‹ La vicomte de LaunayChapitre 11 sur 20 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

7 mars 1847.

Le carême. — Il est avecle ciel des accommodements. — Capituler avec sa conscience, pour se persuader qu'on a une conscience. Levassor maigri. — Théâtre gras, foyer maigre. — Chopin. Mlle Méara. — Une qualité que tout le monde peut se donner.

— A la Bastille ! au For-l'Evêque !

— Qui donc ?

— Vous !

— Et pourquoi, s'il vous plaît ?

— Pour vous panir de votre audace ; vous avez dit des choses.,.

— Des vérités.

— Vous avez déplu.

— Eh bien ! nous n'avons pas la prétention de plaire en disant des vérités. Et qu'importe d'avoir déplu à qui ne se soucie pas de plaire? Notre situation est bien simple : nous ne demandons pas à écrire ; au contraire môme, nous demandons à ne pas écrire. On vous l'a dit, nous sommes encrophohe : cette affreuse liqueur noire, cet abominable cassis littéraire nous est odieux ; mais, nous l'avouons, il nous enivre comme pourrait le faire un vin délectable. Pour les buveurs, la vérité est dans le vin ; pour nous, la vérité est dans l'encre. Ne jamais respirer ce parfum nauséabond de l'écritoire ; ne jamais entendre ce petit bruit taquin de la plume qui salit ces belles pages blanches, et qui, quelquefois, les déchire ; ne jamais écrire un seul mot!... Tel serait pour nous le bonheur idéal ; mais on nous met de force la plume à la main : alors il faut bien nous résigner et nous consoler un peu de l'ennui d'écrire par le plaisir de dire au moins notre pensée. Dire ce qu'on pense, exhaler son indignation , cela fait du bien , cela calme l'esprit et soulage le cœur î Le lendemain du jour où l'on a écrit toutes ses malices, on est si bon ! Et puis, en disant nettement notre pensée, nous espérons toujours qu'on nous accusera de compromettre le journal, qu'on se révoltera contre nous, et qu'on finira par nous remercier. L'autre fois, nous nous flattions en secret , et voyant l'effet produit par le dernier feuilleton, nous rêvions déjà le silence, c'està-dire la liberté ; nous disions avec un joyeux sourire : C'est un scandale ! — C'est un succès! nous a-t-on répondu sans pitié ; et loin de nous congédier, loin de nous faire taire, on nous a demandé un feuilleton nouveau. C'est désespérant I nous avons beau être insup-

portable, on nous agréa !... Oji ne peut pas plaire à tout le monde, dit-on ; il y a long-temps que cela est connu ; mais il paraît qu'on ne peut pas non plus déplaire à tout le monde, hélas !

Le monde parisien a, depuis quinze jours, deux physionomies bien contraires. D'un côté il rit, de l'autre il pleure; d'un côté il danse, de l'autre il jeînie; dans le monde philosophique, les bals sont plus nombreux pendant le carême qu'ils ne l'étaient pendant le carnaval; dans le monde méthodiste, les concerts et les raouts sont seuls permis. Quelques Anglais établis à Paris imitent les philosophes, ils donnent des fêtes ; mais la société russe, toujours de bon goût, se règle sur les usages des salons austères et s'abstient de tous plaisirs bruyants; et de sa part c'est généreux, car, nous l'avons déjà dit, le calendrier russe n'a aucun rapport avec le nôtre : peut-être bien que les Russes sont, à l'heure qu'il est, en plein carnaval; c'est aujourd'hui samedi, peut-être que c'est leur mardi gras !... On se rappelle l'amusante colère de M. de N..., qui prétendait, il y a deux ans, que la jolie princesse II... in... avait refusé de le recevoir un lundi, au milieu du mois de juillet, parce que, ce jour-là, c'était le vendredi saint.

Il y a des merveilleuses qui vont tour à tour dans les deux mondes, et qui savent adroitement concilier les plaisirs défendus et les privations ordonnées ; ainsi, elles vont au bal, elles 3' dansent, mais elles y jeûnent; si le bal a lieu un samedi, elles se privent de gâteaux et de glaces jusqu'à minuit ; après minuit, c'est dimanche ; quelques-uuirs, plus ingénieuses, se permettent les glaces aux fruits ; les glaces aux fruits sont considérées com.me une boisson, mais jamais elles ne se permettraient les glaces à la "crème. 01 1 ! jamais ! le lait étant généralement considéré comme une nour-

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riture. Elles dansent... mais elles ne se permettent pas non })lus toutes les danses ; il y a les danses des jours gras, et les danses des jours maigres ; ne confondez pas; cela ressemble au joli mot de la duchesse de M... On parlait d'un bal d'artistes , qui devait être donné aux Yari^'tés. — Dans la salle des Variétés ? demanda quelqu'un. — Non, pas dans la salle, reprit une autre personne ; on ne dansera que dans le foyer, à cause du carême. — Ah ! dit la duchesse, le foyer est maigre?

