‹ La vicomte de LaunayChapitre 8 sur 20 · OIS · texte numérisé non relu

OIS

C'est pour n'en pas être quitté.

Je vous le dis, en vérité,

Je connais leur sincérité ;

Car... La séance est levée.

Discours du lendemain.

J^ai longtemps parcouru le monde, J'ai vu, etc., etc., etc.

CORRliSPuNDANTK PAHISIKNNE. 107

Ce qui ii'empAche pasle discours de M.Maug-uiiid'^^ti'c un discours sérieusement politique. Si nous le conijuirons à une musique ngréable, c'est (propres toutes ces déclamations d'acteurs que nous avions entendues, après ces hurlements, ces rugissements de tribuns, la voix sonore et douce de M. ISIaug-uin nous a fait l'effet d'une inappréciable harmonie; ix)int de cris, point de transports, point d'évanouissements, points de gestes périlleux et menaçants. li'assiette blanche du verre d'eau sucrée ne court aucun danger ; nulle tempête oratoire ne la fera voler en éclats. C'est ime vivacité intelligente qui vous entraîne sans vous épouvanter; c'est un langage, d'abord simple, qui s'élève naturellement avec l'idée ; c'est une éloquence de bonne compagnie ; enfin c'est quelque chose de très nouveau à la Chambre : ce n'est pas un avocat qui plaide, un acteur qui déclame, un prédicateur qui prêche, un professeur qui pérore, un général qui harangue, un causeur qui bavarde, un bouffon qui grimace; cest, nous le répétons, quelque chose de nouveau à la Chambre, c'est un orateur qui parle.

N'oublions pas de dire que, dans cette mémorable discussion, tous les discours conmiencaient de même par ces mots : Je viens mettre un terme à ces déplorables personnalités, etc., etc., et finissaient tous de même par des personnalités déplorables. Ce début est effrayant, et cela doit être ; on ne sent le besoin de s'écrier : «A Dieu ne plaise que je veuille me permettra ici la moindre personnalité, » que précisément parce que l'on a quelque énorme pcn-sonnalité à dire ; sans cela, on n'en parlerait pas du tout. C'est comme lorsqu'on dit : « Je ne rappellerai point telle et telle circonstance,» cela veut toujours dire : Je vais vous rappeler cette circonstance dnns tous ses détails.

Autre piège oratoire : « Si je ne craignais de me servir d'une expression trop forte, je dirais, etc., etc. » Alors on se permet une expression des plus violentes et des plus coupables ; mais on est retranché derrière un bastion, je dirais, donc je ne dis pas.

Autre piège non moins dangereux : «Je n'ai que quelques mots à faire entendre à la Chambre. » Quelques mots, cela signifie : Je vais parler pendant deux heures sans désemparer. Ce préambule est redoutable ; mais ce n'est rien encore. Voici qui est plus affreux, c'est quand l'orateur commence en disant : « Je n'abuserai point de l'attention de la Chambre»... Alors allez -vousen tout de suite ; ceci veut dire : « Je me sens en état de parler quatre heures, et je ne vous ferai pas grâce d'un mot. » Vous êtes prévenu.

Il faut croire néanmoins que les séances de la Chambre ont bien de l'intérêt, puisqu'il y vient tant de monde et surtout tant de femmes. Et pourtant une journée passée à la Chambre est une épreuve bien pénible. Dans les meilleures tribunes , comme on est mal assis ; comme on y est pressé! Que ces superbes colonnes ont des angles perfides I que ces banquettes économiques ont des proportions inhospitalières I Pour rester là immobile pendant six heures, il faut se parer bien orgueilleusement du talent de ses amis... ou jouir bien délicieusement du ridicule de ses ennemis ! C'est l'exaltation qui nous soutient au fort des supplices. Ah ! pour supporter celui-là sans se plaindre, il faut aimer ou haïr.

On a remarqué que les jours où M. de Lamartine et M. Berryer doivent parler, il y a dans chaque tribune trois rangs de femmes. C'était une belle séance que celle où l'on a pu entendre ces deux grands orateurs; nous avons bien regretté de n'être pas au nombre des

privilégiés. M. Berryer, plaisanterie à part, a été plus admirable et plus entraînant que jamais. M. Berryer est non -seulement un brillant orateur, c'est aussi un grand artiste en éloquence. Comme le véritable artiste, il s'émeut, il s'agite, il devient la proie de son idée ; il brûle, il frissonne, il tremble, la fièvre de l'inspiration le dévore. Pour lui, la tribune est le trépied.

Après cette belle improvisation de prophète, M. de Lamartine a prononcé un beau discours d'homme d'Etat, et soudain MM. les journalistes se sont mis à crier : Au poète 1 Est-ce que c'est bien spirituel d'appeler toujours un homme politique du nom de sa profession? Si l'on en faisait autant pour vous autres, messieurs, que diriez-vous? Si, par exemple, au lieu de vous traiter en publicistes, on vous désignait aussi chacun par votre ancien métier; si au lieu de dire : Le Courrier français croit queVEuvope nousaofifensés, on disait: M.Léon Faucher , précepteur des enfants de M. Dailly, croit que l'Europe nous a offensés; si, au lieu de dire : Le National accuse l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde, on disait : Les marchands de bois du National accusent l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde ; — si, au lieu de dire : Le Constitutionnel conseille à M. le prince de Metternich, etc., etc., on disait : Les bonnetiers du Constitutionnel conseillent à M. de Metternich, etc., etc., est-ce que vous trouveriez cela de bon goût? Non, sans doute. Eh bien alors, pourquoi reprochez- vous toujours, tous les matins à M. de Lamartine d être un poète, et pourquoi ne voulez-vous pas absolument qu'un poète fasse de la bonne politique? puisque vous en faites bien, vous autres, de la politique, vous qui êtes des marchands de bois retirés, des bonnetiers découragés, des apothicaires désenchantés I Vous a-t-on jamais contesté le droit

llO LE VICOMTE DE LAUNÀY.

de renverser les ministères et de bouleverser l'Europe? Pourquoi donc alors refusez-vous le droit de discuter les questions d'Etat à un grand poète, c'est-à-dire à un homme dont le métier est de sonder les cœurs, d'étudier l'histoire, d'éclairer les peuples, de juger les rois et d'interroger Dieu?

Et d'ailleurs, qu'est-ce donc que la politique que vous faites? C'est de la poésie, et rien que cela; votre'patron, M. Thiers, qu'est-il lui-même en politique ? Un grand poète, et voilà tout. Que cherche-t-il dans ses rêves de gouvernement? des effets poétiques, toujours. 11 envoie nos vaisseaux par delà les mers redemander au roc de Sainte-Hélène les cendres du grand empereur, afin que le héros des batailles, ramené en triomphe de la terre d'exil, puisse dormir sous le ciel de la patrie, entouré de ses vieux soldats. Est-ce une pensée politique bien sérieuse, cela? — Non. Mais c'est une idée poétique, pleine de grandeur.

Il fait construire un char monumental qui, promenant par la ville sa funèbre immensité, s'en va porter dans une tombe glorieuse la dépouille vénérée des victimes de Juillet. Le nom des héros est inscrit sur une élégante colonne du haut de laquelle s'élance le génie de la Liberté. Est-ce une pensée politique sérieuse, cela? — Non. Mais c'est une idée poétique, mytfiologique même, qui est très belle.

Ilenvoie.auprès du pacha, comme ambassadeur mystérieux, M. le comte Walewski... Est-ce une pensée politique bien sérieuse ? — Non. Mais M. Walewski en Egypte... c'est une idée poétique qui séduit.

M.Thiers sollicite pour sa jeune femme le grand-cordon de Marie-Louise; à force d'instances, il l'obtient. Est-ce une pensée politique bien . sérieuse ? — Non. Mais parer d'un beau ruban amarante et blanc une jolie

petite personne, c'est une idée poétique très gracieuse. Ce n'est pas une idée révolutionnaire, du moins.

Ah ! voilà ce que nous ne pouvons entendre de s'angfroid, c'est M. Thiersse vantant d'être révolutionnaire! cela nous paraît d'une incroyable fatuité. Lui ! révolutionnaire!... mais, en fait d'administrateur, il n'y a pas au monde un esprit plus routinier, plus rétrograde. M. Tbiers gouverne tout à fait à Tancienne méthode, avec l'état de siège, le cabinet noir, toutes les vieilles traditions delà police, tous les vieux préjugés des bu reaux, tout l'antique décorum des ministères ; les forts appointements, les grands dîners, les courbettes devant les ambassadeurs ; les plaques de diartiants, les cordons en écharpe, toute la vieille friperie de l'Empire, moins la gloire, et de la Restauration, moins la dignité. Du reste, pas une réforme, pas une idée neuve ; de l'organisation delà démocratie, pas un mot; dn perfectionnement électoral, pas un mot ; des intérêts de l'agriculture, pas une idée ; du bien-être et de la moralisàtion du peuple, pas un souci. Que voulez-vous, ces choses-là ne sont pas assez brillantes pour M Thiers, elles n'ont pas l'attrait des coups de théâtre, et la mise en scène n'en rapporterait que peu d'honneur ; un homme politique qui vise à la poésie doit les dédaigner nécessairement, elles lui semblent terre à terre et froides. Peut-être ne peuvent -elles avoir beaucoup d'attraits que pour un poète qui vise à la politique.

20 décembre 1840.

Ivctour de Sainte-Hélène. — Le prince de Joinville.

Mon Dieu! quel admirable peuple que ce peuple fran-

çais ! Comme il aime tout ce qui est grand, noble, poétique, généreux ! et qu'il faudra de peine et de paroles pour en faire un peuple égoïste et bourgeois ! et encore n'y par viendra- 1- on qu'en le trompant. Car c'est bien là ce qui fait sa gloire, qu'il faille toujours prendre un noble langage pour le corrompre, un droit chemin pour l'égarer, un beau masque pour le trahir. Tous ceux qui, depuis des siècles, ont cherché à l'entraîner au crime, l'ont honoré du moins par leur hypocrisie; tous les fourbes, les lâches, les envieux, les ambitieux qui ont exploité son héroïsme, ont été forcés de flatter par de brillants mensonges sa chevaleresque générosité. Nul n'a osé lui dire : Fais cela pour ton intérêt, et prends cela pour le garder. Jamais on n'a obtenu de lui le mal qu'au nom du bien. Ceux qui rêvaient les massacres de la Saint-Barthélémy lui parlaient de religion, et lui criaient : Défends ton Dieu I Ceux qui élevaient les échafauds de 93 lui parlaient de liberté, et lui criaient : Délivre tes frères. Ceux qui soudoient aujourd'hui les émeutes et les assassinats lui parlent d'outrage et lui crient : Venge ton honneur !... Un seul homme a eu la bonne foi de lui dire : Combats pour moi, etles Français ont suivi cet homme avec enthousiasme, et ils chérissent sa mémoire, et ils la chériront toujours, parce qu'il ne les a point trompés, parce que lui seul les a compris ; il n*a exigé d'eux aucun crime, il ne les a rendus complices d'aucune mauvaise passion, il ne leur a commandé que de mourir avec honneur, et ils ont obéi. Ah ! qu'un autre homme vienne qui leur commande à son tour de vivre avec gloire, et ils obéiront de même. C'est un peuple bien docile, et ceux qui l'égarent sont bien coupables : ils ne le connaissent pas !

Oui, c'était un beau spectacle que de voir l'autre

jour ce peuple généreux saluant avec amour le cercueil triomphal ! Quel empressement! quelle émotion I Quatre heures d'attente sous la neige n'avaient découragé personne. On tremblait, on était ivre de froid, on souffrait horriblement ; mais on restait là, moralement soutenu par la curiosité, mentalement réchauffé par l'enthousiasme. Ceux-ci risquaient leur talent, un rhume éternel pouvait leur faire perdre la voix; ceuxlà risquaient leur pain, un bras perclus c'était la misère pour eux ; quelques-uns risquaient leur vie, et tous risquaient leur santé. N'importe î on attendait avec patience, avec courage. On s'agitait bien un peu pour se réchauffer ; on n'avait point, disent les journaux, l'attitude du recueillement Eh ! mais, on avait bien

raison, le recueillement sous la neige, c'est la mort- !

Il y avait là six cent mille personnes, et parmi ces six cent mille spectateurs paisibles, il y avait deux cents tapageurs qui cherchaient à troubler la solennité par leurs cris. Quoi I sur six cent mille personnes qui rêvent l'ordre, deux cents seulement tentent le bruit ! Est-ce là la proportion ? Courage donc, gens raisonnables, unissez-vous, entendez- vous, et ne permettez pas que ceux qui sont les moins nombreux soient les plus forts.

De tous les cris séditieux inventés pour cette mémorable journée, voici sans contredit le plus étrange : Laholition de la peine de mort l et tous les traîtres à la guillotine ! Qu'est-ce donc que ces nouveaux légistes entendent par l'abolition de la peine de mort ? Le droit de tuer sans être tué peut-être? (-ela demande explication.

Paris est encore aujourd'hui tout occupé de la grande cérémonie. Chacun s'aborde en se demandant : Eh bien ! comment l'avez-vous supportée ? Et la preuve qu'il y avait une sorte de mérite à montrer tant d'em-

près sèment, c'est que réellement tout le monde est malade depuis quatre jours. Les conversations commencent d'abord par des plaintes ; chacun raconte les douleurs qu'il doit à cette solennité. Ensuite on se fait part de ses impressions. — Moi, ce qui m'a fait battre le cœur, dit une jeune femme, c'est le moment oii on a apporté à l'église le corps de l'Empereur. On a tiré le canon, et quand j'ai pensé que c'était le canon des Invalides, et qu'il ne l'entendait pas, je n'ai pu m'empêcher de pleurer.

— Moi, dit un jeune peintre, ce qui m'a le plus frappé, c'est ce beau rayon de soleil qui tout à coup a illuminé le pont de la Concorde, à l'instant même où le char venait de s'y arrêter. Il y avait là lïn effet de lumière impossible à rendre. Les baïonnettes, les lances, les casques, les housses de drap d'or qui couvraient les chevaux étincelaient , le char était éblouissant de clarté, c'était une véritable apothéose.

— Moi, dit une femme de l'Empire, ce qui m'a touchée, c'est de voir les brillants écuyers et les aides de camp de l'Empereur, qui suivaient à pied son cercueil. Je les ai vus tant de fois à cheval derrière lui ! Quel beau temps c'était que le nôtre !

— Oui, dit une jeune fille, ils étaient tous là, jusqu'à ce pauvre duc de Reggio. Un paralytique qui marche! On ne pouvait le voir sans être émue.

— Et ces braves soldats de la vieille garde, s'écrie un écolier, ils étaient bien contents, allez, de ravoir leur Empereur! ils pleuraient joliment.

— Moi, ce qui m'a ému, dit en souriant un Anglais, c'est d'entendre crier : A bas les Anglais ! J'ai trouvé cela assez ridicule, mais je ne l'ai pas dit à cause de mon accent qui aurait pu me nuire, et puis aussi parce que j'étais seul. Il faut être plusieurs pour exprimer de ces pensées-là.

— Moi, dit un sévère critique, rien de tout cela ne m'a ému, je n'aime pas que les pompes de l'opéra viennent profaner la majesté de la mort. Mais ce qui m'a fait une vive impression, c'est l'arrivée de la Dorade. Voilà qui était noble et touchant I Grâce au bon goût du prince de Join ville, tous ces oripeaux de théâtre avaient été jetés au loin. Le jeune capitaine avait compris que les ornements, les dorures qui peuvent flatteries oisifs vaniteux d'une grande ville ne peuvent convenir à des marins de l'Océan, et que le pont d'un vaisseau est assez dignement paré quand il porte le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu !

— Le prince de Joinville, dans tout ce voyage, a été admirable, plein de courage, de résolution, reprend la femme d'un officier de marine ; je sais cela par mon cousin qui était de l'expédition et qui m'a tout raconté. J'étais là aussi quand le prince est arrivé et qu'il a reconnu la reine qui était venue au bord de la Seine pour le voir passer. En apercevant de loin sa mère qui lui tendait les bras, il a aussi tendu les bras vers elle , puis il a repris son attitude grave et solennelle ; tout le monde était attendri.

— Le peuple a beaucoup crié : Vive le prince de Joinville ! dit un habitué du château.

— Oui, son voyage à Sainte-Hélène l'a rendu très populaire, reprend un vieux général. C'est un brave jeune homme, loyal et franc du collier. L'Empereur l'aurait beaucoup aimé.

— C'est possible ! mais l'Empereur à sa place ne se serait pas ramené.

— Vous dites toujours des folies.

— J'appelle cela des vérités.

Nous écoutons ces conversations, et nous pensons en nous-même que le temps est un bien grand philoso-

phe et rhi&toire une bien excellente mère de famille : Tun arrange tout, explique tout, pardonne tout ; l'autre finit toujours par réconcilier ses enfants avec tout le monde. Voyez cet infâme usurpateur, ce Corse perfide, ce tyran odieux, cet ogre insatiable, ce crocodile; on l'a maudit, on l'a haï. on Ta trahi, bien plus, on l'a oublié!... Et maintenant ceux qui l'ont maudit l'admirent, ceux qui l'ont haï ladorent, ceux qui l'ont Irahi le pleurent, et ceux qui l'ont jugé le chantent!... Et pour opérer un changement si extraordinaire, il n'a fallu que vingt années!... Quoi! la haine la plus farouche ne peut durer que vingt ans! Quoi! la haine aussi est frivole!... Voilà une découverte qui fait bien valoir l'amour.

.31 décembre 1840.

Réception de M. Mole à l'Académie française. — Le maréchal Oudinot et ses cinqnante-sept blessures. — Concert. — Comédie. — Cochinchinois.

Nous arrivons à l'instant de l'Académie française, et nous ne voulons pas attendre à samedi pour vous raconter nos impressions. Nous avons pour principe qu'il faut profiter de son enthousiasme.

La séance d'aujourd'hui est mémorable par l'esprit et le courage qui, de part et d'autre, y ont été déployés, par les vérités saintes et hardies qu'on a eu la bravoure d'y proclamer. On a osé dire, le croiriez-vous!... on a osé dire que les ministres de la religion devaient exercer une influence morale sur les choses de leur temps ; on a osé dire cela aujourd'hui, où la fiction du parti prêtre subsiste encore dans toute sa prestigieuse niai-

série î On a osé dire que la gloire des pères devait rejaillir sur les enfants I on a dit cela aujourd'hui, où le préjugé contre la noblesse existe dans toute son envieuse rigidité; où les sociétés secrètes, dans leur code nouveau, suppriment le nom de famille pour tout le monde, afin d'être bien certaines que le mérite du père ne pourra jamais compter pour le fils ; loi ingénieuse qui donne à chacun, non plus un nom collectif, mais un numéro individuel; loi superbe empruntée à un régime que nous ne voulons pas désigner; loi excellente, mais qui pourrait bien ne pas suffire entièrement malgré sa prudence. Il y a encore des gens capables d'illustrer leur numéro ; oui, de se faire un bon numéro dans le monde, et de détruire ainsi tous les bienfaits de cette prévoyante législation. Enfin aujourd'hui on a osé reconnaître que de certains courages, de certains exploits, de certaines vertus sublimes, inouïes, inappréciables, ne pouvaient trouver leur récompense que dans l'ave nir, disons mieux, que dans autrui. Oh ! n'est-ce pas noblement comprendre la pensée de ces hommes qui s'immortalisent par de grands dévoûments que de leur dire : C'est pour d'autres que vous avez travaillé! que de leur permettre d être deux fois généreux ; de donner leur gloire comme ils ont donné leur vie. Croyez-vous, par exemple, qu'un soldat qui, comme M. le maréchal Oudinot, a eu l'honneur de recevoir pour son pays cinquante-sept blessures, puisse garder pour lui tout seul ce trésor-là? Convenez-en, il a bien le droit de le distribuer dans sa famille et de mettre encore quelque chose de côté pour ses arrière-petits enfants.

Eh bien! ce droit de succession, en fait d'orgueil, a été proclamé ce matin, en pleine Académie, par M. Dupin lui-même, avec beaucoup d'esprit et de courage, nous ne dirons pas avec beaucoup de désintéressement,

car M. Dupin n'est déjà plus désintéressé dans la question. S'être fait comme lui par ses talents un nom célèbre et honorable, cela aide vite à comprendre les préjugés d'illustration.

Il n'y avait, dira-t-on, pas grand mérite à parler ainsi devant une assemblée si merveilleusement bien choisie pour apprécier de tels principes, devant un parterre presque entièrement composé de Montmorency, de Vintimille, de Grillon, de Craon, de Caumont, de Gramont, d'Osmond, de la Guiche, de Talleyrand, de Noailles, etc. , etc. Non, sans doute ; mais ce discours n'a pas été fait seulement pour être lu, il a été écrit aussi pour être publié ; ce qui devait être bien accueilli dans l'enceinte académique risque d'être fort mal pris au dehors ; ce qui était une flatterie ce matin est une grande témérité ce soir. Nous avons donc écouté avec un réel plaisir le discours de M. Dupin ; d'abord parce qu'il était fort spirituel et très intéressant, ensuite parce qu'il nous a fait l'effet d'un heureux symptôme : en voyant l'ancien président de la Chambre des Députés secouer si franchement les idées envieuses du jour et se résigner si noblement à déplaire, nous avons pressenti qu'une réaction favorable s'apprête dans les grands esprits ; que les cajoleries démocratiques commencent à passer de mode ; qu'enfin la popularité est un peu dépopularisée.

Une autre chose encore nous a frappé dans ce discours, c'est l'apologie faite par M. Dupin des hommes qui sont restés fidèles à tous les gouvernements qui, depuis quarante ans, se sont succédé en France ; des hommes qui, après avoir servi la République, ont servi l'Empereur; qui, après avoir servi TEmpereur, ont servi les Bourbons, et qui, après avoir servi les Bourbons, ont servi le gouvernement de Juillet, et qui, après avoir servi le gouvernement de Juillet, serv Eh! mais il

faut s'arrêter... « Que deviendrait le pays, s'écrie Ihoiiorable académicieu, si tous les fonctionnaires publics se retiraient subit^ent, à l'instant où le chef de l'État vient à changer , quel danger n'y aurait-il pas dans leur retraite; il faut donc bien qu'ils restent... vous le voyez. )) Cette maxime est assez étrange, mais elle a du bon. Nous souhaitons vivement qu'elle se propage ; un tel principe bien généralement répandu aurait des résultats plus importants et plus efficaces qu'on ne le pense. Pourquoi fait-on les révolutions ? Pourquoi change-t-on les gouvernements? Pour avoir des places, pour s'approprier les emplois de ceux que Ton combat avec violence. N'est-ce pas? On ne se révolte pas pour autre chose.

Eh bien, quand on saura une bonne fois pour toutes, que, quoi qu'il arrive, les gens en place garderont leurs places; que, malgré leurs convictions blessées, ils resteront; que, malgré leurs opinions vaincues, ils resteront; que, malgré leurs afiections trahies, ils resteront; que, malgré leur drapeau déchiré, ils resteront ; que, malgré tout, ils resteront, et se feront un ingénieux point d'honneur de rester... Alors tout naturellement on cessera de tenter des bouleversements inutiles et de rêver des changements qui ne changeront rien du tout.

Plus nous y réfléchissons et plus nous trouvons ce nouveau système raisonnable ; comme religion politique, il n'est peut-être pas d'une orthodoxie bien rigoureuse, mais comme hygiène sociale, il nous paraît être le meilleur remède pour guérir à jamais dans notre pays la fièvre des révolutions.

M. Mole a obtenu ce matin deux beaux succès : succès littéraire dans son discours, succès politique dans la réponse de M. Dupin. Chaque éloge adressé au réci-

piendaire était vivement confirmé, répété, contre-signe par les assistants. Trois salves d'apnlaudissements venaient attester la vérité de ces éloges. S'il s'agissait de loyauté, de dignité, de délicatesse, une quatrième salve quelquefois aussi semblait dire : ces qualités sont bien rares, on ne saurait trop les honorer ; d'abord on admirait celui qui les possédait, et puis on rendait hommage à ces qualités elles-mêmes ; comme après avoir admiré l'artiste, on adore l'art.

Une telle journée fait oublier bien des jours de combats; de tels hommages font pardonner bien des haines. Oh ! que nous sommes déjà loin des cris furieux de la coalition ! Nous vous le disions l'autre jour, vrai, ce n'est pas grand'chose que la haine ; ce n'est ni une passion profonde ni une hyène terrible ; c'est un caprice malveillant, un papillon venimeux, et voilà tout. Nous lui donnions vingt ans de durée, et nous trouvions que c'était peu ; eh bien ! elle ne vit pas même si tard ; nous espérons bien vous le prouver.

Le discours de M. Mole a été fort applaudi ; vous trouverez comme nous qu'il est rempli d'aperçus nouveaux, de sentiments courageux, d'idées grandes et généreuses, élégamment, heureusement exprimées. M. Mole l'a lu à merveille, d'une voix sonore et d'un ton vraiment académique dans la signification idéale du mot. A côté du récipiendaire était M. de Chateaubriand, dont l'apparition a excité une vive émotion dans l'assemblée.

Dès qu'il est entré, tout le monde s'est levé : les femmes étaient dans une agitation incroyable ; elles voulaient voir à tout prix l'illustre auteur d'Atala ; elles s'avançaient, elles se penchaient de son côté, sans égard pour leurs voisines, qui elles-mêmes étaient sans pitié pour leurs voisins.

Dans cet empressement passionné, plus d'un chapeau

neuf a souffert; une charmante capote bleue entre autres a dû sa fin précoce à cette flatteuse curiosité.

Il y avait là beaucoup de jolies personnes, femmes et filles de nos hommes d esprit les plus distingués ; il y avait là des femmes politiques célèbres par leur esprit; il y avait des orateurs d'esprit, des ambassadeurs d'esprit, des grands seigneurs d'esprit, des voyageurs d'esprit, il y avait même des académiciens de beaucoup d'esprit. C'était la fête de l'esprit.

Paris n'est pas à sou avantage depuis trois jours, le dégel lui sied mal ; les rues ne sont pas des rues, ce sont des lagunes ; les boulevards représentent assez bien le grand canal de la cité des Doges ; mais ce n'est pas Venise la belle, c'est Venise l'horrible. Le dégel vient mal à propos dans ce moment où la circulation est un bienfait, dans ces jours de générosité où les magasins se parent de toute leur magnificence pour séduire les passants ; s'il n'y a point de passants, c'est une perte pour eux. Cependant à travers ces flots d'ex-neige, on trouve encore le moyen de naviguer , et l'on tâche de choisir dans nos riches boutiques quelque objet très utile qui soit assez joli ou quelque objet très joli qui soit parfaitement inutile; car un présent modeste acquiert du prix par le soin, l'attention qu'il révèle, tandis qu'un présent superbe, au contraire, ne trouve d'excuse que dans sa respectueuse inutihté.

Les Cochmchinois sont les lions du jour ; ils sont très civilisés et très gracieux. Dans le monde, ils paraissent se plaire beaucoup ; mais leur joie est effrayante ; ils s'amusent affreusement; chaque fois qu'ils daignent rire, ils montrent de longues dents noircies, et cette gaîté sombre attriste tous nos salons : c'est très laid un sourire noir ! En nous donnant de simples dents blanches, Dieu savait bien ce qu'il faisait.

MM. les Cochinchinois ont été présentés l'autre soir cliez M. le ministre du commerce ; ils étaient superbes, en grand costume, c'est-à-dire en robe de chambre. Ils viennent à Paris de la part de leur roi pour étudier nos mœurs. Chaque fois qu'un de nos usages les frappe, ils tirent de leur ceinture une tablette recouverte en papier de Chine, de l'encre et un pinceau, et ils écrivent tranquillement leurs observations, même au milieu de la rue; rien ne les trouble. Ce sont, dit-on, des hommes instruits et fort distingués dans leur pays. La preuve, c'est qu'ils ont le droit de se peindre les dents en noir, privilège qui n'est accordé qu'aux grands personnages de Cochinchine.

Les plaisirs commencent d'une manière brillante, mais assez grave. On doit chanter, ce soir, dans un des plus somptueux salons de Paris, le beau Requiem de Mozart. C'est enterrer l'année dignement. Mais cette messe des morts, chantée dans un salon, écoutée par des femmes orgueilleusement parées, les épaules nues, les bras nus, le front étincelant de pierreries, les regards brillants de coquetterie, n'est-ce pas une sorte de profanation? Nous sommes curieux de savoir à quel moment du concert on passera des glaces. Sera-ce avant ou après le De profundis?.... 0 gens heureux! vous n'avez donc jamais vu mourir?...

On a joué, il y a quelques jours, la comédie chez Mme l'ambassadrice d'Angleterre. C'était charmant et joué à merveille par de gracieuses jeunes filles, jolies comme des Anglaises jolies, c'est tout dire. On représentait un mélodrame anglais à grand spectacle, à coups de fusil, à coups de tonnerre ; un mélodrame intitulé la Tempête sur terre. Rien de plus compliqué, de plus difficile à mettre en scène. On s'est très bien tiré de ces difficultés. Seulement, comme sur un

théâtre de société les changements à vue sont impossibles, on était obligé de baisser la toile chaque fois que la scène changeait. Les auteurs anglais font peu de cas des règles d"Aristote, et la scène changeant à tous moments, Ton baissait la toile à tous moments. Un spectateur ignorant et naïf ne comprenant pas l'anglais d'abord, ec puis le secret de cette manœuvre, a pris toutes ces interruptions pour des entr* actes ; il les comptait sérieusement et il se disait : il n'y a que les Anglais pour faire des pièces en vingt actes. Ayant une visite à faire, il a quitté le salon de l'ambassade. Quand il a paru chez M'iif' de R...., Eh bien ! lui a-t-on dit, vous venez de voir la comédie anglaise; comment l'avez- vous trouvée?... — Mais je ne peux guère en juger, a-t-il répondu, je n'ai vu que les quinze premiers actes.

Le célèbre philosophe américain qui se console d'être citoyen d'une république en amusant nos grands seigneurs prépare, dit-on, une fête splendide ; il a déjà fait la liste des personnes qu'il n'invitera pas.

L'année 1840 est terminée, ej; le monde n'est pas fini. Malgré ce démenti donné à leurs prédictions, les prophètes ne se découragent point. C'est maintenant pour 1842 qu'ils annoncent la fin du monde; 40 ou 42, c'est la même chose pour eux ; l'astrologie ne se pique pas d'être une science exacte. Quel affreux calembour ! Nous tâcherons d'avoir plus d'esprit l'année prochaine.

XYII.

24 janvier 1841.

Pîiris fortitîé. — Paris bêtitié. — Les vieux et les jeunes rabâcheurs. — Qui est-ce qui voudrait être roi constitutionnel? — Ce n'est pas vous? ni moi.

Nous venons de la Chambre des Députés, où nous a-

VOUS entendu M. de Lamartine, et son discours a produit sur nous une impression si profonde que nous ne pouvons plus penser à autre chose. Jamais le poète ne s'est montré plus orateur ; jamais sa voix n'a paru plus sonore, son attitude plus fière, son regard plus noble, son accent plus passionné. Nous étions auprès d'un ancien député, homme fort spirituel, qui, avant le commencement de la séance, nous querellait un peu sur l'enthousiasme de nous et de nos amis pour M. de Lamartine.— Vous l'appelez, disait-il, notre premier orateur... — Ehbien !... — Eh bien ! je suis de votre avis, nous ditil à la fin de la séance. Et nous sommes revenu de la Chambre tout préoccupé de politique, rêvant malgré nous fortifications, enceinte continue et forts détachés, et nous nous sommes senti pénétré d'un orgueilleux effroi, car le projet de fortifier Paris nous semble une idée bien dangereuse.

Pour nous, cette question n'est pas seulement une question politique, une question de nationalité, c'est aussi une question de spiritualité, et nous voyons avec terreur un projet qui tend à étouffer dans Paris le règne naissant de l'intelligence. Selon nous, qu'on nous permette cette expression, Paris fortifié, c'est Paris bêtifié.

Soyez franc, connaissez-vous au monde une ville de guerre oii l'esprit travaille ? Il n'en n'est point. Or, la spécialité, comme disent aujourd'hui les marchands , la spécialité parisienne, c'est l'immense fabrication des idées ; le labeur parisien est un labeur tout intellectuel. Les autres villes font le commerce, font de la politique, de l'industrie, Paris est la seule ville qui pense. Paris est un philosophe, n'en faites pas un soldat. Ne lui mettez pas une armure, sa lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les destinées du monde. Ne

lui mettez pas un casque, ça le gênerait pour passer sa main dans ses cheveux en cherchant une idée nouvelle ; d'ailleurs l'idée a peur du fer, elle n'ose point naître sous une pesante coiffure. Bonaparte, qui avait le secret du casque, et qui savait ses effets sur la cervelle, n'a jamais porté qu'un petit chapeau.

Oui, c'est une question d'intelligence, et la preuve, c'est que tous les hommes supérieurs par l'intelligence s'élèvent avec ardeur contre ce projet insensé de la fortification ou plutôt de la bêtification de Paris ; tous les hommes distingués par l'esprit se révoltent à cette idée, tou?^,, excepté M. Thiers ; mais de sa part cela s'explique : c'est un homme d'esprit qui n'aime pas l'esprit ; il est bien aise d'en avoir beaucoup, mais il voudrait en avoir seul, et il n'a jamais cherché àen rencontrer chez personne pour son plaisir.

Si l'on parle de ce projet barbare devant M. de Chateaubriand, il lève les yeux au ciel de pitié.

M. Hugo écoute en silence ceux qui défendent ce beau projet, et il les regarde en souriant.

M. de Lamartine... vous l'avez vu hier, menaçant, terrible, se débattant avec un instinct sublime contre le piège déguisé, déchirant du bec et de l'ongle le réseau invisible encore, lançant l'éclair et la foudre comme un aigle qui défend ses ailes, et qui a reconnu loiseleur.

Dans un autre ordre d'idées, M. Michel Chevalier à son tour se révolte et se désespère, il voit l'industrie enchaînée, il défend la science étouffée.

Dans l'armée aussi les hommes d'intelligence s'affligent ; ils regardent que par l'exécution de ce projet, la science de la guerre est perdu?, l'art de la stratégie est détruit. En effet, h quoi sert de savoir combattre si le succès ou le revers n'est plus qu'une question de mu-

iiitions ou de vivres, de temps et de nombre, au lieu d'être une question de courage et d'habileté !

Enfin, tousles nobles penseurs de France, les grands orateurs, les savants profonds, les poètes, les romanciers, MM. Berryer, de Balzac, Alphonse Karr, Théophile Gautier, Janin, et MM. Bertin (ce qui est plaisant), et vingt autres que nous pourrions citer, si nous ne craignions de les compromettre ; tous ceux que l'intelligence fait vivre se sentent, d'un commun effroi, menacés dans leur existence... Vous voyez donc bien qu'il ne s'agit pas d'une guerre des Français contre l'étranger, mais d'une bataille plus terrible parce qu'elle fait perdre toutes les autres ; d'une lutte sournoise et fatale, d'un duel clandestin et inavoué entre la violence et la raison, entre la force brutale et la pensée.

Le projet de la fortification de Paris est un coup d'État contre l'esprit, il fait naturellement frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.

Mais c'est aussi un coup d'État contre la liberté, et ce qui le prouve bien encore, c'est la chaleur avec laquelle toutes les opinions oppressives ont pris la défense de ce projet ; c'est qu'il a le don de séduire ensemble tous les vieux et tous les jeunes rabâcheurs. Comprenezvous ce phénomène ? Les hommes qui se détestent le plus, qui depuis vingt ans se combattent... se réunissent tout à coup sous cette équivoque bannière. Vous le savez, il y a en France deux partis qui se haïssent, mais qui se ressemblent et qui nous effraient également :

Le parti des propriétaires égoïstes ;

Le parti des prolétaires envieux ;

L'un a pour représentant le Journal des Débats ;

L'autre a pour précurseur le National ;

Le premier hait l'avenir et ses promesses ;

Le second hait le passé et ses souvenirs ;

Celui-ci veut étouffer ce qui doit naître ;

Celui-là veut anéantir ce qui est créé.

Ce sont deux insectes rongeurs qui dévorent en sens inverse, mais à l'envi, le chêne national, l'arbre de la liberté!

L'un en faisant tomber ses fruits ;

L'autre en déchirant ses racines.

En fait de principes et d'idées, ce sont deux ogres insatiables. Leur goût et leur régime sont différents sans doute, mais leur appétit est le même.

