1819, deux petites filles, Armande et Alexandrine Lefebvre, l'une âgée de neuf ans et l'autre de six, devenues presque instantanément orphelines, furent recueillies par leur aïeul paternel, vieillard octogénaire, misérable, ayant à peine de quoi manger et incapable d'imprimer une direction salutaire à ses petitsenfants. Dans les salles de l'hospice on parla de ces pauvres fillettes ; Caroline Bertaut s'émut et courut vers elles. Quel spectacle ! le vieillard, à peu près en enfance, couché sur un tas de chiffons, les petites filles vautrées par terre, malades de froid, de faim, de dénuement, bestialisées, plus semblables à des animaux qu'à des êtres humains.
Bien vite Caroline Bertaut alla chercher de la nourriture pour réconforter ces infortunés et elle fit apporter son propre lit, afin d'y coucher le grand-père, qui depuis longtemps ne savait plus ce que c'est qu'un matelas. Elle laissa quelque argent à une voisine pour que l'on pourvût aux besoins du vieux homme, et elle emmena les petites filles, qui la suivaient avec difficulté, car la misère avait presque noué leurs membres. Elle les installa près d'elle, dans sa chambre, les nettoya, les habilla, les soigna, rétablit leur santé ; en un mot elle les sauva, les adopta, et en fit ses enfants.
L'acte était bon et d'un cœur compatissant, mais il fut fécond et de hautes conséquences. Voyant les petites filles revenir à la vie et rentrer dans les conditions humaines à mesure que sa maternité s'exerçait sur elles, Caroline Bertaut s'attristait et se disait : € Combien, sans chercher ailleurs que dans la ville d'Ëlbeuf,
trouverait-on de malheureuses enfants délaissées sinon abandonnées, grandissant dans la peine, déformées par la misère, que guette le vice, que le vice saisira et qui seront à jamais perdues, parce que nulle main secourable n'aura été tendue vers elles. Ne puis-je donc leur venir en aide, et, si je le puis, n'est-ce pas un devoir pour moi? » De cette minute sa résolution fut prise. A la grâce de Dieu ! La grâce de Dieu ne lui fit pas défaut.
Elle savait bien que les pupilles ne lui manqueraient pas, mais il fallait pouvoir les loger : dortoirs pour la nuit, salles de travail pour le jour. Â côté des deux établissements hospitaliers qu'elle dirigeait, elle loua une petite maison, qui bientôt fut pleine; toutes les orphelines, toutes les fillettes sans famille regardaient de son côté. Son cœur tremblait à la pensée des infortunes qui l'invoquaient : comment les repousser? Elle avait appelé son œuvre : La Providence. Ce nom seul semblait impliquer une adoption sans limite. De 1819 à 1826 trois fois on changea de domicile, pour s'agrandir et éprouver la joie infinie de ne refuser l'entrée du bercail à aucune des brebis suppliantes.
On recevait des pauvrettes ahuries, affamées, dépenaillées, ignorantes ; on ne se rebutait ni de leur effarement, ni de leur sauvagerie ; à force de douceur et de bons procédés, on en faisait des ouvrières habiles, moralisées par la foi, probes, bien forgées et préparées au combat de la vie, plus dur encore pour les femmes que pour les hommes. Lorsqu'elles arrivaient à l'âge d'utiliser l'enseignement professionnel qu'on leur avait gratuitement donné, on les plaçait en qualité de couturières, de femmes de chambre, de filles de service, et la protection de leur bienfaitrice ne les abandonnait pas dans leur nouvelle situation.
Pour subvenir au logement, à l'habillement, à la nourriture de cent cinquante orphelines qui trouvent asile à La Providence, les ressources sont bien minimes. Tout ce que possédait Caroline
Bertaut, c*est-à-dire une somme de cinq mille francs, a été d'abord dépensé; peu à peu, pour parer à des nécessités urgentes, elle a vendu ses bardes, ses meubles , elle coucbe sur un lit de sangle et trouve qu'elle n'en dort pas plus mal. Le travail de ses pupilles rapporte quelque cbose, mais bien peu; ourler des serviettes/ repriser des torcbons, c faufiler :» le nom des négociants sur le chef des draps fabriqués à Elbeuf, tricoter des bas, ce ne sont pas là des besognes qui enrichissent; aussi la maison était pauvre et Ton eut souvent à traverser des jours de grande misère.
Caroline Bertaut ne désespérait pas; elle se disait : « Ce sont mes filles; Dieu qui m'a permis de les recueillir ne les abandonnera pas ! y> Quand le pain manquait au logis, quand la bourse était vide, quand on ne savait pas comment nourrir tout ce petit monde qui avait bon appétit, Caroline Bertaut se mettait en prières, puis, prenant un grand sac en toile grise qne Ton connaissait bien à Elbeuf, elle partait en quête, comme Jean de Dieu avait fait jadis à Grenade, et elle allait mendier pour ses enfants : € Au nom du Christ, ayez pitié de mes petites filles qui ont faim! i>
Hardiment et la conscience d'aplomb, sachant qu'elle faisait bien et n'ayant p oint honte de bien faire, elle entrait dans les maisons. En voyant son sac, on souriait : € Eh! la cousine, il parait que la cuisine chôme à La Providence? » Elle ouvrait son sac et répondait : « Comme vous voyez. i^ Il faut rendrejustice aux gens d'Elbeuf, elle ne quêta jamais en vain. On fouillait dans la huche au pain, on regardait dans le garde-ma^nger, et la bonne Caroline ne s'en allait pas les mains vides. Les boulangers, les bouchers la connaissaient, et les fruitiers aussi; la table de l'orphelinat était garnie, vaille que vaille, et les enfants n'allaient point se coucher le ventre creux.
Lorsque Caroline Bertaut apprenait — et elle s'arrangeait de façon à ne jamais l'ignorer — qu'il y avait dans la ville quelque
repas de noce ou de baptême, quelque diner de confrérie, quelque fête de famille ou quelque gala, elle arrivait à l'heure opportune, que toujours elle savait choisir, et, une soucoupe à la main, elle réclamait la part des pauvres, la part des petites orphelines dont elle était la mère. On l'aimait, on la respectait; ceux mêmes à qui l'aumône était pénible n'osaient la rebuter; elle comptait avec joie les offrandes reçues; elle supputait le linge, les vêtements qu'elle pourrait acheter pour ses filles, elle se réjouissait en pensant aux places nouvelles qu'elle allait créer pour celles qui attendaient encore. C'est ainsi, par de tels moyens, par une énergie que rien n'a jamais ralentie, qu'un grand nombre de pauvres . petites filles lui ont dû le salut et la probité de leur existence.
Ce labeur incessant la détoumaît-il de ses premières occupations et lui faisait-il négliger la direction de son hôpital? Non, certes. Elle menait de front les soins à donner aux malades, aux vieillards, aux enfants, et nul ne put jamais lui reproch3r d'avoirsacrifié les uns aux autres. Bien plus, il semblait que cette triple tâche eût triplé son dévouement en triplant ses forces. Lorsque en 1832 le choléra envahit la France, il n'épargna pas les agglomérations ouvrières et il traversa Elbeuf avec brutalité. Caroline Bertaut tint tête au monstre et ne recula pas. Par son initiative, dans son hospice même, une infirmerie spéciale fut établie où l'on recueillait les cholériques; les infirmiers mouraient à la peine, ou fuyaient devant le mal implacable; elle resta debout,, disputant les victimes à la mort et les lui arracha.
