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11 avril Ift-ir.
Les bourgeoises sucrées. — Les dévotes rageuses. — Le rêve d'un voyageur. — Le coucher du soleil. — Epreuve.
Ces pauvres femmes lUtèraïresl... nous leur devons une réparation, nous avons été injuste envers elles : nous avons dit que cette espèce de femmes était la plus désagréable qu'il y eût au monde... Ah!... cela nest pas exact ; elles sont insupportables, c'est vrai, mais ce ne sont pas les plus insupportables. Tsous les avons mises au premier rang des ennuyeuses ; elles ne méritent pas cet honneur. Le premier rang... il appartient à une espèce bien autrement épouvantable, hélas!... et qui se multiplie avec une rapidité inquiétante.
Cette variété n'est pas encore classée ; elle n'a pas encore de nom dans la triste flore du sombre jardin de rEnnui ; mais nous finirons bien par lui trouver un nom qui la désigne. D'abord, nous sommes décidé à
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poursuivre la guerre à outrance ; nous voulons tout simjjlement l'extermination de la nu-e ; elle est très dangereu.'e ; elle dt-truit tout; elle parviendrait à ruiner la France, si on la laissait s'y propager plus longtemps ; elle nous rendrait sots, tristes, maussades et précieux, ce serait nous perdre; les Français ne seraient plus des Français; par sa fatale influence, le sceptre des arts, des sciences, des lettres, le sceptre même de la mode s'échapperait de leurs mains; et les étrangers, qui viennent chercher parmi nous le p'aisir, la gaîté, la vie, effrayés de notre aspect prétentieusement morose et mesquinement solennel, nous fuiraient pour ne plus jamais revenir. L'extermination de cette race, vous le voyez, est une question de haute politique; aidez-nous donc dans notre courageuse entreprise.
Ce qui distingue les femmes de cette espèce des autres femmes, c'est qu'elles n'ont pas du tout l'air de femmes ; elles ont l'air de poupées victorieuses qui ont obtenu le mouvement et la parole; quelque chose de guindé et de grêle se trouve toujours dans leurs manières, dans leur tournure, malgré leur intention bien constatée de dignité et de grandeur ; ainsi, elles sont toujours habillées très riciiement, avec un luxe splendide; eh bien ! elles ne sont point parées; elles sont pimpantes, rien de plus.
Il n'y a qu'un moyen de bien. porter une belle robe : c'est d'oublier qu'on la porte. Avoir l'air trop heureuse et trop fière de ses vêtements, comme Lisette dans le Jeu de Vamour et du hasard, c'est très maladroit ; c'est avouer qu'on ne s'attendait pas à l'honneur d'en être d'^corée ; c'est avouer aussi qu'on leur emprunte une partie de sa valeur et de sa gloire; c'est proclamer un succès accidentel, imprévu, inespéré, sur lequel on ne comptait pas et qui peut échapper encore : le paon
n'est si fier de son plumage que parce qu'il le perd tours les ans.
La monomanie de ces femmes est la noblesse des manières, et Ton ferait un volume de toutes les ruses qu'elles imaginent, de toutes les peines qu'elles se donnent pour acquérir cette majesté violente et factice ; mais là encore elles se trompant, elles croient avoir un air digne; elles ont un air o/yïck'?, et voilà tout. Une préoccupation continuelle les garde comme une sentinelle invisible ; elles sont toujours sur le qui-vive, redoutant également la parole inconvenante qu'elles pourraient entendre et celle qui pourrait bien leur échapper.
Sans être méchantes ni hostiles, elles sont toujours armées, armées d'épingles, ce qui est la plus terrible des armures, Elles ont une susceptibilité de sensitive : tout les blesse, et la délicatesse de lenr esprit est telle, qu'elles voient partout des monstres. Dans les choses les plus innocentes que vous leur dites, elles comprennent des choses affreuses !... des choses affreuses auxquelles, vous, vous ne pensiez pas. Mais ne vous vantez point de votre insouciance, vous n'y pensiez pas! Rougissez-en, cela prouve que vous n'en avez pas peur comme elles.
Mais, dira-t-on, ce sont des prudes. — Non ; au contraire, il est permis de leur parler de tout, mais dans un certain jarg'on, et en g-rasseyant d'une certaine façon. — Alors, ce sont des précieuses. — Les précieuses ont plus de distinction et plus d'esprit? Non ; ce sont des femmes d'une nature c :mmnne et d'une éducation bourgsoise, que les caprices du sort ont poussées au premier rang, et qni, se voyant tout à coup livrées à elles-mêmes dans une sphère inconnue, n'ayant pas l'instinct du noble et du beau comme les natures d'élite, n'ayant pas non plus la tradition comme les fem-
mes d'une liaute naissance, improvisent au hasard, sans renseignements, sans donnée aucune, sans goût natif, sans intellig-ence éclairée, une espèce de code d'élégance, une étiquette de fantaisie particulière, exceptionnelle, mais qui deviendra bientôt le code universel, l'étiquette généralement adoptée, si les grandes dames, les véritables élégantes, les jeunes femmes bien élevées et distinguées, les femmes comme il faut, ne protestent avec nous, courageusement, constamment, hautement, contre Tinfluence fatale, contre les arrêts illégaux de ces bourgeoises sucrées. Nous voulons bien qu'on nous donne le ton ; mais, quand le ton est faux, nous avons le droit de réclamer.
Et cela est triste à dire, les bourgeoises sucrées aujourd'hui donnent le ton presque en toutes choses : en littérature, par le théâtre ; en peinture, par les portraits, les tableaux de genre; en m^usique, par des chansonnettes, des fauvettes, des brunettes intolérables ; il n'est pas jusqu'à la grâce française, la beauté nationale, qui ne soit dénaturée par leur influence. Elles jouent à la Madame ; cela force toutes les fcnnmes à se mettre de la partie, et toutes ressemblent à des gravures de modes. Plus de frais sourires épanouis; plus de regards francs et naïfs, plus de tournure libre et gracieuse ; cette folle préoccupation de dignité crispe les plus charmants visages, raidit les tailles les plus déliées. Cette lutte continuelle des prétentions excitées contracte et déforme les traits. En vain nos jeunes femmes sont belles, la vanité leur égratigne la figure avec ses griffes de chatte, l'envie plombe leur teint... avez-vous jamais remarqué cette couleur mate, livide et verdâtre qu'on aijpelle un teint d'envieuse?... Et, au bout de quelques années, de leur éclat il ne reste plus rien; elles n'ont plus même cet air de noblesse auquel
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elles ont tout sacrifi-S et que la nature leur avilit donné avec leur bsauté; car c:^ n'est pas parée qu'on veut avoir l'air noble quon a l'air noble, c'est parce qu'on s'occup3 de nobles idées : la pensée sculpte le visage ; elle cisèle les traits, elle refait le masque ; votre physionomie vous dénonce malgré vous; à dix-huit ans on a la figure de sa nature ; à vingt-cinq ans on a la figure de ses occupations; si les pensées auxquelles on se livre habituellement sont généreuses et grandes, quelle que soit l'irrégularité des traits, la physionomie sera intelligente, le regard imposant, l'attitude franche et digne ; si Ton vit, au contraire, de vanité, de niaiseries, de misères, quelle que soit la pureté des traits, la grâce de l'ovale, la physionomie sera fausse, le regard sera vide, l'attitude sotte et pédante... Mais revenons aux bourgeoises sucrées : le nom est assez bon, gardons- le.
La bourgeoise sucrée est systématiqu.ement triste, et cependant elle sourit toujours volontairement ; mais quel sourire!... Un affreux sourire carré, bridé, accroché, plus triste cent fois que le sérieux le pins glacial. Ce n'est pas tout, et ceci est le comble de l'nrt, avec ce sourire carré, elle ne dit que des phrases rondes. Quand elle est partie, rien ne l'arrête ; elle arrondit, il faut absolument qu'elle arrondisse sa phrase ; l'empêcher d'arrondir, c'est lui manquer de respect ; quelqu'un f-.urvient, elle salue, puis elle reprend sa phrase et l'arrnndit ; le feu pétille ; un éclat de bois tombe n\r le tapis; elle donne à son auditoire le temps d'éteindre le feu, et puis elle poursuit sa phrase commencée et l'orrondit. Dans un raout, vous savez si l'on a le temps d'achever une période: on demande à un voisin de ses nouvelles, le flot l'emporte, et c'est un autre qui vous répond ; dans le monde maintenant^ il n'y a pas moyen
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(le dire quoi que ce soit, de raconter une histoire, d'exprimer une pensée, même la plus concise; chacun va là pour ses affaires, pour rencontrer les trois ou quatre personnes dont il a Ijesoin. Dans les salons officiels, par exemple, quelle femme a jamais eu la prétention d'être écoutée ? Les diplomates, les pairs de France, les députés s'ag-itent , ils sont tous venus avec une idée qui les absorbe tout entiers : les uns ont à parler à M. Génie, ils cherchent M. Génie; les autres ont demandé à M. 'Edmond Leclerc une nomination qui concerne un de leurs électeurs, ils cherchent M. Edmond Leclerc!... Ceux-ci ont obtenu une promesse de M. Félix Ravaisson, ils poursuivent M. Féhx Ravaisson. Regarder à qui parlent ces hommes Importants, épier le moment où ils seront libres, c'est la seule occupation des solliciteurs de salons... Il faudrait être folle pour songer à les captiver dans de pai:eils moments !...
Eh bien ! rien ne déconcertera la bourgeoise sucrée ; elle arrondira sa phrase en face de son interlocuteur au moment même où il verra M. Ravaisson, M. Génie ou M. Leclerc tout près de la porte, disi)araître dans le salon d'adieu... Le diplomate manquera sa mission, le député ne sera pas réélu, le collège n'aura pns son professeur, qu'importe... La bourgeoise sucrée aura arrondi sa phrase : chacun son devoir, elle a fait le sien.
La bourgeoise sucrée est triste, mais elle ne pleure jamais qu'au Gymnase. Le Gymnase est ?on théâtre de prédilection ; ses héro'ines qui ne disent jamais : je vous oime que par antiphrase ; non, môssiein\ ^e ne vous aime pas, l'émeuvent profondément, car si elle n'a pas de sensibilité, elle a beaucoup dk^ scnsibeloUerie. Toutes les douleurs la touch; nt, pourvu qu'elles ne soient point naturelles ; d'abord, elle ne veut pleurer que dans une loge d'avant-scène, et elle aimerait miLUix ne pas
pleurer du tout que d'être réduite à essuyer ses larmes avec un mouchoir garni d'une petite dentelle.
Et cette femme-là est la reine du jour!... Et vous croyez qu'une telle reine ne ruinera pas le royaume? Toutes ses fidèles sujettes finiront par lui ressembler. On n'osera plus rire, parce qu'elle ne sait pas rire ; on n'aura plus d'esprit, parce qu'elle ne comprend pas l'esprit; on ne sera plus naturel, parce qu'elle a intérêt à supprimer et à changer sa nature ; on sera ennuyeux, parce qu'elle est ennuyeuse...
Eh ! mon Dieu ! voilà déjà que nous-même nous cherchons à arrondir notre phrase ; déjà son influence se fait sentir, elle commence par nous. C'est affreux î
Vous ne vous apercevez donc pas de cette triste métamorphose? comme depuis quelque temps, depuis deux ans, pas plus, les Françaises se changent en poupées ; comme tout devient mesquin, précieux et cependant pompeux et solennel dans leurs manières ; comme les ph^'sionomies se compassent ! comme avec de petites idées on a de grands airs! Et ces belles étrangères, qui sont là, si nobles, si calmes, si naturellement dignes, comme elles viennent cruellement faire ressortir notre petitesse prétentieuse et notre futilité agitée. Les Françaises sont donc bien humbles, qu elles travaillent à se dénaturer ; elles sont donc bien mécontentes de ce qu'elles sont, qu'elles se donnent tant de peine pour paraître autre chose. La vanité les perd, l'orgueil les sauverait. Que faire pour les rendre orgueilleuses ?
Voici une histoire qui ne confirme que trop nos jugements sévères ; le héros de cette histoire nous l'a racontée lui-même ; c'est un de nos amis , un jeune homme très spirituel et très romanesque... ISfevous récriez pas, n'ouvrez pas de grands yeux à ce mot ; rien
de plus vrai; il n'y a aujourd'hui que les jeunes gens très spirituelsqui aient le couraged'ôtre romanesques... Après de longs voyages, il revenait en France, tout joyeux de revoir son pays et tout ému de l'idée qu'il allait vivre enfin... car voyager ce n'est pas vivre, c'est chercher, c'est étudier, c'est promener son rêve : ce n'est pas encore travailler à le réaliser.
