LETTRE X
12 juin 1840.
Des défauts caractéristiques, c'est-à-dire desqualités professionnelles. Les notaires fringants, les juges à bonnes fortunes, les médecins gracieux, les comédiens agriculteurs, les coiffeurs austères et les baïonnettes intelligentes.
Nous avons parlé, l'autre jour, des défauts profitables et des qualités nuisibles. Nous traiterons cette fois un
sujet encore plus délicat : nous parlerons des défautsqualités, ou, si vous l'aimez mieux, des qualités-défauts, c'est-à-dire... nous aurons de la peine à nous faire comprendre... c'est-à-dire de ces exagérations, singularités, manies, reprochées à certains états, que le monde appelle injustement défauts curactérislïquas , mais que nous appellerons, nous, qualités professionnelles.
Le monde n'est aujourd'hui si décoloré, la confusion dans la société n'est si grande, que parce que les qualités inhérentes n'existent plus ; les professions ne sont aujourd'hui si déconsidérées que parce que chacune d'elles a perdu le défaut original qui faisait toute sa valeur et qui souvent lui servait de garantie.
On a beaucoup ri, par exemple, de la gravité des notaires. On s'est cruellement amusé de leur pesanteur. On disait : triste comme un notaire, noir comme un notaire, et mille autres folies de ce genre. Qu'est-il arrivé ? Les notaires se sont fâchés de ces absurdes railleries ; et il y avait de quoi se fâcher. On leur reprochait leurs qualités comme des défauts ; cela ne se pardonne pas. On ne voyait dans leur prudence intelligente qu'une incapacité timide, et dans la rigide modestie de leur existence qu'un puritanisme ridicule. On les appelait lourds parce qu'ils étaient consciencieux, et tristes parce qu'ils étaient raisonnables. Ils ont voulu se corriger; ils se sont faits hommes du monde; ils sont devenus légers et fringants ; ils ont laissé pénétrer les mœurs de la fashion dans leur poudreuse et vénérable étude. Alors nous avons vu s'accomplir ce fait étrange, inouï, cette révolution la plus étonnante de toutes nos révolutions, l'émancipation du notaire !... Et maintenant les notaires corrigés ne se distinguent plus des autres mortels par le calme de leurs manières, par la simplicité de leurs mœurs ; ils étalent à Paris un luxe asiatique, ils se le-
gent comme des princes, et se permettent tous les plaisirs élégants. Ah ! vraiment, les notaires ne sont plus tristes aujoard hui ; il y en a même qui s'égaient jusqu'à faire faillite, amusement nouveau, étourderie charmante que leurs graves et pesants confrères ne se seraient jamais permise autrefois.
Que nos pères avaient raison et quïl y avait de la sagesse dans leurs préjugés. Savez-vous pourquoi ils voulaient que les notaires fussent graves dans leur maintien et modestes dans leurs habitudes, pourquoi on leur imposait ces privations du luxe, pourquoi le sybaritisme de la vie mondaine leur était interdit? C'est d'abord parce que ces dehors respectables inspiraient la confiance ; mais c'est surtout parce que la nécessité de cette existence régulière éloignait de cette profession tous ceux qui l'auraient déconsidérée, tous les étourneaux, tous les vaniteux, tous les intrigants, tous les paresseux, tous ceux enfin qui vivent de fantaisies et de plaisirs, et pour qui ces privations étaient des exigences impossibles. Dans ce temps-là, chaque profession était un habit dans lequel on ne pouvait entrer que si l'on avait la taille, la tournure, l'esprit et le caractère de cet habit ; aujourd'hui les professions sont des paletots qui ne sont faits pour personne et qui vont mal à tout le monde.
Les juges étaient graves aussi, et certes, ils en avaient le droit ; nïmporte, on leur a reproché cette gravité, on leur a fait un ridicule de leurs manières compassées ; et les juges, fatigués de ces inconvenants, mais flatteurs reproches, ont voulu aussi se corriger. Les uns se sont faits brillants et facétieux, les autres coquets et gracieux ; il y en a qui se sont améliorés au point de devenir des hommes à bonnes fortunes. Autrefois on séduisait ou, du moins, on essayait de séduire
ses juges; aujourd'hui, ce sont les juges qui séduisent. Et ces pauvres médecins! que n'a-t-on pas dit de leur air doctoral et de leurs manières empesées! Molière ne s'amusait que de leur ignorance ; mais le monde, qui cependant croyait en eux, se moquait de leur gravité. On les accusait de faire étalage de leur savoir, de n'employer que des mots baroques, et de nous envoyer dans l'autre monde avec des adieux inintelligibles... Comme on a ri de leur lourde perruque et de leur canne à pomme d'or ! Que de fois on a dit : Le pédant docteur ! l'ennuyeux docteur 1 le lourd disciple d'Hippocrate ! Ces épigrammes n'auraient plus de sens aujourd'hui que nos plus amusants causeurs sont nos médecins. Comment ne pas se divertir de leurs piquantes anecdotes contées avec tant d esprit ; mais aussi comment prendre au sérieux les ordonnances d'un médecin si amusant? On oublie de lui expliquer ses souffrances en l'écoutant. On n'ose pas l'interrompre dans ses récits, même par un cri de douleur ; il ne vous guérit pas de vos maux, mais il vous en distrait ; c'est toujours cela ; et puis il vous raconte une opération si habile, il vous dépeint un phénomène médical si extraordinaire, que votre insiguifiante névralgie, votre vulgaire gastrite, vous paraissent bien peu de chose auprès de tels accidents. Vous oubliez presque d'en parler, ou du moins vous omettez vingt détails qui pourraient éclairer le médecin sur votre mal et l'aider à vous en soulager ; tant vous avez peur de perdre un mot de sa conversation. Oh ! les médecins ne sont plus d'ennuyeux docteurs aujourd'hui ; ils sont au contraire très aimables, hélas! trop aimables ; et en cela ils sont plus cruels que leurs prédécesseurs, car s'ils vous laissent mourir comme eux, ils vous font bien amèrement regretter une existence que leur intéressant entretien vous rendait si agréable.
On a reproché aux militaires leur obéissance passive, on s'est moqué des exigences de la consigne, des rigueurs de la discipline, de l'abnégation stupide du soldat ; on n'a pas senti ce qu'il y avait de sagesse dans cette institution admirable de l'armée , et ce qu'il y avait d'égalité et de justice dans la hih'archie militaire qui fait que depuis le caporal jusqu'au lieutenant-général, chacun peut se dire : « Obéissons aujourd'hui avec conscienc^e comme je voudrai qu'on m'obéisse demain. » On a répété aux militaires qu'ils étaient des machines qu'on faisait mouvoir pour le bon plaisir de quelques-uns. On leur a crié : « Vous êtes des enfants sans caractère, sans volonté, vous ne pensez point, vous n'agissez point par vous-mêmes ; vous êtes des sots qui n'avez pas deux idées dans la t-te. » Et là-dessus, les militaires se sont mis à conspirer, ils ont changé de drapeaux pour prouver qu'ils avaient au moins deux idées ; il y en a même qui sont allés jusqu'à trahir leur pays sous prétexte qu'ils étaient des ba'io7inettes intelligentes.
On a beaucoup ri aussi de la pauvreté des poètes, et les poètes se sont lassés de la misère, bien qu'elle fût très poétique. Alors ils se sont mis à travailler pour de l'argent ; c'est-à-dire qu'ils se sont réduits à n'écrire que de la prose, en donnant pour excuse cette affreuse parole : « Que voulez-vous! les vers ne se vendent pas. » Et vous avez eu des romans au lieu d'avoir des poèmes ; mais eux ils se sont pavanés dans des salons au lieu de se renfermer dans des greniers, et ils ont dormi sur des divans au lieu de rêver sur des grabats.
