‹ La vicomte de LaunayChapitre 9 sur 20 · I,A FETE DE NOËL · texte numérisé non relu

I,A FETE DE NOËL

C'est le jour où Marie Eufauta le Sauveur ;

C'est le jour où je prie

Avec plus de ferveur.

D'un lourd chagrin mon âme

('e jour-là se défend,

0 Vierge ! je suis femme,

Et je n'ai point d'enfant!

0 mère chaste et belle Du Dieu terrible et grand, Dans ta sainte chapelle Je m'incline en pleurant ; De regrets poursuivie, Près du divin berceau J'attache un œil d'envie Sur ton enfant si beau.

Bénis ces larmes pures, Et je t'apporte en vœux Tout l'or de mes parures, Tout l'or de mes cheveux ; Mes plus belles couronnes, Vierge, seront pour toi, Si jamais tu me donnes Un fils, un ange à moi!

Alors dans ma demeure.

Le plaisir renaîtrait, Et la femme qui pleure.

Pour l'enfant, chanterait.

De ma gaîté ravie.

Célébrant le retour, Je vivrais... et ma vie Serait toute d'amour.

Illusion perdue.

Beau rêve défloré,

Tu me serais rendue

Par l'enfant adoré.

Noble orgueil, sainte gloire

De l'amour innocent, A vous je pourrais croire Encore, en rcmbrassant.

Loin des pièges du monde, Je fuirais avec lui.

Et cette tête blonde Deviendrait mon appui.

Sans amour sur la terri' Le cœur est désarmé ; Oh ! c'est un guide austère Qu'un enfant bicn-aimé.

. Je verrais sans tristesse.

Implacable en son cours, Le Temps avec vitesse Emporter mes beaux jours :

De mes grâces fanées Je ne défendrais rien...

Que seraient mes années?...

Son âge et non le mien.

Enfin je pourrai même Voir s'éloigner de moi L'ingrat époux que j'aime, Et lui garder ma foi.

Pas une plainte amère !

Ma douleur se taira...

Jk; dirai : Je suis mèro, Courage, il reviendra!

Le jour des Rois est aussi une fête d'une admirable poésie. Ces rois superbes, prosternés devant l'humble crèche, la puissance humaine sliumiliant devant la gloire divine, la couronne s' effaçant devant l'auréole ; toutes ces images à la fois imposantes et gracieuses frappent l'esprit par lem' signification profonde, et charment les yeux par leur naïve grandeur.

L'Epiphanie est de plus une fête des foyers. Réunion joyeuse, bruyante de cris moqueurs, de rires enfantins. On la célèore avec bonheur, tant que la famille est complète ; mais, hélas ! quand au banquet de Taïeule on compte des places vides, ce jour de fête n'est plus qu'un jour de deuil.

Notre fête de prédilection à nous, c'est le dimanche des Rameaux, que Ton appelait autrefois' Pâques demandé, et que Ton appelle encore Pâques fleuries. Nous ne saurions dire quel attendrissement presque puéril nous fait éprouver la vue d'une branche de buis bénit. A Rome, les rameaux sont des palmes, de véritables palmes que l'on fait venir par charretées des environs de Gênes. Dieu sait si nous aimons les palmiers, et quel profond respect nous inspire cet arbre biblique, ce panache sacré qui représente à lui seul toute la poésie de rOrient; et pourtant les souvenirs de renfance sont si puissants, que ces belles palmes romaines que le saiat-père lui-même avait bénites nous ont produit peu d'effet, et que nous leur préférons mille fois la plus petite branche de l'humble buis parisien.

Dimanche dernier les habitants de la grande ville semblaienttous penser comme nous. Les cochers des voitures publiques avaient orné le collier de leurs chevaux d'un rameau bénit, les enfants avaient paré leurs chapeaux d'une légère branche de buis bénit, et les femmes en revenant de 1 "église rapportaient par ramées une provision de buis bénit, quelquefois trop forte pour leur petite main; et chacun attachait une idée, ime croyance, un souvenir à cette palme bourgeoise qu'il allait suspendre près d'un objet révéré, celui-ci au-dessus du portrait de sa mère, celui-là (il faut bien le dire) audessus du portrait de Napoléon ; celle-là au-dessus de son bénitier, celle-ci au-dessus de l'image de sa pa-

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ti'oniie. Quelle folie, disent les philosophes ! Pourquoi rendre un culte ;i ce vilain arbuste qui ne demande même pas de culture et qui n'est bon qu'à faire des peignes et des tabatières! Car ils sont bien heureux les philosophes ; ils ne doutent jamais d'eux-mêmes ; leurs superbes résolutions, leurs grandes pensées sont toujours présentes à leur esprit ; ils n'ont pas besoin que les objets extérieurs viennent obligeamment les leur rappeler. A quoi bon l'image à ceux que n'abandonne jamais l'idée ; à quoi bon le souvenir sauveur à ceux que n'égare jamais l'oubli? Nous l'avouons, nous n'avons pas cette force d'âme. Dans nos jours de vague et de découragement, il faut souvent qu'une image sainte, un souvenir sacré, viennent nous as>ister; quand notre pensée se trouble, c'est par lesyeuxque la raison nous revient, et nous confessons d'autant plus facilement cette faiblesse, quenousl'avons observée chezplusieurs esprits d'une grande supériorité. Une femme célèbre par son courage, nous racontait qu'un jour elle avait été sauvée d'une mort terrible et coupable par un hasard plaisant. Elle venait d'apprendre une affreuse nouvelle, elle éprouvait un de ces désespoirs sans bornes qui vous montrent un avenir sans refuge ; dans le vertige de la douleur, elle résolut de mourir; car la mort, pour elle, c'était la fuite; f.'rmer éternellement les yeux, c'était ne plus voir l'horizon menaçant. J'étais folle, nous disait-elle; j'avais tout oublié, je n'étais plus capable que d'un seul calcul, je pensais avec joie que je demeurais au second étage, au-dessus d'un appartement très élevé, et qu'en me jetant par la fenêtre, ma chute serait mortelle; et je courus vers la fenêtre Mais, pour l'ouvrir, il fallait détourner un cheval de bois, un cheval à bascule qu'on avait rangé devant elle : c'était le joujou de mon fils. En le voyant, je m'arrêtai subitement; un poignant

remords me serra le cœur. Que vous dirai-je? je n'eus pas le courage de détourner ce cheval et d'ouvrir la fenêtre ; je tombai à genoux et je m'évanouis; on me releva au pied du cheval, dont la crinière était toute baignée de mes larmes.

Sauvée de la mort par un joujou, c'est absurde. Riez donc, philosophes !

Un jeune homme d une grande famille nous racontait aussi comment un soir il avait été sauvé d'une mauvaise action parunhasard. C'était àla campagne, dans le vieux château de son père. Entraîné par le plus perfide des conseillers, la jalousie, il venait d'écrire une de C3S lettres chargées à mitraille , qui doivent infailliblement causer d'horribles catastrophes, une de ces lettres anonymes d'autant plus dangereuses qu'elles sont signées; pour envoyer cette lettre, il fallait faire partir un homme à cheval ; le jeune furieux sonne avec violence, la sonnette se casse ; il appelle , on ne l'entend pas ; alors il prend la lumière qui lui avait servi à cacheter son odieux écrit, et il .se dispose à descendre dans la cour pour donner l'ordre fatal ; mais en quittant son appartement, il lui faut traverser une longue galerie ornée des portraits de ses ancêtres ; c'était en automne, à cinq heures ; il faisait déjà nuit ; la bougie qu'il portait ne jetait qu'une lueur tremblante dans l'ombre de la galerie ; il la franchit entièrement sans apercevoir aucun des portraits qui en recouvraient les murs de chaque côté, et que la lumière ne pouvait éclairer directement; mais, parvenu à l'extrémité, tout à coup il s'arrêta ; un de ses ancêtres était en face de lui ; il le regardait ; il semblait lui dire : « Où vas-tu ? » Et cet ancêtre était précisément un de ces nobles cœurs à jamais célèbres dans l'histoire des amours, par le plus pur désintéressement , par l'abnégation la plus su-

blime Epouvanté à cet aspect, le jeune homme fut,

pour ainsi dire, réveillé en sursaut de son cauchemar de méchanceté; il comprit la laideur de ses projets ; il saisit bravement la lettre nuiudite, il la brûla sous le portrait de son ancêtre en le regardant avec fierté. Figurez-vous un petit-fils de M. de Jaucourt reconnaissant le portrait de son grand-père au niomeut d'envoyer à la poste une lettre anonyme. Ce n'est pas cette histoire-là, mais c'est une histoire presque aussi belle. Sauvé d'un crime par un vieux portrait mal peint ! Riez encore, philosophes !

Eh quoi! si des jouets d'enfants, si des portraits d'ancêtres peuvent préserver du mal de faibles cœurs, comment les images de Dieu, les souvenirs de la religion n'auraient-ils pas aussi leur toute-puissance? Comment ne nous serait-il pas permis de nous attendrir à la vue d'un rameau bénit, quand ce feuillage consacré nous rappelle un des jours les plus amèrement glorieux de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Triomphe sans illusions, précurseur de l'agonie, hommage mortel dont la victime seule a le secret, acclamations d'amour, dont le Sauveur comprend déjà le sens funèbre ; avant six jours, ce peuple reconnaissant qui crie avec bonheur : Hosanna au fils de David , ce peuple demandera sa mort; avant six jours, ces disciples défenseurs de leur maître s'enfuiront tous tremblants de peur ; avant six jours, ces apôtres qui lui devront la gloire rougiront de lui; amis, flatteurs, disciples l'auront abandonné... A l'heure du supplice, il ne lui restera que ces deux éternels courages que rien ne peut efifrayer, l'amour maternel et l'amour pur.

N'est-ce pas là l'histoire de toutes les généreuses victimes, de tous les grands sacrifices ?

0 philosophes! avez-vous jamais imaginé rien de

plus beau que ce poème divin ? Un homme de haute intelligence nous disait dernièrement : Dans mes jours de doute, pour m'affermir contre les taquineries des philosophes, les faux raisonnements des novateurs, je relis l'Evangile, et comme il m'est démontré que jamais l'esprit humain ne s'est élevé si haut, comme il m'est prouvé que c'est le livre le plus sublime qu'on ait jamais écrit; que cette œuvre est supérieure à tous les chefs-d'œuvre des plus célèbres génies ; que ce poème est plus beau que le Dante, que Virgile, qu'Homère 1... Je me dis que Dieu seul peut l'avoir dicté ; que Dieu seul peut avoir empreint un langage d'une si primitive grandeur, d'une si formidable simplicité.... et je me sens de nouveau convaincu , et je reviens à la croyance par l'admiration.

Je fais le travail contraire sur les écrits des philosophes, et je les trouve si pauvres d'esprit, si maigres d'idées, si secs de cœur, que je les prends en dédain et me dis : C'est une trop mauvaise littérature pour être une bonne religion. Moquez-vous de moi, ajoutait-il ; ce n'est pas la foi qui me sauve, c'est le goût.

Eh ! Longchamps que nous allions oublier! Il y avait beaucoup de monde, mais plus d'étrangères que de Françaises. Depuis quelques années, le véritable jour de Longchamps est le dimanche de Quasimodo, dont nous vous parlerons. Pendant la semaine sainte, les femmes se montrent rarement en public ; elles sont à l'église pour entendre des sermons. Ce n'est qu'après Pâques, après les jours déjeune que l'on reprend le cours des vanités, mais des vanités charitables, de celles que permet dans son indulgence éclairée M. l'abbé deRavignan. Il comprend que l'on peut vivre dans le monde en restant indépendant de lui; il comprend que le luxe est une sorte d'aumône, que les parures que portent

les femmes riches font travailler les femmes pauvres ; il comprend qu'on peut prier avec ferveur dans un oratoire fleuri et prosterner avec humilité devant Dieu un front chargé de diamants.

20 avril 1844.

Le dandy parisien. — Fiuner, jouer, manger, voilà toute sa vie. — Joueurs nuicliiavéliques. — Martingales sur le cœur humain. — Les excellents buveurs. — Où sont donc les jolies femmes? — Bal de l'ambassade de Belgique. — Un mot charmant de M. Thiers.

Après les jours de jeûne, d'humilité et de pénitence, Paris s'est relevé plus fier et plus brillant que jamais. Le printemps l'enivre, il se pavane au soleil, il fait de la boue avecs a poussière, il est content ; car pour cette ville d'élégance perfectionnée et de luxe merveilleux, il n'y a que deux saisons ; celle où la boue est involontaire, c'est la mauvaise saison ; celle où la boue est volontaire, c'est la belle saison.

Et le jeune Paris se promène sur ses boulevards consciencieusement arrosés ; et quand il a joyeusement passé toute sa journée à se promener sans but comme un rentier, il s'en va dans quelque beau café doré passer toute sa soirée et toute sa nuit à numger comme un ogre ou comme une garde-malade, à boire comme un templier ou comme une gouvernante anglaise, à jouer comme un vieux diplomate et à fumer comme un poêle.

Telle est l'existence d'un jeune Parisien qui se respecte. Le grand poète a dit :

Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie.

Le brillant Parisien traduit à sa façon ce vers ravissant :

Fumer, jouer, manger, voilà toute ma vie.

Et ce n'est pas avec insouciance et par étourderie qu'il mène cette vie-là : chez un peuple atteint de cons.tilutionnaliié, tout est sérieux, et particulièrement le plaisir; on n'y traite rien avec légèreté. Pour le jeune Parisien, fumer n'est pas un délassement, c'est uù travail; jouer n'est pas une passion, c'est une affaire ; manger n'est pas un plaisir, c'est une science. Il mange par principes et avec méthode ; il médite le matin le dîner qu'il doit manger et juger le soir. A vingt ans, il est déjà un grand connaisseur en l'art culinaire ; il méprise déjà le vol-au-vent paternel et la charlotte de famille ; présomptueux enfant, il ne sait rien encore des choses de la vie... ; profond gastronome, les sauces de la civilisation n'ont déjà plus rien à lui apprendre.

Le Parisien est précoce en tout ; si à vingt ans il est un savant gastronome, à viugt-cinq ans il sera aussi un joueur consommé. Le jeu n'est plus comme autrefois ime audacieuse gageure, une violente émotion demandée au hasard, ou plutôt une interrogation courageuse adressée à l'oracle, dont on attend la réponse avecune anxiété pleine de terreur et de charme... Ivresse poétique, angoisse délicieuse que George Sand a dépeinte avec tant de génie dans une des plus éloquentes pages de Lélia... Le jeu, aujourd'hui, est une spéculation froide et malveillante contre des caractères connus ; c'est l'exploitation déloyale de défauts traîtreusement observés dans des intimités hostiles, de qiuilités perfidement excitées dans le commerce d'une prétendue a-

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niitié, et dont on se sert au jour de la lutte pour vaincre son adversaire, par ce qu'on a découvert en lui de faible ou de généreux.

Dans les jeux publics et de hasard, on luttait contre une l)anque, c'est-à-dire contre un être abstrait et collectif, mystérieux comme le sphinx, impassible comme le destin. Le combat était sincère. Vous étiez heureux ou malheureux, toute la question était là. Maintenant, on lutte contre des camarades de plaisirs et quelquefois contre des amis ; et les jeux que l'on joue sont des jeux de combinaisons. Il s'agit moins alors d'être heureux que d'être habile, et moins encore d'être habile que d'être effronté. Dans cette lutte, ce ne sont pas les cartes qui sont en présence, ce sont les caractères, et les plus délicats sont toujours les plus malheureux. Si vous êtes physionomiste, ne pariez jamais tout une soirée pour de certains profils. Voilà un noble front qui sera longtemps soucieux ; avec ce sourire plein de franchise, on ne gagnejamais de grosses sommes. Voici, au contraire, près de vous, un regard faux et malin avec lequel vous pouvez vous engager. Pariez pour lui hardiment : il saura bien, toujours et malgré tout, forcer le sort à lui devenir favorable. Son moyen est bien simple : quand il perd... il aime la nuit, il ne sait vivre que la nuit; ce sont, dit-il, les niais qui vivent le jour; il n'y a que les bourgeois et les sauvages qui adorent le soleil ; ce qui lui plaît, à lui, c'est la clarté des lustres ; il n'est buveur, amant, poète que la nuit, et tout en chantant : La belle nuit l il vous force à boire et à jouer jusqu'au jour, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il ait regagné

tout l'argent qu'il avait perdu... Quand il gagne

c'est autre chose : il est sombre et silencieux ; il ne sait pourquoi... mais, depuis quelque temps, il est souvent et tout à coup saisi d'étourdissements qui l'inquiètent ;

il ouvre la fenêtre, il se promène dans le jardm.... ou sur la terrasse. On lui propose de revenir jouer... Tout à riieure, répond-il d\me voix intelligemment affaiblie... Un autre prend sa place ; il se laisse oublier pendant un moment ; et puis, si une discussion violente s'élève parmi les joueurs, il profite du tumulte pour prendre son chapeau et s'en aller. 8a santé continuera à être chancelante encore pendant une semaine ou deux, à moins qu'une mauvaise veine ne le guérisse soudain ; et le plus naïvement du monde, il recommencera à vous dire qu'il aime la nuit, rien que la nuit, que ce régime sévère ne lui vaut rien, et que le seul remède à ses souffrances est une bonne nuit passée à boire et à jouer. Nous ferions un volume si nous voulions raconter toutes les ruses de nos joueurs modernes ; ce serait tout un iraité de psychologie, de diplomatie et de politique, que Machiavel lui même ne désavouerait point. Voilà pourquoi un joueur de \'ingt-cinq ans est déjà un vieil observateur désenchanté. Rien ne vieillit plus vite l'esprit que cette laide science des passions, que cette étude intéressée des caractères. Hélas ! c'est se ruiner à jamais en ilhisions que de s'enrichir de la sorte par ces honteuses martingales sur le cœur humain !

Les jeux particuliers font regretter les jeux publics. Le hasard contrôlé, c"est ce qu'il y avait de moins dangereux. Mais l'hypocrisie constitutionnelle est le contraire de la saine morale ; nos sag'es puritains, en supprimant les jeux, ne se sont pas demandé s'ils supprimaient le jeu; l'important pour eux n'était pas de réprimer une passion funeste, mais de s'ôter bien vite les moyens de la surveiller ; car, dans leur naïveté législative, ils ont confondu la surveillance avec la complicité. Ce qui nous étonne, c'est qu'avec des scrupules si ingénieux et des délicatesses si intelligentes, on n'ait

pas encore supprimé les égoiits. En effet, u'est-il pas indigne d'un gouvernement moral de conserver la direction de ces fleuves immondes ; et d'ailleurs, dans ce beau siècle de libertés, n'est-il pas temps enfin de proclamer la plus belle de toutes : la liberté de la fange ? Si nous parlons ainsi du jeu, c'est que jamais, à aucune époque, on n'a joué avec plus de fureur qu'aujourd'hui. La mode aussi est de boire follement, nouveau moyen de succès pour des joueurs habiles ; ils ])oivent de l'eau, et choisissent de préférence des adversaires favorisés de Bacchus. Par malheur, et grâce au progrès de la civilisation et de la chimie, on a trouvé des combinaisons savantes qui permettent de boire beaucoup sans trop se griser. Rien n'est plus perfide et plus fatal que cette étrange situation d'esprit où se trouvent plongés les vaillants buveurs de profession. C'est un juste-milieu entre la veille et le sommeil, la raison et la folie, le jour et la nuit ; et pendant ce crépuscule de l'intelligence, on fait cent maladresses irréparables. On a juste ce qu'il faut de sang-froid pour accomplir des actions qu'on n'a plus assez de bon sens pour diriger. On peut marcher droit, mais on ne sait pas précisément où l'on va ; on peut jouer hardiment, mais on ne comprend plus bien le jeu ; on peut aller convenablement dans le monde, mais on n'y sait dire que des balourdises, et comme on n'a pas l'air d'être gris, on a l'air bête, ce qui est bien pins fâcheux. Nous n'aimons pas du tout ces excellents buveurs.

— Vous aimez peut-être mieux les mauvais?

— Oui, nous préférons de beaucoup ceux qui ne peuvent boire trois verres de vin sans tomber sous la table.

— Et pourquoi cela?

— Parce qu'ils y restent. Un homme ivre n'est jamais plus h son avantage que sous la table du festin ,

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que sur le pavé de la rue. C'est là sa place, c'est là qu'i saura se faire respecter; car Ton n'a jamais le droit de blâmer ceux qui savent rester à leur place. Que vientil faire dans nos salons ? pourquoi troubler nos fêtes de ses préoccupations inquiètes? Dans le monde, il est permis d'être dangereux, mais périlleux, jamais.

Le jeu, le vin et les^elles, la transition est naturellement trouvée. Nous voudrions vous parler des belles, mais il n'y en a pas : chacun vous dira que dans le monde, cette année, il y a peu de très jolies femmes^ mais il y en a beaucoup de très laides; c'est une compensation. L'aspect des théâtres est affreux :' pendant l'hiver entier, le Théâtre-Italien , autrefois le rendezvous des beautés à la mode, a été livré aux difformités de tous les pays. A la sortie du spectacle, dans le vestibule, on découvrait encore ça et là quelques charmants visages, sous les capuchons de velours noir, sous les burnous de cachemire blanc ; mais dans la salle, ces rares beautés disparaissaient dans l'ombre que répandaient sur elles ces laideurs en majorité. Figurez-vous des rangées entières de vieilles femmes coiffées de turbans, et de quels turbans! Cela n'avait pas l'air d'une assemblée de dîlettanti savourant une douce harmonie; cela ressemblait à un tribunal de vieux cadis rendant la justice : c'était imposant, mais ce n'était pas beau. Du reste, dans la salle du Théâtre- Italien, on ne voit plus un jeune homme; à peine quelque fils reàpectueux vient-il accompagner sa mère ; le balcon appartient à des hommes graves; l'orchestre, à des hommes mûrs. Les jeunes gens n'aiment donc pas la musique ? Ils doivent l'aimer ; peut-être n'aiment-ils pas les vieux cadis !

A rOpéra-Comique, les femmes ne sont pas plus jolies, mais elles sont moins parées : c'est toujours cela.

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Les turbans sont remplac(^s par ces bonnets trop longtemps h la mode, dits bonnets à la paysanne ; la salle ressemble à un marché de fermières. Les jours où Ton donne l'amusant opéra de Caglioslro, ou bien la ravissante Syrcne, le coup d'oeil est assez agréable : toutes ces paysannes sont animées et souriantes ; c'est joli. Mais quand on joue le Déscrfein\ toutes ces fermières qui sanglotent, ces trois cents Perretfes qui viennent de renverser leur pot au lait en même temps, c'est fort triste ; ce désespoir universel dans nn ^ illage paraît exagéré.

Au Théâtre-Français, il n'y a que des étrangers et des gens de province ; chaque spectateur tient à la main la pièce qu'on joue. La reprise du Voyage à Dieppe fait fureur. Provost et Régnier sont admirables de naïveté et de verve ; ils excitent à chaque geste, à chaque mot, de formidables éclats de rire. L'Ecole des Femmes et la Critique de V Ecole des Femmes, jouées avec la plus rare perfection, composent aussi uu spectacle ravissant que les amateurs de la bonne comédie vont écouter avec délices. Et pourtant les petites-maîtresses du grand monde n'ont jamais eu l'idée d'aller voir ces comédies-là ; le langage de Molière leur semble trop grossier, elles préfèrent le style du Palais-Royal, c'est plus déhcat. C'est là que chaque soir elles courent avec empressement, c'est là ci^u'elles minaudent, un flacon anglais à la main, coiffées d'un fond de bonnet orné d'une rose sans feuille et sans tige plaquée de chaque côté de la tête et figurant deux oreilles. Elles ont mille raisons d'aller à ce théâtre, où les acteurs sont excellents et les pièces fort amusantes; mais elles pourraient bien aussi aller entendre Molière et ne pas tant dire qu'elles le savent par cœur, quand elles prouvent par leur ignorance et surtout par leurs ridicules qu'elles ne l'ont pas

encore lu. Car, si elles pouvaient répéter de mémoire les sottes critiques de la sotte Climène, elles les répéteraient moins souvent de nature.

L"Opéra est l'asile des souvenirs ; là des hommes qui ont été beaux passent leur soirée à lorgner des femmes qui ont été belles. L'aspect de cette salle un peu grave n'est pas cependant sans charme et sans dignité. C'est la grandeur de Rome, d'Athènes, de Palmyre, de Balbec, de Thèbes... C'est la majesté du passé.

Mais où sont donc les jolies femmes, les femmes bien mises, d'une élégance irréprochable ? A quel théâtre les voit- on? — On les voit aux Variétés ; là sont réunies les femmes vraiment jolies, aux manières distinguées, à la taille svelte et gracieuse. Sous de charmantes capotes de crêpe blanc, sous de légers chapeaux de paille, se cachent les regards les plus doux, les traits les plus fins ; ce sont de ravissantes beautés de keepsake, • (fes physionomies de roman, des chevelures ossianiques, des pâleurs byroniennes, un mélange délicieux de fragilité et de fraîcheur, de mélancolie et de jeunesse, à troubler la plus robuste raison. — Quel est le nom de ces femmes? On voit bien tout de suite à leur tournure que ce sont des femmes comme il faut. — N'en jurez pas. — Mais enfin leur nom? — Je ne le sais pas toujours ; elles le choisissent elles-mêmes, et elles en changent souvent. — Quoi! ce sont de s personnages fantastiques ? Mais elles ont aussi bonne façon que nos élégantes les plus disthiguées? — Que voulez- vous ? elles portent les mêmes chapeaux, elles lisent les mêmes journaux, elles aiment les mêmes héros!... Or, quand on a les mêmes parures, les mêmes lectures, les mêmes aventures, on est bien près d"avoir les mêmes allures.

Cependant il faut dire, pour être juste, qu'il y avait beaucoup de femmes charmantes l'autre jour au con-

cert de Listz. Mais aussi tous les mondes et tous les pays s'étaient donné là rendez- vous ; chaque société s'y faisait représenter par sa beauté célèbre. Cette soirée a été admirable. La mode n'est pas inconstante, comme on le prétend ; depuis son enfance, Listz est son favori ; elle l'a admiré naguère en l'appelant le petit Listz, elle l'admire maintenant en le proclamant le grand Listz : on ne peut pas appeler cela un changement. Tous les rivaux qu'on a voulu lui opposer n'ont fait que constater sa gloire. De même, c'est en vain que l'on veut détrôner Batta ; la mode lui reste fidèle. On vante avec raison plusieurs artistes ses émules ; il est impossible de jouer du violoncelle avec plus de talent que Piatti et de ç/eindre avec un plus beau style et une plus belle méthode ; mais Batta ne geint pas, il chante, et le monde aime mieux les chants réellement trouvés que les difficultés soi-disant vaincues.

Ce qui était admirable, c'est le bal donné lundi par Mnip l'ambassadrice de Belgique ; la salle de danse, bâtie exprès pour la fête, ofi'rait un aspect tout nouveau : les murs étaient tendus d'étoffes blanches et bleues, et dans toute la salle, qui était très grande, il n'y avait que deux choses , des fleurs et des lumières , mais dans une quantité prodigieuse à troubler le regard ; cela ressemblait à une hallucination, à un mirage ; nous ne saurions vous expliquer cet effet ; les lustres, que l'on apercevait dans le lointain, avaient l'air delà réflexion de ceux que Ton avait devant soi, les fleurs ne servaient pas non plus à vous guider, il y en avait partout et elles étaient toutes pareilles ; vous disiez: Je vais rejoindre M^e une telle, je l'ai laissée assise près d'une jardinière de camélias et de lilas... Vous la cherchiez . cette jardinière, mais il y en avait cent, et elles étaient toutes remplies de camélias et de lilas. Vous étiez com-

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plètement dérouté; cela faisait l'effet d" un rôve, mais du rêve le plus charmant. A cette fête, on a dansé la polk^i, la mazourka, et chaque danseuse tachait d'imiter la maîtresse de la maison. C'était une excellente occasion à saisir pous prendre une leçon : où trouver un plus parfait modèle, une combinaison plus heureuse d'élégance et de distinction ? Une Lubomirska princesse de Ligne !... caries Lubomirska ont le double privilège d'être en Pologne ce que les Mortemart et les La Trémoille sont en France pour l'esprit et pour la beauté.