Cent cinquante-neuf malades lui furent confiés, elle en sauva cent neuf. Comme on la complimentait, elle répondit : c C'est Dieu qu'il faut remercier. 2> Elle ne se considérait que comme l'humble agent d'une volonté supérieure et elle faisait remonter à la divinité tout le bien qu'elle faisait. Elle eut sa récompense en ces jours néfastes : La Providence contenait alors deux cents
Et clic allait nicndier pour ses enfants.
LA COUSINE. Si
orphelines. Les précautions prises par la cousine, les soins préventifs qu'elle parvint à imposer arrêtèrent la peste au seuil de la maison bénie : pas une seule des petites filles ne fut atteinte.
Était-ce assez pour ce grand cœur? Non; lorsque l'on aime la vertu, on en est insatiable; le bien a son ivresse et l'on n'y peut résister. Caroline Bertaut, toujours aux aguets d'une bonne action à faire, ne limita point son œuvre aux fillettes orphelines ; deci, delà, quand l'occasion se présentait, elle adoptait aussi des orphelins et elle ne ménageait rien pour les mettre dans la bonne voie, les pourvoir d'un métier sérieux et les arracher à la faim, qui est mauvaise conseillère. Ces adoptions avaient été, en quelque sorte, spontanées, faites sous le coup d'une émotion subite; elle voulut les régulariser, y procéder avec suite et méthode, en un mot, faire pour les petits garçons ce qu'elle avait fait pour les petites filles et créer en leur faveur un orphelinat que le choléra n'avait rendu que trop nécessaire. En 1832, elle ouvrit sa nouvelle maison, un peu étroite et chétive; douze enfants purent y trouver place. Elle comptait donner à cette fondation nouvelle un développement considérable et y former une sorte d'école où les garçons auraient appris un des nombreux métiers qu'utilisent la filature, la teinture de la laine et la fabrication des draps.
Son espoir n'avait rien d'excessif; une ressource inopinée venait de lui être offerte : l'Académie française, avertie de ses actes de vertu, lui avait, en 1833, décerné un prix de 6000 francs. Six mille francs, une fortune pour les deux orphelinats. Hélas ! les forces humaines ont une limite, surtout lorsqu'on ne les a jamais ménagées dans les travaux du bien; Caroline Bertaut, à peine âgée de cinquante-sept ans, s'était surmenée; les forces avaient abandonné ce corps épuisé par l'action continue de la charité, par les privations, par le don incessant de soi-même : elle mourut le 13 février 1834. La ville d'Elbeuf fut en deuil; et
quand le corbillard qui portait le corps de « la cousine i à sa dernière demeure passa dans les rues, tout le monde sanglotait et priait pour le repos de celle dont la vie n'avait été qu'une expansion de bienfaisance.
Après sa mort, Torphelinat des garçons fut fermé et les fils adoptifs de Caroline Bertaut furent recueillis dans divers établissements de charité du département de la Seine-Inférieure» La Providence existe toujours, énergique et féconde; on dirait que Tâme de la fondatrice veille sur cette maison, qui reste, pour les orphelines d'Elbeuf, une œuvre de salut incomparable.
Les nations maritimes se sont posé un problème que Ton peut formuler ainsi : Découvrir vers le nord, entre Tocéan Atlantique et l'océan Pacifique, un passage qui permette aux navires de communiquer d'un océan à l'autre sans être forcés de doubler le cap de Bonne-Espérance ou le cap Hom; en d'autres termes, la mer est-elle libre au pôle nord et peut-on, en pénétrant par le détroit de Davis et la mer de Baffin, parvenir, avec certitude, au détroit de Behring? A l'heure qu'il est, le problème est incomplètement résolu et il a entraîné la perte de bien des existences humaines. L'Angleterre y a échoué, malgré ses tentatives, dont la plus ancienne est celle de Davis en 1585.
Depuis trois cents ans bien des efforts ont été faits qui ont illustré les noms d'Hudson, de Behring, de Ross et de tant d'autres; l'implacable hiver dresse des obstacles qui saisissent le navigateur, l'immobilisent pendant des mois, pendant des années, et l'empêchent de passer outre. Il est possible que, sous
rinfluence d'une température exceplionnellement douce, un chenal soit assez débarrassé de glaces pour qu'un vaisseau franchisse la distance qui sépare les deux hémisphères, mais ce ne sera en quelque sorte qu'un hasard heureux, sur lequel il serait imprudent de compter pour établir un transit régulier. En ces climats tout est impitoyable, et l'homme n'est point fait pour y vivre.
Une des plus célèbres expéditions de recherches dans les mers polaires fut celle qu'en 1843 l'Angleterre confia à sir John Franklin, qui était un marin d'élite. Dès son enfance, la vie de matelot l'avait sollicité, il avait débuté comme mousse à bord d'un bateau marchand, était entré dans la marine royale, avait pris part aux guerres maritimes du premier Empire, et fut chargé, en 1818, de tenter la découverte du passage nord-ouest; il ne revint qu'en 1822, repartit en 1825 et pendant deux ans chercha vainement cette mer libre qu'il affirmait devoir exister à quelque distance des côtes. Cette fois encore la déception fut complète, mais elle ne découragea point sa vaillance.
Gouverneur des établissements que l'Angleterre possède sur la terre de Van Diemen, il quitta son poste, sur l'ordre de l'Amirauté, présida à l'armement de deux bâtiments, VE rébus et le Terrorj y embarqua cent trente-six hommes d'équipage choisis parmi les meilleurs matelots de la Grande-Bretagne, chargea des vivres pour six années, et mit à la voile le 19 mai 1845; il était alors âgé de cinquante-neuf ans. Le 26 juillet, il fut rencontré dans la baie de Melville par le capitaine Danner, commandant du Prince de Galles. Quoiqu'il fût déjà entouré par les glaces, il était plein de confiance et se promettait une heureuse navigation; de puis lors on n'en a plus entendu parler* .
1. c On a reçu par le docteur Rae des nouvelles du pauvre Franklin et de ses compagnons ; leur sort a été plus affreux même qu*on ne le supposait : ils sont tous morts de faim au printemps de 1850. Le docteur Rae a appris d*une tribu
Vers 1848, après être restée pendant trois années sans nouvelles de sir John Franklin, TAngleterre s'émut ; l'Amirauté, lady Franklin, en particulier, envoyèrent des expéditions à la recherche du navigateur perdu; il semblait impossible que deux vaisseaux et un nombreux équipage eussent disparu sans laisser de traces ; ne dût-on retrouver que les épaves des navires saisis dans la glace, que les cadavres des hommes momifiés par le froid, on ne pouvait reculer devant aucun sacrifice. De 1848 à 1851, quinze expéditions, dont deux de quatre navires et une de cinq, fouillèrent les mers et les terres glaciales, sans découvrir un vestige des voyageurs* .
En 1851, lady Franklin arma le Prince- Albert^ petite goélette de quatre-vingt-dix tonneaux, montée par dix-huit hommes, dont elle remit la direction au commandant Kennedy, que ses fréquentes navigations dans la baie d'Hudson avaient familiarisé avec les dangers des mers couvertes déglaces. Un de nos enseignes de vaisseau, Joseph-René Bellot, âgé de vingt-cinq ans, demanda Tautorisation de prendre du service à bord du Prince-Albert et de concourir pour sa part à la recherche de John Franklin. Notre ministre delà marine était alors le marquis de Chasseloup-Laubat, de haute mtelligence et de bon vouloir, qui s'empressa d'accorder la permission sollicitée, car il estimait qu'il était convenable que la France, par la personne d'un de ses officiers, s'associât à
d^Esquimaux que, quatre ans auparavant, quarante hommes blancs dont les navires avaient été écrasés par les glaces, avaient été rencontrés, cherchant à gagner le nord de rAmérique. Quelque temps après les Esquimaux ont trouvé trente-cinq cadavres entourés de tentes, de fusils et de munitions, et, d'après Tétat des corps mutilés et le contenu d'une marmite, on a conjecturé que les malheureux en étaient arrivés à s'entre-dévorer. > (Mémoires tTun ancien ministrCy 25 octobre 1854, par lord Malmesbury. 1 vol. in-12. Paris, 1886, pages 206 et 207.)