Ordinairement, les voyageurs rapportent de leurs excursions lointaines l'insouciance et le doute; lui rapportait la volonté et la foi : il croyait au bonheur, et il était résolu aie trouver. N'oublions pas de vous dire que cet heureux entêté avait à peine vingt-deux ans; à cet âge, la foi est robuste, et, comme on n'a pas encore eu l'occasion de vouloir bien souvent ni bien fortement, surtout comme on n'a pas encore eu l'occasion de se repentir d'avoir voulu, on croit à la volonté.
Or, pour ce rêveur sûr de ses rêves, le bonheur c'était d'aimer une jeune et belle femme que l'on épousait légitimement à la manière des Européens et que l'on enfermait impitoyablement à la manière des Orientaux. .le ne comprends pas du tout, disait-il , ce sot usage qui consiste àchoisir une jolie femmepour la mener tous les soirs dans le monde parée, les bras nus, les épaules nues, et l'offrir aux regards envieux des connaisseurs désœuvrés. Je veux être heurenx, mais je ne tiens pas à faire envier mon bonheur.
Cette modestie était pleine de bon sens , mais , s'il ne tenait pas à faire envier son bonheur sournois, il tenait à le faire partager ; il rêvait aussi la joie de sa victime, il voulait que l'esclave aimât son esclavage ; il voulait être un tyran, mais un tyran chéri. Là était hi difficulté, le problème impossible à résoudre.
Pour qu'une femme soit heureuse enfermée, séquestrée, il faut d'abord qu'elle soit passionnée; il n'y a que
la passion qui puisse vivre à toute heure d'elle-même, uniquement occupée d'entretenir le feu sacré; déplus, il faut que ce't3 femme ait une imagination très riche et très féconde, très poétique ; une femme poète, c'est une compagnie si commode!... ça passe des heures entières à regarderie nuage qui fuit, Teauqui coule, Tarhre qui se balance, la fleur qui se penche, l'enfant qui joue. Un rien suffit pour la captiver bien longtemps. Présent, elle vous aime ; absent , elle vous évoque, et quelquefois , quand vous revenez à elle, vous croyez qu'elle vous a suivi, tant elle a comprisvos pensées, deviné vos actions, souffert de vos inquiétudes et de vos peines pendant les heures où vous étiez séparé d'elle ; c'est la diff'érence qui existe entre les personnes romanesques et les imaginations poétiques : les unes ont besoin d'événements, de variété, d'agitation; les autres ne demandent que du repos et de la confiance, elles trouvent dans leurs pensées la variété et les événements, elles trouvent dans leur cœur l'agitation qui suffit à leur vie. Une femme romanesque ne pourrait vivre enfermée; elle se révolterait et sauterait par la fenêtre ; une femme poète... et l'on est poète sans faire des vers... pourrait rester des mois, des années, sous les verrous , sans s'apercevoir qu'elle est enfermée, et même, en l'apprenant, elle n'aurait jamais l'idée de sauter par la fenêtre, si le paysage qu'on découvre de cette fenêtre est beau , si, dans sa prison, rien ne vient troubler la liberté de sa pensée, si son âme peut déployer ses ailes à toute heure pour s'envoler dans l'espace vers les pays rêvés, pour rejoindre et suivre en idée dans leurs actions les personnes aimées.
Elle pourrait vivre en prison seule!... Que serait-ce donc si elle devait y demeurer avec un jeune homme charmant qu'elle adorerait ? Quand on est amoureuse du
geôlier, il n'y a pas ^rand mérite k supiwrter patiemment la prison... Mais les femmes à imaj^ination poétique sont rares; et d'ailleurs, à quels signes , à quels symptômes peut-on les reconnaître à Paris? Les cherchera-t-on au bal? Alors, parmi celles qui s'y ennuient : aurez-vous la cruauté de choisir parmi les jeunes filles qui s'amusent franchement au bal celle à qui vous voulez défendre d'y aller jamais ? Leschercherez-vous dans les réunion? plus intimes, parmi ces jeunes pensionnaires modestes, rangées symétriquement autour de la table à thé, et qui restent là, soumises, silencieuses, imnu)biles, les yeux baissés sur des petits gâteaux? Estce poétique cela ?...Peut-être. Mais où est le symptôme qui doit révéler la poésie? Comment induire en poésie ces jeunes âmes si prosaïquement voilées? Comment savoir si ces Galatbées de salons peuvent s'éveiller à la vie?Quel piège tendre à leur prudente naïveté? N'est-il pas un moyen de les forcer à s'exprimer malgré elles? N'est-il pas un sanctuaire, un lieu privilégié, comme le palais de la Vérité, où leur naturel puisse rayonner sans crainte, où leur flannne ose éclater et briller?...
A l'église sans doute!... Oui, c'est là; leur imagination , exaltée par la prière , brise les liens du monde... Là leur physionomie redevient sincère; le secret de leur pensée se trahit dans leurs regards levés vers lescieux... Allons les chercher à l'église ; c'est profane, maisle bonheur sera l'excuse... Folle démarche! profanation inutile... A l'église, toutes les femmes ont l'air méchant ; leur regard n'exprime que la colère... on leur marche tant de fois sur les pieds; on leur donne tant de coups de coude; elles y éprouvent un si long nuu'tyre, qu'elles y sont toutes furieuses et indignées. Elles ont toutes l'air de prier contre quelqu'un. Ceci, par parenthèse, nous rappelle le joli mot que la duchesse de L"* a dit
l'autre jour. Elle arrive à Téglise, la nef était pleine, plus une place. Cependant, elle s'avance, et, en pressant un peu ses voisines, elle parvient à se caser ; l'une d'elles , impatientée, lui lance un regard courroucé et marmotte à travers ses prières force imprécations contre les femmes qui arrivent trop tard, dont la taille est trop riche, dont l'embonpoint devrait être calculé, etc., — « Eh bien, madame, lui dit la duchesse d'une voix très douce, priez Dieu que je maigrisse. »
Non, ce n'est pas à l'église que le jeune voyageur va chercher une extase idéale, la femme poétique, capable de vivre heureuse , loin du monde, et par les seules joies du cœur; il a découvert un habile piège, un endroit merveilleux où tous les secrets de l'âme doivent se révéler , où les trésors d'une imagination exaltée doivent briller dans tout leur éclat. Ce lieu magique, c'est... vous ne le devineriez jamais, c'est le pont de la Concorde.
Chaque soir, en retournant^dîner chez sa mère, il passait sur ce pont, et c'est là qu'il avait établi son observatoire. Comme tous les voyageurs intelligents, ce jeune touriste est amateur passionné des beaux couchers du soleil, et bien souvent en traversant la Seine, il s'arrêtait saisi d'admiration à l'aspect de cet horizon embrasé, de ce fleuve d'or qui parcourt majestueusement la ville; poétique, malgré ses quais citadins, et mystérieux encore , malgré le mouvement et le bruit ; et, comme les amateurs passionnés, quand l'admiration était à son comble, il s'exaltait et cherchait autour de lui quelqu'un à qui la faire partager... Mais il était là seul, seul à admirer le splendide tableau ; car tous les gens qui marchaient à ses côtés couraient vite , sans s'inquiéter des beaux effets du soleil couchant , du fleuve moiré de vagues roses, des arbres sombres qui se réflé-
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chis-saient dans Tcaii, saus daig'iuT même être éblouis par le disque flamljoyaut de l'astre qui descendait terrible et tout-puissant derrière les montagnes, et semblait une tète de ^Méduse embrasée, secouant autour d'elle, au lieu de rayons, des serpents de feu.
Pas un homme ne s'arrêtait pour regarder... Les hommes ont tant de passions, tant d'ambitions voraces, le sentiment de la nature s'efface dans leur cœur... Mais quoil pas une femme, pas une seule femme ne s'arrêtait non plus; elles passaient lentement quelquefois, et l'idée ne leur venait jamais de s'occuper du soleil autrement que pour lui opposer une ombrelle... Pas une !
Les Parisiennes sont donc aveugles! s'écriait le voyageur enthousiaste ; moi qui ai vu le soleil se coucher dans les flots bleus de la Méditerranée, dans les vagues vertes de l'Océan, moi qui l'ai va disparaître derrière les cimes de l'Hymalaya, je l'admire encore à Paris! Et ces femmes, ces jeunes femmes passent sans le regarder! Ces femmes sont jugées, point de poésie, point d'âme : ce sont de sottes poupées , vaniteuses et froides. Je les hais. Puis , tout à coup s'inspirant de son indignation, il s'écria, toujours en lui-même : Je jure d'aimer toute ma vie la première femme qui s'arrêtera pour admirer ces beaux rayons de soleil.
Et tous les soirs il venait là, tremblant, ému, comme s'il devait ce soir-là rencontrer enfin l'idéal de ses rêves; mais chaque soir il retournait chez lui plus triste et plus découragé ; de trompeuses espérances l'agitaient quelquefois, mais pour le mieux tourmenter. Un soir, une jeune femme charmante s'avançait vers lui ; elle s'arrêtait... pour appeler son chien qui folâtrait un peu loin d'elle. Une autre fois , c'était une jeune fille, une artiste à la démarche assurée; elle s'arrêtait en cli-
42:iiant des yeux comme si elle allait regarder le soleil; puis elle avisait un vieux mendiant qui avait une longue barbeblanche; elle admirait le galbe du mendiant, mais elle n'admirait point le soleil.
Un jour, et ce jour-là il fut bien ému: deux femmes passèrent en calèche, une jeune fille et sa mère ; la jeune fille était jolie comme une nymphe qui aurait pris en jouant un chapeau de bergère, elle avaitde grands yeux noirs et un petit air ennuyé qui prc mettait beaucoup. Au milieu du pont, elle tourna la tête et regarda attentivement quelque chose ; puis elle salua d'un air gracieux. Hélas ! ce ne pouvait être le soleil , c'était un vieil élégant qui suivait la calèche, à cheval, et avec qui elle avait causé chiffons, Opéra, bals, courses, tout le temps de sa promenade aux Champs-Elysées.
Un sbir enfin, et cette fois c'était l'épreuve décisive, comme le jeune voyageur allait retourne:(* chez lui, il vit venir une jeune femme. Quel bonheur 1 elle était si belle! Elle s'avance vers le milieu du pont d'un air distrait ; tout à coup, elle s'arrête ; ce n'est pas une illusion, ses beaux yeux sont fixés sur Thorizon, c'est le soleil qu'elle regarde, c'est bien lui qu'elle admire î 0 Dieu ! soyez béni ! comme tout dans ses traits charmants trahit son admiration profonde! comme son âme poétique se réveille tout entière à l'aspect de cette merveille ! quel enthousiasme! et comme elle est triste aussi dans son admiration ; il semble qu'elle-même s'écrie en son cœur : — Se peut-il que je sois là seule à admirer !
— Non, tu n'es pas seule, je suis là, et pour toi! dit le jeune homme ; et il s'avança vers elle, joyeux, empressé... Mais pendant qu'il marchait pour la rejoindre, la jeune femme était montée sur le parapet, et déjà elle avait disparu dans les flots. C'était une pauvre fille séduite qui venait mourir.. * On la sauva, mais elle
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avait voulu mourir pour uu autre , il ne pouvait plus vivre pour elle.
Ainsi une seule femme avait admiré le soleil, cïtait celle qui venait lui dire adieu.
Le jeune homme n'est pas encore marié.
LYL
II Juillet 1847.
La révolution de 1843 pressentie. — Les ouvriers poètes. — Les professeurs d'égoïsme et les rêveurs de réformes. — Quand on veut dessécher un marais, on ne fait pas voter les grenouilles. — M. Guizot, ministre, lisant à la tribune une lettre contidentielle ! — Encore l'Egérie étrangère. — Comment on gouverne la France.
— Le veau froid et le veau d'or.
Oh ! que c'est ennuyeux ! Encore des révolutions !...
Depuis quinze jours on n'entend que des gémissements politiques, des prédictions sinistres ; déjà, les voix lugubres prcmoncent les mots fatals, les phrases d'usage, formules consacrées, présages des jours orageux:
— L'horizon s'obscurcit !
— Le danger est imminent !
— Une crise est inévitable I
— Une fête sur uja volcan !
— Nous sommes à la veille de grands événements I
— Tout cela ne peut finir que par une révolution !... Les uns, précisant leur pensée, disent :
— Nous sommes en 1830 !
Les autres, renchérissant sur la prédiction, s'écrient :
— Que dites- vous ? bien plus ! nous sommes en 171)0 !
Et, empruntant à Thistoire moderne son jargon agréable, ils ajoutent :
— Peut-être faudra-t-il un 31 mai pour renverser le 29 octobre !
— Eh ! cela vaudrait mieux qu'un 10 août pour renverser le 9 août !
Puis les philosophes reprennent : Les ultra-bourgeois perdront la royauté de Juillet, comme les ultra-gentilshommes ont perdu la ro^^auté de la Restauration.