On a reproché aux comédiens de parler et de marcher d'une façon particulière ; c'est-à-dire de ne point bredouiller eu parlant et de se tenir droits en marchant, d'avoir l'air d'acteurs enfin. Là-dessus, les comédiens
se sont occultés de politique et d'agriculture ; les plus ingénieux ont même affecté de ne i^as étudier leurs rôles, pour n'avoir pas l'air d'acteurs hors de la scène. Nous pourrions passer en revue encore bien d'autres professions gâtées et presque perdues par tant d'injustes reproches, mais ce sujet est vaste, et il nous entraînerait trop loin. Nous ferons seulement cette remarque, parce qu'elle nous paraît assez plaisante : l'émanciimtion du médecin coïncide avec l'anéantissement du perruquier!... Chose étrang-e... Suivez bien cette inconcevable transformation. Le médecin passe homme du monde... le perruquier passe coiff'eur. — Le médecin s'égaie... le perruquier-coiffeur s'attriste... — Le médecin cause, babille.. .le perriuiuier-coitfeur devient muet. Le médecin est au courant de tout, il vous rapporte vingt nouvelles ; le perruquier- coiffeur ne sait plus rien, car il ne veut plus rien savoir. Lui aussi on l'a accablé de reproches. On a fait des vaudevilles contre sa gaité, on l'a accusé d'être spirituel entre tous les hommes, ou l'a traité de bavard amusant, il a bien été contraint, lui aussi, de se corriger. Se permettre d'avoir de la gaîté dans une si grave profession, fi donc! Il a senti tout ce (pi'il y avait d'inconvenant dans cette causerie intempestive, il a pris son état au sérieux. Le peigne est une arme avec laquelle on ne badine pas ! Le coiffeur est le seul homme grave de notre époque ; les hommes d'État sont légers, les hommes de loi sont folâtres, les hommes d'affaires sont imprudents, les hommes de lettres sont distraits, mais les coiffeurs! ils sont réservés, dignes, imposants et solennels. Ils ont des manières de secrétaires dambassade (ceci ne veut pas dire que les secrétaires d'ambassade aient des manières de coiffeur), ils marchent sur la pointe du pied, ils ne parlent que par monosyllabes, de piMu* de passer encore pour bavra-ds;
dans rappartement d'une femme qui se fait coiffer règne un silence de mort, car elle n'ose pas dire à son coiffeur : « Ceci n'est plus à la mode, cela serait mieux. » Ce digne personnage la rend timide ; on est malgré soi toujours en déférence avec un monsieur qui a de si bonnes façons, on n'est pas du tout à son aise avec lui, et l'on s'étonne d'avoir abusé de sa complaisance au point de lui demander de vouloir bien tresser une natte, et passer au fer des papillotes, soins vulgaires indignes de lui. On regrette alors les naïfs coiffeurs d'autrefois, ces bons enfants que l'on traitait sans conséquence, que l'on faisait attendre sans remords. Et comme on n'est pas tous les jours dhumeur à se gêner, même pour être bien coiffée, on porte force turbans et force bonnets, afin de recevoir le moins souvent possible ce personnage important qu'il faut traiter avec tant de cérémonie.
Ainsi de nos jours chacun rougit de son métier, et tout en l'exerçant chacun n'a qu'une pensée, c'est de ne point paraître l'exercer. . . ; mais on fait mal ce qu'on n'est point glorieux de faire. Comment exceller dans un art qu'on renie ? comment acquérir im talent dont on n'a point l'amour et l'orgueil? Si le génie est l'idée fixe, le talent est le travail passionné. Il n'y a pas de supériorité sans monomanie et point de monomanie sans une apparente exagération. Un peintre qui ne serait peintre que dans son atelier, serait un peintre fort médiocre. Pour exceller dans un art, il faut en être possédé ; pour exercer une profession avec éclat, il faut l'honorer, la chérir, et se donner à elle tout entier. Si quelques défauts, voire même quelques ridicules sont attachés à cetteprofession, il faut les avoir franchement, courageusement ; il faut les accepter comme une conséquence des qualités qu'elle exige. 11 faut qu'un acteur soit un acteur; il faut qu'il marche avec bonne grâce, c'est-à-dire
autrement que vous, et qu'il s'habitue à prononcer les mots d'une façon très distincte, car s'il parlait comme tout le monde, on ne l'entendrait pas au théâtre. Il faut qu'un notaire ait l'air d'un notaire, que ses manières calmes et simples inspirent la confiance. On ne va point conter ses secrets et dicter son testament à un dandy, n'est-ce pas? Il faut, au contraire, qu'un banquier soit fastueux ; les splendeurs du luxe, les séductions de la vanité conviennent h sa profession périlleuse et brillante ; cela peut servir ses intérêts et doubler ses relations ; sa clientèle ignorante et mondaine demande à être éblouie ; le crédit est un prestige, et il n'y a que le luxe qui puisse, aux yeux de certains niais, maintenir ce prestige continuellement. Il faut qu'un avocat soit un avocat, malgré tout ce qu'on en peut dire; c'est la versatilité de son esprit qui fait la facilité de sa parole, c'est précisément parce qu'il n'a de conviction arrêtée sur rien, qu'il est toujours si admirablement prêt à parler sur tout. Nous le répétons, il faut être franchement ce qu'on est et ne jamais rougir de se ressembler à soimême ; il faut porter hardiment le cachet de sa profession et ne pas craindre d'en avoir les défauts, car ces défauts apparents sont de réelles qualités.
25 juin 1840.
Les épreuves de l'été. — L'arrivée au château. — Le voyage. — La comédie de société. — La lecture à haute voix. — La partie de chasse. — La contredanse.
Voici venir la saison des épreuves. Garde à vous î L'hiver on peut cacher les imperfections de sa beauté,
les défauts de son caractère, les misères de son esprit ; le jour est sombre et Ton ne vit que le soir ; on se voit souvent, mais avec un masque, et bien décidé à se plaire, c est-à-dire à se tromper mutuellement ; on parle beaucoup, mais très vite, quand on a mille choses à se raconter, quand les événements qui se renouvellent sans cesse vous apportent des conversations toutes faites, et puis aussi quand i^ersonne n'écoute, ce qui aide beaucoup à la conversation. L'hiver, il est facile d'être aimable ; ce qui est difficile, c'est de ne l'être pas. Il y a cependant des gens qui parviennent à vaincre cette difficulté. Mais dans la belle saison, mais Tété... qu'il est rare d'être réellement beau, réellement bon, réellement spirituel 1 l'été est impitoyable, il nous fait subir d'horribles épreuves.
Première épreuve : V arrivée an château. Être pendant toute une matinée le monsieur qu'on attend au château.. . Se sentir l'objet des questions de toutes les personnes qui ne vous connaissent i:)oint. — Quel est le monsieur que vous attendez demain, ma nièce? Est-ce un jeune homme ? — Oui, c'est M.***. — Ah ! est-il parent du général de ce nom? — C'est son fils. — Sans doute, il est tout dévoué à ces gens-ci ? — Il espère être bientôt nommé secrétaire d'ambassade. — Fort bien, est-ce qu'il faudra nous gêner devant lui ? — Non, ma tante, vous pouvez dire du mal de qui vous voudrez sans qu'il vous contredise ; c'est un mécontent. — A-t-il de l'esprit ? — Dans le monde on lui en trouve beaucoup. — Comment est-il ? — Ni beau ni laid ; nuiis il a l'air très distingué. — Je vois ce que c'est, dit la tante en ellemême, c'est un petit sot que ma nièce trouve charmant. Sur ce, le monsieur qu'on attend arrive ; il tombe dans une réunion imposante s'il en fut jamais : sept femmes qui font de la tapisseî'ie, un ami de la famille qui fait