Voici un mot bien joli de M. Thiers. 11 rencontre l'autre jour un académicien jeune encore, mais déjà dans 1 âge sérieux. Comme vous rajeunissez ! lui ditM. Thiers ; qu'avez-vous ? — Mais... rien. — Allons donc... on ne rajeunit jamais sans motif.

Gare au motif! (Réflexion du rapporteur.)

27 avril 1844.

Analyse d'un proverbe. — Récit d'un concert. — Coiffures en fleurs naturelles confites. — Tire-bouchons de velours noir. — Le livret du Salon. — Conjugaison d'un verbe irrëgulier. — Je vous fais compliment de votre âne; avez-vous vu mon vieux lapin? — Etude de champignons. — Esqiiisses et Portraits, livre nouveau par M. le duc de Doudeauville.

Oh! mais, on n'y saurait tenir: tous les plaisirs de Tété joints à tous les plaisirs de l'hiver; c'est trop. Le matin, les promenades sentimentales dans le bois mystérieux, sous les grands arbres en fleurs, et puis le soir ]es folles danses dans les salons bruyants, sous les lambris dorés, les mélodies des virtuoses et les sonates des

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oiseaux, les rayons du soleil et les splendeurs du lustre, l'ombrelle et l'éventail , la rêverie et la coquetterie.... toutes ces fatigues et toutes ces joies en une même saison, c'est révoltant. Paris n'est pas une ville d'eaux; il n'y a que des goutteux et des malades qui puissent mener cette vie-là : toujours s'amuser, cela n'est pas toujours amusant. La tête se trouble, et nous en sommes déjà à nous demander lequel des fleux partis il nous faut choisir : aller à toutes ces fêtes et renoncer bravement à les raconter, ou bien n'aller à aucune pour les raconter plus à l'aise. Les historiens sont bien heureux : l'histoire du passé , ce n'est rien à écrire, avec un peu d'imagination, on peut s'en tirer; mais ^hi^toire du présent, voilà ce qui est difficile à faire. Voir et comprendre en même temps, ce n'est pas commode ; d'ailleurs, le présent n'aime pas à être raconté ; il s'arrange toujours de manière à déjouer les narrateurs, il entasse tous les événements à la fois pour embrouiller la vérité, comme les directeurs de théâtre donnent tous leurs premières représentations le même jour pour dérouter la critique. Tachons du moins de saisir quelques traits au passage et de griffonner quelques lignes entre le concert du matin et le bal du soir.

Ah!... voici déjà une première difficulté: il s'agit de faire l'analyse d'un proverbe fort spirituel dont l'auteur détire garder l'anonyme ; ce proverbe a été joué admirablement, par des acteurs qui ne veulent pas être nommés, chez une charmante personne qui préfère rester inconnue. C'était jeudi dernier. On nous permet de révéler le jour de la semaine... insigne faveur! Cela se passait au faubourg Saint-Germain, dans un des plus élégants salons de la Chaussée-d'Antai ; comprenez si \ous pouvez. La maîtresse de la maison est une toute jeune femme, qui a un fils de vingt ans. Le parterre

était composé de beautés à la mode et d'hommes d'esprit : c'était un recueil complet des célébrités agréables. Le proverbe qu'on a joaé est intitulé la Soirée musicale, c'est-k-dire le concert impossible. Analyse : M. de Clairval donne des concerts sous prétexte qu'il aime la musique, et il aime la musique sous prétexte qu'il fait des romances. Aperçu philosophique : ainsi, nos grandes passions sontpresque toujours grefifées sur nos petites vanités; nos crimes ont presque tous un ridicule pour excuse!... Mi»e de Clairval aimerait peut-être la musique sans les romances et sans les concerts de son mari; mais les paroles de ces romances suspectes l'inquiètent, ces tendres reproches lui paraissent aussi mal fondés que mal rimes; elle ne peut se faire illusion, elle ne les a pas mérités ; une autre belle les inspire. Quelle est donc, s'écrie l'épouse jalouse, quelle est cette cruelle infidèle qui cause vos tourments parce qu'elle a rompu ses sermerits? Est-ce que vous me trouvez cruelle, moi? est-ce que vous me croyez in/idèlef

— Mais, répond Clairval, ce sont des souvenirs de jeunesse, je ne suis pas venu au monde tout marié ; ce sont des fictions de poète ; n'en connaissons-nous pas des plus pauvres qui, n'ayant rien à mettre sous la dent, n'en décrivent pas moins de somptueux festins?

— Allez, allez, ces pauvres poètes avaient dîné en ville, répond plaisamment M>"e de Clairval.

Toute cette querelle de ménage, à propos de romances, de soupirs, de désirs, de langueurs et d'ardeurs, et]autres balivernes d'amour, a été jouée avec beaucoup de grâce et de gaîté, et a obtenu un grand succès.

La querelle est interrompue par une lettre d'excuse; on l'ouvre en tremblant : M»"? Précourt est souffrante ; elle ne pourra venir chanter ce soir ; mais, dit- elle, vous aurez M'we Chantard, dont le charmant talent sera plus

que suffisant pour mo faire oublier. Un moment après survient uho autre lettre; ^MmoChantarcla lag-rippe, mais elle se fait d'autant moins de scrupule de manquer à ses engagements qu'elle sera heureusement remplacée par M'iic Précourt, etc., etc. Clairval se désole. Vous deviez vousy attendre, lui dit sa femme; je ne chante pas, moi, maisj'obs.n've, et j'ai toujours vu que les voix de même nature avaient toujours de bonnes raisons pour s'éviter. On comptait sur un chanteur plaisant, un monsieur qui imite Levassor ; un chanteur de plan, plan, plan, de tu, tu, tu, de zut, zut, zut, mélodies fort à la mode aujourd'hui. Ce monsieur vient d'un air triste déclarer qu'il ne pourra chanter ce soir-là que de la musique grave, parce qu'il est en deuil.Une cantatrice vient avec son mari. Que vas-tu chanter, Titine? — Se maltandoni. — Toujours la môme chose, et jwurquoi chantestu cet air-là ? — Parce qu'il est dans ma voix. — Mais, Titine, il y a trop longtemps qu'il est dans ta voix. — Ah I monsieur, à merveille, dites le mot, j'ennuie les gens !... Elle sanglote et s'enfuit au désespoir. Enfin, voilà un artiste de bonne humeur ; il ne demande qu'à se faire entendre, mais il lui faut son instrument ; oîi donc est-il son instrument? L'a-t-on apporté? — Non. — C'est-à-dire oui ; un commissionnaire auvergnat est venu apporter une harpe ; mais un domestique, renvoyé le matin, a donné par malice une fausse adresse à l'Auvergnat, (jui a remporté la harpe en disant les folies les plus amusantes. Ce rôle d'Auvergnat a été joué dans la perfection, il a eu les honneurs de la soirée. Dans l'excès du désespoir, on a recours à un jeune amateur des beauxarts, qui chante un peu avec un cliarnumt défaut de prononchîachion. On lui demande son air favori. — 0 mort ! chois moi propiche, mais il ne le chait plus. Depuis quelque temps, il ne s'occupe plus de musique. —

Maintenant, je barbouille, dit-il. — Mais il me semble que vous avez toujours un peu barbouillé. — Ah ! je vois votre méprise ; quand je dis : Je barbouille, je veux dire : Je peins.... C'en est donc fait, chanteur sérieux, chanteur plaisant, cantatrice célèbre, amateur inconnu et bredouillant, tout a manqué. Mais la ressource universelle leur reste : la polka consolatrice vient à leur secours. — Nous ne pouvons pas chanter, dansons ! — Ainsi finit le proverbe et commença le bal. De véritables Auvergnats, moins littéraires que l'Auvergnat de la comédie, vinrent démonter le joli théâtre ; on le jeta par la fenêtre, avec ses rideaux, ses décorations, ses coulisses, et l'orchestre démasqué apparut aux regards joyeux des jeunes filles, empressées de faire valoir leurs fraîches robes de bal, violemment comprimées par les banquettes du parterre. Et le bal fut aussi joyeux que le proverbe avait été amusant ; et nous envions cruellement les échos du monde qui retentissent, depuis trois jours, de tous ces noms connus, que nous n'osons pas même désigner.

Hier, un magnifique concert chez Mme d'O... a fini de même par un bal. Listz avait été merveilleux, il avait électrisé tout l'auditoire; il a joué d'une manière si admirable et si touchante Vlnvilation à la valse, de Weber, que les valseurs ont eu bien peu de chose à ajouter à cette poétique prière pour se faire comprendre de leurs valseuses. Faire chanter par Listz cet air si tendre au commencement d'un bal, ce n'est pas prudent. Heureusement , la polka est encore venue secourir les imaginations exaltées. On a beau médire de cette danse, elle a une bonne et franche allure, toute naïve et même un peu bête , qui ne doit avoir rien de dangereux. Mais il y a polka et polka : la polka maigre et la polka grasse, la polka de luxe et la polka de santé,

la polka naturelle et la polka violente, la polka dansée et la polka pensée, c'est-à-dire celle des personnes qui, tout le temps qu'elles dansent, comptent : un, deux, trois, quatre ; un, deux, trois, quatre ; un, deux, trois, quatre... Ça se voit dans leurs yeux et au mouvement de leurs lèvres, ça ne leur donne pas l'air inspiré. Mais toutes les polkas sont excellentes , elles font valoir la grâce de celle-ci, le ridicule de celle-là, elles amusent les danseurs et les spectateurs, et puis elles ramènent en France le goût de la danse, cette innocente passion qui doit servir de correctif aux excès d'une leltromanie effrayante ou d'une pédantesque effrénée.

Nous avons admiré à ces deux fêtes de bien élégantes parures ; entre autres, une robe de gros de Naples vert anglais à double jupe, garnie d'une superbe dentelle posée à plat , ce qui faisait valoir toute la beauté du dessin ; la berthe et les manches étaient garnies de la même dentelle; avec cette robe verte, la jeune merveilleuse avait une demi-guirlande de boutons de roses posée très en arrière de la tête ; le bouquet de la ceinture était pareil à la guirlande : le tout en fleurs naturelles. C'est la mode,, la grande mode ; nous voulons toujours médire des fleurs naturelles appliquées aux coiffures mondaines, mais l'apparition ou le souvenir d'une charmante parure de ce genre vieut détourner nos critiques. Cependant, c'est affreux; ces fleurs à la fin du bal sont horriblement fanées, ces roses noircissent, ces camélias jaunissent, ces violettes blanchissent, ces feuillages flétris s'inclinent douloureusement ; vous partez avec une guirlande, vous rentrez avec une salade ; vous appelez cela des fleurs naturelles, mais ce sont des fleurs confites, et nous leur préférons les fleurs franchement îirtificielles ; nous préférons une beauté trompeuse à une laideur loyale ; nous

préférons l'art parfait à la nature dégénérée... Cependant, la belle M'nc de V... avait une guirlande de lilas blanc qui était bien jolie dans ses cheveux noirs... Ce n'est pas tout : quelles sont lourdes ces coiffures ! Que de solides quincailleries dans ces parures d'un jour, et que de fils de fer, de laitons, de cannetilles dans ce bouquet léger! C'est tout un treillage qu'on pose devant soi. — Cependant, la belle princesse de G... avait, hier, une couronne de roses d'une forme bien gracieuse, et qui lui allait à merveille!... Enfin, ces fleurs si naturelles, on ne peut les porter avec de trop véritables cheveux : elles sont toutes trempées d'eau, et elles défrisent les tlre-honchons !.,. Tout le monde n'a pas des tire -bouchons de velours noir, comme cette vieille Anglaise qui était, l'autre jour, à l'Opéra. Voilà une coiffure solide! Des tire-bouchons de velours noir... il n'y a que l'industrie anglaise qui puisse imaginer de tels perfectionnements !

Autre invention anglaise qui a été fort goûtée au dernier concert donné par la Société des Concerts : une grosse couronne de roses peinte sur la calotte d'un chapeau de paille de riz ; ces fleurs étaient dignes de 8t-Jean. Ce chapeau méritait les honneurs du Salon.

A propos de Salon, le livret de 1844 est un recueil d'ana, de petits vers, de facéties, de calembours ; tantôt C3 sont les poésies hiédiles d'un poète ignoré qui ont inspiré un peintre inconnu ; tantôt c'est la description badine d'un tableau badin. Un tableau de M. de Heuven a pour titre : J'en suis bien fâché... Un autre tableau de M. Brun, artiste lyonnais, a pour titre: Combien gagneraï-je ? Un troisième tableau, de M. Boisseau, est intitulé : Plus jolie qiui la cour. C'est ingénieux, c'est fin, mais cela ressemble un peu trop à des

litres de romances; on est tenté de demander : De qui est la mu-ique de ces tableaux-là?

Il y a aussi dans ce joyeux livret de ces plaisanteries de gTammairien qui ont toujours tant de grâce. M. Jean- Gabriel Sclietler,— ne pas confondre avec Ary t-'Cheffer, celui-là ne plaisante pas, — IGOC.Une conjugaison : dix tableaux même numéro.

If^i- tableau : J'aime.

2<î lableau : Tu aimes.

3'! tableau : Elle aime.

4« tableau : Elles aiment.

5c tableau : Elle aimait.

Ce tableau : J'ai aimé.

7*^ tableau : Tu aimeras.

8e tableau : Elle aimera.

9e tableau : Aimante.

10e tableau : Aimer.

Et pourquoi toujours elle, elle aime , elle aimait, elle aimera? pourquoi pas, inUme? pourquoi n'aime-t-iî pas quand elle aime? Cruel peintre, pourquoi tourmenter ainsi ton héroïne par les rigueurs d'une injuste conjugaison?

Cette conjugaison assez iirbitraire du verbe aimer nous rappelle le plaisant supplice d'un Anglais que nous avons rencontré dans notre voyage en Italie ; il se plaignait amèrenient de l'irrégularité des verbes français qu'il apprenait; le verbe aller, disait-il, est impossible. Il avait toutes les peines du monde à retenir le premier temps; il voulait absolument nous le dire. Ah! mon Dieu, que nous avons ri de bon cœur lorsqu'il s'est mis à le réciter. Un jeune voyageur français, qui se don-

nait pour maître de laugues, le lui avait appris ainsi :

Je vais.

Tu viens.

11 sort.

Nous partons.

Vous rentrez.

Ils dorment.

— Quelle irreguioularaitcl s'écriait notre Anglais. Et nous de rire comme Ton rit au jeune âge, et lui de recommencer sa conjugaison laborieuse. Nous n'avons jamais eu le courage de U détromper.

Après les facéties de grammairien viennent les calembours ; le nom du peintre fait jeu de mots avec le sujet du tableau : Deux chiens se disputant un os, par Lelièvre ; une Petite Laitière, par Cholet Légumes, par M'ie de L..., au Marais. Puis arrivent lesnàïvetés, les sujets simples et modestes : M.Isidore DuMON, la Pantoufle', M. Couder, la Souris; M. ChaS- SELAT Saint- Ange, \e Déjeuner des Canards; M. Picard, Poissons tour mentes par des chats (ce tableau, nous l'avons vu, est d'un effet saisissant); M. Ernest Seigneur Gens, le Vieux Cheval; M. Jacques-Alphonse TÊTARD, un Vieux Lapin ;Mi'e Rosa Bonheur, un Ane. Entendez-vous d'ici les conversations de ces divers artistes?— Mademoiselle Rosa, j'ai bien des compliments à vous faire ; j'ai vu votre âne; j'en ai été fort content. Avez-vous vu mon vieux lapin ? — Mais non ; je l'ai cherché tout une journée, je n'ai jamais pu le trouver. — Ne m'en parlez pas, ils l'avaient perché tout en l'air comme un écureuil; je l'airetiié!

Tableau philosophique, n^OS : Intérieur d'une grotte; une femme centenaire, pauvre, mais heureuse., réflé^

cMssant sur les misères humaines. C'était difficile à rendre, toutes ces nuances-là.

Tableau dramatique. Effe de lessive : Dans un paysage désert, du linge étendu sèche sur des cordages... etparsonnepour garder ce linge! Il y a là de quoi faire évanouir une femme de province.

Autre tableau plus simple, mais non moins dramatique. Mme R. de C, no 2,106 : PJtîide de champignons^ d'après nature. Ah î madame, vous passez des journées entières à étudier des champignons d'il près nature, et vous désirez garder l'anonyme! Mais... la Brinvilliers n'en faisait pas d'autres, et, nous avons l'honneur de vous en prévenir, on a pour habitude de rouer vifs^tous les élèves de son école trop célèbre.

Nous voulions vous pailer d'un livre qui fait ravage, et dont tout Paris s'occupe en ce moment : esquisses ET PORTRAITS, par M. de Laroche foucauld, duc de Doudeauville; nous commencions déjà à vous dire que rien n'est plus i)iquant, rien n'est plus impartial, rien n'est plus vrai que cette peinture des personnages les plus illustres du grand monde, du monde politique et littéraire, lorsque notre propre portrait nous est tombé sous la main. De si grands éloges nous imposent le silence. Le moyen de vanter l'esprit d'un auteur qui nous trouve à nous tant d'esprit? Le moyen de proclamer l'impartialité d'un juge qui nous traite avec tant d'indulgence? Comment ne pas se défier d'un peintre qui flatte toutes nos prétentions? Mais flatter les prétentions, c'est dénoncer les caractères ; et nous devons en convenir, si ce portrait n'estpas le nôtre, il ftmtbien nous connaître pour oser nous déguiser ainsi. En un mot, si le peintre nest pas sincère, l'observateur est habile.

4 mai 1844.

Covirses au Champ-de-Mars. — Les carreaux. — Le palais de Tludustrie. — L'Académie. — Une lecture de tragédie. — Tout le monde dort excepté un sourd. — Les gentlemen pompiers. — Personne ne veut quitter Paris.

Courses fashionables au Champ-de-Mars, fête populaire aux Champs-Elysées, fête royale aux Tuileries, solennité industrielle, solennité académique, invasion provinciale, émulation parisy^nne, désastre dans la capitale et désastre dans la banlieue, rien n"a manqué à cette semaine pour la rendre mémorable, pour en faire le sujet des commérages empressés. Malheureusement, depuis huit jours, nous sommes garde-malade, et nous n'avons rien vu par nous-même; nous en sommes donc réduit à questionner nos amis pour obtenir d'eux quelques détails sur tous ces grands événements.

Premier ami : c'est un original ; première question, les courses : ont -elles été belles ?

— Affreuses.

— Qu'avez-vous vu là?

— Rien.

— Qu'y avait-il ? .

— De la poussière.

— Et puis...

— De la fumée.

— Mais il y avait de jolies femmes?

— Il n'y avait pas de femmes.

— Comment ! pas de femmes !... et dans les pavillons ?

— Ce n'étaient pas des femmes.

— Qu'était-ce donc ?

— Des caricatures de Grand ville.

— Mais ces femmes, quoique laides, étaient élégantes ?

— Elles étaient vêtues de matelas.

— Quelle folie ! de matelas ?

— L*une avait une roba de soie à grands carreaux rouges et blancs.

— Ah ! oui, c'est la mode.

— L'autre avait une robe de mousseline h grands carreaux blancs et bleus, pur matelas.

— Et les écharpes? je suis chargé d'envoyer en province deux écharpes nouvelles : comment sont celles de nos merveilleuses ?

— A carreaux ronges et blancs.

— Et les ceintures ? Voilà qu'on annonce un bal du matin pour la semaine prochaine, et les bals du matin exigent les plus jolis rubans.

— Les rubans sont à carreaux bknes et bleus.

— Et les cravates ?

— Les cravates d'homme, elles sont à carreaux rouges et blancs.

— Et les gilets?

— Les gilets?... Ils sont à carreaux blancs et bleus.

— Ah ! mais toujours des carreaux ! c'est monotone.

— Je ne plaisante pas. Toutes les étoffes, cette année, ont pour unique dessin des carreaux ; elles Imitent la toile à matelas à s'y méprendre ; l'illusion est complète ; mais on pourrait désirer une autre illusion. Cette conspiration des fabricants est ingénieuse; elle leur sera profitable. L'abus excessif amène le changement prématuré ; une robe de bon goût et d'un dessin distingué peut se porter tout une saison ; tandis qu'une mode exagérée se tolère à peine quelques jours. Bans un mois on ne pourra plus voir les robes à carreaux ;

il faudra bien en acheter d'autres. Le calcul est bon. Hier déjà, la charmante Mme R... a juré quelle ne remettrait plus jamais sa robe de soie blanche à carreaux ronges ; mais aussi comme on l'a persécutée à cause de cette robe !— Riez donc un peu, Clotilde, lui disait sa mère ; on n'a pas le droit d'être mélancolique avec une robe comme celle-là. — Mais vous savez bien que je ne suis pas rieuse, reprenait la jeune femme en levant sur sa mère ses beaux yeux noirs empreints d'une si tendre langueur, d'une si ardente tristesse.— Sans doute, mais aujourd'hui vous devez être folâtre ; il faut toujours avoir la figure de son costume ; avec votre air sérieux et votre robe à carreaux rouges, vous avez l'air dun paillasse qui a éprouvé des malheurs. Le mot est bien sévère.

Deuxième ami; deuxième question : la fête populaire aux Champs-Elysées.

— Qu'avez- vous remarqué de nouveau cette année dans la littérature de plein vent ?

«- Les transformations innombrables des Mystères de Paris. On vous les offre partout, en pantomime et en pain d'épices. Je me suis arrêté devant une baraque dont l'al'tiche pompeuse représentait tous les personnages de ce roman célèbre ; on y lisait ces mots : Mystères de Paris, par Eugène Siie, scène mimique par M. Julien. Et ce même M. Julien figurait tour à tour la Goualeuse, Jacques Ferrand, Rigolette, Pipelet, M»ie d'Harville, le Maitre-d'Ecole, lady Sarah et Tortillard. Le public exercé reconnaissait à l'instant tous ces personnages ; moi, je l'avoue, dans chacun deux, je n'ai jamai> très bien reconnu queM. Julien. Celase passaitau son d'une musique agréable: c'était la seule nouveauté.

Troisième ami; troisième question : concert aux Tuileries en l'honneur de M"'0 la duchesse de Kent.

— Qui donc chantait à ce coucert ?

— Dupr- z, Barroilhet, Levasseur, Massol, M. et Mme Balfe, et M«>« Dorus, qui a eu beaucoup de succè.s.

— Avez-vous remarqué là de bien belles femmes ?

— Oui, plusieurs qui étaient très jolies , et une qui était trop belle.

— Comment est-on trop belle?

— Quand on a une taille d'un mètre 95 cenlimètres, et que Ton dépasse de toute la hauteur de sa guirlande les plus grands officiers de carabiniers.

— Les parures étaient-elles brillantes ?

— Un peu trop simples ; le côté des femmes manquait de panachés.

— Mais il y avait beaucoup de diamants?

— Ce n'est pas la saison.

— Comment était Mme la duchesse de Kent?

— Elle était en noir.

— Et Mme la duchesse de Nemours?

— Elle était tout en rose , coiffée avec des marabous roses; tout le monde l'admirait, jamais elle n'avait paru plus belle.

— Vous n'aviez pas vu le roi depuis quelque temps? comment Tavez-vous trouvé ?

— Je l'ai trouvé rajeuni, il est resté une heure debout par plaisir, ce que j'ai eu bien de la peine à faire, moi, par devoir.

— Avait-on prié beaucoup de monde?

— Six cents personnes. Tous les hommes étaient en grand uniforme : le coup d'œil était fort beau, il n'y avait pas un seul député.

— Mais il y en avait soixante d'invités?

— Alors, on avait choisi ceux qui ont des habits de conseillers d'État, d'académiciens; enfin, ceux que protège un feuillage quelconque.

— Mais j'ai vu, moi, M. X. qui revenait des Tuileries et qui était en frac.

— Ah!... c'est excellent : je l'ai pris pour un chanteur. Je me disais aussi : Voilà un chanteur qui ressemble bien à M. X. ; car vous savez qu'il n'y avait que les musiciens qui ne fussent pas en uniforme. Toutes ces broderies faisaient un superbe effet; il y avait là force diplomates et voyageurs de tous les pays; les indigènes étaient peut-être trop en minorité: cela avait bien l'air d'une cour, c'est ce qu'on voulait; mais d'une cour étrangère, c'est, il faut l'espérer, ce qu'on ne voudrait pas.

Quatrième ami ; quatrième question : inauguration du palais de l'Industrie.

— Vous étiez à l'ouverture des galeries ; qu'est-ce qui vous a le plus frappé ?

— C'est que les galeries n'étaient pas ouvertes.

— Mais enfin vous avez vu quelque chose ?

— 'J'ai vu beaucoup d'ouvriers qui montaient sur des échelles pour atteindre des objets élevés^, je connaissais déjà cette industrie.

— On dit que les cristaux sont admirables ?

— De toute beauté ; il y a entre autres deux vases de cristal doré d'une grandeur improbable. Il y a un billard rond.

— Ce n'est pas nouveau ; il y a toujours un billard rond. Allons, allons, vous n'avez rien vu.

— Eh! c'est tout ce qu'on pouvait voir. Admettre scrupuleusement le public à constater, par

lui-même, que rien n'est prêt pour le jour indiqué, cela s'appelle de l'exactitude.

Cinquième ami ; cinquième question : séance de l'Académie.

— Ah ! que vous avez bien fait de n'y pas venir ; c'était assommant.

Survient un sixième ami ; il ajoute :

— Ma foi, vous avez eu tort de ne pas venir à cette séance; c'était très intéressant.

Nous croyons remarquer Tnie légère nuance entre ces deux opinions de nos deux amis. Peut-être que leur manière d'écouter n'est pas la même, peut-être que l'un est un adversaire du If^r mars; peut-être que l'autre est un parent de M de Rémusat? 11 faut si peu de chose pour tromper l'oreille qui juge, et la ivjlitique a des effets dacoustique si étranges! Cette diversité dans les opinions sur le même discours prononcé nous rappelle unti lecture qui a été faite dernièrement chez un bas-bleu non célèbre. On lisait un drame en cinq actes très ennuyeux ; dans l'auditoire tout le monde dormait, tout le monde... excepté une seule personne : c'était un sourd que ses efforts pour avoir l'air d'entendre, ses airs fins, ses sourires forcés, ses regards volontairement étincelants, avaient tenu éveillé. Le lendemain chacun s'écriait : C'était assommant, lui seul s'écriait : C'était fort intéressant ; et lorsqu'en parlant de ce sourd on disait à un des dormeurs : — Mais monsieur un tel n'a pas dormi, lui, à la lecture de ce drame. Le malin dormeur répondait : — Je crois bien, il ne l'entendait pas !

— Et rincendie de la rue Neuve-Coquenard?

— C'était un spectacle douloureusement admira])le, comme le sont tous les incendies; ce qui distinguait celui-ci des autres, c'est la qualité des aides-pompiers. Le feu a pris à l'heure où les élégants se promènent sur le boulevard des Italiens. Une lueur superbe, et cependant sinistre, les a conduits jusqu'au lieu du danger, et bien vite ils se sont mis à faire la chaîne et à porter des seaux d'eau avec leurs gants blancs, et la plupart en costume de bal , Ils ont travaillé ainsi jusqu'à

trois heures du matin, Tous ces beaux messieurs s'empressant avec tant de zèle pour sauver du feu les baraques de quelques pauvres ouvriers, cela faisait plaisir à voir ; il n'y avait pourtant là rien que de très naturel : mais dans un temps de parfaite civilisation comme le nôtre, les sentiments de bonne et simple nature sont si rares qu'on ne peut s'empêcher de les admirer ; ce qui n'est point flatteur.

Cet incendie ressemblait à celui du bazar Boufflers par la brillante compagnie qu'il avait attirée ; mais il n'y avait pas là les blanches statues qui ornaient le bazar, et qui minaudaient si plaisamment au milieu du feu. C'était un effet magique, nous ne l'oublierons jamais. Terpsichore, joyeuse, couronnée d'étincelles, dansait sur la fournaise et déployait toutes ses grâces, comme pour séduire les pompiers, tandis qu'au contraire la modeste Vénus de Médicis s'enveloppait de chastes flammes pour se dérober aux regards de ses sauveurs, et nouvelle Virginie de l'incendie, semblait imiter dans son héroïque pudeur la Virginie du Naufrage.