Eh ! messieurs, ce ne sont ni les bourgeois ni les gentilshommes qui perdent les royautés : ce sont les rois eux-mêmes. Charles X est tombé parce qu'il tenait trop à M. de Polignac, et qu'il a fait un coup d"Etat pour le garder. Mais, rassurez-vous : Louis-Philippe ne tient pas du tout à M. Guizot ; il ne fera pas le moindre coup d'Etat pour le garder. Espérez donc.
On prétend même que le roi est déjà fort éclairé sur la conduite de ses conseillers habiles, et que, s'il était député, il n'aurait pas voté le plaisant salis fecit. On raconte qu'il disait, en parlant d'eux l'autre jour : Ce sont des écoliers en retard surpris par l'arrivée du maître ; ils ont passé toute leur année à s'occuper des élections, rien que des élections ; ils n'ont préparé aucun travail, étudié aucune question, médité aucun projet de loi ; et quand les Chambres se sont ouvertes, quand les députés sont venus, ils se sont trouvés dépourvus, décontenancés, comme des écoliers qu'on interroge et qui ne savent pas leur leçon ; ils disent qu'il n'y a rien à faire pour cacher qu'ils n'ont rien fait.
Le roi a-t-il réellement tenu ce langage ? Nous l'ignorons ; ce qu'il y a de certain aujourd'hui, c'est que les ministres constitutionnels semblent n'avoir qu'un seul devoir à remplir : se faire une majorité à tout prix ; la grandeur du pays, le bonheur du peuple, le
COUliliSPONDANCE PAlUSIliNNE. 515
progrès de la civilisation, tout cela leur est indifférent : une belle majorité, compacte, docile, aveugle et bien disciplinée, c'est leur seul rêve. A quoi bon leur servira-t-elle. ? — A rester. — Que lui demanderont- ils ? — Rien ; que de croître et de multii)lier. '
Car le grand malheur de notre temps, c'est que tous nos ambitieux aiment le pouvoir pour lui-mênne; et le pouvoir est peut-être la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée ainsi. Aimer le travail pour lui-même, cela est noble ; aimer l'art pour lui-même, cela est grand ; aimer le sacrifice pour lui-même, cela est sublime... ; mais le pouvoir!... c'est honteux. Monter sur le faîte, non pas pour y voir de plus haut et de plus loin le destin des hommes, mais pour y languir oisif, pour s'y pavaner niaisement, c'est une ambition d'infirmes que nous ne pouvons pas comprendre. Quoi ! vous voulez la force, et vous n'avez rien de difficile à accomplir ! Vous voulez l'éclat, et vous n'avez rien de , beau à faire briller au jour ! Vous voulez le concours de tous, et vous n'avez aucune idée généreuse à faire triompher ! Vous voulez être ministres, et vous ne tenez pas à être d'illustres ministres comme Sully, Richelieu, Colbert 1 Vous voulez être des ministres de charade et de Gymnase , comme Klein et Ferville dans les vaudevilles de Scribe ! Vous voulez être ministres uniquement pour avoir le droit de tenir un portefeuille rouge sous le bras, pour avoir le plaisir d'être cajolés par quelques vieilles intrigantes, pour avoir Thonneur d'être appelé M. le ministre, par des importuns et des laquais. L'admiration du monde n'est pas votre rêvcj vous vous contentez de l'envie des sots, et vous restez là, satisfaits d'être là, n'ayant d'autre pensée que de vous y maintenir, d'autre souci que d'empêcher vos rivaux d'y arriver. En vérité, vous êtes des ambitieux
bien modestes. Et c'est à C3 pauvre désir, à celte ambition si petite, que vous sacrifiez les grandes destinées d'un grand pays ! Dans ces trente-cinq millions d'habitants, vous ne comptez que 225 hommes. Vous vivez par eux et pour eux ; leur plaire est toute votre gloire ; les affaires sont faites en leur nom, ou plutôt ne sont pas faites en leur nom : intérêts généraux, diplomatie, administration, agriculture, beaux-arts, tout est immolé à la nécessité de les séduire, à la crainte de les irriter. Vous ne décidez aucune chose, pour les nourrir d'espérance, tous et toujours. Vous appliquez avec conscience ce beau système de coquetterie ministérielle, de minauderie administrative, que M. Villemain appelait, il y a une vingtahie d'années, si spirituellement et si plaisamment : « Le grand système du Jjec dans Veau. » A cette époque, il ne prévoyait pas qu'il serait ministre.
Applications de ce système :
Tel changement dans tel poste diplomatique est-il jugé indispensable et de la dernière urgence?... Vous l'ajournez... Pourquoi? Parce que dix députés convoitent ce poste, pour un parent, pour un ami, pour eux-mêmes, et que vous êtes forts de ces dix espérances. Une nomination définitive, qui ne ferait qu'un heureux, peut-être un ingrat, mettrait neuf désespoirs contre vous : cela vous épouvante... Vous retardez la nomination : le poste reste sans chef, les affaires languissent, l'intérêt de la France est abandonné ; mais vous avez dix voix pour vous ; que vous importe la France !
Tel préfet aux abois vous écrit pour demander son changement ; sa position n'est plus tenable ; il a agi avec trop d'ardeur dans les dernières élections, il s'est mis à dos le tribunal, le clergé, ou tout autre pouvoir
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il avoue lui-même qu'il ne peut plus rien pour le bonheur de son fK'partement... V( us le laissez g-émir, vous ne tenez aucun compte de ses g-f'missements, et pourtant vous sentez qu'il a raison ; vous en convenez avec lui... Mais un remaniement dans les préfectures, en ce moment, est impossible, lui dites-vous ; le moindre changement éveillerait tant de i^rétentions, et la moindre chose décidée déciderait tant de mécontents; nous ne ferons rien cette année... Et le préfet, désaiv pointé, se morfond ; le département, encore troublé de la lutte, se déchire ; les afifdires s'arrêtent ; tout va de travers... Sans doute, mais les députés votent avec ensemble, rien ne vient troubler la douceur de leurs faux rêves, ils espèrent et ils votent, et ils votent parce qu'ils espèrent, et vous les entretenez éternellement dans ces illusions complices ; pour les retenir, vous les trompez; il le faut bien, puisque votre force est dans leur erreur, puisque vous mettez votre unique espoir dans leurs frauduleuses espérances.
Comment voulez-vous que Ton se décide jamais k donner une place qu'on a promise à dix personnes ! Qu'est-ce qui empêche Célimène de donner son cœur à Alceste, qu'elle aime un peu? C'est qu'elle a promis ce même cœur au grand flandrin de vicomte, à Clitandre, à Orgon, à Agaste, et à bien d'autres !
Que les députés fjissent la pluie et le beau temps dans l'administration, dans la diplomatie ; soit !... ces choses-là sont de leur compétence. Mais les belles-lettres, mais les beaux-arts, ça ne les regarde pas du tout. Eh bien ! quand un poète détalent, un artiste célèbre, sollicitent quelque mission, quelques travaux auprès d'un ministre, on a l'insolence de leur dire : Faites-vous recommander par des députés. Ainsi leur nom aimé du public n'a aucune valeur ; il faut, pour qu'on s'en gou-
vienne, qu'il soit accolé au nom obscur d'un député inconnu. Faites-vous recommander par des députés !... Les malheureux ! ils restent stupéfaits ; au lieu de retourner à leur glorieuse besogne, les voilà forcés de courir la ville et de battre un rappel de députés ; et, s'ils parviennent, après mille ennuis, à composer un groupe influent et favorable, il leur faudra encore entraîner ce groupe de protecteurs chez le ministre à qui ils ont adressé leur demande. Vous figurez- vous ces théories de députés traversant Paris et se dirigeant vers les ministères, en formant des pas gracieux ! Ils vont demander un bloc de marbre pour un sculpteur, la croix d'honneur pour tel pehitre, une mission en Orient pour tel écrivain. C'est très noble à eux. Par malheur, il n'y a que les artistes médiocres qui aient le loisir, le goût et le courage de faire ces promenades solliciteuses, ces démarches sans dignité. Les députés influents ne peuvent donc protéger que les artistes incapables. Cela vous explique bien des choses. Par exemple, aujourd'hui on s'indigne, et chacun s'écrie : « Pourquoi cette année a-t-on donné la croix à tous les vaudevillistes ? — Parce que les députés l'ont demandée pour eux. » Comment ne devine-t-on pas qu'il n'y a au monde que des députés qui puissent demander la croix pour des vaudevillistes ! Ce ne sont pas les poètes qui auront jamais de ces idées-là ! Non, non !
Mais c'est encore un malheur que l'on plaise aux députés en glorifiant le vaudeville i Ces législateurs attardés ne comprennent rien au mouvement intellectuel qui s'opère dans ce pays ; ils font décorer des messieurs, auteurs de couplets grivois, et ils ne daignent même pas remarquer de simples ouvriers : ces maçons, ces tonneliers, ces menuisiers, auteurs de poésies admirables. Ce n'est pas un symptôme pour eux que cette
digni/ication du peuple jmr les lettres, que cet amour (le letude qui fait chez lui chaque jour de nouveaux progrès. Si vous leur parlez du poète-maçon de Toulon, de Cluirles Poney, ils se mettent à rire dédaigneusement, et, pour vous confondre, ils citent ce vieux vers :
Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier.
— Mais, dites-vous, c'est aussi son métier de fajre des vers, puisqu'il les fait excellents.
— Eh bien ! c'est un original, et voilà tout.
— Un original ? Non, -car il y a beaucoup d'autres ouvriers qui ont, comme lui, un talent rem^irquable : un tonnelier nommé Gerininy a publié dernièrement un poème ravissant intitulé : le Val de la Loire ; il y a un laboureur des environs d'Arras qui fait aussi des vers charmants ; il y a Saviuien Lapointe, poète énergique et menaçant ; il y a encore....
— Ah I quel bataillon de poètes î Les muses doivent être bien fières d'avoir tant de nourrissons parmi les ouvriers ; mais nous autres, nous n'avons pas le temps de lire les poésies fugitives des maçons et des tonneliers ; nous ne venons pas à la Chambre pour nous occuper de poésie.
— 11 ne s'agit pas de poésie, c'est de la politique cela.... Oui, c'est une question politique très grave, et, malgré votre gros dédain, il vous faudra bien trouver une autre manière de gouverner un jour ce peuple et ce pays, où les maçons, les tonneliers, les menuisiers sont déjà plus littéraires que vous.
Certes on ne nous accusera jamais de flatter le peuple, nous ne l'avons jamais bercé de ce beau rêve d'envieux qu'on nomme égalité ; nous avons toujours déclaré, au risque de lui déplaire, que l'égalité était une injustice ; qu'un paresseux n'était point l'égal d'un
travailleur, que le niveau universel promis par les philosophes était un mensong-e ; mais si nous ne croyons pas que tous ceux qui sont en haut doivent descendre, nous croyons que beaucoup, parmi ceux d*en-bas, doivent monter ; si nous ne croyons pas au nivellement par l'envie, nous croyons à l'égalité par TéducatioD. Nous ne voulons pas que les forts disent aux faibles : Espérez ; nous travaillons à devenir chétifs comme vous ; nous ne voulons pas que les hommes instruits et intelligents disent aux ignorants stupides : Rassurezvous, nous tâcherons d'oublier ce que nous savons, et nous vous promettons d'être, avant peu, ignares et stupides comme vous... Nous voulons que les forts disent aux faibles : Fortifiez-vous, et vous serez des nôtres ; nous voulons que les gens instruits et intelligents disent aux ignorants : Éclairez votre esprit par l'étude, agrandissez votre âme par la pensée, brisez, torturez votre nature comme nous par l'éducation, et loin de vous renier, de vous repousser avec dédain, nous serons les premiers à vous dire : Venez à nous.
Se peut-il que les hommes d'Etat de nos jours ne sentent pas que l'heure de la politique généreuse est enfin venue, et qu'ils ne reconnaissent pas la stérilité de leur égo'isme ; mais il n'y a plus d'hommes d'Etat ; il y a des hommes qui font leurs atfaires à propos des affaires de l'Etat, et tant que leurs affaires sont bonnes, ils ne peuvent pas s'apercevoir que celles de l'Etat sont mauvaises. Des gens si contents de leur sort n'éprouvent pas le besoin du progrès ; il ne faut donc rien espérer de leur ambition sordide, de leur inintelligente personnalité. Notre confiance était une chimère, et M. de Lamartine avait bien raison lorsqu'il disait à M. de Girardin, il y a quelques années : « N'attendez rien du parti conservateur ; il n'admettra jamais vos idées de
réforme ; laissez-le s'user, et ne vous usez pas avec lui. » En ellet, c'était de la folie, nous le reconnaissons maintenant : M. de Girardin a entrepris une tâche impossible. Il veut souffler Tesprit/le réforme... et il s'attaque à des g-ensqui vivent d'abus; il veut prêcher les conclussions g-énéreuses, et il s'adresse à des professeurs d'ég-oïsme. 0 naïveté sans pareille ! Quand on veut dessécher un marais, on ne fait pas voter les grenouilles !