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rainial)k'. A \mu{) l'arrivée du nouvel hôte est-elle pres- .seiitie que; tous les rôles se dessinent par une affectation particulière. Les jeunes personnes s'empressent de s'enfuir, affectant d'être effarouchées. L'ami de la famille, (jui prévoit que son règne est fini et qu'on xa s'œcup(;r d'un autre, prend avec un dépit mal dissimulé sa casqu(>tt3 p3ur aller ss promener dans le parc, affectant une discrétion malveillante. La jeune femme à la mode, qui est depuis quelques jours au château, plie lentement son ouvrage en examinant le nouveau venu, et en se demandant s'il mérite qu'elle mette pour lui sa robe neuve ; au premier coup d'œil elle a reconnu qu'il était lui-môme un homme à la mode, elle a deviné aussi qu'il était en coquetterie avec la maîtresse de la maison ; alors son parti est pris, elle se pose à ellemême cette proposition: Plaire à ce monsieur qui vient ici pour M'i'p de S..., mais faire bien sentir à M'»e de S... qu'on ne veut pas lui enlever son monsieur. Pour cela, elle reste dans le salon assez de temps pour être vue^ et pas assez pour qu'on puisse s'occuper d'elle ; elle affecte la plus complète indifférence. La tante affecte la plus grande politesse et la plus hostile curiosité ; son regard et ses besicles semblent dire : Voyons donc un peu ce Loveiace dont ma nièce a la tête tournée. La maîtresse de la maison, de son côté, affecte la plus impassible froideur, s'efforçant de cacher toute sa joie d'avoir pu attirer à trente lieues de Paris l'homme le plus séduisant de sa coterie. Infortuné jeune homme, que votre rôle est difficile à jouer. Vous voilà pendant huit jours le héros de la campagne. Voilà six personnes désœuvrées dont vous allez être l'unique préoccupation. Elles n' ont rien autre chose à faire qu'à vous observer, vous critiquer, vous juger. Si vous avez un défaut de proiiouciatioiî,leà deux jeunes flUes (^ui se sont eu-
fuies à votre approche, et qui semblent ne jamais vous écouter, l'ont déjà bien vite remarqué. L'aînée vous contrefait à merveille ; elle fait mourir de rire toutes ces dames quand elle s'amuse à parler comme vous. Si, pour être plus agréable, vous marchez comme nos élégants en vous donnant des airs gracieux et en prenant de vagues allures de cacfmcha, la plus jeune des deux sœurs a tout de suite découvert et signalé ce ridicule ; elle marche en vous imitant derrière vous, et tout le monde rit. Mais comme vous venez de dire un mot que vous croyez fort plaisant, vous pensez que c'est votre esprit qui amuse ; hélas ! ce n'est que votre sottise. La vieille tante vous observe avec pitié. Elle part de vos prétentions, de vos manies pour rappeler les usages agréables et les plaisirs délicats de son temps, elle fait valoir son passé à vos dépens ; chacun de ses regrets est pour vous une injure. Ah ! dit-elle, l'esijrit de conversation est tout à fait perdu en France ; ce qui signifie : Votre conversation est insipide. Elle continue : Il y avait autrefois des conteurs charmants qui faisaient les délices des châteaux ; cela signifie : Vos histoires, qui n'en finissent pas, sont absurdes. Elle ajoute : De mon temps, les jeunes gens étaient très romanesques ; cela signifie : Vous êtes un égoïste qui n'aimez rien. Et il vous faut supporter toutes ces épigrammes et y répondre gracieusement comme si vous ne les aviez pas comprises. L'esprit de conversation, direz-vous, a du nécessairement mourir le jour où l'art de la parole est devenu un moyen de fortune ; on cause mal quand on s'écoute parler ; vous regrettez, madame, les aimables conteurs d'autrefois ; moi, je vais plus loin, je regrette les troubadours : la guitare et la harpe devaient prêter tant de charmes à leurs récits ! Quant à nos sentiments, madame, s'ils
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sont peu romanesques, ils sont du moins très profonds; nous soupirons moins, nous languissons moins, peutêtre, que ne faisaient les jeunes gens de votre temps; nous n'avons point de passions folles, mais nous sommes capables de dévoûment sérieux. Ces réponses suffisent pour vous aliéner sans retour la vieille tante ; les gens malveillants ne vous pardonnent jamais de n'être point déconcertés par leurs épigrammes. Ce n'est pas tout : l'ami de la maison vous tend des pièges du matin au soir; il vous entraîne dans desprésmarécageux,ilvous fait passer dans des allées abandonnées, il vous envoie dans la figure toutes les branches qu il a l'air d'écarter pour votre passage. Il raconte à déjeuner que vous vous levez tard et qu'il vous a entendu ronfler toute la nuit ; il rapporte, sur votre compte, toutes sortes de choses insignifiantes, mais destinées à vous nuire. La jeune femme à la mode, qui se pare pour vous de ses plus beaux atours, et qui vous lance les regards les plus coquets, fait semblant de n'oser vous parler dans la crainte d'alarmer son amie. Ménagements cruels, offensants pour tous ; chacun est gêné, contraint, et la maîtresse de la maison elle-même, découragée, refroidie par tant d'obstacles sans poésie, ne trouve plus pour vous cet intérêt de coquetterie qui lui avait fait désirer si vivement votre présence. Vous avez perdu auprès d'elle presque tous vos avantages ; vous annoncez votre départ, et l'idée ne lui vient pas de vous dire : « Restez ; » car elle s'avoue que vous lui plaisez maintenant beaucoup moins qu'à Paris ; eu effet, vous êtes moins aimable ; mais ce n'est pas votre faute, c'est celle des personnes qui l'entourent. Il est impossible d'être aimable à la campagne sans bienveillance et sans intimité.
Deuxième épreuve : Le voxjage. L'épreuve d,u voyage
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estime des plus dangereuses pour les hommes souvent, pour les femmes toujours. M«"o de Lavigny est une personne charmante, vous vous êtes occupé d'elle tout Fhiver. Que j'aime à voyager, disait-elle étendue nonchalamment sur son canapé. On ne me connaît pas quand on ne m'a pas rencontrée en voyage, je ne suis aimable qu'en voyage ; j'aime tant à courir les montagnes, à voir lever le soleil dans les blanches vapeurs ; j'aime les orages, les coups de tonnerre que répètent les échos; j'aime les torrents, les précipices, etc. , eic. Vous vous laissez entraîner par cet enthousiasme, et \ous partez pour la Suisse a^'ec M^ic de Lavigny. Mais vous découvrez bientôt qu'elle n'aime ni les montagnes, ni les orages, ni les précipices, ni les torrents, ni surtout le lever du soleil. Elle n'est jamais prête à partir pour une excursion avant midi; les auberges sont exécrables, dit-elle ; les lits sont si mauvais qu'elle n'a pu s'endormir avant deux heures du matin ; s'il faut gravir une montagne, elle a des palpitations; s'il faut descendre une colline, elle a un point de coté épouvantable; si l'on est au bord d'un précipice, elle a des vertiges ; si l'on passe sous une voûte, dans une gaUrie^ elle dit qu'elle étoufl'e et qu'elle se sent mourir. Elle a peur de tout, des voleurs, du tonnerre, des bœufs, des grenouilles, des chauves-souris, des souris; elle craint d'avoir trop chaud, elle craint d'avoir un peu froid, elle ne voudrait pas trop se fatiguer ; elle ne peut pas rester trop longtemps sans manger ; et puis à table tout la dégoûte; elle vous dit à chaque plat: Comment pouvez- V0U3 manger de cela ? Elle oublie quelque chose dans chaque auberge : ici son ombrelle, lii sa montre, et son sac partout ; et la route est semée de petits messagers qui courent chercher ce qu'elle a oublié. L'orage lui fait mal aux nerfs, la pluie lui fait uinl aux dents^.
COKlll'SPOM) A >:(!•: l'AltlSÎI'NM:. Slî
lîi i)()iissière hii f;nt mal nux yeux, le pavé lui fait mal aux pifds; ellosc» i)laint toujours, elle gémit tonjcjurs, elle crie toujours: elle appelle cela aimer à voyager. Enfin, vous découvrez que cette Parisienne charmante est insupportable à deux cents lieues de Paris, et, tout ;i fait désenchanté sur son compte, vous trouvez à votre tour qu'elle avait bien raison de dire: On ne me connaît pas quand on ne m'a pas vue en voyag-e.
Troisième épreuve : La comédie de société. Tout est mystère dans l'art de jouer la comédie. Tel homme qui vous parait, dans un salon, spirituel, élégant, charnuint, vous semble sur un théâtre, prétentieux, niais, ridicule; et vous le voyez toujours ainsi malgré vous. Telle femme, au contraire, qui vous avait semblé, dans le monde, gauche, insignifiante, et presque laide, vous apparaît, tout à coup, sur le théâtre, gracieuse, piquante et vraiment jolie. La comédie est une g-rande épreuve qu'on ne doit jamais risquer qu'avec des indifférents. Quelqu'un même a dit, à ce sujet : « Il ne faut jamais voir la femme que l'on aime jouer la comédie ; si elle la joue mal, on se désenchante ; si elle la joue bien, on se désabuse. »
Quatrième épreuve : Ld lecture à haute l'oix. Il ,y a des gens, des personnes très bien élevées, qui ont une manière de lire si désagréable, si fatigante, si lourde, que vous les prenez en horreur à l'instant; leur voix vous devient odieuse, vous ne voulez pas même les entendre parler, et vous finissez par trouver ridicule tout ce qu'ils disent. On ne sait pas assez tout ce qu'd y a de séduction dans l'art de bien lire.
