SCÈNE IV
LAURE, HENRf.
LAURE, d*an ton bref .
Voulez-vous du café?
HENRI
V^olontîers, ma cousine.
LAURE y lui donnant une tasse.
Est-ce que c'est vrai, toutes ces histoires que vous avez mises dans vos li\Tos?
HENRI
J^ai même eu beaucoup d'histoires que je n'y ai pas mises.
LAURË.
Des histoires de femmes? Des histoires (le sauvages?.. Quoi?
HENRI
Des histoires de sauvages, ma cousine!
LAURE, s'asseyant.
Est-ce que vraiment vous avez, pendant deux ou trois ans, campé en plein désert, sous la tonte?
HENRI
Parfaitement.
LÂURE.
Et à quoi pouviez-vous penser, seul dans votre tente, la nuit, au milieu de ces grands espaces perdus?
HENRI
Mais souvent à vous, ma cousine!
LAURE
Bah!.. Pour me maudire, alors?
»0 LE VOYAOBUR
HENRI
Tout au contraire... pour vous bénir!
LAURE
Je n'en crois rien... Gomment cela?
HENRI y d*an aoeent trèg simple, naturel et conirainca.
Mais sans doute,., pour vous bénir du fond du cœur d'avoir été plus sage que moi,., d'avoir su comprendre combien notre union eût été réellement déplorable!.. Ah!
si vous saviez, ma chère cousine, combien de fois, à mesure que j'ai repris mon sangfroid, je me suis félicité de ne pas vous avoir épousée !
LÀURE.
Mais, enfin, mon ami, pesez vos expressions, je vous prie I
HENRI, TÎTement.
. . . Parce que vous auriez été parfaitement malheureuse avec moi... de même que, de mon côté, je n'aurais pas été très heureux avec vous,., car nous n'avions aucun goût commun... Je n'étais pas du tout l'espèce de mari qui convenait à une mondaine élégante, vivante et charmante comme vous... Sans haïr le monde, je le regardais comme une simple distraction... J'étais surtout un homme d'intérieur, un homme de foyer,., je m'étais voué à des études sérieuses qui ne vous intéressaient nullement. . .
LAURE
Mais, pardon!
HENRI
Pas dû tout... elles vous semblaient môme ridicules... De plus, sans être aussi jolie
qu*aujourd'bui,.. vous Tétiez déjà extrêmement... moi, j'étais laid, vulgaire, mal tourné...
LAURE
Mais non, non, mon ami, jamais!
HENRI
Vous me le disiez encore tout à l'heure !
LAURE
Non! j^ai dit simplement que, dans ce temps-là,., dans ce temps-là, vous étiez un peu timide, un peu gauche,., comme tous les amoureux!
HENRI
Et Gaston?.. Il n'était ni gauche, ni timide, lui! et pourtant il était aussi amou-
reux que moi^ je suppose
LAURE y à demi-voix, comme à elle-même.
C'est une question.
HENRI
Et comme toutes ses qualités étaient bien assorties aux vôtres I
LAURE
Plus ou moins.
HENRI, s'échauffant.
Gomment! plus ou moins?.. Mais c'était une harmonie parfaite entre vous ! Homme de sport et de salon avant tout, gracieux et bien fait de sa personne, écuyer incomparable, valseur sans égal, tout entier comme vous jour et nuit à la vie extérieure, 'k la fête mondaine,., il était vraiment digne d'y figurer h vos côtés,., vous aviez exactement la même façon d'entendre Texistence,.. les
230 LB VOYâOBUB
mêmes goûts, les mêmes mérites, les mêmes défauts ravissants... Aussi, quand je vous évoquais tous les deux devant mon imagination au fond de ma tente solitaire,., quand je vous voyais galopant côte à côte dans l'allée des Acacias, ou menant jusqu'à Faurore un cotillon triomphal, — quoique le cœur me saignât encore un peu dans ce temps-là, — j'étais forcé de reconnaître que vous aviez fait le meilleur choix du monde et que, de toute éternité, vous étiez destinés l'un à l'autre !
LAURE, avec dépit.
Vous êtes trop bon ! . . Ainsi voilà qui est entendu... je suis la plus vaine, la plus frivole et la plus puérile des femmes !
HENRI, se récriant.
Ma cousine, je n'ai pas dit...
LAURE
Allons doncl.. Et tout cela pourquoi?. • Mon histoire est pourtant bien simple et bien commune... 11 arrive tous les jours qu'une jeune fille, troublée par le premier éblouissement mondain, regarde un joli homme qui monte bien à cheval et qui sait «conduire un cotillon comme Tidéal du mari. . . Mais croyez-vous que la femme, — quand elle n'est pas tout à fait une sotte, — garde bien longtemps^ sur cette matière, les sen^ timents, les iUusions de la jeune fille?