Paris est encore agité des derniers orages parlementaires ; les salons politiques ont la physionomie sombre, maussade et faussement tranquille des grandes places de petites villes quinze jours après les élections ; les gens qui jadis s'abordaient en se tendant la main se lancent des regards furieux et se saluent avec rage ; d'anciens amis passent à côté l'un de l'autre sans avoir l'air de se connaître ; des parents évitent de se parler ; tout le monde est sur ses gardes. On sent bien que la lutte n'est pas terminée ; personne encore n'a déposé ses armes. Nous qui ne craignons qu'une seule chose au monde, les ennuyeux, nous entrevoyons avec plaisir que nous perdrons au moins trois ou quatre ennuyeux à la bataille ; tout nous fait espérer qu'ils ont passé à l'ennemi. C'est double chance! L'ennemi les aura chez lui , et nous, nous ne les aurons plus chez nous. Hélas ! chacun a ses ingrats sur terre ! Quel bonheur, alors, de découvrir que vos ingrats sont précisément parmi vos ennuyeux !
Ce qui rend le souvenir de celte lutte durable, c'est le mystère qui environne encore certain côté de la question ; on n'oublie vite que ce qu'on a compris tout de suite : mais les choses inexpliquées vous reviennent à l'esprit souvent, malgré tout. Et que de clioses là-dedans n'ont pas été expliquées î
Vous ue sauriez imaginer quelle influence ces querelles politiques exercent encore sur la société parisienne, et particulièrement sur les correspondances intimes.... On n'ose plus s'écrire.
On n'ose plus s'écrire... Sérieusement, on hésite avant d'envoyer les moindres billets ; on a peur de faire de la politique sans le savoir. Depuis que les lettres confidentielles se lisent tout haut à la tribune avec des commentaires qui en détruisent complètement la signification, on n'a plus aucun abandon dans le commerce épistolaire. A peine a-t-on tracé quelques mots, on s'arrête : ^( Soyez prêt ce soir à huit heures ; nous irons vous chercher. » 11 s'agit d'une partie de spectacle... Mais quelle imprudence ! Les malveillants pourraient s'imaginer et prouver qu'il s'agit d'une conspiration !.. On déchire la page et l'on recommence : « A ce soir, je compte sur vous. » 0 folie ! Une femme qui écrit à un homme : Je compte sur vous ce soir... Cela aussi peut être bien mal interprété ; un esprit prévenu pourrait découvrir dans ce seul mot des abîmes d'inconvenances... On déchire encore cette page avec effroi... Ainsi, on va au-devant de toutes les suppositions, et, pendant une heure, on corrige, on rature, on déchire, on brûle tous ces poulets dangereux, étourdiment commencés. On prévoit toujours le moment où ces maudites lettres pourront être communiquées aux Chambres, et Ton ne se préoccupe plus en les écrivant, comme autrefois, d'être galant, léger, spirituel, persuasif, éloquent, charmant ; on ne se préoccupe plus que d'une seule chose aujourd'hui en griffonnant ses petits billets du matin, c'est d'être parlementaire.
Les personnes qui demeurent dans les environs de l'hôtel des Capucines sont plus alarmées que les autres, elles n'écrivent plus une lettre sans frémir ; elles pré-
tendent que les affidés de ^I. le» ministre des affaires étrangères sont dressés à dérober les correspondances affectueuses du quartier ; dès qu'une réponse se fait attendre, les accusations pleuvent de tous côtés; les voisins et les voisines, menacés dans leurs plus chers secrets, sont exaspérés et décidés à user des représailles à la première occasion. Que diriez-vous alors, monsieur le ministre, si l'on venait à surprendre et à publier un de vos plus gracieux billets du matin ?... Ah ! l'on découvrirait beaucoup de choses, plus d'une question politique s'éclairerait tout à coup, car vos séduisantes amies vous parlent très souvent politique malgré vous, et si Ton en croit certain bruit, elles tiennent moins à être bien aimées qu'à être bien informées. C'est une idée... affreuse... autrefois, mais aujourd'hui ça réussirait !... 0 délire du pouvoir dans les ambitions mesquines ! Pour végéter ministre ef vivre au jour le jour, faire une action éternellement laide !... Et cela s'appelle un historien !
Quand on ne parle pas de révolution prochaine, on parle de noces et de banquet. Dans le monde élégant on se marie, dans le monde politique on dîne. Un banquet en l'honneur de la Réforme a eu lieu hier vendredi ; on cite avec amertume le nom de deux convives récalcitrants. Ce banquet sera suivi de plusieurs autres : on a dîné pour la réforme électorale, on dînera bientôt pour la liberté commerciale ; avant la fin de l'année, on aura mangé sur toutes les questions. Etrange manière de mûrir les idées ! Quand une idée est trop lente à germer, on se réunit et l'on mange du veau froid en son honneur, comme dit Alphonse Karr. Le veau froid est l'aliment de la politique moderne ; le peuple, qui meurt de faim, se sent rassasié dès que ses amis dévoués mangent du veau froid en son nom.
Aussi, un jeune penseur de nos amis affirme-til qu'en France, aujourdhui, on ne connaît plus que deux divinités, deux veaux sacrés : le veau d'or et le veau froid. Le veau d'or... c'est la fortune; le veau froid, c'est la popularité ; ceux qui ruinent le pays, ditil, sacrifient au veau d'or ; ceux qui flaiterit le peuple sacrifient au veau froid ; ceux qui font des romans de pacotille sacrifient au veau d'or ; ceux qui font des romans sociaux sacrifient au veau froid. Il y en a même de bien habiles qui trouvent le moyen de sacrifier à tous les deux en même temps.
Les mariages de la semaine dernière étaient des plus l)ompeux ; les trousseaux, déployés avec orgueil, faisaient l'admiration des femmes élégantes ; la mode est toujours de porter des flots de dentelles, la moindre robe étale des cascades de volants ; le barrége léger, et d'un prix modeste, se prête volontiers à ces excès. Les mantelets sont de toutes couleurs, gros-bleu, vert, rose, lilas ; on voit des spincers et des caracots fort amusants; mais la nouveauté par excellence est une espèce de canezou inventé par M»ie Marie et imité du costume pittoresque des femmes d'Odessa ; ce canezou ou plutôt cette veste se fait en cachemire de couleur brodé d'or ou d'argent. Mme Marie en fait aussi en mousseline des Indes soutachée, très gracieuses et très distinguées. C'est au bal de Vincennes qu'il y avait de jolies parures. Nous n'y étions pas, mais M. Théophile Gautier, qui assistait à cette fête, vous dira demain tout co qu'on en peut dire.
CORUESPONDANCK PARISIENNE. 525
LYIT.
13 mai 1848.
La République, ça? Allons donc, c'est Tenvers de la royauté. — Ils font tirer le canon chaque fois qu'ils se dérangent. — C'est la vieille diplomatie, la vieille police des vieux rois. — Des républicains farouches mais sybarites. — Crème d'ananas. — Aspect de Paris. — Repos forcé. — Cinquante Tityres sous un hêtre. — Le dernier vicomte.
Quel dommag'e !... quel dommage!... ça va être affreux... et ça pouvait être si baau !...
Une loj-ale République, n'est-ce pas le rêve de tous les esprits généreux et indépendants?...
Aimer son pays pour lui-même et l'aimer lui seul, sans compliquer son amour d'un tas de noms propres plus ou moins populaires, plus ou moins maudits ;
N'être plus condamné à défendre malgré tout et contre tous un personnage de convention, lui, sesenfaiits, sa famille, ses ministres, ses préjugés et ses fautes, sous prétexte qu'on lui a prêté serment...
Retrouver tout à coup la liberté de ses allures, le sentiment de sa dignité..., c'était une joie, c'était un triomphe pour tout le monde : et Yen peut dire qu'excepté ces êtres malheureusement nés, qui n'ont jamais su relever la tête, ces caractères rampants qui se sont fait une volupté de la servitude, tout ce qui vit en France par l'esprit et par le cœur, tout ce qui pense, tout ce qui crée, tout ce qui rêve, a salué avec enthousiasme l'aurore de la République idéale.
Et tout à coup l'enthousiasme s'est changé en crainte, le rêve d'or s'est terminé en cauchemar ; et les trembleurs désenchantés nous disent : Votre bel espoir, hélas ! était une chimère, votre belle République est impossible !
— Non, non, trois fois non, elle n'est pas impossible! Rien ne serait plus facile, au contraire, que de faire la République grande et belle; il ne faudrait, pour cela, qu'une seule chose.
— Et quoi donc ?
— La comprendre...
Mais, hélas ! ceux qui l'ont proclamée ne la comprennent pas !
Et la preuve qu'ils ne la comprennent pas, c'est qu'ils ne la font pas aimer ; c'est qu'ils la rendent ridicule, mesquine, vaniteuse, au lieu de la faire puissante, sérieuse et digne.
C'est qu'ils en font une parodie monarchique, un envers de la royauté ; c'est que, par exemple, ils font tirer le canon chaque fois qu'ils se remuent. Le canon est un joujou de roi, qui ne convient plus aux allures calmes et populaires d'une République. Nous comprenions, à la rigueur, qu'on s'amusât à tirer le canon quand Charles X ou Louis-Philippe se rendaient au parlement, ils étaient les petits-fils de Louis XIV et d'Henri IV ; ces pompeux usages pouvaient être des traditioDS de famille ; mais faire tirer le canon des Invalides chaque fois que M. Crémieux se dérange... Allons donc ! c'est se moquer d'un pays.
La preuve qu'ils ne comprennent pas la République, c'est qu'ils veulent la loger aux Tuileries.
La preuve qu'ils ne la comprennent pas du tout, c'est qu'ils se pavanent dans les hôtels des ministères avec le superbe entourage de leurs prédécesseurs, faute
impardonnable qui traliit leur inintelligence et qu'on ne saurait trop leur, reprocher. Les ministres d'ime République ne doivent ressembler en rien aux ministres de la royauté. Ce ne sont plus des importants payés très cher pour jeter de la poudre aux yeux et distribuer de Teau bénite ; ce sont des hommes d'affaires consciencieux, les intendants de la nation, les économes du peuple qui ne jouent pas avec son argent ; tous ces hochets d'antichambre ne sauraient leur convenir. Leur prestige est dans leur simplicité. Plus de traitements ruineux, plus de cérémonial de comédie, plus d'huissiers à chaînes d'or, plus de laquais, plus de carrosses, plus de cuisiniers séducteurs.
Vous aimez tant les Anglais, imitez-les donc. Que nos ministres demeurent modestement chez eux comme font les ministres anglais, qu'ils aillent à pied à leur bureau, un parapluie sous le bras, comme font les ministres anglais ; s'ils sont en retard, qu'ils prennent un fiacre comm.e tout le monde ; qu'ils soient enfin comme les autres hommes ; seulement qu'ils travaillent quelques heures de plus; alors qu'ils se rassurent, ils n'auront pas grand'peine à garder leur position élevée, ils trouveront peu de rivaux. Il y a un moyen bien certain de défendre sa place, c'est d'en supprimer tontes les vanités qui font que les sots vous l'envient.
Le jour où l'on pourrait dire : Qu'est-ce qu'un ministre ? — C'est un ouvrier qui travaille six heures de plus que tous les autres, — il y aurait en France bien peu d'amateurs pour cet état privilégié, dont le travail serait si largement organisé. Sous une royauté, le pouvoir est presque inaccessible ; il peut, sans trop de dangers, être environné de séductions; mais sous une République, c'est autre chose ; une émeute peut le donner à qui le rêve : il faut donc le rendre austère,
ennuyeux, pénible, indésirable enfui, pour en dégoûter les rêveurs ambitieux; la route n'est plus escarpée, hérissez depines le but, et compensez la facilité, la douceur de la pente, par l'aridité du sommet.
— Et, direz-vous, qui fera fleurir le commerce, qui donnera l'exemple du luxe? — Les particuliers ; à eux, sont permises toutes les fantaisies; ils ont le droit d'être capricieux, de s'amuser à tous Les enfantillag^es de l'orgueil, de rajeunir les anciens usages des anciens temps ; mais les ministres d'une République n'ont pas ce droit, ils doivent représenter leur époque avant tout ; les anachronismes ne leur sont point permis. Plus ils seront modestes et raisonnables au contraire, plus les autres hommes seront dispos^'S à se montrer élégants et fastueux. Rien ne porte plus un pays à la gaîté que l'air sérieux des gens qui le gouvernent. Quand les hommes d'afl'aires sont graves, les hommes de plaisirs sont bien vite joyeux. Savez-vous pourquoi la société française était si gaie autrefois? C'est que les notaires étaient tristes.
Savez-Yous depuis quand les gens du monde léger sont devenus si lourds, si ennuyeux, si maussades? C'estdepuis que les notaires sont devenus folàtresj fringants et merveilleux.