Mais quel mystérieux élément que le feu ! il suffit d'une étincelle pour allumer un incendie, et il faut quelquefois des heures entières pour allumer un foyer. Le feu prend facilement partout, excepté dans les appareils combinés exprès pour le faire prendre plus vite ; tout brûle, excepté le bois à brûler.

Voici les détails que nous ont donnés nos amis ; par nous-même nous ne savons que des nouvelles négatives. Le théâtre esi)agnol, si superbement annoncé, ne donnera point de représentations faute de prima-donna. — On ne jouera pas le Barbier de SciiUe chez M»ie de C. — Il n'y aura point de grande fête chez Mmorambassadrice d'Angleterre pour M»ie la duchesse de Kent ; il

COREESPONDANCE PARISIENNE. 305

n'y aura qu'un petit bal mercredi prochain, si toutefois il peut y avoir de petits bals à l'ambassade d'Angleterre. — L'émigration parisienne n'a pas lieu ce printemps; on ne part point et l'on ne parle point de partir; les gens qui ordinairement quittaient Paris aux premières fleurs s'y établissent en vrais Parisiens : ils font faire un ameublement d'été ; personne ne prononce les mots de campagne, de terre, de Vichy, de Bade; chacun semble avoir oublié qu'il a des châteaux, des fermes, des rhumatismes... Et la capitale, heureuse, est reconnaissante de ces tendres soins, et, comme une femme aimée, elle s'embellit du fidèle hommage qu'on lui rend. Ses promenades brillantes étalent, dans toutes leurs variétés, ses douze populations bien distinctes : ses magnifiques chevaux, ses riches voitures se croisent et s'entrecroisent de toutes parts avec un opulent désordre ; ses mille boutiques pavoisées font flotter leurs mille drapeaux ; ses fontaines jaillissent ; ses lampes étincellent. Oh ! oui, la capitale est bien belle depuis huit jours : elle se drape de riches étoffées, elle se couronne de fleurs, elle s'enveloppe de clartés. On se pare avec tant de bonheur, quand on est sûre de plaire ! on a tant de force et de courage pour retenir ceux qui ne veulent pas vous quitter I

18 mai 1844

Les habitants de la province en proie aux émotions parisiennes.

— Liventions nouvelles. — Coloration appliquée aux animaux. — Chien veî't. — Agneaux rouges rêvés par Virgile. — Bal champêtre. — Unhosqixet d'ambassadeurs.

— Pardon, monsieur. — Pardon, madame. — Faites

excuse, ma petite demoiselle. — Allcns î une ombrelle dans Vœil ! — Bon ! une canne sur le pied. — Mais qu'est-ce que cest donc que tous ces promeneui*s immobiles qui ouvrent de si grands yeux et qui font de si petits pas ? Voilà un monsieur qui est là depuis un quart d'heure à regarder le théâtre du G^'mnase, joli monument en effet!... Tiens !... je ne le connais pas, il me parle!... — Pourriez-vous m"indiquer où est la maison dorée ? — Au coin de la rue Laffitte. — Pourriezvous m'indiquer où est la rue Laffitte? — Boulevard des Italiens. — Mais... le boulevard des Italiens . . lui-même. . . où est-il ? — Après le boulevard Montmartre. — Ah ! oui. . . près la butte Montmartre. — Qu'est-ce que vous dites donc, le voici! — Monsieur, c'est que c'est la première fois que je viens à Paris. — On le voit bien !

— Et ! mais, où sont-elles, les petites ?... Célestine! Jenny !... Elles n'entendent pas, elles nous cherchent. Par ici! Célestine !... Fais-leur signe, mon ami, qu'elles puissent nous reconuaitre. Bien... Voilà une voiture de déménagement qui nous cache.

La mère agite son mouchoir ; le père traverse la rue et rejoiut sur le boulevard deux jeunes filles en contemplation devant la boutique d'un bijoutier.

— Mais venez donc, petites folles, et marchez toujours devant nous ; vous nous pardrcz. Que deviendrez-vous alors, seules dans Paris ? Va, pour plus de sûreté, prends le bras de ton père, C.Hestine. Toi, Jenny, viens avec moi... Mai?, que reg'ar.liez-vous là-bas avec tant d'attention ?

— Ah ! maman, des bijoux superbes! un beau bracelet qui avait pour cadenas une grosse tortue, et puis une broche qui représentait un grand It zard tout en émeraudes, pu's deux charmantes épingles, deux petits singes en or qui jouent avec une petite boule en perle;

c'est délicieux. Mais, ce que j'aime le mieux, c'est plus loin, chez un horloger, cette pendule magnifique ; toute la pendule est une corbeille de fleurs, et le balancier... tu ne devinerais jamais, maman... le balancier, c'est un papillon qui voltige de fleurs en fleurs. Quelle jolie idée !^I1 n'y a qu'à Paris qu'on a de ces idées-là.

— Voyons donc, dit la mère, ça doit être très original, viens vite.

Et toutes les deux d'un pas leste, elles remontent le boulevard et elles restent immobiles d'admiration à considérer ce papillon merveilleux. Le père s'arrête :

— Eh bien ! Célestine, voila maintenant que nous avons perdu ta mère et ta sœur ; cherche-les donc de loin, toi qui as de bons yeux.

— Je les aperçois, mais que font-elles ?... Elles retournent sur leurs pas. C'est que Jenny aura perdu sa montre ; il faut les rejoindre.

On rattrape les fugitives en murmurant ; mais à l'aspect du papillon-balancier tout s'explique.

— Ah ! elles sont devant cette i^endule dont je te parlais, papa ; tu étais si fâché de ne l'avoir pas vue... la voilà !

Toute la famille reste absorbée par les mille pensées que lui inspire la délicatesse de cette image : les caprices du papillon marquant le vol des heui-es ; il est certam que cette pendule fait rêver. On finit par plaindre ce papillon condamné à une inconstance méthodique et éternelle : il voltige régulièrement de la tulipe à la rose, de la rose à la tulipe, de la tulipe à la l'ose, sans jamais dévier. En vain une pensée lui sourit ; en vain une anémone l'agace, il ne peut répondre à leurs avances : s'il était moins régulièrement infidèle, le temps s'arrêterait. C'est bien la peine d'être papillon, pour être si tristement limité dans ses fantaisies. Faux in-

constant, tu t'imagines courir de belle en belle, et tu ne peux changer dinfidélité ! SMucteur monotone, tu te crois volage... tu n'es que bigame I Et pourtant que de volages te ressemblent, qui se croient légers, insouciants, parce qu'ils ont deux soucis ; qui se croient libres, parce qu'ils ont deux chaînes!

Pendant que la famille émerveillée contemple la pendule au papillon, un monsieur d'un air vainqueur s'avance donnant le bras à une femme richement parée , robe verte, écharpe rouge, chapeau rose à plumes. Le monsieur s'adresse à un portier qui jette de l'eau sur le trottoir et sur les personnes qui y passent :

— Y a-t-il une place de fiacres près d'ici ? — En voilà une devant vous. — Mais il n'y a pas un seul fiacre. — 11 n'y en a jamais. — Alors, pourquoi est-ce une place de fiacres? — Parce qu'il devrait y en avoir. Le monsieur et la dame se consultent ; résultat de la délibération : Alors il vaut mieux dîner au café de Paris et aller à rOpéra-Comique. Ils entrent au café de Paris. Un moment après ils redescendent l'escalier du café en disant d'un air consterné : — Pas de place. C'est de votre faute , je vous avais proposé de dîner à deux heures, vous n'avez pas voulu. Maintenant mon avis, à moi, c'est de ne pas dîner du tout, et d'aller tout droit au théâtre ... Le monsieur semble ne pas goûter cet avis ; on recommence à délibérer... l'opinion de la femme l'emporte; on ne dînera pas... mais elle a fait une concession... On entre chez un i^âtissier... Le monsieur a l'air triste... La femme, pour dissiper cette tristesse, ajoute ce mot : Nous souperons. Ils courent bien vite à rOpéra-Comique. — Deux places de premières avec salon ?— Elles sont toutes louées. — Des secondes ? — 11 n'y en a plus. — Des troisièmes ? — Je viens de donner les dernières. De l'amphithéâtre, voulez-vous ? — Il le faut

bien. Ils disparaissent tons deux dans le corridor-labyrinthe qui mène au théâtre ; le monsieur murmun; en hii-même : Avoir sacrifié son dîner pour être niché au quatrième !... La dame se dit tout bas : Si j'avais su devoir aller au paradis, je ne me serais pas fait si belle!

Deux jeunes g'ens, coiffés de leurs casquettes de voyage , s'arrêtent devant un hôtel garni : — Deux chambres ? — Nous n'avons plus rien. Ils font signe au commissionnaire qui porte leurs bagages de se diriger vers un autre hôtel. — Deux chambres ? — Ah ! messieurs, voilà huit jours que toutes nos chambres sont prises. Les deux jeunes gens consultent le commissionnaire qui les conduit à un troisième hôtel. — Une chambre et un cabinet ? Tout est plein. Le commissionnaire est de nouveau consulté... Il réfléchit un moment, puis il se remet en campagne, suivi des deux infortunés voyageurs, qui commencent à se quereller. — Si nous étions partis samedi , comme je le voulais, nous aurions trouvé de la place. — Bah ! nous allons en trouver ; tiens, dans cet hôtel-là nous aurons tout ce qu'il nous faut, demandons d'abord : — Une chambre? — Ah! ben oui, une chambre, dit le garçon de l'hôtel, vlà trois jours que j'ai donné la mienne à un monsieur de Strasbourg : je dors là-dessus, il montre une banquette, c'est mon lit, et je vous l'offre de bon cœur. Les deux jeunes gens jugent cette plaisanterie mauvaise ; ils jettent sur leur commissionnaire des regards courroucés. Ce courroux l'inspire ; il vient de se rappeler un petit hôtel, si mauvais, si mal famé, qu'il a quelques espérances. Deux ifs poudreux dans deux vieilles caisses verdâtres ornent l'étroite entrée de cet hôtel ; le commissionnaire adresse lui-même la parole à un pauvre domestique, pâle, ex-

ténue, immobile, qui semble prêt à expirer. — Une chambre pour ces messieurs?... Le domestique secoue lia tête avec mélancolie ; cela veut dire : Nous n'avons rien. Le malheureux n'a plus la force de parler ; la fatigue le rend muet. L'aspect d'un provincial le fait tressaillir ; il est seul dans ce méchant hôtel, qui est le pis-aller de tout le monde, où l'on ne vient jamais que malgré soi et disposé à gronder toujours; seul il supporte la mauvaise humeur de tous, et chaque nouvel arrivant lui apparaît comme un bourreauvoyageur qui ne s'arrête un instant dans la capitale que pour le tourmenter ; il ne faudrait pas lui demander son opinion sur les mœurs des habitants de la province ; il doit avoir des préventions. Les deux jeunes gens ss découragent visiblement. Quoi! pas une chambre? pas même dans cette affreuse auberge!... Laissons-les continuer leurs recherches, et ne mettons pas le comble à leur désespoir en leur disant qu'un voyageur connu, dont on cite le nom, a frappé à la porte de cinquante-deux hôtels sans pouvoir trouver à se loger. Une grande dame de la famille Bonaparte n'a pu avoir qu'un appartement fort médiocre au quatrième étage. Mlle Taghoni est perchée aussi au quatrième ; mais peu lui importe, un entrechat... et la voilà rentrée chez elle. Les hôtels sont pleins ; les cafés sont pleins, les théâtres sont pleins, les fiacres sont pleins ; ils sont même très élég'amment habités : hier, nous avons vu passer cinq chapeaux à plumes dans le même fiacre. 0 province ! tu peux aussi t'écrier avec le héros béarnais : tt Vous me reconnaîtrez en fiacre à mon panache blanc ! » Dès le matin on dîne chez les restaurateurs ; de midi à 6 heures du soir les fenêtres des cafés s'empourprent de voyageurs attablés, car tous ces dîneurs sont rouges comme du feu ; les uns ont couru toute la

matinée les promenades et les m usines, ils étouffent ; les autres ont passé deux nuits dans la dili<^enre, ils brûlent; celui-là est à son troisième coup de soleil, il rayonne; celui-ci, à son troisième accès de colère, il flamboie... il a l)attu le pavé de Paris dans tous les sens pour une affaire manquée, pour un df'biteur introuvable, pour un protecteur invisible : il a perdu sa journée, il est furieux. Et pui^ ils sont entassés par vingtaines dans des salons qu'échauffent avec une émulation fatale les vapeurs capricieuses des potages les plus variés; et puis enfin tous sont en retard ; les plaisirs du spectacle les appellent; ils se hâtent, ils mangent vite, mais cet appétit n'a rien de vorace, ils n'ont pas l'air affamés, ils ont l'air affairés ; et tout cela fait qu'ils ont des figures écarlates. A cinq heures devant l'Opéra il y a déjà foule. Que joue-t-on? Cela est indiffèrent, la bonne musique, la mauvaise, les chanteurs à voix, les chanteurs sans voix, les vieux ballets, les ballets nouveaux, attirent également les habitants de la province. Ne faut-il pas qu'ils aient vu le Grand-Opéra une fois au moins! Ils envahissent la salle, ils encombrent le foyer, dont ils ont chassé les Parisiens ; et ils se prennent entre eux pour des Parisiens, et ils se moquent les uns des autres, ou, ce qui est plus amusant, ils se copient les uns les autres. Une dame de Grenoble admire le mantelet d'une dame de Beauvais, qu'elle prend pour une lionne parisienne ; elle étudie la forme gracieuse de ce mantelet. Un élégant de Cahors avise le gilet d'un merveilleux d'Abbeville, qu'il prend pour un dandy renommé ; il étudie la coupe ingénieuse de ce gilet. Ces erreurs sont effrayantes ! Nous engageons les habitants de la province à se défier d'eux-mêmes. Il serait par trop cruel pour eux de rapporter de la capitale des modes alsaciennes ou bérichonnes I Nous les supplions

de renoncer à nous juger cette fois ; après ce voyage, ils auront vu Paris, sans doute, mais qu'ils ne se fassent pas illusion, ils n'auront pas vu les Parisiens.

Oh ! comme ils le regardent avec amour, ce Paris, objet constant de leurs rêves ; comme ils ont déjà peur d'être obligés de le quitter; comme ils s'y attachent déjà, malgré tous leurs intérêts lointains; comme ils le comprennent vite, comme ils le devinent; comme, à travers les mille séductions qui s'offrent à eux, ils pressentent avec intelligence les mille séductions qui leur échappent, car ils ne connaissent de la grande merveille que ses beautés les plus vulgaires ; ils connaissent ses plaisirs publics, ils ne connaissent pas ses fêtes mondaines ; ils connaissent sa puissante richesse, ils ne connaissent point son luxe élégant ; ils connaissent le corps, ils ne connaissent point l'àme; ils connaissent l'industrie, ils ne connaissent point la science ; ils connaissent les œuvres, ils ne connaissent point le travail, et le travail est ce qu'il y a de plus grand chez cette reine de la pensée ; les œuvres ne sont que le passé, le travail est tout l'avenir. La irivole hypocrite fait semblant, le jour, de rire et de s'amuser, mais toute la nuit, elle veille avec des compas et des livres, avec des alambics et des creusets ; elle quitte son boudoir parfumé pour son laboratoire enfumé ; et jamais elle ne se repose : et les inventions, et les découvertes qu'elle vous fait admirer aujourd'hui ne sont pour elle que les préludes des nouvelles inventions et des nouvelles découvertes qu'elle vous offrira demain... A ses yeux, le moyen trouvé n'est que la promesse d'un -autre secret cherché, et le secret découvert lui-même n'est que le pressentiment d'une autre vérité poursuivie... Et chaque jour, on vient nous raconter quelque histoire fabuleuse très réellement et tout simplement arrivée dans

le jardin d'un mécanicien ou dans la modeste retraite d'un savant : il y a, par exemple, rue d'Enfer, un inventeur, dont le nom sera bientôt célèbre, qui s'amuse à voir planer sur le gazon de son jardin un charmant oiseau qu'il a fabriqué lui-même ; le mouvement des ailes, la direction du vol, tout est parfait; il ne manque à ce charmant oiseau que la vie et l'instinct ; mais qu'est-ce que cela^ s'il peut grandir assez pour porter bientôt sur ses ailes celui qui a la volonté et le génie ! On parle maintenant d'un autre savant accusé d'une invention plus divertissante ; il a appliqué aux animaux vivants le procédé de coloration employé pour le bois des arbres. Il injecte de la couleur demandée les veines d'un quadrupède quelconque, et il vous procure sans le moindre effort : un cochon bleu de ciel, un veau lilas, un chien vert-pomme, un ânon prune de monsieur^ un mouton jaune-safran, un agneau rouge, etc., etc., etc. Voilà donc les rêves de Virgile réalisés.

Iftse sed in pratis aries jam suave rubenti Murice, jam croceo mutabit reliera lato; Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos.

Les savants ont toujours été les ennemis acharnés des poètes. Ils n'ont pas de cesse qu'ils n'aient changé leurs chimères les plus folles en raisonnables vulgarités. Certes Virgile croyait faire de la poésie en imaginant des béliers jaune-safran et des agneaux rouges. Eh bien ! pas du tout, il faisait de la chimie ; que dirait-il si nous lui répondions par des vers semblables à ceux-ci, nous en aurions le droit :

Tityre est au vallon, son chien vert l'accompagne, Et ses pourceaux d'azur paissent sur la montagne.

Virgile n'avait pas prévu les pourceaux d'azur. A propos d'expériences et de quadrupède, un chimiste

fameux vient ds faire Tessai de différents poisons sur différents caniches dévoués parleur laideur à être sacrifiés sur les autels de la science; l'un d'eux, plus heureux que les autres, tomba sur le jour (les contre-poisons ; on l'empoisonna... bien... puis on le désempoisonna ; le lendemain on voulut le réempoisonner, mais c'était un chien savant et il avait pénétré les secrets de la science ; il ne voulut rien accepter, ni acétate de morphine, ni belladone, ni acide prussique -, il ne voulut goûter aucune de ces friandises. On lui offrit des mets moins recherchés, du pain et de la viande... Il refusa : c'était un chien philosophe ; il avait pénétré les secrets du cœur humain. Son maître... (cela peut- il s'appeler un maître ! ) son propriétaire eut l'idée, pour le rassurer, de porter à ses lèvres le morceau de pain qu'il lui présentait et d'en manger quelques miettes. Alors le chien sauta sur lui, et mangea ses restes; on lui donna à boire de l'eau dans une tasse — il refusa de boire... mais quand, pour remplir les carafes, on eut ouvert le robinet de la fontaine, il s'élança vers la fontaine, et se mit à lapper l'eau limpide qui tombait du robinet. Depuis ce temps , chaque jour il agit de même, ne mangeant qu'après son maître ce que son maître a goûté, ne buvant que l'eau qui sert de boisson à tout le monde ; du reste, caressant, gai, joyeux, comme le serait un chien favori. On ne se douterait guère, en voyant sauter dans la cour ce caniche soupçonneux, qu'il a absolument les mêmes préoccupations que le roi Louis XI... et, il faut être juste, Louis XI supportait cette situation-là avec moins de grandeur ; il avait l'esprit plus faible ; il croyait qu'on voulait le tuer, et il était triste ; il n'était pas maître de ses terreurs. Peut-être ses terreurs ne venaient-elles que de ses remords ; peut-être la magnanimité de ceca-

niche vient-elle de son innocence ! Un sort fatal n'est-il donc réellement redoutable qu'alors qu'on l'a mérité ! Nous livrons ces réflexions au jugement des pliilosoplies; nous vous dirons seulement que les précautions de ce pauvre chien sont désormais inutiles: on lui laissera la vie, pour prix de son intelligence. Les animaux sont plus heureux que les hommes : l'esprit les sauve quelquefois !

Pendant que les savants font des expériences, les élégants boivent, dansent, jouent et babillent ; et c'est une existence incomparable et enivrante que cette existence parisienne, où les travaux sérieux et les plaisirs frivoles se mêlent si naturellement. Dans ce moment, les bals du matin viennent en aide aux bals du soir. Il est impossible de voir rien de plus joli qu'un bal du matin. Le bal de lundi dernier, qui avait été précédé de tant d'angoisses, a parfaitement réussi malgré l'orage de la veille ; le temps était superbe, le coup d'œil était charmant. On dansait sur un frais gazon à l'ombre de ces grands arbres qui deviennent si rares, restes précieux de l'ancienne magnificence aristocratique , vieux témoins] des fêtes d'autrefois qui sont le plus bel ornement des fêtes d'aujourd'hui. Et toutes ces femmes si jolies, parées de robes de toutes couleurs, coiffées de légères capotes de crêpe, d'élégants chapeaux de paille, tournant, valsant, passant et repassant à travers ces touff'es de fleurs, c'était un effet magique, un ballet d'opéra sans coulisses, sans trapes, sans rouge et sans danses académiques. Le déjeuner était servi sous une tente, et le banquet lui-même formait le tableau le plus gracieux. Dans les sombres allées on rencontrait des ambassadeurs qui causaient politique tout en admirant la noble démarche de la belle M"ie B...ing, la ravissante beauté de

l'aimable princesse G... Un bosquet d'ambassadeurs, direz- vous, cela n'est pas très champêtre; non, mais comme c'est flatteur ! 11 y avait derrière latente un bois mystérieux tout peuplé de marmitons; voilà qui est encore moins champêtre ; mais qui, pour les esprits positifs, est peut-être encore plus flatteur. Ce bosquet de marmitons était parfaitement caché ; et il faut notre perspicacité pour l'avoir su découvrir. Le service se faisait si merveilleusement, qu'on ne voyait nul serviteur aller ni venir, cela tenait du prodige : nous avons voulu avoir le mot de l'énigme, et à force de recherches nous avons découvert dans une forêt obscure le nid de marmitons. On a dîné là, sous les arbres, dans des corbeilles de fleuri; on a dansé depuis deux heures jusqu'à huit heures, ensuite on est allé avec ses danseurs au spectacle, et puis on est revenu souper chez soi à minuit avec toute sa société. Jamais journée n'avait été plus agréable, jamais fête n'avait paru mieux ordonnée et plus naturellement splendide. Paris était là dans tout son luxe et dans toute sou élégance, et les provinciaux qui s'imaginent avoir vu Paris !... et qui n'ont pas assisté à un bal du matin chez une grande dame étrangère !... c'est là qu'il faut aller étudier Paris et les Parisiens.

1er juin 1844.

Suite. — Les habitants de la province devenus Parisiens. — Un monsieur qui achète des yeux d'oiseaux. — La colonne Vendôme ; nous y montâmes. — L'Arc de Triomphe ; nous y montâmes — Les Tours de Notre-Dame; nous y montâmes.

Ils sont toujours là, mais on ne les reconnaît plus.

COBRESPONDANCE PARISIENNE. 317

Leurs manières, leurs tournures sont complètement changées; ilsn'ontpliis cet étonnement naïf qui les dénonçait aux passants; ils n'ont plus ces parures ing-énieuses qui trahissaient leur patrie dans la patrie; ils n'ont pluscesprétentieusescravatesblanchesaux petites pointes lancéolées, mises avec tant de peine, étudiées avec tant d'art, ni ces minces cravates noires nouées, sous-nouées, et puis encore trois fois sous-nonées, imitant les degrés d'une échelle de soie et descendant du col jusqu'à la ceinture ; ils n'ont plus de gilets en tapisserie, ilsn'oîit plus de gants verts, ils n'ont phis de cordons de montre en velours rouge ; ils sont mis comme nos j 'unes dandys les plus élégants, c'est-à-dire avec une intelligente simplicité; ils marchent comme tout le monde, sans regarder en l'air; rien ne les arrête, rien ne les surprend; ils sont au courant de tout, ils ont cette belle iodififérence de gens dont on a plus d'une fois trompé la curiosité, usurpé l'admiration ; et sans leur accent qui n"a rien perdu de son originalité compromettante, sans leur langage, qui conserve encore toute sa pruderie grammaticale , on les prendrait pour des badauds parisiens pur sang.

Et, franchement, ils ont une érudition si parfaite qu'ils en sont insupportables; ils nous humilient à chaque instant par leurs connaissances midtipliées ; ils sont pédants comme ces faux savants qu'une instruction tardive remplit d'un très humble orgueil. Ce sont des Parisiens parvenus qui sont plus Parisiens que les Parisiens naturels, comme les grands seigneurs parvenus sontplusglorieuxquelesgrandsseigneurs de naissance. Ils n'ont pas de plus vif plaisir que de nous confondre; leur but est de nous prendre en défaut. Et, pour notre part, nous leur fournissons souvent l'occasion d'atteindre à ce but. La capitale nous est assez inconnue : on

n'a jamais le temps craller voir aujourd'lmi ce qu'on peut toujours aller voir demain; àj^eine avons-nous visité les principaux monuments de notre célèbre ville, et, nous l'avouons, nous sommes hors d'état de soutenir une conversation parisienne avec un touriste fraicliement impressionné.

Aussi, comme nous sommes pour eux une agréable proie! Avec quelles délices les malins nous jettent cette épigramme : « Quoi! vous faites le Courrier de Paris, et vous ne connaissez point Paris ! » Et ils recommencent à nous tendre des pièges; l'un d'eux nous a fait cruellement souffrir l'autre jour; il est venu chez nous exprès pour nous faire rougir devant nos amis de notre ignorance, en étalant tous les nouveaux trésors de sa science récente; le tout avec un accent très prononcé que nous vous laissons le soin de reconnaître. — Hier, dit-il, nous visitâmes la manufacture des Gobelins ; c'est très intéressant. Nous gardons le silence ; il insiste : Ne trouvez-vous pas que c'est très intéressant? — Je ne l'ai jamais vue. — Quoi!... vous... vous ne vîtes jamais cette merveille ! — J'ai toujours dû l'aller voir; ça me suffit. — Ah! c'est superbe, mais je préfère la manufacture de porcelaine de Sèvres; nous y allâmes l'autre jour, et nous en revînmes enchantés; j'avais déjà visité plusieurs manufactures de porcelaine, mais celle-là est la plus belle de toutes. — Et vraiment il le faut bien ! — Mais vous la vîtes cent fois? — Moi, pas une, j'ai trop souvent du l'aller voir, ça m en a ôté l'envie.— Comme vous êtes paresseux! Vous n'eussiez jamais pu faire ce que nous fîmes jeudi... oui, c'est bien jeudi dernier; nous montâmes sur la colonne Vendôme, et le soir, vers quatre heures, nous remontâmes sur l'Arc de Triomphe de l'Etoile! — Ah! mon Dieu! je suis tout essoufflé, rien que de vous entendre racon-

ter ces ascensions... le matin sur la colonne, et le soir sur l'Arc de Triomphe ! — Nous y montâmes le même jour. — jMais vous grimpâtes horriblement ce jour-là. — Ah! nous eûmes un beau spectacle ! A l'Arc de Triomphe surtout, nous nous y plûmes tant que nous y restâmes une grande heure ; il n'en fut pas de même sur la colonne Vendôme ; d'abord nous mîmes trop longtemps pour y monter, l'escalier n'est pas agréable, nous dûmes laisser nos dames en bas; et puis arrivés en haut, mon cousin Tupinières, qui est toujours indisposé depuis qu'il est à Paris, fut pris de vertige, et nous dûmes redescendre tout à l'heure. — Oh ! je vous plains, c'est un vrai supplice que de visiter Paris. — Que diriez- vous donc si je vous contais ce que nous finies vendredi, le lendemain?... — Vous êtes montés sur les tours Notre- Dame!... — Justement ! — Ah! moi qui croyais plaisanter ! — Nous n'y montâmes pas tous , mon cousin Tupinières refusa. — Il en avait assez, monsieur votre cousin?— Tupinières?... Oui, c'est un garçon quia la vue très basse, et il dit que c'est inutDe de monter si haut pour ne rien voir. — Il est plein de bon sens, — D'ailleurs les monuments ne l'intéressent guère; il n'aime, lui, que les animaux , il piisseraittout son temps au Jardin des Plantes... A propos, vous qui connaissez tous les marchands renommés de Paris, ne pouvez- vous pas me dire où je pourrais me procurer ici des yeux d'oiseaux ?. . . Un immense éclat de rire accueillit cette demande ; le jeune provincial resta stupéfait. Qu"y a-t-il donc de si comique dans cette demande? s'écria-t-il. — Ce n'est pas de faire cette question qui est plaisant, c'est de me l'adresser à moi. Je suis tout à fait incapable de vous répondre; vrai, je ne sais pas du tout où l'on achète des yeux d'oiseaux ; je ne sais môme pas ce (lue vous en voulez faire. — Eh! c'est pour empailler

donc ! non pas moi, mais mon cousin Tiipinières; il empaille dans la perfection, je ne connais personne qui empaille comme lui. — Ni moi non plus... Et voilà les rires de recommencer. — Mais qu'avez-vous donc à rire comme cela ? — Je ris de ce que vous dites, vous nous racontez que monsieur votre cousin aime beaucoup les animaux, et puis nous découvrons que c'est pour les empailler qu"il les aime. — Il les aime bien au^si vivants; demandez aux gardiens du Jardin des Plantes, ils le connaissent d'jà; il m'y mena ce matin, et je vis là, ma foi, une belle bête ! Il l'appelle la panthère noire ; vous la vîtes déjà sans doute? — Non. — Eh ! mais vous ne voyez donc rien. Permettez-moi de vous dire, monsieur du Courrier de Paris, que vous n'êtes pas du tout Parisien. — Je néglige les bêtes féroces. — Cette panthère est magnifique, elle fait peur, elle est grande comme un petit cheval, elle a des yeux jaunes qui brillent comme deux topazes dans sa face toute noire, c'est effrayant ; et tenez , tout le monde n'est pas dédaigneux comme vous; ce matin nous trouvâmes là le romancier célèbre Eugène Sue; il la regardait bel et bien. Je gage qu'il va la mettre en scène dans son prochain roman, et que...