1. La recherche de sir John Franklin a mis en mouvement dix-neuf expéditions et a coûté 1000166 livres sterling, c'est-à-dire plus de vingt-cinq millions de francs.
cette œuvre de dévouement. Bellot, qui déjà avait navigué dans les mers du Sud, qui avait combattu à Madagascar où il fut blessé, était un matelot trop expérimenté pour ne pas savoir quels périls le menaçaient dans les mers polaires, quelle situation difficile pouvait lui créer sa nationalité étrangère, quelles ressources insuffisantes en toute chose il devait trouver à bord d'un pauvre petit navire à peine propre aux courts trajets du cabotage; mais il n'hésita pas et il se consacra à sa tâche nouvelle avec une indomptable énergie. « Il n'y a de tentant que l'impossible, 3^ a dit Michelet.
Sa famille, de très médiocre aisance, habitait Rocheforl, où son père était maréchal-ferrant; il était destiné à revêtir le tablier de cuir et à forger le fer sur l'enclume, lorsque son intelligence précoce, son assiduité au travail le signalèrent à la municipalité: il put entrer au collège, et, dès l'âge de quinze ans et demi, fut reçu le vingtième à l'École navale. Il en sortit avec le n^ 5; Embarqué à sa sortie du Borda^ il ne perdit point son temps, car, avant même d'avoir atteint sa vingtième année, il est aspirant de première classe et chevalier de la Légion d'honneur. Tout ave* nir lui était ouvert, et si la mort ne l'avait saisi en pleine floraison, il serait aujourd'hui un de ces amiraux vers lesquels la France regarde avec orgueil et confiance.
C'était un petit homme, ne laissant point perdre un millimètre de sa taille exiguë, brun de visage, avec des yeux noirs, un regard réfléchi et un air de bienveillance qu'augmentait encore l'épaisr seur de ses lèvres. Très résolu, hardi, rapide dans ses conceptions, faisant face au danger avec sang-froid, sachant ne jamais désespérer, il avait un fond de belle humeur qui l'aida singulièrement à supporter les misères et les dangers de l'existence polaire que son courage et sa haute conception du devoir lui avaient fait choisir. A cela il faut ajouter la force intime, la résistance presque
Son père était maréchal-ferrant.
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invincible que donne la conscience delà dignité humaine appuyée sur le sentiment religieux. Sous ce rapport, il trouva un soutien dans le commandant Kennedy, qu'animait une foi profonde. Dans les heures d'angoisse, lorsque la mer est fermée, la terre disparue sous la neige, la nuit permanente, le froid mortel, le scorbut sur tous les hommes, Bellot et Kennedy répètent avec conviction : € Quoi qu'il arrive, il ne tombera pas un cheveu de notre tète sans la volonté de Dieu ! i La foi transporte les montagnes et elle fait franchir les déserts de glace.
Bien reçu en Angleterre, maternellement accueilli par kdy Franklin qui s'obstinait à espérer contre tout espoir, Bellot s'embarqua le 22 mai 1851, en Ecosse, à Aberdeen. Ce n'est qu'un faux départ, on est retenu par les vents contraires, à Stromness, l'une desOrcades, et c'est seulement le 3 juin que l'on met définitivement à la voile. Le début est humiliant. La mer est trop dure et la goélette est trop légère, trop volage, disent les matelots. Elle tangue, elle roule, elle danse. Bellot a grand'peine à ne point tomber de son cadre, il a des défaillances, il veut lutter contre son mal, il ne peut ; il s'efforce de dissimuler, il n'y parvient pas, et, quoiqu'il se croie bien c amariné i par ses précédents voyages, il est vaincu par la maussade Amphitrite et lui paye un tribut désagréable, comme un Parisien à sa première traversée.
On perd de vue la terre des Orcades! c Notre dernier lien avec l'Europe est brisé : jusques à quand? Dieu seul le sait, mais ce qu'il fait est bien fait, que sa volonté soit bénie! > Tels sont ses sentiments au départ pour l'inconnu; rien ne les modifiera pendant son expédition* A-t-il toujours pensé ainsi?. Je l'ignore, mais je ne le crois pas; à certaines expressions de son/otima/, j'imagi- * nerais volontiers qu'il a traversé le fouriérisme, comme tant d'officiers de marine de cette époque. Pour lui comme pour tant
d'autres, le temps a fait son œuvre et Texpérience delà vie l'a détaché des théories décevantes.
On a franchi le détroit de Davis, on a pénétré dans la mer de Baffm et le 10 juillet on relâche à Uppernawik. C'est le poste le plus avancé que la civilisation européenne possède dans ces contrées isolées, sorte de sentinelle perdue regardant vers le Nord et surveillant les glaces; au delà il n'y a plus que solitude blanche
Et les immenses nuits des pôles étoiles.
Cette station, qui de nos jours est bien Vultima Thule, appartient à la couronne de Danemark, représentée par un gouverneur, un aumônier et un maître d'école. Autour des maisons réservées à ces personnages officiels, les Esquimaux ont construit leurs huttes, dont l'atmosphère imprégnée de l'odeur des huiles do yoissonet des morceaux de phoques à demi pourris, fait reculer l'Européen le plus résolu. Le dénuement du pays est tel, que la mère patrie est obligée d'y envoyer régulièrement des vivres pour que les habitants ne meurent pas de faim. En prévision des expéditions que l'équipage du Prince-Albert dLXXVdiil bientôt à faire sur la glace, le capitaine Kennedy acheta six chiens et un traîneau. L'attelage et l'appareil de traîne furent payés quatre livres sterling (100 francs) : ce qui prouve qu'en ces contrées l'argent n'est pas commun.
Le même jour, on reprit la mer, le cap au Nord, vers le froid, vers la misère, vers la faim, vers le scorbut, vers des périls que chaque jour allait multiplier. On est dans la région des glaces, le courant les charrie dans la direction du Sud, elles semblent venir au-devant du petit navire, elles l'entourent, elles le menacent; si elles le frôlent, il volera en éclats et tout sera perdu. Les ice-bergs (montagnes de glace) de proportions formidables se
dressent au-dessus des flots, affectant les formes les plus étranges, à la fois cavernes, coupoles, obélisques, cathédrales et tourelles, se brisant parfois avec un bruit de tonnerre, et, par la chute des fragments qui s'en détachent, produisant une houle que les vaisseaux redoutent et qui se prolonge à plusieurs milles à la ronde, Bellot ne se lasse pas de les contempler, il les admire, il est ému : « hommes ! qu'est-ce que vos pyramides de deux cents pieds? votre dôme de Saint-Pierre, du Kremlin? Voilà des montagnes de huit cents pieds hors de Teau et dont la base a deux mille pieds de profondeur; voici des coupoles, voici les dômes à quatre cents pieds de haut! i^ Légère et rapide, obéissant bien à la barre, la goélette évite ces masses terribles, qui parfois la tiennent sous leur ombre pendant plusieurs heures.