La preuve qu'ils ne comprennent pas la République, c'est qu'ils font encore de la diplomatie, comme les vieux ministres routiniers. République et diplomatie ! mais ces deux mots-là jurent ensemble. Sous la royauté, c'est fort bien ; les ambitions de la dynastie sont souvent en <iésaccord avec les volontés de la nation, et là oii l'intérêt est complexe, la finesse et l'habileté sont permises ; mais dans une République, l'intérêt est simple toujours. Plus de finasserie, plus de cachotterie, plus de tricherie! . .. On doit jouer cartes surtable. A quoi bon
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alors paj^er très cher des l)oaiix messieurs pour qu'ils aillent à grands frais chuoliotter tout bas à l'oreille des rois ce qu'on doit crier tout haut à l'oreille des i)euples?
La preuve qu'ils ne comprennent pas la Képublique, c'est qu'ils font encore de la vieille police de tyrans, comme les ministres indiscrets et curieux qu'ils ont tant de fois dénoncés. Car telle est leur imaginât ive ; ils approuvent en l'imitant ce qu'ils ont blâmé pendant vingt années ; ils appellent cela faire du nouveau. Ils décachètent toutes nos lettres sans se gêner. — Et le cabinet noir contre lequel ils ont tant hurlé! — Eh bien I ils l'ont supprimé ; de quoi vous plaignez -vous ?... il n'est plus noir : la blanche clarté du jour y pénètre librement il grands flots, et c'est à la face du soleil qu'on y viole tous vos secrets. Un aide de camp de M. le duc de Montpensier a reçu dernièrement une lettre de lui ; cette lettre était décachetée et les passages intéressants en étaient soulignés à l'encre rouge. Dans un certain ministère les lettres ouvertes sont recachetées na'ivement avec le cachet du ministère. L'indiscrétion. . . peu importe; ce qui est plus grave, c'est la confiscation. Une femme de notre connaissance a mis, il y a deux mois, à la poste une lettre qui n'est jamais parvenue à son adresse. A vrai dire, le billet mystérieux a dû singulièrement intriguer les faiseurs de conjectures.
Cette femme était patronesse d'un bal de charité, et, comme les autres patronesses, elle était chargée de désigner un commissaire pour faire les honneurs de la fête. Elle choisit son neveu et lui écrivit pour lui demander s'il serait libre de l'accompagner. On riait encore dans ce temps-là : c'était aux premiers jours de la République, et, par une folle plaisanterie, rappelant à son neveu une excellente bêtise d'Odry dans une pièce <les Variétés, Tony ou le Canard acc\imte\n\ qu'ils a-
vaient vue ensemble, elle formula ainsi la proposition : « Qu'est-ce qui a demandé un commissaire? — Moi. — Quel est ce commissaire? — Toi. — Viens demain prendre mes ordres. »
Le billet n'était pas signé. Or, c'était l'époque où l'on choisissait, pour les envoyer dans les départements, les aimables commissaires que vous savez. On a cru qu'il s'agissait d'un commissaire prétendant, et l'on a gardé la lettre, sans doute pour prendre des informations précises sur le protecteur et sur le protégé. Voilà le mystère. Nous l'expliquons généreusement à ces violents lecteurs de correspondances familières ; mais nous profitons de la leçon : depuis ce jour nous mettons dans chacune de nos lettres des injures abominables contre le gouvernement ; la lettre n'arrive pas à son adresse, mais l'injure y arrive bien. C'est toujours ça.
La preuve qu'ils ne comprennent pas la République, c'est que, dans leurs belles promesses d'affranchissement universel, ils ont oublié les femmes !... Ils ont affranchi les nègres qui ne sont pas encore civilisés, et ils laissent dans l'esclavage lesfemmes, ces docteurs émérites, ces professeurs par excellence en fait de civilisation. Ils ont affranchi tous les domestiques de la maison, les gens à gages ; ils ont décrété que l'uniforme servirait de rechange à la livrée, et ils n'ont pas même songé à affranchir la mère de famille, la maîtresse de la maison : loin de les affranchir, ils les ont annulées. Certes les femmes ne demandaient point de droits politiques, de droits nouveaux ; mais elles demandaient qu'on respectât du moins leurs droits anciens, qu'on leur laissât ce qui leur appartient légitimement depuis des siècles, l'autorité du foyer, le gouvernement de la demeure ; et elles ne s'aperçoivent qu'on les prive du droit de suffrage que depuis le jour où l'on a octroyé
ce môme droit aux serviteurs qu'elles payent et à qui elles commandent. Et pas un de ces législateurs improvisés n"a senti cela, quece don, faussement généreux, était une offense pour elles; il les dépouille et il les force d'abdiquer. Grâce à cette injuste loi, dans leur empire, c"e>t-à-dire dans le ménage, le moindre de leurs serviteurs est au-dessus d'elles ; si bien que, dorénavant, les fils ambitieux auront beaucoup plus d'égards pour leur portier , électeur, dont la voix , rinfluence, peut les faire représentants du peuple et ministres, que pour leur vieille mère, qui ne vote pas.
Oh ! les Français, ils sont bien toujours les mêmes, les tyrans envieux de leurs femmes, qu'ils font semblant d'adorer ; vieux inventeurs de loi salique, vingt siècles ne les ont point changés.... Le crétin le plus abject, si son imbécillité a l'honneur d'être masculine, compte plus à leurs yeux que la plus noble femme, douée du plus grand esprit... Ainsi le stupide Jocrisse, palefrenier chez M. de B... qui dirait à son maître, la veille des élections : « Monsieur veut-il bien me donner une liste, je ne sais que faire de MA vote... » ce valet d'écurie a voté ! . . .
Et l'auteur d'Indiana^ de Valentiney de Lélia, de Maupral, de Spiridion^ de Consiielo, de la Mai^e au IHalle et de tant de chefs-d'œuvre... George Sand, ô députés trop fiers de votre maie obscurité !... George Sand n'a pas eu le droit de trncer sur un bulletin, avec sa plume immortelle, un seul de vos noms inconnus î
Mais, encore une fois, les femmes ne demandent point le droit de suffrage ; elles demandent le droit d'être honnêtes, de gagner leur vie dignement et sans prostitution d'aucun genre, car les prostitutions inavouées ne sont pas les moins cruelles ; les femmes demandent le droit de n'être plus d'inutiles mères, le
pouvoir de défendre leur fortune et leur personne sans procè? ruineux, d'acheter du pain k leurs enfants avec la dot que leurs maris mangent avec leurs maîtresses; elles demandent le moyen de travailler pour vivre, de travailler même pour nourrir leurs maris quand leurs maris ne veulent pas travailler; elles demandent qu'il y ait en France autant d'ouvroirs, d'ateliers, de bureaux administratifs pour occuper l'activité patiente des femmes, qu'il y a de clubs et de cabarets pour amuser la paresse turbulente des hommes.
Mais qui donc a songé aux femmes ?... Personne, excepté cet ouvrier naïf qui, le jour de la grande revue, pendant laquelle les troupes criaient si plaisamment : « Vive le Gouvernement Provisoire ! » criait à son tour, en voyant passer deux belles femmes : « Vivent les femmes provisoires 1 » C'est le seul vœu qu'on ait émis sur le sort futur des femmes, et, vous le voyez, encore n'est-il pas flatteur.
Et cependant le beau pays de France a toujours été sauvé par les femmes ; et cependant, si la République peut être sauvée, elle le sera par les femmes. Vous riez... cela est pourtant bien facile à deviner; le seul danger qui menace la République, c'est la misère ; la seule querelle qui agite la France n'est plus, comme autrefois, la lutte des idées, c'est la bataille des intérêts ; il n'y a plus aujourd'hui en France que deux partis;
Le parti de ceux qui veulent tout g-arder.
Le parti de ceux qui veulent tout prendre ; les seules questions pour lesquelles les hommes vont se battre, senvoyer fraternellement des coups de fusil, sont des questions de cupidité et d'égo'isme... — Eh bieni — eh bien ! il n'y a que la charité qui puisse les résoudre.
11 n'y a qu3 les femmes qui puissent prêcher contre ces hordes d'égo'istes sauvages une croisade de gêné-
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rosité ; il n'y a que les femmes des deux partis inena- <;aiitsqni puissent sauver le pays par une mag-nanimité intellig-ente ; qui puissent, jiar leur éloquence avant le combat, forcer les hommes à être généreux, et, par leur amour après le sacrifice, les consoler de l'avoir été. Enfin la preuve que ces gens-lii ne comprennent pas la République, c'est qu'ils flattent le peuple ; la République ne doit flatter personne ; la République, c'est la vérité couronnée. Ils le flattent et ils le ruinent, comme font tous les flatteurs de leurs dupes, de leurs victimes. Ils pouvaient le sauver, en soutenant les maisons de commerce qui le faisaient vivre, en secourant les manufactures qui le faisaient travailler; ils ont laissé tomber ces comptoirs et ces manufactures; ils ont préféré lui donner de l'argent de la main à la main euxmêmes, pour le corrompre à leur profit, pour le dominer après ravoir corrompu. Et ils l'ont avili par uu semblant de travail ridicule ; ils en ont fait des personnages de comédie, des comparses de ballets, des villageois d'opéra-comique, chantant le chœur dexposition : tt Travaillons avec courage, » en baissant et en relevant en cadence leur pioche et leur bècîie de carton. Ils ont fait plus, et cela sera leur honte éternelle !... après l'avoir fait travailler pour rire, ils l'ont fait mendier pour tout de bon. Un beau jour on a vu... à ce souvenir nous rougissons encore, la main nous tremble en écrivant cela... on a vu le noble peuple de France traverser solennellement la capitale de la France, promenant une grosse caisse à argent sur les boulevards, tendre aux passants des corbeilles d'obier ornées de rubans tricolores, et demander à chacun d'eux l'aumône pour le Gouvernement Provisoire!... Et ils ont appelé cela le lendemain, dans leurs journaux, une superbe manifestation !... Oh ! les malheureux!... déshonorer
ainsi une grande nation!... On leur confie un peuple de travailleurs, ils en ont fait un peuple de paresseux!... on leur confis un peuple de héros, ils en font un peuple de mendiants !
Mais connais-les donc, enfin, ô peuple! comprendsi3S donc, juge-les donc par ce seul trait de leur histoire où le mensonge de leur patriotisme s'est révélé forcément. Leur imposture tout entière est écrite dans l'union monstrueuse de ces deux mots : Ils t'ont fait MENDIER, ils t'out fait MENDIER, Ô peuple ! et ils t'appellent le peuple- ROI !
Dérision cruelle, impudente! Non, tu n'es pas le peuple roi! tu es encore ce que tu as toujours été, l'instrument courageux d'intrigants poltrons, une meute hér(jïque, la meute des ambitieux. Leur procédé est toujours le même : c'est avec le sang des pauvres qu'ils demandent l'ai gent des riches. Ils te lancent dans l'arène par des phrases excitantes, comme des fanfares, et ils se tiennent en embuscade pour en attendre l'effet. Sais-tu ce quils faisaient, tes défenseurs éloquents, pendant que tu combattais sur les barricades, avec tant d'ardeur?... Ils ta regard;iient combattre en cachette ; et, collant leurs pâles figures sur les vitres de leurs fenêtres, ils comptaient froidement les coups que tu recevais pour eux.
Leur double plan était prêt d'avance : toi vaincu, ils te sermonnaient avec des phrases paternelles, car ils s'étaient arrangés de manière à n'être pas même compromis.
Toi vainqueur, ils faisaient ce qu'ils ont fait; ils t'ont volé ta victoire, et généreux comme le courage, naïf comme le point d'honneur, tu as cru noblement qu'ils avaient combattu parce qu'ils se ruaient sur ta proie.
Et regarde comme ils la dépècent hardiment, ta
proie 1 Quelle inii)rudente voracit(''! Comme leur gloutonnerie s'est vite laissé prendre au piège du premier repas ! Tu mourais de faim, disaient-ils, et c'est au nom de ta faim qu'ils mangent le gibier qu'ils te font courir. Va donc, brave meute! Courage, courage. Tayaut! tayaut ! rapporte le gibier de messeigneurs, ils l'aiment à la folie! Comment donc! ce so^it des gastronomes consommés, ils ont inventé un mets exquis, d'une délicatesse inconnue : les filets de chevreuil au coulis d'ananas!... C'est un plat nouveau qu'on doit à la liépublique : ce n'est pas précisément le brouet noir des Spartiates ; mais, nous vous l'avions déjà dit, il y a quatre ans :
« Les républicains modernes ne ressemblent en rien » aux fiers Brutus d'autrefois. Ils ne se piquent nuUe- » ment de sévérité ni d'abnégation; ils veulent tout » tuer, mais c'est pour bien vivre ; ils aiment le sang, » mais ils aiment aussi la crème (nous n'avions pas ». prévu l'ananas); ils sont grossiers dans leurs ma- » niéres, mais ils sont raffinés dans leurs goûts ; ils )) sont farouches, mais ils ne sont pas austères, et s'ils » veulent renverser Tarquin, ce n'est pas pour venger » Lucrèce, c'est pour la lui souffler. »
» 8 décembre 1844. )^
Ils nous ont bien donné raison, convenez-en, mais que nous les aurions aimés s'ils nous avaient donné tort ! Car, aujourd'hui, ce que nous demandons à Dieu, c'est qu'il inspire de bons et loyaux républicains, qui comprennent la République mieux que les rois n'ont compris la royauté.