Cinquième épreuve : La partie de chassie. Un homme qui a de grandes prétendions et qui, dès le matin, se déguise sérieusement en chasseur, et qui revient le soir sans avoir rien tué, court le=î plus grands dangers. Dès
le retour, il souffre d'être déguisé en Nemrod, n'ayant rien tué; son humeur s'altère visiblement : il maudit sa veste, il maudit ses guêtres, tous ces attributs sont autant de ridicules pour lui ; son fusil lui semble un fardeau cruellement inutile, son carnier désert lui paraît d'autant plus pesant qu'il est vide. Il est maussade, il est humilié. Il prévoit vingt questions embarrassantes. Si on lui dit: Avez-vous fait bonne chasse? il vous lance un regard furieux et ne vous répond pas. Si ses compagnons le plaisantent, il leur décoche des traits mordants ; à dîner, quand on sert le gibier, il devient rouge et baisse les yeux. On lui offre une aile de faisan, il la refuse avec colère; il boude tout le monde, il a perdu sa bonne grâce et sa gaîté ; il faut tant d'esprit pour savoir être malheureux à la chasse !
Sixième épreuve : La contredanse. Ceci regarde les femmes, et plus particulièrement les jeunes personnes. 0 vous, cœurs sensibles, qui rêvez au choix d'une compagne, ne vous décidez jamais, jamais, avant d'avoir tenté l'épreuve de la contredanse : tout votre avenir en dépend. Mais, ne confondez point ; il ne s'agit pas ici de la contredanse qu'on danse, mais bien de la contredanse qu'on joue. A la campagne, si l'on veut danser et valser, ce sont les jeunes filles qui, l'une après l'autre, viennent tenir le piano ; regardez-les bien, observez-les bien, et confiez sans hésiter votre bonheur à celle qui aura le plus parfaitement joué son quadrille. Mlle de B. a du talent; ses doigts sont brillants ; elle est très bonne musicienne, mais elle est étourdie; elle joue vite, par complaisance, c'est-à-dire t^ès mal. C'est un tête légère ; cette femme-là ne vous convient pas... Sa sœur a plus de sang-froid, mais on voit que tout l'ennuie ; elle joue lentement et sans intelligence : c'est une grande paresseuse qui vous ennuiera.
Mlle p*** tape, tape ; elle va casser le piano ; elle joue avec beaucoup de prétention, et pas du tout en mesure; c'est une petite sotte qui se croit tous les talents; fuyez-laj bien vite. Mlle de X. vient déjouer ce quadrille dans la perfection : quel goût ! quel style ! quelle pujeté de sons ! c'est une personne très distinguée ; mais c'est pour elle, c'est pour se faire valoir qu'elle a joué ; elle s'est fort peu inquiétée des danseurs ; elle a joué deux fois Va pastourelle, et puis, distraite par ses propres succès, croyant la figure achevée, elle s'est interrompue subitement en laissant tous les danseurs le pied en l'air, ce qui est fort désagréable ; je crains que M'iede X. ne soit une personne un peu égoïste, et je ne vous conseille pas de vous attacher à elle. Mais voilà une jeune fille bien jolie qui vient s'asseoir au piano ; écoutons : son jeu, qui ne cherche point à être brillant, trahit cependant un talent véritable; bien, très bien!... de la douceur... de la fermeté, et la plus scrupuleuse exactitude ; de la grâce et de l'aplomb, c'est parfait ; c'est un trait de caractère, pas une étourderie, rien d'oublié ; aussi voyez comme l'on danse avec plaisir au son de cette excellente musique î que ces airs paraissent jolis! Regardez donc la grosse M'"e T..., elle saute, elle devient presque légère ; c'est un triomphe pour l'orchestre. Croyez-nous, demandez bien vite en mariage la jeune fille qui est au piano ; une femme qui joue les contredanses avec ce soin, ce goût, cette complaisance attentive et cette délicate intelligence, est un trésor ; elle sera bonne épouse, bonne mère et bonne ménagère ; on peut l'épouser les yeux fermés. Que d'épreuves il nous reste encore à énumérer, mais ce sera pour une autre fois.
Paris s'en va décidément; tous les gens aimables nous quittent. Qu'allous-nous devenir? Qu'aurons-
jious H VOUS dire quand tous ces causeurs charmants qui nous prêtent parl'ois un peu de leur esprit ne seront plus Iti? L'un s'est enfui il y a trois jours à Vichy, très fâché contre nous ; mais nous bravons sa colère que nous ne méritons pa^ ; et nous attendons avec confiance, et surtout avec impatience, une lettre de lui. Un ai^^re vient d8 nou^ dire adieu; il quitte Paris pour six grands mois : on n'a pas impunément un beau château en Bretagne. Mme une telle est déjà partie moralement, elle ne reçoit plus; il n'y a maintenant dans son salon que sa sœur, quatre ou cinq amis, une vache, deux grandes malles et six cartons. Mme de *** ne sait plus que dire depuis trois jours, elle ne sait parler que de ses lectures, et toute sa bibliothèque, toute sa conversation est emballée. Et ce qui prouve que Paris commence à partir, c'est que les inventeurs de la fausse absence (vous savez , ceux qui n'ouvrent jamais leurs jalousies pour faire croire qu'ils sont en voyage, et qui ne se promènent, comme les patrouilles, que la nuit], les inventeurs de la fausse absence commencent à prédire leur départ pour la fin de juillet. Ils ne veulent pas assister aux fêtes populaires ; en vérité, ils sont trop élégants pour cela ; ils ne verront donc pas le feu d'artifice... mais ils l'entendront, il le faudra bien.
Ah ! ce qu'il faut vous hâter d'entendre, c'est la tyrolienne que chante x\rnal, dans la pièce nouvelle du Vaudeville; elle est admirable. 11 y a aussi, dans cet ouvrage, un mot sublime que nous avons retenu: « Cruel, vous ne m'avez jamais aimée... » dit une jardinière na'ive, abandonnée pour uns femme de chambre coquette. — « Vrai, répond Arnal, je vous aimais, et je ne vous aurais jamais quittée, si je n'avais pas trouvé mieux. » Le mot est charmant ; mais, hélas ! que d'ingrats n'ont pas une si bonne excuse î
COKRESPOiNDANCE PAKISlENNi:. W
10 juillet 18 if.
Les déméiuigemeuts de raison etlesdëniéaugt'nieiit.s d'incliuiition. — Fouriex'. — Une bonne guerre. — Une bonne fiunine . — Une bonne fièvre. — Une bonne gelée, etc., etc.
Vous plaît-il de savoir ce que font depuis huit jours les habitants de Paris, c'est-à-dire ce qui reste d'habitants à Paris? Ils déménagent, le déménagement étant un des plaisirs de Tété.
Or, il en est des déménagements comme des mariages : il y a des déménagements de convenance et des déménagements de raison.
11 y en a bien encore une troisième espèce qu'on pourrait appeler aussi déménagement d'inclination, celui qui se fait lorsqu'on éprouve le besoin de changer de quartier parce qu'on a changé d'amour; mais nous ne voulons pas parler de celui-là.
Le déménagement de convenance n'est pas 'sans charmes ; ordinairement, on ne quitte un appartement que l'on n'est point oblig'é de quitter que pour en prendre un beaucoup plus agréable ; souvent même c'est un appartement que l'on connaît depuis longtemps, que depuis longtemps on envie, et que Ton n'appelle jamais que l'appartement de Mni« une telle. On dit pendant un an : Ah! si j'avais ce salon-là, je l'arrangerais de telle façon. Aussi, quand arrive le jour où l'on obtient enfin ce réduit tant désiré, on ne se plaint pas trop des embarras du déménagement. D'ailleurs ce changement ne trouble en rien vos habitudes : vous n'a^-ez point quitté votre quartier, peut-être même êtes- vous encore dans la môme rue; vous restez près de votre famille, de vos amis, qui s'empressent de venir vous visiter (hms
votre nouvelle demeure, et de vous donner leurs avis, et lis en donnent parfois de singuliers.
Moi, dit l'un, à votre place, j'aurais fait de ceci ma chambre à coucher, et de cette pièce-là j'aurais fait un second salon, une sorte de parloir élégant comme c'est aujourd'hui la mode. — Bien, reprend le patient emménagé, mais alors où logerais-je mon enfant? — Vous avez donc un enfant? — Ma femme est grosse de huit mois. — Ah ! je n'avais pas remarqué. — Eh! mais c'est cela qui nous force à déménager. — Vous m'en direz tant ! — Avec un enfant, mon cher, on ne se permet point le parloir élégant. — Je comprends maintenant pourquoi vous n'avez pas de second salon, mais vous pourrez avoir un second enfant, par exemple : la chambre est superbe, on y ferait un dortoir.
Moi, dit un autre, j'aurais mis cette armoire de Boule entre les deux fenêtres. — Elle n'y peut pas tenir. —
Je vous dis qu'elle y serait à merveille. — L'ami incrédule mesure l'armoire et le trumxeau ; la différence est monstrueuse ; il s'en faut d'un demi-mètre... — Ah! vous aviez raison, dit-il.