Tout est implacable dans ces régions arctiques; l'eau douce est congelée, les végétaux sont ensevelis sous laneige, les animaux ont disparu. « La nature morale semble avoir abdiqué, il n'y a plus qu'un chaos sans raison d'être, où tout se heurte confusément et au hasard. » Comment l'homme peut-il résister au milieu de cette mort universelle? Le capitaine Kennedy raconte à Bellot que, sur la côte du Labrador, moins dénuée que les terres polaires, il a vu un vieillard qui, dans l'hiver, avait été forcé de manger sa femme et ses deux enfants, « n'ayant plus rien autre chose 3>. Nul moyen de se protéger contre le froid, nul moyen de subsister quand la cambuse est vide et que les provisions sont épuisées, nul moyen de maintenir ou de modifier sa route lorsque le navire est saisi par la banquise, qui dérive au gré du courant et de la brise. Pendant quarante-cinq jours, il n'y a pas de nuit, le soleil ne disparaît pas; plus tard il n'y aura plus de jour, le soleil est ailleurs; on vit dans l'obscurité et l'on s'estime heureux quand les brouillards ne voilent pas la lune. L'éclat des neiges frappe les yeux, on est presque aveuglé; l'intensité du froid atrophie le
e2 LA VERTU EN FRANCE.
tympan, et Ton devient sourd. C'est un enfer à Tenvers, le froid sans rémittence remplace les flammes étemelles.
La navigation dans les mers du Sud, où tout est azur et lumière, n'avait pas préparé Bellot à tant de désolation; les récits des ' campagnes arctiques qu'il avait lus n'avaient pu lui donner les ' impressions dont la réalité l'accablait ; mais son âme était à la hauteur des déceptions et des obstacles matériels qui parfois semblaient rendre son voyage impossible. Il souffre, ceci n'est point douteux, mais il n'en fait aucune confidence à son journal; il a autour du cœur Vœs triplex dont parle Horace, et dans cette longue campagne hyperboréenne, qui n'est qu'une lutte permanente contre les éléments, contre les difficultés que la nature s'ingénie à rendre invincibles, on ne surprend en lui ni un instant de défaillance, ni même Tapparence d'une hésitation : il est au devoir, tout entier, sans relâche et sans repos; son énergie est bien forgée, elle n'a ni paille ni fêlure, elle ne plie point sous l'effort et lui permet de résister à un labeur surhumain.
Lorsque les hommes du bord, énervés par la vie monotone, affaiblis par les privations, engourdis, diminués par le froid, se sentent envahis par la somnolence et le découragement, ils n'ont qu'à regarder du côté de Bellot pour reprendre vigueur devant l'exemple qu'il leur donne : a: Quoi ! nous ne ferions pas ce que fait ce petit Français? y> Leur volonté se raidit et leur cœur se remonte. Chez lui, le sentiment de la discipline, sans lequel nulle grande chose ne peut être accomplie, est impeccable. Quand il s'agit d'une route à choisir, d'une tentative à opérer sur tel point plutôt que sur tel autre, il discute avec le capitaine Kennedy, il fait valoir son opinion, Tétaye de données scientifiques, de probabilités sérieuses; mais, dès que son supérieur hiérarchique s'est arrêté à un projet, il l'adopte et met tout en œuvre pour le mener à bonne fin. Plus d'une fois il eut raison et l'on regretta
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de n'avoir pas suivi son conseil, mais dans les notes de son journal on chercherait en vain une récrimination.
Naviguant au milieu des glaces, surveillant cette mer plus perfide que nulle autre et toujours près de se solidifier, on filait dans le Nord à travers le détroit de Lancastre, avec Tespoir d'arriver avant la congélation complète au port Léopold, qui est situé au point de jonction du passage du Régent et du détroit de Barrow. On savait que là existait un dépôt de vivres installé par un précédent navigateur et dont on espérait profiter dans le cas probable d'un hivernage prolongé. Le froid n'est pas encore excessif, mais on est arrêté par des calmes, et le temps perdu est au profit de l'hiver qui s'approche et va fermer les routes. La goélette est un bâtiment à voiles, elle reste immobile lorsque la brise ne souffle pas, et parfois elle obéit à des courants qu'il lui estinterditde remonter. Bellot s'inquiète, il se dépite ; pourra-t-on gagner le port avant que la banquise l'ait obstrué? « Que ne sommes-nous donc au temps où chaque navire aura une machine à vapeur sans avoir besoin de charbon! Combien nous bénirions le moindre propulseur qui nous donnerait une vitesse d'un nœud seulement ! » On est réduit à courir des bordées, méthode lente et fastidieuse ; vers la fin d'août et les premiers jours de septembre , le vent est dur et contraire, la mer balaye le pont du petit navire qui bondit sur les vagues, poussé dans la direction du sud par des rafales de nord-ouest. Les plans que l'on avait formés pour l'hivernage semblent détruits par le mauvais temps : « Vapeur I vapeur! que ne t'avons-nous à notre secours ! >
Le 9 septembre, aux environs de Léopold, le capitaine Kennedy monte en canot avec cinq hommes pour aller reconnaître la terre ; le vent est au nord-ouest; à trois heures du soir, la mer est encombrée de glaces, mais navigable ; à huit heures un quart le vent saute au nord, les glaces se rejoignent, se soudent, la route
est close ; la brise et le courant portent au sud, le navire a dérivé avec la banquise qui Tétreint, et ne peut plus remonter vers le port Léopold ; le canot du capitaine Kennedy est loin, il a pendant quatre heures navigué sur la mer libre, il est actuellement séparé de la goélette.
Où est le capitaine, où sont les matelots qui raccompagnent? vont-ils s'égarer dans les neiges, vont-ils mourir de faim? L'angoisse serre tous les cœurs. Le canot se dirigeait sur le port Léopold. Aura-t-il pu l'atteindre? Question de vie ou de mort; on a beau s'interroger, nul ne peut répondre. Ce n'est plus à la recherche de John Franklin que l'on pense, c'est au salut des compagnons qui viennent de s'éloigner et que peut-être on ne reverra plus. Par un heureux incident, l'entrée de la baie de Batty est assez dégagée de glaces pour que l'on puisse y mouiller : on est là pour longtemps, l'hivernage est commencé, à trente milles du point où le canot a quitté le navire.
Persuadé que le capitaine Kennedy a pu arriver jusqu'au port Léopold, Bellot veut aller vers lui et le ramener h la goélette. Le 16 septembre, il descend à terre avec trois matelots résolus, accoutumés aux voyages de la baie d'Hudson ; le thermomètre marque 21 degrés au-dessous de zéro. Malgré cela, la neige est molle et rend la marche pénible ; pas d'abri pour dormir ; le soir on construit une maison de neige : on coupe les blocs, on les assemble, on en bâtit une hutte, qui met du moins les voyageurs hors du contact de l'air extérieur et du vent; à l'aide d'une lampe à esprit-de-vin on fait chauffer du thé ; les bas sont mouillés, on ne peut les sécher qu'en les appliquant sur sa poitrine. Le vent <lu Nord souffle en bourrasque, on est aveuglé par la neige, on maxctie ou plutôt on se traîne à travers ses tourbillons ; persister contre la voloaté des éléments, c'est s'exposer à une mort certaine sans espoir d'arriver au but ; après trois jours et trois nuits de
bataille contre une nature sans merci, on revient à la goélette à demi gelé et désespéré, en pensant au capitaine Kennedy et à ses compagnons. Pour des hommes qui venaient de lutter contre l'hiver même, le navire était un lieu de bien-être, et cependant, lorsque Ton dort, la respiration retombe en neige impalpable et les larmes gèlent au bord des paupières.