Le plus vieux se nourrit d'enfants au berceau ;

Le plus jeune préfère les vieillards consommés;

Le plus timide a pour arme un éteignoir doré ;

Le plus farouche a pour attribut une hache encore rouillée ;

Enfin l'un a pour devise : Gardons tout et ne faisons rien ;

L'autre a pour refrain : Ne gardons rien, refaisons tout!

Et voilà que soudain, par un miracle épouvantable, ces deux ogres rivaux s'entendent sur un seul et même sujet, et en souriant ils se convient à un seul et même repas ! Voilà que ces deux inimitiés s'associent, voilà que ces deux contradictions se comprennent, voilà que ces deux violences s'adoucissent pour se fondre, voilà que ces deux extrémités se rapprochent pour se toucher. Et vous qui les séparez encore, vous qui vous débattez entre elles, vous ne devinez pas le vrai sens de leur union suspecte, vous ne calculez pas le véritable prix de leur marché frauduleux? Oh ! cela est pourtant bien clair : de deux choses l'une, ou le parti des vieux rabâcheurs l'emportera, et alors tout sera dit pour l'avenir de l'intelligence. Maîtres de Paris em-

bastille, ils en chasseront toutes les idées neuves, tous les sentiments généreux, toutes les illusions fécondes, toutes les chimères régénératrices; le règne des Béotiens sera proclamé ; l'ère d'aplatissement intellectuel commencera. Adieu la liberté de la presse, adieu la liberté de la tribune, adieu les glorieuses promesses de l'avenir.

Ou le parti des jeunes rabâcheurs l'emportera, et alors tout sera dit pour l'humanité et pour la civilisation. Alors le règne de la lâcheté cruelle commencera, l'ère de sang sera proclamée. Adieu la liberté d'écrire, de rêver, de rire, de parler, de vivre. Adieu tous les beaux souvenirs. Adieu tous les grands destins ! Adieu l'honneur, adieu la gloire, adieu la France !

Lequel de ces deux partis triomphera, peu importe ; le succès de l'un ou de l'autre sera également triste pour nous ; l'instrument de tyrannie entre leurs mains sera également funeste. Le fo^sé que vous creusez autour de Paris est un abîme où ceux-ci feront tomber la pensée, où ceux-là feront tomber la tête et la pensée. Toute la différence est là...

Ce n'est pas tout : ce projet baroque non-seulement nous paraît être un crime de lèse-humanité, de lèse-liberté, de lès '-nationalité, mais il nous paraît être aussi un crime de \èsQ-conslîtution7ialité.

Pensez-vous donc qu'un roi soit constitutionnel pour son plaisir ; et croyez-vous bonnement qu'un roi puisse rester constitutionnel dans une capitale fortifiée ! . . . Avec la meilleure foi du monde, il ne le pourrait pas. Mettezvous à sa place. ... et c'est peut-être ce que vous désirez. . . . et vous conviendrez que vous-même à sa place vous ne le pourriez pas. En fait de volonté, la possibilité est une tentation à laquelle un ange, un saint, un philanthrope couronné n'échapperait point. Les effets de la

toute-puissance sont incalculables. On résiste au pouvoir d'un autre, mais on cède au pouvoir qu'on a. Tout roi, tout homme et toute femme est, si Ton ose s'exprimer ainsi, dans la dépendance de sa propre puissance, et n'en peut prévoir les entraînements. Un roi qui peut raisonnablement se permettre des rêveries d'obéissance n'est déjà plus libre de ne pas commander ; et, malgré lui, le roi le plus constitutionnel se déconstitutionnaliserait insensiblement, involontairement, dans cette atmosphère de salpêtre dont vous l'auriez enivré, devant cet appareil de tyrannie qui lui parlerait sans cesse de vengeance et d'impunité. Et nous le disons naïvement, nous ne croyons pas que jamais un roi puisse être sincèrement constitutionnel. Le roi Louis-Philippe met tout son esprit à l'être, à le paraître ; Charles X n'a jamais pu y parvenir, et il y a noblement renoncé. Louis XVIII est celui de tous qui a joué ce rôle avec le plus de résignation ; et cela s'explique : il était infirme. Quand on ne peut marcher qu'avec une brouette, on est préparé d'avance à ne gouverner qu'avec une charte. Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que d'être roi constitutionnel, vous ne sentez donc pas ce qu'il faut de patience, de courage, d'abnégation, de patriotisme pour se résigner à un pareil métier? Pour un grand prince, dans le gouvernement parlementaire, tout est supplice, effort, ennui; toujours feindre, toujours craindre, toujours spéculer, tout calculer... Voilà sa vie! C'est 1 hypocrisie organisée par la légalité. Un monarque absolu a pour lui du moins la franchise, il veut et il ose dire : Je veux I Mais dans le gouvernement parlementaire, ce ne sont que ruses, détours, mensonges ; on veut et l'on ne dit pas : Je veux... On dit : Je propose... et l'on emploie toute l'énergie de son caractère à faire vouloir à d'autres sa volonté. Et ce n'est qu'à force

dliumiliations dévorées, de complaisances avilissantes, de compromis honteux, de considérations indignes que rois ou ministres parviennent à conserver ce lambeau de pourpre déchiré, reprisé, rapiécé, piqué par l'humidité, passé au soleil, mangé aux rats, mangé aux vers, sans couleur et sans valeur que l'on appelle encore le pouvoir !

Ah ! nous rendons justice à nos ennemis ; parmi eux tous, il n'en est pas un seul, pas un, qui voulût, de son propre gré, accepter cette triste profession de roi constitutionnel. Quant à nous, nous comprenons que l'on se résigne aux plus arides travaux, que l'on choisisse avec orgueil la profession la plus pénible, qu'on se fasse laboureur ! qu'on bêche, qu'on pioche la terre, qu'on lutte avec la grêle, l'inondation et l'incendie, que l'on fasse dépendre son existence entière, le pain de son année, des caprices du ciel, de la colère des vents; mais nous ne comprenons pas qu'on lutte sans dégoût avec toutes les passions mauvaises, avec toutes les médiocrités jalouses, que l'on fasse dépendre la gloire de son nom, et l'œuvre de son règne, de l'intempérie des consciences et de la fureur des sots.

Nous comprenons que l'on aille dans les déserts du Nouveau-Monde prêcher une religion civihsatrice à des sauvages rouges ou verts, jaunes ou bleus. Dans cette entreprise périlleuse, on est soutenu par la foi ; si l'on réussit, on est porté en triomphe; si l'on n'est pas compris dans son éloquence, on est rôti et mangé par son auditoire ; mais on n'est pas, du moins, calomnié, et l'on n'a pas à subir, enfin, ce supplice horrible, sans exaltation, sans palme, sans gloire, d'un pauvre roi constitutionnel, toujours victime et jamais martyr.

Encore une fois, nous ne comprenons pas que l'on accepte de gaîté de cœur un pareil destin, et nous sen-

tons qu'on doit chercher à s'en affranchir sitôt qu'il est possible d'en changer. Tout homme qui a du sang dans les veines est absolu ; tout homme qui a de la dignité est absolu ; tout homme qui a de lesprit est absolu; l'état normal pour un roi quelconque, c'est l'absolutisme. La constitutionnalité est une invention admirable, une invention protectrice, pleine de prévoyance et de garantie, mais c'est une invention contre nature, une combinaison superbe qu'il faut maintenir, perfectionner, consacrer, mais qu'il faut surveiller aussi parce qu'elle est factice ; car c'est une force comprimée qui tend toujours à repousser l'obstacle, à faire explosion comme le gaz, à renverser l'écluse comme l'onde ; et ce serait une grande imprudence que de donner au gaz ou à l'onde une occasion trop favorable de s'échapper et de s'épandre.

Aujourd'hui, c'est la royauté qui est embastillée ; demain, si votre projet réussit, ce sera la liberté.

Mais pour finir par des paroles moins graves, nous ajouterons que : donner à un roi des fortifications et lui dire : Tu resteras constitutionnel, c'est donner à un enfant un tambour en lui disant : Ne fais pas de bruit ; c'est ouvrir la cage d un oiseau en lui criant : Ne t'envoie pas î... tu es prisonnier sur parole!

10 février 1841.

Les regards politiques qui voient avant, pendant et après. — Dieu que c'est triste d'être habile ! — Concert à l'Abbaye-aux-Bois donné] au profit des inondés de Lyon. — Vers de ]\I. de Lamartine.

La semaine, ou plutôt le mois, a commencé par an événement bien triste et bien grave, dont personne

presque ne s'est effrayé ; et les malheurs incompris sont les plus terribles. Paris lui-même a voté sa perte, et il s'amuse, il rit, il chante, il danse comme s'il était libre encore. Il regarde tranquillement forger ses chaînes sans comprendre qu'il les lui faudra porter. L'avenir n'est rien pour cette cité frivole. Un homme d'esprit a dit : En politique, il y a trois manières de voir : avant, pendant et après. Les gens de haute intelligence voient avant, ils pressentent les événements par les cause-i, ils présagent les malheurs par les fautes, ilsjugent de la moisson par la semence ; ce sont des prophètes : on les admire, mais on se borne à les admirer. Les hommes d'un esprit droit et juste, mais que n'éclaire nul rayon d'en haut, voient pendant, et c'est déjà beaucoup. Ils comprennent le danger quand le danger est venu, et s'ils n'ont pas eu l'instinct de le prévoir, ils ont du moins l'intelligence de le repousser.* ils donnent aux faits qui s'accomplissent leur véritable nom : ils disent d un malheur, c'est un malheur, et d'une lâcheté, c'est un crime ; ce ne sont pas des prophètes, mais ce sont des juges, et quelquefois d'habiles médecins.

Les esprits bornés, les cerveaux étroits, les gros yeux éteints, les petits yeux fermés, les sots à idées fausses, les bavards incrédules qui doutent de tout parce qu'ils ne doutent de rien, les niais galvanisés J)ar les passions des autres, toute cette plèbe ignorante, qui est censée flotter entre le bien et le mal, mais qui en réalité n'hésite jamais à mal faire, tous ces gens-là voient après; quand les événements sont bien irrévocablement accompli-5, alors qu'il n'y a plus de remède, ils ouvrent enfin les yeux et regardent avec effroi les lourdes sottises qu'ils ont faites, les irréparables malheurs qu'ils ont causés.

CORRESPONDANCE PARISIENÎTE. 133

Cette manière de classer les hommes politiques nous a paru très ingénieuse, et pour notre part, nous l'avons depuiS' long-temps adoptée. Souvent nous nous demandons, en songeant à tel ou tel personnage politique, à laquelle de ces trois catégories il appartient, et ce qui vous semblera singulier, c'est que nous avons remarqué que très peu d'entre nos député'S, par exemple, appartiennent à la seconde. On la croirait la plus nombreuse : eh bien ! au contraire, c'est la plus pauvre. Voir les événements pendant qu'ils s'accomplissent, c'est bien facile, dira-t-on ; c'est pourtant ce qu'on fait le moins. On les voit peut-être mieux d'avance : il suffit pour cela d'avoir de nobles instincts ou de mauvaises intentions ; car nous ne devons pas oublier de ranger, dans la catégorie de ceux qui voient avant^ les perturbateurs, les révolutionnaires, les faux guides; ceux-là ne sont point du tout ignorants dans la science du regard. Ils voient parfaitement bien que la route où ils vous poussent est fatale ; ils aperçoivent d'un coup d'œil la portée d'une loi mortelle, ils lisent couramment dans le livre de l'avenir dont ils déchirent en se jouant les plus belles pages. Le mauvais génie, c'est encore du génie.

Mais les gens du monde... oh ! ceux-là voient après, longtemps après; ils comprennent les malheurs, quand les malheurs interrompent les fêtes ; aujourd'hui, ils s'amusent comme hier, et si on leur parle de ce vote désespérant, déshonorant, ils s'écrient impatientés : Quoi I encore les fortifications, toujours les fortifications! Quand donc cesserez- vous de nous parler de ces ennuyeuses fortifications? — Quand elles seront bâties... Soyez tranquilles, alors on ne vous parlera plus de cela ni d'autre chose. Les feuilletons auront bien de la peine à être piquants à cette époque-là; quel que

soit le gouverDement appelé à jouir des bastilles, le silence sera par lui décrété ; quel maître serait assez naïf pour laisser vivre la critique avec de pareils moyens de persuasion, et après avoir établi une pareille censure ? Faites donc de l'ironie contre des citadelles, et lancez donc des épigrammes à des interlocuteurs qui vous envoient de la mitraille ! Ah I M. de Lamartine, l'autre jour, avait bien raison de dire qu'il ne se fie point aux réserves que fait la gauche pour la liberté. Qu'est-ce qu'un article de loi devant vingt forts et une enceinte pouvant tourner sur un signe du télégraphe trois mille bouches à feu sur la constitution ? Quand Bonaparte, ajoutait-il, s'empara du pouvoir absolu après le 18 brumaire, il appela son despotisme du nom de république. Les libéraux du temps se déclarèrent contents, comme ceux d'aujourd'hui, et la liberté fut perdue.

M. de Lamartine parlait ainsi au milieu d un groupe de députés assemblés au pied de la tribune pendant le fatal scrutin. L'un deux, imprudent ou sincère, trahissant la véritable pensée de la loi, pour la défendre, osait dire : Fortifier Paris, c'est fortifier le pouvoir. — M. de Lamartine reprit vivement : C'est fortifier la guillotine. Les poètes sont prophètes. Oh ! messieurs les pairs, ayez donc le courage d'avoir peur !

Mais non, ils se laissent séduù'e en détail, partiellement, individuellement. On les convie à dîner, ils savent que ces invitations sont un langage, et ils y répondent ; ils s'étonnent bien un peu de ces politesses tentatrices. Qu'on invite les députés pour les entraîner, c'est tout simple ; eux ne peuvent s'en offenser, ils donnent à dîner à leurs électeurs pour obtenir leurs voix, ils comprennent qu'on leur donne aussi à dîner pour avoir leur vote ; mais des hommes indépendants, mais des pairs de France... c'est différent : ils ont le droit

CORllESPONDANCE PARISIENNE. 135

de s'effaroucher de pareilles avances. Quelques-uns, les plus délicats, s'en formalisent tout à fait; mais cela ne les em];)êche point d'aller diner, et cela ne les empêchera point de voter dans le sens de leur diner.

Et cette loi terrible , mortelle , anti-nationale, antilibérale, anti-constitutionnelle, sera adoptée par les deux Chambres, malgré les convictions de ceux-ci, malgré les engagements de ceux-là. Une effroyable fusion aura eu lieu en sa faveur, de part et d'autre les sacrifices les plus laids auront été accomplis avec une honteuse émulation de faiblesse; et lorsqu'un jour l'histoire étonnée cherchera à comprendre une si monstrueuse coalition, un si ténébreux complot, elle dira: Il y avait une fois une conjuration dont la tête était aux Tuileries et les pieds dans les bureaux du National. Comment voulez-vous qu'on résiste lorsqu'on est à la fois séduit et menacé ? Comment voulez-vous qu'on refuse de voter une loi qui a pour elle le ministère et les ennemis du ministère, la royauté et les ennemis de la royauté ? Loin de l'accabler, il faudra plaindre le député malheureux, effrayé ou fasciné, qui aura vainement voulu combattre

Barrot , le ministère et le chef de l'Etat.

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?, — Qu'il votât!

Ce qu'il y a de désenchanteur dans ces sortes de batailles, c'est l'affreuse et coupable habileté qu'on y déploie. Dieu I que c'est triste d'être habile ! Que M. Guizot a dû souffrir pendant ces débats 1 lui qui a commencé sa carrière politique par une marche si franche, lui qui s'était si noblement habitué à une impérieuse loyauté!... comme il a dû souffrir de cette obligation d'être habile ! Que tous ces détours ont dû le fatiguer ! Pour un homme sincère, quelle rude tâche que la composition et le maniement d'une majorité ! Quel péni-

ble rôle il a été contraint de jouer dans toute cette affaire ! Combattre avec la moitié de sa majorité contre l'autre moitié ; se mettre à la tête de l'opposition pour venir démolir cette majorité ; lutter avec ses ennemis contre ses amis, au risque de les affliger, de les humilier et de les perdre, et remporter une frauduleuse victoire en démoralisant son armée... Ce rôle a dû lui sembler horrible ; ce n'est pas celui-là qu'il avait rêvé; nous lui rendons justice, et nous comprenons tout ce qu'il doit ressentir d'amertume et de découragement. Être forcé à de pareils détours quand on a choisi la ligne droite pour devise ,• n'avoir plus que des soldats ignorants et traîtres quand on a eu d'intelligents et de loyaux auxiliaires ; n'avoir plus que des complaisants quand on a eu des séides, cela doit être bien douloureux. Voilà donc comme les caractères les plus absolus se décomposent en arrivant au pouvoir ; voilà ce que vous autres vous appelez habileté politique, stratégie parlementaire. Nous donnons à de telles manœuvres un autre nom ; nous appelons ce genre d'habileté la rouerie constitutionnelle , et nous disons : Si le pouvoir s'achète au prix de la loyauté du cœur, que le ciel en préserve ceux que l'on peut encore aimer et admirer !

Mais nous vous entendons d'ici vous écrier : N'en finirez-vous donc pas avec vos fortifications? — Que voulez-vous ? nous avons l'esprit très mal fait et très peu en harmonie avec la légèreté du vôtre. Parce qu'un malheur est accompli, désespérément accompli... ce n'est pas pour nous une raison suffisante de s'en consoler tout de suite ; d'ailleurs, celui-là a un avantage, c'est qu'il est plein d'avenir, ce qui empêche qu'on ne l'oublie.

Le monde parisien, depuis quinze jours, est dans

tout SOU éclat, et ce feuilleton, commencé vendredi, a été interrompu par trois bals, deux concerts et trois lectures, deux comédies et une tragédie, rien que cela, et puis aussi peut-être par l'état de l'atmosphère , comme les dépêches télégraphiques. Vendredi soir, nous avons tout quitté pour aller entendre à l'Abbayeaux-Bois la plus délicieuse musique qu'il soit permis d'entendre. Lablache a été, comme toujours, admirable et charmant. Cette voix si puissante, et cependant si légère, est un phénomène auquel on a peine à s'accoutumer ; ce condor aux ailes immenses, qui daigne chanter comme un rossignol, ce géant qui fredonne comme un enfant, ce Jupiter qui imite Orphée, et qui jette ses armes terribles pour s'accompagner sur la lyre; ce tonnerre si bon musicien qui, après avoir grondé dans la montagne, s'amuse à dérouter les échos en changeant tout à coup ses roulements en roulades ; ce prodige de la nature et de l'art nous semble chaque année plus merveilleux. Vous êtes accoutumés à ce prodige, et parce que vous entendez cette belle voix très souvent, elle vous paraît une voix plus étendue qu'une autre, et voilà tout ; mais, pour nous, c'est la voix la plus extraordinaire qui ait jamais existé. Par suite de ce même esprit mal fait dont nous vous parlions tout à l'heure, nous disons encore : Parce qu'on entend tous les jours une chose merveilleuse sans la comprendre, ce n'est pas une raison de l'expliquer ou de ne plus s'en étonner.

A minuit, M'ie Rachel est arrivée. Pourquoi donc venait-elle si tard? Parce qu'elle jouait ce soir-là dans Mïthrldate. — Et pourquoi jouait-elle précisément un jour où elle devait dire des vers chez M'^e Récamier au profit des inondés? Une bonne action, c'est chose sacrée; cela ne se remet pas jjar indisposition comme une

autre fête. Avec des gens qui meurent de faim, il faut être exact. — On l'avait forcée à jouer ce jour-là. — Mais, encore une fois, pourquoi ce jour-là? —Parce que ce jour-là elle devait dire des vers à l'Abbaye-aux- Bois. — On voulait donc la contrarier? — Ah! vous commencez à comprendre! —Mais pourquoi, au Théâtre-Français, veut-on la contrarier ? — Parce qu'on ne l'aime pas. — Et pourquoi ne l'aime-t-on pas? — Parce qu'elle a de grands succès et que le public l'admire. — Vous m'en direz tant... — On ne peut pas avoir pour soi le public et le comité. Vous ne savez pas, vous, ce que c'est qu'un comité : c'est une association de haines dissimulées, un faisceau de vanités coalisées, une mixture d'amertumes subtihsées ; un comité, c'est un méchant collectif qui n'est jamais responsable de ses méchancetés ; c'est un envieux abstrait qui n'a jamais à rougir de son envie ; c'est un criminel toujours masqué qui commet son crime et subit sa peine sans jamais dire son nom. En fait de malices et d'ingénieux complots, u-n comité peut rivaliser avec une commission, un tribunal, un conseil, un syndicat, et voire même une académie.

Mlle Rachel a parfaitement dit le songe d'Athalie et toute la scène avec Joas. Son succès a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de V endroit^ l'ont applaudie avec enthousiasme. On l'a trouvée très belle comme tragédienne et très jolie comme femme. Elle était mise à merveille ; son costinne, d'un goût exquis, tenait à la fois du salon et du théâtre : c'était une robe blanche garnie de chefs d'or et nouée autour du cou par un chef d'or, avec de longues manches flottantes, puis dans s: s beaux cheveux noirs des bandelettes d'or. Ce n'était pas une Athalie, sans doute : Athalie n'était

pas si jeune et ne devait pas être si agréable, mais c'était une Cléopâtre, gracieuse jusque dans sa violence, séduisante jusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté. Et puis, quand elle eut quitté l'estrade si ingénieusement élevée pour elle dans un des angles du salon, ce n'était plus qu'une jeune fille aux nobles manières, au modeste maintien, recevant avec joie, mais sans embarras, les compliments flatteurs de toutes les grandes dames et de tous les grands talents qui s'empressaient autour d'elle.

Nous serions bien charmé de pouvoir vous répéter tout ce qu'on a dit ce soir-là de l'aimable maîtresse de la maison, de sa beauté toujours présente, de sa bonté toujours nouvelle ; de cette femme, lapins femme de toutes les femmes, et la plus constamment aimée dé toutes celles qui ont mérité d'être aimées ; mais elle nous a défendu de parler d'elle, et nous n'en dirons pas un mot. Que les inondés nous pardonnent !

Lady Byron avait envoyé cent francs pour un billet ; on pensait qu'elle devait venir à ce concert. — Sans doute elle est îci^ dit quelqu'un. — Elle est ici, répond un autre affirmativement. — La voici 1 comprend un troisième. Et quand nous arrivons demandant si lady Byron est dans le salon, on nous répond : Oui, elle est en face de vous... et l'on nous montre une grande femme coiffée d'un turban de gaze brodé d'ar-' gent. Nous regardons vite la célèbre veuve de Lara. Mais, ô surprise! cette prétendue lady Byron, que nous n'avons point du tout riionueur de connaître, nous fait signe de la main, et nous sourit gracieusement... C'étaitMiie d'Angeville, la célèbre voyageuse... Et nous avons rencontré des gens qui assuraient, le lendemain, avoir vu lady Byron à l'Abbaye-aux-Bois. Voilà comme on écrit l'histoire.

Nous allons maintenant vous raconter comment et dans quel but ont été faites les invitations d'un bal superbe donné ce soir par un riche Américain. Une grande dame s'est aussi chargée de faire la liste, et elle a prié ses amis ; c'est une manière charmante d'amuser sa société aux dépens du Nouveau-Monde ; les malins appellent ce genre de bal : le hsl à l'américaine.

Celui d'aujourd'hui Mais gardons cette description

pour un autre jour ; une main amie nous envoie à l'instant l'album de Mme la princesse G., en nous autorisant à publier ces vers ravissants que M. de Lamartine vient d'y écrire. L'autre soir, la princesse, voyant M. de Lamartine souffrant et triste, lui offrait de prier pour lui, il a improvisé cette réponse :

Quand on se rencontre et qu'on s'aime, Que peut-on échanger de mieux Que la prière, don suprême, Or pur qu'on reçoit même aux cieux ?

Vous me l'ofFrez ; je la réclame, Pensez à moi dans le saint lieu ; Que cette obole de votre âme M'enrichisse ati trésor de Dieu î

L'Orient, sous son ciel de fête, Prenant les astres pour autel, Sur les minarets du prophète Fait prier la voix du mortel.

Le chrétien, dans ses basiliques, Réveillant l'écho souterrain, Fait gémir ses graves cantiques Par la cloche aux fibres d'airain.

Moi, j'emprunte une voix de femme Pour porter au ciel mes accents ; Mon hymne, en passant par son âme, Prend plus de pleurs et plus d'encens.

Ces vers valent mieux que le r^cit du bal de M. B... n'est-ce pas? Mais nous vous le donnerons samedi, car désormais nous ne manquerons plus volontairement un seul feuilleton. Nous n'aurons pas déjà si longtemps à en publier, et nous avons encore bien des choses à dire avant que Paris ne soit lortifié, pétrifié, mortifié et bêtifié. .

21 février 18-il.

Les bals. — Le bal grandiose. — Le bal de vanité. — Le bal indigène.— Le bal de garçon. — Le bal de cour. — Le bal forcé.

Nous avons promis le récit du bal américain donné la semaine dernière ; ce récit sera moins brillant qu'on ne devait l'espérer. C'est ce qu'on appelle un bal manqué, parce qu'il n'y avait point d'harmonie, et que c'est l'harmonie qui fait la grâce et la beauté de toute chose. Pour être complète, il faut qu'une fête ait un caratèrequi la dessine, un cachet que l'on reconnaisse, une signification qui soit comprise facilement. Il y a des fêtes, môme dans le grand monde, de genres très différents, et chacun a son mérite et son charme particulier ; c'est pourquoi il n'est pas permis de donner un bal qui n'ait aucune physionomie et qui n'appartienne à aucun de ces genres distincts que nous tâcherons de définir.

Voulez-vous et pouvez-vous donner ce que nous appelleronsle bal grandiose? Alors, faites les choses grandement; ayez, comme à l'ambassade d'Angleterre, des salons superbes, des galeries magnifiques, des corridors de fleurs, des laquais innombrables, un buflét

perpétuel; et puis invitez deux mille personnes, des Anglais, des Russes, des Français, des Espagnols, des Allemands, pour remplir, peupler, animer et consommer tout cela. Ce sera un splendide tableau féerique, tout rempli d'éblouissantes illusions, un panorama vivant où seront glorieusement représentées toutes les nations de l'Europe. On aura d'illustres personnages à regarder, d'intéressants souvenirs à rapporter ; on dansera, on causera, on se promènera, on s'amusera; on se fatiguera bien un peu ; on souffrira du bruit de l'orcbestre, du mouvement de la foule, de l'éclat des lumières ; on sera étourdi, mais on sera enchanté, et l'on s'écriera avec enthousiasme : C'est admirable î jamais je n'ai vu une plus belle fête! Le bal grandiose est en effet de tous les genres de réunions le plus estimé ; mais il n'est pas donné à tous d'y prétendre. 11 exige des proportions gigantesques, il n'admet aucune arrière-pensée ; point de lésinerie, point de faux marché. Il faut lui consacrer toute votre demeure, lui sacrifier tous vos trésors, les fleurs de votre serre, les tableaux de votre salon intime ; il faut que cette foule brillante puisse circuler dans tous les sens; il faut qu'on puisse la fuir elle-même, en se réfugiant dans votre élégante retraite. A l'heure du souper, il faut que ce peuple de convives soit d'un regard, sinon rassasié, du moins rassuré par le luxe du banquet et la facilité du service. On n'est affamé que parce qu'on craint de n'avoir rien à manger ; on ne s'aperçoit qu'il y a beaucoup de monde dans un bal que parce qu'on y manque de tout, d'air, de place, de sièges, de tables. Mais si au contraire on obtient aisément toutes ces choses, ou ne se plaint pas d être tant de gens à les chercher. Qu'importe la multitude là où se trouvent l'abondance et l'espace ! Aphorisme :

dans une (ête, pour qu'il n'y ait point confusion, il faut qu'il y ait profusion.

Seconde espèce de bal, dit bal de vanité. L(> Ijal de vanité est en général très somptueux et d'une élégance irréprochable, mais sérieux comme la vanité et froid comme la prétention. Dans un bal de vanité, chacun arrive avec un regret, et après avoir accompli un sacrifice. Celle-ci a fait des bassesses pour être priée ; celle-là s'est donné un habit de bal ou quelques petits diamants en dehors de son budget, et les petits diamants sont ceux qui coûtent le plus cher. Le maître de la maison ne connaît presque pas les grands seigneurs qu'il a invités, et qu'il a mérité de recevoir par ses dorures et ses tentures ; il les salue d'un air contraint ; ce n'est qu'à force d'importance qu'il parvient à cacher son embarras. Il ne se rassure qu'en les voj^nt contempler avec une dédaigneuse envie les magnificences de sa maison. C'est si flatteur d'être envié par des gens qui ne font aucun cas de vous! Les bals de vanité sont rarement animés ; ils sont peu nombreux. On ne s'y amuse point, mais on s'y complaît. Là on se sent choisi, là on se croit d'une essence bien supérieure à l'essence vulgaire ; on peut même s'y croire d'une nature plus délicate , car on y gèle et l'on s y enrhume facilement ; mais on se console de ce désagrément et l'on en tire parti en disant pendant huit jours à toutes celles d'entre ses amies qui n'étaient pas priées à ce bal d'élite : Je suis bien souffrante, ma chère ; je me suis affreusement enrhumée l'autre jour au bal cliez M"ie ***. — Ahl vous y étiez? — Oui, c'était charmant.

Toutefois, les bals de vanité ont une phj^sionomie particulière qui leur donne une valeur : un luxe bien entendu, une splendeur qui semble habituelle, une ex-

trême recherche dans les détails, sont le caractère distinctif de ces sortes de fêtes ; mais cette extrême recherche n'est pas elle-même sans tristesse; ce luxe imposant n'est pas non plus sans un cruel retour. On sent que toutes ces belles choses ont le tort d'être indispensables ; ce sont les conditions du traité : efifacez ces dorures, arrachez ces tentures, et toutes ces brillantes personnes si fières d'avoir été admises, et pour^ tant si complaisantes d'être venues... disparaîtront. Quand on pense à cela, ces belles choses, que l'on regardait d'abord avec admiration, finissent par vous sembler laides, oui, laides comme... laides comme une condition. Est-il une chose au monde qui soit plus laide qu'une condition ?

Troisième espèce de bal que nous appellerons le hal indigène^p2iYce que nous ne trouvons pas d'autre mot. Nous entendons par cette expression un bal naturel que l'on donne sans effort, sans trouble, sans prétention, dans son pays, dans son quartier, dans son hôtel, pour sa société et pour sa famille, selon sa fortune et sa position. Pour ces fêtes-là, on fait ses invitations soi-même, et l'on connaît tous les gens qu'on a chez soi. On ne les reconnaît pas tous, il est vrai. Souvent la maîtresse de la maison, étonnée, salue un beau danseur paré d'une barbe superbe et de moustaches orgueilleuses, et tout en le saluant elle se demande : Qui estil ? Mais lui s'approche d'elle en souriant, et dit : 'V^ous ne me reconnaissez pas, madame ? — Ahl Charles, c'est vous ! que j'ai de plaisir à vous revoir. — Depuis mon retour, je suis déjà venu bien des fois, mais... — Oui, votre mère me l'a dit ; je dois dîner demain chez elle ; vousme raconterez vos voyages. Car dans ce mondelà, les jeunes gens ne se croient pas obligés de rester oisifs pour paraître élégants. Ils ne se permettent de

s'amuser des plaisirs frivoles qu'api es avoir supporté de dures privations, de s(^rieux dangers. Les uns entreprennent chaque année de nouveaux voy?îge3, comme M. le duc M..., qui s'en va passer 1 été tantôt en Russie, tantôt en Morée. C)n cesse de le voir pendant quelque temps, puis on le rencontre à VOpéra. — D'où vient-il? — De Constantinople. Il disparaît encore pendant plusieurs jours, il manque deux ou trois bals charmants ; puis on le retrouve dans une fête. — Vous n'étiez pas, lui dit-on, à la dernière représentation de ^I. de Castellane. Pourquoi n'y êtes -vous pas venu? — J "étais à Moscow. — Voilà une excellente excuse. D'autres jeunes voyageurs s'aventurent dans des pays plus inconnus et plus arides. Ils vont jusqu'en Perse, explorer les ruines de l'ancien monde, et ressusciter de problématiques souvenirs. Et après une longue et douloureuse absence, après avoir traversé des déserts nonseulement horribles, mais horriblement ennuyeux, après avoir bravé les périls les plus variés, les ardeurs mortelles d'un climat par trop asiatique, les rencontres par trop romanesques de brigands par trop pittoresques, après avoir subi la tempête dans tel parage et pressenti la peste dans telle contrée, après avoir souffert les inquiétudes de l'éloignement sans écho, les langueurs de l'exil sans bornes, ils reviennent gaîment danser, valser dans les bals indigènes comme de simples Parisiens. Et pourtant on ne les traite plus de Parisiens. On les a nommés du nom de leur voyage, on les appelle les Persans. Or, les Persans sont fort à la mode cet hiver. Chaque quartier a ses lions persans : le faubourg Saint-Germain réclame MM. Roger de la B... et Philibert de la G... . Le faubourg Saint Honoré se pare de MM. de Sercey, Cyrus Gérard et Daru ; la Chaussée-d'Antin fait valoir M. de La Valette. Mais les

Persans ne sont pas les seuls élégants que la mode favorise. Elle protège aussi beaucoup les Africains ; on appelle ainsi les jeunes gens d une grande naissance, d'une grande fortune, qui, semblables à MM. François delaRoch..., Armand de M... et Louis de la Brif...,Yont soit comme officiers, soit comme soldats, faire la guerre en Afrique pour ss désennuyer, et tuer les Arabes pour tuer le temps. Quoi ! des gens riches qui se font soldats et qui courent dans ce maudit pays quand ils pourraient vivre ici bien tranquilles! Que voulez-vous, ils trouvent que i>arce qu'on porte un beau nom et que Ton a une belle position, ce n'est pas une raison detre inconnu et inutile; et honneur pour honneur, ils aiment mieux faire parler d eux à propos d'une glorieuse expédition en Afrique, que de se rendre à jamais fameux sur le boulevard des Italiens, pour avoir fumé trois douzaines de cigares en un jour, pour être tombé cinq fois dans une mare verdàtre, ou pour avoir compromis une danseuse de l'Opéra.

Les Africains et les Per.^ans sont très bien venus dans les bals indigènes. Vous comprenez que des danseurs qui font la guerre et qui voyagent pour leur instruction et pour leur plai^ir soient de très aimables causeurs. D'ailleurs là, ils sont presque dans leur ftimille ; ces élégantes jeunes pei'sonnes, qu'ils retrouvent si grandies, si embellies depuis un an d'absence, sont toutes un peu leurs parentes ou leurs alliées ; ils ont été élevés avec elles ; et cette douce intimité de l'enfance, transformée par l'âge et modifiée par la coquetterie, prête un charme de plus à ces relations déjà anciennes, et cependant aussi toutes nouvelles. Dans ces bals exceptionnels, tout le monde se connaît, çt comme tout le monde se connaît depuis longtemps, personne ne chercheuse tromper. Les mères ne ca-

CORRESPONDA>X'E PARISIENNE. 147

chent point leur âge ; elles ne cachent point non plus leurs filles : à quoi cela servirait-il ? On sait que leur fille a vingt ans. Là personne n'étale un luxe d'emprunt, on sait votre fortune à un centime près ; là point d'hypocrisie, point d'insolence, on sait qui vous êtes et tout ce qui vous est arrivé. Et comme là personne n'est préoccupé de jouer un rôle ou de soutenir un mensonge, il en résulte que chacun y parait à son avantage, avec tout son esprit, sa bonne grâce et sa bonne humeur. Vivent les bals indigènes, ils ne sont une fatigue pour personne, pas même pour la maîtresse de la maison, qui n'a d'autre devoir à remplir que celui d'être aimable et bienveillante comme tous les jours. Demandez plutôt àMme de Choi... ou à Mnie de Chast... vous étiez chez elles la semaine dernière. — Oui, que ces deux bals étaient charmants, ce sont les deux plus jolies fêtes de l'année!... — Eh bien ! c'était là le bal indigène.