Or , il faut vous dire que M . Sue était là écoutant depuis un quart d'heure, dans le plus malin silence, ces plaisants récits ; notre premier mouvement fut de l'interroger sur cette.visite, mais il nous vint à l'idée que l'aimable provincial nous en donnait à garder, et qu'il valait mieux le laisser s'embourber dans son mensonge; il continua donc :

— Nous aurons, dit-il, un chapitre intitulé :1a Pa/îthère noire.

— Êtes-vous bien sûr que c'était M. Sue?

— Oui, bien.

— Vous l'avez assez vu pour le reconnaître si vous le rencontriez.

— Parfaitement.

Alors, adressant la parole à ^l. Sue qui faisait semblant de regarder des gravures, nous avons hasardé ces simples mots :

— Est-ce que vous êtes allé, ce matin, au Jardin des Plantes ?

L'imprudent narrateur se troubla; nous triomphions. Il avait tourné en ridicule notre paresse et notre ignorance ; nous pouvions, à notre tour, le prendre en défaut.

— On vous aura trompé ; on vous aura montré le premier Anglais venu en vous disant : Voilà l'auteur des Mystères...

— A dire vrai, interrompit-il en retrouvant son assurance, ce n'est pas moi qui ai vu M. Sue au Jardin des Plantes, c'est mon cousin Tupinières; mais c'est la même chose : en disant moi, je brodais un peu, voilà tout...

M. Sue nous raconta qu'il était allé en effet la veille au Jardin des Plantes, et il fit de la terrible panthère une description admirable que vous retrouverez quelque part et que nous ne voulons pas déflorer. Après avoir étudié les Jacques Ferrand et les Tortillard, M. Sue étudie les animaux féroces, quel progrès 1 comme ses peintures s'adoucissent! tout cela finira par du Florian.

— Eh bien, vous le voyez, reprit notre conteur de province, en disant que monsieur était venu là, je ne mentis pas, je brodai. — Mais vous brodâtes trop tôt; attendez que vous soyez de retour chez vous en pro • vince, là vous pourrez broder sans danger.

— Eh I non pas, j'aurai toujours avec moi Tupinières!

Alors on annonça M. de Balzac, il venait nous faire ses adieux. Il a été pendant un mois sérieusement malade , maintenant il est rétabli ; mais son médecin lui ordonne de voyager , c'est une manière ingénieuse de lui défendre de travailler. Des auteurs malades pour avoir trop travaillé !... On ne voyait pas ces phénomènes-là du temps de Louis XIV, mais aujourd'hui qui donc s'occupe des hommes de talent? Les critiques qui les envient, les journalistes qui les exploitent, et les vaudevillistes qui les pillent; on ne peut pourtant pas appeler ces gens-la de véritables amis des lettres. Le besoin d'un LouisXIV,oud'un Auguste, ou voire même d'un simple Mécène, se fait généralement sentir. Nous oublions notre voyageur de province, revenons à lui. La vue de M. de Balzac le transporta de joie; il était charmé de cette rencontre, et grâce à nos deux amis célèbres, nous commencions à lui paraître un peu moins ridicule, et un peu plus Parisien. Ce fut bien autre chose vraiment, quand on annonça M. Victor Hugo; cette joie devint du délire, il ouvrit de grands yeux, il contempla l'illustre poète avec une curiosité frémissante dont la panthère noire , la manufacture des Gobelins, la manufacture de Sèvres, l'Arc de l'Etoile et la colonne Vendôme auraient pu être jaloux ; les monuments qui vivent valent bien les monuments qui racontent; les laboratoires de la pensée valent bien les usines de l'industrie. — Quelle heureuse rencontre, nous dit tout bas le touriste émerveillé, pendant que nos amis causaient entre eux. Justement, hier, nous vîmes M. de Lamartime à la Chambre des Députés, et nous nous demandâmes, Tupinières-z'etmoi,commentnous pourrions parvenir jusqu'à M. Victor Hugo; nous formâmes ensemble le projet de nous faire présenter à lui, mais je craignais bien d'être obligé de partir sans pouvoir

l'effectuer. Tupiiiières va être désolé. A.h 1 je comprends maintenant pourquoi vous ne sortez jamais. — Vous comprenez qu'on n'est pas encore tout h fait provincial, quand on a chez soi l'auteur des Scènes de la vie parisioDie, l'auteur des Mystères de Paris, l'auteur de Notre-Dame de Paris.... 11 y a plusieurs manières d'être Parisien. — Et je crois que vous choisîtes la bonne. Il dit ce mot avec beaucoup de grâce; mais nous tenions à, le confondre, et pour l'étourdir complètement, nous avons mis aussitôt la conversation sur les sujets qui devaient le plus redonner; c'était un feu roulant de nouvelles de toutes sortes qui se croisaient, qui se pres^ saient, qui se contredisaient même nn peu. C'étaient des histoires de magnétisme à le renverser. — Alexis, disait l'un, a été merveilleux l'autre .«^oir ; il a fait des prodiges; on lui a converties yeux d'un quadruple bandeau, et il a joué à l'écarté, désignant ses cartes et celles de son adversaire sans se tromper une seule fois^ il a lu dans un livre, à travers ma main, tout une page que je lui cachais. — 11 a deviné, dit un autre, un mot imprimé que j avais entouré de plusieurs feuilles de papier et caché dans une enveloppe. C'est le mot ruche. Je l'avais coupé siu* la couverture de la Ruche populaire qu'on m'avait envo^'ée le matin, en me recommandant d'y lire une lettre fort remarquable de M. de Guiche. Alexis a dépeint aussi l'appartement de M. H... et a parfaitement bien lu l'adresse d'une lettre qui se trouvait sur sa cheminée, etc., etc. Notez bien que le provincial ne savait pas que l'on parlait magnétisme, et qia'Alexis était un somnambule célèbre. 11 a pu croii*e que c'était l'enfant d'une personne de notre coonaissance ; il a dû lui trouver des facultés bien extraordinaires.

Du magnétisme on passa au paganisme. Quelqu'un

parla d'une étrange cérémonie qui se préparait : un sacrifice à Jupiter, tout bonnement. On cherche un local convenable, et on fait les études nécessaires ; on suivra les rites archaïques tels qu'ils ont été restitués par Julien l'apostat. — Et qui fera le sacrifice? — Douze jeunes gens qui se cotisent pour ça. — Ce sont donc des païens? — Non. — Alors ce sont des impies? — Pas davantage. — Et pourquoi adorent-ils Jupiter? — Par pitié. Ils disent que ce doit être affreux pour un dieu, qui a été le maître du monde pendant tant de siècles de se voir à jamais abandonné des mortels, et ils veulent du moins par quelques grains d'encens brûlés en son nom, par quelques bienveillantes victimes sacrifiées sur son autel, le consoler un peu dans sa disgrâce. — Si c'est ainsi, on ne saurait leur en vouloir; ils encensent les faux dieux... mais par un sentiment d'humanité; c'est être encore chrétien que d'être païen de la sorte, et d'adorer Jupiter par charité évangélique.

Il y a déjà eu en Grèce une tentative de ce genre, faite par un riche négociant, qui offrait aussi des hécatombes à Jupiter. Cette rénovation a été suivie avec beaucoup d'intérêt par les Anglais , qui achetaient les victimes pour en faire des beefsteaks.

Ensuite on parla des vingt mariages que le printemps de cette année a décidés ; le mariage du prince deB... avec Mlle Se..., du duc de Les... avec MUe de Ség..., du ducd'Alb... avecMUeSch..., etc., etc. Le provincial cherchait en vain à retenir ces noms, dits très vite et presque tous à la fois; il a du confondre un peu ces mariés, donner à l'un la femme de l'autre , à celle-ci le mari de celle-là; nous le croyons capable, non pas de brouiller, mais d'embrouiller singulièrement ces jeunes ménages. On rappela, à propos du premier de ces mariages, la superbe indignation des gros bonnets du

faubourg Saint-Germain, et cette naïve exclamation échapp^^e à leur colère : « Enfin, c'est la famille de finance qui fut le mariage d'argent. » Eh bien! oii donc est le mal qu'un grand seigneur fasse une action généreuse? Quand il vend son nom, vous trouvez cela tout simple, et vous criez au scandale qunnd il le donne? Nous comprenons à merveille qu'avec de cert.iines idées, on meure de faim plutôt que de faire une mésalliance ; mais puisque les mésalliances sont permises, convenez-en, celles que l'on fait par amour peuvnt seules adroitement p;dlier celles qtii se font par inti^rêt.

Ensuite, M. de Balzac nous conta un trait charmant de l'empereur de Russie, une plaisanterie excellente, pleine de gaité et d esprit, que nous n'osons pas vous répéter, pnrce que nou> ne lui en avons pas demandé la permission.... h M. de Balzac! entend' -ns-nous.

Puis, M. Victor Hugo cita une anecdote historique bien intéressante que l^* roi lui a racontée dernièrement a\ec ce merveilleux talent de narrateur qu il possède à un si haut degré; cette fois, c'eîtdu roi que nous vou* Ions parle , on pourrait confondre.

On demanda à M. Hugo s'il était vrai qu'un soir, cet hiver, le roi fût resté à c user avec lui si tard que, croyant tout le n)onde parti et le roi couché, les gens du château avaient éteint toutes les lumières, et que le roi lui-même ;vait été obligé de prendre une lamps pour écalirer M. Hugo dans 1 escalier. Ces détails étaient exacts. Vous voyez, nous dit-on, qu'on appn'cie les gens d'esprit. — On commence à faire cas des poètes quand Ils commencent à faire de la politique.

A notre tour, nous avons parlé du comte de Syracuse, et du succès qu'il obtient à Paris; et pour fa re briller notre érudition frivole, nous avons dénoncé l'excellente mystification dont une aimable femme, un peu vani-

teuse, avait été la victime, et dont nous avions été le témoin. Vous savez que le monde des salons se divise en deux catégories, ceux qui adorent les princes du sang, et ceux qui les abhorrent ; ceux qui les poursuivent, et ceux qui les fuient. Nous trouvons ces deux extrêmes également puérils; nous n'avons de préjugés ni dans un sens ni dans Vautre, et quand un prince est spirituel, nous ne savons plus s'il est prince.

Mais la femme dont il s'agit ne pense pas comme nous ; elle aime les princes pour eux-mêmes, c'est-à-dire pour leur rang seul ; et l'autre jour, au bal , elle s'en allait demandant à tous les échos le comte de Syracuse; un de ses amis lui dit en riant : Le voici! Et il désigna M. de B..., croyant que cette plaisanterie n'aurait pas de suite. Par malheur, on le prit au mot, on se rapprocha de M. de B..., on trouva moyen d'engager la conversation avec lui, et on le traita d'altesse royale avec un respect merveilleux. M. de B... ne comprenait rien à sa subite fortune : l'éclat du rang suprême commençait à l'éblouir ; il s'inquiéta de sa position sociale ; il prit çà et là des informations sur lui-même, et il parvint à découvrir qu'il devait sa soudaine élévation à la gaité généreuse d'un ami. Ce n'est pas tout : la plaisanterie en était là, et nous étions en train d'en rire, lorsque M. de B... vint à passer ; M. de N... le prit par le bras, et dit tout haut : Son altesse royale monseigneur le comte de Syracuse ! Mais il fat bien étonné en voyant tout à coup près de lui... qui?... le véritable comte de Syracuse. Alors un dialogue charmant s'engagea entre le vrai prince et le faux prince; le vrai demandant au faux s'il n'était pas ennuyé de son rôle, s'il voulait le lui rendre, offrant de le lui laisser encore quelque temps. Et tout cela dit avec une bonne grâce parfaite, beaucoup d'esprit et de goût.

On parla encore de cent autres choses qui ne peuvent se dire dans un feuilleton , car nous nosons pas répéter les mots piquants de nos célèbres causeurs; en fait de malices, nous n'osons compromettre que nous, et pourtant leur brillant esprit s'échappait en vives étincelles, dont l'heureux provincial était aveuglé... Et pendant une heure ainsi, avec une vanité impitoyable, nous avons fait valoir nos amitiés illustres, nos renseignements universels et nos relations élégantes, et nous nous sentions parfaitement ridicule ; bref, nous étions mille fois plus provincial que le provincial dont nous cherchions à nous venger. Nous voudrions bien savoir ce qu'il a dit de nous et de nos amis à son cousin Tupinières.

Hé! hél nous dira-t-on, vous vous moquez beaucoup des provinciaux. — Oui... depuis quinze jours; mais nous nous moquons des Parisiens toute l'année, c'est notre excuse.

8 juin 1844.

Les galeries du palais de l'Industrie. — Cauchemar. — Les mannequins roses. — Une perruque qui bâille. — Le Turc pendule. — Les portiers en angélique.

C'est un plaisir qui ressemble à un cauchemar à s'y méprendre. Aux sons d'une musique infernale, produite par la lutte obstinée d'instruments sonores que la concurrence a faits ennemis, et que le perfectionnement fait rivaux ; qui se combattent et s'imitent, ou plutôt, qui se combattent en s'imitant ; car, maintenant, un instrument qui n'a pas le son d'un autre est un instrument incomplet ; aux accords discordants de cent

328 LE VICOMTE DE LlUNAY.

pianos qui se détestent, qui s attaquent et se répondent par les polkas les plus amères; aux rauques gémissements de l'orgue, aux cliquetis métalliques des pendules taquines qui sonnent Theure avec des valses interminables qui durent deux heures ; au bruit d'un affreux concert sans programme, confusion de tous les sons obstenus, Babel de tous les airs ennuyeusement célèbres, charivari industriel qui ferait aimer les charivaris politiques... vous pénétrez dans un séjour étrange, à la lois plein de grandeur et de puérilité, où chaque objet semble n'avoir dautre but que d'inquiéter votre esprit et d'effrayer vos regards. Ici, un cheval écorché vous présente son corps sanglant; plusieurs cadavres sont à côté de lui, des cadavres humains, naïvement ouverts, étalant leurs hideux secrets ; puis, des cadavres d'insectes, un hnnndton colossal, un colimaçon écorché... puis, régnant sur toutes ces horreurs, deux charmantes petites dames, en c' ape.:ux à plumes, expliquantces inventions terribles avec beaucoup de grâce et de gentillesse.

Vous fuyez épouvanté... et vous tombez devant de grands mannequins, d'un rose trop vif, qui vous regardent d'un air sévère, peu en harmonie avec leurs attitudes infiniment trop gracieuses. Une femme en grand deuil préside aux ébats de ces mannequins mal élevés.

L'aspect de ces fantômes vous trouble, vous marchez vite pour vous réveiller, vous vous dites : Je sais bien que ce sont les visions delà fièvre, vous analysez votre mal, mais vous n'en souffrez pas moins ; pour vous remettre, vous regardez quelques jolies étoffes, de magnifiques velours, de riches satins, des broderies de fées, représentant sur un mouchoir le Rhin, ses forteresses, ses rochers, ses bateaux h vapeur, ses étudiants

et ses sorcières, tout le moyeu-âge et l'âge nouveau ; les belles nicusselines de Tarare, les superbes t?pi- de M. Sallandrouze. tableaux de coloriste sur lesquels on se ferait scrupule de marcher, ces charmantes étolTes d'or algériennes dont la fabrique est à Nîmes, ces soyeuses cravates anglaises dont la fabrique est à Lyon.

Vous errez ça et là et vous retrouvez un peu de calme; mais tout à coup une vision plus singulière que les autres vient vous persuader encore que la fièvre vous tourmente. Une mâchoire mouvante est en face de vous ; elle s'ouvre et elle se ferme avec une lenteur et une régularité de mouvement effrayantes ; cette mâchoire est seule, elle n'appartient à aucune face humaine, et pourtant elle a une volonté particulière qui la fait agir. La voilà qui souvre ! . . . la voilà qui se ferme ! . . . la voilà qui mâche... qui mâche avide... c'est effrayant. Ohl la fièvre! la fièvre! comme elle vous envoie de folles idées, comme elle vous présente d'épouvantables images!

Et toujours plus tremblant vous allez vous réfugier auprès d'un monsieur en cire qui fait valoir des perruques; certes si quelque chose doit rassurer des regards inquiets, c est la vue d'une demi- douzaine de perruques; une tête exaltée se croit à l'abri des rêves fantastiques sous une perruque. Une perruque est un chaperon qui doit préserver des dangers d'une imagination trop ardente. Va^ne erreur ! A peine avez-vous examiné une de ces fallacieuses coiffures, que vous la voyez, par un mouvement presque insensible, se lever, se lever doucement, rester un moment béante comme la mâchoire ci-dessus désignée (une perruque b ànte... quel phénomène !), puis se dresser toute dro:te et demeurer quelque temps immobile, loin, bien loin du front lui-

santdont elle faisait l'orgueil! Dans quelle intention ce manège ?... Vous avez peine à le comprendre. Qu'une mâchoire s'ouvre et se ferme par un moyen ingénieux, bien ; cela s'explique : le destin d'une mâchoire est d'agir ; mais le destin d'une perruque est différent ; l'activité lui est défendue. Quel avantage peut-on trouver à cet adroit mécanisme ? Est-ce pour donner de l'air à la tête ? Est-ce une nouvelle manière de saluer qu'on veut mettre à la mode? Est-ce une manière de voter? Autrefois on opiuait du bonnet ; veut-on aujourd'hui voter à perruque levée? Qu'est-ce donc? C'est tout simplement une manière de vous montrer la perfection du travail, la bsauté du tissu ; là est le merveilleux de Tinvention; le mécanisme ne compte pas, demandez plutôt au monsieur en cire que pare cette bizarre perruque ; il n'éprouve aucune inquiétude ; sous cette coiffure mouvante il reste calme, indifférent, impassible ; elle fait semblant de le quitter, mais il la connaît, il sait bien qu'elle va revenir, et il continue à vous sourire niaisement sans s'alarmer im seul instant des caprices bornés de l'infidèle.

A propos de perruques, hasardons une pensée qui nous tourmente depuis longtemps. Est-il rien au monde de plus pauvrement laid, de plus follement triste que cette odieuse hypocrisie que nous appellerons la perruque constitutionnelle? La perruque Louis XIV avait un aspect grandiose ; cette coiffure était une parure ; avec ces cascades de longs cheveux tombant de chaque côté de la face, on ressemblait à un lion, et c'est toujours flatteur de ressembler à un lion. La perruque Louis XV était originale et coquette, elle convenait également aux jeunes gens et aux vieillards, et puis elle était parfumée... ce qui est ime corruption sans doute, nous nous hâtons d'en convenir, mais une bien agréable corruption .

Maintenant examinez la perruque constitutionnelle... dites, est-il rien de plus piteux, de plus terne, de plus misérable? Pourquoi cette pauvreté, cette laideur? Pour imiter la nature. Eh I quand la nature est ainsi, elle demande à n'être pas imitée I Et cette affreuse coiffure se paye un prix exorbitant, se commande avec le plus grand soin ; on fait venir un artiste habile ; car il faut encore beaucoup de talent pour confectionner ce bonnet chevelu, et Ton combine avec cet artiste les effets les plus pauvres et les plus désolés ; on calcule tous aes désastres : — Ceci est trop jeune pour moi, ne mettez pas tant de cheveux noirs. — Ah ! monsieur, dans la perruque du comte *** j'en ai mis bien davantage. — Le comte *** est un vieux fou, je n'ai pas envie de lui ressembler. Et l'on commande une perruque encore plus ravagée ; on exige des cheveux jaunes, la neige des ans étant assez difficile à conserver dans les cheveux travaillés; on y mêle quelques cheveux gris, quelques brins fauves, et quand cette combinaison odieuse a acquis une laideur probable, on l'applique solidement sur sa tête, et l'on s'en va content ; on est affreux, mais on se croit sincère ; dans les pays constitutionnels, on prend le mensonge laid pour la vérité. Pourquoi les hommes graves n'adopteraient-ils pas, comme au temps de Louis XIII, une coiffure noble et simple qu'ils garderaient toujours? Ah ! c'est qu'ils ne pourraient plus mettre dessus, leur magnifique chapeau trombion î II faudrait supprimer cet ornement si riche, si gracieux et si commode ! Ce serait dommage ; n'y pensons plus.

Après avoir contemplé la perruque béante, vous traversez d'un pas rêveur la galerie des machines ; là, vous marchez de surprise en sui'prise. Une petite machine est miss en mouvement, elle ne fait pas grand

bruit, elle s'agite peu, elle est douce etboiine; que faitelle?... Elle rabote le fer comme ou rabote le bois, ou comme un couteau m bote le savon, sans effort, sans tapage, avec une violence sournoise dont vous restez épouvanté !

Pendant que vous êtes absorbé dans la contemplation de cette machine, un objet étrange appelle votre attention : un monsieur lort bien mis, d'une tournure parfaitement distinguée, que l'on reconnaît tout de suite pour un homme de bonne compagnie, est vis-àvis de vous, occupé à danser très sérieusement sur des fourneaux ; plusieurs personnes le contemplent avec un vif intérêt. Que fait-il donc ce monsieur? Et pourquoi, avec cet aspect grave et digne, se comporte-t-il comme un acrobate? — Il démontre la solidité des plaques de ses nouveaux fourneaux vraiment fort ingénieux, et il vous prouve que rien ne peut rompre leurs ressorts, puisque son poids tout entier ne peut même les faire fléchir. N'importe, ces exercices ne sont pas naturels, et vous croyez toujours rêver; quand on a le délire, on voit souvent aussi danser devant soi des gens tristes qui vous font toutes sortes de grimaces ; vous persistez à dire que ces merveilles de l'industrie ressemblent beaucoup aux hallucinations de la fièvre.

Vous désirez savoir l'heure, vous regardez une pendule. Un petit Turc, vêtu d'une veste rouge et coiflfé d'un turban blanc, vous regarde d'un air moqueur; il fait trois fois la culbute, cela veut dire qu'il est trois heures, et il faut encore que vous trouviez cela tout simple !

A quelques pas de là, un petit homme armé d'un balai semble vous attendre au passage ; il baisse la tête d'un air sombre et se ca' he sous un chapeau monumental, de forme haute et à larges bords. Ce petit

CORUESPONDANCE PARISIENNE. 333

homme a la figure verte, son chapeau est vert, son habit est vert, son balai est vert ; il a près de lui une vilaine petite compagne qui est verte aussi, qui a des cheveux verts tout ébouriffés. L'horrible ménage! Qui sont ces gens-là? C'est monsieur et madame Pipelet... en angélique. Eh bien! nous sommes jaloux, on nous a fait en sucre de pomme, ou nous a fait en chocolat, on ne nous a jamais fait en angélique! Célébrité! tu n'es qu'un vain nom !

Ainsi, pendant plusieurs heures vous parcourez ces vastes galeries, toujours étonné, toujours consterné ; et pendant ces longues promenades, un ennemi acharné, impassible, mais implacable, vous poursuit en silence. Il est armé d'un entonnoir rempli d "eau, et sans vous regarder, sans paraître vous haïr, il s'attache à vos pas, il s'attache à vos pieds surtout, et il les arrose dune onde perfide en fonuant des cercles bizarres; parfois il s'aniiiie, et ses circonvolutions venant à s'élever, il arrcse les pans de votre habit, monsieur, ou les falbalas de votre robe, madame ; parfois il s'arrête aussi, et sur ce sol inégal, des lacs imprévus se forment et répandent autour de vous une agr'able fraîcheur. La délicieuse harmonie qui vous accueillit à votre arrivée ne vous a pas abandonné un seul instant ; eJe vous reconduit avec les mêmes concerts : le piano imitant la harpe, la harpe imitant la guitare, la guitare imitant le tambourin, la flûte imitant le hautbois, le hautbois imitant la flûte, et tous imitant la musette !... Telles sont à peu près les impressions que nous avons éprouvées lundi dernier au palais de l'Industrie. De plus, ce jour-là il y avait foule : c'était un jour réservé. Défiezvous des billets de faveur dans ce siècle d'égalité ! Chacun en veut, chacun y a droit. En eff'et, qu'est-ce que l'égalité? C'est la faveur universelle. Trente-quatre

millions d'êtres privilégiés, ce n'est pas trop, mais c'est beaucoup. Dorénavant, nous irons là les jours où tout le monde peut y entrer ; ces jours-là il n'y a personne ; alors nous admirerons à notre aise ces merveilles nationales dont nous rions un peu aujourd'hui, mais dont nous sentons déjà que nous serons très fier demain.

Cette semaine, on ne nous accusera point de paresse ; depuis huit jours nous courons la ville comme un nouvel arrivé de Senlis ou de Philadelphie. Samedi nous sommes allé au bal, c'était le soir, on dansait à l'ambassade d'Autriche.

Dimanche nous avons dû aller aux courses de Versailles. Quand les fêtes ont lieu un peu loin, nous nous bornons au projet d'y assister : c'est déjà assez fati-» gant.

Lundi matin, visite au palais de l'Industrie.

Et mardi nous étions de noce ; nous assistions au pompeux mariage de M^e de Ség... avec M. le duc de Les... Oh ! la superbe noce I que tout ce personnel était bien choisi ! La mariée était belle, le marié était beau ; sa mère était belle, son père était beau ; ses sœurs étaient belles , son frère était beau ; ses cousines étaient belles, ses oncles étaient beaux ! Il est impossible d'avoir des iMYGiiis -plus avantageux. De beaux oncles! voilà qui est rare ! Ordinairement les noces pèchent par les oncles ; mais à ce mariage-là il y a eu des effets d'oncles merveilleux. 11 y a eu aussi un effet de soleil magnifique. Cette splendide église de la Madeleine était éblouissante ; le soleil l'inondait de ses rayons d'or qui faisaient pâlir les orgueilleuses dorures des lambris. La nef était remplie des amis des mariés ; assemblée brillante où toute l'Europe célèbre était représentée. Et qu'ils étaient heureux ces jeunes époux ! La jeune

CORRESPONDANCE PAHISIENNE. 335

fille n'a pas vingt ans, et voilà déjà six ans qu'on l'aime. On a beau dire, rien n'est plus doux qu'un mariage d'inclination ; ces unions-là sont les seules qui restent sympathiques. On ne s'aime pas toujours, s'écrient les sages. — Non ; mais on se plaît toujours. Et si l'accord des passions est quelquefois passager, l'harmonie des goûts et des idées est éternelle.

Enfin, ce soir nous nous rendons à une solennité lit* téraire que nous vous raconterons samedi.

15 juin 1844.

Exposition de fleurs et de fruits. — Orangerie du palais du Luxembourg.— Nouvelle espèce de provinciaux. — Leurs dédains pour les merveilles parisiennes. — Une soirée littéraire.