Bellot n'abandonne point son projet d'aller au secours du capitaine, mais il faut attendre que la glace, devenue épaisse et solide, offre un chemin résistant. Le 15 octobre seulement, on peiit se mettre en route avec les chiens et le trahieau ; le voyage fut dur. Bellot marchait en tête de la petite caravane ; il entraînait derrière lui les hommes que stimulait son courage. Le 21 octobre, tant de courage était récompensé. Bellot retrouvait Kennedy et ses matelots installés près des amas de provisions que l'Amirauté anglaise* avait fait déposer à Léopold, dans l'espoir que Franklin et ses gens en pourraient profiter. Le 25, Kennedy remontait à bord de sa goélette, où Bellot le ramenait triomphant,
La vie de l'hivernage est monotone. On envoie le plus souvent possible les hommes à terre pour chasser; le gibier est rare : çà et là quelques perdrix blanches, un renard qui vient rôder autour du navire, attiré par le fumet de la cuisine. Lorsque l'on parvient à tuer un ours blanc, il y a de la viande fraîche pour longtemps ; un de ceux que Ton a portés bas pesait seize cents livres. A force de soins, on arrive presque à se défendre contre le froid; mais l'ennemi réel, qui engendre le scorbut et les rhumatismes aigus, c'est l'humidité, et l'on a grand'peine à s*en garantir. La nuit est à peif près permanente : c'est à peine si un pâle crépuscule raj^pelle que le jour existe quelque part.
Tout est inhumain, c'est-à-dire contre l'homme, qui ne vit que par miracle dans ces régions horribles. Bellot lui-même, malgré l'énergie de son âme, subit l'influence de ce climat désespérant ;
je lis dans son journalj à la date du 41 décembre : « La tempête souffle avec rage au dehors et il semble parfois que le vent perce au travers de notre double enceinte de neige et de bois ; je ne sais si c'est la cause du malaise moral que j'éprouve, mais depuis deux ou trois jours, j'ai des accès d'une farouche misanthropie qui me fait tout voir en sombre. i> Cette disposition morbide ne dure pas ; Bellot se ressaisit et se retrouve ; il ne se plaint plus, au contraire, et quelques jours après il écrit ceci, qui donûe le frisson : « L'hiver est assez doux jusqu'à présent, et, lorsqu'il n'y a pas de vent, une température de 25 ou 30 degrés au-dessous de zéro n'est nullement désagréable. » Le 3 janvier i852 il dit : « Nous trouvons qu'il fait réellement très chaud avec 20 degrés au-dessous de glace. »
On résolut de faire une excursion — un voyage sur terre — de façon à s'assurer que nulle trace de sir John Franklin *et de ses équipages n'existait dans le rayon assez étendu que l'on comptait parcourir. On quitta la goélette le 3 mars et l'on n'y revint que le 31 mai. Pendant ces trois mois d'exploration, il n'y eut misère que l'on n'eût à supporter, obstacle que l'on n'eût à vaincre, péril qu'il ne fallût affronter. Les chiens tiraient le traîneau, les hommes balaient une barque; Bellot ne crut pas que ses aiguillettes d'officier le dispensaient de donner l'exemple : en tète de ses hommes, l'amarre passée autour des épaules, penché en avant par l'effort, il était comme le cheval de volée qui guide un attelage, et il était le plus ardent à faire glisser le canot sur la neige. Il se raidit contre la souffrance et ne laisse pas échapper ime plainte. La nuit on dort dans la maison de neige que l'on vient de construire, pressés les uns contre les autres, pour entretenir la chaleur, sous la même peau de buffle ; une tasse do thé est un régal de premier aloi; à peine de temps en temps peut-on tuer une perdrix blanche; on en est réduit à
Bellot marchait en tétc.
quelques pincées de pemmicam diluées dans la neige fondue*.
Cette ressource vint presque à manquer; le 40 mai, on nourrit les chiens avec de vieux gants, de vieilles chaussures, et les restes d'une peau de bison qui a servi de couverture; les hommes tiennent bon, mais ils parlent volontiers cuisine et se plaisent à détailler les plats qu'ils préfèrent. L'exploration touche à son terme; après avoir parcouru une partie de la terre du Prince de Galles, avoir découvert des rivages inconnus, on marche le plus rapidement possible vers le port Léopold, où sont les provisions abondantes; « il commence à être temps que nous arrivions, » écrit Bellot. La faim n'est pas le seul mal qui les tourmente : chez quelques-uns la faiblesse est grande, les repos sont plus fréquents, il y a du sang sur les gencives et des taches bleuâtres sur les jambes : c'est le scorbut. Bellot a raison, il est temps d'arriver.
Le 15 mai on entre enfin à Léopold et l'on s'y installe pour quelques jours, afin de se refaire et de réparer ses forces avant de retourner à la goélette. Là aussi le scorbut a envahi l'équipage, et, lorsque les compagnons se retrouvent, c'est à peine si les uns et les autres ont la force de se féliciter de leur réunion; heureusement il y a du bois à bord et le charpentier peut tailler des béquilles pour les impotents. Quel est le premier sentiment de Bellot en reprenant possession de sa cabine après tant de périls et tant de fatigues? Sur son journal il transcrit le Psaume 803 : < mon âme, bénissez Dieu, notre Seigneur! Que tout ce
1 Le pemmicam est une matière nutritive réduite au plus petit volume possible. Le pemmicam primitif, eu usage chez les chasseurs de la baie d'Hudson, est composé de viande de bison desséchée et pulvérisée ; celui qui sert aux matelots des expéditions arctiques est fabriqué en Angleterre avec du bœuf de première qualité, des raisins de Corinlhe et du sucre.
qui est en moi s'émeuve pour célébrer et bénir son saint nom ! »
I La température va s'adoucir et amener la fin des grandes misères. Sous l'influence d'un régime sévère le scorbut diminue; juin et juillet ont un peu de soleil, sinon de chaleur; des bruyères roses, des mousses percent la neige; des baleines apparaissent; les renards blancs prennent une teinte grisâtre; les grues, les canards, les eiders passent au-dessus du navire; sur les rivages on rencontre quelques coquilles. Bellot, comme tous les hommes qui savent beaucoup, ne s'aperçoit que de ce qu'il ignore : « Que de choses je préparerais, écrit-il; que d'études intéressantes j'entreprendrais si je devais recommencer une semblable campagne ! -^ La glace mollit, elle pourrit, disent les matelots. Le 26 juillet, on commence à la scier de façon à ouvrir un chenal par où la goélette pourra tracer sa route et trouver sa délivrance; le 6 août une bonne brise de nord-ouest pousse le navire hors de la baie où il a été prisonnier pendant onze mois. « Adieu, baie de Betty; merci de ton hospitalité! > Le 8 septembre on a reconnu la terre d'Uppemawick, et le 7 octobre 4852 on abordait en Ecosse; Bellot y apprit qu'il était lieutenant de vaisseau depuis sept mois.
L'impression que la conduite de Bellot avait faite sur ses compagnons d'exploration était telle, que le capitaine Kennedy demanda à servir sous ses ordres dans une nouvelle expédition sur le brick à vaj^eurV Isabelle que lady Franklin équipait. Bellot refusa, mais rien n'avait découragé sa vaillance, car il sollicita l'autorisation de s'embarquer de nouveau pour les mers polaires, et, le 40 mai 4853, il était à Woolwich à bord du Phénix^ qui allait se diriger vers la terre de Comwalis à la recherche de l'introuvable Franklin. Le Phénix devait s'élever plus au nord que le Prince-Albert ; Bellot était plein d'enthousiasme et d'espoir
lorsqu'il partit pour l'expédition dont il ne devait pas revenir.