Il est une autre espèce de bal , non plus élégant ni plus distingué, parc3 que cela est impossible, mais plus merveilleux, mais plus exquis, plus quintescencié ; c'est un h'àl de garçon. Quelquefois celui qui le donne est marié et remarié ; mais cela ne change rien à la dénomination; s'il n'y a point de femme pour faire les honneurs du bal, c'est un bal de garçon. Ces fètes-là sont admirables, elles ont un cachet tout particulier ; il n'y a que de jolies femmes ; l'homme libre a le droit de supprimer les paquets ; il fait servir à cela l'indépsndance de sa position. Son salon n'est plus un salon : c'est une arène où viennent combattre en champ clos les beautés de tous les pays; c'est une lutte d'élégance, un tournoi à l'éventail, dans lequel il y a des triomphes pour toutes les combattantes, puisqu'il y a là des juges et des hérauts

décidés à proclamer la victoire pour chacune d'elles. Vous le savez, à Paris, chaque quartier, chaque élégante coterie a sa reine de beauté, sa Célimène par excellence, sa femme à la mode, pour parler vulgairement. Eh bien ! dans ce bal sans pareil, toutes ces majestés rivales se trouvent en présence, réunies, pour cette seule fois, dans un glorieux congrès où il s'agit de soutenir dignement les intérêts de sa renommée et l'honneur de sa coterie. Quelle émulation de parure, quel zèle d'amabilité ! Figurez- vous un magnifique bouquet dont toutes les fleurs intelligentes choisiraient pour vous enivrer à l'envi leurs plus belles couleurs, leurs plus doux parfums. Les bals du prince TufF... sont en ce genre les plus cHèbres; le dernier était superbe ; que de jolies Anglaises ! que de belles Moscovites! que de gracieuses Parisiennes î Comme on devinait tout de suite la pensée fondamentale de cette réunion ! comme le sens en était clairement expliqué! comme on voyait bien vite, en regardant ces charmantes jeunes femmes, qu'elles étaient là par droit d'élégance et de beauté !

Parmi les fêtes agréables, nous compterons encore les bals d'occasion, ou bals de voyageurs. Ceux-là n'ont aucune prétention au luxe des tentures, à l'éclat des lambris ; c'est ime fête improvisée, animée, joyeuse et amusante comme tous les plaisirs qu'on improvise. La maîtresse de la maiscn semble dire : Je ne suis pas chez moi, je ne suis responsable de rien ici, j'ai pris ce qu'il y avait de mieux dr.ns votre Paris; si vous trouvez que cela est mal, c'est votre faute, pourquoi n'avez- vous rien de plus beau ? Venez me voir dans mon palais à Naples, à Vienne, à Saint-Pétersbourg ou à Madrid, et alors vous pourrez me juger. Ce n'est pas une fête que je vous donne, c'est une

CORRKt^PONDANCE PARISIENNE. 149

}iospitalité que je vous promets ; ne retenez de cette soirée qu'une chose, c'est le plaisir que.j'aurai partout à vous recevoir. Ces bals doccasion, offerts par extraordinaire, ont quelquefois tant de succès, qu'on est forcé d'en donner plusieurs ; et vous verrez que M'i'f' d'Obres..., chez (jui Ton a dansé l'autre jour jusqu'à cinq heures du matin, chez qui vous, madame la duchesse, vous êtes restée si tard, ne pourra pas se dispenser de donner après le Carême une troisième fête improvisée.

Et le bal d'enfants!... Ohî qu'il est délicieux, celui-là, surtout depuis que la mode d3s véritables enfants est revenue! Nîiguère, il n'y avait plus d'enfants ! De six mois jusqu'à cinq ans, on daignait encore être enfant; mais passé cinq ans, il n'y avait plus que des pédants et des vieillards ; des petits messieurs de six ans et demi, déjà un peu fats et tout de suite très sots,, dédaignant leur sœur et grondant leur mère quand elle faisait une faute d'anglais; des petites-maîtresses de cinq ans au plus, portant un niantelet et nouant un chapeau avec une expérience de vieille coquette ; critiquant ceci, dénigrant cela avec un aplomb de vieux journaliste.Vrai, il n'y nvait plus d'enfants, il n'y avait plus que des vieillards en miniature. On ne disait plus gTave comme un conseiller, on disait grave comme un écolier. On ne disait' plus imposante comme une reine, on disait imposante comme une pensionnaire. Et, dans le fait, les enfants d'alors étaient si sérieux qu'on ne leur offrait des bonbons qu'en tremblant. Grâce au ciel, l'esprit d'enfance est revenu ; et c'était plaisir l'autre soir de voir dans le beau salon de Mme Ch... sautiller toutes c?s gracieuses petites filles, gambader cesjolis petits garçons. En vain un maître de danse profond et solennel, braquant ses larges besicles sur tous

ces petits pieds, essayait de régler leurs pas et d'enfermer leur gaîté vivace dans les chaînes d'une contredanse ; il ne pouvait en venir à bout heureusement; et tous ces petits pieds s'agitaient, ces petites mains se mêlaient, c'était une confusion adorable. Et nous regardions folâtrer ces jolis amours tout en causant avec leurs pères et grands-pères, orateurs de talent, hommes politiques éminents, et noiis disions, en leur montrant an bel enfant aux cheveux d'or que tout le monde admirait : « Quand on i3snse que cet amour blond et rose sera peut-être un jour minitre ! cela fait frémir. » C'est bien joli un bal d'enfants, de véritables enfants !

Le lai decovr... vous savez ce que c'est: une collection de bourgeois.

Le bal, ou plutôt la soirée des célébritcs...\ous le savez aussi : c'est une admirable collection de supériorités, un médailier d'intelligences ; l'on s'empresse d'y venir. On s'y amuse sans peine ; l'invitation seule est déjà une flatterie, et l'on se pLdt toujours là où l'on est flatté.

Nous avons enfin le bal forcé, le bal de nécessité, qu'on donne par devoir et dans l'intérêt de sa position. Celui-là est admirable d"harmonie. Là du moins chacun des inconvénients est compensé par un inconvénient contraire. L'appartement est mal décoré... mais en revanche il est mal éclairé. Ici il fait trop chaud... mais, plus loin, il fait très froid. On étoufl'e dans le salon... mais on gèle dans là salle à manger, qui donne sur nn escalier glacial. L'orchestre est médiocre... mais on ne l'entend pas ; il est dans la chambre voisine. Les rafraîchissements sont peu abondants, mais ils sont mauvais. Il n'y en a heureusement pas pour tout le monde. Les danseurs sont rares... mais ils sont vieux. Les danseu.ses ne sont pas jolies... mais

elles sont mal mises. On ne s'est inquiété nullement de se procurer ce (]ui constitue un bal agréable, de beaux danseurs et de belles jeunes filles, car il ne s'agit point de donner une fête élégante, mais de réunir du monde par condescendance et par obligation : des supérieurs dont on dépend, ou des gens influents dont on a b3Soin; or, les gens dont on a besoin sont toujours laids. Bref, le bal forcé est triste et singulièrement ennuyeux ; mais il finit de bonne heure, ce qui est une belle compensation. Et si le maître de la maison, en vous congédiant, a l'air de vous dire : Je ne vous ai pas invité pour mon plaisir, — vous, à votre tour, en le saluant, vous avez lair de lui répondre : Je ne suis pas venu pour m'amuser.

Voilà nne nomenclature de bals assez complète. De tous ces bals, nous Ji'en avons oublié qu'un seul, c'est celui auquel nous devons aller ce soir. Partons vite, il est déjà bien tard.

6 mars 18él.

Dernier degré de l'amabilité. — Réunion, de célébi'ités chez M""* de Lamartine. — Variétés de grands hommes. — Coquetterie entre deux maëstri. — Un nouveau roman d'Eugène Siie. — Modes.

Si la France n'est point appelée à faire sa partie dans le grand concert européen (jargon parlementaire), en compensation, les Européens de toutes sortes sont généreusement appelés à faire leur partie dans l'immense et éternel concert parisien. D.^puis huit jours, que de mélodies, que de symphonies, que de sons, que de chants, que d'accords, que d'accents! Ce sont de véritables torrents d'harmonie ; torrents est le mot. Ah ! que de musique, et ce qu'il y a de plus affreux, quelle

152 LE VICOMTE DE 1 Al N A Y.

bonne et excellente musique! On n'en veut pas perdre une note, et voilà le malheur, on se laisse enivrer par elle, et Ton passe ses jours à écouter. Cela ne vaut rien du tout dans certains états. Prendre la mauvaise habitude d'écouter quand on a une profession de bavard, c'est très dangereux ; les avocats savent bien ce qu'ils font : ils n'écoutent jamais personne, et ce n'est point par indifférence, c'est pour ne pas perdre leur spécialité.

Or, vendredi dernier, nous étions bien tranquillement occupé à écrire notre feuilleton, lorsqu'on est venu nous rappeler qu'il y avait un superbe concert chez Mme la comtesse Merlin. Certes, nous ne lavions pas oublié; mais nous étions résigné au devoir, et nous avions courageusemelit renoncé à tous les plaisirsdela soirée. — Eh bien! vous ferez votre feuilleton demain, nous dit-on pour nous entraîner ; vous ne vous piquez pas d'exactitude. — Si vraiment, j'ai au contraire à l'exactitude les plus grandes prétentions. — Vous les dissimulez avec art. — Ne m'accusez pas. T.orsque j'ai l'air d'être en retard, c'est par respect pour quelque histoire attachante que je crains d'interrompre ; c'est aussi par coquetterie. Croyez-vous donc qu'on aime à jeter son nom à la place de celui de M. de Balzac, par exemple, et quand c'est lui qu'on espère, pensez-vous qu'il soit très agréable de se résigner à venir? Non, vraiment, nous ne croyons point ressembler à M. A..., cet homme d'un esprit si fin, si charmant, d'une conversation à la fois si piquante et si douce, dont une femme passionnée disait un jour : « Il est si aimable, si aimable, qu'on l'entend annoncer avec plaisir, même quand on en attend un autre.>i Quel éloge! Nous n'avons pas l'ambition de le mériter.

Le premier concert de M'i^e MerUn a été magnifique.

Le lendemain de ce concert, il y avait chez Mi»c de Lainîirtine une réunion bien intéressante à laquelle pour rien au monde nous n'aurions voulu manquer, d'abord par curiosité, et puis aussi par orgueil. C'était ce que nous avons appelé une soirée de célébrités; or, plus on est obscur, et plus on tir-nt à faire partie de ces réunions mer\ellleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète. Jug-ez-en plutôt :

Grand orateur, M. Giiizot.

Grand poète, M. Victor Hug-o.

Grand trngi(iue. M. Duprez.

Grand capitaine, M. le maréchal Soult.

Grand peintre, M. Horace Vernet.

(îrande cantatrice, M'»e Damoreau.

Grand industriel, M. Cunin-Gridaine.

Grand administrateur, M. le comte A. de Girardin.

Grand agriculteur, M. de Lamartine.

Grand romancier, M. de Balzac.

Grand sculpteur, M. David.

Grand artiste, M. Artot.

Grand savant, M. Charles Dupin.

Grande victime. M. Andryane.

Il y avait là aussi de grandes dames célèbres par leur esprit, leur instruction profonde, leur conversation brillante et gracieuse. On ne connaît point d'ouvrages littéraires signés de leurs noms ; cependant quelques initiés bien informés assurent que ces dames écrivent comme elles parlent. Il y avait là enfin M'ne de Lamartine ; elle a beau nous défendre aussi de parler d'elle, il nous est impossible de ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître, avec tout le monde, que c'est une femme supérieure, et l'une des plus spirituelles de notre temps et de notre pays.

LE TICDMÎE CE LÂUNÀY.

Cette soirée, si intéressante, a été de plus fort animée. Duprez a chanté Tair de la Dame blanche : Ah l quel plaisir d^étre soldat ! d'une manière admirable et toute nouvelle. Il en fait une comédie entière. Quelle verve ! quelle gaité î quelle finesse ! Pourquoi ne donnerait-on pas à Duprez un rôle bouffe ? Il le jouerait à merveille, et cela le reposerait. Être au désespoir tous les deux jours, pendant cinq heures de suite, cela doit être très fatigant. Le duo de Guillaume Tell, chanté délicieusement par Duprez et M»ie Damoreau, a excité des transports d'enthousiasme. Rossiniî Rossini! s'écriait-on, quand reviendra-t-il? Allons le chercher; il nous est impossible de vivre une année de plus sans lui. Alors on a décidé, séance tenante, c'est-à-dire en plein enchantement, qu'une pétition allait être adressée au célèbre maestro pour le supplier de revenir à Paris. Cette pétition est déjà couverte de signatures, et quelles "signatures !

A propos de musique, nous voulons vous conter une histoire charmante. Voilà un début bien audacieux ; mais l'histoire peut supporter ce commencement. La semaine dernière, il y avait chez M. Véron un diner de célébrités (on ne mangeait pas les célébrités). Parmi les convives se trouvaient MM. Scribe, Auber et Halévy. Le dhier ne fut pas froid et la conversation ne fut pas silencieuse. On dina bien et l'on causa beaucoup. Dans la soirée on parla de l'opéra que vient d'achever M. Auber, et l'on pria le brillant compositeur de vo.uloir bien jouer quelques airs de sa nouvelle partition. M. Auber se mit au piano et joua une marche très belle que tout le monde applaudit, puis on causa d'autre chose.

Au bout de quelque temps, un des convives, s'approchant de M. Halévy, lui demande de jouer à son tour un morceau de son nouvel opéra ; M. Halévy y consent

CORRESPONDANCE PÀRISIENNK. 155

de 1res bonne grâce, il se met à son tour au piano; mais au lieu de jouer un air de lui, il répète, par un tour de mémoire incroyable, la belle marche que M. Auber venait de jouer une heure auparavant pour la première fois. — C'est merveilleux! s'écrie tout lauditoire. — Il a retenu l'air, note pour note, sans y rien changer, — Si, reprend alors M. Auber, il a fait plusieurs changements très heureux dont je profiterai. — Deux femmes n'auraient pas plus de coquetterie, entre elles surtout I

N'oubliez pas que c'est lundi prochain que doit avoir lieu, dans la salle de Herz, le concert de la Société des Amis de lEnfauce. Le monde élégant s'y est donné rendez- vous, car il faut rendre justice à ce monde frivole, toutes ces belles institutions de charité et de morale sont fondées par lui. On a tort de médire du bonheur et de la gaîté ; cela rend si bon de s'amuser, et les cœurs tristes sont si cruels !

Un peu de littérature maintenant.

Le roman du jour, c'est le Commandeur de Malte, par M. Eugène Stie. Voilà un roman amusant ; il y a dans ce drame étrange de rinîérèt, de l'effroi, du comique, du merveilleux à tous moments. Il y a un pigeon qui porte une lettre, et un aigle apprivoisé qui dévore la correspondance et le messager ; puis un greffier que Ton mystifie de la manière la plus plaisante ; puis une jeune fille nommée Stéphanette, dont la naïveté maligne est charmante : c'est la coquetterie de l'âge dor; puis un jeune homme, né bon et généreux, dont, par une horrible vengeance, on a fait un méchant malgré lui, et qui veut mourir pour expier ses crimes involontaires. Ce portrait est fort beau et mériterait à lui seul d'être le sujet d'un livre. Ce roman, qui n'a d'autre défaut que d être trop romanesque, obtient un grand succès de lecture, peut-être à cause de

son défaut. — Et Mathilde, nous direz-vous? Le manuscrit est là tout prêt à être publié ; et depuis un an M. Siie aura publié dix volumes, sans compter r^?)?^e(;e de l'Histoire de la Marine di tous les peuples, ouvrage fort remarquable qui vient de paraître ; sans compter le drame de Latréamnont et la comédie de la Prétendante. Dix actes et dix volumes, oui, quatre volumes de Jean Cavalier, di^vm du Colonel Surville et d'Achille Hardi; deux dw Conimandeur de Malte, et deux des Mémoires d.une Jeune Femme, et cependant ce n'est point dans la retraite et le silence quil travaille. S'il y a une grande partie de chasse, l'auteur de Lèlorrïère y est invité, et il y va ; s'il y a un grand dîner d'ambassadeur, l'auteur d Arthur y est prié, et il y vient ; si l'on donne le ballet nouveau à 1 Opéra, et que les marins de la Belle Povle y assistent, l'auteur de laSalamandre s'y montre à son tour ; on le voit partout, et cependant il travaille plus que personne. Comment fait-il pour trouver tant d'heures de solitude au milieu de cette vie mondaine? — Peut-être qu'il néglige ses amis. — Non vraiment, dès qu'il leur arrive un malheur, il accourt un des premiers. — Mais alors, quel est son secret? — Il supprime les ennuyeux. O lecteurs I et vous, madame, récapitulez vos souvenirs, et voyez combien de moments vous avez donnés aujourd'hui à des gens qui vous déplaisent et vous fatiguent, — la moitié de votre journée ; c'est le temps d'écrire trois chapitres de roman.

Parlons un peu modes ; il y a longtemps que nous n'avons traité ce sujet. Les merveilleuses se livrent depuis quelques semaines à des excès d imagination effrayants. Ce sont des chaperons d'un folâtre inimaginable; des espèces de casquettes de loutre en gaze rose, garnies de fausses perles ; des plaques de ve-

( ORRESPONDANCE PARISIENNE. 157

lonrs vert brodées en or, posées sur la tète d'une oreille àlaiitre qui ressemblent horriblement à des pantoufles trop étroites utilisées en coiffure ; et puis des robes de deux ou trois couleurs : bleues avec revers jaunes ; vertes avec des revers amarantes et des agréments oranges; grises avec des parements violets. Tout cela nous semble d'un goût fort douteux. Heureusement la province va vite s'emparer de cette nouveauté essentiellement économique : avec un vieux jupon de taffetas noir et une vieille jupe de satin rose, vous vous composez un costume andaloux plein de caractère. C'est très avantageux, c'est môme trop avantageux.

On garnit les gants blancs avec de l'hermine, autre pensée économique et par conséquent très coupable. Le tulle et les rubans sont si jolis! On ne porte jamais assez de rubans. Eu fait d'élégance, ce qui dure le moins est ce qu'il y a de plus riche et de [)lus gracieux. Nous l'avons déjà dit bien des fois, les gants d'une 'emme trahissent tout son caractère. Un jour, on nous a offert de nous présenter à une femme dont les gants étaient garnis de roses pompons; nous avons rrpondu : — C'est inutile, jamais nous ne pourrions nous entendre. — Pourquoi ? — Regardez ses gants.

Les bijoux à la mcde ne sont pas jobs,' mais ils sont très amusants Ce sont des animaux de toutes sortes : des singes, des renards, des chiens et des chats, des hiboux, des tortues, des lézards, des colimaçons et des chenilles.

Quant aux mouchoirs, ils sont tout à fait pittoresques : ce sont des tableaux brodés, des paysages de coton, des Claudes Lorrains faits à Taiguille, avec des personnages animés. Chaque coin du mouchoir offre un sujet divers. Lh c'est une jeune paysanne conduisant une génisse, là une grosse fermière jetant de l'orge

H des poules. Ce coin représente un âne et un garçon meunier gravissant le sentier du moulin. Cet autre coin nous montre un chasseur traversant une rivière , une rivière de points à jour merveilleux. La broderie ne s'arrête devant aucune difficulté ; elle construit des églises, des chemins de fer, des châteaux et même des forts détachés; ce qui est la dernière mode.

25 mars 1841.

A bas l'égalité ! — Les hommes sont tous égaux!... Non. — Injustices de la natuve répavées par la société. — Valeurs tictives créées pour rétablir l'équité. — Petit bossu grand d'Espagne. — Les bras et les bracelets. — Les cheveux et les diamants. — La parure plus belle, hélas! que la beauté.

Quoi ! lui aussi I il a prononcé ce mot trompeur : ÉGALITÉ ! lui aussi a daigné jeter à son siècle cette flatterie. Il a dit : « La gloire est la noblesse de l'égalité ; » comme si la noblesse n'était autre chose que la consécration de la gloire ; comme si la gloire pouvait admettre l'égalité ; comme si 1 égalité, avare, égoïste et jalouse, pouvait comprendre la gloire! Et c'est lui ! lui, M. de Lamartine, qui vient à son tour bercer le monde de ce rêve étrange !

Ce rêve d'envieux qu'on nomme égalité.

Et il a pour complices dans la propagation de cette riante chimère tous les grands esprits de nos jours:

M. de Chateaubriand, qui fraternise avec les républicains, et que les républicains portent en triomphe au nom de Tégalité.

M. de Lamennais, qui prêche au peuple le droit du

plus fort, afin que le peupVe, découvrant qu'il est le plus fort, se révolte au nom de l'égalité.

Georges Sand, qui prouve que les menuisiers sont beaucoup plus beaux et plus spirituels que les jeunes seigneurs, et qui marie ses menuisiers à des marquises, toujours au nom de l'égalité.

Et ce sont précisément les êtres les plus injustement doués de la nature qui viennent parler d'égalité. Ce sont ceux-là même qui ont reçu la plus forte, la plus noble part, qui viennent sans pitié contester le peu de valeur de ce qui reste aux autres. Ce sont enfin ces soidisant précurseurs du lègne de Végalité qui vont sans prévoyance à jamais détruire la seule égalité raisonnable, imparfaite sans doute, mais réelle, que la société, après tant de siècles, était parvenue à fonder.

Car, il faut bien vous le dire, au risque de vous faire crier au paradoxe, c'est la société qui a inventé l'égalité.

Oui, c'est elle !... Ce n'est pas la nature, vous eu conviendrez.

La nature, injuste, cruelle, marâtre, aux uns avait donné tout, — aux autres rien.

Elle n'avait que des favoris ou des victimes.

Ceux-ci étalaient ix)mpeusement leur trésor, ceux-là cachaient honteusement leur misère.

Elle prodiguait ses dons au hasard; son caprice était sa seule loi.

Quelquefois ses dons les plus précieux, c'est-à-dire LA FORCE, l'intelligence et LA BEAUTÉ, devenaient le patrimoine d'un seul mortel, et cet homme, à l'instant même reconnu pour maître par les autres hommes, s'emparait du pouvoir absolu, et de l'empire du monde, et de l'empire des cœurs. Aucun être vivant ne pouvait lutter contre lui. Comment n'aurait-il pas triomphé ? Sa toute-puissance était une conséquence de sa

sup(^'riorité naturelle; il était le plus redout-^ parce qu'il était le plus fort ; il était le plus écouté parce qu'il était le plus intelligent ; il était le i)lus aimé parce qu'il était le plus beau.

Souvent aussi, par une malice désespérante, la nature refusait ces trois dons à la fois à un malheureux paria qui se voyait condamné, par cette injustice, à une détresse, à un abaissement éternels. Il devenait à l'heure même l'esclave de tous les autres hommes, la victime de tous les mauvais vouloirs. On le maltraitait parce qu'il était le plus faible, on le méprisait parce qu'il était le plus abject, on le repoussait parce qu'il était le plus laid. Pour lui, point de succès; pour lui, point de tendresse. Comment, hélas! le consoler? Que donner en compensation à celui que la nature implacable a privé de ses dons sublimes, la force, l'intelligence et la beauté ?

Quels bienfaits, dites, quels bienfaits peuvent valoir jamais de tels trésors ; promesses de gloire et de bonheur, car la force c'est le courage, car l'intelligence c'est la fui, caria beauté c'est l'amour!

Ah ! vous le pensez comme nous, ces dons-là sont inappréciables, rien ne saurait les remplacer, rien ne saurait consoler le misérable à qui la nature les a refusés.

Rien, n'est-ce pas, rien?

Et cependant la société, juste, compatissante, généreuse, à su trouver ce merveilleux secret I Dans son ingénieuse équité, elle a su imaginer des consolations pour une telle douleur, des dédommagements pour une telle misère, des réparations pour une telle injustice.

Elle a oppo-é des avantages fictifs à ces avantages réels si arbitrairement distribués ; et elle est parvenue à dédommager par des dons imaginaires ceux à qui les dons naturels avaient manqué. C'est alors qu'elle a

COUHE.SPONDANCK PAKISIENM-]. 101

créé des valeurs artifîeiellcs, des vanités de prix, des bonheurs de convention, pour tenir li.m des qualités véritables trop rares, comme en affaires de banque on émet du papier-monnaie pour suppléer le numéraire insuffisant.

Ainsi, pour contre-balancer la force naturelle, elle a créé une force sociale : la richesse.

A-insi, pour contre-balancer rintelligence naturelle, elle a créé une intelligence sociale : i/éducation, qui souvent détrônel'instinct.

Ainsi, pour contre-balancer la noblesse naturelle, la l)eauté, elle a créé une noblesse sociale: la naissance.

Et elle a si bi.ni fait, que les hommes ont tout de suite pris au sérieux ces puissances conventionnelles, et qu'ils ont fini par les regarder même comme très supérieures à celles que la nature seule pouvait donner.

Et la lutte s'est établie entre toutes ces puissances rivales : force, richesse, intelligence, éducation, beauté, noblesse, se sont disputé les joies de ce monde, et la société s'est applaudie de son ouvrage. En imag* liant cet heureux système, elle avr.it du moins remédié h bien des maux ; certes, ce nétait point fonder une égalité absolue, mais c'était multiplier les chances de compensations dans le partage. Ce n'était pas établir un niveau universel, mais c'était maintenir un équilibre relatif; c'était constituerrec7««/?(/c, organiser la mutua- Hté, et la uiulualïté est le grand secret de toutes les combinaisons sociales. Si l'égalité absolue est une chimère, la mutualité seule est une réalité, parce que, les philosophes ont beau le proclamer, les hommes ne sont pas tous égaux; ils sont tous frères, ce qui est très différent.

Mais revenons à cet admirable système des consolations ingénieuses. "Dans sa prévoyante sollicitude, la

société ne négligea aucun détail. A chaque bienfait, elle sut répondre par un bienfait équivalent; à chaque faveur, elle sut obvier par une contrefaveur. Elle alla même un peu trop loin. Elle donna tant à ceux qui n'avaient rien, que ceux qui avaient tout commencèrent à se plaindre. Les consolés étaient devenus les heureux.

Il y avait des . hommes alertes et bien portants qui marchaient d'un pas si vif et si léger, que les autres hommes ne pouvaient les suivre et •qu'ils arrivaient toujours les premiers, en prenant partout la meilleure place.

La société, pour contre-balancer cet avantage, imag'ina des véhicules très compliqués qui servaient à transporter d'un lieu à un autre les asthmatiques et les boiteux, de sorte que tous ceux qui ne pouvaient marcher, s'habituant à voyager dans de bons carrosses, se consolèrent peu à peu d'être privés du plaisir de voyager à pied ; et bientôt ils cessèrent de regretter cet avantage.

11 y avait des hommes d'une taille noble et fière, qui tout d'abord attiraient l'attention des femmes. Les autres hommes, qui étaient petits et chétifs, par elles n'étaient même pas regardés, et ils se sentaient, par cette indifférence, humiliés et contristés.

La société, toujours spirituellement charitable, eut pitié de ces pauvres gens si maltraités, elle voulut venir à leur secours; elle inventa pour eux les habits magnifiques, les coiffures chevaleresques, les uniformes guerriers, voire même les gants blancs et les souliers vernis, et elle chargea une jeune folle appelée la Mode, de donner une signification à toutes ces parures dont elle affubla les malheureux qu'elle voulait consoler. Et il arriva que ces laiderons, ainsi fagottés, pa -

rurent charmants aux yeux des femmes, et qu'elles les préiï'rèrent souvent à des honmaes d'une ])eauté remarquable dont la tournure était noble et fic^^re, mais dont le cliapeau était passé de mode et dont les habits étaient fanés.

n y avait de môme des femmes d'une merveilleus:^ beauté qui accaparaient tous les hommages et qui voyaient, pour elles, toutes les autres femmes abandonnées. C'étaient des brunes éclatantes dont les yeux brillaient comme des étoiles. C'étaient des blondes gracieuses dont les cheveux ondoyaient comme des vagues d'or ; c'étaient de folâtres jeunes filles qui riaient par coquetterie pour laisser voir leurs fraîches dents d'une blancheur éblouissante ; et puis auprès d'elles, c'étaient des femmes louches, chauves, édentées. Que faire pour consoler ces malheureuses créatures? Qu'imaginer pour contraindre les hommes à les admirer ? Comment les rendre jamais belles, ces femmes à qui manquaient toutes les séductions de femme? Quel éclat leur donner, quel langage leur apprendre qui puisse remplacer jamais le regard et le sourire ?

Oh ! c'était une grande difficulté à vaincre, c'était un aride problème à résoudre. La société a dû chercher longtemps le moyen d"y parvenir ; mais elle Fa trouvé enfin, et elle est sortie victorieuse de l'épreuve.

Elle est descendue au sein de la terre, et elle a arraché aux entrailles du monde un caillou qu'elle a choisi parce qu'il était le plus rare, le plus dur, le plus pénible à travailler, et après avoir poli ce caillou de sa main toute-puissante, elle l'a proclamé diamant.

Elle a plongé au fond de la mer, et du sein de l'Océan elle a rapporté une larme qu'elle a déclarée perle fine, et dont elle a consacré la valeur; et puis elle a composé de ces diamants des couronnes, de ces perles

des bandetiiix, et elle a dit : Les diadèmes sont plus beaux que les plus beaux cheveux ; les diamants ont plus d'éclat que les plus beaux yeux; les perles valeut mieux que les plus belles dents ; et elle a crié aux femmes qui avaient le cou et les bras maigres : Voici des colliers et des bracelets ; et elle a dit à celles qui avaient les épaules noires : Voici de blanches dentelles et des châles d'un très grand prix ; cachez-vous, parez- vous ! avec cela vous pourrez séduire bien des cœurs, avec cela vous pourrez l'emporter sur les femmes les plus parfaitement belles ; avec cela vous serez plus que jolies, vous serez élégantes et fashionables. Courage donc, marchez la tète haute, ayez confianc?, et vous verrez qu'on aime plus les femmes pour leur parure que pour leur beauté.

Quand la société eut ainsi forgé toutes ses armes, quand elle eut remédié à tous les inconvénients, vaincu toutes les difficultés, elle attendit de pied ferme ces créatures d'élite, ces êtres privilégiés de la nature, auxquels sa prudence avait suscité tant de rivaux, contre lesquels son génie avait élevé tant d'obstacles. Alors elle pouvait du moins lutter avec ces orgueilleux favoris, et s'opposer de toute sa force à leurs prétentions envahissantes. A celui qui avait reçu en partage force, intelligence et beauté, elle pouvait dire : Sois fier, tu possèdes des trésors réels ; mais sois humble aussi, car il te manque tous les biens quejepuis donner. La nature a trop fait pour toi, je ne te dois rien ; elle t'a créé pour dominer et peur séduire, uiii^ n;oi je te condamne à obéir, à travailler; elle fa fait puissant et superbe, moi je te fais pauvre et obscur; elle te destinait à être partout au premier rang-, n.oi je te destine au dernier. C'est à toi de reconquérir ta place par ton courage, si tu le veux ; par ton génie, si tu le peux. Ah ! tu

COUUESPONDANCE PARISIENNE. 165

n'avais point deganx : eh bien î je t'en ai donné, moi. Et par contre, appelant h elle l'homme qui n'avait rien reçu de la nature, qui était n'* ehétif, alyeet, hideux, le malheureux qui n'avait devant lui qu'un avenir de désespoir et de honte, la société pouvait lui dire : Sois humble, car la nature t'a maudit, mais sois fier aussi, car je t'ai comblé de tous le?; biens que ma puissance a su créer. La nature pour toi s'est montrée injuste, avare, cruelle ; niui, je suis compatissante et prodigue; elle favait condamné à végéter dans la misère et dans l'isolement, moi je t'ai fait renaître pour vivre dans l'abondance et dans la joie. Les femmes t'auraient fui comme un objet d'horreur et de dégoi^it; grâce à moi, les femmes vont rechercher ton amour comme une gloire, et leurs agaçantes coquetteries vont' fenivrer. Vois déjà cette tendre mère qui faccueille d'un air si prévenant; mendiant hideux, elle t'aurait fait chasser de sa basse-cour, dans la crainte que ton aspect épouvantable ne fit accoucher de peur sa fille aînée. Eh bien ! grâce à moi, elle te regarde avec bienveilhnice, et en te regardant, toi si laid, elle n'est agitée que d'une pensée, c'est d'obtenir ta préférence pour sa fille cadette, qu'elle veut te donner pour épouse ; c'est de jeter dans tes bras difformes cet ange de beauté qu'elle instruit depuis longtemps à te plaire et à qui elle fait déjà comprendre que l'on pouvait t'aimer. C'est que moi je suis savante dans l'art des métamorphoses ; la nature avait fait de toi un crétin monstrueux, — moi je t'ai fait un grand d'Espagne de première classe, je t"aid(ainé le rang et la fortune, et par ces seuls dons je t'ai restitué ta part d'orgueil, de bonheur et d'amour. Des égaux, tu n'en avais point ; je t'ai donné des valets, des complaisants, des flatteurs ; bien plus encore,, des envieux !

Mais, direz-vous, tous les grands d'Espagne ne sont pas des crétins hideux, il y en a de fort beaux et de fort aimables ; leshommes beaux et intelligents ne sont pas tous pauvres et obscurs, il y en a de très opulents et de très célèbres ; les femmes riches ne sont pas toutes laides, il y en a de fort jolies qui réunissent tous les avantages, qui ont les longs cheveux et les brillants diadèmes, les beaux yeux et les diamants, les belles dents et les perles fines, les beaux bras et les bracelets, les blanches épaules et les dentelles. Il y a des gens merveilleusement dotés qui ont accaparé tous les bienfaits de la nature et tous les dons de la société. Eh ! sans doute, c'est un malheur; mais la société n'est pas coupable de ce malheur. Il y avait aussi jadis des gens qui mettaient cinq numéros à la loterie, et dont les cinq numéros sortaient. C'était aussi une grande injustice que ce quine si heureusement gagné; mais jamais il n'est venu à Tidée de personne d "accuser la loterie de cette injustice.

Soit, c'est un malheur. — Non pas pour nous, vraiment; nous appelons cela un bonheur, nous autre, parce que nous sommes poète, et que nous aimons l'harmonie, et que loin de nous attrister, rien ne nous plaît autant que cet accord parfait d'un haut rang et d'une noble nature, que cette brillante union de l'opulence et de la beauté ; parce que nous avons reçu du ciel la plus humble mais aussi la plus douce des facultés, la plus fertile en jouissance, la faculté de l'admiration. Ah ! cet heureux don aide à supporter bien des privations et des injustices ! Cela rend indulgent pour les richesses d'autrui. Cela fait qu'on regarde avec calme ces superbes objets dont l'orgueil se pare, car on se console de ne pas les posséder en les admirant. — Mais pour ceux qui sont philosophes, pour

les républicains, pour les libéraux, nous en convenons, c'est un grand malheur qu'il y ait au monde des gens si parfaitement heureux. Toutefois, ce qui doit faire supporter ce malheur, c'est qu'il est bien rare, c'est que le nombre de ces gens si heureux est bien petit. Aux plus favorisés il manque toujours quelque avantage. Cehii-ci a la fortune et la beauté, sans la naissance. Celui-là, qui a l'esprit et la naissance, est fort laid; ce duc charmant n'a pas le sou, ce millionnaire n'a point d'esprit; c'est que sur trente millions d'habitants il ny a peut-être pas dans tout le pays cent persoimes favorisées si complètement. C'est aussi que de tels bonheurs, quand ils sont extrêmes, s'achètent par de tristes intirmités,parde terribles catastrophes. C'est enfin qu'ils ne peuvent durer.

Hélas! n'avez-vous pas remarqué naguère encore ce triste phénomène de la perfection puni fatalement? L'idéalité réalisée porte malheur! 0 philosophes et libéraux, rassurez- vous, il existe, pour vous aider dans votre œuvre de nivellement, une vieille envieuse plus implacable que la vieille Opposition, plus radicale que la jeune République; une vieille jalouse, la mort, qui iait promptement justice de qui est trop parfait, trop pur, trop beau et trop aimé.

Rappelez vous le sort de cette jeune princesse si belle, fille de France et femme de génie... morte à vingt ans!

Rappelez- vous le sort de ce jeune prince dont on nous vantait l'esprit et la beauté. C'était le petit-fils des Césars et l'enfant de Napoléon... mort à vingt ans !

0 philosophes, philosophes! ayez pitié des beaux destins î

Et vous, poètes sublimes, étoiles des peuples, phares du siècle, restez sur la montagne du haut de laquelle vous éclairez le monde, et ne descendez pas dans la

plaine pour suivre la fausse voie que les sophistes ont tracée ; apôtres de vérité, chantres divins, parlez toujours la langue sacrée, et n'empruntez pas ce mot menteur au vocabulaire de l'envie, l'égalité!... Ce mot-là est presque un blasphème dans votre bouche. L égalité!... mais dans un temps où chacun travaille pour acquérir et mériter, l'égalité, c'est l'injustice.

L'égalité, c'est 1 utopie des indignes.

