LA VEILLÉE FUNÈBRE
Dans le département du Rhône, sur un des plateaux les plus élevés de la montagne d'Auguel, au pied de laquelle coule la rivière de Vauxonne qui se jette dans la Saône, le petit village de Saint-Étienne-la-Varenne étale ses maisons que souvent la neige recouvre en hiver. Le pays est âpre et pauvre, quoiqu'il produise un petit vin clairet qui a bonne renommée. Le paysan travaille la terre et ne parvient pas toujours à lui arracher sa subsistance. C'est là qu'en 1802 naquit Madeleine' Saulnier, dont Tenfance fut maladive et qui devait, pendant sa vie entière, porter le poids d'une infirmité douloureuse. Chétive et grêle, empêchée par sa faiblesse même de prendre part aux jeux de son âge, elle semble n'avoir eu d'autre joie que de faire le bien et de se sacrifier aux autres. La charité fut innée en elle; nul ne la lui enseigna; elle l'exerça spontanément, comme pour obéir à un des instincts de sa nature.
On vivait péniblement dans la chaumière paternelle ; Madeleine n'avait pas dix ans qu'on remarqua qu'elle quittait la table au
milieu du repas, emportant sa nourriture sous prétexte qu'elle préférait manger en plein air. On la suivit sans qu'elle s'en aperçût. Elle allait donner à des indigents du voisinage la meilleure part de son dîner. On la gronda, on lui arracha la promesse de ne point recommencer; dès le lendemain, mais avec plus de précautions, elle recommença. Aux nouvelles observations qui lui furent adressées, elle répondit qu'elle avait prié Dieu et qu'elle croyait bien qu'il n'était point défendu de secourir les malheureux. Son père, un pauvre manouvrier, qui avait peine à gagner sa vie, disait : « Cette petite est si bête, qu'elle en est quasi malade. y> Non, brave homme, ta fille n'est point bête; sa maladie, c'est la bcnté, et les grandes âmes auraient horreur d'en guérir.
Cetle enfant, qui aimait naturellement les déshérités de la vie, devint une femme passionnée pour les œuvres de commisération. Dans le haut de la commune de Saint-Étienne-la-Varenne, à deux kilomètres de la maisonnette de Madeleine, vivait un vieil aveugle nommé Nesme, qui pour toute famille n'avait qu'une fille idiote, sujette à des accès de violence et n'ayant aucun souci d'ellemême. Madeleine adopta ces infortunés et, malgré sa jeunesse, fit envers eux acte de maternité; pendant quinze ans, elle ne passa pas un jour sans les aller voir, pour les soigner et leur porter les aumônes qu'elle savait recueillir pour eux.
En 1840, le Rhône et la Saône débordés ravagèrent le pays; la contrée située au bas de la montagne d'Auguel ne fut point épargnée. La Vauxonne et le Sancillon, refoulés par la Saône, étaient sortis de leur lit et noyaient la plaine. Le hameau de la Grange- Mâcon, situé à plusieurs kilomètres de Saint-Étienne-la-Varenne, était envahi par les eaux; tout autour ce n'était qu'un marécage coupé de fondrières; les sentiers avaient disparu, on n'apercevait plus les fossés, dont la profondeur était un danger pour les piétons. C'est là qu'habitait la femme Liottard, indigente, malade
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depuis plusieurs mois, souffrant de trois plaies profondes qui la clouaient sur son grabat et ne lui permettaient plus d'aller mendier son pain; dans son isolement, elle ne recevait d'autres consolations, d'autres visites que celles de Madeleine,
Rien n'arrêta celle-ci, ni l'eau qui couvrait la campagne, ni le péril d'une route qui ressemblait à un lac. Elle partit pour aller donner des secours à la malheureuse. C'était le 3 novembre; il faisait froid, la pluie tombait, les rafales de vent ridaient la surface des champs inondés. Courageusement, dans l'eau jusqu'aux genoux, elle marcha; un torrent débordé coupait le chemin; Madeleine n'hésita pas : elle y entra jusqu'aux épaules, au risque d'être emportée par les eaux furieuses. Lorsqu'elle revint à son village, on lui fit des reproches; elle se contenta de répondre : € Je n'y ai pas été hier, je ne pouvais pas manquer d'y aller aujourd'hui, i
On pourrait raconter d'elle plus d'un trait analogue dénotant un amour de la vertu et une énergie pour le bien que sa faiblesse n'aurait point laissé soupçonner; mais ce serait se répéter inutilement ; qu'il me suffise de dire que son corps débile renfermait un courage égal à sa bonté, et qu'elle en a donné des preuves en des circonstances qui ne doivent point être oubliées.
Dans la campagne, loin de toute habitation, une masure en ruines avait été abandonnée à la femme Moncel, qu'une sorte de maladie cutanée, pareille à la lèpre, rendait un objet d'horreur pour tout le monde. Là, dans une chaumière humide, à peine couverte d'un toit en chaume, sur un amoncellement de feuilles sèches, la malheureuse, comme Job autrefois, achevait de mourir, sans désespérer de Dieu et se confiant en lui. Une seule personne la visitait et la réconfortait : est-il besoin de dire que c'était Madeleine, que nul spectacle, si pénible qu'il ftlt, ne pouvait faire hédler quand il s'agissait d'être utile à son prochain? On était en
hiver, la neige couvrait le sol, nul Iruil dans la campagne que les sifflements du vent à travers les arbres dépouillés. Épuisée par le mal, la pauvre femme s'en allait vers un monde meilleur. Madeleine était auprès d'elle; malgré la nuit, malgré la distance, malgré la route impraticable, elle était venue et s'empressait autour de la moribonde, dont la connaissance s'affaiblissait de minute en minute.
Une de ces chandelles en cire jaune, que l'on appelle oribuSy éclairait à peine en grésillant les murs de la chambrette délabrée. Dans ce qui jadis avait été un âtre, un fagot de bois vert essayait de brûler, n'y parvenait pas et ne donnait guère que de la fumée; lacrymoso non sine fumOy a écrit Horace dans son voyage à Brindcs. La porte, que nulle serrure ne fermait, qui n'avait pas môme un loquet pour la clore, était assujettie par une grosse pierre placée à l'intérieur. Le vent l'ébranlait et enlevait les tiges de paille de la toiture. Agenouillée devant le grabat, la main entourée de son chapelet, Madeleine récitait les prières suprêmes; d'un cœur ému elle disait : « Prenez pitié de cette ftme. Seigneur; oubliez les erreurs et les péchés de sa jeunesse; dans votre miséricorde infinie, souvenez-vous d'elle au sein de votre gloire! i>
Elle s'absorbait dans son oraison, levant parfois les yeux vers l'agonisante, dont le râle sonnait lugubrement. La nuit était lente, le clocher d'un village éloigné avait frappé le coup d'une heure du matin, lorsque Madeleine entendit un bruit singulier : il lui semblait que l'on grattait à la porte; elle se leva, regarda parles ais disjoints, et, à la clarté de la lune brillant dans le ciel glacial, elle aperçut un loup qui levait la tête et dressait les oreilles, le museau en l'air, aspirant les émanations qui l'avaient attiré. Le cœur de Madeleine battit haut ; elle eut peur, et, s'appuyant de toutes ses forces contre la porte, elle la maintint
Madeleine récilaK les prières suprômefl.