Dans un voyage sur la glace, entrepris pour porter des dépêches à sir Edouard Belcher, qu'on supposait être dans le canal Wellington, Bellot et ses compagnons furent surpris par un ouragan d'une extrême violence. Le glaçon sur lequel il était avec deux matelots fut brusquement séparé de terre et emporté au large, glaçon énorme, semblable à une petite île. Lèvent était au sud-est et il neigeait. La situation était périlleuse, mais non désespérée. Le i8 août 1853, vers six heures et demie du matin, Bellot dit : « Je vais faire le tour du glaçon pour reconnaître comment flottent les glaces. » Au bout de quelques minutes, le matelot Johnson se mit à sa recherche, il l'appela, nul ne répondit; il arriva près d'une large crevasse, sur les bords de laquelle le bâton que poitait Bellot était tombé. Poussé, enlevé par le vent, le malheureux fut précipité à la mer et y disparut pour toujours, emporté sous la glace par le courant. Comme un bon marin qu'il était, il a trouvé sa sépulture dans « les eaux profondes ».
Plus que tout autre il a eu la persistance du dévouement, la vertu du sacrifice; son action d'éclat n'a pas été d'un moment, elle a duré pendant des années sans qu'une défaillance apparente l'ait affaiblie. Il portait si haut l'honneur de sa nationalité et de son uniforme, que rien ne pouvait attiédir son courage. Lorsque, au mois de mai i852, il remonte à bord du Prince-Albert après sa longue exploration de trois mois, il écrit : < J'avais un dur apprentissage à faire, et tous ici, excepté moi, avaient des fatigues de pareils voyages une expérience qui m'était complètement étrangère. Que de tourments au moral, d'ailleurs, n'avais-je point, qui se joignaient aux difficultés matérielles ! Mais j'ai refermé en moi-même ces luttes d'un moment et personne ne peut dbe qu'un officier français a fléchi là où d'autres ne fàiblis-
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saient pas. » Tout rhomme est là, dévoilant le secret de son héroïsme. Les Anglais lui ont rendu justice; un de leurs savants les plus illustres a écrit, en parlant de lui : « J'ai rarement vu son égal; jamais son supérieur, :^
Le général Charles-Georges Gordon, que l'Angleterre a envoyé et abandonné à Khartoum, où il fut massacré, a prononcé cette parole mémorable : « Un soldat ne peut jamais faire plus que son devoir. » Cela est strictement vrai; mais, quand il a fait tout son devoir, c'est-à-dire qu'il s'est sacrifié sans mesure, ne ménageant point sa vie et l'offrant de bon cœur pour le salut et pour l'honneur de son pays, n'a-t-il pas droit à des éloges et ne mérite-t-il pas que l'on s'occupe de lui? Combien sont morts héroïquement sans que l'on ait jamais su leur nom, englobés dans la gloire anonyme qui enveloppe une armée ?
Il est humble, notre petit soldat, le pousse-cailloux qui s'en va sur les routes aussi loin que le mène la politique, qu'il ne comprend guère; il sait seulement qu'il marche là où l'appelle son devoir, le devoir qui lui prend sa jeunesse, qui lui ravira peutêtre « la douce lumière des cieux », comme disaient les Grecs, et à la voix duquel il obéit toujours; il est naïf, il flûne, au long des
trottoirs, ballant des bras, la bouche entr'ouverte, s'extasiant à tout ce qu'il voit, acceptant les sornettes qu'on lui raconte, croyant aux revenants qu'il redoute et affrontant l'ennemi qui ne lui fait pas peur; il est résigné, lorsqu'il tombe sur le champ de bataille : il attend qu'on vienne le relever pour le transporter aux ambulances; si Ton tarde, ce qui arrive trop souvent, il appuie \ sa tête sur sonbras, il pense au t pays » qu'il ne reverra plus, il fait sa prière et rend son âme à Dieu; c'est sur lui que reposent les destinées de la France; il n'en est pas plus fier, car il ne s'en doute pas : il a été au grand Caire, il a été à Moscou, il est au Tonkin, il est à Madagascar; quand il n'a pas pu vaincre, parce que le nombre l'écrasait, il a su mourir et souvent l'on a été étonné que tant de courage, que tant de sacrifices n'aient point sauvé la patrie.
Jamais je n'ai vu passer un régiment sans être ému; car je sais que datons les hommes qui le composent, il n'en est pas un qui, selon l'expression de Georges Gordon, ne soit prêt à faire plus que son devoir. Qui ne se rappelle le cri de Lamennais dans les Paroles d'un croyant : « Jeune soldat, où vas-tu? — Je vais combattre pour que tous aient au ciel un Dieu et une patrie sur la terre. — Que tes armes soient bénies, sept fois bénies, jeune soldat \ j>
Lorsque l'on veut raconter un acte d'héroïsme militaire emprunté à notre histoire contemporaine, la masse des documents est telle, que l'on reste indécis : on craint d'être injuste et de négliger des hauts faits dont il ne serait que loyal de parler. Pendant plus de vingt ans l'Algérie a été le théâtre d'actions qui n'ont rien à envier aux grands exemples que l'antiquité nous a légués. Les Horatius Goclès, les Manlius Torquatus, lesRégulus, n'ont point été rares dans notre armée d'occupation, qui avait à lutter, dans un pays inconnu, contre un climat redoutable et
d'insaisissables adversaires. Là, plus que partout ailleurs, on combattit pour la civilisation et pour les droits de Thumanité.
Ce fut le gouvernement de la Restauration qui porta la guerre sur les côtes de Barbarie, la bien nommée, et qui voulut détruire, une fois pour toutes, ce nid de pirates, où les chrétiens enlevés en mer étaient encore réduits en esclavage. La monarchie de Juillet hérita de la conquête et de toutes les difficultés qu'elle entraînait après elle, difficultés singulièrement accrues par l'igno-* rance de la topographie du pays, par l'ignorance de la langue, par l'ignorance des mœurs, par l'ignorance des intérêts, des aptitudes de race qui divisaient les Turcs, les Coulouglis, les Arabes, les Kabyles, les diverses tribus entre elles, et dont on ne sut point profiter. On entassa erreurs sur erreurs, et il fallut toute l'énergie du soldat français pour réparer les fautes administratives qui semblaient prendre à tâche de fomenter des conflits et de faire renaître incessamment la guerre. Le général Bugeaud, qui devait être maréchal de France et duc d'Isly, fut le premier des gouverneurs généraux qui, à force de sagesse et d'intelligence, parvint à jeter les fondements d'un avenir sérieux pour notre colonie.
La guerre était décevante ; les résultats obtenus sur un peuple nomade n'étaient jamais en rapport avec les sacrifices ; la victoire du jour n'assurait point la paix du lendemain; l'alerte était continuelle, car le vaincu se transformait en coupeur de routes et le brigandage succédait aux défaites. Haine du Sémite contre l'Aryen, du musulman contre le chrétien, du tributaire contre le dominateur, tout aurait concouru à éterniser un état d'hostilités plein de périls, si le nombre numériquement inférieur de nos soldats n'avait été compensé par notre science militaire. Parfois une poignée d'hommes abandonnée loin de tout secours, ne pou-
vant recevoir aucun renfort, a résisté victorieusement à des nuées d'ennemis.
Au commencement de Tannée 1840, la dernière compagnie du premier bataillon d'infanterie d'Afrique, composée de cent vingttrois hommes et commandée par le capitaine Lelièvre, occupait la Kasbah de la petite ville de Mazagran; la Kasbah était un fortin à demi ruiné, armé d'une pièce de quatre et n'ayant pour approvisionnement de guerre que quarante mille cartouches et un baril de poudre. Le 2 février, la place, c'est-à-dire la bicoque, fat investie par un lieutenant d'Abd-el-Kader qui se nommait Mustapha-ben-Tami, et qui marchait à la tête des contingents de quatre-vingt-deux tribus, formant un effectif d'environ quatorze mille cavaliers, appuyés d'un bataillon d'infanterie et de deux canons.
