SCÈNE IL
Les maris sont partout les mêmes. Le pays n'y fait rien... En France , en Angleterre , ainsi qu'au Malabar , ce sont toujours des... des maris, et puisque me voilà de nouveau enchaînée auprès du mien , puisqu'il faut absolument que je fasse bon ménage , je n'ai plus qu'un moyen pour vivre avec lui , c'est de le faire mourir de chagrin. Hein ! qui vient là ?.. Quelle est cette grotesque figure ? C'est , sans, doute, quelque marabou du pays.
^ SCENE m.
Mme DUPRÉ , BRULL-PHA-GOS.
BRUU.-PHA-GOS.
Le seigneur Dupré est- il chez lui?
M'"' DUPRÉ
Non, Monsieur, il vient de sortir.
BRULL-PHA-60S.
Ah ! ah! moi qui venais lui parler pour affaire importante. (regardant madame Dupré.') Serait-ce là une de ses esclaves ?
C'est tout comme ; je suis sa femme. '
BRULL-PHA-GOS.
Eh! mais , je ne le croyais pas marié.
( lo )
Plût au ciel ! ■ .. Je suit venue le retrouver.
BRULL-PHA.-COS , la regardant.
Ah! ah ! vous êtes sa femme ; et vous habitez désormais ce pays : c'est fort heureux . . . pour nous. M™' DUPRÉ, serhement.
El pourquoi?
BRULL-PHA-GOS.
Pourquoi ? Parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver.... non pas que je le désire , ce cher Dupré, mais enfin, j'espère, en cas d'événement, que vous vous adresserez à moi.
MHiejjupftÉ.
Qui êtes-rous donc ?
BRULL-PHA-GOS,
Ali, lîruU-Pba-Gos , courtier de commerce, commis feûtier , employé aux bûchers du Malabar.
M""= DUPRÉ
Quelle est cette place-là ?
BRULL-PHA-GOS.
C'en est une, fort bonne dans ce pays, quand on a une certaine clientellc, et je puis me flatter d'être un des plus occupés. A propos de cela, oserais- je vous offrir des billets pour la cérémonie d'aujourd'hui .? Elle sera superbe ! . . . Il y aura longtemps, je m'en vante, qu'on n'aura vu un spectacle aussi magnifique,
M""^ DUPRÉ
Qu'est-ce donc ?
BRULL-PHA-GOS,
Comment! vous n'en avez pas entendu parler?
M'"= DUPRÉ
Eh ! mon dieu non ; j'arrive.
BRULL-PHA-GOS.
Vous ne pouviez pas mieux tomber : c'est la veuve do vieil Amrou , la jeune Zéïla , qui doit se brûler. M""" DUPRÉ.
Comment, se brûler! et pour quelle raison ?
BRULL-PHA-'GOS.
Je vous l'ai dit ; parce que son mari est mort.
M'" DIJPRÉ.
Elle l'aimait donc bien!
BRULL-PHA-GOS.
Elle ne pouvait pas le souffrir ; mais c'est égal 1 c'est l'usage du pays . . Dès qu'un homme marié vient à mourir , il n'y a pas de milieu , il faut que sa femme soit brûlée vive!
M""= DUPRÉ
Mais voilà une coutume qui n'a pas le sens commun I
BRULL-PHA-GOS.
Je ne dis pas non , mais elle est Irès-productive , pour nous autres courtiers. Ecoutez-donc , il faut que tout le monde vive . . . Aujourd'hui , par exemple , c'est une fort belle affaire... Ce n'est pas que nous n'ayons des frais... Douze voies de bois de sandal , six fagots d'aloës..- Ce qui est énorme.
Vaudeville de Voltaire chez Ninon.
Quelquefois pourtant , j'en convien , La famille nous en tient compte ; Aussi mes affaires vont bien , Et ma fortune sera prompte.
Mme DUPRÉ , à part.
Je n'en reviens pas , c'est affreux !
( à Brull-Pha-Gog )
Au moins, dites-moi, je vous prie , Peut-on se faire , dans ces lieux , Assurer contre l'incendie.
BRULL-PHA-GOS.
Il n'y a pas encore de compagnie d'assurance.
M™* DUPRÉ
Mais, Monsieur, lorsquç les gens ne sont pas du pays, leurs femmes sont-elles obligées ?• •
BRULL-PHA-GOS,
Non, certainement. A. moins que les maris ne se soient fait naturaliser, auquel cas , il est juste qu'ils jouissent des prérogatives et des avantages...
M"* DUPRÉ
Ah ! mon dieu !
(12) BBULL-PHA-GOS.
Qu'avez-vousdonc? ■'■
M""- DUPRÉ
Bien... Vous appelez cela un avantage?
BRULL-PHA-GOS.
C'en est un réel.
Air du Ménage de garçon.
Chez nous , souvent glacé par l'âge, Maint vieil époux a le malheur De ne trouver dans son ménage Qu'indifférence et que froideur !
Mais un espoir calme «on âme Et , tôt ou tard , chaque mari Est toujours certain que sa femme Finira par brûler pour lui.
Allons , je reviendrai voir ce cher Dupré ... Ah ! il est marié ... {A pari , en sortant. ) Encore une pratique de P'us... (^ Il sort.)