Ces subtilités vous paraissent puériles , peut-être ; nous les trouvons pleines de grâce. — Ce sont des niaiseries. — Ce sont des scrupules!... et les scrupules, en toutes choses, sont si rares aujourd'hui, qu'il faut estimer, respecter ceux qui se produisent encore, même sous la plus petite forme. Tant de gens manquent à leurs devoirs si franchement, si hardiment, quon doit savoir g-ré à ceux qui s'ingénient à trahir les leurs avec délicatesse et mystère. Capituler avec sa conscience ! mais cela prouve déjà qu'on a une conscience, ou du moins qu'on prétend avoir une conscience, et c'est toujours ça.

Parmi les plaisirs innocents tolérés dans ces jours de retraite, il en est un fort apprécié, que vous ne devineriez pas... — Une lecture de tragédie?— En carême, cela serait très naturel, ce plaisir-là est capable den expier bien d'autret\ Non, c"est quelque chose d'amusant. — Un quatuor ? — Non. — Deux quatuors ? — Non. — Trois quatuors ? — Je vous dis que c'est amusant. — Ah î je devnie: ce sont des tableaux? — Vivants ! quelle horreur ! — Des tableaux non vivants? — Ce n'est pas cela. Dans ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain pur, pendant les saints jours du carême, dans les réunions les plus collets-uiontés, on fait chanter L3^■a?sor ! 11 y a deux ans déjà, Levassor était

tout à fait à la mode, mais pendant le carnaval ; maintenant, il est à la mode en carême ; il y a deux ans, il était gras, aujourd'hui, il est maigre... Nous ne voulons pas dire pour cela qu'il ait maigri : nous ne faisons point de calembours, nous voulons encore moins lui dire des choses désagréables ; nous ne disons pas qu'il est maigre comme un coucou, mais comme les poules d'eau et les sarcelles... qu'on nous pardonne ce . stupide jeu de mots ! Cette grande faveur dont jouit le spirituel comique dans le monde religieux d'abord parait étrange, mais elle s'explique glorieusement. Levassor, depuis six semaines, a chanté trois ou quatre fois dans des concerts de charité ; il est donc tout simple que les grandes dames de charité qui étaient les patronnes de ces concerts, et qui sont les fondatrices des œuvres de bienfaisance au profit desquelles ces concerts étaient donnés, se montrent reconnaissantes envers les talents généreux qui les ont aidées dans leurs bonnes œuvres. Levassor a chanté à l'Hôtel-de-Ville devant l'assemblée des Crèches. Pendant le concert on a fait une quête, et cette quête improvisée a produit huit cents francs. Nous disions tout à l'heure : quand on vient d'être un peu méchant, on est si bon ! de même quand on vient de bien rire, on est tout de suite prodigue. Si on pouvait amuser un avare, on le ruinerait. Levassor a chanté aussi pour la Société de la Providence, et, nous devons le déclarer, ce concert-là est le plus brillant de la saison. Les cantatrices étaient Mme Ugalde-Beaucé et Mme Sabatier. Que d'applaudissements, quel succès ! M^e Cathinka de Dietz a joué un duo de piano avec M. Lacombe : élégance et perfection, ces deux mots se répètent tout bas pendant qu'on écoute M'ie Dietz. Léon Lecieux a joué aussi admirablement. Quelqu'un le vantant beaucoup s'écria : Quel

talent facile et merveilleux, il est sur le violon de première force. Eh bien ! il joue avec tant de grâce et

d'aisance, qu'on le prendrait ponr un amateur

Comparaison fallacieuse!... Mais lesamateurs ne jouent ni avec aisance ni avec grâce ; au contraire, les malheureux, ils sont dans un état horrible, ils ont chaud, ils sont rouges, ils font des grimaces affreuses, ils ont l'air de possMés, d'enragés, d'épileptiques... et si on leur pardonne le supplice qu'ils vous font endurer, c'est en considération de celui qu'ils endurent. Nous avons, pour notre malheur, entendu bien des amateurs de violon, et jamais l'idée ne nous est encore venue de vanter leur sécurité et leur désinvolture.

Mais... ô' mademoiselle Cathinka doBietz... tremblez! votre gloire est menacée ; voici venir une rivale terrible, d'autant plus effroyable qu'elle est ravissante ! Regardez à l'horizon lointain ; n'apercevez-vous pas une jeune fille à la taille svelte et flexible? elle s'avance vers vous l'air timide et les yeux baissés ; son front pur est couronné de roses ; sa robe légère, qui flotte en plis onduleux autour de sa forme gracieuse, est d'un rose pâle et ressemble à ces fuyantes vapeurs, à ces transparents nuages du soir que rougissent les derniers adieux du soleil ; ses traits fins sont à la fois nobles et délicats; son regard a ce charme inexprimable, cette limpidité, cette puissance, celte douceur, cette exceptionnelle beauté qu'on n'admire que chez les femmes de sa malheureuse patrie... regard mj^stérieux que nous avons appelé le regard irlandais : c'est un mélange de tristesse et de sérénité, de tendresse profonde et de dignité farouche que vous ne trouverez jamais dans les orgueilleux et brillants regards qu'on admire chez les femmes des autres nations. Que cette jeune fille est belle, que sa tournure est élégante, que

son maintien est modeste... et pourtant c'est là le spectre épouvantable... c'est la rivale menaçante. Frappez bravement votre piano, mademoiselle, si vous voulez qu'on n'entende pas l'harmonie du sien ; vous tenez le sceptre par intérim, — Mme piej^l est à Bruxelles,— tentzle donc d'une main ferme ; car cette petite main, tremblante encore, pourrait bien vous l'arracher.