Croyez-vous que rexpérience du mariage et de la vie n'ouvre pas ses yeux et son esprit, et que les prestiges^ les séductions qui la charmaient si fort dans l'amoureux la charment toujours autant dans le mari? Estce qu'une femme ne veut pas avant tout estimer son mari, être fière de lui, et ne fi-
nit-ellepas un jour ou l'autre par régler son estime sur celle du monde? Elle voit d'autres maris que le sien, hélas ! . . elle les voit recherchés, écoutés avec respect, entourés d'égards, et de plus en plus honorés à mesure qu'ils prennent des années... Tandis que son mari, à elle, reste et restera éternellement le beau cavalier et le beau conducteur de cotillon,., et rien de plus... Et si cette femme, après tout, n'est pas une affolée ridicule, si elle veut demeurer honnête femme, si elle passe quelques soirées chez elle^ est-ce qu'elle ne sent pas bientôt le profond néant du tète-à-tête avec cet éternel beau cavalier et cet éternel conducteur de cotillon?.. Il le sent lui-même, ce néant, et il s'y dérobe,., il s'aperçoit qu'il n'est plus pour sa femme le vainqueur d'autrefois et il tâche de l'être pour d'autres moins expertes ou moins délicates. . . jusqnVi
LE VO'ÏAGEUR «33
ce qu*il grisonne et s'essouffle... et devienne ce qu'il y a de plus triste et de plus déplaisant au monde,., un vieux beau,., qui n'est plus beau... et qui ne sait pas être vieux!
HENRI
Ma cousine, votre langage me stupéfie...
Il semble respirer une sorte de vague amertume... Je ne sais si je dois vous comprendre?..
LAURE
Oh! mon Dieu! oui, vous le pouvez!
HENRI
Ainsi votre .mariage avec ce pauvre Gaston n'aurait pas justifié toutes vos espérances?.. Vous n'auriez pas été complètement heureuse?
LAURE) avec émolioD.
N'en parlons pas, voulez-vous? (Henri «Hn-
RM LE VOYAGEUR
clioe; après une pause, elle reprend.) Au SUFpluS, CettC
demi-confidence était nécessaire pour vous préparer à la nouvelle qu'il me reste à vous apprendre... Vous trouverez moins étrange maintenant, mon cousin, qu'on ait déjà songé pour moi... et que j'aie songé moimême...
HENRI, TiTement, s'échappant.
A vous remarier?
LAURE
Oui... Est-ce que vous m'en blâmez?
HENRI, se remettant.
Moi?.. Au contraire... Je pense que vous avez parfaitement raison... Vous avez bien droit à une compensation, — et d'ailleurs une veuve de vingt-six ans, belle comme vous êtes, et sans enfants, aurait une situation trop délicate dans le monde.
LAURE
Alors... vous m'approuvez?
Absolument.
LAURE
Vous me faites plaîsir !
HENRI
Et rheureux moFtel est-il choisi?
LAURE
Mais,., pas encore tout à fait... Il y a plusieurs prétendants, . . il y en a deux en particulier que mon oncle favorise, et entre lesquels il me presse de me décider... Ils sont tous deux depuis quelque temps en déplacement de chasse chez un de nos voi^ sins, M. de Vancouver... Et, mon Dieu!
vous allez probablement les voir,., car
ils passent rarement une soirée sans venir me faire un doigt de cour.
HENRI
Cela me sera très agréable.
LAUREy ironique.
Et à moi aussi, . . car, avec votre œil d'aigle, vous les jugerez à première vue, et il est très possible que votre impression détermine mon choix.
HENRI, impertarbable.
Vous ne sauriez me faire plus d'honneur, ma cousine !
Tenez !.. on vient de sonner à la grille,.; c'est l'un ou Tautre... et peut-être tous deux, car ils se surveillent de près ! L'un
des deux, le plus brillant, est le vicomte d'Escarel, une vraie fleur des pois, la coqueluche de ces dames. L'autre, plus grave, est un magistrat de grand avenir, — le baron de Morne-Aubert,.. tous deux très riches...
HENRI
Dites-moi un peu lequel vous préférez...
Ça me guidera.
LAURE
Tantôt Tun... tantôt l'autre I
HENRI
Diable I
PIERRE, annonçant, an fond.
M. le baron de Morne-Aubert I — M. le vicomte d'Escarel I
238 Lie VOYAGliUU