Ahl ceci n'est pas un cauchemar, c'est un beau rêve réalisé, c'est un échantillon de TEden, un aperçu des célestes parterres!... 0 niaiserie impardonnable ! Estce qu'il y a des parterres dans le ciel ? Disons plutôt : ce senties serres du paradis... 0 démence non moing impardonnable I Est-ce qu'il peut y avoir une culture factice dans les jardins de Dieu ? Décidément, on ne peut dépeindre le monde idéal avec des mots humains. Contentons-non s de déclarer qu'en ce moment l'orangerie du Luxembourg est un séjour de délices où toutes les fleurs viennent lutter d'éclat, où tous les parfums viennent se disputer l'honneur de vous enivrer; et qu'il est mille fois agréable d'être juge dans un concours de fruits, dans un combat de parfums, dans un carrousel de fleurs. C'est déjà bien assez prétentieux comme ça.

D'abord l'ananas triomphe ; c'est un parfum impérieux et sonore qui impose silence à tous les autres. Eh I bien, voilà encore que nous disons une sottise, un parfum sonore qui impose silence, c'est absurde ; autant vaudrait dire un parfum éclatant qui éteint tous les autres... Mais il n y a donc pas de mots pour définir les parfuma. Soit ; on se passera de mots. L'orgueilleux ananas triomphe ; il se fait reconnaître le premier ; mais bientôt une senteur divine, d'une douceur toute-puis -ante vient pénétrer vos sens, éveiller vos souvenirs ; elle s'empare de vos esprits en formant autour de vous une atmosphère embaumée dans laquelle elle vous retient prisonnier, vous lui appartenez pendant quelques moments ; elle vous absorbe, elle empêche tous les parfums rivaux de s'élancer jusqu'à vous; elle vous parle de l'Italie, de Sorrento, de Naples, de Malte ; elle vous rappelle la brûlaute Ibérie, et tous les rivages bien aimés où règne l'or.mger aux fruits d'or. L'oranger, arbre b'ni entre tous les arbres, emblème sacr'' de la perfe tion; arbre de la science, mais de la science du bien, il reçut en partage tous les dons : bois précieux, feuillage salutaire, fleur de neige enivrante et pudique, fruit d'or exquis et bienfaisant ; verdure constante, floraison précoce, durée éternelle. Est-il un arbre plus parfait ? Quel beau destin que celui d'un oranger ; si nous croyions à la uk' tempsycose, nous ferions toutes sort.^s de démarches pour être métaniorphosé en oranger; nous avons une espèce de culte mêlé d'un peu d'envie pour cet arbre privilégié; nous le révérons comme un arbre de bénédiction, et nous nous défions malg ré nous des pays où cette tige noble, droite et fière ne veut pas croître, où cette fleur chaste et bienveillante refuse de s'épanouir, où ce fruit superbe et généreux ne peut mûrir jamais. Ces pays-là ont

commis quelque faute mystérieusement expiée. Dieu ne les a pas privés dorangers sans motif.

Et le jaloux parfum vous enivre, et pendant longtemps vous ne comprenez que lui. Tout h coup une odeur sauvage vous ranime, un par:um joyeux et franc vous transporte en idée sur la lisière des bois. Et vous voilà revenu aux beaux jours de votre enfance, alors que vous alliez avec votre nourrice et vos petites sœurs cueillir des fraises pour le déjeuner de votre mère. Les bonnes fraises 1 comme vous les cherchiez avec ardeur I Vous en trouviez six, vous en mangiez cinq, et vous en mettiez une dans le panier. Alors on vous disait : Celle-ci n'est pas mûre ; vous la repreniez bien vite et vous la mangiez encore, et Ion s'écriait : Ne mange pas celle-là ; et l'on vous en donnait une belle pour vous dédommager : c était tout profit. N'est-ce pas que la fraise est Temblème de la rieuse enfance ? C'est un fruit vermeil qui seniiile destiné à sa bouche vermeille ; il croit si près de terre que le plus petit enfant est forcé de se courber pour le prendre, et il est si délicat qu'une petite main sans forc3 semble a\oir seule le droit de le cueillir. Vous passez rapidement devant ce groupe de fraisiers, et vous éprouvez le suppU"e de Tantale dans toute son horreur. Il faut avoir atteint un degré dô civilisation extrjme pour obtenir de soi une admiraticn siiDplement contemp'ative à l'aspect de ces fraises si belles, et qui semblent vous engager à juger par vous-même de leur amélioration. Passez vite et ne vous arrêtez que devant ce magnifique j;ismin des Açores. Quel parfum ! Il vous transporte, hélas I dans un monde que vous ignorez, que vous ne connaissez que par les récits des voyageurs. Ce parfum enivrant ne vous rappelle que des lectures; ce n'est pas assez; un parfum n'est rien s'il ne se complète par un souvenir,

Maintenant, pénétrez dans l'empire des roses ; il y en a là de toutes les familles, de toutes les couleurs, de toutes les formes. — Voici une belle fleur de magnolia. — Ce n'est pas une fleur de magnolia, c'est une rose; elle est monstrueusement belle. — Voici une charmante renoncule. — Ce n'est pas une renoncule, c'est une rose. On compte, à cette seule exposition, 38"? espèces de roses ; il y aurait de quoi dégoûter des roses à jamais I Eh bien I pas du tout ; plus on en voit et plus on veut en voir encore ; et cependant, si on vous présentait 387 espèces dœillets d'Inde, par exemple, vous vous fâcheriez, vous diriez que c'est une mauvaise plaisanterie. Pourquoi cette injustice ? pourquoi la nature a-t-elle des fleurs favorites et des fleurs maudites ? Est-ce que, par hasard, l'égalité n'est pas dans la nature ? Nous commençons à le craindre.

Que cette collection de géraniums est superbe I Quelle variété dans ces couleurs ! quelle harmonie dans cette variété I

Que cette pyramide d'iris est élégante ! comme ces frais calices d'or et d'hyacinthe s'élèvent fièrement en laissant tomber autour d'eux, comme un large manteau de verdure, leur beau feuillage éploré I

Que ces montagnes de palmiers sont inposantes ! comme elles protègent avec orgueil ces bataillons d'ananas rangés à leurs pieds, semblables à des bataillons de grenadiers sous les armes î

— Regardez dans ces corbeilles ces grosses poires. — Des poires... encore ?

— Voyez près d'elles ce superbe raisin ! — Du raisin... déjà.

— Quelle est cette plante ? — Thé indigène.

— Connaissez-vous ce thé-là ? — 11 me semble eu avoir déjà pris malgré moi.

— Chez M»ie *** ? — Silence.

— Quel est ce pot de confitures verdâtres ? — Lisez : confitures d'oseille ; c'est une nouvelle invention. Oh! que cela doit être mauvais des confitures d'oseille; je n'en g-oûterai jamais, j'en fais le serment solennel, et l'on doit tenir de pareils serments.

— Ah ! ceci est une fougère ? — Oui, mais on l'appelle aujourd'hui adiantum tenerum. Ce nom-là va déranger l'air célèbre ; comment pourra-t-on chanter maintenant : Que ne suis-je?...

Mais j'aperçois un œillet de poète : vous m'accorderez au moins que cette fleur est un œillet de poète. -^ Il n'y a plus d'œillets de poète ; on appelle ces fleurslà maintenant deantus harbatus. Les x)oètes n'ont plus de fleurs. Tant mieux, ils en avaient choisi une fort laide, qui ne faisait guère honneur à leur goût ; peutêtre seront-ils plus heureux dans leur choix nouveau.

— Les beaux papillons ! — Eh ! ce sont des pensées, les grandes pensées de Ragonnot.

— Oh ! le vilain animal ! — Où voyez-vous un animal ? ^- Là, un gros hérisson ! — C'est une plante grasse ; regardez, votre hérisson commence à fleurir. — Mais il est tard... nous sommes devant la porte, respirez encore cet air embaumé, parfum inconnu, mélange de tous les parfums, harmonie odorante, formés de tous les soupirs divins ; et venez voir dans une des salles du Luxembourg les prodiges que les arts peuvent accomplir quand la charité les inspire. Là sont exposés les ouvrages ofl'erts pour la loterie qui doit être tirée au profit de l'œuvre du Mont-Carmel. Il s'agit de relever cet hospice célèbre dans notre histoire guerrière. Le pieux édifice est déjà reconstruit à moitié, déjà il a pu donner asile à de glorieux pèlerins ; mais de nombreux travaux restent encore à exécuter, et la Franco

seule peut venir en aide aux pauvres religieux dans leur courageuse entreprise. Ce n'est pas en vain que les peuples malheureux s'adressent à elle ; car, ainsi que le dit M. Adolphe Dumas, dans une notice fort bien faite sur la réédification de Thospice du Mont- Carmel : « Toutes les fois que quelqu'un soufiFre dans » le monde, il se tourne du côté de la France. Rome a- » vait des empires dans sa clientèle, nous, nous avons » les instincts des peuples. Ils disent tous : Si la » France le savait ! comme on disait autrefois du » roi ; » et ils ont raison de se tourner vers nous, ces peuples en détresse. On aura beau nous rendre industriels, matériels et constitutionnels, il y aura toujours parmi nous de grands artistes et de grands poètes, qui sauront conserver dans leur langage sacré aux nobles dévoûments leurs véritables noms; qui se transmettront d'âge en âge, comme des traditions saintes, le respect pour les croyances enthousiastes que les philosophes appuient déjà préjugés ; la sympathie pour les héroïques sacrifices que les égoïstes ont toujours appelée démence.

Il est arrivé depuis quelques jours une nouvelle espèce de provinciaux ; ceux-là sont d'une audace prodigieuse, ils ont un aplomb effrayant; ils n'ont rien vu, et ils connaissent tout. Les récits de leurs devanciers leur ont tout appris. Ils viennent à Paris pour la première fois, ils sont déjà blasés sur les beautés de Paris ; à force d'avoir écouté les louang-es enthousiastes et même exagérées que leurs amis et leurs parents prodiguent à la capitale, ils l'ont prise en grippe et viennent la visiter en nourrissant contre elle toutes sortes de préventions ridicules nées probablement de quelques exaltations ridicules. Ils nous traitent fort cavalièrement ; leur langage est une ironie continuelle ;

c'est aussi un argot inintelligible. — Ah ! dit Tun, voici le boulevard de mon oncle, c'est-à-dire le boule vnrd où mon oncle venait se promener tous les soirs quand il était à Paris le mois dernier. — J irai ce soir, dit un autre, voir danser la nymphe du receveur... c'est-M-dire Mlle Grisi, que le receveur particulier de leur ville a beaucoup admirée pendant son séjour à Paris, et dont il parle sans cpspb depuis son retour. — Moi, j'irai voir ce soir les délices de Bouginot, cest-à-dire Hyacinthe, du th'âtre des Variétés. Bouginot est l'admirateur passionné d'Hyacintlie, il l'imite avec un rare b' nheur. — Tiens, voici les amours de Tupinières, un singe empaillé qu'on voit chez un natural ste du boulevard Poissonnière. Cette façon de connaître Paris par tradition leur donne beaucoup d'avantage ; ils parlent tout haut, ils affectent une assurance exagérée ; leur but est de narguer des gens qui ne sront pas là : un tel nous a dit qu'en arrivant à Paris il était tout troublé, tout étourdi ; moi, je lui dirai que je n'ai éprouvé aucun trouble, aucun éblouissement. Il ne faut pas, nous autres Parisiens, nous choquer de leurs étranges manières; cette arrogance n'est pas contre nous ; ils agissent à Paris contre des gens qui sont loin de Paris ; ils luttent contre d'anciens récits et leur préparent pour réponse des récits victorieusement contradictoires ; ne nous fâchons donc pas de cette attitude malveillante, elle ne nous regarde pas. Dès sept heures du matin ils battent les pavés en habit noir et en gants blancs ; à deux heures ils mangent des cerises, sans se gêner, au coin des rues, en lorgnant les PariseIl^:, qui semblent s'étonner de ces repas frugalement improvisés; ils taquinent la fruitière, non par légèreté de mœurs, mais x:»ar indépendance d'idées, et pour montrer aux Parisiens qu'ils ne sont point intimidés par l'aspect de leur ville si merveil-

lense ; ils font et disent volontairement toutes sortes d'inconvenances ; ils appellent cela conserver leur présence d'esprit. Soit, nous aimions mieux les autres.

Oh ! qu'il est plaisant, cet affreux désastre arrivé dimanche au palais des Champs-Elysées, le toit enlevé, les salles inondées !... 0 vanité des vanités! 0 naïveté des industries! L'homme, inventeur ingénieux, a tout inventé, hors un abri pour ses inventions ingénieuses. Il expose en même temps ses chefs-d'œuvre aux regards curieux et aux quatre vents, et il se dit le roi des animaux. Les animaux, ses sujets, savent du moins se choisir un asile ; le lion se couche dans un antre où il ne pleut pas ; l'ours se trouve une tanière imperméable, le renard se creuse un terrier confortable ; il y a enfin des animaux célèbres qui se construisent à eux-mêmes une solide demeure. Ah !... les chapeaux de castor qui sont à l'exposition ont dû bien rire.

Et la soirée littéraire que nous allions oublier ! Voici comment elle a eu lieu : on a réuni dans un salon une vingtaine de gens d'esprit, on les a fait jouer jusqu'à cinq heures du matin au lansquenet ; on appelle cela une soirée littéraire !

22 juin 1844,

Les salons de Paris : salons diplomatiques, salons politiques, salons poétiques, salons fantastiques. — Les clubs, leurs avantages. — Ils absorbent les ennuyeux. — Vivent les clubs ! — Esprit de conversation. — Système de M'»^ Campan. — La duchesse de Saint- Leu son élève.

Enfin, Paris a cessé d'être brillant ; c'est heureux I Quelques départs, un deuil généralement i:)orté, lui ont

rendu cette douce mélancolie qui lui sied si bien à nos yeux. Quand il fait le superbe, nous l'admirons ; mais nous ne l'aimons pas. Ses plaisirs bruyants sont peu dans nos goûts; les belles fêtes, pour nous, sont des devoirs plutôt que des récréations. Ce qui nous plaît, ce sont les réunions intimes; les grands salons ouverts pour tout le monde nous séduisent moins que les petits salons entr'ouverts pour quelques amis. Nous préférons à tout l'éclat des lustres la modeste lueur des lampes; il est bien difficile d "être tout à fait sans prétention dans un salon pompeux, éblouissant de lumières, et cela nous ennuie d'avoir des prétentions ; les jours que nous aimons sont ceux où l'on est rassemblé sans projet et où l'on cause sans façon. Si vous saviez comme nos hommes supérieurs sont aimables lorsqu'ils daignent causer ainsi, vous ne proclameriez plus que l'art de la conversation est mort en France. Pour les gens de talent être en négligé, c'est être en grande parure, le sans-façon de l'esprit ressemble à ce que serait le laisser-aller de l'avare qui oublierait de cacher ses trésors; et jamais à aucune époque la société française n'a possédé une collection plus complète et plus agréablement variée de conteurs intéressants et de causeurs spirituels. — Il n'y a plus de salons, dit-on : — et alors on cite ce qu'était autrefois le salon de M»ie de Staël, ce qu'ont été depuis ceux deM"ie la duchesse de Duras, de Mme de Montcalm , de Mme la duchesse de Broglie, et l'on ajoute avec des airs d'élégie : — Aujourd'hui, il n'y en a plus un seul!

— Voulez-vous savoir pourquoi il n'y en a plus un seul? C'est qu'il y en a vingt; l'influence s'est éparpillée, mais elle n'en est pas moins réelle, et c'est parce que l'on cause un peu partout que vous prétendez que l'on ne cause plus nulle part.

— Vous o^ez dire qu'il y a vingt salons influents à Paris où Ion sache causer? Nommez-les; je vous en défie!

— Les voilà ; je cite au hasard : le salon de M'^e Récaï^JH celui deM'ue de LamarKc^de Mme Victor B.vJ/0

— Ah ! mais ceux-là sont célèbres...

— Ce n'est pas une raison pour les oublier.

— D'ailleurs, cela n'en fait encore que trois.

— Je continue : le salon de Mme de Boii^i;ide Mme de Castellaro- ^

— Ceux là sont des salons politiques....

— Eh bien ! ce n'est pas non plus une raison pour qu'ils soient sans influence... Je poursuis : 60 le salon de Mme de Courb....

— Ctdui-là e^t un salon diplomatique...

— Eh! ce n'est pas non plus une raison pour qu'il soit sans importance. 7o le salon de Mme...

— Vous commencez à chercher les noms, qui deviennent rares.

— Au contraire, je n'ai que l'embarras du choix. Voici cinq salons que je voudrais pouvoir vous nommer chacun le premier : le sal^n de Mme la duchesse de Mail..., de Mme de Chast..., de Mme la duchesse de Lian.i, àe Mme la duchesse de Rauz..., de Mme la vicomtesse de Noaij.^3 et puis dix autres que les gens d'esprit connaissent bien aussi, le salon de Mme d'Aguess..., celui de sa nièce, Mme de la Gr..., le salon de Mme Philippe de SégU.I de sa sœur, Mme Alex, de G..., le salon de Mme de Pode..., de Mme d'OsJ'/.'.ï^de Mme de Nans..., de Mme deRémÀ., de Mme de Viri..., de Mme la comtesse Mer,,?.^' et enfin le salon de Mme Dosi.-,' qui était d"jà le rendez- vous de nos arliïrtes célèbres et des hommes éminents du parti libéral avant d"être lasile ou l'arsenal peut-être de nos hommes politiques mé-

contents et désenchantés. Et remarquez bien que je ne cite point le salon des bas-bleus accusés de littérature, que je ne parle pas des salons étrangers, et que je ne compte ni celui de ^I"il' la princesse de Lie.. '.(-ni celui de M'iic la princesse Belg\.;:r de M»ic Souiii, que j'oublie aussi volontairement les salons étranges, où la conversation, très accentuée, n'en est pas moins, c'està-dire n'en est que plus amusante... Certes, quand je dis : il y en a vingt, je n'exagère pas.

Et comment la conversation ne serait-elle pas facile et agréable, avec tant de sujets divers pour exercer un même esprit, avec tant d'esprits différents pour traiter un môme sujet. Mais, s'écrient les causeurs d'autrefois, les clubs ont tué la conversation ! Les clubs!... au contraire, ils l'ont sauvée; elle revit depuis leur fondation. Ce qui l'avait tuée, c'était l'abondance des relations insignifiantes. L'habitude que l'on a prise depuis quel ■ ques années, de prier trois cents personnes pour la moindre fête a multiplié les relations à tel p' int que, dans nos salons, les indifférents avaient chassé les amis. Lescauseries intimes étaient sans cesse interrompues par des visites d'apparat. La vie parisienne se compose de six mois au plus ; or, trois cents personnes qui veulent être polies deux fois en six mois et qui viennent vous remercier successivement d'un bal et d'un concert , cela fait en moyenne deux ennuyeux par soirée. 11 y avait là de quoi disperser tous vos habitués amusants; car il suffit de l'apparition d'un visage inconnu pour glacer à l'instant même la conversation la plus animée. Et puis il faut le direaussi, ily adans le monde des personnes qui sont douées de cette fatale propriété, d'arrêter subitement la circulation des idées, comme l'aconit arrête la circulation du sang ; les uns possèdent cette propriété de nature, continuellement et sans al-

346 LE YICOMTE DE LAUNÂY.

ternatives ; d'autres ne la possèdent que par circonstance ; une contrariété mal dissimulée, une préoccupation trop puissante les fait passer à 1 état d'«co?n^ mal gré eux ; et les voilà par accident jetant la froideur et le trouble dans un salon où la veille ils avaient jeté la vie et la gaîté. Eh bien, tous ces esprits pesants, ces oisifs d'idées, qui encombraient la conversation, les clubs les ont absorbés ; ils ont donné asile aux ennuyeux de tout le monde, aux ennuyeux et au:^ ennuyés ! Ce sont des temples hospitaliers ouverts aux infirmes, aux affligés de toutes les sociétés dont ils attristaient la vue : les clubs sont les hospices des importuns, ils accueillent tous ceux qu'on repousse, ils appellent tous ceux qu'on fuit : les maris de mauvaise humeur ;

L3S joueurs de mauvaise compagnie;

Les pères ronfleurs ;

Les oncles lamineurs ;

Les tuteurs sermonneurs ;

Les gens qui n'entendent pas bien ;

Ceux qui parlent mal ;

Ceux qui ne comprennent rien ;

Les ultra-étrangers dont l'élocution est par trop laborieuse ; on peut causer très agréablement avec un AUemand qui vous dit : Pon clioitr; mais avec un entêté qui, après trois ans d'habitude parisienne, persiste à vous dire : Pin chir, il est impossible de jamais s'entendre. Vite un club pour ces étrangers-là...

Tous les hommes qui ont un mécompte à dissimuler ;

Ceux qui ont appris le matin une mauvaise nouvelle;

Ceux qui ont fait dans la journée une fâcheuse découverte ;

Ceux qui viennent de rencontrer un créancier;

Ceux qui viennent de manquer une héritière ;

Ceux qui commencent à soupçonner un tiers dans leurs amours ;

Ceux qui pressentent un invalide dans leurs écuries ;

Les gens qui ont trop bien dîné la veille ;

Ceux qui ont mal dormi cette nuit ;

Les rhumes naissants ;

Les névralgies obstinées ; enfin tous les ennuis, toutes les souffrances, les humiliations, les inquiétudes, les infirmités qui rendent maussades ceux-là quelquefois, ceux-ci toujours ; ces petites minières de la vie mondaine vont se réfugier dans cet asile indulgent, leurs plaintes étouffées se perdent dans un concert de propos insignifiants. On oublie assez vite ses chagrins auprès de gens qui les ignorent, et qui n'y prendraient aucune part s'ils venaient à les connaître. Autrefois, cette mauvaise humeur s'exhalait en famille et l'on doublait ses ennuis en les faisant partager; on les prolongeait aussi, malgré soi; quand on voyait une femme, une sœur, une mère s'inquiéter de vos tourments, on leur trouvait plus d'importance; on n'osait pas s'en distraire tout de suite, de peur de paraître léger; maintenant, quand on est maussade, malade, insupportable, on va au club.... Vivent les clubs! Les clubs ne sont pas seulement l'asile des hommes mal disposés, ils servent aussi de repaire aux jeunes gens mal élevés. Les hommes très faibles ont ce que nous appellerons le préjugé de la grossièreté; c'est un préjugé qu'il faut sinon respecter, du moins subir avec intelligence. Tous les hommes imaginent que la brutalité, c'est la force, et ils regardent comme un devoir de jurer plusieurs fois dans la journée, pour se prouver à eux-mêmes leur énergie. Le juron est le rugissement de ces gentils perroquets qui s'intitulent lions. Avouez alors qu'il est bon que ces êtres volontairement féroces aient un antre bien clos et bien chauffé,

OÙ ils puissent, à toute heure du jour, aller rugir, rugir comme Vert-Vert, avec confiance et sans contrainte. Ils sortent de là plus calmes ; ils ont fait preuve d'énergie ; ils savent qu'ils peuvent être violents et grossiers quand ils veulent : ils pourront donc se permettre d'être doux et polis qunnd on voudra. Mais, dites-vous, ils ne sortent jamais de leurs maudits clubs.—Tant mieux! Nous avons quelquefois entendu certains coryphées d'un certain club causer entre eux, et nous persistons à déclarer que linstitution des clubs ne saurait fnire aucun tort, dans nos salons, à Tart de la conversation.

Les hommes d'esprit savent tirer des clubs de grands avantages ; ils y vont passer quelques heures, recueillir les nouvelles du jour, se mettre au courant; et puis, ce bienheureux asile leur sert à tout cacher ; il leur ti'^nt une réponse toujours prête , un mensonge toujours a/telé. — Où allez- vous? — Au club. — Doù venrz-vous ? — Du club. — Qu'est-ce que vous avez fiiit hier sf ir?— Je suis resté au club. — Où dînerez-vous demain ? — Je dînerai au club... Ainsi, ces clubs dont on médit tant absorbent les ennuyeux, enchaînent les ennuyés et affranchissent les gens aimables !... Et vous vous plaignez des clubs, mesdames ! Allons, vous n'êtes pas de bonne foi. Nous ne nous en plaignons pas, nous autres; ils ont pris au monde ce que le monde leur aurait donné, et rien de plus.

Le destin de la conversation dépend de trois choses : de la qualité dt s causeurs, de l'harmonie des esprits et de l'arrangement matériel du ?aion. Par l'arrangement matériel, nous entendons le dérangement coujplc^t de tous les meubles. Une conversation amusante ne peut jamais naître dans un salon où les meubles sont rangés symétriquement. Comment donc faisaient nos pères pour avoir de l'esprit autour de cette ennuyeuse

table de marbre couverte d'un respectable cabaret de porcelaine qui ornait seul le grand salon de nos mères? — Nos pères, ils n'avaient pas d'esprit chez eux, dans les grands salons de leurs grands hôtels • ils n'en avaient que dans les petits salons de leurs petites maisons, où Ils allaient s'amuser, dire mille folies et casser des assiettes en haine de ces maudites porcelaines qu il leur fallait tant respecter, et qui leur ôtaient tout leur esprit. Il y a encore des salons meublés à l'ancienne mode, et où l'on s'ennuie avec une très grande dignité. L'ordre symétrique des sièges fait que les femmes y sont assises ensemble ; les hommes, n'osant déplacer les chaises collées au mur, restent debout et discutent entre eux ; ils ne font point partie de la société, car on discute debout, mais on ne cause qu'assis. On croirait que cette séparation vient de ce que ces hommes et ces femmes ne se connaissent pas ; de ce que les uns sont trop s'rieux, les au'res trop frivoles, ou bien de ce qu'ils n'ont rien à se dire.... Pas du tout, cela vient de ce que les fauteuils et les chaises sont mal rangés, ou plutôt de ce quils sont trop bien rangés.

L I dispositi iU d'un salon est comme celle d'un jardin anglais, ce désordre apparent n'est pas un effet du hasard c'est au contraire le suprê ne de l'art, c'est le résultat des combinaiscms les plus heurjuses : il y a des massifs de chaises et de canapés, comme il y a des massifs darbres et d'arbustes ; ne faites point de votre salon un parterre, mais un jardin anglais. Dans les salons symétriquement disposés, les prem ères heures de la Sf»irée sont moriellement ennuyeuses; tant que les meubles sont en ordre, les conversations sont languissantes et froides; ce n'est que vers la fin de la soirée, lorsque la symétrie se trouve rompue, lorsque le mobilier a malgré lui cédé aux nécessités, aux intérêts de la

société, que les causeries s'établissent et que l'on commence à s'amuser. Et au moment où l'on commence à s'amuser, ou s'en va. Savez-vous alors ce qu'il faut faire, il faut étudier le désordre de votre salon. Ce désordre intelligent doit être pour vous un enseignement : regardez tous ces sièges encore placés de la manière qui a été la plus commode pour la conversation; il semble même qu'ils soient restéslà pour causer entre eux. Prenez garde, ne les déplacez pas, respectez leur disposition ingénieuse, et que le désordre de ce soir devienne votre arrangement de tous les jours. Croyez-nous, et la prochaine fois que vous aurez du monde chez vous, vous verrez qu'on s'y amusera trois heures plus tôt. C'est quelque chose, mais cela ne suffit pas. Les bons causeurs ont horreur de l'oisiveté. liCs hommes d'esprit ne savent rien dire en tenant leur chcjpeau à la main d'un air cérémonieux ; ils ne savent pas manier ce chapeau en parlant, ce que les gens naïfs savent si bien faire ; ils ne savent pas le tourner et le retourner avec un aimable embarras, comme les paysans, ni le brosser, avec un zèle éperdu, comme avec les écoliers ; il leur faut des objets de prix pour leur servir de contenanco, des flacons anglais, des cassolettes turques; des bonbonnières de Saxe, des chaînes d'or, des dés d'or, des ciseaux d'or... Oh! voilà ce qu'ils préfèrent à toute chose; des ciseaux, un canif, un couteau!... avec ces armes ils sont bien dangereux, ils ont tout leur esprit. L'homme d'État le plus occupé, le politique le plus afifairé passera chez vous de longues heures à causer, à rire, à deviser de la manière la plus charmante, si vous avez eu l'adresse de j)lacer sur une table, auprès de lui, un couteau, un canif ou une paire de ciseaux; rien ne l'inspire autant. Aphorisme sous forme de calembour : plus on sème de niaiseries

dans un salon, moins il s'en glisse dans la conversation.