Ah ! s'ils la comprenaient comme nous, que la France serait glorieuse ! quelle régénération de toutes les âmes ! quel épanouissement de tous les génies ! quelle puissante activité dans tous les travaux!... Adaptés à
536 LE VICOMTE DE LAl'KAY.
la vie publique nouvelle, des monuments gigantesques couvriraient la surface de la France, et ces édifices de la fraternité, élevés librement au bruit de chants joyeux par des bataillons d'hommes intelligents, surpasseraient en grandeur, en orgueil, les plus fameux édifices de rantiquité, élevés par des milliers d'esclaves courbés sous le fouet des tyrans.
Les arts, excités par tant d'audace, prendraient aussi des proportions gigantesques, en harmonie avec les monuments et les institutions. Un public immense et vivace ferait trouver des effets merveilleux.
Ce ne serait plus ce parterre de dandys éreintés, à la fois ignorant et blasé, qui a tant de peine à se distraire de lui-même ; ce serait un parterre amusable, impressionnable, sincère, des esprits naïfs à passionner, de vrais cœurs à faire battre, du vrai sang à faire circuler dans les veines, h chaque idée noble, à chaque beau sentiment. Un tel public donnerait du génie aux plus incapables. Oui, l'on verrait bientôt tous les arts se transformer, grandir, s'élever par un essor inconnu ; la musique, glorifiant et poétisant le travail; la peinture réhabilitant la beauté et généralisant le haut style ; l'industrie s'associant avec la charité pour démocratiser le bien-être ; on verrait quels miracles peut accomplir l'esprit humain dans 1 ère de la g*énérosité.
Ah! que la République serait belle, belle sans les républicains !...
En attendant, Paris est fort triste. Ceux qui ne l'ont pas vu depuis trois mois ne le reconnaitraient plus. Dans ses plus riches quartiers, il ressemble à une ville maudite, une Gomorrhe menacée, ayant reçu en secret l'avis de sa prochaine destruction.
Les beaux appartements des grands hôtels sont dé-
serts : on se réfugie à l'entre-sol ou au second étage, dans des chainbrettes ignorées, plus en harmonie avec les mœurs du moment. On aime mieux vivre en citoyen modeste, dans un petit salon bien rangé, que de languir en grand seigneur ruiné dans un appartement splendide et mal tenu. On n'invite personne ; on vit en ermite. Chacun a envoyé son argenterie à la monnaie, le prix a servi à payer les dettes de l'hiver ; ou mange avec des métaux de fantaisie , jusqu'à ce jour inconnus ; ces métaux étranges , pour l'originalité de la teinte et le hasard de la mixture, laissent bien loin derrière eux le fameux airain de Corinthe, de flamboyante mémoire.
Dans quelques salons, les femmes sont tout à coup très parées ; mais que cette parure est triste ! On porte %
les lourdes étoffes de l'hiver, parce qu'on n'a pas de quoi acheter les légères étoffes du printemps.. Ce luxe éblouissant, c'est encore de la misère.
Quelques rares élégants traversent encore les Champs- Elysées, mais ils n'ont plus l'air triomphant de cavaliersfiers de leurs montures; ils ontl'air soucieuxd'hommes d'affaires en peine d'un dernier marché ; ils passent là sérieux et mornes sur des coursiers fringants et joyeux; cela veut dire : Ce beau cheval est à vendre, et je le promène pour le montrer.
Ue voitures brillantes, point. Toutes les voitures particulières affectent la physionomie plus que modeste des voitures de remises. L'illusion est complète. Les coclier.3 et les domestiques sont habillés avec une indépendance extrême : redingotes à chàle , gilets à fleurs, cravates à la Colin. On dirait des proches parents en partie de campagne. L'oncle est monté sur le siège ; il conduit sagement la famille ; et le petit cousin empressé, dès que la voiture s'arrête , vient offrir la main
à ces dames. La distinction de la tournure et des manières est devenue presque un danger; alors Ton renvoie les anciens domestiques accusés d'avoir trop bonne façon, et Ton prend des gens de la campagne à moitié prix ; et voilà tous les domestiques de grande maison sur le pavé. En déclarant que la distinclion de la tournure est un crime, vous les ruinez ; l'habitude du service, la connaissance dun certain monde était une fortune pour eux ; c'était une valeur, vous la supprimez : la remplacerez-vous ? Savants économistes , tant que vous n'aurez pas des valeurs réelles à donner à tout le monde, ne détruisez pas les valeurs factices ; toutes Ifip les fictions consolantes ne sont pas dans la poésie.
Les titres aussi que vous avez abolis étaient un valeur factice; un titre, c'était une fortune; un jeune homme pauvre, s'il était marquis, pouvait épouser une fille riche qui voulait être marquise ; vous le ruinez dans son espoir. Et tous ces beaux calculs de vanité que vous dérangez à jamais, ne vous en inquiétez- vous pas ? Et toutes ces malheureuses femmes qui ont épousé des imbéciles pour être comtesses, ne vous occupez-vous pas de leur sort? Il est triste, cependant : car enfin elles ne sont plus comtesses, et leur mari est toujours imbécile!... La révolution n'a pas pu abolir ce titre-là.
Les jours où le soleil brille, Paris a un air de fête qui trompe les étrang-ers. Les boulevards sont couverts de monde; on s'y promène toute la matinée avec une tranquillité charmante, on dirait une population d'om- Ires heureuses qui n'ont plus rien à faire qu'à errer éternellement dans les Champs-Elyséens. Mais que cette récréation forcée est effrayante ! ce n'est pas le repos du labeur , c'est l'oisiveté de la misère. Le fabricant se promène parce qu'il ne fabrique pas. Le marchand se
promène parce qu'il ne vend pas! L'ouvrier se promène parce qu'il ne travaille pas ! Tous les trois se promènent, et ils se rencontrent, et ils se promènent encore plus tristes après s'être rencontrés. Le soir, à huit heures, les boutiques sont fermées. A quoi bon brûler de l'huile et du gaz pour éclairer des marchandises que personne ne vient marchander? Et après avoir fermé leur boutique, les marchands vont encore se promener, et la personne qui gardait le magasin pendant la journée va h son tour se promener.
La promenade est la seule occupation du moment. 11 y a quinze jours, cinquante mille ouvriers sont allés se promener ensemble et bras dessus bras dessous au bois deBonlogne ; là, ils se sont étendus mollement au pied des arbres , comme les bergers de Virgile... Vous figurez-vous cinquante mille Tityres couchés au pied d'un hêtre, rêveurs et désœuvrés !
0 Melibcee, Ledru nobis hœc olia fecit. ^^'^^
L'ancien monde élégant a éprouvé cette semaine un vrai chagrin. L'ambassadrice d'Autriche est partie avec toute sa famille, lly avingt-deux ansqueMm^d'Appony est aimée en France. Se faire aimer si longtemps dans cette patrie de l'ingratitude et du caprice, c'est un beau triomphe. Mais aussi que de douceur ! que de dignité ! que d'esprit ! Être à la fois une mère de famille si tendre, une femme du monde si distinguée et un artiste si intelligent, c'est plus qu'il n'en faut pour expliquer ce miracle de constance dans ce pays de la légèreté. Et puis M"'<' d'Appony aime la France passionnément, et la France est comme les enfants , elle devine tout de suite les personnes qui l'aiment. Elle laisse des regrets sincères. Pendant un mois, la foule s'est
dirigée vers les salons de l'ambassade. C'était de tristes adieux. La dernière fois que nous y sommes allé, nous y avons trouvé l'ambassadeur et l'ambassadrice de Sardaigne; comme nous témoignions quelque surprise, un diplomate nous a dit , en riant, qu'il avait dîné la veille chez le ministre de Hollande, avec le ministre de Prusse et le ministre de Danemark, et que l'ambassadeur d'Autriche et l'ambassadeur de Sardaig ne y dînaient aussi. Quoi ! tandis que leurs rois se font la guerre , les ambassadeurs se donnent des poignées de mains et dînent ensemble ! Nous venons de déclarer que la diplomatie était inutile à la République ; est-ce que par hasard la diplomatie ne serait pas non plus très utile à la royauté?
Nous ne vous parlerons pas des modes nouvelles ; nous craindrions de faire concurrence au Gouvernement Provisoire. Depuis deux mois lui seul s'est occupé de toilette. Il a inventé des collets brodés pour les I3'céemj, des chapeaux pointus pour les gardien? de Paris, des lisérés rouges pour les gardes mobiles , des pompons sphéroïdes pour les gardes nationaux, des gilets blancs à cornes menaçantes pour les représentants et pour lui-même ; il a imaginé des uniformes et des costumes pour toutes les classes ; il faut lui rendre justice, excepté les pauvres, il a habillé tout le monde. Nous vous dirons seulement que les maisons de commerce célèbres comprennent la République, elles font de l'élégance à bon marché. Baudrant fait pour vingt francs des capotes du plus grand style ; on trouve à la Chaussce-d'Antin des robes charmantes à huit francs, des châles de laine à 3 fr. Il est question d'une vaste association de couturières... Mais nous vous dirons cela dans le prochain feuilleton.
Un feuilleton 1... il est donc vrai! nous allons écrire
CORUESPONDÂNCE PARISIENNE. 541
encore des feuilletons, nous qui étions si heureux de notre silence , nous qui nous promettions avec tant de bonne foi de ne plus écrire du tout. Mais quand il y a du danger à parler, il n'est plus permis de se taire ; la paresse devient de la lâcheté dans les jours de lutte ; elle perd tous ses charmes et jusqu'à sa réalité, car le remords la trouble, et le remords est un travail pour un esprit paresseux. Rentrons donc dans la lice courageusement ; malgré notre faiblesse, nous serons un champion redoutable; nousn'avons point d'armure,mai3 nous n'avons point de masque; nous n'avons pas le moindre glaive dans notre main débile, mais nous avons, contre les hypocrites, de toutes les armes la plus terrible, même dans la plus tremblante main : un flambeau.
Une seule chose nous inquiète : comment signer maintenant? — Vicomte? Il n'y a plus de titres, et cependant nous ne sommes^rien si nous ne sommes vicomte. Les personnages fantastiques n'existent que par leur qualité imaginaire ; les droits réels les feraient évanouir... La fée Morgan n'est rien si elle n'est la fée Morgan : faites-en la citoyenne Morgan, elle n'est plus. Il en est ainsi du vicomte de Launay; faites- en le citoyen Delaunay, il n'existe plus. — Que décider?... La difficulté est extrême... Ah! bah! les gens qui ont aboli les titres n'ont pu avoir qu'une pensée, ils n'ont voulu supprimer que les titres d'une grande valeur, ceux qui se rattachaient aux noms illustres de la monarchie, ceux qui racontaient les immortelles batailles de l'Empire ; mais aux autres, ils n'y ont pas songé ; les titres de fantaisie, qui n'ont pas de valeur du tout, dont on ne peut pas être fier, ça ne doit pas irriter les envieux. Aussi, sans crainte de leur déplaire, nous continuerons à signer très humblement, comme autrefois,
3 septembre 1848.
Deux joyeux refrains : Fusiller, fusiller ; guillotiner, guillotiner. — Amour de la propriété. — Dernier culte des Français. — L'acajou, dieu du jour. — Affreux bonheur du bourgeois. — Supplice qu'on hii envie. — Poésie méconnue. — Littérature d'état de siège.
Seul, toujours seul!... Il est écrit que nous ne pourrons jamais être d'aucun parti.
Il yen a deux qui se disputent la France en ce moment, aucun des deux ne nous attire ; nous les avons déjà définis :
Le parti de ceux qui veulent tout garder,
Le parti de ceux qui veulent tout prendre.
Le parti des égoïstes, ' Le parti des envieux.
Les uns ont un mot charmant qu'ils affectionnent, qui résume toute leur pensée :
Fusiller, fusiller !
Les autres ont aussi leur mot favori, également affectueux, qui dévoile tout leur sj- stème :
Guillotiner, guillotiner !
Et l'on veut que nous autres, nous les poètes, nous rêveurs d'héroïsme, professeurs de magnanimité, nous prenions fait et cause pour cette politique de happechair!.., que nous tendions notre main généreuse à ces mains avides et crochues!... que nous saisissions la lyre d'or pour répéter à ruuivers l'un de ces beaux refrains; que nous choisissions entre ces deux paroles d'amour :
Fusiller, fusiller!