Et d'ailleurs, si cette égalité que vous promettez était établie, si les privilèges du rang et de la fortune étaient supprimés, il ne resterait plus que ceux du génie, et votre part serait trop belle. Allons, soyez généreux, laissez vivoter ces vanités suprêmes, elles maintiennent l'équilibre ; comme cela, du moins, il y a encore quelques personnages qui peuvent lutter avec vous. Il y a encore quelques millionnaires et quelques rois qui peuvent se croire vos égaux.

Et vous, madame, vous que la nature a comblée de ses dons les plus précieux, vous qu'elle a bercée avec tant d'amour, vous qu'elle a parée avec tant d orgueil, vous sa création favorite, vous son chef-d'œuvre, vous sa plus charmante injustice, ne soyez pas ingrate envers votre sort. Ne disputez pas à ces pauvres riches, à ces humbles nobles, les minces trésors de la fortune, les fades couleurs du blason. Ne soyez point si cruelle pour cette petite marquise, et laissez-lui ses parures. A chacune ses diamants. Ceux que vous avez dans la tète ont plus de prix que ceux qui brillent sur son front. Laissez-la se promener tranquillement dans sa calèche, et ne semez point de tant d erreurs, de tant de ronces et de tant de menuisiers, l'obscur chemin de sa vie. Quoi! vous avez reçu en partage le génie et la beauté, ces présents superbes dont Satan lui-même fut enivré, et vous vous préoccupez de ce qu'il y a sur la terre des

femmes d'un rang plus ou moins élevé/... Mais, madame, vous ne comprenez donc pas votre f^loire, vous ne sentez donc pas votre bonheur, vous ne savez donc pas que le jour où vous êtes née, la société a été forcée de créer au moins vingt duchesses, cinquante marquises, cent comtesses et trois cents baronnes, pour dédommager un peu toutes ces pauvres femmes dont vous avez pris la part.

Ah I nous, nous n'avons reçu qu'une bien pâle étmcelle dans l'injuste partage de l'immortelle clarté; mais nous ne donnerions pas cette lueur, cette flnmmetrem- ])lante pour toutes les splendeurs de la plus brillante fortune et du plus haut rang. Nous n'avons obtenu au ])anquet de la renommée qu'une place bien modeste ; mais nous ne trouvons pas que ce soit l'avoir payée trop clier que de l'avoir achetée par l'ironie des sots, par les ennuis de la pauvreté et par la rigueur du travail.

Et nous avons le courage ou plutôt l'orgueil de dire que nous ne rêvons point l'égalité.

Mais l'égalité devant la loi ! criera-t-on. — Nous ne l'admettons pas plus qu'une autre. Eh ! c'est vraiment devant la loi qu'il ne saurait y avoir d égalité ! 11 n'y a devant la loi que des innocents et des coupables, que des possesseurs et des usurpateurs, que des honnêtes gens et des fripons, que des oppresseurs ou des opprimés, que des asFassins et des victimes, et nous ne pensons pas que ces gens-là puissent jamais se regarder entre eux comme des égaux.

Non, non, les hommes ne sont égaux ni dans la vie ni dans la mort. Ne parlez plus de ce prétendu niveau de la tombe, de ces six pieds de terre qui suffisent au mendiant comme au roi. Mensonge, toujours mensonge. La mort n'égalise rien : à sa dernière heure, Thomme qui a lâchement vécu n'est pas l'égal de celui qui a vécu

noblement. A son dernier soupir, l'homme dont l'existence a été douce et belle n'est pas non plus l'égal de celui qui a souffert toujours. Les vertus sont des titres, les souffrances sont des droits. On ne s'améliore pasen vain, on ne souffre pas inutilement. Dieu est un maître équitable qui récompense chacun selon ses œuvres, et surtout selon ses peines. Heureuse l'âme qui a Tintelligence de ses douleurs ; pour elle les larmes ont un langage qu'elle comprend, le désespoir a des promesses qu'elle écoute. Oh! qui de nous ne l'a senti, qu'en nous frappant Dieu s'engage, et qu'il est de certains chagrins, de certains tourments inouïs, insupportables, horribl3S, qui le compromettent avec nous pour l'éternité î

Non, ceux qui auront toujours ignoré ces affreuses peines ne seront pas, au jour du jugement dernier, les égaux de ceux qui les auront connues et dévorées.

17 avril 1841.

Les Nabuchodonosor. — Les sept petites chaises. — Le concert

turc.

Nous entendons dire chaque jour : Il n'y a plus de préjugés... Maintenant que les préjugés sont abolis... C'était bon dans le temps où il y avait des préjugés, mais aujourd'hui...

Aujourd'hui il y en a plus que jamais ; bien mieux, il y en a partout, et sur tout ; des préjugés qui se croisant, des préjugés mutuels. Eh ! comment voulez-vous que dans un pays de parvenus il n'y ait point de préjugés? Qu'est-ce donc que la soif de parvenir, si ce n'est le besoin d'atteindre un haut rang qui permette

de mépriser tous ceux qu'on a connus dans sa jeunesse? Qu'est-ce que l'ambition, si ce n'est le préjugé des honneurs? Or, quand on a le préjugé des honneurs d'aujourd'hui, on devient, malgré soi, complice des orgueilleux qui ont le préjugé des honneurs d'autrefois. Rechercher ardemment ce qu'ils ont obtenu, c'est reconnaître leur valeur. N'ont -ils pas le droit de dire à celui-ci par exemple- : « Vous êtes fier detre président; eh bien! moi, je compte trois présidents parmi mes aïeux? » — A celui-là : « Vousêtes fier d'être ministre de S. M. Louis-Philippe ; eh bien! mon arrière-grand-père était ministre de S. M. L'.uiis XIV. » — A cet autre : « Vous ambitionnez l'honneur de représenter le roi-citoyen auprès du républicain Espartero; eh bien ! mon grand-oncle a eu l'honneur de représenter, en 1528, le roi très chrétien auprès de S. M. catholique, etc., etc., etc. » — Vous voyez donc bien que ce sont les parvenus qui entretiennent les préjugés.

D'ailleurs, comme ces nouveaux orgueilleux prennent toutes les places, ils réduisent les anciens orgueilleux à ne plus vivre que de leurs souvenirs. On les exclut du présent, ils se réfugient dans le passé ; ils se consolent d "être, par leur fidélité même, privés de tous les emplois, en se rappelant les emplois glorieux exercés jadis par leurs ancêtres. Ils s'amusent à compter leurs quartiers; que voulez-vous? ils n'ont plus autre chose à faire; ils jouent à cela, en attendant une occupation plus sérieuse. C'est votre faute, c'est vous qui faites leur force, messieurs les parvenus, vous êtes friands de leurs vanités,vous leur donnez du prix ; vous les exilez des affaires, ils se rassemblent pour se moquer de vos prétentions; leur orgueil s'accroît dans l'isolement, et le préjugé qu'ils nourrissent contre vous s'augmente du i)réjugé que vous affichez contre eux.

Quoi! il ne leur reste plus qu'un avantage, un seul, et vous voulez qu'ils l'abdiquent ! Ce serait de la folie ; ils doivent y tenir d'autant plus que vous ne leur en laissez pas d'autres.

Et rien n'est plaisant comme d'entendre un projet de mariage se discuter aujourd'hui dans le grand monde.

Ce n'est pas dans la société, dans la famille, dans les relations du jeune homme, qu'on va chercher des renseignements ; non, c'est à la Bibliothèque : on va sournoisement consulter de vieux parchemins, et si là on découvre que le prétendu porte un nom trop jeune de deux ou trois cents ans, on le congédie sans pitié, malgré sa fortune, malgré son esprit, malgré sa supériorité réelle, malgré son amour; et sans scrupule on lui préfère un rival plus heureux, q'ii est laid, maUngre, à moitié crétin, tout à fait sourd, dont la personne est dégoûtante, mais dont le bhison est irréprochable.

Une mère apprend que le noble époux qu'elle destine à sa fille chérie est doué, par exemple, de cette infirmité cruelle que guérissait le roi de France, et que ne guérit plus le roi des Français... Cela ne change rien à ses projets de mariage ; qu'importe que son gendre ne soit pas d'une bonne santé, s'il est d'une bonne maison ! Mais elle apprend que le prétendu, qu'elle croyait être de la grande maison des Kabuchodonosor de Normandie ( nous choisissons ce nom bizarre exprès pour éviter toute allu^ion\ est au contraire des petits Nabuchodcnosor d'Auvergne ; qu'il ne descend pas des hons Nabuchodonosor ; qu'enfin lui-même est un mauvais Nabuchodonosor Aussitôt elle retire sa parole; tout est rompu.... Et n'allez pas croire que la jeune fille se désespère et qu'elle réclame contre cet arrêt fatal; non. non, elle-même connaît tout le prix des véritables Nabuchodonosor ; elle

fOîlRESPONDANCE PARISIENNE. 173

ne voudrait i)as s'exposer k une mésulliaiioe ; elle ne voudrait pas subir le sort de cette femme dont on nous contait hier l'histoire malheureuse : fille d'un grand nom qui voulait porter un grand nom. et qui, dans son choix, s"était trompée. — Elle est tombée sur un mauvais.... — mari?... — Bien pis. elle est tombée sur un mauvais... Nabucliodonosor. Trois mois après son mariage, elle découvre que son mari n'est pasde la fjrande famille dont il porte le nom!... il n'est pas des bons Nabucliodonosor, il est des mauvais Nabuchodonosor. — Infortunée, je la plains ! — Ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle est grosse, et que cette découverte gâte pour elle toutes les joies de la maternité. — Sans doute, elle ne fera jamais que de mauvais Nabuchodonosor, et, comme Mn'iî de la Reynière, elle s'écriera : Tant souffrir pour mettre au monde un vilain !

Quand une jeune fille, noble et riclie, veut par hasard épouser un jeune homme distingué appartenant à une famille noble, mais moins ancienne que la sienne, on crie àla démence: UneX...! épouser un Y...! c'est indigne!... Dans ce monde-là on ne comprend pas qu'une antique famille, depuis trois cents ans oubliée, s'allie à une famille nouvelle, depuis trois cents ans illustre. La vanité a des détails infinis. On observe cent variétés de l'espèce; on croit les connaître, pas du tout; on en découvre encore cent autres à étudier; on s'y perd. Le plus court est de rire de toutes en masse, c'est le seul moyen de simplifier la question.

Ce n'est pas tout. Quand chacun de son côté a bien fait valoir les droits de son rang, la gloire de son nom, il arrive quelqu'un qui vient vous prouver positivement, historiquement, qu'il n'y a plus de grandes familles; quoi! les M... branche cadette; — lesK , famille éteinte depuis longtemps. — Les G...., il n'y en

a plus. — Or, s'il n'y en a plus, à quoi bon se disputer pour en être ? — Cela fait toujours croire à quelqu'un qu'on en est.

Et cela se passe aux mêmes heures, dans le même instant que les utopistes réformateurs modernes suppriment nom, titre, famille, propriété, etc., etc.

Le siècle est complaisant, il admet les idées de tout le monde ; mais soyons de bonne foi , avouons-le ; si ces idées ne se ressemblent point, elles s'assemblent , l'exagération des unes explique l'excès des aulres, la démence de celles-ci devait nécessairement faire naître l'extravagance de celles-là.

Ces réflexions nous sont venues en écoutant les étranges conversations qui ont lieu depuis quinze jours, à propos des vingt mariages de la saison ; car c'est la saison des mariages. En vérité, nous ne savons pas pourquoi on ne porte plus de la poudre; on ne parlait pas autrement sous une perruque poudrée : alors les pensées n'étaient pas plus sages, mais du moins la tête était parfumée. '

N'oublions pas de vous conter une charmante niaiserie. Il y a huit jours, un de nos amis (ce n'est pas à lui que ce mot s'adresse), un de nos amis arrive chez nous en riant comme un fou. — Qu'avez-vous donc? — Je viens de rencontrer Mme de **'.— Que vousa-t-elle dit de si plaisant? — Elle m'a demandé si j'allais ce matin aux sept petites chaises... — Qu'est-ce que ça veut dire?

— Au steeple-cliase.

Ceci me rappelle une naïveté du même genre. Une femme disait dernièrement, en parlant de je ne sais quel concert :« Jetais enchantée, j'étiiis trau sport' e au seizième siècle! » — Eh bien? — Elle voulait dire : au septième ciel ; le nombre 1 est décidément malheureux.

— Oui, mais j'aime mieux mes sept petites cJiaises,

c'est pins g-racieux, c'est plus anglais?. Prononcez bien vite cela : sept petites chaises; on dirait que vous avez passé votre vie en Angleterre.

L'autre soir, chez M'ne Merlin, Lablaclie a chanté une chanson italienne adorable. C'est un buveur ivre qui baille en chantant, et fait en bâillant de merveilleuses roulades. Ce bâillement était si parfaitement bien imité, que tout le monde malgré soi bâillait, mais bâillait en s'amusant, ce qui était une nouveauté fort piquante. A la dernière roulade bâillante, quelqu'un nous dit : Voyez donc quelle sympathie! nous bâillons tous. — Oui, reprit M. de N. en bâillant, mais nous ne faisons pas la roulade.

La semaine passée, chez un célèbre orientaliste, il y a eu un concert turc. — Qu'entendez-vous par un concert turc ? — C'est nn concert qui se compose d'un Turc jouant à lui seul tous les instruments de son pays. D'abord, ce Turc a joué de la guzla, petite guitare à trois cordes , dont le manche a deux mètres de long : c'est une sorte de pelle harmonieuse. On ne pince pas de cet instrimient, on l'égratigpe avec une baleine ; les ritournelles durent une heure et demie, l'air ne dure que quatre ou cinq minutes. On croit avoir à faire à un exécutant ; point, c'est un chanteur, mais un chanteur très en retard. Quand il commence à chanter, cela veut dire que le morceau est fini. L'air est proportionné à l'instrument; la ritournelle est proportionnée au manche. Après avoir grignotté de la guzla. le Turcapris un gros violon en bois blanc, si lourd qu'il était obligé de le poser sur ses genoux, et puis il a encore entrepris une éternelle ritournelle. 11 obtenait de cet énorme alto de petits hons turcs fort bizarres; ce n'était point jouer du violon, mais jouer avec un violon. Tout le monde riait; plusieiu's femmes se sont éva-

iioiiies de rire. Ce Turc chantait très doucement; les Turcs ne comprennent point que l'on crie en chantant. les barbares !

26 avril 1841 .

Fureiu'des Nabuchodonosor. — Complaisance des gi-ands seigneurs.

— Les "bas bleus libres. — La chasse nw lion. — Bal Th. — La dame au.\ sept petites chaises.

Il paraît que depuis huit jours les Nabuchodonosor sont furieux contre nous, les mauvais, comme vous le pensez bien. De nos plaisanteries les bons Nabuchodonosor n'ont fait que rire; mais les autres se sont fâchés, et vraiment il y avait de quoi ; les accuser d'être follement orgueilleux en leur prouvant qu'ils n'ont même pas le droit de l'être ! c'était beaucoup pour une fois. Leur colère est naturelle ; mais elle est maladroite aussi, et le monde s'amuse fort de leur dépit, qui est un aveu.

— Pourquoi donc M. de *** se fàche-t-il? Cette critique ne le regarde pas. — Si, vraiment. — N'est-il pas de l'ancienne famille de ***? — Il n'en est point. Son nom est un nom de terre ; il s'appelle tout bonnement M. S***. — "Vous m'en direz tant...

Et M. de X***? — Ah! lui, c'est autre chose, il n'a pas même le droit de se fâcher. — Pourquoi cela ? — Parce qu'il n'est pas même un mauvais NabuchodonoFor. — Je croyais... — Je vous dis qu'il n'est rien du tout, ni bon, ni mauvais, ni Nabu, ni chodo, ni nosor, et que sa colère est une prétention très ridicule.

Oh ! depuis huit jours, nous avons appris à ce sujet bien des choses qui seraient trè? plaisantes à raconter, car cela nous arrive souvent de ne comprendre que le lendemain ce que nous avons dit la veille. Nous avons

COKRKSPONDANCE PARISIENNE. 177

tellement peur des allusions que, pour les éviter, nous l)renons des détours extrêmes qui nous mènent précisément à d'autres allusions plus dangereuses. Ce que nous craignons de dire, nous ne le disons pas; mais nous disons autre chose, et nous faisons de l'esprit sans le savoir. Nous déguisons si bien l'aventure de celui-ci, qu'elle se trouve être l'aventure de celui-là. Les critiques et les romanciers ont du malheur ; ils ne peuvent peindre un ridicule sans faire un portrait, imaginer un roman sans révéler une histoire. Aussi pourquoi se piquent-ils de faire de la vérité? Les bouquets de Dorât et les bergei-s de Florian ne fâchaient personne. Faudra-t il donc en revenir là? Non, il faut faire son métier en conscience, l'accepter franchement avec ses ennuis et avec ses périls. Notre rôle est de peindre les ridicules du jour, les vôtres aussi bien que les nôtres, dont nous rions souvent de très bon cœur. Peignons-les donc sans nous préoccuper du danger de les trop bien peindre. Raconter les mœurs du temps, tel est notre devoir ; si nous parlons de vous, monsieur, et de vous, madame, c'est votre faute, pourquoi êtes- vous un trait de mœurs.

Eh ! mon Dieu ! nous n'y mettons point de malice, nous n'en voulons à personne ; nous regardons et nous rions, voilà tout. Quand nous voyons, par exemple, des gens que Torgueil seul fait vivre manquer d'orgueil, et s'en aller, pour quelques tristes fêtes, flatter le premier Américain venu; quand nous voyons de grandes dames et de grands seigneurs, c'est-à-dire des personnages qui font profession de dignité, supporter des impertinences que le plus humble solliciteur ne voudrait pas supporter, nous trouvons cela étrange, et nous le disons ; nous en avons le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons les ennemis de la royauté s'associer à la royauté pour étouffer la liberté ; quand nous

voyons des lois de mort votées com plaisamment par bonne grâce, nous trouvons que cela est étrange, et nous le disons ; nous en avons le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des législateurs sévères se préoccuper si vivement du regret que pourraient éprouver quelques bas-bleus de génie dans le cas où des maris récalcitrants voudraient les empêcher d "écrire et de mettre au grand jour leurs œuvres, au lieu de s'inquiéter du sort de tant de pauvres mères de famille qui, grâce à nos lois tyranniques, ne peuvent pas même sauver leur dot, le fruit de leur travail , le pain de leurs enfants, des mains d'un mari fripon, joueur ou frauduleusement infidèle, nous nous permettons de dire : Cela est une risible inconséquence. Et certes nous en avons bien le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des hommes d'esprit poursuivre d'mie haine mesquine un grand talent et le combattre par des manœuvres indignes de gentilshommes de lettres, nous disons que cela est misérable, et nous en avons le droit., Trait de mœurs.

Quand nous voyons des anciens maîtres d'école, des épiciers retirés s'arroger à eux seuls le droit de diriger les destinées du monde, nous trouvons cela fort plaisant, et nous le disons. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des poètes rêveurs comme l'auteur du Chemin de traverse^ comme l'auteur de Sous les Tilleuls, comme l'auteur de Fortunio^ et même comme l'auteur de Madeleine, condamnés à se faire journalistes critiques par la bourgeoisité des goûts et par Vimpoésie des temps, et forcés de s'occuper toute la journée de choses et de gens qui leur sont si parfaitement indifférents, nous trouvons que cela est triste, et que c'est un bien affreux... trait de mœurs.

Quand nous voyons les femmes les plus collets mon-

tes de Paris, celles qui, par dévotion, ne vont jamais au spectacle, se réunir dans un petit salon pour voir cette bouffonne parade qui a pour titrv^ : Passé minuit, — parade déjà fort risquée, jouée à distance, et par Arnal, sur un petit théâtre, mais qui doit sembler bien autrement intime représentée dans une chambre, et jouée par un M. de B..., de C..., ou de L.... qu'il faut complimenter après le spactacle. — Nous trouvons cela fort étrange, et vous le trouvez aussi ; peut-6'tre en doutez-vous? Rien n'est plus vrai, pourtant, Passé minuit a été joué, l'autre soir, dans le petit salon de M. W..., devant le parterre le plus scrupuleux, qui s'en est beaucoup amusé. Demandez plutôt à M. de Castellane ; il sait bien cela, lui, qui a eu le bon goût de refuser deux fois qu'on jouât cette pièce-là publiquement sur son théâtre. Trait de mœurs.

Quand nous voyons, dans nos fêtes les plus élégantes, cette tactique nouvelle, qu'on pourrait appeler la chasse an lion ; quand nous voyons nos jeunes femmes traquer l'homme à la mode dans un bal comme un daim dans une forêt, le relancer de salons en salons, guetter son passage dans l'embrasure des portes, l'attirer du regard, le provoquer de la voix en répétant son nom, et s'il passe sans les voir, entreprendre en compagnie d'une amie, d'une confidente victime, un voyage plus que sentimental à sa poursuite, au lieu d'attendre patiemment et dignement qu'il daigne venir jusqu'à elles, nous trouvons cela très peu modeste, mais très humble, et nous le disons. Trait de mœurs.

Quand nous voyons enfin...

Quand anra-t-il tout vu?

Ah ! pourquoi celui-là m'a-t-il inten'ompu? Je ne dirai plus rien

A propos d'allusions et de portraits, on s'obstine à reconnaître tous les personnages du dernier roman publié par la Presse : Mathilde. Toutes les bossues méchantes sont des comtesses df Maran ; tous les parvenus fourbes et insolents sont des ZM^«r/o ; toutes les duchesses sensibles sont des duchesses de Richeville ; toutes les jeunes filles romanesques et cupides sont des Ursule. Chacun de ces tristes portraits a une douzaine d'originaux ; mais, chose singulière ! dans le caractère de Mathilde^ qui est charmant, et dans celui de Rochegune, qui est parfait, on n'a encore reconnu personne. Cependant si tous les personnages de ce livre sont des portraits, comme le prétendent les éditeurs et les méchants, c est-à-dire les intéressés, ces deux personnageslà sont des portraits aussi ; leur ressemblance existe certainement; d'où vient donc qu'on ne la pas encore trouvée? Cela vient de ce qu'on ne l'a pis cherchée.

Les bals de printemps sont en grand nombre, mais peu nombreux ; les femmes y affectent une simplicité pastorale. Uniforme : robe d'organdi blanche, guirlande de fleurs naturelles, poses moins naturelles, regards plus que francs, discours plus que naïfs. Les bals du colonel Th*** sont toujours d'une grande élégance et d'une grande fraîcheur ; le chiffre des invités ne s'élève pas au dessus de 103. La dernière fête a été encore troublée par les appréhensions du maître de la maison, dont la monomanie, vous le savez, est de se croire toujours poursuivi par des journalistes. Chaque fois, qu'il entend annoncer M. d'Escars, malgré lui ses angoisses recommencent; il croit voir apparaître M. Karr. L'autre jour on a annoncé M. le prince d'Hénin, il a entendu : M. Jules Janin ; il a pâli. Un moment après, on a annoncé M. le comte Charles de Mcrnay ; il a cru entendre M. le vicomte Charles de Launay ; 11 s'est évanoui.

A peine était-il revenu à lui, qu'on a annoncé AI. de la Villegontier ; cette fois, il a entendu M. Théophile Gautier : c'en était trop, il a eu une attaque de nerfs, il a fallu l'emporter. On espère que cette affection n'aura pas de suites dangereuses ; c'est une maladie bien connue sous le nom d'entérite folliculaire.

Le mot de la dame aux sept petites chaises a tant de succès, que de tous côtés on nous apporte quelques naïvetés de sa façon. L'autre jour elle parlait politique, comme elle parle anglais. — Votre M. Thiers, disait-elle, je ne trouve pas du tout que ce soit un nègre en politique. Elle racontait aussi, dernièrement, que sa voiture s'était cassée ; elle ajoutait : — J'ai été obligée pour rentrer chez moi de prendre une citadelle (comprenez citadine). Elle disait encore à un de ses amis, qui allait et venait dans son salon en cherchant son chapeau, sans doute : — Qu'est-ce que vous avez donc, ce soir? vous avez l'air d'un âne en plaine ! Elle doit partir la semaine prochaine. Quel dommage ! mais elle écrira I

xxiy.

8 mai 1841.

Les plaisirs. — La haine des gens qui s'ennuient contre les gens qui s'amusent. — Le baptême du comte de Paris. — Un député indépendant.

Jamais, à aucune époque de l'année, et du monde X)£ut-: tre, Paris ne s'est amusé avec plus d'ardeur qu'il ne le fait en ce moment. On folâtre toute la journée au bois de Boulogne et aux Champs-Elysées ; on minaude toute la soirée au spectacle, à l'Opéra, dans les con-

certs publics et particuliers, et puis ou sautille toute la nuit dans des bals charmants, plus ou moins intimes, qui durent jusqu'à huit heures du matin ; c'est d'étiquette. Ceux qui ne vont que jusqu'à six heures sont des balsmanqués;onn'enparle pas. Quelques maîtres de maison perfides, quand la fête se prolonge par trop, la terminent brusquement par un coup d"État: ils font ouvrir les fenêtres. Alors l'astre du jour, impitoyable et malveillant comme un journaliste, vient plonger dans la salle de bal ses rayons critiques. 11 regarde avec un malin sourire tous ces visages démasqués, toutes ces gazes fanées, toutes ces fleurs flétries ; et la troupe joyeuse, efi'rayée de sa propre image, s'enfuit. Une seule femme, élégante célèbre, reste jolie à cette heure fatale. On s'en étonne, on s'extasie. Le beau mérite ! elle n'a pas encore vingt ans !

Ces petits bals sont en général divisés en deux périodes distinctes, qu'on pourrait appeler la période classique et la période romantique, si ces dénominations n'étaient point trop vieillies. Dans la première période, dans les premières heures du bal, les contredanses, assez confuses, s'animent, mais doucement ; cela veut dire que les jeunes personnes sont en majorité dans la fête, et que les mères prudentes surveillent leurs innocents plaisirs, afin qu'ils persistent à être innocents.

Alors les merveilleuses cèdent la place aux jeunes filles ; elles daignent valser, mais elles dansent peu. Plus tard, au contraire, quand les jeunes filles sont enlevées par leurs mères, quand la fête se trouve soulagée du poids énorme de la convenance suprême, c'està-dire du respect qu'inspire l'ignorance, la seconde période du bal est proclamée. Les favorites de la mode s'emparent du terrain. Les danses romantiques se des-

sinent, un aimable abandon succède à une contrainte pénible; rorchestre intelligent devient plus sonore ; les conversations, moins bruyantes, deviennent plus intelligibles ; les m(''disances s'arrêtent ; c'est l'heure oti chacun parle de soi ; on ne fait plus d'esprit, c'est l'heure où il suffit d'être belle; et l'on profite de la confiance générale pour paraître avec tous ses avantages bien franchement. Ainsi, par exemple, les femmes qui ont de beaux bras ôtent leurs gants et dansent sans gants, ce qui nous paraît un peu bien intime. On proposait l'autre jour à une jeune femme assez moqueuse d'imiter cette mode nouvelle : « .Je le veux bien, dit-elle avec malice ; j'ôterai mes gants, mais c'est à une condition. — Laquelle ? — C'est que toutes ces dames ôteront leur peigne.» Le trait était mordant, car presque tout le monde a de véritables mains, tandis que les fausses nattes sont très communes, surtout sur le front des très belles femmes, qui ont rarement de beaux cheveux.

Et vous pensez bien que, lorsque l'on danse sans gants, on danse aussi sans façon. On en arrive malgré soi à imiter les danses inimitables. Les prudes crientau scandale. Pour nous, nous regardons ce zèle exagéré comme un s^'-mptôme heureux qui annonce une réforme depuis longtemps désirée dans le système de la danse parisienne. En France, on procède en toute chose par excès. On ne se corrige d'une exagération que par l'exagération contraire, puis après le premier coup de feu on se calme, et Ton se montre convenable pendant quelque temps. Aux coiffures trop hautes ont succédé les coiiTures trop basses ; puis sont venues les coiffures ni trop hautes ni trop basses. Aux robes trop simples ont succédé les robes à huit volants, puis sont venues les robes raisonnablement élégan-

tes. Aussi, nous l'espérons, à la danse morne, disgracieuse et niaise adoptée depuis quinze années, succédera bientôt la danse coquette , séduisante, mais digne et modeste de nos m ères. Cette danse grivoise qu'on essaye aujourd'hui n'est qu'une transition. Nous le répétons , dans ce beau pays des abus , les excès contraires sont les ira?isitions naturelles. Oh! quel triomphe nous prédisons à la femme intrépide qui aurait le courage d'apprendre à danser. Puisque vous hasardez des poses étranges, mesdames, pourquoi craignez-vous de risquer quelques jolis pas ? Vous osez mal danser comme des grisettes, et vous n'osez pas bien danser en femme comme il faut. — On se moquerait de nous, dites-vous ; nous serions ridicules. — Mais vous seriez charmantes, tandis que maintenant vous êtes... La phrase est mal construite ; il ne faut point l'achever... Ces fêtes qui se prolongent jusqu'au jour, ces soupers déjeunatoires, font le sujet de toutes les conversations. Les femmes qui ont dépassé l'âge convenu des plaisirs ne pardonneut pas à celles qui dépassent l'heure convenable des fêtes ; elles en parlent avec une aigreur incroyable.— Autrefois, disent-elles, on y mettait plus démesure. — C'est vrai, répondait hier M. de B... à l'une d'elles ; autrefois, on dansait jusqu'à sept heures trois quarts, mais jusqu'à huit heures du matin, jamais. Chose étrange ! à Paris, dans cette ville du plaisir, il est un crime qu'on ne vous pardonne pas, c'est de vous amuser. Les gens qui ont le tort de s'amuser sont des victimes vouées par la sottise à la médisance. On les poursuit de méchants propos, on leur prête toutes sortes d'aventures. S'il leur arrive un malheur, on s'en réjouit avec une affectation cruelle ; on les accuse de tous leurs maux, comme si la ruine, la fièvre et la mort épargnaient les gens qui bâillent toute la jour-

néo. Pauvres esprits joyeux ! on est bien injuste à leur ég-ard. Ils valent pourtant mieux que les autres; et d'abord, comme noblesse d'âme, ils ont un grand avantage pour eux, c'est qu'ils n'envient jamais ceux qui s'ennuient. Cette fureur des êtres languissants contre les gens qui s'amusent nous paraît non-seulement injuste, mais de plus très impolitique. L'amusement est une des richesses de Paris. Pourquoi les étrangers viennent-ils de tous les pays habiter cette a'freuse ville ? Parce qu'on s'y amuse. Pourquoi gémis- Fent-ils lorsqu'on leur ordonne de la quitter? Parce qu'ils s'y amusaient. Pourquoi la regrettent-ils en tous lieux et toujours ? Parce qu'ailleurs ils ne s'amusent plus. Cest donc une laute, une immense faute que de vouloir étouffer imprudemment la joyeuseté parisienne; c'est ravir au trésor public son revenu le plus certain ; c'est tout simplement un crime d"Etat. Rendre Paris séduisant, enchanteur, irrésistible, tel est an contraire le devoir de la société française dans l'intérêt du pays. La bienveillance patriotique devrait être acquise à ceux qui professent la gaîté nationale; bien loin de les condamner, il faudrait leur voter des récompenses ; on pourrait même compléter l'idée et faire déporter dans une île déserte tous les ennuyeux comme nuisant à la prospérité du pays.

Amusez-vous donc, ô jeunes femmes ! Dansez, valsez, chantez, couronnez-vous de îleurs et soyez belles. On médit de vous, cela est vrai ; mais on calomnie aussi les autres femmes qui ne dansent pas, qui ne chantent pas, qui ne s'amusent jamais et qui sont laides ! Et le mal que Tondit d'elles est plus fatal que celui que l'on dit de vous, parce qu'elles vivent dans l'ombre et que l'ombre rend tout probable ; tandis que vous vivez dans la lumière, et la lumière justifie. Vous avez enfin

pour vous consoler vos succès, et le succès est uue arme qui vous venge des attaques de l'envie d'une bien terrible manière : en les expliquant.

L'événement de la semaine est le baptême du comte de Paris. La cérémonie était fort belle et très bien ordonnée. Les parures des princesses étaient éblouissantes et du meilleur goût. M«ie la duchesse d'Orléans portait uue robe blanche ; elle était coiffée avec des plumes blanches, et couverte de magnifiques diamants. La reine des Belges, la duchesse de Nemours et la princesse Clémentine portaient des robes bleues ; elles étaient coiffées de plumes bleues , et aussi couvertes de diamants ; et le soleil éclairait toutes ces parures : c'était un effet merveilleux !

L'enfant avait une longue robe de crêpe lisse doublée de satin blanc. Il a une charmante figure. Pendant le service, il ne paraissait pas trop effrayé, mais quand Ms^ l'archevêque s'est approché de lui, il a pâli. Les enfants ont un instinct qui les avertit de ce qui est solennel. Un visage épouvantablement laid ne leur fera pas trop peur; mais une figure belle, calme, sérieuse, froide, leur inspirera une crainte invincible. La cérém.onie a duré démesurément pour les spectateurs arrivés de bonne heure afin d'être bien placés. La chaleur était excessive. Une femme de nos amies, qui assistait à cette solennité, en est revenue malade. En écoutant ses récits, nous nous disions en nousmême : C'est un bien grand bonheur que d'être paresseux, car enfin, si nous n'étions point paresseux, nous irions voir toutes ces choses-là, et ça nous fatiguerait bien.

Avant et après la cérémonie, les amateurs d'antiquité allaient regarder les fonts baptismaux de Notre- DaiDC, monument historique très précieux. Isous avons

trouvé une ancienne définition de ce monument dans un ouvrage où nous découvrons chaque jour de nouveaux trésors historiques : cette définition est faite à propos (lu baptême des trois enfants d'Henri IV, qui eut lieu le 14 septembre 1606, à Fontainebleau, où l'on avait été obligé de transporter tous les préparatifs de la cérémonie, à cause delà peste qui était alors à Paris.

« Les fonts qui servent pour le baptême de nos rois » avaient ét^ apportés de la chapelle du château du bois » de Vincennes, où ils sont curieusement gardés : c'est )) un grand bassin de cuivre rouge, couvert de pla- » ques d'argent, avec de petites figures artistement )) travaillées ; le tout fort antique, ayant été fait Tan » huit cent nonante-sept (897). » Cette époque se rapporte à la fin dn règne d'Eudes, fils de Robert le Fort,. comte de Paris. (Histoire du palais de Fontainebleau, par M. Vatout.)

Le concert-monstre n'était peut-être pas assez monstre ; c'était un superbe coup dœil et un beau bruit, mais plus doux qu'on ne l'espérait. On s'attendait à être assourdi, et point du tout, ce n'était que sons agréables. Chacun est revenu désappointé. Le mot monstre a perdu beaucoup de sa valeur.

Le feu d'artifice était mélancolique; il affectait une trop grande simplicité. On ne voyait rien, et l'on n'entendait que des coups de canon ; et le canon est une chose bien trop positive pour qu'on en abuse ains-i dans les efi'ets artificiels. Le canon, c'est une langue sacrée ; ne la rendez pas vulgaire. C'est une grande voix qui vous dit : Un prince vient de naître, un roi vient de mourir ; celui-là est banni, celui-ci est du ; telle bataille est gagnée!... Respectez cette voix puissante, et ne la faites pas gronder inutilement aux heures foUes du plaisir.

L'événement parlementaire de la semaine est le beau

mot do M. Taschereau dans la séance de mardi dernier. Nous sommes heureux, convenez-en, d'avoir des ennemis qui disent de ces choses-là ! Avoir pour ennemis les ennemis de Dieu, comme cela grandit! Au reste, nous connaissions déjà toute la malveillance de l'éloquent député de Loches contre les hommes et les cérémonies de l'Eglise. Le jour des funérailles de l'Empereur, le farouche député s'était déjà déclaré hautement à ce sujet ; il était dans l'église des Invalides, dans la travée des députés devant une autre travée remplie de femmes. Là, nonchalamment étendu sur deux banquettes et la tête coiffée d"un chapeau indépendant, il assistait à la cérémonie et l'égayait de malins propos. — Quel est ce député qui garde son chapeau dans une église? demanda une femme placée près de lui. — C'estM. Taschereau.. . Le roi arriva, M. le député garda son chapeau; l'office divin commença, M. le député garda son chapeau ; le corps de l'Empereur fut apporté dans l'église, les vieux soldats s'agenouillaient, les vieux maréchaux essuyaient leurs yeux en se prosternant, les femmes tremblaient d'émotion, M. le député gardait son chapeau, et chacun était indigné, et l'on s'en allait en disant : Si cet homme garde son chapeau devant des femmes, devant le roi, devant TEmpereur, devant Dieu! devant qui donc l'ôte-t-il? — Quelle question I — devant ses électeurs.