Arrive une jeune femme qui se croit excellente musicienne. — Quel meurtre! s'écrie-t-elle. Un excellent piano d'Erard mis sans pitié dans un courant d'air, entre une porte et une fenêtre ! Cela est impardonnable !
— Où donc fallait-il le placer? — Là. — Eh bien ! là, il se trouverait entre une fenêtre et deux portes. — C'est donc une porte, ça? — Oui, madame. — Ah ! je ne l'avais pas vue.
Survient un élégant rap'in^ qui se croit un Raphaël parce qu'il a pour ami un peintre rempli de talent. — Voilà un tableau affreusement éclairé ! s'écrie-t-il. C'est là-dessus qu'il fallait le poser; lejour y est magnifique.
— Oui ; mais le feu y est excellent aussi ; le poêle de la
salle à manger est là derrière, et l'on ne \w.ui vu'U mettre de ce côté. — Ah ! c'est différent.
Et chacun alors est obligé de rendre justice au maître de la maison, et de reconnaître qu'avec tant d'obstacles, tant de difficultés à vaincre, de considérations à garder, il a su tirer de son nouvel appartement tout le parti qu'on en pouvait tirer ; puis on admire son bon goût, ces étoffes si bien choisies, c^s meubles si ingénieusement rajeunis. Enfin, quand les parents et les amis ont bien débité toute sorte de complimenls aimab'es, ils sen vont en se disant tout bas : Il n'est pas du tout joli leur nouvel appartement. — Qu'il est triste ! — C'est un tombeau! — J'aimais bien mieux l'autre !
Si au contraire le changement est tellement favorable qu'on ne puisse le nier, alors on fait de la philosophie. C'est très riche, dit-on ; mais je ne fais aucun cas de ce grand luxe ; est-ce que cela vous plaît à vous toutes les peintures et les dorures de ce salon ? — A moi? non vraiment, ça à l'air d'un café.
Nos amis sont si exigeants pour nous, qu'ils ont bien de la peine à se contenter de notre bonheur.
Les déménagements de raison, semblables aux mariages de raison, sont tout simplement d'épouvantables sacrifices que le désespoir Feul peut inspirer. Vous aviez un bel hôtel qu'il vous faut louer et dans lequel vous vous gardez seulement un pied-à-terre, c'est à dire un crève-cœur ; ou bien, ce qui est plus triste encore, vous avez une maison charmante qu'il vous faut vendre avec vos plus chers souvenirs. Et comme vous n'êtes préoccupé que du chagrin de quitter ce confortable asile, vous songez avec indifférence et dégoût au nouveau gîte qu'il vous faut chercher. Toutes les maisons de Paris vous semblent afifreuses. Vous ne
90 ]A': vK'OMTi': i»-; lainay.
comprenez rien à leurs fantastiques distributions. Dans ces grandes casernes que Ton bâtit depTiis six ans, il y a de petites cours carrées et mystérieuses, des puits vitrés qui vous semblent une ruse incompréhensible; les escaliers vous font l'effet d'interminables échelles. Les chambres de domestiques , qui imitent les plombs de Venise, vous paraissent d'impitoyables donjons. Les petits jardins étouffés, sans arbres, sans air et sans lumière , vous rappellent ce mot d'un spirituel moqueur qui, ouvrant la fenêtre de sa chambre, disait : Il faut bien que je donne de l'air à mon jardin. Vous maudissez tous les architectes, tous les propriétaires, tous les k cataires et tous les portiers. Vous étiez seul dans votre maison, et vous voilà maintenant dans une sorte de phalanstère qu'habite un peuple d'inconnus. Ce n'est pas tout encore : pour avoir un appartement convenable et dont le prix s'accordât avec votre budget réduit, il vous a fallu changer de quartier; dans celui que vous habitez maintenant, vous uq connaissez personne, et vo.> amis, trop loin de vous, ne viennent plus vous chercher ; car dans les déménagements de raison, tous les malheurs à la fois vous accablent. On perd d'un seul coup la liberté du cliez soi et les douceurs du voisinage. On n'est plus seul dans sa maison, et l'on est seul dans son salon.
Nous sommes allé voir, au Gymnase, Jarvis l'honnclc homme. Ce drame est assez ennuyeux, mais Bocage y est réellement admirable. Il est impossible de représenter la folie avec plus de talent et de vérité. Mais pourquoi joue-t-on le drame au Gymnase, pendant qu'on joue le vaudevihe à la Comédie-Française ? N'est-il pas dommage de voir tous les bons acteurs éparpillés sur les petits théâtres, tandis que les grands théâtres manquent de sujets? Oh I que Ja concurrence est cUose })i-
( ORRJiSPOM) ANCl' PAIUSIKNNt:. 91
toyable I coinmo ellR rijconcilie avec le moiiopcjlo 1 La coïK'iirrenre. loin (raiiiciicr le perfectir)niH'iii(»iit par Iriniilatioii, ne produit quelappauvrissenient par la lutte. 11 faut en convenir, il a bien cruellement raison cet éloquent apôtre de l'association, cet excellent Fourier, quand il dépeint ainsi l'organisation des sociétés actuelles :
« Partout, dit-il, on voit cluujue classe intéressée ii » souhaiter le mal des autres, et rintérèt individuel en » contradiction avec l'intérêt coll(»ctif. L'homme de loi » désire que la discorde s'établisse dans toutes les ri- » chés familles et y crée de bons procès. Le médecin ne )) souhaite à ses concito^-ens que bonnes fièvres, et bons » catarrhes. Le militaire souhaite iinebonne guerre qui » fasse tuer la moitié de ses camarades, afin de lui pro- » curer de l'avancement. Le pasteur est intéressé à ce » que la mort donne et qu'il y ait de bons morts, c'est- » à-dire des enterrements à mille francs. L'accapareur » désire une bonne famine qui élève le prix du pain » au double et au triple. Le marchand de vins sou- » haite une bonne grêle sur les vendanges et de bonnes w gelées sur les l)ourgeons, etc., et dans toutes les car- » rières sociales chacun est en rivalité et en jalousie » avec les autres et ne fait son chemin qu'au préjudice » de ses concurrent?. »
11 liiut vous dire que cette semaine, pendant deux jours, nous avons été fouriérisle passionné ; mais pendant deux jours seulement. Nous étions en train de lire l'ouvrage de M»"" Gatti de Gamond, qui explique le système de Fouriti"; et toute la première partie de cet ouvrage nous avait enthousiasmé ; cette affreuse histoire de l'égoïsme social écrite avec tant d'éloquence nous avait pénétré d'indignation; le gouvernement c|e l'harmouie, l'administration unitaire desphalau-
ges nous paraissait un grand problème résolu : donner aux pauvres sans prendre aux riches, cela était superbe ; établir l'égalité par l'éducation, cela était merveilleux ; lïnvention de l'industrie attrayante nous semblait enfin une pensée sublime ; dans notre admiration, nous en étions déjà à regretter de n'avoir pas de fortune qui nous permît de fonder un phalanstère et de rassembler des -armées inchistrîelles... lorsque y evsln fin du livre nous avons lu cette phrase négligemment jetée au bas de la page comme une note insignifiante : « Fourier assigne cent quarante-quatre ans pour terme moyen de longévité aux hommes dans Tétat harmonlen. » Ces mots nous ont fait un moment réfléchir. Ah I philosophe, tu veux nous séduire ; nous vivrons cent quarante-quatre ans, dis-tu, si nous réalisons ton système? Cette promesse nous a paru très suspecte. Puis en continuant notre lecture nous sommes arrivé au fameux chapitre de la Cosmogonie et de VImmortalité de Vâme. Ah! cest alors que nous avons fait schisme et déserté promptement la phalange. Mais comme nous ne passons pas sans regret de l'enthousiasme à l'ironie , nous avons voulu nous rendre compte de ce subit changement ; et voilà ce que nous nous sommes dit : Fourier était un homme de génie, et il a subi le sort de tout homme qui, après de longues méditations, trouve une sublime idée ; il a été victime de cette idée, et martyr de toutes façons. Il n'est pas sur la terre un supplice pareil à celui d'un inventeur inspiré, convaincu, enthousiaste, possesseur d'une découverte immense, capable de changer la face du monde, et qui ne peut faire comprendre au monde cette découverte ; d'un homme qui a fait une trouvaille dont on ne veut point reconnaître l'importance, d'un homme qui offre un trésor que personne ne dai-
CORRESPONDANCE PABISIENNE. 93