Cette charmante rivale se nomme Mlle Camille Méara. Nous l'avons entendue, il y a quelques jours ; elle a joué avec une réelle supériorité le beau concerto de Chopin en mi-bémol ; elle a été applaudie avec enthousiasme. Tout ce que nous pouvons dire pour vous donner une idée du jeu de Miie Méara, c'est qu'il y a dans son talent tout ce qu"il y a dans son regard; de plus, une admirable méthode et un doigté excellent. Son succès a été complet; en l'écoutant, des hommes d"Etat étaient émus... et les jeunes femmes, celles qui sont bonnes musiciennes, lui pardonnaient d'être jolie !

Mlle Méara est élève de Chopin. Il était là, il assistait au triomphe de son élève, et l'auditoire inquiet se demandait : L'entendrons-nous ?

Le fait est que, pour des admirateurs passionnés, voir Chopin dans un salon se promener toute la soirée autour d'un piano, et ne pas l'entendre jouer, c'était le supplice de Tantale. La maîtresse de la maison eut pitié de nous ; elle fut indiscrète, et Chopin a joué, a chanté ses chants les plus délicieux ; nous mettions sur ces airs, joyeux ou tristes, les paroles qui nous venaient à l'esprit ; nous suivions avec nos pensées ses caprices mélodieux. Nous étions là une vingtaine d'amateurs sincères, de vrais croyants, et pas une note n'était perdue, pas une intention n'était méconnue; ce n'était pas un concert, c'était de la musique intime,

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sérieuse, cciiiine nous l'ainioiiri ; co n'était pas un virtuose qui vient jouer l'air convenu et qui dis^parait ; c'était un beau talent, accaparé, harcelé, tourmenté sans égards et sans scrupules, h qui Ion osait redenumder les airs chéris, et qui plein, de g'râce et de charité, vous redisait la phrase favorite, pour que vous pussiez remporter correcte et pure dans votre mémoire, et vous laisser longtemps h?rcer encore par elle en souvenir. Mi"^' une telle disait : De grâce, jouez ce joli nocturne dédié à Mil« Sterling-, — celui que nous avons nommé le dangereux. — Il souriait et jouait le fatal nocturne. — Moi, reprenait une autre femme, je voudrais entendre une seule fois, jouée par vous, cette mazurka si triste et si charmante. Il souriait encore, et il jouait la délicieuse mazurka. Les plus profondément rusées cherchaient des biais pour arriver au but: — J'étudie la grande sonate qui commence par cette belle marche funèbre, et je voudrais savoir dans quel mouvement doit se jouer le final. Il souriait un peu de la malice, et il jouait le final de la grande sonate, un des plus magnifiques morceaux qu"ilait composés. Le piano que fait résonner Chopin se métamorphose : ce sont des accords inconnus, des sons qu'on a rêvés peutêtre, mais qu'on n'a jamais entendus nulle part. Il n'y a qu'une voix dans la nature qui rappelle ces sons divins: c'est, dans le silence des nuits, cette note triste du rossignol, cette plahite mélodieuse répétée plusieurs fois qui précède réclatunt ramage. N'importe, cela ne vaut rien d'écouter Chopin tout une soirée. L'existence bourgeoise parait bien maussade le lendemain de ces belles fète.3 poétiques ; l'idéal décourage de la vie réelle. C'est imprudent de respirer les parfums célestes quand on s'efforce de vivre raisonnable et résigné sur la terre.

Mais de tels plaisirs ne doivent point alarmer. Si peu de salons à Paris ressemblent à ce petit salon où nous avons passé cette bonne soirée ! C'est un asile ouvert aux esprits supérieurs de tous les partis ; c'est une fraîche oasis qui vous sourit et vous attire dans ce désert arida que le vent de 1 orgueil a desséché, et qu'on appelle le grand monde ; là, les médiocrités ne sont point prônées, elles sont jugées ; les grands talents ne sont point calomniés, ils sont respectés. C'est un port environné de rochers protecteurs contre lesquels viennent se briser les flots soulevés par l'Envie ; c'est un arsenal où se trouvent réunies sans colère, sans faste, sans bravade, des armes de toutes espèces toujours prêtes à défendre ce qui vaut contre ce qui ne vaut rien, l'esprit contre la sottise, la dignité courageuse contre la platitude intrigante; c'est un sanctuaire que les poètes, les artistes chérissent; ils viennent s'y réfugier aux jours d'orage , s'y réjouir aux jours de succès; les plus sauvages apparaissent là; on y voit ceux qu'on ne rencontre nulle part ; les divinités mystérieuses daignent encore s'y révéler aux fidèles ; là Victor Hugo, qui ne dit plus jamais de vers, a confié cette belle ode encore inconnue qu'on appelle la Source; là Chopin, qu'on n'entend plus nulle part, a fait entendre ses chants les plus doux... Quelle est donc cette fée bienfaisante qui inspire tant de confiance à ces talents si rebelles ; que d'intelligence, de cœur, de bonté véritable ne faut-il pas chez une femme pour que de tels génies fassent de telles exceptions en sa faveur ?