29 juin 1841.

L'observation involontaire. — La femme à prétentions. — La femme inconnue. — La femme sensible. — La femme à la mode. — La femme rousse. — La femme exquise.

Le métier d'observateur, quand on le fait en conscience, acquiert un charme puissant. D'abord il semble pénible, surtout aux esprits rêveurs ; car c'est un grand esclavage que l'observation ; on est très fort dans la dépendance de ceux qu'on regarde. Pour rôver, il suffit d'être seul, et l'on peut parcourir l'univers sans se fatiguer. Mais pour observer, il faut vivre au milieu du monde, il faut apprendre le langage des gens que l'on est destiné à peindre ; observer, ce n'est pas tout, il faut comprendre aussi les impressions que l'on a observées, et c'est là ce qui devient attachant par la difficulté. Les i)remiers jours on étudie par devoir, avec indifférence; mais on fait une piquante découverte... et bientôt à l'indifférence succède la curiosité ; enfin on pénètre un mystère, et la curiosité devient de l'intérêt. Alors tous les objets se transforment : les fleurs de ce vase, les plis de ce rideau, ce tableau et ce chevalet ne sontplus des ornements insignifiants de la demeure, ce sont des indices de goûts, de manies ou de prétentions; ce bonnet élégant, ce ruban coquet, ne sont plus seulement une parure, ce sont des symptômes d'attente, ce sont des aveux ; ces meubles martelés, ces sonnettes cassées , ces livres déchirés, ces tabourets effondrés, ces marbres écornés, ne sont plus seulement les tristes débris d'un ex-mobilier, ce sont aussi des traits de ca-

ractèrô : tous ces infortunés sont morts d'une mort violente ; on le voit, chacun d'eux vous dénonce une colère habituelle. Or, vous comprenez que la moindre visite devient amusante chez une personne dont la parure est indiscrète, et dans une maison dont le mobilier est accusateur ; ce n'est plus Mme une telle qu'on va voir, c'est un type qu'on va étudier, c'est un livre dont on va parcourir un chapitre, c'est quelquefois un roman dont on va lire la plus belle page, c'est souvent aussi une comédie qu'on va voir jouer ; mais ce n'est plus du tout une visite ; voilà pourquoi c'est si amusant.

N'allez pas croire cependant qu'on parte avec l'intention de tout observer ainsi froidement ; on serait insupportable si l'on n'allait visiter les gens que pour les faire poser comme des modèle?, et d'ailleurs on ne découvrirait rien du tout. On se trompe presque toujours quand on regarde exprès ; on ne devine rien là où l'on est venu pour deviner. On apporte trop d'idées personnelles, trop de préventions étrangères; et l'on perd ce qui fait qu'on devine bien, c'est-à-dire la fraîcheur de la première impression. Non, pour recueillir de bonnes observations, il faut observer sans efforts et presque involontairement ; par instinct, par routine; comme les peintres étudient la nature, malgré eux, sans y penser; il ne faut pas chercher les effets, il faut se fier à eux du soin de vous frapper eux-mêmes ; et ce n'est que plus tard, quand on se rappelle ce qu'on a vu, que l'on peut entreprendre de l'expliquer ; car dans la science observatrice, le souvenir est plus intelligent que le regard.

Depuis quelque temps nous avons fait bien des visites. Cherchons donc la vérité dans nos souvenirs.

Visite du matin, premier souvenir : La femme à prétentions prise au gîte... Elle vient de rentrer; elle des-

corhespondance parisienne. 191

cend de cheval à l'instant même; la pluie l'a forcée de revenir plus tôt qu'elle ne le voulait. — Madame est k sa toilette; elle vous fait prier de l'attendre un moment dans le salon. — C'est là qu'il vous est facile d'étudier cette femme exceptionnelle : dans son beau salon, toutes ses vanités sont exposées au grand jour; c'est le musée d3 ses prétentions. Ce vaste salon tout d'abord vous révèle un des chagrins de celle qui l'habite; il est superbe, mais il a le tort d'être unique, ce qui est un grand tort pour un salon de notre époque ; une femme élégante (|ui n'a pas de sjcond salon est inévitablement une femme malheureuse; on sait cela. Mais quand on aie bonheur d'avoir encore son père, il faut se résigner à quelques privations ; un parent de plus, c'est une chambre de moins. Toutefois, avec de l'intelligence, il est facile de faire d'une pièce immense un petit parloir artiste et sentimental ; il suffit pour cela de l'encombrer, d'y entasser à l'envi fauteuils, canapés, chaises longues couvertes d'oreillers, tables à ouvrage, tables à écrire, jardinières, meubles de Boule, paravents, surtout paravents, et l'on arrive à composer non pas précisément un boudoir mystérieux , mais une sorte de magasin intime où l'on peut causer do toutes choses confidentiellement. D'abord, chacune des fenêtres est condamnée, sans calem^bour, à exprimer une passion. Celleci est voilée d'un rideau vert ; devant elle se trouvent une table à dessiner, un chevalet, une boîte à couleurs, agréables objets destinés à trahir un amour malheureux pour l'art de Xeuxis et d" Appelles. Celle-là est consacrée aux sciences; elle est obstruée par nu immense bureau couvert de cahiers, de livres, de dictionnaires menaçants, de médailles et antiquailles, le tout arrangé dans le plus ingénieux désordre. Sur une feuiUe volante sont tracés au hasard quelques mots

d'une écriture orientale quelconque ; on les a griffonnés sans intention en essayant sa plume, et avant de prendre sa leçon d'arabe, ou en attendant son maître de chinois ; car les langues de cette espèce sont celles qu'on aime le mieux avoir l'air d'apprendre ; elles ont un grand avantage, elles laissent supposer qu'on sait toutes les autres. Etudier l'italien, l'anglais, l'espagnol ou l'allemand, cela ne dit pas qu'on sache le chinois ; mais étudier le chinois, c'est avouer qu'on sait au moins l'italien, l'anglais et l'allemand ; et d'ailleurs, quand il s'agit de faire semblant d'apprendre une langue, il n'en coûte pas plus de faire semblant d'apprendre le chinois. En fait de ruse, les ménagements et les économies sont des duperies.

La troisième fenêtre est un correctif de celle-ci ; elle est destinée au rôle gracieux, elle est chargée de rappeler les séductions de la femme, son adresse, sa délicatesse, sa coquetterie, son habileté aux travaux de Minerve, sa patience et son bon goût ; tout cela s'exprime par un métier à broder orné {o)^né est le mot) d'une belle chaise en tapisserie commencée par J^/He Gérard ou ilfiie d'Hauterive, et que certes la maîtresse de ce salon n'achèvera pas. Un paaier à ouvrage dont le couvercle est toujours béant, des écheveaux de soie impitoyablement exposés h l'air et à la poussière, sont priés de dénoncer un travail récemment interrompu; mais si vous soulevez le taffetas vert qui protège ce bouquet naissant, vous reconnaîtrez que ces belles fleurs sont intactes, et que celle qui menaçait d'éclore la première ne s'est pas encore épanouie depuis un an. Il n'y a que les femmes qui ne travaillent jamais qui laissent en leur absence tramer leur panier à ouvrage, leurs soies et leur tapisserie ; les véritables ouvrières, avant de sortir, ont grand soin de serrer toutes ces choses, et cela

f'ORRESPONDANCE PARISIENMI-. 193

se conçoit, comme elles travaillent, elles n'ont pas besoin de faire semblant de travailler.

Dans le milieu du salon, sous le lustre, se trouve un g-rand piano à queue. Cet instrument parfait d'Erard ou de Pleyel est destiné non- seulement à encombrer le salon, mais encore à dévoiler ou plutôt à dénoter une violente passion pour la musique. Sur le pupitre, toujours dressé prétentieusement, s'étale un morceau Impossible de Thalberg ou de Listz, les variations sur la Prière de Moise ou le Galop infernal ; puis ça et là sur le piano voltigent des airs de musique soi-disant étrangère, la romance delà Juive, paroles allemandes; les boléros de la Muelle de Pordci, paroles espagnoles; les chants écossais de la Dame blanche, paroles italiennes. Si vous ne vous croyez pas chez une excellente musicienne en voyant cela, vous n'êtes pas connaisseur, monsieur.

Toute la partie de l'appartement qui entoure la cheminée est consacrée à la littérature ; on admire la bibliothèque choisie, les poètes d'affection, les livres de piété. La cheminée représente l'Académie française ; le reste du salon représente les autres classes de l'Institut : la classe des Beaux-Arts, des Inscriptions et Belles- Lettres, etc. C'est complet. Cette agréable retraite ne laisse rien à désirer, si ce n'est pourtant la maîtresse de la maison : elle se plaît un peu trop à vous faire attendre dans ce séjour flatteur qui raconte si bien tous ses talents. Enfin elle parait. Sa première parole confirme une de ses prétentions de vous déjà connue ; et cette première parole, qui est une impolitesse mitigée de pédanterie, vous meta la porte naïvement. Vous saluez avec grâce et vous dites : — La pluie a dérangé vos projets de promenade; j'ensuis bien heureux... madame, mais je crains que vous n'en soyez doublement contrariée... — Moi î j'en suis enchantée, dit-elle

d'un petit air espiègle. Ce début vous semble assez aimable ; mais elle continue : — C'est mon père qui m'avait forcée de sortir, ce qui me désolait. Figurez-vous que j'ai reçu ce matin, de Dresde, un roman nouveau du célèbre FUbberîiggihhet-Hauzen (ce nom demande à être prononcé très vite, Vh est plus qu'aspirée, elle est exaspérée), et je me réjouissais de passer ma journée toute seule, à le lire là sur mon canapé, bien tranquillement. Le congé est positif, vous profitez de cette imlX)litesse pour vous retirer : — Madame, dites- vous, je ne veux pas retarder plus longtemps le plaisir que vous espérez d'une si charmante lecture, je vous laisse tout entière au célèbre FUbusiicrgiWergobsom. Vous partez. Dans l'escalier vous rencontrez un de vos amis, vous lui dites tout bas : — Je t'en préviens, tu vas trouver Mme de -** occupée à lire un roman qui arrive •de Dresde. — Ah 1 je pane bien que non, reprend l'insolent moqueur ; elle ne me parle jamais allemand à moi, et pour cause. — Tu sais donc l'allemand? — Oui, mais j'ai l'oreille fausse, je ne danse pas en mesure; elle va me parler musique.

Second souvenir : La femme inconnue. — M^e la marquise de Cherville ? — Elle est sortie. — Mme ]a comtesse Edouard de Cherville? — Elle vient de sortir aussi. Vous préparez vos deux cartes; mais on ajoute : — M'iie la baronne de Vallauge est chez elle. Vous voilà pris. Vous n'osez dire : Je ne me soucie pas du tout de voir celle-là ; c'est une des filles de la maison, la dernière mariée, petite personne insignifiante s'il en fut jamais ; mais enfin vous devez être poli i)our elle, et vous vous résignez. Vous entrez dans l'antichambre, un vieux maître d'hôtel, à votre aspect, se lève et vient à vous. — Moie de Vallauge ? — Vous espérez encore

CORRESPONDANCE PARISTENNr:. 195

qu'il va vous répondre que Mn»^' la baronne n'est pns visible. Au lieu de cela, il vous regarde avec étonnement. — M'ie Louise, dit-il; puis il reprend : — Mme la baronne est dansle salon. — Et le brave homme, en redressant sa taille courbée, le sourire sur les lèvres, le regard joyeux, vous annonce à haute voix en ouvrant les deux battants de la porte du salon. Quelle bienveillance dans cet accueil du vieux serviteur î Comme il vous sait bon gré de venir visiter sa jeune maîtresse que tout le monde dédaigne parce qu'elle est na'ive et timide, mais que, lui, préfère à toutes ses sœurs et belles-?œurs, parce qu'elle est douce et généreuse et qu'il l'a vue naître. Louise n'est pas dans le salon; elle est dans son cabinet de travail, à son piano ; elle chante ; vous vous arrêtez pour lécouter. Sa voix éclatante et pure vous émeut; vous cherchez à deviner de qui est l'air qu'elle chante, mais c'est un air nouveau, d'une mélancolie ravissante et que vous n'avez jamais entendu.

Après le premier couplet, vous ne pouvez vous emi^ècher de vous écrier: Quelle voix charmante! Louise aussitôt vient à vous; votre exclamation la fait rougir; ses traits sont animés ; elle est si jolie, que d'abord vou«î ne la reconnaissez pas. — Madame, dites-moi, je vous prie, qui a fait la musique de cette romance ; elle est admirable. — C'est... vous trouvez... C'est un jeune compositeur. — Son nom, madame, je vous en conjure. — Mais... je ne... le sais pas; c'est un amateur. — Louise rougit encore, car elle ment... Vous le voyez, et vous dites avec assurance : Cette romance est de vous, madame, pourquoi n'en pas convenir, vous ne m'apprendrez rien ; on m'a déjà dit que vous composiez des airs charmants. — Charmants? non; je m'amuse seulement à chercher des chants pour ma voix. Mais qui a pu vous dire?... — Mesdames vos Goçurs.— Oh î mes sœurs!

c'est impossible, elles ne s'en doutent pas ! je me cache d'elles. Ah ! si elles savaient que je griffonne de la musique, elles m'appelleraient Corinne, elles se moqueraient de moi, elles diraient que je fais l'artiste; de grâce, ne leur en dites jamais rien. — A une condition, c'est que vous chanterez encore cet air si joli. — Louise, confiante et gracieuse, se remet au piano.

Alors vous la regardez, et elle vous paraît plus que belle. Vous découvrez qu'elle a des yeux charmants, un teint superbe, des dents d'une blancheur éblouissante ; ses doigts, un peu maigres, sont parfaitement bien faits ; ses ongles, transparents et roses, révèlent une noble nature ; sa taille est élégante et gracieuse. En l'écoutant, vous vous demandez comment il se fait que depuis trois ans vous évitiez de lui parler ; vous ne comprenez pas qu'il vous ait fallu tant de temps pour la trouver adorable. Cette petite Louise obscure et dédaignée est tout simplement la femme la plus séduisante que vous ayez jamais rencontrée; elle devine combien elle vous plaît, et par reconnaissance elle cherche encore à vous plaire ; car c'est la première fois qu'elle ose être aimable, cette pauvre enfant, et elle veut vous remercier du courage que vous lui donnez. Peu à peu elle vous explique tout ce qu'elle appelle 5es défauts; bientôt vous avez le secret de son malheureux caractère : elle a peur de sa mère, elle a peur de ses quatre sœurs, elle tremble devant son beau-frère. Dans la maison, tout le monde se moque d'elle. Quand elle chante avec expression, sa mère lui dit qu'elle fait des mbies et qu'elle a l'air d'une actrice ; quand elle risque une robe à la mode nouvelle, son beau-frère lui dit qu'elle fait la lionne, et que c'est de très mauvais goût ; quand elle essaye de causer dans le salon et de rire avec quelques amis, ses quatre sœurs se regardent avec étonne-

ment, et l'une d'elles s'écrie : — Ah ! Louise qui se lance !... Aussi elle ne chante jamais, elle ne porte que les vieilles rohesde son trousseau, et elle ne parle à personne.— Je vous assure, monsieur, ajoute-t-elleavec un gracieux et malin sourire, qu'il est hien difficile de paraître aimable dans une nombreuse famille. — Vous répondez quelque chose de très joli, et vous la quittez pour aller raconter par la ville comment vous avez découvert que cette pauvre petite baronne de Vallange, que l'on croit si maussade, est une des femmes les plus disthiguées de Paris; C3 qui est une grande faute : il faut garder pour soi de semblables découvertes. Tout Christophe Colomb doit redouter un Améric Vespuce.

Troisième souvenir : La femme à la mode. — Vous avez du bonheur ce jour-là; vous trouvez tout votre monde, et par un hasard inappréciable, ces femmes élégantes si entourées sont seules chez elles, ce qui vous permet de provoquer leurs confidences adroitement. Vous voilà donc chez Mme la vicomtesse de T***. Oh! cette femme-là n'est point une beauté méconnue, c'est la reine de tous les salons, c'est l'astre de toutes les fêtes; on Fadmire, on l'adore, on l'aime, on l'envie ; elle est jeune, elle est riche, elle est libre sans être veuve, ce qui est le comble de la liberté. Son mari est un vieux fou qui l'a quittée pour une danseuse américaine et qui voyage éternellement sans s'arrêter, semblable au Juif errant, et l'épouse du Juif errant est certes la femme libre. On vous dit que M'^e la vicomtesse est dans son jardin. Vous descendez les marches du perron et vous suivez doucement une mystérieuse allée. De loin, à travers les arbres, vous apercevez la belle Stéphanie; les plis de sa longue robe de tafTeias lilas glacé à reflet d'or ondoient sur le gazon ; elle est assise près d'une ta-

ble de bois rustique; un livre ouvert est devant elle, mais elle ne lit pas ; ses coudes sont appuyés sur les pages du livre comme sur un coussin, et son visage est caché dans ses mains. — Madame, dites vous. — Aussitôt elle relève la tète, et vous restez muet d'étonnement en voyant que son beau visage est baigné de larme?. Elle s'efforce de vous sourire et se hâte d'essuyer ses yeux. Mais ses larmes coulent trop abondamment pour pouvoir se sécher si vite ; elle garde un moment le silence, et puis elle vous demande pardon de pleurer. Vous êtes troublé à votre tour; vous ne vous attendiez point à trouver cette charmante mondaine dans un si grand désespoir. — Avez-vous reçu quelque triste nouvelle? lui demandez- vous. — Non, dit-elle; quand je suis seule je pleure bien souvent sans sujet. K y faites pas pas attention. — Vous, pleurer! vous dont Texistence est si brillante. — Brillante peut-être, mais pas heureu- e. — Vous êtes si belle et si aimée ! — Aimée d'amour, n'est-ce pas ? Eh ! croyez-vous donc que l'amour soit le bonheur pour une femme? L'amoiQ', ce n'est qu'un moment dans la vie , un rêve, et quelquefois un rêve douloureux ; les seules affections véritables pour une femme, ce sont les affections de famille ; c'est une mère, ce sont des sœurs qui l'entourent de soins ; c'est un mari qui la protège , ce sont des enfants qui la chérissent. Les femmes envient ma liberté, et moi je la maudis; cette liberté fait mon supplice : ce n'est pas de rindépendance, c'est de l'isolement," c'est de l'abandon. Si vous saviez comme je m'ennuie d'être toujours seule dans cette maison, de n'y laisser personne quand je sors, de n'y retrouver personne quand je rentre, de n'entendre aucun bruit, de penser que cette porte ne peut s'ouvrir qu3 pour une visite, de vivre toujours avec des étrangers, car l'homme le plus aimé, le plus digne

CORRESPONDANCE PARISIENNi:. 199

dv l'ôtre, pour une femme qui n'a pas le droit de l'aimer, n'est jamaisqu'un étranger... Hélas ! un mariage, un autre amour, peuvent en faire un ennemi... Ali! si vous saviez combien ma vie est triste et désenchantée, vous ne seriez plus étonné de me voir pleurer, et vous auriez pitié de moi.

En écoutant ces aveux, vous cherchez par quelles douces paroles vous pourrez consoler un si profond chagrin ; mais vous ne trouvez rien à dire, et vous restez confondu. Heureusement, la jeune femme, poursuivant son idée, reprend son mélancolique refrain : Oui, continue-t-elle en soupirant, pour les femmes, il n'y a de bonheur que dîns la vie de famille. Ce mot vous éclaire ; vous ne pouvc z vous empêcher de sourire, et vous vous écriez : — Ah ! si Mme de Vallange vous entendait, que dirait-elle? — Est-ce qu'elle dit quelque chose, cette petite niaise ? reprend la belle Stéphanie d'un air dédaigneux. — Elle dit que la vie de famille est un enfer (vous exagérez pour mieux consoler): elle dit qu'en famille on ne peut pas être aimable; elle dit que sa mère la gronde quand elle chante bien, que si elle cause avec des jeunes gens , ses sœ^irs ci;ient qu'elle se compromet et que sa réputation est perdue ; elle dit que son mari la tyrannise, que son frère la persécute, qu'on lui défend d'être gaie, d'aller au spectacle et de s'amuser; qu'on la condamne à ne porter jamais que des vieilles robes et des vieux bonnets; qu'on exigée enfin qu'elle paraisse laide et stupide pour cacher qu'elle est spirituelle et jolie. — Ah ! monsi' ur, mais c'est une existence affreuse que celle-là!' — Oui, madame, c'est ce qu'on appelle la vie de famille. — ,Te mourrais s'il me fallait supporter tous ces ennuyeux. — Eh bien! madame, songez un peu à celte pauvre jeune femme quand votre solitude vous paraî-

tra trop cruelle ; cette pensée vous consolera. — Ah ! me voilà déyd consolée. Venez me parler d'elle souvent.

Quatrième souvenir : La femme sensible. — Madame ne reçoit pas. — En effet , on a mis de la paille sous ses fenêtres. — Elle est donc malade? — Madame est pis que malade, dit la portière ; elle est au désespoir et au lit depuis deux jours. — Elle a perdu son père? — Non. — Son mari? — Non. — Son enfant? — Non , monsieur , elle a perdu 500 mille francs dans une faillite ; elle en est inconsolable. — Et elle fait mettre de la paille sous ses fenêtres, parce qu'elle... — Ah! monsieur, ça se comprend, madame est obligée d8 supprimer sa voiture ; elle ne peut plus entendre le bruit d'une voiture sans avoir des attaques de nerfs. On va vendre aussi la maison ; je ne sais pas si le nouveau propriétaire nous gardera. — Eassurez-vous, brave portier ; votre maîtresse ne vendra pas sa maison; elle retrouvera sa fortune d'une manière ou d'une autre ; une fenune qui fait mettre de la paille sous ses fenêtres le jour où elle se croit ruinée ne mourra jamais sur la paille. 0 Job! que pense de ce fumier vaniteux ton fumier sublime ?

Cinquième souvenir : La femme rousse. — On vous annonce, vous entrez d'un air dégagé et vous tombez par terre en renversant une chaise et en brisant plusieurs jouets d'enfants : un petit porteur d'eau avec sa charrette et son cheval, un rémouleur avec ses petits couteaux, un mouton en carton qui bêle et vous accuse; . par bonheur, l'étourdi possesseur de ces charmantes choses n'est pas là ; il les a laissées sur le tapis, et certes vous n'êtes pas coupable de ne pas les avoir vues : il règne dans ce salon l'obscurité la plus comijlète. La maîtresse de la maison vous dit bonjour, et sa voix

COURESPONDANCK PARISIK NNi:. 201

VOUS guide vers elle à travers iiiilh^ écueils sous la forme de fauteuils. Enfin votre main a touché le marbre de la cheminée ; c'est un point d'appui ; vous ne le perdrez pas ; vous regardez autour de vous. — Nuit profonde. — Personne ; vous ne distinguez que la maîtresse de la maison à cause de sa robe blanche. — Vous la croyez seule, et vous vous dites : Toutes les femmes sont solitaires aujourd'hui. Ne vous y fiez pas. — Eh bien, dit-elle, vous êtes allé hier au bal chez l'ambassadrice de*** ?— Oui, madame, j'y étais; il est arrivé une aventure bien désagréable à Mme de Tillard. — Qu'est-ce qui m'est donc arrivé, monsieur? s'écrie au même instant une voix aiguë.... 0 perplexité ! Elle est là, M""' de Tillard!— Et vous ne l'aviez pas vue, et vous ne la voyez même pas encore parce que... parce que les jalousies sont fermées, les stores sont baissés, les rideaux sont croisés, parce que dans ce maudit salon il fait nuit et qu'on n'y voit pas la nuit ; mais aussi pourquoi ces ténèbres, pourquoi Mme de ***, qui est jeune et belle, s'environne-t-elle d'ombres comme une vieille coquette fanée ? — Pour vous paraître toujours blonde. — Elle n'est donc pas blonde? -^ Non, elle est rousse. — Mais il y a des cheveux roux d'une teinte superbe que les peintres estiment beaucoup. —Les peintres, mais pas les coiffeurs! et vous savez bien qu'en fait de beauté, cène sont pas les artistes qui donnent la mode, ce sont les couturières et les coiffeurs. — C'est vrai, mais que vaisje répondre à Mi»^' de Tillard? Une bêtise! c'est l'usage. On ne répare jamais une maladresse que par une bêtise, et vice Versailles, comme dit la dame aux sept petites chaises.

Sixième souvenir : La femme exquise. — Etourdi par cette épreuve terrible, vous sentez le besoin de

VOUS calmer ; vous rentrez cliez vous ; vous dînez pour reprendre quelques forces, et le soir vous faites encore une ou deux visites avant d'aller au dernier concert de Mï»e M'*% ou bien au dernier lundi de Mme de D. Vous arrivez à huit heures chez la femme exquise ; vous montez un bel escalier de pierre couvert d'un tapis très doux, un escalier idéal, non pas une sorte d'ég'iise vaste, humide, sonore comme l'escalier d'an palais, non pas une échelle tortueuse et maniérée comme l'escalier d'une pe/i/c maison; un escalier-modèle, dans les proportions les plus confortables. Au moment où vous mettez le pied sur le palier , la porte de l'appartement s'ouvre; un valet de chambre ideo? vient à vous : il est vêtu de noir , et il a parfaitement bonne façon ; il n'a pas l'air ébouriffé d'un maître d'italien à gros favoris; il n'a pas l'air insolent d'un Frontin de comédie ; il n'a pas l'air dégagé d'un prince polonais; il n'a pas non plus l'air officieux d'un domestique de place; il a l'air d'un valet de chambre de bonne maison. Vous traversez un joli salon arrangé d'une manière charmante. Dans cj salon il y a des tableaux, mais sur les murs ; il n'y en a pas sur les chaises. Il y a aussi des porcelaines, mais raisonnablement ; les étagères ne rivalisent point avec les magasins deToy ni avec ceux de V Escalier de cristaL et puis il n'y a que des objets de prix, rien qui sente le colifichet et le joujou. Ni poiissali ni maç/ol 7nonstrueiix, rien qui doive imivessionnerles femmes gTOSses. Vous entrez dans le grand salon , un salon idéoL vaste mais point immense, riche et point somptueux, un salon dans lequel on peut donner une fête et dans lequel on peut se tenir tous les jours ; il n'affecte aucun souvenir historique, il ne vous parle d'aucun roi de France, ni de Louis Xlll, ni de Louis XIV, ni de Louis XV. C'est un salon d'aujourd'hui, fait pour être habité

avec les mœurs et par les gens d'aujourd'hui. Et ceix^ndant il n'est pas à la mode, les caprices du moment n"ont présidé en rien à sa disposition. On n'a choisi lK)ur l'orner que des choses qui sont toujours belles, qui sont toujours connnodes, qui sont toujours de bon goût. La maîtresse de la maison, assise sur son canapé, est entourée de plusieurs amis ; c'est la maîtresse de maison idéale : tout est parfait dans ses manières, point d'empressement affecté, point de dignité préméditée; sa politesse n'est ni flatteuse ni caressante; elle ne s'agite point, elle ne se récrie point ; elle est calme sans être froide , bienveillante sans être doucereuse. Elle s'occupe de vous gracieusement, mais pas exclusivement ; elle n'abandonne point pour vous les premiers venus, car s'tccuper uniquement de celui qui arrive, c'est l'engager à s'en aller tout de suite, c'est lui faire sentir qu'il a dérangé une causerie intéressante qu'on a hâte de reprendre après son départ. Au contraire, elle vous initie à la conversation générale , et son influence est telle, que chacun de ses amis semble vouloir aussi l'aider à vous accueillir. Dans un coin du italon, auprès d'une table ronde, deux belles jeunes filles sont occupées à broder ; elles sont aussi les Fœurs idéales, elles se ressemblent, elles sont mises de même, elles ont le même regard, le même sourire, la même manière d'être aimables, la même manière d'être jolies. C'est l'attelage le plus parfait de la blonde déesse dont le char ailé était traîné par des jeunes filles. Qu'elles sont gracieuses, élégantes et distinguées ! Elles ne parlent point, mais leur sourire intelligent dit qu'elles écoutent ; elles ne font point valoir leur beauté par des pesés artistiques et inspirées , mais leur rougeur, quand on les regarde, prouve qu'elles sentent qu'on les admire. Ce sont bien lii les dignes filles de la femme ex-

204 LE VlCOîklTE DE L.

quise ; car le complément de la per comme il faut par excellence, c qu'elle a su donner à ses enfants,

Septième souvenir : La femm( des variétés de la femme exqu femme exquise sans enfants, ch sions de la pensée un intérêt à être pas précisément la politique les esprits supérieurs qui, au ne rassemblent chez elle. Elle n'a n ni la vanité du crédit; mais elle que c'est ce qu'il y a de plus di cependant ce qui coûte le moini il ne faut pour cela que du tac choses qui ne s'acquièrent ni ne pouvoir mystérieux comme tou compose d'expérience, depatienc( terie et d'affection; chaîne invisil les intérêt s les plus contraires, les tiles; chaleur intellectuelle qui f jets; force irrésistible quia tous les Heureuse la femme qui te possèc comme un trésor du ciel, ne t'( gnement et pour de nobles intér

La moralité de ce feuilleton, c nouveau à Paris ; nous n'avons n'est un mot de la dame aux se,

chez M">e de P***? — Nou, vraiment, dit-el tit air dédaigneux, c'était fort mauvais ; ils un nocturne, puis encîore un nocturne, et allaient commencer à chanter un troisièr j'ai perdu patience et je me suis en allée.

Cette femme-là est charmante ; on n'est ] mable; elle est à la fois naïve et pédante, c ftction.

XXYI.

11 décembre

Après une année de silence — Retour h Paris. — Et( Jargon parisien. — L'Egérie étrangère. — L'Acade et le Vaudeville. — Orosmane sous-préfet. — La couvent. — Réception de M. le chuncelier Pasquier i — Le prix Montrond.

rence. Or, ou apprend assez lentement ce qu'on n'a pas du tout envie de savoir. Nous faisons beaucoup de questions, c'est très bien, c'est très facile ; mais nous ne pouvons pas obtenir de nous d'écouter une seule réponse ; toutes ces idées-là sont si loin des nôtres ; et, plus encore, lorsque par hasard nous parvenons à écouter ce qu'on veut bien nous dire, il se trouve que nous n'y comprenons rien.

C'est que la vie parisienne est une étude qui demande des années entières ; c'est que j^our mener cette existence toute factice et tout exceptionnelle, il faut une facilité d'hypocrisie, une agilité de niaiserie, une routine de vanité, que l'habitude du monde peut seule donner, et que dans la retraite on a bientôt perdues ; c'est que pour comprendre l'élégant argot des salons, il faut l'avoir parlé la veille; c'est que, pour apprécier, pour saisir toutes ces nuances de prétentions, toutes ces variétés de ridicules , il faut les avoir suivies dans leurs changements et dans leur progrès; c'est qu'il fav^t enfin, pour voir juste dans toutes ces choses artificielles, n'avoir pas le regard faussé par la contemplation de la nature, l'esprit corrompu par Tétude de la vérité I

Aussi, depuis notre retour, nos étranges étonnements nous ont-ils attiré de la part de nos amis bien des querelles. On nous accable d'injures, on nous traite de philosophe, de puritain, de sauvage, de paysan du Danube. d'Epiménide ; à chaque question qui nous échappe, à chacune de nos observations, on se récrie: D'où sortez- vous ? Quelles folles idées, on ne peut plus causer avec vous. Et ce sont à tout moment des discussions interminables. Le moindre mot suffit à ces querelles. L'autre soir, un jeune diplomate arrive un peu tard dans une réunion où. on l'attendait ; on se plaint, il sexcuse. Je viens de chez M"ie X..., dit-il.

CORRESPONDANTE PARTSIENNE. 207

et je me suis oublia à écouter M."* , il contait des nouvelles fort intéressantes qu'il venait de recavoir d'Orient.

— Ah ! M.*'* était ce soir chez M'^o de X... ?

— Vous êtes charmant, avec vos airs étonnés ; il \était ce soir, comme il y était ce matin ; il y va deux fois par jour.

— Je savais bien qu'il était de ses habitués : mais je pensais que sa position avait dû ralentir ses assiduités.

— Quelle folie ! vous voulez donc qu'on se brouille avec tous ses amis dès qu'on arrive au pouvoir ?

— Non. Mais il me semble que lorsqu'on est appelé à l'honneur de diriger les affaires de son pays, on ne doit point affecter de si bien s'entendre avec les ix'rsonnes qui, ktort ou à raison, passent pour faire les affaires des autres pays, des pays rivaux.

— Vous n'aimez ])as les femmes politiques?

— Je n'aime pas beaucoup les femmes qui discut(Mit pendant des heures sur une loi d'impôt ou sur une question électorale; mais je pense qu'en politique, les femmes intelligentes peuvent rendre de grands services, jouer souvent un rôle noble et généreux; elles peuvent par leur influence concilier bien des intérêts hostileS; calmer les ressentiments implacables, ranimer les courages mourants, et mondaines sœurs de charité panser toutes les blessures d'amour-propre. Je comprends à merveille qu'une femme qui se trouve avoir parmi ses amis un homme d'Etat fort distingué, s'intéresse vivement à la politique de cet homme d'Etat ; mais ce que je ne comprends pas, c'est un homme d'Etat qui s'intéresse à la politique d'une amie.

— Quelle subtilité !

— Oh ! cette différence n'est pas insignifiante ; et, je le répète, c'est une très haute inconvenance pour un

miuistre français que d'afficher une Egérie étrangère.

— Allons, vous êtes intraitable, parlons d'autre chose. Etes-vous allé au spectacle ? Avez-vous vu Arnal depuis votre retour ?

— Pas encore ; mais ne devait-il pas entrer aux Variétés ?

— Non. La loi l'a restitué à M. Ancelot.

— Et en quoi M. Ancelot a-t-il besoin d'Arnal ?

— Puisqu'il est directeur du Vaudeville.

— M. Ancelot le poète! l'académicien î... est directeur du Vaudeville ! ce n'est pas possible.

— Pourquoi donc, il n'y a rien de mal à cela ; vous êtes d'une pruderie...

— Comment! vous trouvez convenable qu'un membre de l'Académie française se fasse débitant de lazzi, fermier de gaudrioles ; vous trouvez tout simple que Ton soit en même temps directeur de l'Académie et directeur du Vaudeville, et qu'en sortant d'une répétition où l'on a réprimandé Arnal, on s'en vienne à l'Institut recevoir le chancelier de France?

— Ce n'est pas le directeur du Vaudeville qui reçoit M. le chancelier, c'est le directeur de l'Académie.

— Ah ! voilà une subtilité !

— D'ailleurs, le Vaudeville est un théâtre national, et il ne peut que gagner à devenir plus littéraire, et déjà de fort jolies comédies...

— Vraiment ! il ne manquait plus que cela , acadcmîser le Vaudeville ! ce serait un crime impardonnable, un crime de lèse-hilarité, que nous ne laisserons point commettre; que l'Académie s'abaisse jusqu'aux flons-flons, libre à elle ; mais Arnal, le grand Arnal, saura se faire respecter.

— Décidément, aimable vicomte, vous êtes devenu insupportable.

CORRESPONDANCE PARISiET^NE. 209

Nous en étions là de notre querelle lorsqu'on annonça un auteur dramatique célèbre. — J'arrive de l'Odéon, dit-il ; savez-vous que TOdéon est tout à fait à la mode?

— Eh bien ! qu'avez-vous vu à l'Odéon ?

— J'ai vu un ancien sous-préfet.

— Nous ne vous demandons pas qui vous y avez rencontré ; nous vous demandons ce que vous y avez vu jouer.

— Je vous le dis ; j'ai vu un ancien sous-préfet jouant Orosmane dans Zaïre.

— Quelle bonne plaisanterie !

— Ce n'est pas une plaisanterie ; M. Hippolyte Bonnelier, ancien sous-préfet de Compiègne, a débuté ce soir à rodéon.

— Vous confondez. Il y a plusieurs personnes de ce nom. Il y a d'abord le romancier, dont les ouvrages sont très intéressants.

— Non... le romancier, le sous-préfet, Orosmane, c'est le même...

— Et le ministre de l'intérieur laisse débuter sur un théâtre un de nos anciens magistrats? Vous avouerez, cette fois, que c'est d'une haute inconvenance.