gnc seulement regarder. Alors cet enthousiasme comprimé devient de la folie, cette activité sans emploi devient de la monomanie. On ne possède pas impunément une grande idée. En poésie, en politique, en industrie, les idées sont comme les femmes en amour... on les poursuit avec ardeur, jusqu'au jour oii ce sont elles qui vous poursuivent avec passion .Une idée qu'on a trouvée est comme une femme qu'on a séduite, elle ne vous laisse plus de repos. Hier vous la cherchiez, c'est elle aujourd'hui qui vous cherche ; vous ne pouvez l'abandonner. Une seule chose, une seule peut vous délivrer de la femme et de l'idée, c'est l'infidélité; qu'un autre s'empare d'elle, et vous êtes libre. Mais qui voudrait de la liberté à ce prix ? Eh bien ! Fourier a été pendant de longues année la proie de l'idée sublime qu'il avait trouvée. D'abord il l'a aimée pour elle-même, et il a vécu de l'espoir de la réaliser ; puis les obstacles sont venus, que disons-nous, les obstacles ? les impossibilités. Alors l'idée méconnue s'est révoltée, elle est devenue acariâtre et maussade comme une femme qu'on tient prisonnière et qui s'ennuie ; il a fallu s'occuper d'elle malgré tout. Or, il n'y a qu'un moyen de s'occuper d'une idée qu'on ne peut mettre à exécution, c'est delà fausser et de la compliquer, de même qu'il n'y a qu'un moyen de s'occuper d'une femme qu'on ne peut mener au bal ni au spectacle, c'est de lui chercher querelle et de la tourmenter. Fourier s'occupa donc de travailler son idée, et sous prétexte de la compléter et de la perfectionner, il la dénaturaet la détruisit en l'amenant à l'état de système, c'est-à-dire de rêverie et d'absurdité ; car, enfin, qu'est-ce qu'un système ? c'est un tout petit cercle dans lequel on prétend faire entrer le monde. C'est un unique point de vue d'où l'on prétend découvrir l'univers. Causez vùigt minutes avec un homme à
système, il aura réiwnse à tout ; parlez-lui des choses les plus contraires, il vous dira : Cela aussi entre dans mon s^'stème. Le système est la maladie de tous les esprits supérieurs que ronge la fièvre de rcisiveté ; que peut-on faire d'une grande idée incomprise et inexpliquée? Un système! elle n'est plus bonne qu'à cela. Et voilà le malheur de Fourier : son imagination ardente s'est dévorée dans l'inaction, semblable à ces coursiers de pure race qui se fatiguent dans le repos ; sa pensée vivace et oisive s'est usée en d'inutiles efforts ; son regard illuminé s'est éteint dans la cécité de l'extase ; ses vastes projets se sont noyés dans des rêveries impossibles ; ses savantes combinaisons se sont perdues dans des conjectures extravagantes. Découragé, fatigué d'une lutte si terrible, dans sou désespoir il s'en est pris aux êtres les plus innocents: il a gourmande les astres avec injustice, il a calomnié dans ses mœurs la Terre, qu'il traite comme une jeune planète mal élevée qui cherche trop franchement un mari. Il a atlaqué la Lune sans raison; et comme il avait refait le monde, il a voulu refaire Dieu. Notre Dieu à nous le g.^nait ; cela s'explique: son système devant amener le bonheur universel, il croyait n'avoir plus besoin d'une religion consolante comme la nôtre, qui prêche la résignation et glorifie la douleur. Pauvre fou î il supprimait la consolation et la patience... et il gardait dans son Univers le génie, l'amour et la mort.
Tout cela veut dire que si l'on avait aidé Fourier à t»xécuter son idée, il aurait employé à la réaliser toute l'ardeur, tout l'esprit qu'il a perdu à la développer et à l'expliquer ; aux prises avec les difficultés de l'exéculion, il n'aurait pas eu le temps de songer à écrire des pamphlets contre la Lune et à corriger le christianisme; il n'aurait pas fait d'une d'' couverte admirable un sys-
COllUIiSPONDANCL: PAKISIENNK. Oô
ihïie burlesque ; au lieu de composer des livi\s iucoiiij)ré]iensible.^, ilMuniit foudp d'utiles^ établissements; et nous qui rions aujourd'liui de l'exagération de ses principes, nous n'aurions jamais connu de ses idées que ce qu'elles ont d'incrénieux, de sag-e, de profond et de g'énéreux.
Oh î qu'il est coupable le pouvoir ignare de nos jours qui ne sait deviner ni la valeur des hommes ni la portée des découvertes, qui ne sait ni pressentir ni reconnaître, qui n'a pasTexpérienceet qui n'a plus Tinslinct; qui languit dans la misère entouré d'inestima- ))les trésors; qui est faible et qui laisse tous ceux qui feraient sa force agir en dehors de lui ; qui laisse ses écrivains travailler pour vivre, ses artistes mourir de chagrin, et ses grands génies, qui l'auraient sauvé ixnitêt re . . . de ven i r fou s .
Sljuniet 1840.
La guevre. — M. Tliiers. — Avantages de la déconsidération. — Vi\e helle peur. — Fêtes de juillet. — Vers contre un ingrat.
La semaine a été fertile en événements de tous genres, en inquiétudes et en espérances, en désespoirs et en j)laisirs. C'est une semaine de juillet. La guerre ! la guerre! voilà le mot que l'on entend résonner de tous les côtés ; une bonne guerre, comme nous répétions l'autre jour avec Fourier. Et pourquoi, s'il vous plaît, la guerre? Parce que M. Thiers est un aimable étourdi; il sait bien faire les coalitions, mais il ne sait pas les prévoir: la justice politique n'est donc pas un vain nom : qui règne par le fer périra par le fer, qui trionq)ha par une coalition périra par une coalition.
Jadis toutes les puissances de l'Europe se coalisèrent pour se venger de Napoléon ; aujourd'hui les mêmes puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers. C'est le seul rapport que jusqu'à présent nous ayons encore trouvé entre le grand homme et le petit homme. Ainsi donc voilà la France jetée dans tous les hasards d'une lutte inégale dont elle se retirera avec gloire, nous n'en doutons pas, mais qui lui coûtera beaucoup de soldats et beaucoup d'argent... Voilà toutes nos relations de commerce menacées, voilà toutes nos industries étranglées, toutes nos maimfactures paralysées, tous nos intérêts compromis... Voilà toutes les factions réveillées, tous les droits remis en question ; voilà l'Europe en feu... Pourquoi?... En vérité, nous ne pouvons trouver à tous ces événements une autre cause : tout cela parce que M. Thiers a voulu être ministre à tout prix.
Pour nous, qui n'étudions que la philosophie de la politique, nous pensons que c'est un bien terrible effet pour une aussi petite cause.
Mais il faut rendre justice à M. Thiers, il n'est pas le seul qui aime beaucoup à être ministre, et s'il parvient à l'être si souvent, c'est qu'il a pour complice toute la partie vivace de la nation, dont il est le chef naturel et le véritable représentant. Nous sommes maintenant un peuple d'envieux qui voulons rire de nos maîtres, nous ne nous laissons mener que par ceux que nous dédaignons. Nous ressemblons à ces maris, aveuglément jaloux de leur indépendance, qui résistent aux conseils de leur femme et qui cèdent aux caprices de leur maîtresse : ils bravent l'une parce qu'ils lui reconnaissent beaucoup de raison et qu'ils craignent son autorité ; ils obéissent à l'autre sans s'en apercevoir, parce qu'ils la trouvent indigne de com-
COBRESPONDAN'CE PARISIENNE. 97
mander ; la supériorité de l'une fait sa faiblesse, la médiocrité de l'autre fait sa force. Les orgueilleux sont ainsi faits ; leur destin est d être menés par ce qu'ils méprisent; et maintenant que le vent de l'envie a soufflé sur nous, les véritables supériorités nous épouvantent; les grandes distinctions nous répugnent: la dignité du caractère nous humilie ; la pureté du langage nous offense ; l'élégance des manières nous fait horreur. Nous sommes de francs républicains qui avons en haine toutes les couronnes : couronnes de roi, couronnes de comte, couronnes de laurier, couronnes de lierre, auréole de pureté. Nous sommes de jaloux démocrates qui avons en haine toutes les noblesses : noblesse de naissance, noblesse de conduite, noblesse de maintien; tout homme distingué nous est suspect; une grande supériorité nous serait insupportable si elle n'était rachetée par beaucoup de ridicules et ])eaucoup d'iuconsidération. Nous aimons en France M. Thiers, précisément parce qu'il est mal né, mal fait et mal élevé, et c'est à cause de cela que nous lui pardonnons d'avoir de l'intelligence, des talents et des sentiments généreux. Ses défauts font passer ses qualités.