Si les concerts intimes sont rares, les raouts sont très nombreux, et, de plus, très monotones; les mêmes personn3S se rencontrent tous les soirs dans les mêmes salons et s'y disent les mêmes choses ; ceci est exact.

Définition d'un raout : tout le monde arrive à la fois, tout le monde parle à la fois, tout le monde s'en va à la fois.

On commence à arriver à onze heures, et tout le monde est parti à minait ; à dix heures personne, à minuit personne. Cependant on va dans plusieurs maisons le môme soir, et, prodige inexplicable ! on e^t à onze heures dans plusieurs maisons en même temps!.. On a résolu le problème qui inquiétait tant cette brave dame, la dame aux sept petites chaises, une femme charmante, que vous ne connaissez plus. On ne peut pas être dans deux endroits à la fois, disait-elle, à moins d'être petit oiseau. Eh bien ! on a trouvé le moyen d'être dans deux raouts à la même heure, et l'on n'est pas petit oiseau. Mais la manie de l'époque devait susciter C3 prodige. Aujourd'hui, tout le monde veut aller partout; autrefois, on se bornait à vivre dans le cercle de ses amis, on les choisissait bien, et l'on se contentait de leur société; maintenant, ce n'est pas cela ; ce qu'on veut, c'est être répandu ; on est dévoré dudésir d'être présenté à des gens qu'on n'a jamais vus, par des gens que l'on ne connaît pas ; on court de porte en porte ; on entre, on sort, on ne se lie pas, on ne cause pïis, on n'observe pas ; on n'est ni intéressé, ni amusé, ni aimable : on est répandu. M. X... se moquait l'autre soir de cette manie. J'ai la prétention contraire, disait-il ; je ne suis plus jeune, par conséquent je ne peux plus être ni beau, ni séduisant, ni dangereux, mais je peux encore être rare ; c'est une grâce à ma portée; chacun ses agréments; vous êtes répandu, moi je suis rare.

4 avril 1847,

La ôcmiiiiie saîntc et les saltimbanques. — Le moderne Longchamp parisien. — Des Allemands en landau qui regardent passer des Espagnols en calèche. — La femme littéraire. — Les Girondins.

— Boum, boum, boumî... pan, pan, pan!... boum, boum, boum!... pan, pan, pan! .. tzim, tzim , brrrrr, boum!...

— Qu'est-CQ que c'est que ça?...

— C'est la semaine sainte!...

— Allons ! vous vous moquez de moi. Pourquoi toutes ces baraques de toile dans les Champs-Elysées, ces théâtres, ces saltimbanques de toutes les couleurs, rouge, orange, aurore, saumon, qui battent de la grosse caisse, qui sonnent de la trompe avec une émulation si terrible? Pourquoi ces rivalités de fanfares qui me rendent fou?

— Je vous dis que c'est aujourd'hui le jeudi saint.

— Entrrrri'ez, messieurs ! mesdames, entrrrrrez !

— Un ours !... je vois un ours sur la porte de ce théâtre; il est représenté emportant un soldat dans ses bras... Mais l'ours est un animal de carnaval ; il n'y a pas d'ours en carême ; ce n'est pas maigre... un ours!

— Vous ne voulez pas comprendre que toutes ces choses sont destinées aux solennités de la semaine sainte !

— Ah! c'est là le recueillement ! . . . Mais regardez donc ce cheval comme il se défend.... il va jeter son cavalier par terre!...

— Non; plus loin il se calmera; le tapage l'effraie. Comment, vous ne devinez pas que c'est un pauvre coursier de louage! il sort du manège aujourd huipour la première fois; il en est à ses premières impressions

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do voyag'o; celt3 timi(lit(\ inséparable (Fan dchuK lui passera.

— Mais il tourno, il tourne toujours; on dirait qu'il valse, et qu'il valsî en mesure... Peut-ctre que c'est un cheval de Franconi ?

— Non, le cavalier est furieux , donc la valse est involontaire, le plaisir n'est point partagé.

— Ah ! voilà un autre cheval qui passe au galop, le valseur se décide et le rejoint; il a reconnu un ami. Expliquez-moi pourquoi on a tant de peine à conduire les chevaux de manège ?

— C'est qu'ils sont parfaitement bien dressés.

— Que Longchampest triste cette année!

— Triste ! moi je le trouve trop gai?... et je ne sais pourquoi on confie le soin de célébrer la semaine sainte à des bateleurs.

— Ce côté-là est très animé ; mais regardez par ici, à peine y a-t-il deux rangs de voitures, et des voitures très laides. Les autres jours, il y a cinq, quelquefois six rangs de voitures, toutes élégantes ou orgueilleuses.

— Longchamp est passé de mode.