— Je ne vois pas ce qu'il y a d'inconvenant làdedans; un sous- préfet qui x)asse sultan, c'est très flatteur pour l'administration. Et d'ailleurs, comment emjpêcher cela?

— Il y a mille moyens. Un auteur ne se décide à débuter que lorsqu'il y est forcé par les circonstances. On n'apprend pas les vers d'Orosmane pour son plaisir ; et lorsque des ministres se sont trompés au point de choisir pour sous-préfet un homme que tourmente une vocation théâtrale, ils se doivent de réparer cette erreur en la cachant à tout prix. Vous voulez faire respecter le

pouvoir, faire honorer vos fonctionnaires publics, et vous laissez traîner sur les planches d'un théâtre un de leurs collègues ; et vous donnez le droit à tous les administrés de vos départements de se figurer, chacun dans sa localité, son sous-préfet jouant un rôle de tragédie plus ou moins étrange. Oui, sans doute, je n'ai pas rhonneur de connaître M. le sous-préfet de Quimperlé; mais j"ai le droit de me le fig'urer à l'instant même en Mahomet ; devoir le sous-préfet de Saint-^Malo en Gengis-Kan, celuideBrives-la -Gaillarde en Achille, et plusieurs préfets en Agamemnons. Vous riez? mais tout cela est fort triste, et vous naurez jamais un pouvoir honorable et honoré dans un pays oii le gouvernement lui-même donne l'exemple de toutes les anarchies, dans un pays où les administrateurs n'ont pas l'instinct des convenances administratives, où les t crivains n'ont pas le besoui de la dignité littéraire, où les diplomates n'ont pas, dans ses plus délicats scrupules, le respect du sentiment national.

— Vous êtes un véritable puritain. Ce n'est pas sain d'habiter longtemps les rochers. Vous revenez avec des idées plus que] bizarres. Cro^'ez-moi, au lieu de nous disputer, allons de l'autre côté du salon causer avec ces charmantes jeunes personnes. Que M'ic de Z... est jolie !

— Oui, elle a des traits d'une grande beauté ; mais pourquoi ces regards en coulisse, cette bouche mignarde et ces petits airs malins qu'elle prend en nous saluant ?

Notre imperturbable antagoniste, sans nous répondre, s'approche dcM^c do Z..., ([uicompose aussitôt scn maintien ; elle baisse les yeux avec affectation, c'est une madone ; elle les relève avec vivacité, c'est une sibylle. On ne lui dira pas ce qu'où dieait un jour à M»ie *** -, Vous avez de très beaux yeux, mais on voit que vous

CORRESPOND A NCl') PARISIENNE. 211

ne les avez jamais travaillés. ]M"<' de Z... a iK'aneoiip travaillé ses yeux. Or, elle a quinze ans tout au plus. — Vous devez être bien heureuse, mademoiselle, lui dit notre ami, d'avoir quitté votre couvent, car on s'ennuie fort au couvent.

— Oli ! non, meussleur, le nôtre n'était pas ennuyeux (avec un soupir fin et confidentiel), et, franchement, nous nous y plaisions beaucoup (avec une émoi ion comprimée), et sans le bonheur que j'éprouve à voir ici tous les jours ma bonne mère, je crois que plus d'une fois je regretterais (avec un soupir) nos compagnes (avec un surcroît de finesse) et, comme vous le dites, mon ennuyeux couvent.

— Mais que faisiez- vous donc de si agréable dans cette sévère retraite ?

— Oh ! ce n'était pas une retraite sévère; nous faisions de belles promenades, de la gymnastique, nous jouions la comédie...

Quelqu'un vient nous interrompre; nous nous éloignons en nous écriant : Jouer la comédie au couvent!

— Eh bien î reprend notre ami, ce ne sont pas des sous-préfets. Allez-vous encore vous fâcher ?

— Ah ! maintenant les regards expressifs, les sourires significatifs de l'aimable ingénue nous sont expliqués. Des petites filles de quatorze ans qui jouent la comédie, qui s'étudient à grimacer leurs x>lus naïfs sentiments!... car pour s'excuser on vous répond: Elles jouent des rôles de petites filles ; mieux vaudrait pour elles jouer dos rôles de vieilles femmes, elles ne les comprendraient pas, du moins, et on ne leur apprendrait pas à exagérer leur gentillesse, à spéculer sur leur propre naïveté.

— Ah ! vous me faites perdre patience avec vos éternelles élégies. Tout vous désole, vous scandalise ; vous

devriez, mon cher, vous en allerpasser Thiver en Bretagne, chez ma vieille tante : elle a quatre-vingt-dix ans, elle radote ; vous vous entendrez à merveille avec elle. Elle a gardé tous les préjugés de son temps. Cet été, à propos des élections, elle s'étonnait des embarras et des craintes du gouvernement. Il y a un moyen bien simple, disait-elle, d'éviter les mauvais choix. C'est le gouvernement lui-même qui distribue les cartes d'entrée, n'est-ce pas ? Eh bien ! qu'il ne donne de cartes qu'aux bons électeurs ; comme cela on sera sûr d'avoir toujours des élections excellentes. Quant à notre froideur avec l'Espagne, à nos différends avec le régent, voulez-vous savoir son avis? Elle rit aux éclats chaque fois qu'il en est question. — Parlez-moi de celai s'écrie-t-elle en relevant ses lunettes en diadème sur sou bonnet ; rien ne me paraît plus plaisant que cette querelle d'étiquette entre usurpateurs ? Voilà où elle en est, et comme elle juge !

— Eh ! mais de son point de vue ce n'est pas déjà si mal juger.

— Je vous le disais bien, que vous étiez tous deux faits pour vous entendre, car elle n'est pas de ce siècle, pas plus que vous.

Hélas ! il est vrai, nous ne nous sentons plus en harmonie avec les idées du moment. Le monde paraît follement étrange quand on le revoit après une longue absence. Il a une tolérance d'exception pour ce qui est réellement mal, et une sévérité de fantaisie pour ce qui est parfaitement innocent, auxquelles on a peine à s'accoutumer. Il pardonne aux hommes d'Etat, aux gens graves, toutes sortes de légèretés dont les conséquences peuvent être fatales; puis, quand un romancier se hasarde à fa ire raser ses cheveux ou à les porter trop longs, quand un jeune merveilleux se montre à l'Opéra paré

CORRESPONDANCI-: l'AlUSIENNR. 213

(l'un gilet plus ou moins aurore; quand une femme à la mode se place à la galerie au lieu de se placer dans une loge, quand elle arrive au bal avec deux bouquets, quand elle met à midi un turban au lieu de le mettre le soir, il s'indigne; ce sont des cris furieux, des déchaînements implacables... Le monde ne s'alarme des légèretés que lorsqu'elles sont sans danger, et pour qu'il pardonne à l'étourderie, il faut qu'elle soit sans excuse.

Eh bien ! toutes ces inconséquences nous enmiient il observer ; ce rôle de vieux grondeur nous fatigue : on se lasse d'être toujours seul à remarquer des défauts dont chacun s'arrange. A toutes nos critiques, nos indignations, on répond : Que voulez-vous ? c'est là le monde î vous ne le changerez pas ! — Sans doute ; mais j'aimerais mieux ne pas le regarder. — Il faut le regarder pour le peindre. — J'aimerais mieux ne pas le peindre... Le fait est que nous ne le comprenons plus. Depuis un an, les aspects ont si complètement changé ; les idées se sont tellement modifiées ; les personnages se sont si étrangement métamorphosés, qu'on ne sait plus ce qu'il faut blûmer, ce qu'il faut louer; ce vague dans les jugements est un véritable supplice pour un esprit absolu. En littérature, en politique, tout nous paraît incertitude et mystère : d'un côté, nous voyons de grands esprits qui se plaisent à créer, selon l'expression d'un poète illustre, une sorte de récitatif sublime, une prose majestueuse, ornée des mots les plus pompeux, des images les plus brillantes, qui font enfin des vers sans rimes ; puis, d'un autre côté, des esprits non moins élevés, non moins délicats, qui s'amusent à versifier une prose modeste et sans cérémonie, qui choisissent les mots les plus ordinaires, les images les plus triviales, qui croisent enfin des rimes sans

vers ; et nous ne savons plus lequel des deux genres 11 faut imiter : la prose épique ou la poésie bourgeoise ? En politique, et cela est plus grave, ce sont nos amis eux-mêmes que nous ne comprenons plus ; cest M. de Lamartine qui veut donner du bon pei^s et de la bonne foi à la gauche ; c'est M. de Girardin qui veut donner des idées et du courage au centre. Tse pas comprendre ceux qu'on admire et qu'on aime, est-il rien de plus triste au monde ! Oui... Il y a une chose plus triste que celle-là ; il y a une chose plus déèolante que cette étrange stupéfaction oii nous jettent les inconséquences du jour, c'est le peu de temps qu'elle doit vivre. Dans un mois, avant un mois peut-être, nous serons accoutumé à toutes ces bizarreries qui nous alarment tant aujourd'hui ; ces dissonnances ne blesseront plus nos oreilles, ces contrastes ne choqueront plus nos yeux, ce langage, quinousoâense, sera devenu le nôtre, nous aurons adopté ces généreuses utopies, ces fausses idées, ces ridicules, ces manies; et, lorsqu'un nouveau débarqué comme nous s'étonnera de toutes ces folles choses, comme nous nous en étonnons aujourd'hui, nous lui dirons à notre tour : « Que voulez-vous, c'est là le monde!... )> Alors, nous en serons arrivé à la première période de ce beau désespoir qu'on nomme philosophie ; riNDULGENCE !

Nous étions jeudi dernier à l'Académie française, où se trouvaient réunies dans une abondance merveilleuse les illustrations européennes. C'était une véritable solennité. Ambassadeurs, ministres, duchesses françaises,

princesses russes, grandes dames de tous les pays, se pressaient sur les banquettes impartialement incommodes pour tous les rangs et à tous les rangs. Ce public d'élite était imposant. 11 y avait là des femmes d'un haut mérite dont le salon influent a vu éclore plus d'un ministère, de ces femmes politiques comme nous permettons aux femmes d'être politiques, c'est-à-dire par affection ; il y avait là des jeunes femmes d'une ravissante beauté. Il y avait là tous les bas bleus de notre temps; il y avait là aussi toutes les bottes bleues. Définition : On appelle ainsi les écrivains qui ne savent pas écrire, les hommes de lettres non lettrés , les grands hommes de petites coteries, les célébrités inconnues. Enfin, il y avait là tout ce qui fait le charme de la société, des élégances, des supériorités et des ridicules.

A chacune de ces cérémonies, le même divertissant manège nous a frappé. A peine les premiers mots du premier discours ont-ils retenti, que vous savez tout de suite à quoi vous en tenir sur les sentiments de toutes les femmes de l'assemblée, les sentiments académiques ! entendons-nous. Celles qui sont venues pour le récipiendaire, leur parent ou leur ami, attentives, le regard fixé sur lui, Técoutent avec le plus vif intérêt ; celles qui sont venues pour l'académicien chargé de lui répondre affectent au contraire, pendant le commencement du discours, une indifférence étudiée. Elles regardent de tous côtés dans la salle ; elles adressent de gracieux salut çà et là, elles jouent avec leur flacon, elles ôtent et remettent leurs gants, toutes démarches qui veulent dire: Ce n'est pas mon académicien. Mais aussitôt le premier di.?cours terminé, les voilà qui s'émeuvent; elles redressent la tête, elles s\ivancent, elles lèvent les yeux au ciel, elles prennent une attitude inquiète et des airs importants qui veulent dire:

Voilà mon académicien I! pendant que de leur côté les autres femmes se croisent les bras, reprennent une attitude d'indifférence et des airs modestement satisfaits qui h leur tour veulent dire : Ce n'est plus mon académicien. Ce qui n'empêche ni les unes ni les autres d'admirer ce qui est admirable en l'académicien dautrui.

Vous avez lu les discours prononcés dans cette séance; nous ne vous apprendrons pas à les apprécier. Nous vous dirons seulement ce qui nous a le plus charmé dans le discours de M. le baron Pasquier; c'est l'empressement avee lequel M. le président de la Chambre des Pairs a saisi l'occasion de rendre hommage au dévoûment de son prédécesseur pour la royauté déchue. Le juge politique semblait heureux de se dédommager de la sévérité de son devoir par la douceur de cet hommage ; il semblait fier de déclarer à la face du pays qu'autant il faut se montrer implacable pour l'esprit de parti lorsqu'il s'égare jusqu'au crime, jusqu'au mépris des lois et de l'humanité, autant il faut se montrer pour lui généreux et sympathique lorsqu'il ne se trahit que par ses plus nobles preuves : l'abnégation et la fidélité.

M. le baron Pasquier a lu son discours avec un goût parfait, appuyant sur les passag'es importants de son sujet, et ne faisant valoir qu'à demi les passages à effets personnels, à effets d'auteur. Point de déclamation, point d'emphase, aucun de ces moyens oratoires dont on abuse aujourd'hui. Ces moyens plaisent sans doute au vulgaire, qu'ils avertissent des beaux endroits; mais aux personnes intelligentes, qui n'ont pas besoin d'être averties, ils paraissent fatigants et offensants. Lire ce qu'on a écrit soi-même, ou lire l'ouvrage d'un autre, sont deux choses très différentes. Nous n'aimons pas ces auteurs dont le débit officieux vous dit à tous moments ;

Ecoutez ça, admirez ça, je suis particulièrement content de cette plirase, et qui déclament complaisamment leur prose, comme un professeur, dans un cours de littérature, déclame les citations qu'il fait apprécier, ou comme cet amateur qui, j'ouant le rôle d"Hippolyte, faisait valoir chacune des beautés du style, et, récitant ce fameux vers : Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon cœur, semblait ajouter : tous monosyllabes.

Dans son remarquable discours, M. Mignet n'a pas assez rappelé, selon nous, le principal titre de M. le baron Pasquier au choix de l'Académie. Ce n'est pas parce qu'il est chancelier de France qu'il a été élu, ni parce que l'Académie française trouve qu'il est bon pour elle de se munir de chancelier. Elle s'en est privée plus d'une fois, et nous pensons qu'elle a eu raison de s'en priver : on peut être un homme du plus grand mérite dans la magistrature, et n'être pas du tout littéraire. Si M. le baron Pasquier a été élu, c'est parce qu'il est un des hommes les plus spirituels de notre temps ; parce que son esprit est un type, sa conversation un modèle, l'idéal du bon goût ; et, quelle que soit la forme que l'esprit prenne pour se manifester, prose, vers, livres, drames, discours, conversation , l'esprit, cultivé à si haut degré et célèbre à si juste droit, sera toujours éminemment littéraire. C'est quelque chose que de représenter à l'Académie française l'esprit français, dans ce qu'il a de plus exquis, de plus étincelant ; c'est quelque chose que d'être reconnu un des plus spirituels chez im peuple qui se proclame le plus spirituel de l'univers.

La nouvelle de ce jour-là, c'était le retour de M. de Rémusat. Vous savez pourquoi il arrive, disait-on ; c'est pour renverser le ministère. Ce mot peint bien l'état de notre gouvernement. Singulier pays oii les mécontents font tranquillement leurs paquets et montent eu

voiture pour s'en venir à Paris renverser les ministères.

A la sortie, nous avons rencontré M. Ancelot; nous devons lui rendre justice, il avait l'air très digne et très académicien ; il donnait le bras à sa fille, qui nous a paru charmante.

Enfin, à cette séance, nous avons retrouvé un cousin de la dame aux sept petites chaises ; vous souvieht-il de cette aimable femme qui disait un âne en plaine pour une âme en peine, et sept petites chaises pour steeple Chase. Il nous a conté un mot d'elle qui vaut tout ce qu'elle a dit. Elle recommandait un jeune homme à un père de famille qui cherchait un précepteur pour ses fils : — Vous pouvez lui confier vos enfants, disaitelle. C'est un brave jeune homme, d'une conduite exemplaire, irréprochable ; et la preuve, c'est que l'année dernière, à l'Académie, il a remporté le prix Mont rond.

— Ah I mon Dieu, s'écria-t-on de tous côtés, qu'estce que le prix Montrond?

— Et mais, c'est le prix de vertu ! Comment, vous ne connaissez pas ce fameux prix que M. de Montrond a fondé, et que l'Académie donne tous les ans ?

— Je ne savais pas, dit le jeune prince de B***, que M. de Montrond eût fondé un prix ; mais ce que je sais, c'est que je voudrais bien le mériter.

— Taisez-vous donc, s'écria Mme G***, si votre mère vous entendait I

La dame aux sept 2)etîtes chaises vient passer l'hiver ici ; cette nouvelle n'est pas de peu d'importance.

Allons, prenons courage, voilà que nous retrouvons cette agilité de niaiserie que nous regrettions tout à l'heure. Encore une huitaine de jours, et nous serons redevenu tout à fait Parisien . ,

COHRKSPONDANCE PARISIENNE. 219

XXAII.

31 décembre 1842.

Prise de Noukaïva. — Plaisanterie imprévoyante. — L'Angleterre ne peut pas être généreuse. — ISIot de M. de Montrond. — Plu'dre, petite-fille du soleil. — Étrcnnes . — Ce qu'on peut souhaiter à tout le monde.

Eh bien! non... non... nous ne pouvons pas encore nous y accoutumer... cette vie factice nous répugne; il faut plus fie quinze jours pour se re^/n-g Parisien. Nous avons beau nous raisonner et nous dire : cela doit

être ainsi toutes ces ttieriteries nous révoltent, ces

grimaces nous semblent hideuses, ces inconséquences nous paraissent à la fois absurdes et insolentes ; mais rassurez-vous, nous ne serons aujourd'hui ni philosophe, ni observateur, ni critique ; nous ajournerons notre colère pour lui laisser le temps de se modérer. D'ailleurs, nous sommes trop généreux pour abuser de nos avantages. Cela est bien facile en vérité de juger le monde lorsqu'on est si parfaitement indépendant de ,^ii. Le grand mérite d'être implacable quand on ne redoute aucune grave blessure. La b?lle gloire de poursuivre toutes les folies lorsqu'on est soi-même si désespérément raisonnable !

Quoi! venir combattre les passions, les ambitions, les vanités, les misères du jour, et n'avoir soi-même aucun secret dans son cœur, aucune vanité dans ses rêves, aucune ambition dans son avenir ! Se reconnaître indiffi^-ent à toute chose, et venir condamner ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui désirent! Etre armé et frapper sans pitié ceux qui sont désarmés ! Oh ! cela n'est pas noble, cela nest pas digne de nous ! N'apporter que ses ridicules, c'est un bel enjeu, sans doute, mais qui ne suffit pas lorsqu'on voit si clairement

dans le jeu des autres, lorsqu'on a si peu à perdre et qu'on tient si peu à gagner. Oh ! pour juger équitablenient le monde, il ne faut pas lui être devenu par trop étranger ; pour lui reprocher sans amertume ses erreurs, il faut les comprendre, et on ne les comprend réellement bien qu'en les partageant. Mettons-y donc de la délicatesse, laissons aux idées graves, que nous avons nourries dans la solitude, le temps de s'évaporer ; laissons aux vanités contagieuses le temps de nous atteindre aussi; attendons pour peindre le monde qu'il nous paraisse moins laid, c'est-à-dire que nous commencions à lui ressembler.

Bref, nous ne vous dirons pas cette fois l'impression que Paris nous fait, nous vous dirons ce qui fait impression à Paris.

Pendant huit jours on n'a parlé que de l'affaire Marcellange. Ce qui semble effrayant dans ce procès, et ce qui rendra épouvantables tous les procès à venir, c'est la façon dont les témoins à charge et à décharge ont été traités pendant ces débats. Les deux avocats ont fait preuve d'une intelligence admirable, d'un vé« ritable talent, nous nous hâtons de le reconnaître; mais rien n'est plus dangereux que leur système de défense ; grâce à cette facultative appréciation de la moralité des témoignages, le témoin se trouve passer à l'instant même à l'état d'accusé, comme le témoin des anciens duels passait à l'état de combattant. Ses affaires, ses habitudes, ses défauts, les malheurs de sa vie , les secrets de son ménage , sont dévoilés sans pitié dans l'intérêt de la cause ; et puis on lui adresse mille injures. Quels sont donc vos témoins ! s'écrie le premier avocat, avec un mépris amer, une folle qui à telle époque a fait telle extravagance, un misérable joueur qui vendrait son âme pour dix écus, un espion

irnpo.^teur qui se rappello ce qu'il invente .' — Et les vôtres donc ! ils sont honorables ! répond le second avocat, avec non moins d'ironie, ce sont des faussaires, de faux témoins, de faux dévots !

Le premier avocat reprend avec une finesse malicieuse : Votre ingénue, M"«- une telle, allait bien souvent visiter l'accusé !

Le second avocat réplique avec une intention non moins perfide : Votre vénérable pasteur dînait tous les jours à la table de la partie civile !

Ce qui veut dire : Cette pauvre fille est une aventurière ; ce brave curé est un pique-assiette capable de mentir pour un dîner, etc., etc.; et c'est ainsi tout le temps : des outrag-es, des insinuations abominables à tous ceux qui ont déposé pour ou contre dans cette affixire. Ah! messieurs les avocats, vous êtes de brillants orateurs; vous trouverez toujours des accusés, car votre éloquence est sublime. Mais, prenez-y garde ! vos accusés ne trouveront peut-être pas toujours des témoins.

On s'est aussi fort occupé à Paris de la prise de possession des îles Marquises. Mais voyez un peu jusqu'où va la maladresse de nos hommes d'État ! ils ont trouvé moyen de faire d'un événement heureux, d'une mesure habile, une mauvaise plaisanterie : de jeter du ridii'ule sur une entreprise qui a demandé de l'intelli gence et du courage. Ce roi Yoîélé, qui franchement a fait preuve d'une grande faiblesse d'esprit, nous a rappelé cet aimable Toa-Ka-Magarow que l'infortuné Claude Belïssan rencontra pour son malheur dans l'île Hatouhougou, précisément l'une des îles Marquises; ce puissant roi, qui avait la figure tatouée de rouge et de bleu, et qui portait par dessus son uniforme de sauvage un vieil uniforme galonné. « Je ne parle pas, aujoute l'au-

teur, d'une croix de Saint-Louis, dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet ornement étant de mauvais goût. )) Vraiment il y a beaucoup de rapport entre les idées de Yotété et celles de Toa-Ka-Magarow. Le véritable roi des îles Marquises ressemble, à s'y méprendre, au roi imaginaire que rencontra Claude Belissan. N'est-il pas étrange que ce récit sérieux d'un contreamiral rappelle si complètement une des plus folles rêveries de M. Eugène Sue ? Eh bien! dans le temps on a trouvé cette plaisanterie exagérée! Toa-Ka-Magarov n'était pas vraisemblable, disait-on. A cette époque on ne soupçonnait pas encore Yotété ; mais nous devons rendre justice à M. Siie, il n'aurait jamais raconté cette histoire-là sérieusement. 11 faut être gouvernement pour oser lancer de pareilles folies ; que nos hommes d'État sont de tristes plaisants! Ils n'ont pas même la supériorité du tact quand ils traitent avec des barbares! Appliquer la publicité à Tétat sauvage! Quelle imprudence ! Ah ! les étourdis ! Encore s'ils étaient jeunes !

Le malheureux sort des habitants de Barcelone et la noble conduite de notre consul excitent une grande sympathie dans le monde parisien. Nous partageons ces sentiments de pitié et d'admiration ; mais nous ne comprenons pas cette grande fureur déployée contre l'Angleterre. « Bouleverser le monde pour des intérêts d'opium et de coton! s'écrient les philanthropes de journaux; quel égoïsme! quelle indignité! Anathème sur rAng'eterre ! » Eh ! messieurs, soyez donc de bonne foi. Cet opium et ce coton, mais c'est son sang, c'est sa fortune, c'est son honneur, c'est sa vie. L'humanité! ditesvous. Est-ce que les puissances factices peuvent pratiquer la charité ! Est-ce qu'il leur est possible de s'oublier un jour sans périr? L'Angleterre en politique ne peut pas

CORRESPONDA^X'E PARISIENNE. 223

faire du sentiment. Elle n'a pas le droit d'être libérale; on n(! peut sans folie l'aceuser de cruauté ou de perfidie, puisqu'elle ne peut jamais ni sacrifier ni promettre. L'Angleterre n'est pas une chose, c'est une idée ; ce n'est pas un pays, c'est une combinaison, une combinaison admirable, mais qu'un chiffre déplacé i)eut détruire. Elle ne s'appuie pas sur un sol, mais elle vit sur un crédit; elle est dans la situation d'un banquier (|ui, malgré toute la bonté de son ame, ne pourrait se montrer ni complaisant ni généreux sans risquer sa f )rtune et son honneur. Que penseriez-vous d'un ban- ([uier qui, pour faire l'aimable, renoncerait à prendre sa commission, et dirait à ses clients : « Trop heureux d'escompter vos billets pour rien? » Vous diriez qu'il est fou et vous auriez raison. Car les banquiers sont comme les coquettes : du jour où ils deviennent sensil)les, ils sont perdus. Eh bien ! l'Angleterre est comme les l)anquiers et les coquettes : le jour où elle serait sensible, elle serait perdue.

Il faut donc lui pardonner sa cruauté obligatoire, et ne pas demander à ses hommes d'État une abnég-ation qui serait un crime de haute trahison. Eh ! mon Dieu, croyez-vous qu'ils n'aimeraient pas aussi à être généreux ! La générosité est chose si douce, c'est une parure toujours, une vengeance quelquefois. Non, il ne faut pas reprocher à l'Angleterre ses rigueurs, il faut la plaindre d'être contrainte pour vivre à les exercer. Et puis il faut remercier la Providence qui nous a fait une patrie si naturellement belle et puissante, qu'elle peut être impunément confiante et généreuse. Elle, ce n'est pas une coquette ni un banquier, c'est une noble châtelaine qui possède de grands domaines et de nombreux vassaux ; des forêts immenses, des fleuves superbes, des champs fertiles, des coteaux merveilleux ; elle est

riche, et sa fortune est bien à elle ; elle n'aurait pas besoin de l'Océan pour vivre, et cependant elle a deux océans; elle ne fait qu'une seule et même nation, et cependant elle a deux peuples, elle a deux climats, elle a deux natures ; elle a des chênes et des bruyères au nord ; elle a des orangers et des aloès au midi ; elle a de sages penseurs aux cheveux blonds, elle a de bouillants orateurs aux yeux noirs ; elle est si riche qu'elle se laisse voler par ses intendants deux années de ses revenus et qu'il n'y paraît rien ; elle est si riche qu'elle peut sans s'appauvrir se passer des fantaisies d'héroïsme et se donner le luxe des belles actions ; elle est si profondément puissante qu'elle peut être capricieuse et oisive, et perdre un ou deux siècles de son temps à rêvasser sur des idées. Mais il ne faut pas que cette noble dame soit trop fière de son noble sort, et qu'elle devienne injuste envers les autres nations qui sont forcées de travailler pour vivre et de faire parfois de fort vilains métiers ; il ne faut pas qu'elle parle trop de sa grandeur d "âme et de sa sensibilit-^, car sa magnanimité n'est que de la force, sa facile générosité n'est que du bonheur.

A propos d'Angleterre et de haine anglaise, on nous contait un mot charmant de M. de Montrond. C'était à l'époque de la guerre entre la France et l'Angleterre. Il se trouvait seul de sa nation à un grand dîner chez un diplomate allemand, où se trouvait aussi un officier anglais. « Oh!... moi ! disait celui-ci, je déteste la France et toute les Français sanseœceptione. » Et disant cela, il attachait sur ^I. de ]Montrond un regard lourdement significatif. « Eh bien ! moi. je suis tout le contraire, reprit M. de Montrond; j'aime beaucoup lAngleterre et les Anglais , mais je fais des exceptions. »

— Sans doute l'officier s'est fâché? — Non, il n'a

compris que le surlendemain, et M. de Montrond était déjà parti.

On parle beaucoup de P/téd/v, que ^[H'^Eachel jouera le mois prochain ; et ce sont de grandes discussions sur la manière dont elle doit prendre le rôle. Il faut, disent les littérateurs classiques, que ce soit bien la Phèdre de Racine, celle que ^I. de Chateaubriand appelle 1 épouse chrétienne ; car sa douleur sublime, sa honte, ses remords sont tout chrétiens. Là-dessus nous nous révoltons, et nous crions à notre tour : Ils sont païens. On nous répond : La Phèdre antique n'était pas si repentante ; Eurii)i(le lui prête des sentiments moins délicats. La Phèdre du siècle de Louis XIV représente les idées de son temps ; ses scrupules lui viennent de son père Racine. — Oh! blasphème! ses scrupules lui viennent de son grand-père ApÇ)llon, le dieu jaloux, le dieu vengeur, le plus implacable des dieux ! Ils lui viennent de ses grandes-tantes, MUes les muses, vieilles filles collet-monté s'il en fut jamais , sottes bas-l)leus d'une pruderie insupportable, qui ne pouvaient pardonner à leur petite-nièce de s'être amourachée d'un mauvais chasseur dont l'éducation avait été si peu littéraire. Voilà pourquoi Phèdre devait avoir plus de remords que les simples femmes de son temps. La Phèdre de Racine est un mythe que vous n'avez pas encore compris : c'est la pythonisse amoureuse, c'est l'âme hitelligente et divine, luttant contre l'instinct brutal ; c'est le feu sacré d'Apollon luttant contre le feu profane de Vénus. Or, pour bien saisir ce rôle, selon nous, il faut être poétique, éminemment poétique, et ne point chercher dans ces vers lyriques des effets de prose et des inflexions .de comédie; il faut que l'on se rappelle à chaque mot, à chaque soupir, à chaque regard, que Phèdre est la petite-fille d'Apollon.

En attendant Phèdre, on répète à force, au Théâtre - Français, le drame de M. Victor Hiig-o, les Burgraves; on annonce la première représentation pour le 15 janvier. — Déjà ! — De si beaux vers s'apprennent si facilement ! Les personnages de ce drame sont, dit -on, gigantesques, les beautés de l'ouvrage sont homériques ; tels sont les mots qu'on emploie pour parler de cette nouveauté, et ces mots ne surprennent personne! Voilà qui est flatteur !

Le monde élégant est encore très calme : point de bal, point de concert. Quelques raouts bien solennels à l'ambassade d'Autriche, à l'ambassade d'Angleterre; mais nulle fête joyeuse n'ose encore effacer de tristes souvenirs.

L'album à la mode est celui de Labarre. Que ses romances sont dramatiques ! que ses chansonnettes sont s])irituelles ! En les écoutant dans un salon, on n"a qu'un regret, c'est de ne pas les entendre sur un théâtre. Pourquoi donc Labarre ne fait-il pas un opéra !

Les étrennes à la mode sont les bijoux sculptés. M. Froment-Meurice a refait un art de l'orfèvrerie : ses épingles sont des statuettes charmantes que Pradier ne désavouerait pas ; ses bracelets empruntent aux gracieuses fantaisies de la Renaissance des formes inattendues et d'un caprice exquis. — Ilréduit des bas-reliefs de Jean Goujon aux proportions d'une agrafe. La naïade d'argent ou d'or, au lieu de s'accouder sur une urne, s'appuie sur un rubis, sur un diamant. — M. Froment- Mearice, dont Victor Hugo a célébré le talent dans de délicieuses stances, et qu'il appelle le Michel-Ange du bijou, fait complètement oublier la richesse de la nuitièrepar la beauté du travail. Ses parures sont si artistement jolies qu'on ose les accepter comme si elles n'étaient pas précieuses.

Lo monde politique est assez inquiet; les ministres ne rêvent que coalition : M. de G... est allé voir M. de L... : coalition. — M. de Salvandy a bu à la santé de M. Odilon Barrot : coalition. Mme de R... s'est reconciliée avec M">('... : coalition. Ces messieurs croient à cette parole du prophète : Qui a triomphé par le glaive périra par le glaive ! Un député, coryphée de la coalition, disait lautre soir en parlant de M. de Lamartine : Lui! faire partie d'une coalition I jamais! ce serait démentir son noble caractère ! — Le mot est naïf de votre part, monsieur? mais que veut-il dire?... Que vous avez démenti votre noble caractère ; ou bien que vous n'aviez pas de noble caractère à démentir ; choisissez. Le monde enfantin est désolé. Deux jours et demi de congé au commencement de Tannée ! N'avoir que deux jours pour jouir de tant de fêtes et pas un seul pour se reposer, c'est bien triste. Renvoyer sans pitié au collège de pauvres enfants nourris pendant deux jours de bonbons et de coups de fusil! C'est bien cruel. Car vous saurez que tous les écoliers iront voir dimanche ïieauliarnais, qu'ils ont demandé à grands cris. Ils ne dormiront pas après avoir vu et surtout après avoir entendu cet héroïque mélodrame ; et le lendemain, encore tout étourdis du bruit des batailles, tout enivrés de l'odeur de la poudre, il leur faudra reprendre leurs travaux. Comme ils dormiront sur leur cahier ! Ah ! si nous avions du crédit, nous ne demanderions ni faveurs, ni places, ni pensions ,• nous demanderions que l'on donnât tous les ans aux écoliers quatre beaux jours de vacances pour bien commencer leur année. Nous dirions à M. le ministre de l'instruction publique ce que lui disait sa charmante petite fille quand il lui contait l'histoire de deux enfants {(u'nn tigre allait dévorer : (( Oh ! papa, fais vite une fée pour les sauver. »

Nous lui dirions : Monsieur le ministre, faites vite une ordonnance-fée pour les sauver du plus effrayant des dangers, du plus fatal des présages : commencer l'année par un regret I

Maintenant, il nous reste à former des vœux pour cette nouvelle année. Mais lesquels ? Excepté la santé de ses parents et de ses amis, que peut-on raisonnablement désirer sans un doute et sans une crainte? Que de succès obtenus qui ont été funestes I Que de revers redoutés dont on s'est trouvé glorieux ! Si le bien peut nuire, si le mal doit profiter, que demander au ciel? Quel imprudent oserait, par un souhait téméraire, se rendre responsable de sa destinée ? Nos rêves à tous sont tellement insensés, que ce serait peut-être former un vœu de bonheur universel que de souhaiter à chacun de nous ce qu'il redoute ; mais nous n'aurons pas cette force-là; nous nous bornerons à demander pour vous et pour nous ce qui convient à tous les âges, i\ tous les rangs, à tous les cœurs : des illusions et du courage.

26 février 1844.

Le carnaval. — La Madeleine redevenue mondaine. — L'ambassadeur sortant des galères. — Grave erreur, un savant pris pour un ministre. — L'homme le plus spirituel de l'Univers déguisé en serin. — L'amour qui a L"ne rage de dents. — La leçon de polka.

11 faut pourtant bien vous raconter un jour le carnaval de Tannée 1844.

lia commencé d'une manière calme et digne, par des concerts. Les concerts sont les préludes naturels des plaisirs. Disons tout de suite que la plus belle de ces fêtes harmonieuses est celle qui a eu lieu chez M'^e la duchesse de Gall... Il y avait là tout ce qui compose un concert irréprochable : un auditoire intelligemment et scrupuleusement choisi, d'excellents chanteurs et d'excellents causeurs pour ceux qui n'aiment i)as la musique, et puis enfin cette particularité importante sans laquelle il n'est point de fête parfaite ; ce prétexte charmant qui sert à faire valoir toute chose, les riches parures, les tournures gracieuses, les démarches impériales, les robes à queue, les doubles tuniques, les triples volants ; ce moyen ingénieux de désencombrement subit ; ce thème inépuisable qui sert à commencer toutes les conversations ; ce but général où se rejoignent toutes les coquetteries particulières ; cet intérêt de la soirée qui donne à la fête l'attrait et le mouvement, cette recherched'élégance que nous nommerons lepé/e?'i/iG^e. 11 n'est point de fête complète sans pèlerinage.

Or, nous entendons par ce mot un voyage de curiosité, fait à travers les vastes salons et les galeries en fleurs pour aller admirer un objet d'art merveilleux, relégué avec mystère ou plutôt conservé avec respect dans les appartements retirés de l'hôtel splendide ; sanctuaire inconnu où pour la première fois il est permis de pénétrer. Ce jour-là l'objet merveilleux qu'on allait admirer par caravane était la Madeleine de Canova. La belle pénitente, éclairée encore avec coquetterie, pleurait en silence dans l'oratoire sombre qui lui était consacré ; et toutes ces femmes parées de velours et de satin, de perles et de diamants, venaient rendre hommage à ce poétique modèle de douleur et d'humilité. Et l'on n'entendait que ces mots : — Avez-vous vu la Madeleine

de Caiiova?— Je viens de voir la Madeleine de Canova.