Dans une époque comme la nôtre, c'est un très grand malheur que d'avoir une naissance noble, une tournure noble, des manières nobles. C'est le malheur de M. de Lamartme. C'est au contraire un très grand bonheur que d'avoir une naissance commmie, une tournure commune, des manières communes. C'est le bonheur de M. Thiers.
Mais ces inestimables avantages qui, en France, vous élèvent si promptement au pouvoir, par une contradiction fâcheuse, à l'étranger vous nuisent singulièrement. L'Europe ne comprend rien à nos idées libérales : elle a encore là-dess\is toutes sortes d'idées ri*
î)^ tE VICOMTK 1)K LAT'NâY.
(liciiles. Il lui faut des grands seigneurs, il lui faut des manières élégantes, elle en est encore à se servir de ce vieux mot: la politesse des cours, qui n'a plus de signification parmi nous. Or, ce qui nous enchante lui déplaît, et elle a beaucoup de peine à prendre au sérieux nos diplomates de comptoir, et nos grands seigneurs plébéiens. Elle se moque d'eux, et elle a raison ; ils le méritent, car ils n'ont pas voulu se faire respecter.
Il y avait un moyen pour eux d'être plus grands que les grands seigneurs, plus nobles que toutes les noblesses de l'Europe, c'était de rester à leur place et de se faire une dignité de leur systématique abnégation. Il fallait que les manières des ministres de la révolution de juillet fussent imposantes à force de simplicité, et menaçantes à force de modestie. Un honune qui n'a point de vanité est bien puissant auprès d'un homme que les vanités seules font vivre. Un grand seigneur est bien peu de chose vis-à-vis d'un homme qui ne croit pas aux grands seigneurs. Dorante et Dorimène, si grands devant le bourgeois gentilhomme, sont bien petits devant M'^e Jourdain, qui se moque de leur qualité. M. Thiers, enfant d'une révolution, ère d'égalité et d'intelligence, devait rester conséquent avec les principes qu'il représentait. Loin d'étaler un faste ridicule, de se chamarrer d'ordres de toutes les couleurs, de s'affubler d'habits brodés (et quels habits!), loin de singer dans leurs manières les ambassadeurs qu'il recevait, il devait au contraire les étonner piar une modération significative, par une personnelle indifférence pour tout ce qui est luxe et splendeur. On n'est ridicule, on n'est vulnérable que par ses prétentions. D'ailleurs, chaque puissance a son prestige, et le prestige de l'homme d'Etat ix)pu la ire est dans sa simplicité.
CORREfel'ONDAX E l'AKIfclE.NNE. 09
Quelle influence M. Thiers aurait aujourd'lnii .sur les diplomates de l'Europe, si au lieu de paraître puérilement ou insolemment flatté d'une visite d'ambassadeur, il s'était montré poliment dérangé par elle dans ses patriotiques travaux ; si au lieu d'admettre pour lui-même toutes les vieilles vanités des siècles qui ne sont plus, il avait professé dans toute leur grandeur les vérités d'une politique nouvelle ! Alors, comme les rôles étaient changés ! Ce n'était plus un parvenu qui recevait des grands seigneurs. C'était le ministre des peuples qui recevait les serviteurs des rois. C'était l'homme indépendant par la pensée qui recevait des honmies dépendants par les intérêts ; ce n'était plus la jeune France folle et turbulente que venaient gronder de vieux courtisans, c'était la France régénérée, terrible, nn^is complaisante, laissant à l'Europe décrépie le temps de se rajeuni)'. C'était l'avenir déjà tout-piii^sant qui voulait bien avoir encore quelques égards pour le passé. C'était la démocratie naissante, reine du monde, qui tolérait encore comme une infirmité resp3ctable l'ancienne aristocratie de l'Europe. C'était l'idée jeune (^ui tendait généreusement la main au préjugé vieux. C'était la raison et la force qui se montraient bomies et compatissantes pour la faiblesse et la vanité... Mais que voulez -vous, M. Thiers croit aux grands seigneurs ; quand un lord daigne lui écrire pour le mystifier, ça le flatte ; quand une grande dann^ daigne venir chez lui, se moquer de lui, ça le flatte ; (piand on l'affuble d'un grand cordon d'une couleur ([uelconque, ça le flatte ; or vous savez comme on traite ceux qui se laissent flatter.
...Tout flattour Vit aux'k'pens de celui que l'écoute.
et c'est pour cela que nous allons avoir la guerre, apiè.-
ving:t-cinq ans de paix. Que Dieu protège la France ! Les fêtes de juillet se sont passées admirablement. Que de monde sur les boulevards mardi dernier ! quel mouvement ! quelle population ! mais qu'il a fallu peu do chose pour faire du vaste espace encombré par la foule un vaste désert ! Après un beau courage, ce qu'il y a de plus beau à voir, c'est une belle peur. Vrai, c'est un magnifique spectacle. Jamais vous ne pourrez vous figurer l'effet produit, mardi, sur les boulevards, par le seul aspect d'un chiffon noir, sur lequel était ce simple chiffre : 1793 et que promenaient cinq cents jeunes gens. A peine a-t-il paru, qu'une terreur électrique s'est emparée des cent mille badauds qui peuplaient les boulevards. Au même instant, tout le monde a pris la fuite, et cet effroi contagieux s'est communiqué du boulevard du Temple au boulevard Saint-Martin, du boulevard Saint-Martin au boulevard Saint-Denis, et ainsi de suite , jusqu'au boulevard de la Madeleine. On se précipitait dans les rues, on se réfugiait de force dans les boutiques, on envahissait les omnibus, on s'étouffait. C'était un désordre affreux. Si, dans les jours de révolution, on dit que Paris se lève comme un seul homme, on peut déclarer que, ce jour-là, toute la population parisienne s'est enfuie comme une seule femme. Oh ! la belle frayeur, la belle fuite ! quelle rapidité, quelle vivacité ! quel ensemble, quel élan ! c'était de l'enthousiasme à reculons. Quelle touchante unanimité, comme tous ces cœurs battaient ensemble du même sentiment ! Comprenez-vous cela ? Une peur qui commence au boulevard du Temple et qui finit au boulevard de la Madeleine. Une chaîne d'effroi qui a presque une lieue de long. Et si vous demandiez à tous ces fuyards la cause de leurs alarmes, ils vous regardaient d'un air
CORRESPONDANCK PARISIENNE. 101
étonné et réfléchissaient un moment ; ils se rappelaient alors que cette grande frayeur n'avait point de cause. Et cela devait être, car, à moins d'un massacre universel, il n'est point de cause pour une si belle frayeur ; en fait de peur, rien est ce qu'il y a de plus terrible.
Pendant que le monde élégant s'enferme à la campagne pour éviter le bruit du canon de juillet, les habitants de la province viennent de trente lieues à la ronde pour assister aux fêtes glorieuses. Ils arrivent ici par familles, et ils ajournent jusqu'à cette époque toutes les affaires qu'ils peuvent avoir dans la capitale. Nous avons entendu avant-hier un domestique demander à son maître la permission de sortir pour promener huit de ses parents qui sont venus ici passer les fêtes. — D'où viennent-ils ? — De Picardie.
Cet empressement ne nous étonne pas. Pour ceux qui n'ont pas par trop souffert des événements de 1830, ces fêtes nationales ont un aspect éblouissant. La ville de Paris est vraiment superbe ces jours-là. L'avenue des Champs-Elysées, éclairée par ces guirlandes de feu et ces lustres énormes, est d'un effet magique ; le jardin des Tuileries, étincelant et paré des promeneurs les plus variés, est très divertissant à regarder. L'église de la Madeleine, avec ses marches enflammées, est aussi belle à contempler ; mais ce qu'il faut voir, c'est la Seine î Tous ses quais sont illuminés, ses berges sont illuminées, ses ponts sont illuminés, et par conséquent ses flots sont illuminés ; ses grands bateaux à vapeur sont égayés de lanternes bleues et rouges, ses bains, dont le toit plat, les rampes, les balcons, les escaliers légers sont couverts de lampions, ressemblent de loin à des chalets de lumières. Rien n'est à la fois plus magnifique et plus charmant. Quelle activi-
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iv sur le rteuvo ! Voyez ces l)arques de tous les pays ; reg'ardez ces coquettes pirogues h treillages de feu, elles sont d'un goût exquis, d'un Chinois délicieux I En vain cette gondole sans fanal veut être mystérieuse ; on la voit glisser sur les flots ; c'est l'onde qui la trahit et l'éclairé, l'onde brille de mille reflets ; mais que fait là ce gros vilain bateau sans ornement et sans voile ? Qu'il est sombre ! son air triste contraste avec les airs vainqueurs de tous ces navires gracieux qui l'entourent et qui passent en se jouant devant lui!... Patience, son heure n'est pas venue ; c'est un vieux loup de mer qui méprise tous ces marins d'eau douce si jolis qui ne sont bons que pour parader. Regardez... le voilà qui commence à se faire remarquer.