— Bien plus, c'est l;i mode de n'y pas aller. On n'y voit que des calèches de famille ^ pleines de vieillards et d'enfants; le was-ist-das eniY'oiwevt laisse apercevoir un profil maussade, une mèche blanche, une moustache grise et la croix d'honneur. Sur le devant de la calèche, trois petites filles qui se ressemblent; suit une autre calèche de famille : elle renferme une capote lilas fané qui renferme une aïeule morose ; près d'elle une jeune femnie pfde, puis une bonne et un enfant ; sous ces châssis tout le monde est triste : le cocher et le domestique assis sur le siège seuls ont l'air de s'amuser. Une calèche de i^emise découverte vient après eux; elle contient quatre Espagnols, grandsyeux

noirs dans de longues figures jaunes ; ils regardent, ils regardent avec cette agitation ennuyée de gens qui découvrent qu'il n'y a rien à voir. — Autre calèche de remise pleine d'Allemands, redingote polonaise bleuclair, garaie d'une fourrure jaune-pâle ; les Allemands se penchent en dehors de la voiture, ils se haussent sur leurs pieds pour voir par dessus la tête du cocher. Après bien des efforts.... c'est un peui)le si persévérant... ils parviennent îi voir. . . la calèche de remise qui est remplie d'Espagnols. Une famille anglaise s'avance dans un landau ; les familles anglaises trouvent encore des landaux ; c'est un amas de cheveux tombants, de chapeaux (le paille déformés, de fourrures malades qui n'a rien de bien séduisant...

— Oh! le bel attelage, la jolie calèche!.. Enfin !... Un jeune homme se prélasse solitairement dans cette voiture élégante^ il jette sur ce qui l'entoure un regard dédaigneux, et d'une voix grêle et moqueuse, il crie à son cocher : « Au Bois!... » On dit aujourd'hui au Bois; autrefois c'était de fort mauvais goût ; on disait au bois de Boulogne. La calèche sur la chaussée fuit insolente et rapide, et tout dans l'attitude du jeune merveilleux semble dire : Je ne veux pas être admiré par ces gens-là, je ne lutterai pas avec ces horribles fiacres; un homme qui se respecte ne peut plus venir à Longchamp.

— Un cocher poudré, une livrée pompeuse, de beaux chevaux qui piaffent, voilà donc des personnes qui viennent se faire regarder.

— Non, il n'y a dans la voiture fermée que des gouvernantes et des enfants. Cherchez, cherchez, vous ne trouverez laque des curieux; tout le monde vient voir, personne ne vient se faire voir; des calèches de famille, des voitures de remise pleines d'étrangers, des fiacres.

des cavaliers de louage, des sergents de ville qui causent entre eux, tel est Longchamp en 1847. Mais, patience , dans huit jours l'aspect des Champs-Elysées changera ; alors paraîtront les superbes attelages, les voitures nouvelles, les chapeaux à la mode ornés déplumes et de fleurs , les longues robes de tafifetas rose, bleu-ciel, lilas, balayant généreusement la poussière des allées, les mantelets garnis de rubans ou de franges, les ombrelles garnies de dentehes, toutes les merveilles du printemps. Dlci là , vous ne verrez que de bons manteaux de velours, de longs châles de cachemire bien strictement fermés : il fait un froid si désagréable 1... Mais, en compensation, vous ne verrez que des petits chapeaux de crêpe, chapeaux du soir qu'on finit le matin; ils ne sont pas tout neufs, ils ont fait plus d'une visite, ils ont entendu plus d'un concert. Ces panaches ont un peu trop flotté, ces saules ont déjà beaucoup pleuré; tant mieux, c'est cequ'il faut, c'est une des plus grandes mortifications du carême : le jeûne des parures. Une femme qui mettrait un chapeau neuf pour aller entendre un sermon de M. l'abbé Cœur serait à l'instant condamnée et perdue. Chaque effet a son jour, chaque jour a son heure ; tout le secret de la vie est là. Le moude parisien n'est occupé en ce moment que de deux choses : de sermons pieux et de discussions politiques ; nuilheureusement le calme apporté dans l'àme par les uns ne sert en rien à adoucir les passions soulevées parles autres ; jamais on ne s'est tant disputé, jamais on n'a tant crié. L'apparition des Girondins réveille toutes les fureurs des partis, cela devait être; ce livre est une révolution ; c'est un présage, c'est un sj^nptôme, c'est un décret peut-être I... Car ce n'est pas sans raison que Dieu a permis à un tel homme d'écrire un tel livre. L'àme du poète est une lyre su-

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blime que 1? souffl? divin fait vibrer, elle n'est pas responsable de ses accords. Quand nous voyons les id^es d'une époque s"incarner dans un homme, dans un homme de génie, quelle que soit notre répugnance pour ces idées, nous nous attristons avec respect ; inquiet mais résigné, nous disons : Il faut que ces idées, que nous redoutons comme dangereuses, soient nécessaires, et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu, puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun autre génie rival le besoin, le devoir de les combattre. Aussi, à chaque page de ce livre, nous rêvons troublé et charmé. Que c'est beau ! pensons-nous, quelle admirable lecture ! quel style ! quel bonheur dans ces expressions ! quelle ampleur dans cette phrase ! vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies! Comme cet homme est bien largement doué, en favori! Ah! que c'est beau! mais que d'événements vont naître de ce livre î Je voudrais bien ne pas les voir! Oh! je voudrais mourir! N'est-ce pas un effet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort ?