Il y a encore une chose qu'il ne faut pas oublier pour ol)tenir une conversation intéresj^ante, c'est de ne pas du tout s'en occuper. Qu'ils sont ennuyeux, les gens qui se trouvent à eux-mêmes une convert^ation brillante, et qui font valoir leur propre conversation ; qui se disent tout bas : Je cause!... qui viennent causer, et qui regardent avec fureur ceux qui les interrompent, et semblent leur dire : Fi! vous ne savez pas causer. Toute préméditation emj)eche la conversation d'être agréable. On va se voir; on parle de la pluie et du beau temps ; chacun dit sans prétention ce qui lui passe par la tête; les uns sont graves, les autres sont extravagants; ceux-là sont vieux, ceux-ci sont jeunes; quelques-uns sont profonds, plusieurs sont naïfs; Madame fait une question maligne; Monsieur fait une réponse mordante; un enthousiaste fait un récit chaleureux , un frondeur fait une critique sévère ; un commérage interrompt la discussion, une épigramme la réveille, un éloge passionné la renflamme... une folle plaisanterie la termine et met tout le monde d'accord. L'heure passe, on se sépare; chacun est content, chacun a jeté son mot, un mot heureux qu'il ne se croyait pas destiné à dire. Les idées ont circulé; on a appris une anecdote qu'on ignorait, une particularité intéressante ; on rit encore de la bouffonne idée d'un tel, de la naïveté charmante de cette jeune femme, de l'entêtement spirituel de ce vieux savant, et il se trouve que sans préméditation et sans projet de causerie, on a causé.

Nous n'aimons pas non plus ces maîtresses de maison doublement officieuses, qui font le matin le menu de leur conversation comme le menu de leur dîner. Mme Campan avait là-dessus un système qu'elle enseignait à ses élèves, et qui nous a toujours j^aru peu diver-

tissant; elle prétendait qu'il fallait régler la conversation d'un dîner sur le nombre des convives. Si Ion est douze à table, il faut parler voyages, littérature; si Ton est huit, il faut parler beaux-arts, sciences, inventions nouvelles ; si l'on est six, on peut parler politique et philosophie; si l'on est quatre, on ose parler de choses sentimentales, des rêves du cœur, d'aventures romanesques. — Et si l'on est deux? — Chacun parle de soi; le tête à tête appartient à l'ég-oïsme.

Cet étrange système de Mme Campan nous a été révélé par Mme la duchesse de Saint-Leu, son illustre élève ; elle-même nous a fait l'honneur de nous l'expliquer, et bien souvent nous en avons ri ensemble. Lorsqu'il survenait quelques hôtes inattendus au château d'Arenberg : Tous mes plans sont dérangés , disaitelle, je comptais parler philosophie, voilà maintenant qu'il va falloir parler littérature et voyages... Cela voulait dire : Nous serons dix à table. Hélns! aujourd'hui cette plaisanterie douce et fine n'est plus qu'un triste souvenir.

Tous ces préparatifs sont heureusement fort inutiles pour les gens qui savent causer ; ils ont une si grande confiance dans leur intelligence qu'ils n'ont jamais besoin de V entraîner par des exercices préalables. Vcilà pourquoi nous aimons tant les gens supérieurs ; c'est que, comme ils ont beaucoup d'esprit, ils ne sont jamais obligés d en faire.

Mais en vous apprenant comme on cause, nous oublions de vous raconter ce qu'on dit... Eh! mais, on se dit adieu, et l'on se hâte de quitter Paris, que la chaleur rend depuis trois jours inhabitable.

29 septembre 1844.

Paris métamorphosé en petite ville d'Allemagne. — Un ménage de sauvages à l'Opéra. — Leurs impressions. — Les salons déserts. — Fêtes et comédies au cliâteau de Dangu.

Nous revoyons Paris après quelques mois d'absence, et nous ne le reconnaissons plus. Figurez-vous une belle ville d'Allemagne calme et digne, peuplée de bonnes gens rais'^inalles et désœuvrés. Point d'agitation, point de bruit; plus de petits hommes affairés, au teint verdâtre, aux mains rouges, marchant vite et parlant tout seuls ; plus de grandes femmes mnigres à l'air farouche, au regard envieux, qui semblent reconnaître dans cliaque personne qui passe leur ennemie ou leur victime, rien qui sente la vie active et le travail inquiet ; mais de bons gros promeneurs au teint vermeil, au sourire naïf, marchant en silence, de ce pas vague et nonchalant qui veut dire : Je sors pour mon plaisir, — personne ne m'attend, et je ne vais nulle part ; — de belles femmes très parées qui ne s'occupent point de leur parure, qui ne tiennent nullement à la faire valoir; elles regardent autour d'elles les maisons, les arbres, les voitures, avec une patiente curiosité. On voit bien vite que ce sont des étrangères. Une Française, quand elle est en grande parure, s'inquiète peu de ce qui se fait autour d'elle; elle regarde si on la regarde... et voilà tout. Puis, un mot italien, une exclamation espngnole, un yes ou un ia viennent vous apprendre à quel royaume de l'Europe appartiennent ces beautés inconnues — ce que vous aviez déjà à peu près deviné , car la tournure et la démarche ont autant d'accent que la parole. Tels sont les nouveaux habitants de Paris ; des voyageurs indépendants

qui voyagent pour s'amuser, que rien ne presse dans leurs courses, et qui attendent pour visiter une ville célèbre le moment favorable, celui où ses habitants Tont abandonnée, comme pour visiter nn château fameux, on attend le jour oii ses propriétaires sont absents.

Si par hasard vous rencontrez une élégante Parisienne, elle se traîne pâle et languissante; elle est malade, elle relève de couche, où elle est près d'accoucher; si, par un hasard plus extraordinaire encore, ces Parisiennes sont en bonne santé, elles sont en grand deuil et elles sont tristes ; chose étrange , qui vous étonne ; quand vous avez quitté Paris, il y a trois mois, toutes nos merveilleuses étaient en grand deuil aussi ; mais elles étaient d'une gaîté folle ; on les voyait passer dans leur calèche, vêtues de noir et riant aux éclats. Alors vous demandiez quel était ce deuil si joyeusement et si rigoureusement porté... On vous répondait : C'est un deuil de convenance. Maintenant le deuil et la tristesse vous paraissent un mélange bizarre, et vous avez un peu de peine à vous y accoutumer. Quant à nos Parisiens élégants, si l'un d'eux vous apparaît dans la foule de ces paisibles étrangers, vous allez aussitôt vers lui avec inquiétude ; il fait de vaines tentatives pour arriver jusqu'à vous, il ne marche plus en sautillant et en fredonnant quelque polka nouvelle, il s'avance en boitant et en gémissant ; il est tombé dans un fossé à G..., le jour de l'ouverture des chasses, ou bien il arrive de Naples, où il a été mordu par un scorpion (historique); il se hâte de vous raconter ses aventures pour vous expUquer sa présence à Paris, tant il est honteux de s'y montrer dans cette saison. En effet, il n'y a plus à Paris que des victimes. Comprenez- vous cette métamorphose que subit fatalement cette turbulente cité, privée en un seul jour de tous ses tapageurs, de ses députés,

de ses avocats, de ses journalistes, de ses bas-bleus, et de ses coquettes; ce théâtre immense qui perd à la fois son orchestre, ses acteurs et ses actrices ; cette patrie des vanités que tous les vaniteux ont délaissée; vous imaginez-vous enfin Paris, Paris I habité sans prétention, par des gens sans intentions, qui ne pensent ni à vous éblouir, ni à vous étourdir, ni à vous humilier, ni à vous attraper I C'est quelque chose de merveilleux et d'inconcevable qui a tout le charme de la simplicité dans la grandeur, de la bonhomie dans la supériorité. Ses boulevards, ses rues n'ont plus la fièvre, on y circule librement; on n'y court plus, on y marche ; les Parisiens d'automne sont modestes ; ce sont de jeunes commis dont les appointements jaloux défendent les plaisirs champêtres, ce sont de vieux caissiers, éternels captifs de la grande ville, qui ont oublié tous les aspects de la nature, les ruisseaux, les prés, les vallons, et qui ne connaissent plus par son nom qu'une seule plante, leur tabac ; ce sont de vieilles rentières courbées sous le poids des ans et d'une énorme capote gros-bleu, juste assez riches encore pour payer et nourrir la vieille servante qui les aide à se traîner vers le banc hospitalier où elles vont chaque jour se chauffer au soleil ; ce sont de jeunes veuves, de courageuses orphelines, se faisant un noble mo^^en d'existence de leur éducation brillante, qui reviennent de dire adieu à leur dernière élève et de lui donner sa dernière leçon, et qui n'osent jouir qu'avec tristesse d'une oisiveté ruineuse. Elles s'arrêtent au Marché-aux-fleurs; elles choisissent un bouquet de violettes, une botte d'héliotrope, un pot de marguerites ! C'est beaucoup ; mais nous sommes aux jours des vacances, et il faut bien faire une folie. Dans les boutiques, les marchandes font salon, et c'est les déranger impoliment que de venir y acheter

quelque chose. Elles-mêmes vous regardent avec des yeux étonnés et semblent vous reprocher votre indiscrétion. Ke vous hasardez pas, mesdames, n demander le moindre ruban, dans cette saison de transition élégante, vous seriez à jamais déconsidérées... Des rubans de taffetas !... — Nous nen avons plus. — Des rubans de satin!... —Nous en attendons. Il ne reste dans les cartons des magasins célèbres que des grosses chenilles rouges, vertes ou oranges, pour orner les bonnets confiants des étrangères naïves; que des cornettes pékinées et des faveurs satinées pour répondre au hasard, par force chicorées et force choux, à des f^.ntaisies plus ou moins clairement baragouinées î

L'aspect des théâtres est Mssez mélancolique; c'est le temps des essai- timides. Chaque soir, au Théâtre-Français, de jeunes débutants inconnus viennent jouer, devant de vieux acteurs retirés, d'anciennes pièces oubliées. L'Opéra, un peu désert, était, l'autre soir, égayé par deux sauvages. Un homme et une femme, de nous ne savons quelle tribu, se faisaient remarquer dans une loge des premières. Ces spectateurs au teint d3 bronze, aux lèvres pendantes, au nez coquettement paré d'anneaux d'or, paraissaient s'amuser extrêmement du jeu des acteurs, dont ils répétaient tous les gestes avec une exactitude effrayante ; le parterre entier s'est retourné pour les contempler, et bientôt les acteurs n'ont plu s joué que pour eux, et c'était plaisir que de voir les scènes de l'Opéra se refléter dans ce miroir étrange. On savait que Dupré allait risquer un la quand le sauvage ouvrait une bouche immense; on savait que Mme Stolz préparait un désespoir sublime quand la sauvagesse se prosternait avec des contorsions épouvantables; on n'avait plus besoin de regarder le théâtre; c'était très commode et très amusant.

Nous ne vous parlons pas des salons ; ils sont fermés ; à peine une ou deux convalescentes réunissent-elles chez elles quelques amis. Et quelle simplicité dans ces vi-ites familières ! Une modeste capote, une robe montante, voilà l'uniforme; une coiffure en cheveux fait époque, une robe à manches courtes fait scandale ; il faut tout de suite l'expliquer, la justifier par une circonstance extraordinaire. — Eh ! ma chère, pourquoi cette parure? — J'ai dîné chez l'ambassadrice d'Angle-; terre. — A la bonne heure, je ne vous agirais point pardonné ces effets-là pour moi. — A dire vrai, ces effetslà ne sont pas sans danger à cette époque : une femme bien mise effarouche les autres femmes qui viennent vous voir en robe du matin, en voisines, à pied, sans façon, et s'enfuient avec respect à l'apparition d'une toilette prétentieuse. Or, comme les visiteurs sont rares, on tient à les attirer. On se compte ; le moindre départ fait un grand vide ; mais aussi Je moindre retour est un événement. Les nouveaux arrivés sont toujours si aimables, ils apportent tant d'excellentes histoires, des commérages si frais, de bonnes petites calomnies si friandes ; ils jettent cela en passant, en revenant de D... et en allant à P... Ils ne restent à Paris que quelques heures, juste le temps qu'il faut pour semer une jolie anecdote scandaleuse, un joyeux mensonge abominable, une douce méchanceté ingénument mortelle ; et ceux qui demeurent à Paris la colportent de quartier en quartier, de foyer en foyer, et ceux qui fuient Paris l'emportent de châteaux en châteaux, de bateaux en bateaux ; et quand les héros et les héroïnes de ces poèmes d'été, improvisés par des trouvères anonymes, reviennent avec la froide saison à Paris, ils soiit tout étonnés d'apprendre leurs aventures étranges. M^c T... découvre qu'elle a aimé passionnément M. X..,, qu'elle

n'a jamais vu; Mlle de Z... apprend qu'elle a épousé un Anglais à Bagnères, puis un Allemand à Bade ; qu'elle est lady là-bas, qu'elles est baronne ici. M. de R... est non moins surpris lorsqu'on lui révèle qu'il voyage depuis trois mois en bonne fortune avec un affreux basbleu qu'il déteste. Chacun se récrie, se révolte, s'indigne... C'est bien fait, leur dit-on, cela vous apprendra à faire les élégants, à aller aux eaux, aux bains de mer comme les gens à la mode ; il fallait rester à Paris comme nous autres bourgeois, on n'aurait point parlé de vous. Ah ! vous croyez que dans ce pays de l'élégance, on est élégant impunément !... Erreur, grave erreur! En France, on vous pardonnera plutôt encore d'avoir du génie que de l'élégance. C'est pourquoi les voyages d'agrément font tant d'envieux ; on a vu d'anciens amis se brouiller pour un voyage d'un mois ; on parle toujours d'un voyage de plaisir avec une sorte d'amertume : les Geslins vont en Suisse, dites-vous. — Ils sont donc bien riches? reprend aussitôt une voix aigre.

— Mme Fournier va aux bains de Dieppe avec sa fille.

— La petite en a bon"^besoin, dit une voix malveillante, elle jaunit bien. C'est ainsi que nos meilleurs amis accueillent nos plus aimables projets. 11 faut croire que ce n'est pas aussi amusant de s'ennuyer que le prétendent les puritains et les puritaines, qui professent une majestueuse morosité. Si l'ennui avait pour eux tant de charmes, ils seraient moins jaloux des gens qui s'amusent. Leur envie est un aveu ; qu'ils s'en défient, et qu'ils la cachent, pour qu'on puisse au moins écouter sans sourire leurs pompeux discours sur la glorification de l'ennui.

Pour nous qui aimons sincèrement le calme de la retraite, nous ne déconsidérons point ses douceurs, en enviant les brillants plaisirs des voyages à la mode.

Nous cherchons le repos et le silence, mais nous comprenons à merveille que Ton cherche le mouvement et le bruit. Nous ne nous fâchons pas, nous autres, quand on nous raconte de belles fêtes ; on nous parlait hier d'un grand opéra représenté au château de Dangu, ayant pour titre : Catherine de Cléves, opéra composé exprès pour cette solennité par un artiste déjà célèbre, M. Véra, et chanté par des amateurs distingués. On vantait la magnificence de cette représentation ; ce beau château tout peuplé de dandys et de jolies femmes ; on s'étonnait de ce luxe merveilleux: tous les jours cent personnes à table ; on s'inquiétait de ce train royal, on ajoutait que ces splendeurs n'étaient pas en harmonie avec notre époque... Raison de plus pour les encourager, disions-nous. Le grand mal que des gens riches soient magnifiques et qu'il y ait encore, dans notre France bourgeoise et marchande, un château où l'élégance et les arts trouvent un dernier asile I

12 octobre 1844.

Se promener pour se promener, ce n'est pas faire de l'exercice. — Ce sont les idées qui font vivre. — Retour des Parisiens à Paris ; ils sont devenus provinciaux. — Ah ! si Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour allumer un cigare ! . . .

Oh!... comme on nous les a gâtés, détériorés, nos pauvres Parisiens. Quel changement! Regardez-les, écoutez-les, sont-ce bien là les gens qui nous ont quittés 11 y a trois mois? Que leur est-il donc arrivé ! sous quel soleil ont-ils vécu ?... quelle atmosphère ont-ils respirée, quel régime ont- ils suivi ? Pourquoi sont-ils si ennuyés et pourquoi sout-ils tous malades? Ah!

c'est que le bon air de la campagne ne vaut rien pour les Parisiens pur sang, c'est que la bonne vie de château est très mauvaise pour l'habitant des grandes villes. Bien vivre, ce n'est pas vivre ; pour le Parisien, faire de l'exercice, ce n'est pas marcher, c'est chercher ; c'est poursuivre une idée à travers mille idées, un objet parmi cent objets, c'est comprendre une chose vague, démêler une intrigue obscure, démasquer une vérité costumée, surprendre un secret, découvrir un projet, trouver le côté faible d'un concurrent qu'on redoute, dénicher la nouvelle adresse d'un débiteur qui se cache, partir à propos, arriver h temps, revenir à 1 heure, et pour tout cela, aire vingt démarches, dix courses le matin, dix visites le soir, faire des combinaisons, des suppositions, des conjectures; c'est agir^nfin, mais agir par la pensée et toujours avec la pensée. A Paris, toutes les actions ont un but d'affaires, même les plaisirs... mais se promener pour se promener... Aller visi-' ter un cliâteau pour avoir visité ce châ'ean. traîner dans un parc ou dans un jardin, tout un jour, pour dîner le soir avec les mêmes convives avec qui l'on a déjeuné le matin ; n'avoir aucune affaire à décider, aucun ennui à éviter, aucun succès à combiner, ce n'est pas vivre!... car ce n'est point le mouvement, le tapage qui fait la vie, c'est lagtation. Une idée vivace qui fait circuler le sang avec rapidité est un exercice plus salutaire qu'une longue course sans projet, sans s uci et sans espérance. L'homme inquiet qui a fait trente pas dans sa cour pour aller au devant d'un important message a fait plus d'exercice dans sa journée que l'homme indifférent qui a fait quatre lieues dans la campagne pour prendre l'air et pour gagner de l'appétit. Rien ne remplace la vie intellectuelle de Paris pour les esprits parisi^s ; nous ne parlons point des penseurs, des artistes

et des poètes ; d'abord, nous ne les comptons point parmi les Parisiens proprement dits ; et puis les rêveurs n'agissent pas par les idées, ils fabriquent les idées qui font agir les autres, et cela leur suffit : nous parlons des Parisiens affairés, des spéculateurs, des ambitieux ; ceux-là ne peuvent bien vivre qu'à Paris. Un long séjour aux champs leur est fatal ; là ils ne vont point, comme les hommes d'imagination, retremper leur âme dans la contemplation de la nature, rafraîchir leurs pensées dans le calme de la rêverie ; ils vont se rouiller l'esprit dans l'ennui, s'alourdir le corps dans 1 abondance et dans l'oisiveté. Un homme d'affaires parisien peut risquer un voyage impunément ; mais s'il se fait champêtre plus d'un mois, malheur à lui! il reviendra dans ses foyers maussade et souffrant, et il lui faudra bien des jours avant de retrouver cette activité infatigable, cette élasticité de caractère, cette agilité de jugement , cette présence d'esprit de tous les instants, ce menu courage de toutes les heures qui constituent l'intelligence parisienne.

Et les femmes de la ville qui reviennent des champs, . qu'elles sont étranges ! Comment les définir? Ce ne sont plus des élégantes et ce ne sont pas encore de bonnes ménagères. Quelle conversation ! les voilà maintenant cent fois pins provinciales que les provinciales les plus consommées. Elles ont toutes les petites idées des petites localités, et elles n'ont pas ce qui en fait l'excuse, l'intérêt. Qu'une femme de province s'in-r quiète des moindres actions de sa sous-préfète ou de son sous-préfet, c'est tout simple, ces moindres actions peuvent avoir sur sa destinée une très grande influenco ; mais qu'on s'en aille attentivement étudier le sous-préfet d'un autre, qu'on aille soupçonner, espionner, décrier le président du tribunal d'un autre, le

substitut du procureur du roi d'un autre, le percepteur des contributions d'un autre ; qu'on épouse les haines, les jalousies, les passions de la localité d'un autre... cela n'est pas dans la nature et cela est impardonnable comme toutes les choses que l'on fait sans motif raisonné et sans droit.

C'est là pourtant ce qu'ont fait nos Parisiennes ; il ne s'agit pas ici des châtelaines, elles n'ont point encore quitté leurs châteaux, et la grande propriété ne permet point les intérêts mesquins, il s'agit de la plèbe élégante, de ces charmantes prolétaires de la fashion qui sont allées demander à leurs parents, à leurs amis, à leurs rivales peut-être, un asile plus ou moins frais pendant la belle saison. Elles sont revenues, les unes pour rester toujours, les autres pour repartir bientôt, et il faut les entendre parler des plaisirs de leur été, si l'on veut savoir jusqu'où peut aller la facilité merveilleuse d'une brillante Parisienne à adopter les défauts, les ridicules, les manies de toutes les provinces qu'elle parcourt. Nous n'avons encore eu l'honneur de rencontrer que deux nouvelles arrivées, et nous connaissons déjà toutes sortes de particularités intéressantes sur deux petites villes que nous ne connaissons pas du tout. Nous savons que la sous-préfète de X... cache son âge ; elle a trente-huit ans, elle s'en donne trente-deux. Elle est comme cette femme qui disait : « Trente-deux ans, c'est un âge charmant ; je les ai déjà depuis deux ans, et je compte bien les avoir encore longtemps. ^^ Bref, la sous-préfète cache son âge, elle cache son jeu aussi; car elle affecte de servir le candidat futur du gouvernement, et elle intrigue contre lui tant qu'elle peut. — Nous savons que les enfants du receveur particulier sont très turbulents; c'est la faute de leur mère, qui est pour eux d'une faiblesse misérable; — Nous savons

(xmnKyDAxcB pajusiekne. 9SS

de plus que M«»^ Simonet, que nous n «yods jamais vue , élève horriblement mal sa fUle ; que M^** Eo- ]>hrasie est très iiis' ' * n'en lui laisse lire les journaux et qu'elle ne l..: \ ..^ un mot d'orthographe. — Nous savons aussi que }At^ Coutellier veut rimf»c»ssihle; elle fait teindre ses vieilles robes à Paris, soit!... mais elle envoie à son correspondant une jupe de satin rose, une jupe de taffetas gris et une jujie de baiég« Heu. et, de tout cela, elle veut qu'on lui fasse une robe de moire noire. C'est trop fort.

Toutfsfoîs, leur conversatic'n n'est i^is ce qu'il y a de plus ptaûsant en elle? : c'est leur «rstume qui est adpjirable à étudier ! Dépêchons- nous d'en rire, car demain il sera pîein de gx)ùt et d'éié^nce. et nous n'aurons plus qu'à le vanter. Mais an ~^^ :i, quelle confusion î quel amalgame ! que ces - dépareillés sont étranges! Ce chaiieau ex-bleu, qui était charmant avec un joli îT - - de Naples blanc qui n'est plus. ç.^+ .. ^,^^ P ^v. !>^ ^.: £re: cette capote lilas a

P'. - . : v-1. — : Tii^teet pàJtedepuiscette

perte. Cette robe de soie a laissé tous ses wœuds dans V leu se campagne ; ses cicir "ières at-

tv^;.^. e-. s blessures. Et puis, que- / r:> ' o^:e

ces cotffare-s de fantaisie sont ppê; — : 7 - :c>î

ces fcnKhwis savoyardes ôiites avec des n ?

turcs, ces turbans 1 " ' ' '- '— -s

jaunes; ces >owp5 de .w ..ô . . n

violet. Ah î coquettes Parisien:. t >

avez imaginé en province, c'est ainsi qi^e vous avez utilisé ce qui vous restait au retour de- uses parures choisies au départ! Ces inventions r . ..'. ...^nes de vous et nous vous en faisons nos compliments sincà-es: mais croyez-nous, n'y mettez point d'amour-propre d'auteur, et allez au {dus vite chez Baudran etchei W^ Pal-

myre, les prier de vous aider dans vos compositions en vous révélant les fantaisies nouvelles. Les chapeaux déformés et les bonnets fanés sont la grande mode en ce moment, c'est vrai ; mais encore ne faut-il pas que ces chapeaux et ces bonnets soient méconnaissables. Laissez dire tout bas aux gens qui les revoient après trois mois d'absence : « Je les trouve bien changés ; » mais ne les forcez pas à s'écrier indiscrètement : « Ah I mon Dieu ! que leur est-il donc arrivé ? »

Avec ces quelques élégantes récemment revenues, on rencontrait ces jours-ci force troupeaux d'écoliers ; ils étaient tous noirs et tristes ; on les promenait par la ville pour les consoler d'être rentrés en pension : c'est l'usage ; le premier jour de rentrée au collège est consacré à la promenade ; attention cruelle, délicatesse barbare, selon nous : il n'y a qu'un moyen de se consoler d'être au collège, c'est d'y travailler.

Malgré ces retours assez rares, Paris est encore dans sa chrysalide; rien n'annonce que le papillon veuille déployer ses ailes ; que le fleuve d"or ait repris son cours. Les symptômes de liberté et d'abandon se font au contraire toujours remarquer ; les jeunes gens sortent hardiment avec des gants déchirés ; les femmes rentrent avec des brodequins délacés ; les cochers d'omnibus, tout en conduisant leurs voyageurs, épluchent desnoix et les mangent assis sur leur siège : ce qui leur sert de prétexte pour accrocher en passant tous les fiacres, soi-disant par distraction. Les cochers de cabriolet ne vont plus que sur les trottoirs, ces messieurs se livrent franchement à leur goût et affichent leur préférence comme des gens qu'émancipe l'oisiveté.

Dans les Champs-Elysées, on voit encore beaucoup de calèches, de voitures légères, mais, h vrai dire, ces promeneurs sont comme les comparses d'un théâtre :

ils vont et viennent ; ils passent et repassent ; là aussi l'activité supplée au nombre. Croiriez-vous que les travaux de démolition des bâtiments de l'Industrie ne sont pas encore achevés ! On enlève une douzaine de planches par jour ; mais Tinspecteur est venu les visiter hier; on va se mettre à l'ouvrage activement, et tout fait espérer que le palais sera entièrement démoli pour la prochaine exposition de l'Industrie.

En nous promenant dans ces mêmes Champs-Elysées, nous avons été témohi d'une petite scène qui nous a paru fort étonnante; et ce qui nous a paru encore plus étonnant, c'est que chacun s'est étonné de notre étonnement. Cette phrase n'est pas très claire ; voici le fait:

Deux jeunes g-ens fort bien mis se promenaient dans une allée ; ils se donnaient le bras. L'un des deux fumait. Un homme affreux vint à passer, un homme sale, dégoûtant, de la tournure la plus vulgaire, une sorte de Robert Macaire désenchanté, se tramant d'un pas chancelant et fumant un cigare suspect, un misérable qui vous aurait fait reculer de dégoût, si vous l'aviez vu se diriger de votre côté... Eh bien ! ce malheureux fut pour les jeunes dandys une apparition des plus agTéables ; ils allèrent droit à lui, avec empressement; lui leur répondit par un malin sourire, et celui des deux qui fumait eut le courage d'approcher sa gracieuse figure de cette face hideuse, et d'emprunter à ce cigare impur un peu de feu pour son cigare éteint. Cette petite scène, jouée très naturellement, nous avait inspiré à nous, spectateur naïf et fumeur rebelle, une profonde horreur. Mais quelle ne fut pas notre surprise le soir quand nous avons raconté cette étrange chose de voir que tout le monde riait de notre indignation. C'est toujours ainsi, nous dit-on, dans tous les

pays où l'on fume ; chacun a le droit de demander du feu à qui a du feu ; dernièrement un ouvrier a demandé du feu au prince de J... qui lui a donné son cigare ; bien mieux, en Espagne on ne pourrait refuser du feu à un passant sans se faire une sérieuse querelle ; le d'crnier mendiant a le droit de demander du feu au roi d'Espagne lui-même, et le roi ne pourrait lui en refuser; vous souriez, mais c'est ainsi, vraiment; ce que je vous dis est exact, le roi lui-même... — Oh ! je vous crois ; je reconnais bien là les rois et leur bienveillance. Réflexion philosophique : ainsi l'on ne pourrait approcher le sbuverain maître des Espagnes pour lui demander son royal secours pour découvrir un nouveau monde, pour accomplir quelques magnifiques desseins; mais on peut 1 "aborder sans obstacle pour lui demander de quoi allumer un cigare abrutissant et infect... Moralité : les rois ne nous permettent de leur demander que des faveurs humiliantes qui nous avilissent et nous hébètent ; ils nous refuseraient toutes celles qui pourraient nous grandir et nous glorifier. Si Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour allumer son cigare, les dieux l'auraient laissé faire.