Guillotiner, guillotiner!
Jamais!...
Allez, fils de Caïn, disputez-vous la terre ensanglantée, mais n'exigez pas que les enfants d'Abel se mêlent à vos combats hideux ; laissez-nous emix)rter sur la Montagne sainte l'encens purifié qui se souillerait sous vos pas, le feu sacré qui s'éteindrait au souffle de vos haines, ou, si nos plaintes vous fatiguent, si nos regards trop clairvoyants vous importunent dans vos mutuelles iniquités, levez sur nous la bêche fratricide , nous l'attendrons sans pfdir; notre choix est fait, nous aimons mieux être vos victimes que vos complices. Frappez sans remords, nous vousbénirons en tombant, frères jaloux 1 il est beau de mourir pour avoir déplu aux méchants ; il est beau de mourir pour avoir été agréable à Dieu !
Eh quoi I dans cette France glorieuse, dans cette patrie du dévoûment , dans ce berceau de la chevalerie , le sang coule... le sangcoule à grands flots... et ce n'est pas pour la défense de la nationalité menacée,
De la religion profanée,
De la liberté violée.
De la vérité étranglée ?
Non 1 Ce n'est pour aucun de ces nobles mots de poète, de philosophe, de penseur, de héros... C'est pour un vilain mot de notaire, de procureur, de recors ; le sangcoule dans ce vaillant pays de France pour l'attaque et pour la défense de la propriété !
Honte au siècle I honte au peuple ! honte au pays qui a vu couler un sang généreux pour une telle cause !
La propriété! défendre la propriété !.. . et contre qui? Contre des voleurs ?— Contre des utopistes, des égalitaires, des gens qui ne possèdent rien, et qui, pour se consoler, veulent obtenir que personne au monde ne possède rien non plus? Cela s'appelle des radicaux, c'est-à-dire des envieux qui ne vous permettent jamais d'avoir que
des racines. Point de tig-e, point de rameaux , point de feuillage, point de fleurs et point de fruits ; des racines tant que vous voudrez, à condition qu'elles ne pousseront pas. De même ils vous permettent d'acquérir, pourvu que vous ne possédiez rien. Et ils se passionnent pour votre ruine, et ils se font tuer pour empêcher les propriétaires de posséder..., et les propriétaires eux-mêmes se font tuer pour défendre ce qu'ils possèdent, ou plutôt ce qu'ils croient posséder.
Ne voilà-t-il pas des champions bien intéressants! Quel noble tournoi I Que faisaient-ils donc, ces preux chevaliers, Lancelot du Lac, Amadis des Gaules, Esplandian, Tristan, Galaor! Ils combattaient pour l'amour d'une belle-, fi donci les barbares!... Aujourd'hui la belle est une maison h quatre étages, une ferme en Beauce, un mouchoir à hœiifs, un moulin ! A la bonne heure ! vive la civilisation !
Quelquefois c'est moins que cela, car ce mot de propriété dont onfaitgrand bruit n'est qu'un flatteur mensonge. La propriété est une des plus douces chimères de la fantaisie sociale. C'est-à-dire la propriété existe bien, mais, ce qui n'existe pas, c'est le propriétaire. Le propriétaire pur sang est, après le républicain de bonne foi, ce qu'il y a de plus rare dans ce pays, où l'on se bat pour la propriété et pour la république. La plupart des propriétaires ressemblent à ces grands seigneurs ruinés qui portent toujours pompeusement le nom de la terre qu'ils ont depuis longtemps vendue. Le propriétaire d'un champ n'est presque jamais celui qui le possède. La première chose que fait un homme qui vient d'acheter une maison, c est d'emprunter dessus pour la payer ; et sérieusement cet homme-là ne peut pas s'appeler un propriétaire. CTest donc un fol orgueil de croire que l'on se bat pourdéfendre la propriété ; c'est une fatuité d'un genre nouveau.
paisqu'eu réalité une propriété n'est presque jamais possédée par un seul propriétaire, mais par un groupe de créanciers; or, dites-nous un peu, ce groupe de créanciers ne vous semble-t-il pas une variété du communisme? Si nous étions un économiste savant, un statisticien habile, nous finirions peut-être par vous prouver que ce communisme dont vous avez une si grande peur existe en France depuis longtemps sous toutes les formes et dans beaucoup de choses où vous ne voulez pas avoir l'air de reconnaître sa mystérieuse organisation. Oui, si nous avions la logique de M. Proudhon et l'éloquence de M. Thiers, nous vous aurions déjà tous mis d'accord. — Comment cela?— En révélant au bourgeois, — puisque bourgeois il y a, — à ce Don Quichotte de la propriété, qu'il n'est pas propriétaire, et en apprenant au peuple, si aveuglément et si faussement jaloux de lui, que l'être le plus pitoyablement heureux de toute la création, est ce pauvre bourgeois, tant détesté pour les voluptés de sa vie.
Pourquoi faut-il que tant de coups mortels aient été donnés dans la lutte, que tant de nobles victimes aient succombé pour cette folle cause? Nous n'osons plus vous en démontrer la vanité et le ridicule ; et cependant, qu'il serait facile de désarmer ces ennemis acharnés en les faisant rire d'eux-mêmes I C'est un bon moyen de corriger les avares que de leur prouver que leur plus cher trésor est sans valeur. C'est un bon moyen aussi de corriger les envieux que de leur enseigner à se moquer de l'objet même de leur envie. Et qu'a-t-il donc de plus que toi, ô peuple ! ce fier bourgeois de Paris que tu poursuis de ta haine? Il n'a ni châteaux, ni hôtels, ni forêts, ni prairies ; il loue un appartement étroit et triste dans inic^ maison dite de location, c'est-à-dire dans une ruche de plâtre. Là il
lie trouve aucune des douceurs d'une existence aisée; il n*a ni l'espace, ni le jour, ni la vue, ni l'air, ni le repos, ni le mystère, ni le silence. Là il vit en communauté avec des gens quïl ne connaît pas ; il ne sait rien d'eux que leurs défauts, il ne sait pas si ses voisins sont honnêtes, charitables, affectueux ; il sait seulement qu'ils sont dissipés et violents, qu'ils ferment les portes avec fracas, qu'ils rentrent tard et qu'ils mangent h leurs repas toutes sortes de mets étranges, dont les parfums nauséabonds infectent les corridors. Mais, diras-tu, cet appartement incommode est richement meublé ; s'il ne possède pas la maison, il possède le mobilier. — Ah I c'est le grand mot, et toute la question est là ; le véritable trésor du bourgeois de Paris, c'est son mobilier, et c'est pour défendre ce trésor qu'il se fait tuer si bravement. Et toi-même, peuple, c'est pour lui ravir ces merveilles que tu veux l'attaquer ! N'avons-nous pas raison de dire que c'est là une querelle à la fois triste et plaisante ? Mourir pour dé.'endre son mobilier... et quel mobilier I... Un odieux assemblage d'objets informes, représentant le mauvais goût de toutes les époques; objets sans valeur, sans style, sans art, laids à l'œil , incommodes à l'usage, qui font s'évanouir d'horreur les peintres et les rapins, mais objets chéris du bourgeois, qu'il admire, qu'il a acquis à grand'peine, à force de patience et de privations, et qu'il défendra jusqu'à son dernier jour. Demandez-lui sa vie, mais ne lui demandez pas son affreuse pendule d'albâtre, flanquée de deux affreux vases d'albâtre ornés de fleurs en papier, et de deux affreux flambeaux d'albâtre ornés de bobèches eu papier; il appelle cela sa garniture de cheminée, et Dieu sait quels efforts il lui a fallu pour atteindre à ce luxe épouvantable!,.p que de chagrins passés représente cet en-
(.'OIIRESPONDANCE PARISIENNE. 547
coiiilremeiit d'albâtre, que de tourments à venir il promet encore; car cet ornement fastueux excite la jalousie de sa société et de sa famille. Par combien de soupçons injurieux, de propos amers, on fait payer à lui et à sa femme le bonheur de le posséder ! « C'est sans doute l'ami de la maison qui a offert cela ; c'est un présent de quelque protecteur, ou c'est le prix de quelque service ténébreux » ; et tous ces propos amers, ces regards malins, ces admirations exagérées et pleines d'aigreur, veulent dire : « On n'a pas tant d'albâtre innocemment. »
0 peuple ! si tu savais combien c'est laid ce que tu envies, tu pardonnerais au bourgeois son bonheur... Veux-tu donc le tuer pour avoir son affreuse commode en acajou si inconnnode, dont le tiroir rebelle et fantasque ne cède jamaisque pour vous tomber sur les pieds? veux-tu donc le tuer pour son affreuse armoire à glace difforme, pour son affreux ciel-de-lit en acajou, rocher de Sisyphe qui menace toujours son sommeil ; pour son affreux bonheur du jour en acajou, toujours boiteux; pour sa cave à liqueurs en acajou, pour ses affreuses porcelaines aux couleurs hostiles, qui vous font grinceriez yeux; pour ses affreuses lithographies <;le pacotille; pour toutes ces choses si communes, si mal choisies, si laides, veux-tu donc le tuer ?
Va, pauvre ouvrier parisien, crois-nous, il y a cent fois plus de grandeur et de poésie dans la fière simplicité de ta mansarde que dans ce faux bien-être bourgeois; et toi, déserteur ingrat du village , au lieu d'envier ce mauvais luxe parisien, rappelle-toi la digne et pauvre cabane de ta mère, le grand lit en bois de chêne culpté où elle dormait sous ses rideaux de serge verte, la sombre armoire aussi en bois sculpté où elle serr»iit tes modestes habits du dimanche, le bahut élé-
gant et simple où l'on accrochait les assiettes bleues, vieilles faïences d'un goût si pur , d'un style si sévère ; le vieux fauteuil où le soir se reposait ton père après les durs labeurs du jour, Tescabeau trefflé où s'asseyait ta petite sœur, et la vieille horloge du foyer au battement fidèle et monotone, et le frais ruisseau qui gazouillait près de la porte, et le beau noyer qui vous prodiguait son ombre et ses fruits, et le rameau de vigne folle qui encadrait votre fenêtre, et les brises légères que vous pouviez aspirer à pleins poumons, et l'horizon sans bornes qui s'étendait devant vos yeux, et le profond silence des nuits, respectueux protecteur de votre sommeil, et le concert des oiseaux, joyeux réveil-matin qui vous appelait au travail ; souviens-toi de toutes ces choses pleines de grâce et de di ■ gnité , et dis-nous si ces meubles-là, cet asile, ces arbres, cet air frais, ce silence et ces concerts, ne valaient pas cent fois mieux que l'appartement étouffé d'une rue étroite, que les meubles sans caractère d'un salon bourgeois, que l'air malsain de la ville, que les aboiements des crieurs de journaux, voire mêmeles fanfares étranges des fontainiers dilettanti..., impitoyable concert qui réveille en sursaut chaque matin les fiévreux habitants de la Babylone moderne ?
Ainsi, tu le vois, le bourgeois de Paris a tous les inconvénients de la capitale , et il n'en a pas les royales splendeurs; il a toutes les vexations, toutes les tortures de l'éducation scciale, et il n'a pas les jouissances exquises de la vie mondaine; il a l'étiquette!... l'étiquette, cette convention de l'ennui, et il n'a pas l'élégance ! l'élégance, cette poésie du bien-vivre, qui fait supporter et même chérir toutes les contraintes de la civilisation. Son travail est triste, inanimé; toi du moins en travaillant tu peux chanter, tu peux rêver ; mais
lui, comment poiirrait-il rêver ou chanter? il calcule toujours. Les chiffres sont jaloux, ils défendent toute pensée rivale. Ses plaisirs sont encore plus tristes que ses travaux ; des promenades dans la poussière, de méchants vaudevilles d'une caducité grivoise, des petites fêtes prétentieuses, sans richesse et sans grandeur, sans gaîtéetsaus liberté. Non, non, ce n'est pas le bourgeois que tu dois envier, noble peuple, c'est le grand éeigneur, c'est le grand artiste, c'est le grand poète, c'est le millionnaire enfin, ces esprits élevés et expérimentés que l'habitude des joies factices du monde a ramenés aux sincérités de la vie. Dès que nous f aurons dit leur secret, tu comprendras que leurs plaisirs peuvent devenir facilement les tiens.
Ke va pas croire au moins qu'en te disant d'envier les riches, nous t'engagions à aller dévaliser leurs hôtels !... Hélas ! tu recevrais là une leçon terrible ; tu rougirais en les voyant. Depuis que le mot pillage fait partie du vocabulaire politique, les hôtels fastueux sont vides... On t'attendait, on les a préparés pour ta bienvenue, on les a démeublés, dépouillés... L'argenterie... on l'a fait fondre ; les diamants, ou les a envoyés en Angleterre ; les tableaux, ils sont en Hollande; les vases de prix, les œuvres d'art sont en Belgique. Vas-y donc dans ces palais jadis superbes, que tes menaces ont faits nus et déserts ; entre, cherche, cherche partout, tu n'y trouveras rien, rien que le déshonneur!