La situation était des plus graves, car, en présence de cette masse d'assaillants, la petite garnison de Mazagran, qui savait qu'elle n'avait d'aide à attendre de personne, n'avait d'espoir que dans son courage. Les Arabes étaient assez nombreux pour pouvoir se relayer : aussi l'attaque ne cessait ni le jour ni la nuit.
Du 2 au 6 février l'assaut fut permanent et la défense ne faiblit pas. On ménageait les munitions, on laissait l'ennemi arriver jusqu'à la muraille, on l'en chassait à coups de baïonnettes, et on réservait le baril de poudre afin d'y mettre le feu si Mustaphaben-Tami s'emparait de la place. Le capitaine Lelièvre disait : € Mes enfants, il iaut mourir ici ! » On lui répondait : « Eh bien, capitaine, on y mourra !» Le 6 un dernier assaut, furieux et désespéré, fut livré qui dura jusqu'au soir. Les Arabes comptèrent leurs morts ; près d'un millier s'en étaient allés frapper à la porte du paradis de Mahomet; pendant la nuit ils décampèrent, et, lorsque le soleil se leva sur la matinée du 7 février, la plaine
était déserte. Comme en France on excelle à plaisanter de tout, on ne manqua pas de dire : « Il parait que le capitaine Lelièvre était un fameux lapin. ^
Au mois de septembre 1843, il se produisit un fait isolé, un acte de dévouement individuel qui fit grand bruit dans le temps et doit être rappelé aujourd'hui, car Thomme dont il honore le souvenir fut inspiré par le sentiment du devoir et Tamour de son pays.
Un escadron du 2* régiment des chasseurs d'Afrique était engagé, dans de déplorables conditions d'infériorité, contre les cavaliers d'Abd-el-Kader; il était commandé par le capitaine de Cotte, qui plus tard fut général de division. Aux côtés du capitaine, et prêt à « sonner » ses ordres, chevauchait le trompette Escoffier. Les chasseurs d'Afrique, surmenés par le combat, environnés et menacés par un ennemi nombreux et bien monté, semblaient hésiter, les rangs se désunissaient ; en les voyant. Napoléon I" aurait dit : € Il y a là du désordre. » Le capitaine de Cotte, à force d'énergie, maintenait ses hommes en bonne attitude, lorsqu'une balle fracassa la cuisse hors montoir de son cheval et le renversa sur lui. Escoffier se précipita pour le dégager et pour le relever. Puis il dit : c Capitaine, prenez mon cheval, j^ M. de Cotte répondit : « Si je prends ton cheval, tu es perdu, tu vas être fait prisonnier. > En ces instants de grand péril, la réflexion va vite et il suffit d'une seconde pour éclairer toutes îes conséquences d'un fait. Escoffier aperçut l'avenir, il se vit captif, maltraité, humilié, battu, loin de son pays, sans nouvelles des siens, misérable et désespéré. Jetant les yeux sur la plaine, il reconnut que les pelotons des chasseurs d'Afrique commençaient à se déformer et allaient se débander. Il dit : « Dépêchez-vous, capitaine, prenez mon cheval, vous pourrez rassembler l'escadron; moi, je ne le pourrais pas. :» M. de Cotte sauta en selle et rallia
ses cavaliers : deux minutes après Escoffier était prisonnier, mais Tescadron était sauvé *•
Escoffier, rendu plus tard à la liberté et nommé gardien surveillant au jardin des Tuileries, put jouir du bénéfice de sa belle action ; il n'en fut point de même du sergent Blandan, qui périt en faisant son devoir et en léguant un admirable exemple de dévouement et de courage à l'armée tout entière. 11 était né le 9 février 1819 à Lyon, où il avait fait l'apprentissage du métier d'imprimeur sur étoffes. La vie sédentaire et un peu étouffée des grandes villes de fabrique ne lui convenait sans doute pas ; il rêvait l'existence sous les plis du drapeau, la fusillade, les aven* tures au bruit des musiques militaires, et, dès sa dix-huitième année, le 24 février 1837, il s'engageait dans le 8* de ligne. La monotonie de la garnison ne lui plaisait pas et il obtint, en 1838, d'être incorporé dans le 26* régiment d'infanterie qui tenait la campagne dans la province d'Oran.
C'était un petit homme dont le visage, éclairé par des yeux gris clair pétillants de vivacité, ne manquait ni de grâce, ni de distinction. Il était de bonne conduite et de service ponctuel ; aussi fut-il nommé caporal au mois d'août 1839 et sergent le l*' janvier 1842. Belles étrennes, dont le pauvre garçon ne devait pas longtemps profiter. Le 26* de ligne opérait aux environs d'Oran, mais on en avait détaché deux compagnies, qui avaient été envoyées à Boufarik, dans la province d'Alger; Jean-Pierre- Hippolyte Blandan en faisait partie. Malgré les villes dont nous
1. Extrait de Tordre du jour du général Bugeaud : < Le roi, informé de cette conduite héroïque, n*a point attendu qu*Escoffier fût rendu à la liberté : il Ta nommé membre de la Légion d'honneur par ordonnance du 12 novembre. Cette récompense, qui calmera chez Escoffier les douleurs de la captivité, toute Tannée y prendra part; elle y verra une nouvelle et éclatante preuve que le gouvernement ne laisse jamais dans Toubli les belles actions. » — 25 novembre 1843.
Une balle fracassa la cuisse de son cheval.
étions les maîtres, malgré les postes avancés que nous occupions, la plaine de la Mitidja n'était point sûre : on ne pouvait s'y aventurer qu'en nombre, sous peine d'être enlevé par les Arabes maraudeurs qui s'y embusquaient et y faisaient leurs coups de main.
Sous prétexte de guerre aux infidèles, on détroussait les voyageurs, on attaquait nos soldats isolés et leurs têtes servaient de trophées. Dans les petites villes, comme Douera, Boufarik, Blidah, on était toujours sur le qui-vive, prêta repousser les incursions des cavaliers que l'on appelait Ben-Salem, du nom d'Achmetben-Taïeb-ben-Salem, leur khalifa, et les brigandages des Iladjoutes, tribu belliqueuse et hautaine, que j'ai vue, en 1845, obéir à un jeune capitaine qui devait être plus tard legénéialBourbaki. Un camp français, nommé le camp d'Erlon, établi auprès de Boufarik, surveillait la plaine, mais ne la protégeait pas.
Entre Boufarik et Blidah les communications officielles étaient fréquentes ; une fois ou deux fois par semaine, la correspondance, c'est-à-dire les ordres de service, les rapports, les lettres particulières, était expédiée à Blidah. La poste, comme l'on disait en termes familiers, était confiée à un brigadier de chasseurs d'Afrique, accompagné de deux cavaliers et escorté d'un peloton de fantassins commandés par un sergent. Le petit détachement, éclairé par les cavaliers, marchant en bon ordre, le fusil chargé, la giberne pleine de cartouches, se rendait d'abord à une redoute munie d'un blockhaus, armée d'une pièce d'artillerie, appelée Mered, qui servait de lieu d'étape et où l'on pouvait, au besoin, prendre du renfort.