Sans doute la révolution de 89 est une belle ch^se, une généreuse réforme, mais que voulez- vous, nous n'aimons pas les révolutions. M. de Lamartine semble dire que si la révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accompre parles hom-mes. Eh bien, voyez comme nous sommes inint?!lîgent et sottement borné ; nous ne voudrions même pas non plus d'une révolution qui serait faite par des anges : il y en a eu une autrefois, elle a produit l'enfer, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. On aura beau dire, les procédés n'»volutionnaires sont défectueux; mais expliquez-nous

CORRE.-^POXDANC'K l'AUl.SIENNE. 493

comment il sp p.3iit que dans un r^wA? auR>i éclairé qu(^ le nôtre, dans un pays c>ii l'industrie décou\re des merveilles, on n'îiit encore trouvé (|u'iin seul moyen de donner de l'argent aux pauvres, c'est de couper la tète aux riches; le moyen est expéditif, mais, franchement, il n'est pas très ingénieux. Il nous semble qu'en cherchant bien, on pourrait trouver autre chose. M. de Lamartine parle des idées révohitionnaires comme un homme qui aurait découvert le secret de les appliquer, sans crimes, sans violences, sans orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son livre soit le commencement de son entreprise ! ' V-W.; i'.^'^ . '

Le parti légitimiste vocifère contre les Girondins ; pour nourrir sa fureur, il s'attache à quelques expressions, maladroites peut-être en ce qu'elles donnent lieu àdiverses interprétations, maisexphquées, pendant tout le reste du récit, de la manière la plus favorable ; l'auteur, parlant des calomnies inventées contre la reine, s'arrête, et dit ces mots cruels comme toutes les réticences: « L'histoire a sa pudeur. » Ce mot isolé a un sens fatal ; mais, dans l'ensemble do l'ouvrage, il reprend sa véritable signification : l'histoire a sa pudeur veut dire l'histoire a sa dignité ; elle ne se fîiit pas l'écho des propos du temps; elle raconte les faits, elle donne les preuves; mais quand il n'y a ni faits ni preuves, elle doit garder un silence digne. Voilà, il nous semble, ce que signifie ce mot; et comme chaque fois quïl est quesiion de fautes reprochées à la reine, Tautenr se sert toujours, et avec indignation, du mot de calomnies, d'odieuses calomnies, il est certain que son intention n'est point d'outrager la reine, bien au contraire ; pour un artiste excercé, qui a l'instinct des grandes compositions, historiques, dramatiques ou poétiques, il est évident déjà que c'est la reine qui est la grande

figure de VHistoire des Girondins, la victime bienaimée de Tauteur, que c'est Marie-Antoinette qui est Théroïne du poème.

Mais les légitimistes ne sont pas des artistes, et ils ne sauraient pressentir ces habiletés de l'art ; quelques mots les blessent ; ils crient, et ils s'arrêtent pour crier. L'ensemble de l'œuvre, ils ne le voient pas, ils n'ont jamais su se placer à cette hauteur où l'on voit l'ensemble des choses, et c'est bien cela qui fait que ce triste parti, avec la plus belle, la plus noble de toutes les causes à défendre, est le plus pitoyable des partis; individuellement, ils sont tous braves et loyaux, et une fois réunis pour leur cause, ils ne savent plus que se cachoter et conspir ailler. Leur mission est de professer les généreux préceptes de la chevalerie, de faire respecter la religion, la royauté, la vérité, les femmes, la veuve et Torphelin, et ce sont eux qui les premiers jettent la calomnie et l'outrage à ces choses saintes que leur devoir était de faire vénérer; ainsi, dans le même moment, dans le même journal oii ils reprochent avec tant d'amertume à l'auteur des Girondins davoir attaqué la royauté dans la personne de la reine Marie-Antoinette, trois pages plus loin ils attaquent, eux autres, non par des réticences maladroites, par de fausses délicatesses de langage, mais avec une brute, lourde et sale cruauté ; ils attaquent la jeune reine Isabelle, une enfant de seize ans au plus!... et leur injure est telle que, par respect pour vous et pour nous-mème, nous n'oserions pas vous la répéter... Et puis ils demandent pourquoi de beaux talents qui marchaient jadis avec eux se sont séparés de leur cause !... C'est qu'ils l'honoraient trop pour la défendre ainsi ; ils ont mieux aimé noblement désespérer d'elle que de la compromettre et de la souiller par des expédients honteux ; ils ont com-

pris que les partisans tuaient la cause, et ils ont rompu avec eux par intérêt pour elle. Qui sait s'ils n'attendent pas en secret, avec la patience de la foi, la ruine heureuse de ce parti fatal, le licenciement de ces troupes mal inspirées, pour la voir renaître un jour cette cause plus puissante que jamais, apparaissant tout à coup à l'horizon politique dans son éclat nouveau, comme un astre subitement dégagé de vapeurs funestes, et rayonnant enfin des vérités éternelles qui font sa force.