— Venez donc voir la Madeleine de Canova. — Quoi ? vous n'avez pas vu la Madeleine de Canova ? Un de nos amis s'est beaucoup moqué de nous à propos d'elle.

— Eh bien ! nous disait-il, vous venez de l'admirer, qu'en dites-vous? — Mais, franchement, je ne l'avais pas vue depuis douze ans, et je l'ai trouvée bien changée. Cette réponse lui a paru fort ridicule.

N'est-ce pas que c'est nne fête bien complète que celle-là où chez une femme séduisante et sp rituelle, entourée des illustrations de tons les pays, on écoute la musique de Rossini en regardant le chef-d'œuvre de Canova?

Après les concerts sont venues les fêtes de charité. Le majestueux hôtel Lambert, nouvellement acheté par a princesse Czar ka, avait offert ses salons superbes au bal des Polonais; là les sujets de pèlerinage ne manquent pas; les caravanes étaient nombreuses; cette fête était admirable ; elle a fort bien réussi. Un mot de critique : iln'y avait peut-être pas assez de Français. Eh I dira-t-on, le gouvernement fait beaucoup pour les étrangers réfugiés, témoin ce paysan bourguignon qui sollicitait, il y a quelques mois, de son sous-préfet, une place de réfugié espagnol. Le gouvernement fait beaucoup, sans doute, mais les largesses du gouvernement sont payées par les pauvres gens, tandis que les plaisirs de charité sont des impôts supportés par les riches ; et si les riches donnaient davantage, les pauvres ne seraient peut-être pas obligés de donner du tout. Nous hasardons cette réflexion.

Ensuite sont venus les bals mondahis périodiques. Celui du prince Tuf.... est chaque année impatiemment attendu. Cette fête exceptionnelle où s'épanouissent les

fleurs de tous les climats, les beautés de toutes les nations, est toujours fort brillante, et de plus fort amusante. Il est une demi-douzaine d'adorables mauvais sujets qu'on ne retrouve que là. Ils vivent depuis ï)1usieurs années loin du monde, dans une retraite sinmi modeste, du moins myst^Tieuse, et il ne faut rien moins que l'admirable collection de jolies femmes réunies chez le prince Tuf.... pour attirer hors de leur tanière fleurie, de leur antre confortable, ces ex-lions redevenus ours à force de civilisation . Bizarre phénomène ! les g-ens qui détestent le monde sont précisément ceux qui le rendent amusant ; c'est peut-être parce qu'ils sont indépendants de lui, et que les esprits indépendants sont les seuls qui sachent être toujours aimables.

Le bal de M^e la comtesse de Larib.... est encore une solennité périodique pour laquelle on fait faire des robes neuves, on médite des eff'ets de parure. Cette année on n'y voyait que diamants ; les hommes eux-mêmes en portaient, sous prétexte d'ordre quelconque. Il nous souvient d'avoir entendu ce jour-là un dialogue étrange. Nous causions avec le prince de Cra...; vint à passer M. l'ambassadeur d'Espagne. Après quelques mots de politesse :

— Monsieur l'ambassadeur, dit le prince, combien de temps êtes-vous resté aux galères?

— Six ans, mon prince, répondit l'ambassadeur. Alors, nous, de nous récrier : Où était-ce donc?

— Aux presidios de Ceuta ; j'y suis resté depuis l'âge de vingt-cinq ans jusqu'à trente et un ans.

— Les plus belles années de la vie!... Et qui vous y avait fait enfermer?

— Le roi Ferdinand VII.

— Et qui vous en a fait sortir?

— Le même roi.

— Et pourquoi vous y avait-il fait enfermer?

— Je ne l'ai jamais su.

— Et pourquoi vous en a-t-il fait sortir ?

— Je l'ignore encore.

— Mais comment avez -vous pu supporter cette affreuse captivité ?

— J'étais poète.

— Comme vous parlez de tout cela doucement.

— Je suis philosophe.

La grande fête donnée aux Tuileries était un superbe combat à Téventail et à 1 epée ; les amazones se sont conduites bravement. La cohue était épouvantable, mais le coup d'œil était magnifique. Ce n'est pas la faute du roi si sa cour est trop nombreuse ; c'est la faute de notre temps; cela tient au progrès de l'égalité. On n'était admis qu'en habit /ifl&i7/e ou en uniforme. Ce jour -là aussi a eu lieu un dialogue bizarre que l'on nous a rapporté. — Un étranger de distinctio/i, s'adressant à son voisin, lui dit : Pardon, monsieur, veuillez me permettre de vous adresser une simple question : Les hommes qui ont été ministres une fois ont-ils le droit de porter toujours leur habit de ministre?

— Non, monsieur. Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?

— C'est que, depuis une heure que je suis au bal, j'ai vu passer plus de soixante ministres.

— C'est beaucoup ; nous n'en n'avons pas tant. Nous en avons ordinairement huit, quelquefois seize dans les moments de crise, les sortants et les rentrants, mais jamais plus. Quels personnages prenez-vous donc ici pour des ministre?

— Mais, par exemple, le personnage qui vient à vous ?

— Ça ! un ministre ? Eh ! c'est Buchon.

— Quoi! le célèbre Buchon, le savant?

— Oui, l'historien, le voyag-eur ; enfin, Buchon.

— Voyez, il a un habit de ministre...

— Dites un habit de fantaisie. Le fait est que ces habits-là, justement parce qu'ils sont de fantaisie, sont beaucoup plus riches et beaucoup plus brodés que ceux de nos ministres et de vos ambassadeurs.

— Je vous remercie, monsieur. Dorénavant, je tacherai de ne plus confondre les ministres avec les fantaisies.

Peu à peu, le carnaval s'est animé, et l'heure des bals costumés est venue. Cette année, on a signalé une innovation : les dîners déguisés, les soupers déguisés, sans calembours, ce sont les convives qui étaient déguisés, et non les mets. Plusieurs de ces repas ont été fort joyeux.

Dans le monde artiste, le carnaval a été ce qu'il y est toujours, gaîment spirituel. On raconte un bal très joli donné par Ciceri. Lui était en invalide, coifle du petit chapeau historique. Il y avait là de charmants costumes portés par de charmantes femmes. M'ie Plessis a eu les honneurs de la soirée : elle était admirablement belle, déguisée en écaillère. Oh ! mais une écaillère de Greuse, parlant le doux langage de Marivaux. Les invités venus sans déguisement n'ont pu être admis dans le bal quen simprovisant malades à la porte; on leur présentait un bonnet de coton et une robe de chambre ; il fallait choisir entre une retraite forcée ou une indisposition subite ; et comme on voulait s'amuser, tout le monde voulait être malade: c'était une épidémie. Cette grande sévérité dans les admissions nous rappelle une plaisanterie du "même genre qui a eu beaucoup de succès il y a quelques années. Un des célèbres peintres de Psyché, venu au bal sans costume, avait été mis impi-

toyablement à la porte. D'abord, il se désole; puis, une inspiration soudaine vient à son secours : il se précipite chez un épicier, achète une feuille de papier, se fait un immense bonnet d'âne, suj* lequel il écrit ces mots : Puni pour ne pas s'avoir déguisé. Vous pensez bien que cette fois on le laissa entrer dans le bal et qu'il fut reçu à merveille.

Chez Mme la comtes-eM;.., cinq personnes seulement avaient obtenu la permission de venir sans être costumées; c'étaient des ambassadeurs, des hommes politiques. Il y avait donc beaucoup de dominos fort malins qui vous disaient de gracieuses folies : pour les hommes, les dominos bleu de ciel; pour les femmes, les dominos roses, et quelques domines noirs mystérieux. Mme M... avait un costume grec magnifique cousu de pierreries; M^e la marquise de la Gr..., un costume persan d'une sévère exactitude qu'elle portait avec sa grâce tout orientale. Mme ]a comtesse Somai...loff avait un habit de chasse du temps de Louis XIV ; son large chapeau de feutre avait bien de la peine à dépasser en ampleur les énormes touffes de ses beaux cheveux. Deux jeunes Anglaises représentaient Tune le Jour, Vautre la Nuit ; l'Aurore brillante S3 trahissait sous de longs voiles blancs que ses rayons brodaient de paillettes d'or; la Nuit, silencieuse et triste, cherchait en vain à éteindre sous ses crêpes noirs ses mille étoiles d'argent.

Mme ïhi..., qui était souffrante ce jour-là, n'avait mis qu'un domino blanc, mais d'une si merveilleuse élégance, que les plus grandes prétentions s'effaçaient devant cette savanta simplicité.

Vers minuit, un bruit de fanfares s'est fait entendre. Le quadrille des chasseurs (siècle de Louis XIII) a fait son entrée dans le bal ; ce quadrille a été fort admiré ;

rV'f ait justice. On a fort appr*''cié aussi la parure d'un jeune homme déguisé en Amour. Description de cette l)arnre : pour vêtement, une tunique d'azur; jxjurcoif- Aire, une perruque poudrée et une couronne de roses ; pour écharpe, une g-uirlande de roses ; pour moustaches, deux roses-pompon ; pour tourments, une névralgie. — \'ous mettez les tourments au nombre des parures ? — .l'en ai le droit; il est dit : l'Amour se pare de ses toin^weuts ; il les fait terriblement valoir, convenez-en. Donc, cet amour malheureux a passé tout le temps du bal à faire des grimaces pitoyables et à conter son martyre aux échos d'alentour. Kn voyant ses tortures, nous nous .sommes rappelé les vers charmants que nous avions lus la veille dans le nouveau recueil de poésie l)ublié par M. de Latouche, ses adieux; nous vous engageons à les lire bien vite. Voici comment le rêveur dAulnay définit l'amour :

Ce besoin de souffrir que l'on appelle aimer.

C'est bien mal de se rappeler un vers si poétique à l'aspect dun si plaisant Amour. Mais le carnaval ne respecte rien. Autre déguisement d'une invention plus nouvelle, d'un goût plus fin. Habit complet en taffetas serin, souliers de taffetas serin, chapeau de Janot de même en taffetas serin, orné, sur le sommet, de trois jolis p.^tits serins empaillés, d'une physionomie maligne et piciuante. Ce déguisement avait été imaginé par l'un des hommes les plus spirituels de l'univers. Voilà comme on est en France, on travaille quinze ans à se faire une réputation d'esprit.... pour arrivera la fortune, à la g'oire, au bonheur?... Non, pour avoir un jour le droit de se déguiser en serin.

On admirait encore à ce bal deux chefs de tribus in-

diennes, deux sauvages fort bien vêtus, mais assez mal mis. On vantait de tous côtés leur costume , qui était d'une extrême exactitude, disait-on. Nous voulons le croire ; cependant il y avait là peu de juges : ce beau costume consistait, pour le fond, en petits chiffons de toile jaune tressés de plumes grises. Avec un vieux plumeau et des rubans de fil, on imiterait facilement le moelleux de ce précieux tissu de l'Inde. Quant aux ornements, les voici : des arêtes de poisson, des os de chien, des cornes de rhinocéros, des ongles de vautour, des becs d'aigle, des crocs de tigre, des mâchoires de requin, des sourires de crocodile , etc., etc. Eh bien , cela n'était pas très joli ; les moindres diamants font plus d effet que toutes ces raretés-là. Vous comprenez que dans un bal où flottent les robes de gaze, les falbalas de dentelles, des sauvages ornés d'arêtes, de griffes et de crocs, sont des voisins fort incommodes? Ceux-là entrahiaient violemment tout le monde; et lorsqu'ils dansaient, ils emmenaient à chaque pas avec eux, et malgré eux, toujours trois ou quatre danseuses à la fois, ce qui ne laissait pas que de compliquer les figures. Oh! les ennuyeux sauvages! s'écriait une jeune femme dont récharpe de gaze venait d'être égratignée par uq bracelet de becs d'aigle... les ennuyeux sauvages!... Puis, apercevant l'amiral de La Su..., qui venait d'ôter son masque : Mon cher amiral, ajouta-t-elle d'un air câlin, vous qui avez tant voyagé, ne pourriez-vous pas leur indiquer une îie déserte? Ces sauvages étaient tatoués, comme il convient à tout bon et loyal sauvage. La figure de l'un était jaune d'or, chiné de rouge; celle de l'autre affectait une sorte de pékin rayé, vert, jaune et noir. C'était la seule jolie étoffe de leur costume.

A propos de tatouage, on raconte que les médecins

du roi de Suède ont été bien étonnés l'autre jour, en saignant sa majesté, de trouver très lisiblement écrits sur son bras auguste ces trois mots : Liberté, égalité ou la mort ! Ils ne pouvaient revenir de leur surprise. Il y a si longtemps que Charles-Jean est roi qu'on a oublié qu'il a commencé par n'être qu'un héros, et c'est un si bon roi qu'on ne peut pas se figurer qu'il ait été aussi jadis un bon républicain. Mais quelle chose étrange ! un roi tatoué de liberté I Tout notre siècle est raconté dans ce rapprochement : liberté, égalité ou la mort I C'est avec ces devises-là que de nos jours on arrive au trône.

Mais terminons notre récit :

A une heure du matin, une vive agitation se manifesta dans la fête Mlle Carlotta Grisi venait d'y paraître On se rangea en cercle, on grimpa sur les

fauteuils dorés, sans égard pour leur damas respectable, et il se fit un grand silence, comme toutes les fois que quelqu'un s'apprête à danser. M'ie Grisi, semblable en cela à Mile Rachel, est beaucoup plus jolie dans un salon qu'au théâtre. Elle a dansé la tarentelle d'une manière charmante et au bruit d'applaudissements frénétiques.

Pour finir agréablement la soirée on a dansé la polka; il faut vous dire que la danse à la mode, cet hiver, est la polka: c'est une sorte de danse nationale originaire de Bohême, où là même elle est prohibée; c'est la danse des paysans. Ici tout le monde veut l'apprendre ; et Cellarius ne peut suffire au nombre toujours croissant de ses élèves. On raconte au sujet de la polka une histoire assez plaisante. La duchesse de B... a un fils de dix-neuf ans. Ce jeune homme, parfaitement bien élevé, a désiré savoir danser la polka pour compléter son éducation; on lui a conseillé de prendre pour maître le

fameux Cellarius. Mais dans la classe de ce professeur en Tart de Terpsychore, les prêtresses de cette muse vont aussi former des pas gracieux ; c'est pourquoi ce digne professeur ne possède pas, comme ceux de l'Université, toute la confiance des familles. Mmo de B... entrevit avec effroi les dangers que pouvait courir son jeune fils; elle ne voulut point qu'il allât prendre des leçons de danse chez Cellarius, mais elle écrivit à Cellarius de venir chez elle avec tout ce qui était nécessaire pour la leçon. Le maître de danse arriva le lendemain, à l'heure indiquée Il était suivi de deux

fiacres contenant huit danseuses de l'Opéra. L'apparition fut terrible. Cependant, M»^r de B... fit bonne contenance ; voyant que le danger était inévitable, elle se résigna à le surveiller. Elle s'établit, comme à l'ordinaire, au coin de son feu, et se mit à tricoter paisiblement. La leçon de polka fut donnée dans son salon, devant elle; son fils valsait tantôt avec une grande blonde, tantôt avec une petite brune ; il passait et repassait sous les yeux de Mme de B..., qui l'observait en silence; et tout se termina d'une façon très convenable : il n'est point de situation que ne sanctifient la présence et le tricot d'une mère !

Sur le boulevard, le carnaval a été triste et laid. De pauvres enfants s'entassaient dans des calèches, ou s'en allaient barbottant dans une affreuse neige fondue, une espèce de sorbet noir qui glaçait leurs petits pieds, tout cela pour voir des masques qui ne passaient pas ; et ils en demandaient en pleurant ; pour les consoler, on leur désignait, dans les voitures et dans la foule, les premières figures grotesques que l'on remarquait, en leur disant : Voilà un masque. On montrait aux uns les parents des autres, et vice i^ersâ. Il n'y avait de superbe que le bœuf gras : il était

CORRESPONDAN'CE PARISIENNE. 239

flour de pêcher, c'est une belle couleur de victime.

Dans les salons sérieux et d'un aspect habituellement solennel, pour se dérider im peu et se prouver à soimême que Ton était en carnaval, on faisait venir Levassor. Ses chansons drolatiques sont singulièrement goûtées dans le monde élégant. Plus les lambris du salon sont dorés, plus les tentures sont riches, plus les diamants sont beaux, plus les douairières sont colletmonté, plus les jeunes femmes sont prudes, plus les jeunes hommes sont pédants, et plus Bihi à la grand'messe et Tiii à VAuibigii sont écoutés avec transport. Il est à remarquer ([ue les personnes très dédaigneuses ne daignent jamais s'anuiser que de choses indignes d'elles.

Chez les bas-bleus, le carnaval a emprunté un caractère misantliropique et farouche qui n'était pas le moins plaisant. Dans une chambre meublée d'une façon bizarre, à la clarté intermittente d'une lampe exténuée, des femmes parées de coiffures indescriptibles se confiaient d'une voix lamentable leurs alexandrins mutuels. 0 carnaval, rusé carnaval, comme tu sais bien rattraper ceux qui te fuient !

Nous ne voulons pas dire ce que le carnaval a été à la Chambre ni à r(3péra. On appréciera les sentiments de convenance qui nous font garder le silence à ce sujet.

Nous vous raconterons samedi prochain le commencement du carême.

9 mars 1844.

Coififures à la mode. — Chapeaux de chiens savants. — Evanouissements politiques , dynastiques , lyriques et sympathiques. — Emballage et magnétisme. — Paris inondé.

Oh! nous en triompherons ; il n'est pas dit que nous les laisserons en paix s'établir dans le pays de Tintelligence et du goût ; en vain ils sont menaçants et superbes, nous abattrons leur orgueil ; leur arrogance ne parlera pas plus haut que notre indignation : contre eux, nous serons terribles, dussions-nous pour les détruire épuiser tout notre arsenal; nous les combattrons en vers et en prose, sournoisement et publiquement ; nous les dénoncerons à l'opinion publique, et nous aussi nous crierons pour nous encourager : La France entière nous écoute, l'Europe attentive nous contemple! et comme nous aurons pour nous le droit, la pureté de nos intentions, la conscience de notre désintéressement, nous triompherons !

— Et de qui?... de vos ennemis?... Vous les avez toujours dédaigneusement respectés; quelle idée vous prend aujourd'hui de les combattre ?

— Nous, combattre nos ennemis?... Non, vraiment; nous aurions trop grand'peur de les vaincre, et ce serait dommage ; jamais nous n'en trouverons de meilleurs. Ils possèdent toutes les qualités désirables ; nous les aurions fait faire exprès, nous les aurions commandés pour nous, en donnant nous-mêmes les dessins et les modèles, qu'on ne les aurait. pas confectionnés plus à notre goût. Ils sont inconnus, par conséquent impuissants ; ils sont sans esprit, par conséquent sans écho ; ils sont grossiers, ce qui nous dispense de leur répon-

(Ire ; ils sont de mauvaise foi, ce qui leur ôte tout crédit ; de plus, ils sont acharnés, C3 qui les rend fort enniiyeux; car être acharnés sans esprit, c'est rabâcher des bêtises. Or, les écrivains ennuyeux ne sont jamais dangereux. Excellents ennemis !... oh! non, nous ne voulons pas vous combattre ! Ceux que nous voulons anéantir à tout prix, ce sont ces intrus qui usurpent dans le monde une place honorable, qui se pavanent dans nos salons avec une insolente fatuité ; qui, par leur extravagance, compromettent, aux yeux des étrangers, l'intacte réputation de la France.

— Ah ! vous voulez parler de nos ministres ?

— Eh! non, il ne sagit pas de nos ministres, nous sommes pour eux à peu près comme la Chambre, qui les déteste et qui cependant les préfère; leurs avides rivaux les font paraître aimables ; en fait de fidélité patriotique et de dignité nationale, les accusateurs sont tout aussi coupables que les accusés, et l'on est tenté de leur répéter cette belle parole de l'Evangile : Que celui de vous qui se croit sans péché leur jette la première pierre.

— Mais alors qui donc voulez-vous combattre et poursuivre ?

— Ces horribles petits chapeaux qui sont à la mode depuis un mois... nous les attaquons hautement avec une indignation légitime. Vous riez... mais ce n'est point une haine insensée, une fureur puérile qui nous enflamme, c'est une inspiration prophétique, un instinct sacré. Le péril est grave; il s'agit d'une question d'économie politique des plus importantes : tout l'avenir de notre commerce y est intéressé... Oui, sans doute, malgré l'attitude mélancolique de nos ministres vis à vis de

. l'étranger, malgré la désinvolture de notre administration intérieure, la France a conservé encore une supré-

matie ; elle règne encore sur le monde par son élégance et par son bon goût, et c'est un avantage qu'il faudrait au moins lui conserver. Eh bien, ces affreux petits chapeaux, ces coiflfures grotesques de singes civilisés, ces assiettes à soupe en crêpe blanc ornées de plumes sans nom, ne tendent à rien moms qu'à lui faire perdre le sceptre de la mode, que depuis tant de siècles elle a glorieusement porté.

Que direz-vous, jeunes marquises italiennes aux yeux noirs, aux traits nobles et réguliers, au port majestueux, statues vivantes que les rayons du soleil ont dorées, que direz-vous en voyant ces affreux petits chapeaux sortir de la caisse parisienne si impatiemment attendue? Vous direz ; C'est une coiffure de poupée, je n'en veux pas.

Et vous, rêveuses baronnes allemandes, aux blonds cheveux, aux yeux d'azur, au maintien naïf, au triste sourire, ballades vivantes nourries de marguerites et de vergiss-mein-night, que direz-vous en essayant cette coiffure risible? Vous direz : Hélas! il faut avoir le cœur bien joyeux pour choisir une si folle parure; moi, je ne la porterai jamais.

Et vous, belles princesses russes, aux bras de neige, au port de reine, si coquettement altières, si dédaigneusement gracieuses, fleurs de serres chaudes, délicates et cependant toujours fraîches, camélias roses vêtus d'hermine, que direz-vous lorsqu'on vous présentera ces vilains toquets de chîens savants? Vous direz : Qu'est-ce que cela? on ne peut mettre ni un diadème de perles, ni une couronne de diamants, ni une tiare de rubis sur cet affreux joiijou ; on ne fait plus rien de bon à Paris. Et toutes alors, Russes, Mlemandes, Italiennes, feront venir leurs chapeaux... de Londres I 11 ne nous manquait plus que cela I

CORTIESPONDANCE PARISIENNE. 243

Ces prétentieux petits chapeaux ont un goût sing'ulier qui attesterait seul leurs coupables intentions. Vous croyez qu'ils choisissent de préférence les minois, les figures" chiffonnés, dont la physionomie piquante et moqueuse serait au moins en harmonie avec leur attitude agaçante; point du tout, les insolents vont se percher de préférence sur les fronts soucieux, sur les têtes pensives, ils affectionnent les traits augustes, les regards imposants ; un nez magistral les attire, une bouche rébarbative leur sourit, la vieillesse a pour eux des charmes. Minerve elle-même ne les efïarouche point ; et c'est alors un spectacle étrange que de voir dans nos salons, dans nos brillants concerts, assises sur des fauteuils posés symétriquement, toutes ces femmes graves, sérieuses, fières, écoutant un air de Lablache ou de Mario, silencieusement, avec des regards pleins de langueur, des poses pleines de dignité, et oubliant tout à fait qu'elles ont sur la tête une coiffure de chiens savants. D'abord en les regardant on rit, et puis on s'alarme ; rien ne ressemble plus à de la démence que ce bizarre contraste : une grande figure triste sous une coiffure folichonne, c'est eflraj'ant.

Autre mode du jour, plus amusante et moins dangereuse : les évanouissements. On s'évanouit beaucoup cette année ! Du temps de l'Empire, on s'évanouissait volontiers pour un rien, pour un mot, pour un regard; l)uis, sous la Restauration, tout à coup on a cessé de s'évanouir ; voilà maintenant qu'on se révanouit. C'est une mode charmante et que nous ne combattrons pas; elle donne du mouvement et de l'intérêt à une fête ; et puis, d'ailleurs, ces évanouissements sont variés ; il y • en a de plusieurs espèces : nous avons d'abord eu l'évanouissement politique. A Londres, îiBelgrave-Square, deux jeunes femmes se sont évanouies au moment où

on les a présentées à M. le duc de Bordeaux ; c'était un hommage rendu à la majesté dans l'exil. Rien de plus digne et de plus convenable. L'évanouissement des belles visiteuses s'est terminé par des sanglots et par des larmes, et le jeune prince a eu grand'peine à les consoler du bonheur de le connaître. Ici Ton s est fort étonné de cet effet produit ; il était pourtant bien naturel : l'une de ces voyageuses est citoyenne d'une république américaine; l'autre est fille d'un agent de change parisien ; elles devaient être fort troublées. Ce n'est pas une femme de la cour qui s'évanouira jamais à l'aspect d'un prince du sang. "

Nous avons eu aussi l'évanouissement dynastique. La branche cadette n'a rien à envier à la branche aînée. L'autre soir, la femme d'un négociant nouvellement présentée aux Tuileries a éprouvé, à l'approche de la reine, une si forte émotion, quelle s'est évanouie. Par malheur, l'évanouissement avait pris la forme d'une indigestion, ce qui lui ôtait de son élégance. N'importe, cela n'en est pas moins flatteur. Que Ton nous dise à présent que la royauté n'a plus de prestige ! Allez, allez, on aura beau faire, nous sommes et nous serons toujours un peuple éminemment monarchique.

Nous avons aussi l'évanovdssement lyrique. Explication : Un morceau de musique nouvellement exécuté produit un grand effet dans une savante assemblée. S'écrier : Bravo î divin ! sublime ! c'est vulgaire ; tout le monde a fait cela, et cela ne signifie rien. On attend le plus beau passage du morceau, et juste au moment où tout le monde s'extasie, on s'évanouit... Et cela veut dire: «Je suis une excellente musicienne, j'ai une voix superbe, un la de poitrine, je chanterai cet air-la dans huit jours... » Cela se comprend tout de suite. Et votre réputation est faite.

CORl^ESPONDA^X*E PARISIENNE. 245

Nous avons, enfin, 1 évanouissement sympathique ou romanesque; mais celui-là était facile à retrouver : on avait la tradition.

Mais tout le inonde ne partage pas notre goût pour les évanouissements: les cantatrices, dont ils interrompent les points d'orgue; les orateurs, dont ils suspendent les discours ; les bavards, dont ils éteignent les bons mots; les maîtresses de maison, dont ils bouleversent les fêtes et quelquefois le mobilier, se plaignent avec amertume de ces innocentes comédies. Nous croyons leur rendre service en leur indiquant un moyen de faire cesser à l'instant même un évanouissement infiniment trop prolongé.

M'i>«^ de X... a dîné jeudi chez M'>ip Z...Elle a fort bien dîné. En sortant de table, elle a jugé à propos de s'évanouir. Bien. On l'a transportée sur le lit de la maîtresse de la maison, où elle est restée immobile ; on a coupé sa ceinture... on lui a fait respirer des sels... tout a été inutile... Mme de X... restait toujours sans mouvement sur ce lit élégant tout paré de soie et de dentelles. Un méchant prétendait que cet évanouissement n'était qu'un ingénieux moyen de faire la sieste ; il offrait d'aller s'évanouir sur un canapé dans le salon voisin. La maîtresse de la maison comoiençait à s'ennuyer de s'occuper si longtemps de la même personne; l'ennui la rendit malicieuse, et pour tendre un piège à la belle évanouie, elle hasarda ces simples mots : Savez-vous ce qui la rend malade?... Ses cheveux sont trop serrés, il faut les dénouer... Ces paroles furent magiques : oubhant tout, et par un mouvement involontaire, l'évanouie porta vivement ses deux mains sur sa tête pour défendre ses deux fausses nattes contre toute agression révélatrice ; et, feignant de revenir à elle : Où suis-je? dit-elle d'une voix éteinte. — Chez

moi, lui répondit son amie; mais votre voiture est arrivée, et dans cinq minutes vous serez chez vous. Moralité de cette histoire : l'évanouissement factice exige une chevelure sincère.

Vous serez bien étonnés quand nous vous dirons que ce qui est aussi fort à la mode en ce moment, ce sont les dominicains. Nous sommes fâchés d'unir ces deux mots : mode et dominicains, indignés de se trouver ensemble: mais la vérité nous y force. Depuis quelque temps on se fait beaucoup dominicain ; beaucoup n'est pas exact, car on ne l'est qu'un peu. Il faut plutôt dire : Beaucoup de gens se font un peu dominicains; il y a des demi-dominicains, des tiers de dominicain, des quarts de dominicain ; il y en a même qui ne sont pas du tout dominicains, tant la dose est légère, un dix-millionième tout au plus. Or, cette manière de l'être n'empêche pas d'être autre chose : on est dominicain et maître de .piano, dominicain et maître de dessin, dominicain et notaire, dominicain et homme du monde ; on joint aux austérités de l'ordre les agréments de la vie parisienne ; on se mortifie et on se divertit; on se repent et on recommence ; on expie le matin les peccadilles que l'on espère bien commettre le soir. Le dominicain dissipé est une nouveauté de notre époque qui pourrait bien la caractériser. Aujourd'hui, on est prude, mais on n'est pas hypocrite ; on déteste le mal, mais c'est quand on ne le fait pas. Bref, les dominicains abondent, on en voit partout; il y en avait deux l'autre soir au bal de la préfecture, il y en avait trois hier à T Ambigu-Comique.

Est-ce que c'est bien respectueux de mêler ainsi les idées religieuses aux pensées mondaines ? Est-ce que c'est aussi de bon goût pour une femme de parler toute la soirée dans un salon du sermon qu'elle a entendu le

matin à l'église ? — Je n'ai pas été contente de M. l'abbé de... — Moi, j'ai été enchanté de M. labbé de R... — Kst-ce que vous aimez la manière de prêcher de l'abbé G...? — Non, je n'aime qu(,' les sermons de notre curé. — Est-ce vrai que M. rab]:é P... a tonné contre la valse a deifx temps? — Oui, madame; il a dit qu'il ne comprenait pas qu'une mère fût assez imprudente pour permettre à sa fille cette indigne valse, (pi'un mari fût assez imprudent pour la permettre à sa femme. . Et l'on cause ainsi les épaules nues, l'éventail à la main, devant de jeunes hommes avec qui l'on a valsé il y a trois semaines cette même valse à deux temps, avec qui l'on compte bien valser encore après Pâques. Nous approuvons peu ces conversations de salon sur les sermons de la semaine; de toute manière, ce qu'on en dit est déplacé. Si le sermon était médiocre, la satire qu'on en fait est inconvenante; la critique littéraire doit s'arrêter devant les prédications religieuses et les respecter. Si le sermon était admirable, s'il a troublé votre cœur, s'il vous a montré le néant de la vie, s'il vous a fait comprendre la grandeur de Dieu, s'il vous a fait éprouver une émotion puissante, alors vous auriez dû rester chez vous, pour y rêver en silence ; les émotions religieuses ne se racontent pas. Voilà pourquoi nous aimons tant les vrais dévots, c'est qu'ils ne causent jamais de leurs prières. -

Le magnétisme est encore et toujours de mode; lui aussi se plait à s'unir aux occupations de la vie bourgeoise. Mesmer n'est point exclusif; il permet à ses disciples de mêler aux devoirs de son culte d'autres devoirs ; on peut être, par exemple, magnétiseur et commissionnaire de roulage. C'est la position deM.Mar..,, que l'on se dispute en ce moment dans les intimes réunions du carême. M. Mar... emballe et endort alterna-

tivement. Avant-hier, il a endormi un jeune sujet vraiment merveilleux, et qui a fait à toutes sortes de questions les réponses les plus surprenantes ; puis , M. Mar... l'a envoyé en Amérique, ou en Chine, ou en Auvergne, nous ne savons plus où, et le jeune homme s'y est transporté de lui-même ; il a dépeint fidèlement les lieux, et a raconté, avec les détails les plus circonstanciés, tout ce qui se passait dans ces divers pays. Eh ! mais... une idée!... Si M. Mar... appliquait à son premier métier les ph'-nomènes de son second? S'il magnétisait ses paquets après l'emballage, il pourrait envoyer ses paquets somnambules en Amérique, en Chine, en Auvergne; il supprimerait ainsi les frais de port et de roulage, et sa fortune serait faite... Qu'il y pense !

Ce qui est à la mode plus que jamais, ce sont les Mystères de Pflm. Chaque jour ils attirent la foule à la Porte- Saint-Martin, et chaque jour l'inimitable jeu de Frederick, à la fois si violent et si profond, soulève dans l'auditoire frémissant des tempêtes d'admiration. Raucourt est excellent dans le rôle du Maîlre-d' Ecole; son succès doit le consoler de ses regrets. Quand on lui a remis le manuscrit de ce rôle, un grand découragement s'est emparé de lui ; il avait découvert une chose affreuse... Devinez quoi? C'est qu'on ne lui crèverait pas les yeux... — Je sais bien, disait-il, tout ce qu'on doit au talent de M. Frederick, je comprends que les auteurs fassent beaucoup pour lui; mais enfin, dans le roman, ce n'est pas au notaire, c'est au Mai tre-d' Ecole que le prince fait crever les yeux, et, je l'avoue, mes amis et moi nous avions compté là-dessus. 0 vanité des désirs humains ! on ne peut pas même compter sur le supplice de ses rêves I

Du reste, Paris est admirable ; l'inondation en fait

iino merveille. Figurez-vous la capitale de la France se mirant dans le lac de Genève. Quel dommage qu'une si belle chose soit un désastre ! Toutes les caves sont submergées dans le faubourg Saint-Germain; à Bercy, les ouvriers vont en bateau boire chez les marchands de vins, qui les servent montés sur des échelles. Les rats, que l'eau a chassés des caves, se promènent par bataillons dans les rues, comme ces écoliers mécontents qui, dans Paris, à de certaines époques, se promènent contre le gouvernement. Ces rats protestent, on n'en saurait douter; tout porte à croire que c'est contre l'inondation. Cependant, ils n'ont pas encore de petit drapeau qui exprime leur pensée et sur lequel on écrit: A l)as ceci ! à bas celui-là! A Vrai dire, ces promenades malveillantes n'ont commencé que depuis hier, et Ton n'a pas encore eu le temps de s'entendre pour rédiger la protestation ; et puis enfin les eaux diminuent ; ils sont capables d'appeler cela une concession de la peur.

Nous recevons, à propos de notre dernier feuilleton, une réclamation de M. le baron Mergez, ancien aide de camp du général Bernadottc : « Les mots sanguinai- » res, liberté, égalité ou la mort, n'ont été employés,' » dit-il, qu'à l'époque de la terreur. Bernadotte était » alors général ; or, je demande à tout militaire de » l'ancienne et de la nouvelle armée, s'il est jamais » arrivé que les colonels et les généraux se fissent ta- )) touer?... » Cette observation nous paraît fort juste, et nous nous hâtons de la publier. Un aide de camp de Bernadotte est un témoin digne de foi ; mais la personne qui nous a raconté ce fait qu'on vient de nier est aussi très digne de foi et toujours parfaitement bien informée. Que faire?... soumettre à nos lecteurs ces deux vérités en priant chacun de vouloir bien choisir

celle des deux qu'il préfère. Nous ne chercherons pas à les influencer.

23 mars 1844.

Les femmes à l'Académie. — Pourquoi p<as? Parce que les Françaises ont plus d'esprit que les Français. — La loi salique. — Son origine. — On ne fait des lois contre les loups que dans les pays où il y a des loups. — '■ On ne fait des lois contre l'ambition des femmes que dans les pays où l'ambition est la passion des femmes.

Depuis dix jours Paris est tout occupe" des nouvelles élections de FAcadémie ; il nous faut donc bien vous parler de FAcadémie; permettez-nous de vous soumettre quelques idées assez étranges qui nous sont venues à propos d'elle.

A chaque nouvelle candidature académique, les divers galants admirateurs de nos diverses femmes célèbres répètent en chœur et comme un refrain cette même charmante flatterie :

— Mais c'est vous, madame, c'est vous qui devriez vous mettre sur les rangs !...