Les plaisirs que tu peux dérober aux riches ne sont pas là, ils sont dans leur pensée, dans leurs cœurs, dans leur admiration intelligente. Nous te le répétons : Quand on a épuisé toutes les recherches de la civilisation, ce quiplait, ce qui amuse, c'est la naïveté dans la nature, c'est la simplicité dans le vrai ; quand on a eu sa loge ^ tous les théâtres, qu'on a vu lo golfe de Naples àl'O-
péra, la mer des Indes à T Ambigu, le port de Lisbonne à la Gaîté, le port de Marseille au Théâtre-Historique, et le grand canal de Venise au Théâtre-Italien, veux-tu savoir ce qui plaît, veux-tu savoir ce qui amuse? C'est d'être étendu sur un vrai rocher, à Sainte- Adresse ou à Étretat, et de regarder un vrai navire roulant sur une vraie vague, conduit par de vrais matelots.
Quand on a entendu tous les virtuoses du monde harmonieux, les Rubini, les Mario, les Malibran, les Grisi, et même les Damoreau, veux-tu savoir ce qui plaît, ce qui amuse? C'est d'écouter le Ranz des Vaches, chanté par un pâtre dans la montagne, avec l'accompagnement capricieux des clochettes de son troupeau.
Quand ou a été millionnaire, quand on a ébloui Paris de son luxe, qu'on a eu les plus beaux chevaux, les plus beaux hôtels du monde élégant; quand on a séduit dix duchesses, une douzaine de marquises et même quelques fières ladies, veux-tu savoir ce qui plaît, ce qui amuse?... C'est de sortir à pied, un parapluie sous le bras, et de s'en aller voir à un cinquième étage une grisette bien rieuse qui se moque de vous gentiment.
Enfin, lorsqu'on a été un grand homme, qu'on a rempli le monde de ses succès, qu'on a été nourri d'encens, qu'on s'est enivré aux applaudissements de la foule , veux-tu savoir ce qui plaît, ce qui amuse?... C'est d'être aimé comme un inconnu; c'est de cacher dans Fombre sa gloire et de sentir bêtement battre son cœur à un nom mystérieusement chéri.
Tels sont les plaisirs des grands seigneurs, des grands esprits. Recherche-les donc comme eux, ô peuple! et tu cesseras d'envier les joies pénibles etmenteuses des petits marchands de Paris. Pour te consoler de n'avoir pas leurs flambeaux d'albâtre et leurs lustres, regarde les splendeurs des belles nuits étoilées ; pour te consoler de
COKUIi.SrUNUANCE l'AKISIENNE. 551
n'avoir jamais les gTavure\s de ]\I. Morin et de M. Destouches, contemple la Sainte-Famille de Raphaël et la Vénus de Milo, qui t'appartiennent; apprends à admirer les chefs-dœuvre, et tu dédaigneras d'envier des pauvretés..; et le bourg-eois, ton innocent ennemi, ce paisible amateur dacajou, gardera sans crainte ses meubles bien-aimés, et cette grande question de la propriété sera résolue !... Car nous vous l'avons prouvé, à Paris, où le combat est engagé, ce n'est qu'une mauvaise querelle de ménage, une méchante affaire d'acajou. Ce n'est pas une cause à défendre avec de l'honneur et avec du sang ; c'est un différend à régler avec des chiffres. Donnez ce problème à résoudre à nos économistes, à nos hommes de loi, et ne permettez plus que les hommes de cœur, que les hommes d'idées , que les hommes d"épée, dépensent leur talent, leur sang, leur courage, pour ce vilain mot de propriété. Quant à nous personnellement, jamais nous ne pourrons nous passionner pour une telle cause; le peu que nous possédons, nous l'avons acquis par le travail : qu'on le prenne, que nous importe ! Ou nous mourrons, et nous n'en aurons plus besoin ; ou nous vivrons, et le travail saura bien encore nous le rendre.
A propos, on nous affirme que M
Etait-ce inconséquence ? était-ce ironie? Nul n'a pu pénétrer ce mystère.
Autre anomalie. Le jour de la fête de la présidence, Mi>ie Marrast, femme du président de l'Assemblée républicaine, avait les cheveux poudrés comme. . . .
On raconte même que. . . . •
deux grands laquais galonnés au bord
d'un étang en guise de hérons ! Ce n'est pas champêtre ; mais c'est bien républicain. Il n'y a que les républicains pour avoir de ces idées-là : émailler les prairies de laquais en Uvrée ! Ce n'est pas le duc de Luynes qui ferait jamais une pareille chose ; il se borne à donner des centaines de mille francs aux pauvres; mais, à dire vrai, ce n'est pas un républicain de la veille.
Le général Cavaignac, lui aussi, a eu son essai d'anachronisme. Le jour de son grand recivimento. . .
Le général Cavaignac a loué, rue de Varennes, l'hôtel qu'habitait le général Thorn, dont il continue les usages singuliers. Les voitures du corps diplomatique ont seules le droit d'entrer dans la cour. Ainsi naguère, chez le pacifique général américain, les voitures n'avaient le droit d'entrer dans la cour qu'après dix heures sonnées, et Ion voyait tout le long de la rue de Yarennes les ducs et les duchesses, les princes et les princesses, attendre patiemment dans leurs carrosses armoriés l'heure bien heureuse oîi l'on pouvait être admis à faire sa cour au malicieux Yankee.
Nous avons, dans le temps, hautement blâmé cette complaisance; c'est la même aujourd'hui : la République n'a donné de la dignité à personne. Tous nos grands politiques, des anciens ministres de Louis-Philippe, des philosophes, des hommes sérieux, s'en vont là défiler très humblement devant le chef du pouvoir, qui, le dos appuyé contre la cheminée, se tient debout, grave, silencieux et daigne saluer l'un d'eux de temps en temps, quand l'huissier crie un nom par trop célèbre. Ce serait un prince du sang, ce serait l'Empereur, ce serait le général Thorn lui-même qu'on n'aurait pas plus de Référence et d'humilité. Yrai, le général Cavaignac est
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bien généreux de ne pas nous faire adorer son képi ou son ca'etan au bout d'une perche, comme le farouche Gessler fit adorer son chapeau ; il ne se trouverait pas un Guillaume Tell français pour le jeter par terre.
Singulier pays où l'on est à la fois si spirituel et si bête, si brave et si lâche!... Ici, excepté des balles, on a peur de tout. Ici tout le monde a le courage de se faire casser la tête, personne n'a le courage de la porter haut.
On s'attend à de violents orages parlementaires et politiques (1), et l'on prétend que cette fois c'est le paratonnerre lui-même qui lancera la foudre. Quelle horrible comparaison ! nous ne la pardonnerons jamais à notre illustre maître ; qu'est-ce que c'est qu'un aigle qui se ravale à l'état de paratonnerre? L'aigle peut-il jamais troubler l'Olympe, et divertir les carreaux divins que Jupiter lui confie! Pourquoi la ruse quand on a la force, pourquoi la fraude quand on a le droit ? La loyauté est l'attribut de la toute-puissance ; il ne faut jamais tricher au jeu, même quand on joue avec la foudre. Mais, hélas ! M. de Lamartine, comme homme d'État, a un grand défaut, un défaut qui a déjà perdu M. Guizot et qui le perdra lui-même, si le destin de la France ne le sauve pas. M. de Lamartine a la monomanie de l'habileté. Ses ennemis lui ont tant crié qu'il était poète, rien que poète, que maintenant il se défie de son inspiration, c'est-à-dire de sa véritable force. Il repousse l'idée qui lui vient pour courir après la combinaison qui lui échappe ; il est ingénieux ; c'est l'oiseau du jour qui a la prétention de se faire oiseau des ténèbres : il s'imagine que c'est beaucoup plus habile d'y voir la nuit que de supporter l'éclat du soleil. Mais
(1) Voir la date du feuilleton.
vienne une circonstance impérieuse, un beau danger qui le retrempe malgré lui dans sa nature, et l'homme de génie étouffera le factice homme d'État ; vienne l'aurore resplendissante, et l'aigle retrouvera son instinct glorieux. D'épaisses vapeurs l'enveloppent encore, les nuages noirs amoncelés autour de lui dérobent pour quelques moments à nos regards les méandres capricieux de son vol...; mais patience, il ne lui faut qu'un coup d'aile pour remonter dans l'azur.
Nous le disons avec tristesse, disciple inquiet, tremblant à l'écart, nous n'avons plus la même confiance dans le caractère politique de notre maître, du moins dans le caractère politique qu'il se fait, mais nous avons toujours foi dans son génie. Nous puisons notre espérance dans notre constante admiration. Chez les êtres favorisés, les trésors sont des promesses. Dieu n'a pas légèrement comblé de tous ses dons un mortel, pour que ces dons précieux deviennent entre ses mains fatals ou stériles ; Dieu n'a pas allumé avec tant de rayons, avec tant d'amour, ce flambeau, pour qu'il s'éteigne avant l'heure, avant d'avoir jeté au monde toute sa clarté; Dieu n'a pas mis sur une même ttte une triple couronne, de poète, d'orateur, d'historien, jwur la frapper tout à coup de démence ; Dieu n'a pas pris plaisir à familiariser ainsi un homme de génie avec toutes les royautés pour permettre qu'une roj-auté de plus rétonne et l'enivre comme un Mazaniello éperdu!... Le pauvre pêcheur du rivage peut devenir fou en atteignant si vite au trône populaire ; l'habitant des vallées a le vertige, transporté tout à coup sur les pics sublimes ; mais le poète... c'est l'habitant naturel des hauteurs, son œil est exercé aux pièges des profondeurs terribles ; il est accoutumé à reg-arder le monde à ses pieds, à mesurer l'espace, à interroger l'abîme ; pour-
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quoi donc aurait-il le vertif^e du trône? Pour y parvenir, il ne monte pas, il descend.
t On annonce pour le 25 de ce mois... une première représentation? — Ah ! bien oui! — Une grande fête au Jardin-d'Hiver? — 11 s'agit bien de fête. On annonce rétablissement de la Képublique rouge, c'est-à-dire. .
Cette annonce de République rouge fait fuir tout le monde, comme vous pensez; et c'est bien dommage qu'il n'y ait pas à Paris de société, car s'il pouvait y en avoir une , elle serait charmante et des plus animées. Dès qu'on est quatre personnes dans un salon, on est plein d'esprit ; c'est une causerie facile, un accord d'idées harmonieuses, une liberté d'expressions qui rappellent les plus beaux jours de la bonne conversation parisienne ; point de discussions orageuses, point d'allusions malveillantes, point de préoccupations ambitieuses ; tout le monde est du même avis, tout le monde critique, blâme, injurie, maudit letat de choses à l'unanimité et àl'envi avec un ensemble et un entrain qui font plaisir. Chacun apporte sa part dans lindignation générale ; celui-ci a été -principalement choqué de cela , celui-là a surtout été révolté de ceci. L'un fournit une anecdote ridicule, l'autre fournit une découverte scandaleuse, quelqu'un sait l'historiette et ne sait pas le nom ; on s'empresse de lui apprendre le nom et de compléter l'aventure : c'est une bonne grâce mutuelle , un échange d'impressions tout rempli de cordialité; c'est la fraternité dans la médisance.
Seulement, pour causer diplomatie, on attend que les jeunes personnes soient allées se coucher; il n'y a pas moyen de raconter devant elles les antécédents. . .
Voulez-vous VOUS amuser? Allez dans chaque maison et demandez avec intérêt des nouvelles du mauvais sujet de la famille, de celui qui depuis dix ans cause tous les chagrins, toutes les inquiétudes des petits et grands parents ; on vous répondra : —
La mode dans les magasins de nouveautés, c'est de faire faillite ; les plus célèbres sont obligés de fermer, ceux-là même oii jadis on faisait fortune en quelques jours. La mode dans le monde élégant, c'est de mourir de faim, cela commence même à devenir assez commun. La mode en littérature, c'est un livre rempli d'esprit : Souvenirs de France et d'Italie, par M. d'Estourmel . La mode eu politique, c'est
Pardonnez-nous, ou plutôt pardonnez-leur cette littérature d'état de siège. Après quinze jours d'hésitation, on nous renvoie ce feuilleton, vieilli, mutilé, n'ayant plus ni sens ni àpropos. Le publier ainsi, certes, c'est de la modestie, c'est de la méchanceté peut-être, car il n'est pas une de nos épigrammes qui vaille ces singulières réticences. On a effacé tous les traits un peu pi-^ quants, on a supprimé toutes les idées un peu généreuses... Est-ce donc bien la France, ce pays où il n'est même plus permis d'essayer d'avoir de l'esprit et du courage !