Ils accusent aussi l'illustre auteur des Girondins d'avoir déifié M'i^e Roland ; il parle de son génie, de sa beauté. Sans doute c'était une belle femme, qui avait assez de génie pour jouer un grand rôle ; mais à travers ces éloges pompeux, comme on devine sa secrète antipathie I

On peut faire d'un héros ou d'une héroïne un portrait extrêmement flatteur, et cependant ne pas admirer personnellement ce héros ou cette héroïne. 11 y a des qualités qu'on vante de bonne foi, mais qu'on déteste ; et M»i« Roland avait justement toutes ces qualités-là ; de même nous vanterons son courage, son génie, son ardente charité ; mais nous avouerons que cette sublime intrigante est précisément le type de femme qui nous est le plus particulièrement odieux. MnK" Roland, ou plutôt Jeanne Philippon, car il ne s'agit pas là de la femme politique, est, à nos yeux, l'origine de cette affreuse race de pédantes que nous avons appelées les femmes littéraires, c'e^t- à-dire des femmes faites avecdes livres; ces femmes, qui mériteraient d'être reliées plutôt qu'habillées, agissent, non pas d'après leur nature, mais d'après leurs lectures; si elles n'avaient pas lu tel in-octavo, elles n'auraient pas aimé tel jeune homme; si tel roman avait été dépareillé dans

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la bibliothèque de leurs ir.ères, elles n'auraient pas fait tel mariage.

Ainsi, Mlle Philippon ne se marie point selon son cœur, mais dans le genre de la Nouvelle Héldise. 11 y avait chez son père un jeune artiste dont la vue la faisait rougir et trembler; ce n"est pas lui qu'elle veut épouser, son idéal est un vieux philosoj^he, car elle rêve l'ennuyeux ménage de Julie; mais la pauvre Julie est forcée à ce triste mariage, et sa fausse imitatrice le fait volontairement ; l'amante de Saint-Preux subit la chaine ; la républicaine la choisit froidement ; elle croit flatter Jean- Jacques, elle l'offense, et lui prouve lourdement qu'elle ne le comprend pas ; car Julie avait aimé une fois ; son cœur, brisé par le désespoir, consumé par Tamour, pouvait espérer le repos ; mais sa folle plagiaire n'avait jamais aimé; son vieux époux, elle le dit elle-même, ne pouvait suffire aux ardeurs de son âme, et c'est pour employer cette ardeur inactive, pour assouvir Ses passions dévorantes, qu'elle a renversé le trône, soulevé la populace hideuse, ensanglanté la France, épouvanté le monde. Voyez un peu ce que c'est que de mal lire !... Elle emprunte à Julie sou vieux Wolmar, et elle lui laisse Saint-Preux ! Si, plus imprudente ou moins généreuse, elle avait fait seulement le contraire... peut-être la royauté était sauvée I... 0 femmes! défiez- vous de vos lectures, et puisque vous voulez absolument lire, au moins lisez bien ! Imiter à demi les auteurs qu'on adore, ce n'est pas même les parodier, c'est les trahir !... Que déjeunes filles ont fait maudire Jean-Jacques pour l'avoir ainsi travesti dans leurs sottes et froides folies !... Que d'auteurs seraient justement aimés s'ils n'étaient pas maladroitement admirés!...

Les fennnes littéraires sont un des fléaux de l'épo-

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f(UL' ; les plus doux seiiliinents sont gâtés, dénaturés, frelat(''s i)ar ces somenirs de lecture qui vous poursuivent partout; Tamour n'est plus l'amour, c'est une oc- (tasion di phrases roniauesques ; on n'aime plus un beau jeune lionnne parce qu il plait, parce que sa voix trouble, parce que son regard enivre, on l'aime parce (pi'il a imité le héros du ronum à la mode dans une aventure quelconque. Les fennnes littéraires, en disant : « Je vous aime, » pensent toujours à un auteur en vogue. Ce tiers de lettres eot toujours là entre la femme adorée et vous; toutes les faiblesses de ces femmes ont un prétexte littéraire ; il n'est pas une seule de leurs fautes qui n'ait un précédent dans la littérature : pour les eu- 1 rainer, on n'a pas besoin d'être aimable, séduisant, passionné; il suffit d'ttre érudit et de leur décrire à propos ce que le héros de leur roman favori dit à l'héroïne qui est leur modèle. Jeunes soupirants, aspirants, prétendants, ne perdez pas vos jours en voeux naïfs, en regards supi)liants. Voulez-vous être aimés? Entrez dans un cabinet de lecture, deniandez de l'encre et du papier, et copiez tranquillement la page décisive de l'ouvrage que vous entendez citer le plus souvent ; page 204, tome II, copiez lisiblement, et espérez. Elle attend la dernière période pour être attendrie; votre bonheur est au verso delà page; vous n'aurez pas soupiré, c'est à dire copié on vain.