Aussitôt, un académicien quelconque se hâte de rei:)rendre :

— Madame, je vous promets ma voix. Puis, après un gracieux ou affreux sourire, selon ses moyens, il ajoute : Sérieusement, pourquoi n'y aurait-il pas à FAcadémie française deux fauteuils réservés pour des fem-

mes; pour M'''^' Sand et pour madame une telle?... Dans chaque salon on dit un nom différent... Pourquoi les femmes d'un grand talent ne seraient-elles pas (1(5 l'Académie ?... — Pourquoi ?... îs'ous allons vous le dire

Parce que ce serait une anomalie, une inconséquence, une chose ridicule et contre vos mœurs. Nous vous demanderons à notre tour : Pourquoi donc les femmes auraient-elles un fauteuil dans un pays où elles ne peuvent avoir un trône ? Pourquoi voulez- vous leur octroyer la plume, quand vous leur avez refusé le sceptre ? Pourquoi, lorsqu'elles ne sont rien par leur naissance, seraient-elles quelque chose par leur génie ? Pourquoi leur reconnaître un privilège quand on leur a dénié tous les droits ? Une femme, en France, ne peut être duchesse ou comtesse qu'en épousant un duc ou un comte ; eh bien I elle ne doit être académicienne qu en épousant un académicien. Toute dignité personnelle est hiterdite aux femmes dans ce beau pays de la chevalerie ; elles ne doivent briller que de reflets ; la loi salique les atteint partout, vous le savez bien ; ne rêvez donc pas de les y soustraire : les exceptions sont dangereuses ; elles détruisent Iharmonie, elles provoquent les espérances folles, elles retardent, pour les opprimées, l'heure bienfaisante, l'heure fortunée, l'heure de la résignation, cette gran(ie force des victimes, résigation! mot sublime qui signiiie tant de choses : secret découvert, trésor trouvé, moyens ingénieux, ressources inespérées, rôle accepté, travail souterrain, trappes, échelles de soie, portes murées, glaces tournantes, lanternes sourdes, tapis muets ; guerre intime, puissance voilée, foi profonde, orgueil ténébreux, modestie iml)lacable, gracieuse haine, mépris doucereux, ven-

geance câline, ressentiment éternel ; voilà ce que signifie chez les femmes le mot résignation. Vous comprenez combien il est important pour elles d'être promptement et complètement résignées.

Du jour où une femme a prononcé ce mot terrible ; « Que voulez-vous ! il a bien fallu se résigner... w tremblez... si vous êtes son mari ou son tyran; à dater de ce jour, décachetez sa correspondance, interrogez tous les tiroirs de sa commode, de son secrétaire, de sa table à ouvrage ; ne dormez plus que d'un œil, et refusez toute boisson acidulée.

Oh! galants législateurs, ne touchez pas àlaloi salique, c'est une sage loi qu'il ne faut vouloir abroger dans aucun de ses articles. Bien loin de la maudire, les femmes doivent l'aimer pour ce qu'elle a de flatteur dans son humilité naïve. Ne vous êtes-vous jamais demandé comment il se faisait que le peuple de France, peuple de troubadours et de paladins, l'esclave de l'amour, le défenseur de la beauté, fût précisément le seul qui ait pensé à exclure à jamais les femmes de la succession au trône et à leur ravir toutes les dignités de la noblesse et de la littérature ? Comment ce peuple adorateur des dames a-t-il pu imaginer un arrêt cruel contre les femmes ? Peut-on concilier tant de courtoisie dans les mœurs avec tant de malveillance dans les lois ? Quelle est donc la cause de cette contradiction inexplicable ?

— L'envie.

— Les hommes sont envieux des femmes ?

— Non... les Français sont envieux des Françaises, et ils ont raison...

Un Italien a plus d'esprit qu'une Italienne. Un Espagnol a plus d'esprit qu'une Espagnole. Un Allemand a plus d'esprit qu'une Allemande. Un Anglais a plus d'esprit qu'une Anglaise.

CORRESPONDANCE PÂRISIEN'NE. 253

Un Russe a plus d'esprit qu'une Russe.

Un Grec a plus d'esprit qu'une Grecque.

Mais une Française a plus d'esprit qu'un Français.

Hàtons-nous de dire que nous ne parlons pas des hommes d'esprit, des hommes supérieurs de France. D'abord, un homme d'un esprit complet est de tous les pays, ce qui ne remp;}che pas d'être plus particulièrement du sien ; mais il n'est pas de génie sans universalité ; ensuite, un homme d'esprit a toujours plus d'esprit qu'une femme d'esprit, par l'excellente raison qu'un homme supérieur, un homme de génie, dans la perfection de sa nature, réunit toutes les qualités de l'intelligence : les qualités de l'homme et les qualités de la femme, la force de l'un et la délicatesse de l'autre. Et la preuve qu'il possède toutes les qualités de la femme, c'est qu'il en a aussi tous les défauts : il est capricieux, nerveux, impressionnable, inquiet, susceptible, jaloux comme un enfant gâté; il est aussi doué de finesse et d'adresse, ce qui ne devrait pas être permis, quand on a déjà pour soi l'énergie et la ténacité. Le génie d'une femme (une brillante exception ne prouve rien) ne possède pas ce double avantage ; il n'a jamais ni les qualités ni les défauts masculins, alors même qu'il s'exerce le plus à les acquérir. L'énergie factice et fébrile qu'une femme donne à son talent par l'excitation est toujours stérile et passagère ; après ces excès, ces attaques d'épilepsie intellectuelle, elle retombe dans le vague, plus faible et plus déroutée ; car elle n'obtient jamais cette énergie d'emprunt qu'aux dépens de sa force naturelle, qui n'est point, comme celle de l'homme de génie, dans la violence des passions, dans la gravité des études, dans la vigueur des pensées, mais dans la profondeur des observations, dans l'exaltation des croyances, dans la sublimité des sentiments.

Comment, nous dira-t-on, avec de telles idées excusez-vous les femmes qui font des tragédies ? Nous répondrons que si elles font des tragédies féminines, elles sont dans leur droit ; qu'une femme, sans présomption ridicule, peut bien célébrer, dans un drame on dans un poème, l'action héroïque qu'une autre femme a eu le courage d'accomplir. Il y a même des héros qui, par leur faiblesse, ont mérité d'être illustrés par une femme : c'est leur châtiment. Sans doute l'Antoine de Rome vengeant César appartient au plus mâle génie ; mais l'Antoine d'Egypte adorant Cléopâtre est une proie naturelle pour Timagination dune femme ; elle doit laisser par respect le vainqueur de Philippes à Sbakspeare; mais, convenez-en, le fuyard d'Actium lui revient. Ainsi plus d'un événement dans Ihistoire appartient à ce que nous appellerons l'art féminin ; car il mérite d'être reconnu et défini. Croj^ez-vous, par exemple, qu'une œuvre littéraire qui serait parmi les créations de Tiutelligence ce qu est la femme parmi les êtres de la création divine, ne serait tout simplement une chose admirable ? Eh bien ! n'est-il pas permis d'essayer de la créer, et si l'on parvenait à former cette belle femme littéraire, ne vaudrait-elle pas à elle seule tout une bibliothèque de livres nains, difformes et masculins.

Nous mettons donc hors de cause les hommes d'esprit et les femmes d'esprit, et nous disons qu'en général les Françaises ont plus d'esprit que les Français. De là vient que depuis la conquête des Gaules par les Francs, la guerre est déclarée entre les hommes et les femmes dans notre belle patrie.

Tout Français déteste la femme qu'il aime.

Toute Française considère l'être adoré comme son plus mortel ennemi ; inquiète et soupçonneuse, elle est toujours auprès de lui comme l'Arabe dans le désert; il

so repose un moment sur le sable, mais en gardant à ses côtés un fusil armé pour la défense, un cheval sellé pour kl fuite.

Entre un Français et une Française, l'amour n'est qu'une hostilité déguisée, un moyen commode d'espionnage certain ; c'est la lutte harmonieuse de deux tyrans jaloux l'un de l'autre, c'est l'accord perfide de deux conquérants rivaux qui rêvent chacun la victoire et la domination personnelle. Et la preuve que cet amour est de la haine, c'est la joie que ces tendres ennemis éprouvent en découvrant dans l'objet chéri quelque aflreux défaut, quelque bon vice incorrigible ; des cœurs aimants s'affligeraient de cette triste découverte, eux s'en félicitent... Je la tiens, dit l'un. — 11 ne m'échappera pas, dit l'autre. Mais, à parler franchement, celui des deux qui doit le plus se réjouir, c'est le Français ; son autorité est toujours la plus menacée. Aussi, comme il redoute les femmes qu'il risque d'estimer ou d'admirer! Il vient à elles mais par vanité, et il leur fait payer cher l'hommage forcé qu'il leur rend.

Un Français n'aime beaucoup que la femme qu'il méprise un peu. Les femmes d'un monde fantastique sont celles qu'il préfère ; comme elles sont dans sa dépendance par la misère de leur condition, il ne s'aperçoit pas qu'il est dans la leur par la pauvreté de son caractère, et il daigne leur obéir parce qu'il ne leur reconnaît pas le droit de lui commander. Ce sont les seules femmes à qui il pardonne d'avoir plus d'esprit que lui.

Car en France, excepté les bas-bleus, toutes les femmes ont de l'esprit.

Les Français qui ont de l'esprit en ont beaucoup; mais il y a beaucoup de Français qui n'ont pas même un peu d'esprit.

Sur cent hommes, vous en trouvez deux spirituels ; sur cent femmes, vous en trouverez une bête. Voilà la proportion.

Examinez l'intérieur d'une maison, interrogez le portier. — Monsieur est-il sorti ? — Je lïgnore. — Madame est-elle rentrée ? — Je ne pourrais pas bien vous le dire. — Y a-t-il encore du monde chez madame ? — Je ne sais pas. Le portier (une brillante exception ne prouve rien) ne vous fera jamais d'autre réponse ; il est abruti par la fumée de son poêle et de sa pipe ; il ne voit rien, n'entend rien... Mais interrogez un peu la portière ; elle vous répondra sans hésiter : Monsieur est chez lui, madame est rentrée ; et s'il est onze heures et demie du soir et qu'il n'y ait pas de voiture à la porte, elle vous dira toujours qu'il n'y a plus personne chez madame ; ce qui veut dire : Voilà encore des visiteurs qui nous feront veiller jusqu'à deux heures, je vais les renvoyer. Toute portière est un Argus, ou, pour parler un langage moins mythologique et plus à la mode, toute portière est une Ânastasie Pipelet, tout portier est un Alfred.

Regardez maintenant la femme de charge : c'est une maîtresse femme qui mène tout.

Admirez la femme de chambre : c'est une fée laborieuse, adroite, qui fait tout.

Voyez lapprentie femme de chambre... c'est une fine mouche qui, sans avoir encore rien appris, sait tout.

Maintenant, regardez les hommes qui composent le personnel de cette maison : il y en a douze ; excepté l'intendant, qui est un industriel ; le maître d'hôtel, qui est un poète ; le cuisinier, qui est un architecte, et le cocher, qui est un naturaliste, et qui du moins a acquis un peu d'intelligence dans le commerce... non dans la société des chevaux, tous les hommes de cette maison sont de grands paresseux qui ne savent que

boire, manger et dormir. Ainsi, sur quatre femmes, quatre personnes intelligentes; sur douze hommes, quatre spirituels, huit nuls.

Entrez dans un magasin ; il y a douze commis : quatre sont intelligents et ont très bonne façon ; huit sont de véritables Chalamels. (Voir les Mystères de Paris.) Dans ce magasin, il n'y a qu'une femme ; ses manières sont pleines de tact et de dignité ; toutes ses paroles sont convenables, et quelquefois elle répare en un moment et d'un mot les inqualifiables sottises que leshuit Clialamels \iennent de débiter à l'envi.

Consultez les autorités et les amateurs... \ l'Opéra, parmi les figurantes, combien de bêtes ? Ils vous diront : Il y en a trois tout au plus. Et parmi les figurants?... Un soupir sera leur réponse.

Dans un régiment, on compte trois mille soldats; dans le nombre, deux cents sont, nous en conviendrons, spirituels comme des soldats français ; ce mot dit tout ; il n'y a que trois cantinières, qui ont plus d'esprit à elles trois que tout le régiment.

Il n'est qu'une seule condition dans l'état social de notre pays où il se trouve que les hommes ont autant d'esprit que les femmes, chez les laboureurs. Cela s'explique facilement : les rudes travaux de la campagne éteignant l'imagination des femmes, l'égalité s'établit.

Rien n'est plus rare en France qu'une femme tout à fait sotte. Depuis quinze ans et plus que nous allons dans le monde en observateur, étudiant malgré nous, comme types, comme modèles, comme exceptions, comme preuves, les individus qui vivent sous nos yeux, nous n'avons encore rencontré qu'une seule femme complètement bête, d'une bêtise stupide, anaiide... Mais il faut être juste et tout dire, cette femme a un frère qui est plus bête qu'elle.

Or, par ce mot, un homme béte, nous n'entendons pas un monsieur plus ou moins bien élevé qui, dans un salon, pendant une heure, vient dire des balourdises ; ce bavard-là peut être un homme d'esprit fort remarquable en affaires, en industrie, en politique et voire même en littérature ; le jargon du monde est un langage de convention à l'usage des gens médiocres, et que les gens supérieurs ne parlent pas toujours avec facilité. Nous appelons un homme bête un monsieur qui, sérieusement, lourdement, longuement, vient vous raconter ses projets: d'abord, ses projets sont absurdes; ils trahissent une complète ignorance des intérêts du jour, des besoins et des préjugés du pays. Ensuite, il énumère ses chances de succès : chimères les plus folles nées des raisonnements les plus faux ; il prévoit les objections et les obstacles, et développe avec inspiration ses moyens de les combattre victorieusement ; c'est alors qu'il fait défiler sous vos yeux des troupeaux d'arguments stupides ; c'est alors qu'il répand autour de lui, comme une lave sombre, des torrents de bêtises noires ; c'est alors qu'il égraine, avec une profusion merveilleuse, pour vous éblouir, des chapeletsd'erreurs. .. Et ce n'est rien encore : sa stupidité rayonnante éclate tout entière dans son plan de vengeance contre son ennemi... Il est beau, ce plan de vengeance ! il est admirablement bien combiné, et il réussira certainement... à faire parvenir sa victime aux emplois qu'on sollicite pour elle deux ans plus tôt qu'on n'aurait osé l'espérer.

Pour une personne qui a de la gaîté dans le caractère, et que les bonnes dia}'gi's divertissent, rien ne vaut, pas même une comédie de Molière, rien ne vaut la conversation d'un homme bête qui admire... Machiavel.

Jamais une femme n'atteindra ce degré de bêtise su-

CORUESPONDANCE PARISIENNE. 259

pn'me. Il faut, pour y parvenir, une force que les femmes n'ont point. En cela, comme en tout, les hommes leur seront toujours supérieurs.

Aussi, quand nous disons que les Françaises ont plus d'esprit que les Français, ne prétendons-nous pas donner l'avantage aux unes sur les autres, nous voulons seulement dire qu'en France il y a plus de femmes spirituelles que d'hommes spirituels; c'est une question de nombre. Mais cela suffit pour expliquer l'immense influence des femmes dans ce pays, où elles ont si peu d'autorité, où elles ne sont rien, et où tout se fait par elles et pour elles. Tl n'existe pas un homme à Paris, en province, qui n'agisse par la volonté d'une femme, ou fatalement ou à son insu. Presque tous les actes de nos hommes politiques répondent à des noms de femmes. A Paris, tous les gens importants sont menés par une intrigante de leur société ; en province, l'influence est légitime. Nous avons habité pendant six mois une petite ville de la Touraine : là, tous les maris étaient menés parleurs femmes, excepté un, un seul, qui était mené par la femme d'un autre.

Après tout, ce que nous disons là n'est pas à la louange des Françaises ; elles n'ont à un si haut degré les passions de l'esprit que parce qu'elles n'ont pas les autres ; si elles avaient plus de sentiments, elles auraient moins d'idées ,• si elles avaient plus d'amour, elles auraient moins d'ambition ; mais ce sont d'étranges personnes ; les Françaises ont une imagination dévorante et une nature froide, une vanité folle et un cœur plein de bon sens.

L'ambition, c'est toute leur vie ; avoir de l'importance, c'est tout leur rêve. L'amour n'est pour elles qu'un succès; être aimée, c'est seulement prouver que l'on est aimable.

L'unique passion qu'elles puissent ressentir et comprendre, c'est la passion de la maternité , parce que l'amour maternel est une ambition sainte, un orgueil sacré.

Ce qu'il y a de plus rare en France, après une femme bête, c'est une femme généreuse. Il n'y a point d'exemple d'une riche héritière qui ait choisi un jeune mari parce qu'il était séduisant et beau ; celle-ci a voulu être ambassadrice, celle-là a voulu être duchesse.

Quand la femme d'un vieux maréchal goutteux vient à mourir, toutes les jeunes filles qui ont de belles dots en s'éveillant pensent à lui...Mmeia maréchale!... pour une âme tendre, ce mot est si doux.

Les Français sont généreux et capables de nobles folies ; ils ont une bontéde cœur admirable. Les Françaises n'ont pas le cœur aussi bon, mais elles font beaucoup de bien et rendent de grands services pour constater leur influence et conserver leur clientèle.

Plus une Française est jeune, plus elle est ambitieuse et intéressée.

Une Française sincère n'a pas une pensée généreuse avant trente ans ; à cet âge, elle s'interroge, elle se demande si elle ne s'est pas trompée de route, si les douces affections ne valent pas mieux que les hautes positions ; elle a un éclair de sensibilité, elle entrevoit, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, les vanités de la vanité ; elle consent à faire une expérience de cœur, elle se hasarde, elle se risque à aimer; mais cet essai n'est pas de longue durée, bientôt elle retombe dans la vérité de son caractère, elle revient à sa nature, et après s'être fait la tendre protectrice de quelque jeune inconnu, elle se fait la gouvernante de quelque vieillard en crédit, pour retrouver plus promptement son importance perdue ; elle expie enfin par des années de raison et d'orgueil une heure folle d'amour.

Mais là aussi il y a des exceptions... Sans doute, il y a dabord les femmes qui, ayant de Tiniportance par elles-mêmes, n'ont pas besoin, pour en obtenir, de sacrifier leurs affections; mais on ne peut pas savoir si elles auraient été généreuses dans la nullité, ni ce qu'elles auraient fait pour acquérir de l'importance si elles n'en avaient pas eu déjà par leur position ou i)ar leur talent.

Certes, il a fallu aux femmes une bien grande habileté pour arriver à cette influence, malgré tant d'obstacles, malgré ces lois faites contre elles, malgré les craintes soupçonneuses des honmies, si jaloux de leur autorité. Elles ne sont parvenues à prendre cet empire qu'à force de duplicité et d'innocente hypocrisie ; elles se sont résignées ; elles ont accepté avec douceur le rôle modeste quon leur imposait pour déguiser leurs prétentions au rôle important qu'elles voulaient jouer ; elles ont voilé leur supériorité réelle sous une futilité volontaire, exagérée, insupportable, et elles ont ainsi rassuré leurs tyrans, ou plutôt leurs rivaux, qui, les voyant si folles et si légères dans leurs plaisirs, ne se sont pas aperçus qu'elles étaient plus que jamais ambitieuses et profondes dans leurs desseins.

Elles ont dansé pour cacher qu'elles pensaient ; elles ont déraisonné pour cacher qu'elles devinaient; ily en a même qui ont fait semblant d'aimer pour cacher qu'elles jugeaient ; elles ont volé le sceptre et l'ont caché sous des chiffons, et comme elles étaient bien soumises, on les a laissé régner.

Ce fut un travail merveilleux et iant soit peu diabolique ; mais un vieux philosophe de nos amis prétendait que toute Française était plus ou moins douée d'une certaine dose d'infernalité. Elle n*a pas, ajoutaitil, précisément fait ni signé de pacte avec Satan ; oh !

non, une Française ne se compromettrait jamais jusqu'à lui laisser de son écriture ; mais il s'occupe d'elle, et elle est en coquetterie avec lui. Sans le bien traiter, elle l'écoute, et s'il n'en conçoit pas de fatuité, ce qu'un homme ferait à sa place, c'est que la fatuité est une espérance, et que Satan habite un royaume où, le Dante l'a dit, on n'espère plus !

Voilà comment les Françaises sont parvenues à détruire les effets de la loi salique. Ce résultat était glorieux; il y a quelques années, les bas-bleus ont failli tout perdre. Les insensés!... ils s'étaient révoltés, ils avaient proclamé la Femme libre ; ils avaient demandé des droits, de l'air et de l'encre pour tous! Et les femmes ne dansaient plus!... et leur influence de jour en jour s'effaçait.

Heureusement la Polka vient de les sauver; les Françaises reprennent leur futilité, elles vont retrouver leur empire.

Certes, cela doit paraître absurde d'éventer ainsi un complot quand on s'intéresse à sa réussite. Publier dans un journal très répandu un moyen de ruse dont la force est dans le mystère, c'est imprudent ; avertir le gibier de la place où l'on va poser le piège, c'est maladroit. Cette recommandation-là ne se trouve dans aucun manuel des chasseurs... Eh bien ! les Français sont de si... bons enfants, qu'une telle imprudence est sans aucun danger. En lisant ces lignes, ils vont hausser les épaules, jeter les hauts cris, faire de grands éclats de rire, et ils n'y verront que du feu, c'est-à-dire un paradoxe plus ou moins extravagant.

Mais les Françaises ! les Françaises ! elles comprendront l'origine de la loi salique et le secret de la neutraliser, sans paraître jamais l'enfreindre. Quant aux femmes célèbres, elles vous diront qu elles ne rêvent

milloment les dignités académiques; l'art pour elles n'est pas une profession, mais une religion ; leur talent n'est pas un trésor qu'elles exploitent, comme les hommes, par intérêt et par orgueil, c'est un don du ciel qu'elles cultivent avec amour et respect. Gardez pour vous le docte fauteuil, messieurs ; aux femmes modestement résignées, le trépied suffit.

:;0 mars 1844.

Une explication avec le monde. — Fausse terreur cachant un vrai dépit. — Les gens dont on ne parle jamais ci'iant à l'indiscrétion. — Ils dénoncent l'écho pour se venger de son silence, — Des critiques qui sont des aveux.

Avant de vous raconter ce que fait le monde, nous voulons un peu nous expliquer avec lui.

Nous commencerons par lui apprendre que depuis un an notre position comme feuilletoniste s'est singulièrement modifiée : nous ne sommes plus un feuilletoniste... Voilà une modification qui n'est pas sans im-r portance.

Nous leur avouerons ensuite que notre point de vue a complètement changé : nous n'écrivons plus pour ceux qui nous lisent... Voilà encore un changement qui doit influer d'une manière étrange sur les idées d'un écrivain.

Il est arrivé ceci : un éditeur audacieux... il pouvait faire une mauvaise afi'aire... a imaginé de réunir en volumes ces feuilletons éphémères, griflbnnés à la hâte, et que nous croyions destinés au plus favorable oubli, (^ette collection de commérages a obtenu un succès ines-

péré. Un homme d'esprit, après l'avoir parcourue, en a fait un éloge mémorable : C'est étonnant comme ça supporte la lecture ! a-t-il dit ; et l'on n'a jamais rien dit de plus flatteur siu- un livre.

Mais si le mot est flatteur pour le livre, il est moins agréable pour l'auteur. Et nous découvrons tristement cette aff'reuse vérité : c'est que, de tous nos ouvrages écrits avec soin, avec prétention, le seul qui ait quelques chances de nous survivre est précisément celui dont nous faisons le moins de cas. Et pourtant, rien de plus simple; nos vers..., ce n'est que nous; nos commérages..., c'est vous, c'est votre époque, si grande, quoi que l'on dise, si extraordinaire, si merveilleuse, et dont les , moindres récits, les plus insignifiants souvenirs, auront un jour un puissant intérêt, un inestimable prix.

On nous a donc métamorphosé, malgré nous, en une espèce non pas d'historien, mais de mémorïen, un de ces écrivains sans valeur que les grands écrivains consultent, un de ces mauvais ouvriers qui ne savent rien faire par eux-mêmes, mais qui servent à préparer de l'ouvrage pour les artistes de talent ; nous sommes à l'historien ce que l'élève barbouilleur est au peintre, ce que le clerc est au procureur, ce que le manœuvre est au maçon, ce que le marmiton est au chef. On appelle le premier, rapin ; le second, saute-ruisseau ; le troisième, gâcheur ; le quatrième, gâte-sauce, nous ne connaissons pas le surnom dérisoire qu'on donne au gâtesauce historique : ce métier infime doit avoir aussi quelque sobriquet ; nous ignorons le mot. mais il doit exister; peut-être que c'est : journaliste.

Car la différence est grande entre le simple feuilletoniste et le journaliste gazetier. 11 y a un abîme entre un feuilleton sans lendemain et lui chapitre de mé-

COHRESPONDANCE PARISIENNE. 265

moires, et nous nous trouvons pris au piège, et nous écrivons des chapitres de petits mémoires, nous qui étions bien décidé à n'en écrire jamais. Toutefois, ceuxlà ne ressembleront en rien ii ces écrits ténébreux et prudents, composés en silence, avec une prétendue impartialité : récits vengeurs, soulagement de grandes haines par convenance cachées, apaisement de grands courroux par nécessité contenus ; pages confidentes des griefs et des ressentiments, où Ton trace le matin un si horrible portrait de son ennemi qu'on peut se permettre le soir de lui parler gracieusement ; où l'on a raconté hier avec une si clairvoyante cruauté les trahisons de ses ingrats que l'on peut se permettre aujourd'hui de leur tendre la main cordialement et daigner encore paraître leur dupe jusqu'à son dernier jour; confessions réparatrices où l'on restitue aussi quelquefois à de nobles cœurs mal jugés la place qu'on leur avait refusée, mais confessions mystérieuses, aveux sans contrôle, récits sans vérification dont on ne connaîtra jamais l'effet, dont on ne peut rectifier l'erreur, dont on ne prévoit que le danger. Nos mémoires, à nous, seront écrits hardiment, loyalement, à la face du pays, à la vue de nos contemporains, et ils seront rectifiés, purifiés, clarifiés, par leur prompte et immense publicité. Nous ne nous cacherons point pour aller dans l'ombre consigner les travers et les ridicules du jour, nous dirons avec naïveté à notre temps : Nous avons l'audace de te juger; eh bien! punis tout de suite cette audace, et sois toi-même juge de nos jugements.

Maintenant, on comprendra avec de telles idées combien nous devons rire de ce grand tapage d'efî'j'oi que font autour de nous toutes ces femmes ignorées qui s'alarment si présomptueusement de nos récits. Nous avons toujours évité de parler des inconnus, d'abord

parce que nous n'en avons pas le droit, ensuite parce que ces indiscrétions n'auraient eu aucun intérêt pour nos lecteurs ; mais à présent que nous rêvons d'avenir, nous éviterons encore bien davantage les personnalités du moment, les allusions de circonstances ; car avant six mois, elles n'auraient plus aucun sens, et il nous faudrait les supprimer ; nous ne devons retenir que les noms illustres, les grandes célébrités en tous genres, les hautes positions; c'est là notre domaine, et nous trouvons plaisant que tant de médiocrités obscures affectent la prétention de nous craindre, quand il est notoire que nous ne nous occupons jamais que des supériorités lumineuses.

Ainsi, par exemple, nous avons le droit de dire qu'au dernier bal de telle ambassade, tout le monde admirait les traits nobles et purs, la taille imposante de Mme la comtesse de Beau...., nièce de M. de Chateaubriand. De tout temps, l'apparition d'une femme idéalement belle sera un événement pour les artistes, pour les poètes, même pour les simples badauds, et il nous est permis de parler de cet événement, et de proclamer les succès de cette beauté célèbre... Mais quand nous disons cela, d'où vient que tant de laiderons s'alarment? Ce danger ne les meuace pas !

Quand nous répétons un mot ravissant de Mme de P... ou de Mme de Viri..., deux femmes du grand monde renommées pour leur esprit..., d'où vient que ^Mme de X... est inquiète?... Craint-elle que nous ne répétions les faux bons mots qu'elle marmotte en tisonnant sa fausse bûche avec ses faux hommes d'esprit.

Si nous vantons l'élégance de Mmes les princesses de T. et de P., deux jeunes et charmantes sœurs toujours parées avec tant de goût...., pourquoi Mme de Z**' criet-elle au scandale ; pense-t-elle que nous voulions don-

lier comme des modèles d'élégance ses robes sans manches, ses petites guirlandes de plumes de coq, ses velours râpés d'un coton si loyal, et ses fourrures effarées de chat fâché ou de chien malade?

Si nous racontons un superbe concert auquel nous avons assisté chez Mme la comtesse M***, dans ce salon si brillant, que les succès y comptent doubles et où toutes les voix sonores et harmonieuses de notre siècle mélomane ont glorieusement retenti... pourquoi Mmf la baronne *** s'effarouche-t-elle de nos récits?... Qu'elle se rassure, nous ne vanterons jamais ses concerts d'aveugles, qui ne peuvent charmer que des sourds, ses vieux pianistes de contrebande qui ne sont pas même Allemands ; et ses virtuoses de gouttières dont les miaulements effroyables vous portent malgré vous aux rêveries les plus cruelles et vous font regarder avec une bienveillance sinistre M'"e de Z*** et ses fourrures.

Enfin, quand nous parlons en détail du grand bal donné par un millionnaire intelligent, il yen a; quand nous dépeignons sa magnificence royale, d'où vient que les vaniteux avares s'effrayent? Nous ne dépeindrons jamais leurs bastnngues prétentieux. Qu'ils se rassurent donc aussi, qu'ils versent en paix leur thé de potager, leur chocolat de santé, leur orgeat bleu de ciel et leur sirop de groseilles aurore!... Nous ne trahirons jamais leur nom ni celui de leur fournisseur, jamais nous ne dénoncerons l'antre malsain où se fabriquent leurs rafraîchissements de teinturier et leurs pâtisseries de sorcier ; ce soin-là ne nous regarde pas, il y a des insi)ecteurs pour signaler à la police les boissons et les aliments falsifiés; qu'ils fassent leur devoir, nous n'empiéterons pas sur leurs droits.

0 démence présomptueuse ! 6 frayeur pleine de fa-

tuité! Pauvres taupes sans regard, pourquoi donc redoutez-vous la lumière?... Vous n'auriez pas d'yeux pour la voir !

Pauvres fleurs sans parfum, sans éclat, sans vertus, pourquoi tant craindre la bouquetière?... Le pharmacien lui-même ne voudrait pas vous cueillir.

Pauvres cailloux sans valeur, pourquoi craindre le lapidaire? Il ne taille que les diamants ;vous n'êtes pas même du strass.

Pauvres flûtes sans voix, pourquoi craindre l'écho?... Il n'entend pas vos chants, comment pourrait-il les répéter ?

Et vous, chenilles ombrageuses, pourquoi redouter le joyeux chasseur de papillons ? Ce qui l'attire, ce sont les brillantes couleurs d'une aile de pourpre et d'or; il cherche l'insecte qui voltige, et non l'insecte qui rampe; il ne saurait vous voir avant l'heure de votre transformation, et cette heure-là ne viendra pas. Ne craignez donc rien, le temps aura marché sur vous avant que vous n'ayez des ailes.

Allons, calmez-vous, femmes sans beauté, sans talents, sans esprit, qui n'avez dans le monde aucune influence, ni par votre rang-, ni par votre fortune, ni par vos amitiés illustres; vous le voyez bien, vous n'aurez jamais aff'aire à nous.

Et les ridicules? — Ah ! c'est autre chose ; les ridicules intérieurs et domestiques, nous les respectons ; mais ceux qui se manifestent en public, à la cour, et même à la contre-cour, rentrent dans le domaine de nos observations. Il y a un problème que les plus habiles prétentions ne pourront jamais résoudre : «Faire tout au monde pour que l'on parle de vous et obtenir que l'on n'en parle pas ! » Mais ces dames ont toutes rêvé cette chimère ; elles ne pensent qu'à faire de Tef-

CORRESPONDAN'CE PARISIENNE. 269

fet, et puis elles s'effrayent d'en produire!... Nous ne sommes pas si inconséquents, nous autres ; nous trouvons tout simple, ayant les avantages de la célébrité, d'en avoir les inconvénients : nous comptons bien être ridiculisé, critiqué, blâmé et même calomnié; surtout calomnié ; ah ! nous y tenons : c'est là notre gloire, c'est de forcer nos ennemis à inventer beaucoup de choses; c'est de les obliger, pour nous nuire, à de grands frais d'imagination. Nous serions désolé que nos vérités pussent leur suffire.

Notre dernier feuilleton nous vaut une foule de confidences involontaires et naïves des plus amusantes. Je suis tout à fait de votre opinion, dit un de nos amis, mais il n'y a qu'une chose que je ne peux pas vous accorder, c'est que les Espagnols ont plus d'esprit que les Espagnoles. J'ai habité trois ans l'Espagne, et là j'ai rencontré des femmes plus spirituelles que toutes celles que j'ai jamais vues à Paris.

Bien, pensons-nous, cela veut dire que deux ou trois petites caraéristes l'ont choisi très vite ; il en a conclu que les Espagnoles avaient beaucoup de discernement.

Arrive un autre jugeur : Je suis furieux contre vous! s'écrie-t-il, comment pouvez-vous dire que les Italiennes ont moins d'esprit que les Italiens? Mais moi, j'ai connu une Italienne qui avait plus d'esprit à elle seule que tous les Italiens de l'Italie...

Alors nous nous rappelons une certaine comtesse en ni, dont la bienveillance célèbre explique cette opinion de notre ami.

— Dites tout de suite, répondons-nous, que vous avez connu une Italienne qui vous a trouvé plus d'esprit qu'à tous les Italiens de l'Italie, et n'en parlons plus.

Survient un jeune auglomane : Ah ! quel blasphème!

dit-il, prétendre que John Bull a plus d'esprit que les cliarmantes filles d'Albion!...

— Ne l'écoutez pas, interrompt le premier ami, il est dans les fers de lady ***, il n'a plus voix au chapitre.

— Et lady *** l'écouie-t-elle ?

— Non, elle se moque de lui.

— Ah ! c'est donc pour ça qu'il trouve aux Anglaises tant d'esprit. Eh ! bien, messieurs, nous voulons vous mettre d'accord, nous vous faisons une concession, c'est que dans tous les pays du monde les femmes ont plus d'esprit que les hommes. Êtes-vous contents. Cette concession ne nous coûte rien.

6 avril 1S44.

Semaine sainte. — Fête favorite. — Le dimanche des Hameaux. — Le jour des Rois. — Le jour de Noël. — Vers d'une jeune femme. — La puissance des images. — La brauclic de buis bénit. — Le cheval de bois. — Le portrait de famille.

Chacun de nous a, parmi les fêtes de la rehgion qu'il professe, une fête de prédilection, un souvenir favori. Les uns préfèrent le jour de la Fête-Dieu, et regrettent ces belles processions qui jadis parcouraient la ville dans tous les sens, avec les bannières flottantes, les essaims de jeunes filles aux regards baissés, parées d'une couronne blanche, couvertes d'un long voile blanc, et les bataillons d'enfants de chœur étalant avec orgueil au soleil leur robe écarlate ; et puis les tentures des balcons, les magnifiques reposoirs ornés de candélabres superbes, de vases précieux, de fleurs et de dentelles, opulentes hôtelleries préparées par les seigneurs

(le hi terre pour recevoir dans sa course bienfaisante le vo^-ageur divin, roi des cieux! Cérémonie poétique entre toutes les cérémonies, où Ton prie avec des parfums, où la vapeur de l'encens s'unit à la senteur des roses, dans un hommage si doux que le fidèle lui-même en est enivré.

D'autres esprits, disons mieux, d'autres cœurs, affectionnent le jour de l'Assomption. Pour eux, la céleste Marie est l'idéal suprême ; elle brille de tous les rayonnements, beauté, pureté, amour ; elle commande par tous les prestiges, elle joint l'imposante chasteté de la jeune fille à l'auguste dignité de la mère; elle est puissante par sa grâce, impérieuse par sa douceur, elle n'a d'effrayant que son innocence, et cependant c'est à elle encore que l'on vient demander le pardon de fautes qu'elle ignore et que l'on n'oserait confesser à sa candeur.

Pour les jeunes femmes, la fête de Noël est une fête chérie ; ce bel enfant qui vient de naître séduit leurs yeux ; elles éprouvent pour lui un sentiment qui ressemble à de l'amour maternel ; la pensée de la Divinité ajoute peu de chose à cette tendre adoration; qu'importe que ce soit un Dieu, c'est un enfant, cela suffit ; aux cœurs des femmes le sauveur du monde parle moins que l'enfant Jésus. Cette fête de Noël est si touchante qu'elle a rendu poète une de nos amies, fort ignorante jusqu'à ce jour dans l'art des vers. Voici quelques strophes d'une prière improvisées par elle il y a plusieurs années, un matin, en revenant de l'office de Noël :

Page 1