A propos de cigares, M. (\-3 Beaupré vient de publier un livre fort intéressant qui a pour titre : Notions générales et élémentaires de droit français à V usage des femmes. Cet ouvrage, tout à fait de circonstance, est destiné au plus grand succès. En France, l'avenir des affaires appartient aux femmes. Les hommes, endormis, étourdis, abrutis par l'usage immodéré du tabac, ne seront bientôt plus en état de s'occuper sérieusement. Dans cinquante ans d'ici, les femmes seront à la tête de toutes les entreprises, des administrations, des maisons de banque, etc., etc.; elles dirigent déjà toutes les affaires politiques sournoisement ; dans cin-

qualité ans, elles conduiront toutes les affaires industrielles et administratives ouvertement ; ce sont elles qui prépareront les rapports aux Chambres, les. mémoires aux ministres, pendant que leurs maris dormiront ou fumeront près d'elles au coin de leur feu. Tel est le destin que leur prépare cette plante sacrée que ses compatriotes appellent petun, que les botanistes nomment nicoliane, et que nous appelons tabac. Ah ! les Françaises l'ont déjà bien pressenti, ce destin superbe ; voyez comme les ambitieuses rusées accueillent adroitement ce précieux complice qui doit les aider à reconquérir leur pouvoir. Loin de se révolter contre cet usage malsain, elles l'encouragent de toute leur bonne grâce, elles en font l'objet des plus touchantes attentions, elles donnent à leurs amis de charmants porte-cigares des Indes tressés merveilleusement, d'élégants pose-cigares en porcelaine de Sèvres, bigarrés d'oiseaux et de fleurs ; elles font venir de la Havane, à force d'intrigues et de coquetteries, des provisions de cigares prohibés, et elles vous offrent tous ces dons perfides, ô Français crédules, pour votre fête, pour vos étrennes, pour célébrer le jour de votre naissance... Ah ! défiez-vous de ces présents dangereux ; ainsi le perfide assassin, par un breuvage préparé, endort sa victime imprudente ; ainsi l'anthropophage gourmet nourrit de plantes aromatiques le prisonnier qu'il veut dévorer ; ainsi l'adroite Circé versait le vin des pensées abjectes dans la coupe des voyageurs qu'elle voulait retenir. . . Ainsi la femme intelligente excite au tabac béotiateur l'orgueilleux qu'elle veut dominer. Trop crédules Français, défiez-vous donc toujours de celles de vos manies que vos femmes encouragent ; les Françaises sont comme les rois, elles n'accordent h leurs suppliants que faveurs malintentionnées, celles quidoi-

vent leur faire perdre infailliblement leur dignité et leur empire.

On pourrait faire un livre entier avec ce titre: De Vé- ■mancipation des femmes par le cigare. Ce livre ferait comprendre l'utilité de louvrage dont nous vous parlions tout à 1 heure ; il compléterait la pensée de M. de Beaupré ; nous ne tenons pas beaucoup à ce que les femmes dirigent les affaires, mais puisqu'elles sont malheureusement appelées à les diriger, il n'est pas mauvais qu'elles les apprennent.

XLTII.

27 octo'ore 1844,

Les trop boune^ mères. — La vache enragée. — Les messiem*s elles hommes. — La lutte, c'est la vie. — Le triomphe, c'est la mort. — Nos véritables amis sont nos ennemis. — L'aristocrate et le démocrate.

Nous le disions l'antre jour avec un sincère effroi, l'ère d'hébétement a commencé pour le peuple le plus spirituel de l'univers ; nous accusions le tabac de cette triste décadence, mais il faut être juste avant tout, le cigare n'est pas seul coupable : Tintelligence a un autre ennemi en France qu'il faut encore signaler, un ennemi d'autant plus dangereux qu'il ressemble à un ami, d'autant plus puissant qu'il est de bonne foi, et qui fait le mal avec d'autant plus d'ardeur qu'il s'imagine faire le bien ; il veut être charitable, et il est funeste ; il veut vous secourir, et il vous tue ; c'est une vipère qui se croit une sangsue et qui vous donne la mort avec toute la loyauté, l'audacieux courage, l'orgueilleux aplomb d'un libérateur qui viendrait vous sauver la vie.

Cet ennemi bienveillant, ce bourreau sans le savoir, qui détruit avec des .soins si touchants Tintelligence dans le pays môme de Tintelligence, c'est Vèducalion.

N'allez pas supposer qu'en disant cela, nous veuillons chercher querelle \\ messieurs de l'Université ; nous n'y pensons nullement ; l'esprit n'a rien de commun avec l'Université : ceci n'est pas une épigramme. A l'âge où l'enfant entre au collège, il est déjà trop tard pour faire de lui un homme d'esprit ; nous n'accusons donc point les professeurs, nous accusons les mères de famille, les bonnes mères surtout, car ce sont les bonnes mères qui font les mauvaises éducations ; criez, criez bien fort, mais c'est la vérité.

Les bonnes mères ne font que de petits messieurs. Hélas! les mauvaises mères font quelquefois les grands hommes. Les véritables mères font les hommes.

L'amour maternel est le plus beau de tous les amours, mais dans ce pays des abus, où les plus saintes choses deviennent bientôt des modes qu'on exagère, l'amour maternel lui-même a subi de fâcheuses améliorations ; lui aussi il a connu les tristes avantages de l'éducation perfectionnée. Depuis qu'on a enseigné aux femmes à être mères, l'amour maternel a perdu ce qui faisait sa force et son excellence, il a perdu l'instinct. Les conseils des moralistes ont remplacé l'inspiration divine, plus connue sous le nom de la voix de la nature ; et les femmes, que leur amour intelligent aurait le plus heureusement guidées, le plus lumineusement éclairées, se sont fait violence pour suivre la mode de leur temps, et elles ont élevé leurs fils et leurs filles selon le système généralement adopté. Et Pierre l'indolent a reçu la même éducation que Paul le turbulent, et Sophie la timide a écouté les mêmes sermons que Joséphine l'orgueilleuse ; et comme le système

tout formulé était très facile à appliquer, on l'a appliqué tout de suite dès lïige le plus tendre ; les méthodes sont si parfaites aujourd'hui, les moyens d'enseig'nement sont tellement simplifiés, mon Dieu ! les enfants n'ont plus besoin de se donner de peine pour apprendre ; ils étudient en jouant. 11 y a une manière d'enseigner à lire en quinze jours ; un enfant peut apprendre à écrire en deux mois, à compter en trois semaines, à déchiffrer de la musique en quelques heures, et tout cela sans ennid, sans travail, sans dégoût, en s'amusant, vous dis -je ! On a supprimé tout ce qui fatiguait ces pauvres petits cerveaux ; les méthodes nouvelles sont merveilleuses ; on a trouvé le secret de rendre le travail si facile, que les enfants savent tout sans se donner la peine de rien apprendre.

C'est pourtant la vérité, on a trouvé ce secretlà... mais ce secret-là est fatal.

Ils ont supprimé la peine... et ils crient au miracle... et ils n'ont pas encore découvert que c'est précisément de la peine que naît la vigueur de l'esprit. Car ce qui fait rintelligence fertile, ce n'est pas le savoir, c'est le travail ; ce qui fait la terre féconde, ce n'est pas la semence, c'est la culture.

Celui qui ne sait qu'une chose et qui s'est donné beaucoup de peine pour l'étudier sait plus que celui qui a appris beaucoup de choses sans peine et sans volonté.

On oublie vite ce qu'on a appris.

On n'oublie jamais ce qu'on a trouvé.

Et le travail pénible fait de toute chose laborieusement cherchée une trouvaille pour l'esprit.

Mais, dit-on, il ne faut point fatiguer ces pauvres petits cerveaux ; alors pourquoi donc fatiguez-vous ces pauvres petits bras et ces pauvres petites jambes par des exercices gymnastiques ? Pour rendre le corps plus

CORRESPONDANCE PARISIENTsE. 371

vigoureux et plus agile. Eli bien, l'esprit, de même, a besoin d être beaucoup fatigué pour devenir vigoureux et agile.

0 tendres mères, défiez-vous des méthodes faciles ; les méthodes faciles font les cerveaux paresseux, les cerveaux paresseux font les sots ; aimez vos enfants, accablez-les de caresses, gâtez-les, donnez-leur mille douces jouissances, mais ne supprimez point pour eux les difficultés de la vie; surveillez-les beaucoup, ne les aidez pas trop, empêchez-les de se casser le cou, mais laissez-les se casser la tête contre tous les obstacles de rétude ; laissez-les se tourmenter, se décourager, se tromper, s'interroger, se juger, se tromper encore, s'exercer enfin; épargnez-leur tous les chagrins du cœur, si vous le voulez, si vous le pouvez, mais ne leur épargnez jamais les angoisses de l'intelligence; bourrez-les de friandises, de gâteaux, de dragées, de confitures, mais ne supprimez jamais de leur ordinaire ce mets généreux qui donne la force et le courage, ce plat merveilleux qui change les ingénus en Ulysses, et les poltrons en Achilles, cette ambroisie amère qui fait les demi-dieux, cet aliment suprême dont se nourrissent dès l'enfarice les grands industriels, les grands guerriers et les grands génies : la vache enragée.

Si vous interrogiez l'histoire gastronomique des hommes célèbres de notre époque, depuis M. de Chateaubriand jusqu'àM.Janin;depuisM.Moléjusqu'àM.ïhiers; depuis Napoléon jusqu'à Louis-Philippe, vous seriez étonnés de la consommation effrayante que ces illustres personnages ont faite de ce bétail privilégié. Un vieux professeur disait qu'un homme qui n'avait point mangé de la vache enragée n'était jamais qu'une poule mouillée. L'image est un peu tourmentée : un homme qui ne sera jamais qu'une poule, parce qu'il n'a pas

mangé une vache, c'est assez mauvais comme st^de, mais comme pensée, c'est bien profond.

Servez souvent ce méchant plat sur la table de la famille ; ou, si quelqu'un vient l'y poser malgré vous, ayez du moins le courage de ne pas le faire emporter.

Au collège, au collège, vont nous répondre les écoliers, on nous en offre abondamment. Sans doute, mais, nous l'avons déjà dit : il est trop tard.

On les a si bien accoutumés à travailler en jouant, ces pauvres écoliers, quïls ne peuvent plus, sans dégoût, travailler sérieusement. On leur a appris tant de choses avec tant de facilité, une foule de penséestoutes faites est venue si familièrement se loger dans leur esprit, que leur propre pensée à eux n'y trouve plus d'air pour vivre, n'a plus d'espace pour se mouvoir ; leur instruction précoce et factice opprime leur imagination naissante; au moment où l'idée palpitante commence à se révéler, la science indiscrète et brutale se hâte de l'étoufifer ; jalouse des bienfaits qui ne viennent pas d'elle, elle repousse ceux de la nature et, par ses dons impérieux, elle empêche la fantaisie de se développer, 1 individualité de se former, l'originalité de se produire.

Voilà ce qvii fait que votre fille est muette.

On s'occupe trop des enfants, on ne les livre pas assez à eux-mêmes ; sous prétexte de diriger leur jugement, on éteint leur esprit ; dans la crainte qu'ils n'aient des idées fausses, on s'arrange de manière à ce qu'ils n'en aient pas du tout. Comme si une idée folle qu'un enfant trouve de lui-même ne valait pas cent fois mieux que toutes les idées raisonnables que vous lui avez imposées ! Un enfant de cinq ans disait l'autre jour à sa mère : « Qu'est-ce qu'ils vont donc faire

dans le ciel, les oiseaux ?» — Sa mère, préoccupée, répondit assez brusquement : « Je n'en sais rien. » -=^1 adressa la même question à sa nourrice. « — Ils vont voir le bon Dieu, dit celle-ci. » L'enfant sourit d'un air incrédule, il réfléchit longtemps en suivant des yeux une hirondelle, puis tout à coup il dit : « Ah ! je sais... ils vont boire dans les nuages... » Eh ! n'aimez- vous pas mieux un enfant qui a des idées étranges comme celle-là, qu'un petit prodige de science qui vient, à cinq ans, vous parler de l'air raréfié que cherchent les diptères de la famille des athéricères dont les fissirostres font leur nourriture, et qui niarmotte déjà tous les ennuyeux grands mots de la physique, de l'entomologie, de l'ornithologie.

Jadis les parents ne se piquaient point de tendresse ; ils n'embrassaient leurs enfants que le dimanche ; on amenait à M":e la marquise ses deux fils dans son cabinet de toilette pendant qu'elle se faisait accommoder ; elle tendait la main droite à l'aîné, la main gauche au plus jeune; ils baisaient chacun cette main respectueusement, sans prononcer une parole, et puis l'abbé les emmenait, et tout était dit pour l'amour maternel jusqu'au dimanche suivant. Les enfants, à cette époque, ne voyaient jamais leur mère qu'à travers un nuage de poudre et que dons une gloire parfumée; aussi tremblaient-ils devant elle jusqu'à leurdernier jour, jusque dans leur propre vieillesse. Si la tendresse maternelle n'avait plus rien de sa douceur, l'autorité maternelle conservait du moins toute sa force et tout son prestige, et les enfants ainsi élevés étaient de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.

Aujourd'hui les mères sont des amies, des divinités familières, des providences domestiques, que l'on peut implorer à tout instant, qui vous secourent au moin-

dre danger, qui vous assistent au moindre doute, qui écartent avec empressement de votre destin les obstacles et les ennuis, c'est-à-dire qui vous ôtent tout caractère, toute initiative, toute énergie ; et les enfants élevés ainsi seront sans doute de petits messieurs très heureux, mais certes ils ne seront jamais de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.

Ecarter les obstacles et les ennuis ! 0 démence, il faudrait les créer s'ils ne se présentaient pas. La lutte, la lutte, c'est la vie ; le jour oii l'on a cessé de lutter, on a cessé d'exister. Le travail lui-même n'est qu'un combat, ne l'appelez pas un plaisir. L'art ?... c'est un duel avec la nature ; chaque œuvre enfantée est une bataille gagnée. Ne supprimez pas la difficulté, elle fait la force ; l'obstacle est toujours généreux. Ne supprimez pas la rime pour affranchir le génie, car c'est la rime mesquine et taquine qui fait le poète inspiré et admiré; la rime est la fée bienfaisante à qui il doit tous ses dons ; elle enflamme son esprit en l'iritant : semblable au banderillero, elle excite son courage jusqu'au délire en variant sans cesse la difficulté ; elle ne lui laisse point de repos, elle le condamne à labourer dans tous les sens le champ rocailleux de la pensée ; elle l'oblige à ciseler la phrase de tous côtés, à étudier, à commenter la signification de tous les mots ; c'est la rime enfin qui donne la fièvre, c'est la fièvre qui donne l'inspiration, c'est l'inspiration qui donne la gloire.

Et les grands prosateurs ! Est-ce la rime aussi qui fait les grands prosateurs ? — Oui, c'est elle... Les grands prosateurs sont encore plus préoccupés de la rime que les poètes. C'est parce qu'ils n'ont jamais pu la soumettre par leur volonté, qu'ils cherchent à la vaincre par leur toute-puissance. Ils ne peuvent lui pardonner, à cette sotte capricieuse, de leur avoir ré-

sisté toujours, à eux qui avaient tant de belles choses à lui offrir pour ses parures, tandis qu'elle s'en va servir complaisamment tant de niais qui ne savent rien faire d'elle... Et ils luttent contre elle, phrase à phrase, mot à mot ; et ils inventent chaque jour de nouveaux effets d'harmonie pour remplacer cette cadence rebelle, et ils choisissent les mots les plus sonores, les sons les plus retentissants, afin que leurs poèmes non rimes soient plus lyriques et plus mélodieux que tous les poèmes rimes de tous les rimeurs célèbres.

Sans combat il n'est rien de grand, rien de beau; c'est la lutte toujours renaissante qui fait l'énergie toujours croissante; c'est l'obstacle obstiné qui fait l'effort prodigieux ; c'est le danger permanent qui fait l'imagination intarissable. La lutte continuelle, vous entendez bien, avec des succès passagers et jamais de triomphes définitifs ; qui ose parler triomphe ?... Malheur à lui ; le triomphe absolu, c'est la mort.

En toute chose la latte, c'est la vie; en religion, en politique, en littérature, en amour. Une nation qu'une seule idée gouverne est une nation qui va périr, et cette idée elle-même, qui règne seule, est au moment de s'éteindre.

Ces jésuites, contre lesquels on a tant crié, contre lesquels on se remet à tant crier encore, ils avaient du moins, ou, si l'on veut,, ils ont du moins cet avantage, d'exciter partout la lutte, de donner à tous la vie. Ils apportent dans l'état social trois éléments précieux de régénération morale ; ils apportent toujours avec eux... et c'est un riche bagage, la volonté, la patience et l'ardeur... et remarquez bien qu'ils ne les apportent pas pour eux seuls, ces provisions merveilleuses ; ils sont généreux, ils les partagent bravement avec leurs

ennemis dans la lutte : ce sont de hardis champions qui donnant du courage à leurs adversaires les plus timides, qui réveillent de leur froid sommeil tous leurs indolents rivaux. Dès qu'ils paraissent, la société engourdie se ranime. Jadis ils ont combattu la religion par la religion, et ce fat un combat glorieux; ensuite ils ont combattu par la religion la philosophie, et ce fut encore un glorieux combat ; la religion et la philosophie revivaient puissantes pendant ces luttes ; mais les philosophes triomphèrent, les jésuites tombèrent vaincus ; et de cette chute et de ce triomphe, il résulta ceci, qu'il n'y eut bientôt plus en France, ni religion, ni philosophie. N'avons-nous pas raison de dire que les triomphes définitifs sont mortels et qu'il faut lutter pour vivre ?

En littérature, on a vu naguère le même phénomène se renouveler. La lutte existait, implacable et terrible, entre les classiques et les romantiques ; cette lutte intéressait tous les esprits. La France était divisée en deux partis rivaux, également vaillants, également acharnés ; et la littérature grandissait pendant cette lutte. Par malheur, les romantiques triomphèrent... les classiques furent vaincus; et de ce triomphe et de cette chute, il résulta encore ceci : qu'il n'y eut bientôt plus de littérature.

Eh bien ! ce phénomène se reproduit de nos jours en politique, et ps^rsonne ne veut voir le danger. Autrefois deux principes se disputaient le pouvoir en France : le principe aristocratique et le principe démocratique ; chacun triomphait tour à tour; ils changeaient de nom, de camp, de bannière, mais ils luttaient constamment. Tantôt l'idée démocratique se réfugiait sur le trône ; le roi se faisait peuple, et la guerre était déclarée entre la monarchie et les grands vassaux ; tantôt elle se for-

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iifiait dans le temple, et la guerre était proclamée entre les catholiques et les huguenots. Puis vinrent les républicains et les royalistes ; puis vinrent les ultras et les libéraux, les conservateurs et les radicaux, et la lutte continuait toujours. Tant qu'elle a duré, ces deux principes se sont maintenus vivaces et puissants. Aujourd'hui, malheureusement, l'un des deux succombe, et l'autre ne produira plus rien de grand ; et le pays, que leur querelle faisait vivre, s'endormira dans l'ennui, et il n'entendra point le pas précipité des barbares, qui accourront des pôles pour l'envahir.

Chose étrange, ces deux ennemis se perfectionnaient par la rivalité; ils s'amélioraient par la haine.

Dans la lutte, l'aristocrate se fortifiait ; il acquérait cette activité, cette énergie qu'une éducation trop recherchée lui avait fait perdre, et qu'il enviait tant à son ennemi.

Le démocrate, de son côté, se civilisait. A sa vigueur native, il ajoutait cette délicatesse, cette élégance de manières qu'il détestait chez son ennemi, mais qu'il empruntait malgré lui dans son imitation jalouse.

Et chacun prenait ainsi les qualités de l'autre. Une bonne alliance n'aurait pas valu ces hostilités salutaires. Pourquoi donc les faire cesser ? Le triomphe de l'un ou de l'autre doit être également fatal. Si le principe aristocratique l'emporte, la nation s'affaiblit, s'étiole, s'alanguit. Alors commence pour le pays l'ère d'hébétement.

Si, au contraire, le principe démocratique triomphe, la nation devient grossière, lourde et vulgaire. Alors commence pour le jjays l'ère d'abrutissement.

Vous voyez bien qu'il faut les laisser combattre toujours. Pourquoi donc voulez-vous donner à l'un des deux la victoire ?

Bientôt le principe démocratique régnera seul. Il est dans les lois, il est dans les mœurs, il est dans les habits. Encore quelques années, et tout sera fini pour l'idée aristocratique. Ses défenseurs naturels sont morts, dégénérés ou transfuges. Ceux-là même qui lui doivent tout l'ont abandonnée, et cliaque jour ils achèvent de la déconsidérer dans les esprits par leur inintelligence et leur puérilité.

Au lieu de maintenir dans toute leur pureté les nobles traditions du passé, au lieu de choisir dans les vérités du présent celle qui devait donner à leur cause plus de libéralité et de force, ils ont trouvé moyen de marier dans une seule et même sottise les misères de tous les temps.

Ils ont conservé les petites vanités d'autrefois, ils ont adopté les grandes vénalités d'aujourd'hui.

Ils ont pris aux idées démocrates, non pas ce qu'elles ont de généreux, mais ce qu'elles ont d'économique.

Ils n'ont pas admis l'égalité dans les sentiments.

Ils l'ont admise dans les vêtements.

Ils ont laissé au parti démocrate ses beaux rêves humanitaires, ses chères utopies de travaux abondants, de secours mutuels, de sympathie et d'amour... pour l'aider à les réaliser, ils ne lui ont offert ni leurs terres, ni leurs châteaux... mais ils ont pris ses guêtres et son paletot.

Ils ont conservé leur morgue, ils n'ont supprimé que leur grandeur ; ils sont aussi mal mis que leur portier qui les appelle M. le duc ; c'est ainsi qu'ils comprennent l'égalité ; ils vont chez Mabille danser en face de leurs valets de pied qu'ils surpassent en grossièreté et en impudence, c'est ainsi qu'ils soutiennent leur rang'.

Ah ! si tous faisaient ce que quelques-uns d'entre eux savent faire, si à la magnificence des idées d'au-

trefois ils savaient unir la libéralité des idées d'aujourd'hui, leur cause serait encore belle, et ils pourraient encore donner des leçons de générosité et d'héroïsme aux orgueilleux protecteurs du peuple émancipé.

Mais l'éducation qu'ils reçoivent est si tendre, mais le caractère qu'on leur fait est si doux, qu'ils ne seront jamais assez forts \k>\\ï lutter contre un ennemi aguerri dès l'enfance dans les plus rudes travaux.

Aussi nous autres, qui nous préoccupons plus de l'avenir que du présent, ce sont les classes supérieures que nous appelons les classes indigentes, parce que la vie se retire d'elles, parce qu'elles perdent chaque jour de leur énergie et de leur valeur. La véritable indigence n'est pas de manquer d'argent : l'argent s'acquiert par le travail ; c'est de manquer de courage, c'est de manquer d'intelligence. Avec cette espèce de misère-là on a bien vite toutes les autres. Vous dites : Voilà les heureux du jour ; nous disons : Voilà les victimes du siècle ; vous criez avec colère : Les oisifs ! nous crions avec pitié : Les mourants ! 0 philosophe, l'agonie est une oisiveté cruelle !

Et vous vous armez contre eux, vous passez dans les rangs démocrates î et vous allez au secours du peuple vainqueur ! parce qu'il souffre et qu'il gémit encore, vous ne vous apercevez pas qu'il règne et qu'il commande déjà ; parce que sur ses pieds, sur ses bras déchirés, saignent encore les blessures du martyre, vous ne vous apercevez pas que son front se couronne déjà des rayons de l'aurore éternelle ; parce que l'arbre de liberté n'a pas encore vu s'épanouir toutes ses fleurs» vous ne vous apercevez pas que déjà ses racines traçantes ont envahi le sol, ont absorbé les sucs vivifiants de la terre, et que tous les arbres rivaux sèchent, meurent, tombent autour de lui. Un sentiment généreux

VOUS séduit; nous pensons, nous, qu'il vous égare, et que vous n "êtes déjà plus généreux ; vous croyez ouvrir une voie nouvelle et devancer votre époque, nous cro^^ons, au contraire, que vous marchez dans le chemin battu, derrière l'idée triomphante ; vous vous imaginez vous sacrifier pour la défense de l'opprimé, erreur ! vous suivez le conquérant dans ses conquêtes, et vous partagez avec lui les dépouilles ; vous dites, à ce jeu terrible, tout risquer, tout perdre... vous vous flattez... vous gagnerez.

Oh ! c'est un grand malheur, selon nous, que les puissants génies d'un siècle soient du parti le plus fort; les esprits supérieurs, les talents généreux, doivent toujours se défier de l'idée dominante, c'est toujours l'idée dangereuse ; le maître du jour sera le tyran du lendemain ; tout droit proclamé est un abus naissant.

Le devoir des gens de génie en ce monde, c'est de maintenir la balance ; c'est de défendre le vaincu contre le vainqueur dans l'intérêt de tous deux ; c'est d'empêcher les triomphes décisifs; c'est enfin d'entretenir toujours la lutte, parce que la lutte c'est l'équilibre.

0 prince de la pensée, ô roi de la parole, ne portez pas tous vos trésors, toutes vos armes dans le même camp ; ne faites pas les chances inégales ; soutenez toujours la lutte au cœur du pays, pour que le pays soit toujours glorieux dans l'histoire ! Et vous, tendres mères, préparez à la lutte vos fils dès Tenfance pour que vos fils soient un jour glorieux dans le pays !

Refrain : la lutte, c'est la vie; sitôt que l'on a cessé de lutter, on a cessé d'exister.

Tradition libre de ce feuilleton sentencieux : Rien de nouveau à Paris.

9 çovembre 1844.

Le premier devoir d'une femme, c'est d'être jolie. — Manières différentes d'être jolie. — Des souliers qui ont l'air bête. — Des bouquets qui sentent le marécage. — Des vins de fantaisie. — Préservez-nous des philanthropes.

Nous avons déclaré l'autrejour que le premier devoir d'une mère est d'être impitoyable, et, à notre grand étonnement, on a paru goûter ce paradoxe : voyons comment on trouvera celui-ci.

Aujourd'hui, nous déclarons que le premier devoir d'une femme est d'être jolie.

Or, par ces mots, nous ne voulons pas dire que ce soit un devoir pour toutes les femmes d'avoir le profil athénien de Mi'e Julia Grisi ou de M^q la comtesse de Beau..., le regard sibyllin de Mme Sand, ou le regard séraphique de Mme la comtesse d'Hauss...; la démarche impériale de Mme la duchesse d'ist..., la fraîcheur printanière de Mme la princesse Gai... Non ; être belle ainsi, c'est un bonheur, c'est un malheur peut-être, mais cela ne saurait devenir une obligation ; nous n'exigeons pas des perfections si grandes, nous sommes juste, nous sommes prudent aussi.

Mais on n*a pas besoin d'être jolie pour le paraître, et là seulement est le devoir ; car il y a deux espèces de beauté : la beauté involontaire et la beauté volontaire ; la beauté naturelle et la beauté sociale ; celle que Dieu a créée, celle que le monde a composée ; celle qu'on reçoit et celle qu'on prend.

Vous conviendrez donc qu'une femme est impardonnable quand elle ne sait point se parer d'une beauté

qui lui est offerte, et s'approprier un trésor qu'elle peut toujours acquérir.

Cette beauté factice a un très grand avantage sur la beauté native ; c'est qu'elle est variée. La beauté sincère a généralement le malheur d'être monotone ; en fait d'esprit, on remarque le contraire : c'est l'esprit factice qui est monotone, l'esprit naturel est varié... mais il ne s'agit pas d'esprit ; tout le monde a reconnu cette vérité, que la beauté trop parfaite est monotone. De deux choses l'une, ou les traits sont réguliers, et alors ils sont impérieux, la physionomie leur est soumise, ils la tiennent captive dans leur majesté, et ils ne lui permettent qu'une expression tempérée, qu'une mobilité circonspecte ; le type est un tyran jaloux qui ne tolère aucune légèreté, aucune infidélité ; il fait d'un noble visage un portrait vivant d'une beauté incontestable, mais fatigante ; c'est ennuyeux une femme qui a toujours l'air d'un portrait qui attend un cadre...