Ces femmes littéraires ont encore une manie qui nous est plus insupportable. Qu'elles soient littéraires en amour, tant pis pour l'amour; mais elles sont littéraires en religion, c'est plus triste. Elles emportent à l'église de petits albums barbouillés de leurs propres mains où sont recueillis les passages frappants des auteurs que leur foi préfère. Oh ! que nous aimons cent fois mieux une grande niaise qui emporte avec elle à

la messe tout bêtement VEvangilelM^^^ à ces femmes éclairées le saint Evangile ne suffit pas, elles ne le trouvent pas assez littéraire. Mme Roland emportait de même à l'église les Grands Hommes dePlutarque; aussi toute sa vie a ressenti Tinfluence de cet étrange livre de piété. Si elle avait préféré VEvangile, quelle différence dans sa destinée ! Plutarque lui a enseigné l'orgueil, le Christ lui aurait enseigné l'humilité; Plutarque lui a inspiré la haine et la vengeance, le Christ lui aurait inspiré Tamour et le pardcn; les héros de Plutarque ne savent que tuer, le Christ ne sait que monrir. C'est bien malheureux pour la France que Mlle Philippon ait eu une piété si littéraire.

Mais le secret de sa rage n'est pas là , et trois lignes de sa biographie nous révèlent le fond de son cœur.

a M. Roland avait déjà parcouru la Suisse et l'Italie, » quand il fit, en 1784, avec sa femme , un vo^-age en )) Angleterre. L'a,yant envoyée à Paris à son retour pour » solliciter des lettres de noblesse, mais sans succès^ il » obtint, par elle, satranslntioii à Lyon, cequilarap- )) prochait de son pa^^s et de sa famille. »

C'est là le vrai mot de l'énigme ; une femme qui a épluché des carottes, et qui n'en est pas fière , ce qui eût été spirituel, car jamais une personne intelligente, parvenue par son intelligence, n'a rougi de son origine ; au contraire, elle sent que ces souvenirs font sa force; plus 1 échelon d'où elle est partie était bas, et plus il lui a fallu de courage et de talent pour atteindre le sommet de l'échelle. Donc, une femme qui a épluché des carottes et qui en rougit est à jamais implacable. Un ambitieux, qui ne se pardonne pas à lui-même son passé, ne le pardonnera jamais à persoime ; il en voudra toute sa vie à ceux qui ont le bonheur de n'avoir pas fait ce (|u'il a fait, L'addition est bien simple à faire ;

une femme org-uoilleiise qui a lavé de la salade, qui a demandé des lettres de noblesse, et qui ne les a pas obtenues, cela donne, au total, une farouche républicaine. Non , non, l'auteur des Giro/îdi??.9 ne l'aime pas; la preuve, c'est qu'il ne la fait pas aimer. Quelle différence ! comme on voit qu'il lui préfère M""»' de Staël! de quelles couleurs diverses il dépeint leurs deux salons. Comme l'une est bien reine, hospitalière, dans le sien, éclairant tout de son génie, surveillant, attisant, inspirant la conversation, tout occupée à ftiire valoir son esprit et celui de ses amis, partageant franchement sa gloire avec l'homme qu'elle aime et lecréant à son image... Comme l'autre, au contraire, a une attitude pédante et vulgaire dans son salon ; on dirait une maîtresse de pension bourgeoise donnant à dîner à des étudiants mal élevés, une sordide gouvernante dd vieillard tout occupée de cacher les infirmités du bonhomme aux imprudents qui travaillent à faire sa fortune. Vous dites que le chantre (ÏElvire a déifié Mme Roland, il a plus noblement déifié 2i7î;ire. M^e Roland, malgré les belles phrases du grand poète, paraît encore dans son livre telle qu'elle e.-t à nos yeux, peut-être prévenus, un mauvais bas-bleu éclaboussé de sang. Non, non, ce n'est pas là le rôle de la femme dans les révolutions; demandez à Jeanne d'Arc, demandez même à Charlotte Corday. La mort de M^e Roland est belle sans doute, nous l'admirons comme un beau rôle bien joué ; mais cette mort ellemême était un châtiment ; l'Egérie des Girondins avait ouvert l'abîme, elle y tombait, c'était justice. Nous l'avouons, dût-on nous accuser de cruauté, nous ne pouvons nous intéresser au sort d'un incendiaire qui se brûle.

Si nous vous parlons uniquement des Girondins, c'est que depuis quinze jours on ne parle plus d'autre chose;

LE VICOMTE DELaUNAY.

il y a eu des concerts, nous ne sommes allé nulle part, nous sommes resté seul au coin du feu à lire, à commenter celivre plein d'enseignements et de prophéties. Ceux qui venaient nous interrompre étaient les mal venus; M. de Lamartine lui-même passait à l'état d'importun quand il nous surprenait au milieu d'une belle page ; mais nous ne sommes pas les seuls lecteurs captivés si vivement; douze mille exemplaires des Girondins ont déjà été vendus. Il y a bien dans le nombre quelques admirateurs qui comprennent nos préoccupations, qui partagent nos admirations , notre enthousiasme et peut-être aussi nos alarmes.

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