Oh! Dieu, quelle flamme, quelle bombe! Pan... pan... pan pan... Ah ! c'est lui qui renferme le feu d'artifice, je comprends maintenant pourquoi il était si modeste. On dédaigne les petits effets quand on garde entre ses mains l'éclair et la foudre. Mais qu'est-ce que cela ?... J'en perds la tête... C'est trop de bruits je n'entends plus; c'est trop de lumière, je n'y vois plus. Les bateaux sautent, les ponts croulent, les flots dansent, le ciel brûle. Au feu, au feu ! Là-haut dans la lune, prenez garde, trois ballons enflammés viennent de partir dans les airs, ce sont des brûlots qui vont mettre le feu aux nuages. Boum, boum, boum, c'est à devenir fou. Voilà un enftmt qui pleure, pauvre petit, il meurt de peur, il crie : « Maman, maman, allons-nous-en, je ne m'amuse plus !» — Oh! le charmant mot d'enfant gâté. Mon cher ami, tu crois donc qu'où a tout de suite le droit de s'en aller dès qu'où cesse de s'awuser ? Bi cela étnit ainsi, la vie serait trop
CORKE.-PONDANrK rAmsiliNNE. 103
Notre correspoïKlaiice est toujours très active ; non pas de notre part, nous nous sommes fait une loi de ne répondre jamais à personne ; mais nous lisons avec le plus grand intérêt tout ce qu'on nous écrit. Nous avons reçu, il y a trois jours, des vers charmants, une élégie pleine d'amertume contre un ingrat. « Publiez ces vers dans votre prochaine lettre, nous dit une jeune femme; il esta Bade, il les lira : il comprendra que je ne l'aime plus. » Nous venions de copier ces vers, que nous avions amenés dans ce feuilleton avec assez de peine, lorsque nous recevons un petit billet ainsi conçu : « S'il en est temps encore, ne faites pas paraître mes vers. J'ai reçu une lettre de lui. Quelle âme ! Oh ! que j'étais inju.^teî » Vous n'aurez donc pas ces jolis vers aujourdhui... mais il est bien possible que vous les ayez samedi.
5 (locoinlirc 1840.
Iniprcs-sioiis politiques. — Discours de M. Guizot, de M. Tliierc, de M. Barrot, de M. Berryer, etc., etc. — Les niarcliands de bois et les bonnetiers écrivains politiques. — La politique de M. Thicrs est delà poésie.
Les brillants orateurs de la Chambre ont seuls occupé Paris cette semaine. Nous avons voulu nous aussi juger de ces grands talents par nous-méme. nous avons entendu plusieurs de ces nujgnifique3 discours dont voici à peu près le résumé (1) :
IMPRESSIONS POLITIQUES. — Premier discours de M. Guizot : Messieurs, la diplomatie est un jeu qui. comme les autres, exige de la probité. Oi', les diplo-
(l) VqU'Ios jouvnuuîv da lu soniaiiKs
mates de l'Europe, s'étant aperçus que l'iionorable M. Thiers avait triché, n'ont plus voulu faire sa partie ; voilà pourquoi ils ont signé le traité du 15 juillet.
Discours <ie M. Thiers : L'honorable M. Guizot en impose à la Chambre. Je lui ai écrit une lettre que voici. Il m'en a répondu une autre que je ne vous lirai pas, mais qui vous prouvera qu'il a été un d'testable ambassadeur. Quant au roi, je lui en veux mortellement pour m'avoir laissé partir lorsque je ne pouvais plus rester. Cependant j'ai fait pour lui ce que personne n'aurait osé faire, je lui ai donné des forts détachés !
Discours de M. Odilon Barrot : M. Thiers a voulu me porter à la présidence de la Chambre. Je veux faire quelque chose pour lui. Je n'ai rien à dire; c'est égal, je parlerai trois heures. Je lui dois ça... Jedonnerai aussi un gage à mon parti. Je ne dirai pas M. de Brunow, je dirai pruneau tout court... (Ici l'orateur est interrompu.) Je remercie l'auteur de cette interpellation,qui m'offre une occasion de me justifier. Oui, messieurs, cédant à un sentiment que tout homme éprouve dans sa jeunesse, en 1815. je me suis engagé comme volontaire royal, mais je n'ai jamais fait partie des volontaires royaux.
Discours de M. Berryer : Messieurs, il est impossible que l'Europe n'ait pas voulu insulter un gouvernement qui me déplaît. Je m'entends avec M. Thiers et plusieurs rfames pour le renverser.. La voix me manque... je ne peux plus parler... mais je vais vous chanter la Marseillaise.
Discours de M. de Lamartine : Ce gouvernement n'est pas non plus très fort de mon goût, mais des intrigants p3rdent mon pays, je veux du moins essayer de le sauver; d'ailleurs, en fait d'honneur français et de gloire militaire,.j'aime mieux m'en rapporter
à un maréchal de l'Empire qu'à des avocats qui ne se sont jamais battus.
Discours (îe\M. ^eiJemwsa/: Messieurs, je pourrais bien dire... mais...
Nous imiterons l'ex-ministre de l'intérieur dans sa cruelle générosité... Nous ne dirons pas ce que nous pensons de la bonne foi de son discours.
Discours de M. Garnier-Pagès : ^i. Guizot ne vaut guère mieux que M. Thiers ; M. Thiers ne vaut guère mieux que M. Barrot, qui lui-même ne vaut guère mieux que les autres. Quant à moi, je reconnais que je ne suis bon à rien ; aussi je n'ambitionne d'autre pouvoir que celui de me moquer de tout le monde.
Dernier discours de M. Guizot ; Je ne souffrirai pas que l'on dise aujourd'hui de la couronne ce que j'en ai dit moi-même il y a deux ans. On ne me pardonne pas d'avoir fait partie de la coalition. Eh bien ! ni moi non plus. Ce souvenir me gêne à tous moments ; mais n'importe, il est de mon devoir de le repousser. Je ne laisserai point proclamer à cette tribune que le roi se mêle des affaires du pays. C'est une calomnie contre laquelle je dois protester. Le roi, messieurs, ne s'intéresse nullement à ce qui se passe dans son royaume . 11 sait très bien que, s'il est roi, c'est à la condition de ne point régner. Jamais il ne s'oublierait au point de donner un avis dans le conseil ; il a laissé faire à M. Thiers toutes les fautes que vous savez ; il me laissera faire à moi-même toutes celles dont je suis capable. Dans le gouvernement de la France, le roi n'est rien, il ne peut rien, il n'est responsable de rien ; il est là seulement pour être assassiné. A nous le pouvoir, à lui les coups de fusil : chacun son métier. Vive la charte!
Discours de M.Jauhert: J'ai subi, autrefois, l'influence de M. Guizot, je subis aujourd'hui celle de
M. Thier?, mais je n'eu suis pas moins indépendant ; la preuve, c'est que je suis violent et injurieux comme un homme qui se passionnerait de lui-même. J'ai fait faire par les travaux publics ce que j ai fait pour ma fortune personnelle (savoir : une grande route, un canal et un chemin de fer qui conduiront à mes forges de Fourchambault, et qui ne me coûtent pas un sou) ; j'ai donné en cela un bon exemple. Un minisire des travaux publies ne doit pas négliger les travaux particuliers.
Discours de M. Mauguin : Air deJocondc.
J'ai longtemps parcouru le monde,
J'ai vu tous les Etats du czar ;
Je crois sa sagesse profonde,
Je ne parle point au hasard.
Messieurs, pour la gloii'e française,
Redoutez l'alliance anglaise.
Je viens, prévoyant le danger,
Pour vous conseiller d'en changer.
Je vien?, je viens, prévoyant le danger, i .
Pour vous conseiller d'en changer. j
Mineur.
Mais ce n'est pas de l'inconstance ; Non, c'est plutôt de la prudence ; Car des Anglais, sans vanité Je connais la sincérité.
Si ie veux les quitter d'avance, , , .