Le il avril 1842, la correspondance fut remise au brigadier Villars, vieux soldat qui, depuis quinze ans, vivait sous les drapeaux ; ses deux cavaliers réglementaires, appartenant, comme lui, au 4* régiment de chasseurs d'Afrique, se nommaient Lemercier et Ducasse. Le peloton d'escorte, composé de seize hommes du
26* de ligne, était sous les ordres du sergent Blandan; un chirurgien sous-aide, M. Ducros, qui rentrait à Blidah après un congé, s'était, par prudence, joint à ce groupe de soldats. Donc trois cavaliers, dix-sept fantassins, un aide-major, formant un effectif de vingt et un combattants, se lançaient dans la Mitidja, au hasard des périls, mais l'œil ouvert et le cœur vaillant.
A l'aide d'un télescope, le sous-officier observateur du camp d'Erlon avait examiné la plaine, n'y avait remarqué rien d'anormal, et, selon la formule, avait déclaré: « Route libre. > Aune heure de l'après-midi, le détachement quitta Boufarik et se mit en chemin, se dirigeant vers Mered. En tête, à une centaine de mètres environ, marchait le brigadier Villars, suivi de ses deux cavaliers : il étudiait le terrain, prêt à donner l'alarme en cas de danger. Les fantassins, rieurs, bavards, insouciants comme on l'est au temps de la jeunesse, marchaient au pas d'étape et ne s'épargnaient pas les gi'osses plaisanteries qui les mettaient en gaieté.
Depuis une heure on allait ainsi sous le soleil : on apercevait, à deux kilomètres, la basse muraille de la redoute de Mered, lorsque Villars s'arrêta tout à coup. Il était arrivé à un point de la plaine qui lui permettait de découvrir le ravin d'El-Mechdoufa, dans le lit encaissé et desséché duquel il aperçut trois cents Arabes à pied, tenant leurs chevaux en bride pour se mieux dissimuler. C'était une embuscade et l'on venait d'y tomber. Villars fit volteface ; à fond de train, il arriva près de Blandan et en deux mots lui expliqua la situation. Blandan lui dit: « Vos chevaux sont bons, sauvez-vous ! j> Villars répondit : « Sergent, quand il y a du danger, ça se partage : nous restons. » Ses cavaliers et lui mirent le sabre au clair. Rapidement Blandan fit former le carré à ses hommes et attendit.
Le groupe des Arabes Ben-Salem et Hadjoutes était monté h,
cheval, sortait du ravin et s'avançait au pas vers le détachement immobile et massé qui faisait à peino une tache dans la plaine immense. Un cavalier, vêtu du burnous rouge des réguliers d'Abd-el-Kader, se détacha, prit le galop, et, s'arrêtant devant Blandanqui était en avant de ses soldats, il dit dans un français à peu près compréhensible : <c Rends-loi, te sera pas fait mal. t> Blandan épaula et fit feu. L'Arabe roula mort du haut de sa selle. On prétend qu'avant de lâcher son coup de fusil, Blandan aurait répondu : « La poste meurt et ne se rend pas ! s> Du moins on me l'a raconté à Boufarik il y a plus de quarante ans; on en souriait et l'on avait tort. Si ce bon petit soldat s'est approprié, en la modifiant, une parole historique, il a prouvé qu'il ne la prononçait pas en vain, car lui aussi il a marqué sa place dans l'histoire, et la gardera.
La mort de leur messager causa aux Arabes une sorte de stupeur,carilsnepouvaients'imaginerqu'unetroupedevingthommes, en rase campagne, sans abri, sans un monticule, sans un pli de terrain pour se couvrir, auraient l'audace de résister à une bande de trois cents cavaliers bien armés. Ils arrivèrent, poussant des cris, disposés en demi-cercle, pour entourer ceux qui allaient mourir et les tusiller de près. Blandan avait dit à ses hommes : € Il s'agit de prouver à ces gens-là que nous ne savons pas nous rendre; surtout ne nous pressons pas, visez juste et jurons que pas un de nous ne lâchera pied. » D'une seule voix les soldats, dont plusieurs étaient de jeunes recrues, avaient répondu : c Oui, sergent !» A la première décharge des Arabes, sept Français tombèrent, dont deus morts. Blandan dit : « Serrez les rangs ! » Jamais partie plus inégale ne lut jouée sur l'échiquier de l'héroïsme.
A cette époque, les armes à tir rapide, et à plus forte raison les armes à répétition, étaient inconnues : il fallait déchirer la cartouche avec les dents, l'enfoncer à coups de baguette dans le ca-
a'i LA VEHTU EN FRANCE.
non du fusil, amorcer le bassinet*. Tout cela exigeait bien du temps et rendait le péril plus implacable. Ils tiraient dans le tas, comme Ton dit, avec sang-froid ; leurs balles ne se perdaient pas et plus d'un cheval sans cavalier galopait dans la plaine. Le brigadier Vïllars était blessé; Ducasse, un de ses cavaliers, était mort; le chirurgien Ducros avait le bras fracassé; Blandan,frappédedeuxballes à la cuisse et à la poitrine, restait debout, épuisé par la perle de son sang, mais impassible, faisant feu, répétant : « Serrez les rangs et visez juste ! » Une troisième balle pénétra dans les entrailles et l'abattit. Combien en restait-il de ces héros qui n'avaient pas été atteints? Cinq seulement. Leurs cartouches diminuaient, ils se penchaient sur les morts, vidaient les gibernes et ne se ralentissaient pas. Autour d'eux les Arabes tourbillonnaient, se tenant encore à distance et n'osaient se précipiter contre les survivants, que leur masse seule aurait étouffés.
Parfois, à travers la fusillade et la fumée, on regardait du côté de Mered et de Boufarik : « Sœur Anne ! sœur Anne ! ne vois-tu j'ien venir? > Tout à coup, de ces deux points opposés d'où Ton attendait du secours, on aperçut deux trombes de poussière qui semblaient voler vers le lieu du combat. De Mered, le lieutenant du génie de Jouslard accourait à la tête d'une trentaine d'hommes; de Boufarik, le lieutenant-colonel Morris, précédé par le sous-lieutenant de Breteuil, amenait à bride abattue un escadron de chasseurs d'Afrique. On avait entendu la crépitation des coups de lusil au moment où l'on conduisait les chevaux à l'abreuvoir: sans prendre le temps de les seller, à poil, on accourait. Les Arabes, malgré leur nombre, n'attendirent point le choc et s'enfuirent. Quelques-uns furent rejoints et sabrés.
1 . La transformation du fusil à silex en 'fusil à percussion date du mois de juil« (et 1842 dans Tarmée française.
Blandan restait debout.
Une prolonge d'ambulance s'était mise en marche, accompagnée des habitants de Boufarik. Dans l'espace resserré du combat, le spectacle était lamentable : sur les vingt et un hommes qui avaient fait face à l'ennemi, six étaient morts, dix étaient blessés, cinq miraculeusement protégés avaient échappé aux balles. Les Arabes n'emportaient aucun trophée : pas une tête, pas une arme, pas unebuffleterie; la lutte avait duré plus d'une demi-heure, rien n'avait ébranlé la vaillance de nos soldats. Les blessés furent conduits au camp d'Erlon. Le lendemain, 12 avril, Blandaa mouiiit. Au lieutenant-colonel qui venait le féliciter, il dit : ce La correspondance est sauvée, n'est-ce pas? — Oui, mon brave. — Alors tout est bien. >
Trois ordres du jour successifs du gouverneur général de l'Algérie, en date du 14, du 17 avril, du 6 juillet 1842, signalèrent ix l'admiration de l'armée et de la France entière la conduite di^ sergent Blandan et du détachement qu'il commandait. Georges Gordon eût été content de lui et aurait peut-être estimé qu'il avait fait plus que son devoir. A l'heure où j'écris ces lignes, on vient d'élever, sur une des places de Boufarik, un monument commémoratif au sergent Blandan; ce n'est qu^ justice.