Ouïes traits sont d'une beauté étrange, d'une originalité saisissante... et alors leur despotisme est bien plus grand ; ils emprisonnent la physionomie dans sa propre originalité, ils la condamnent à une bizarrerie Xjermanente plus fatigante encore que la majesté continuelle. Le type plus frappant est encore plus impérieux, il fait d'un admirable visage quelque chose de plus ennuyeux qu'un portrait vivant, il en fait une tête d'expression humanisée, et c'est très ennuyeux une femme qui, à table, au bal, au whist, au spectacle, en commandant son dîner, en écoutant Bouffé aux Variétés, en regardant Arnal au Vaudeville, Auriol h Franconi, a toujours l'air de Corinne improvisant au Capitole, de Velléda sacrifiant au dieu Erminsul, ou de Daïda fuyant aa désert avec Cédar.... Et cela toujours,

toujours, parce que rien n'est plus monotone qu'une originalité excessive.

Les femmes qui ne sont ni belles ni laides ont du moins cette supériorité : elles sont maîtresses de leurs aspects. Excepté admirables, elles sont tout alternativement ; et pour plaire beaucoup et longtemps, il vaut mieux n'être jamais que charmante, mais de mille façons, que d'être toujours superbe de la même manière.

Les belles femmes ont encore une autre infériorité : elles sont en général très honnêtes, nous ne disons pas vertueuses ; il n'est pas question ici de moralité ; nous ne parlons point de l'honnêteté de la conduite, mais de l'honnêteté du caractère ; les belles femmes ont presque toujours de la droiture dans le cœur et de la naïveté dans l'esprit ; les autres femmes, sans être tout à fait perfides, sont plus compliquées ; elles ont le cœur incessamment troublé de craintes vagues, l'esprit agité d'ambitions inavouées, elles luttent enfin, elles luttent contre les femmes belles, leur vie est une étude continuelle des secrets de la séduction, des avantages à acquérir, ji imiter, à balancer, ji déconcerter, et cette préoccupation transparente, mais dont on ignore toujours la cause, cette inquiétude mystérieuse à laquelle on s'intéresse malgré soi, leur donne une sorte de fièvre qu'on pourrait appeler fièvre de coquetterie, une sorte d'inspiration, de rayonnement, qui ressemble aux choses du monde les plus séduisantes : h la beauté, à Tesprit, à l'émotion, et quelquefois même à la passion.

La pensée a son influence, n'est-ce pas, sur le charme de la physionomie ?

Une belle femme est assise dans son salon, près de sa table à ouvrage ; elle pense ceci : Je n'ai pins de soie verte ; j'irai en chercher demain ; j'assortirai aussi de

la laine rouge, et pais j'irai savoir des nouvelles de ma tante qui est enrhumée.

Une femme beaucoup moins admirée est assise en face d'elle ; elle la regarde et pense : Cette femme n'a pas du tout l'intelligence de sa beauté. Ah I si j'avais ces yeux-là, que de jolies choses je leur ferais dire I

Eh bien, cette aspiration vers la beauté est déjà une séduction ; la physionomie de cette femme qui pense à être belle est certainement beaucoup plus agréable que celle de cette autre femme qui est belle sans y penser.

Croyez-nous, le désir ou plutôt le besoin de plaire arrivé à l'état de monomanie est, de toutes les forces attractives, la plus puissante ; et cette grâce-là n'est point monotone, il s'en faut, puisque sa condition principale est de se renouveler tous les jours, est de s'initier à toutes les actions de la vie, depuis les plus hautes combinaisons des rêves ambitieux jusqu'aux plus simples détails des habitudes domestiques. Il est bien difficile de ne pas trouver un peu jolie une femme dont toutes les paroles, toutes les démarches, toute l'existence, signifient : Je veux vous plaire. D'abord, elle vous attire par cette aimable volonté, puis elle vous attache par ce zèle ingénieux et constant; enfin, elle vous attendrit par cette héroïque persévérance, et vous vous intéressez à elle et au succès de votre propre séduction comme on s'intéresse au succès de toute entreprise habilement conçue et courageusement menée...

Eh! un scrupule nous arrête... Que de femmes laides, après avoir lu ceci, vont devenir tourmentantes!... Ah bien I tant pis... et même tant mieux !... — Fol orgueil... elles ne nous ont pas attendu pour ça.

Les gens du grand monde parisien l'avouent avec franchise, la beauté charme moins leurs yeux que l'élégance ; plusieurs nous ont déclaré na'ivement qu'ils

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préféraient cent fois une femme non pas tout à fait laide, mais irijolie, entourée de luxe et couverte de diamants, dans un appartement superbe, à unefemme admirablement belle, couverte de haillons, dans un taudis. Il y a bien encore quelques jeunes originaux qui aiment ce qu'on appelle les belles femmes ; mais ils sont en petit nombre, et le mauvais goût de ces esprits faux ne fera jamais autorité.

Pour tous les vrais connaisseurs, la beauté sociale est la plus séduisante ; aussi voit-on, à Paris, beaucoup de femmes très admirées, très aimées, et réellement très aimables, dont la beauté se compose

D'un joli bonnet fait par Mme Delanneau; ruban rose, reflet favorable ;

D'une charmante robe de soie, nuance amie, forme Intelligente ;

D'un soulier virginal ;

D'un petit bracelet sans valeur, mais d'un style pur ;

D'une bague précieuse, religieusement portée;

D'un beau mouchoir brodé, élégamment déplié ;

D'un gros bouquet de violettes, sentant la violette ;

De douze camélias dans des jardinières de Chine;

De deux rosiers tout en fleurs dans un vase de craquelé;

D'une coupe de vieux sèvres remplie de bonbons ;

D'une argenterie très bien tenue ;

D'un thé chaque soir bien servi;

D'un café musulman, pur moka ;

D'un vin de Xérès véritable ;

De beaux chevaux parfaitement attelés ;

D'un excellent maître d'hôtel ;

D'un valet de chambre respectueusement empressé î

D'un ami célèbre ;

D'un bel enfant bien élevé ; •*:

D'un mari de bonne compagnie.

Ces femmes ne sont point jolies, la nature n'a rien fait pour elles ; mais elles savent prendre à la société tous ses charmes, à l'élégance tous ses prestiges. Etce n'est pas par leur fortune qu'elles arrivent à ce résultat glorieux, c'est par le simple désir de plaire, de plaire à un seul... non pas, de plaire à chacun, à leur vieille tante, à leur jeune cousine, à ce petit auditeur, à ce gros député, à tous ceux qui viennent ou qu'elle rencontre ; c'est cette volonté habituelle de choisir toujours ce qu'il y a de mieux en toute chose, pour vous donner une impression flatteuse et vous laisser un agréable souvenir. Il y a des femmes bien plus riches que celles-là qui ne savent tirer de leur position brillante aucun de ces avantages.

Elles ont un bonnet de dentelles superbes, mais d'une forme carrée, une coiffure d aïeule ;

Elles ont aussi une belle robe de soie, mais d'une couleur fausse et chargée d'ornements lourds et prétentieux ;

Elles ont des souliers mal faits qui ont l'air bête ;

Elles ont des bracelets tapageurs comme des grelots de carlin ;

Elles ont des bagues de charlatan ;

Elles ont de grands mouchoirs affreusement empesés qui semblent se révolter ; leur mouchoir est armé de cornes menaçantes ;

Elles ont des bouquets de violettes qui sentent le marécage ;

Elles ont dans leur jardinière des fleurs artificielles que leur valet de chambre cultive avec un plumeau ;

Elles ont dans une coupe d'agate des bonbons à liqueurs ;

Elles ont une argenterie magnifiquement ciselée qui vous dit le menu de la veille ;

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Elles ont un mobilier incommode et malveillant, de grands fauteuils en bois sculpté comme des stalles d'église, dont le dossier perpendiculaire est orné de rosaces en cuivre doré ; ils vous cognent la tête et vous repoussent quand voulez vous appuyer, ils vous tirent les cheveux et vous retiennent quand vous voulez vous lever ;

Elles ont un thé de comédie qu'elles ne servent pas ;

Du café de voyage ;

Des vins de fantaisie ;

Un maître d'hôtel familier qui vous tient des discours, qui vous donne des conseils, qui vous dit, par exemple, ce qu'un domestique qui passait des plateaux dans un bal a dit un soir à un invité qui refusait des petits gâteaux : « Vous avez tort, ils sont excellents. »

Elles ont un valet de chambre bègue qui écorche tous les noms, qui vous confond avec des gens affreux que vous détestez, qui vous prépare toujours dans un salon une entrée ridicule ;

Elles ont des amis obscurs, envieux, ennuyeux, assommants ;

Elles ont des enfants insupportables, habillés en chiens savants ?

Elles ont un mari mal peigné, qui les appelle devant tout le monde Bichette, Minette ou Mignonne !

Ceci est grave, c'est un trait de caractère : une femme est responsable des petits noms qu'elle se laisse donner. Une femme ne peut pas empêcher son mari d'être joueur, querelleur, dissipé, violent ; mais elle peut toujours l'empêcher de l'appeler Bichette, Minette ou Mignonne. Une femme qui tolère de pareils abus est une femme jugée ; il n'y a pas besoin de la connaître pour savoir qu'elle est sans goût, sans poésie, sans caractère, sans délicatesse, sans dignité.

Eh bien, cett3 femme-là est peut-être fort belle ; qu'importe ?... Sa rivale, qui supprime de son entourage tout ce qui pourrait vous choquer, après avoir imaginé tout ce qui peut vous séduire, n'est-elle pas en réalité plus jolie ? S'il vous fallait choisir entre elles deux, hésiteriez-vous ? — Pas un moment. La femme volontairement belle l'emportera toujours sur la beauté paresseuse qui négligera, qui dédaignera imprudemment les accessoires de la séduction. Une ex-coquette disait un jour à sa fille, femme belle et charmante qui se complaisait dans son excessive pâleur : Prends garde, ma chère enfant, les jeunes femmes qui ne mettent pas de rouge sont toujours quittées pour de vieilles femmes qui en mettent trop. Et la prédiction s'accomplit. La femme vertueuse, mais pâle, fut trahie par son mari, quelques mois après, indignement trahie pour une femme horriblement fanée, mais toujoui's très parée, très endimanchée, et surtout très panachée. Cet apologue signifie qu'une supériorité sottement négligée ne vaut pas une médiocrité adroitement cultivée. Dans un monde oii l'apparence est tout, le fond est moins important que la forme ; dans un bal, des diamants bruts feraient moins d'eff'et que des diamants faux bien taillés et montés à la dernière mode.

Mais ici le diamant n'est pas faux, et c'est du fond même que naît la grâce delà forme : c'est de la valeur réelle que provient l'apparente beauté, cette beauté de toutes les actions que peuvent également posséder toutes les femmes. C'est pourquoi nous persistons à déclarer que le premier devoir d'une femme est d'être jolie, jolie par égard pour ses parents et ses amis, jolie par respect pour elle-même. Ce devoir rigoureux consiste à chercher à plaire à tout le monde ; c'est une sorte de charité, une charité de salon qui a bien aussi son mé-

rite. Préparer à ceux qui dépendent de nous d'agréables hiHires, leur épargner d'insupportables ennuis, arracher de leur chemin les broussailles, écarter de leurs pas les cailloux, leur offrir au logis un asile toujours élégamment hospitalier, leur tendre une affectueuse main toujours doucement parfumée, les recevoir avec un sourire toujours gracieux, une parure toujours fraîche,soin puéril qui cependant signifie: Je vous attends toujours; rendre du courage à un vieux père qu'effraie la vieillesse; donner de la patience à un jeune mari que révolte une injustice ; rendre l'inspiration à un pcète ennuyé; amuser im enfant malade; envoyer des fleurs odorantes à un aveugle, de belles gravures à un sourd, d'excellents cigares à un paresseux, des romans nouveaux à un goutteux ; consoler l'infirmité de celui-ci, flatter la manie de celui là, vivre pour plaire enfin, agir pour paraître charmante, et de cette ardeur séductrice faire un bien-être pour chacun, c'est aussi remplir une belle mission. Cela vaut mieux peut-être que de se maintenir toujours maussade par fausse vertu, que d'être toujours malpropre et mal mise par détachement des vanités humaines, que de faire mourir d'ennui son vieux père dans un salon déserté, mourir ue faim son mari dans un repas malsain, mourir de froid ses enfants dans des brodequins trop courts et humides, toute préoccupée que l'on est d'aller secourir jusque dans leurs greniers des infortunés dont on cause soi-même l'infortune par une austérité mal comprise ; car ce qui fait la misère excessive des pauvres, c'est l'inélégance sordide des riches.

Eh, mon Dieu ! si chacun de nous se donnait pour tâche de rendre la vie un peu douce aux cinq ou six personnes qui dépendent de lui, le grand problème du bien-être universel serait résolu ; mais on aime

mieux faire le malheur des siens pour se consacrer au bonheur du monde !... C'est plus glorieux, c'est plus facile aussi; il n'y a pas de juge. On serait effrayé si l'on savait le nombre des petites méchantes actions que peut commettre un philanthrope dans sa journée, des affreux chagrins qu'il aime à semer dans sa famille. Aussi, dans nos prières au destin, nous nous sommes toujours écrié avec ferveur : 0 sort ! donne-moi pour amis des ingrats, des égoïstes, des tyrans, des hommes de génie, si tu v^eux, ceux-là passent pour les plus cruels... mais préserve-moi d'un philanthrope !

Etre agTéable aux siens, c'est le principal intérêt de toute femme vraiment charitable ; et, remarquez un peu cette différence dans nos idées : nous voulons qu'une mère attise les difficultés dans l'existence de son enfant; nous voulons, au contraire, qu'une femme les éteigne dans la vie de son père, de son frère, de son mari. L'obstacle pour l'enfant joueur est un exercice profitable, l'obstacle pour l'homme travailleur est un contre-temps désastreux. Tout homme qui travaille sérieusement, depuis l'ouvrier jusqu'au ministre, est une espèce de malade, de fou, d'épileptique, qu'il faut soigner tendrement. Ce labeur continuel rend ses nerfs éperdûment irritables, et c'est un ange gardien pour lui qu'une femme dont l'affectueuse sollicitude le surveille dans cette agitation fébrile, dont la pensée bienfaisante écarte de lui tous les souvenirs inopportuns et agaçants ; qui lui cache la fâcheuse nouvelle qui le troublerait inutilement le jour d'une affaire importante, qui charme sa mauvaise humeur par un doux accueil, qui l'entoure des objets qui lui plaisent, qui se pare des couleurs qu'il aime, qui lui sert les mets qu'il préfère, qui l'écoute dans ses récits, dans ses projets avec un visage ému, des yeux captivés, un

sourire intelligent et sympathique... Et cet ange gardien-là lui paraît une femme bien jolie ! et c'est tout justement comme ça que nous voulons que toutes les femmes soient jolies ! . . .

XLY.

7 décembre 1844.

L'homme le plus miillieureux qui soit au monde.

Il est un homme malheureux entre tous les hommes, pour lequel notre pitié augmente chaque jour. Être parfait et misérable, à la fois privilégié et maudit. Cet homme est sans remords... et pourtant sa vie est un long châtiment; cet homme est sans ennemi... et pourtant il subit une persécution incessante, minutieuse, acharnée, que la haine n'ennoblit même pas; car s'il est glorieux d'être persécuté par des ennemis, par des rivaux, il est humiliant et triste d'être tourm^enté par des indifférents ; et c'est là le sort de cette pauvre victime du siècle dont nous célébrons aujourd'hui les infortunes. Tout dans notre monde nouveau le fait souffrir; là chacun semble agir contre lui. On ne dit pas un mot qui ne l'offense, ou ne fait pas une démarche qui ne le révolte. A chaque instant ses croyances les plus sacrées sont brutalement attaquées ; ses souvenirs les plus chers sont profanés sans pudeur. On le heurte dans toutes ses idées, on le blesse dans tous ses sentiments; et il lui faut supporter ces supplices affreux sans se plaindre, et il lui faut écouter ces choses outrageantes qui l'hidignent, qui l'exaspèrent, qui lui agacent les nerfs, qui lui font grincer les dents, toujours

avec une attention bienveillante, avec une patience gracieuse !... C'est encore une des misères de sa condition. Oh ! c'est homme-là est un être bien profondément malheureux.

Par une étrange fatalité il se trouve que la victime est aimable ; cette amabilité funeste multiphe à Tinfini ses tourments; on le recherche, cet homme malheureux, on l'attire, c'est à qui lui offrira les supplices les plus variés ; et comme ces supplices si généreusement offerts sont parfois insupportables et le rendent triste malgré lui, comme on ne peut s'expliquer ses troubles, ses rougeurs, ses pâleurs subites, mystérieux symptômes d'une indignation violente poliment dissimulée, on l'accuse de bizarrerie. Cet homme sans défauts passe pour un original, peut-être parce qu'il est sans défauts.

En effet, sa conduite, ses manières, bien que toujours parfaitement convenables, doivent paraître singuhères aux esprits forts d'aujourd'hui. Il y a quelque temps, par exemple, il était au spectacle, on jouait une pièce nouvelle ; arrivé le matin même à Paris, il n'avait pu fafre retenir une stalle, et il était venu au hasard. On lui proposa de le placer dans une assez grande loge où se trouvaient déjà plusieurs personnes. Deux jeunes gens se pavanaient sur le devant de cette loge ; une jeune femme était derrière eux avec son père... Eh bien! le croiriez-vous, cet homme étrang-e ne voulut point rester au spectacle ; il s'en alla sans voir la pièce nouvelle ; ces deux jeunes fats qui laissaient ce vieillard et cette jeune femme derrière eux lui paraissaient de grossiers insolents ; il ne voulait pas avoir l'air d'être de leur société. L'original î

Une autre fois, il était de même au spectacle, dans une loge d'avant-scène avec des beautés à la mode.

Parmi elles se trouvait cette petite duchesse évaporée que vous connaissez. Elle a peu d'esprit, mais elle en fait beaucoup, et faire de l'esprit, c'est un exercice très bruyant. Par degrés et d'acte en acte les épigrammes laborieuses étaient devenues tellement sonores, l'esprit fabriqué était devenu tellement pétillant, que les acteurs déconcertés ne pouvaient plus continuer leurs rôles ; ils balbutiaient, ils bégayaient, et pour expliquer leur trouble, ils lançaient des regards furieux contre la loge maudite d'oîi partaient ces rires malveillants. L'un d'eux alla porter plainte au magistrat de l'endroit, et Ton vit alors... ô honte pour de si nobles personnages, on vit le commissaire de police lui-même entrer dans la loge et venir réclamer le silence au nom du public offensé. L'homme malheureux était anéanti, jamais il ne s'était trouvé à pareille fête. Que voulezvous ! cet homme-là n'aime pas les duchesses qui évoquent les commissaires de police. L'original !

Un soir, il alla chez le roi. Pendant qu'il était là, il vit venir la jeune femme d'un ancien ministre, ou d'un futur ministre, comme vous voudrez; cette jeune femme s'approcha sans façon de la reine, prit un fauteuil et s'étendit dedans tout de son long, la iète appuyée sur le dossier, les bras croisés sur sa poitrine, les pieds en avant, comme on s'étale chez soi dans son fauteuil, quand on est seule, quand on s'ennuie et qu'on espère dormir. L'homme malheureux vit cette attitude, et son indignation fut telle qu'elle devint une souffrance intolérable; il partit: voil'i encore une de sss étranges idées: cet homme-là veut qu'on respecte la reine. L'original !

Dernièrement, à la sortie d'un concert, il entendit un jeune merveilleux crier avec impatience à sa mère : (( La voiture est avancée ; viens donc ; tu n'en finis

pas...-» A ces mots, il se rappela sa noble et digne mère, qu'il avait perdue, et qu'il vénérait si tendrement... n pâlit... Cet homme-là croit aussi à la majesté d'une mère. L'original !

Le lendemain, il entendit deux autres jeunes élégants, orateurs de théâtres, érudits de foyers, troubadours de coulisse, raconter devant leur sœur, sans se gêner et dans les plus grands détails, certaine vilaine histoire d'un gros boyard bafoué par une sauteuse de vaudeville ; devant leur sœur, jeune fille qui n'a pas encore seize ans !... Cette fois, l'homme malheureux ne pâlit point, il rougit ; il avait honte d'assister à cette profanation sacrilège... Cet homme-là croit encore à la divinité de l'innocence !... L'original 1 l'original !...

Naguère, il se trouvait dans une église, au mariage d'un de ses amis. La cérémonie était, comme toutes celles de ce genre, retardée par un enterrement. Et les gens de la noce arrivaient en foule, et ils s'avançaient bravement vers l'autel ; ce cercueil gênant ne les arrêtait pas ; non, vraiment ; ils se rangeaient tout près de lui, et ils frôlaient des pans de leurs habits le drap funèbre, et ils se donnaient des poignées de mains pardessus ce mort glacé dont la terrible présence ne les intimidait pas. Et de chaque côté de la nef les femmes s'envoyaient de charmants sourires, de gracieux saints de la main, de ces petits bonjours de théâtre que les Parisiennes savent distribuer si coquettement ; et toutes ces gentillesses passaient à travers les deux rangs de cierges !... Ces i)olitesses mondaines dans une église, cette indifférence impie près d'un cercueil, étaient un spectacle horrible à voir ; c'était infâme, révoltant ; il y avait là de quoi faire sangloter une orpheline, une veuve, une sœur en deuil ; il y avait là de quoi faire mourir un poète!... Et pourtant personne ne

s'étonnait!... L'homme malheureux seul était indigné. L'insensé ! il croit encore h l'étiquette des temples, aux susceptibilités de la mort, aux droits de Dieu I

Second supplice à peu près du même genre. L'homme malheureux passait rue de la Chaussée-d'Antin, devant le séduisant magasin de Toy. A quelques pas de là, il aperçut une pauvre vieille femme étendue sur le trottoir. Soit qu'un étourdissement eût causé sa chute, soit qu'elle se fût blessée en tombant, elle gisait là évanouie, sans mouvement. 11 se dirigeait vers elle pour la secourir, lorsqu'un jeune homme sortit tout à coup d'une maison voisine. L'aimable étourdi ne fut pas un moment déconcerté par cet obstacle inattendu ; il n'eut pas môme l'idée de s'arrêter, ni même de se détourner ; il sauta légèrement par dessus le corps de la pauvre femme et continua gaîment son chemin en sifflant un air de polka. On devine à quel point l'homme malheureux dut souffrir de cette cruauté badine. Il croit encore à la sainteté de la vieillesse, à la dignité de la misère, l'original !

Mais retournons dans le monde élégant et racontons des peines moins graves. 11 dinait un jour chez de riches banquiers ; après le dîner, on lui servit une tasse de café. Pendant qu'il savourait ce poison inspirateur (vieux style), une jeune femme qu'il n'avait pas du tout l'honneur de connaître vint à lui en tenant un gros morceau de sucre entre ses jolis doigts. Monsieur, ditelle avec un sourire très gracieux, voulez-vous me permettre de faire un canard dans votre tasse ?... Il resta muet, stupéfait, suffoqué... Cependant il dissimula son étonnement ; il s'inclina devant la jeune femme, lui présenta sa tasse avec respect et laissa le canard s'accomplir en silence. Il n'aurait pu trouver une parole, tant cette familiarité étrange le déconcertait. Quelle

faiblesse! sans doute; mais que voulez-vous, cet homme- Ik n'aime pas à faire la dînette dans les salons.

Il n'aime pas non plus à donner de leçons; sa condition même, nous lavons déjà dit, le force à supporter gracieusement les choses qui le choquent le plus. Ce n'est pas lui qui ferait ce que fit jadis une altière comtesse allemande. Elle était occupée à servir du thé comme une jeune miss. Un baron qui se trouvait là (il y a toujours là un baron en Allemagne) voulut prendre du sucre, et par distraction, par maladresse peut-être, au lieu de prendre du sucre avec les pinces, il en prit avec ses doigts. Ce baron doit être parent de la dame au canard. La comtesse, indignée de cette inconvenance, se leva aussitôt avec majesté, marcha d'un pas digne vers la fenêtre, l'ouvrit et jeta le sucrier dans la rue. Le baron ne se troubla point : il continua à boire son thé tranquillement ; puis, quand il eut fini, il se leva de même avec majesté, marcha vers la fenêtre d'un pas non moins digne, l'ouvrit et jeta sa tasse dans la rue. Devinez ce qu'il résulta de ce duo d'insolence ?... Au bout d'un an, l'impertinente comtesse épousa l'impudent baron ; ce doit être un bien agréable ménage ; ils eurent un grand nombre d'enfants; ce doit être une bien aimable famille.

A propos de dîner, l'homme malheureux eut encore une autre fois à subir un cruel dîner d'élégants. C'était chez une femme très distinguée et de fort bonne compagnie, mais ignorante des mille recherches de la gastronomie parisienne. On était au mois de juin; l'eau dans les carafes n'était pas glacée. Ah! de l'eau chaude ! s'écria un des convives. François, va me chercher de la glace ; vous permettez? l'eau tiède me fait mal, je ne pourrais pas dîner. — La maîtresse de la maison était confuse, Ihomme malheureux était furieux. Un

moment aprè^, nn autre convive sY'cria : Oufl quel p'isson ! >i Traii nVst pas fraîche, le poisson n"est pas frais non plus, c'est de l'harmonie. — 01 1 î mais, c'est la carpe de Bilboquet que vous nous servez là, reprit à son tour un autre plaisant : w J'ai vu en passant au marché une superbe carpe ; dans quinze jours je lamarchau'lerai. » (Xoivh'S Sali imbanques.)

Cette piquante citation fut accueillie par d'impitoyables éclats de rire ; la maîtres>;e de la maison respirait à peine, l'homme malheureux étouffiiit. On servit du vin de Champa;^ne. — Ah çà! dit un vieux viveur au maitre de la n.aison, est-ce que c'est toi qui fais ton vin (le Champagne toi-même, mon cher? 11 n'est pas mauvais, il ne lui manque qu'une seule chose pour être excellent : il n'y a pas tout a fait assez d estragon.

Les éclats de rire redoublèrent ; la maîtresse de la maison était rouge de honte, son mari ('tait pourpre de colère ; mais ils faisaient bonne contenance. On a supprimé la torture, la question, le brodequin, la roue, le chevalet ; ces supplices-là n étaient rien en comparaison de ceux qu'endi. raient ces amphitry» ns martyrisés; et ce fut . insi, tout le temps du diner, des bons mots contre chaque vin, des épigrammes contre chaque plat. Enfin, on se leva de table, et la dernière parole prononcée termina dignement cette triste fête : « Ah 1 que jai faim que j'ai faim ! cria l'un des C( nvives, en sortant de la salle à manger ; messieurs, je vous ijivite tous à souper ce soir au café Anglais ! » Lh4)mme malheureux n'accepta point l'invitai ion ; il sentait sa patience à bout. Cet homme-lîi n'aime pas les bourreaux, mêuje sous la forme de joyeux convives.

Son indignation, ce jour-là, fut si violente, qu'elle l'entraîna à raconter cette glorieuse histoire, en manière de vengeance polie et détournée. C'était en An-

gleterre, h l'époque de la Révolution française. Le duc (ie Bedfoit avait offert au duc de G*** , émigré, un splendide repas, une de ces fêtes quasi-royales que les grands seigneurs anglais mettent leur orgueil à donner à des souverains, leur bon goût à offrir à des exilés. Au dessert, on apporta une certaine bouteille d'un vin de Constance merveilleux, sans pareil, sans âge, sans prix. C'était de l'or liquide, dans un cristcl sacré ; un trésor fondu qu'on vous admettait à déguster ; un rayon de soleil qu'on faisait descendre dans votre verre ; c'était le nectar suprême, le dernier mot de Bacchus. Le duc de Bedfort voulut verser lui-même à son liôte cette liqueur des dieux. Le duc de G*** prit le verre, goûta le prétendu vin et le déclara excellent. Le duc deB3dfort, pour lui faire raison, voulut en boire à son tour ; mais, à peine a-t il porté le verre k ses lèvres, qu il s'écrie, avec un horrible dégoût : « Ah ! qu est-ce que c'est que ça ? » On accourt vers lui, on examine la bouteille , on interroge le parfum : c'était de l'huile de castor!'.... Le duc de G**^ avait avalé cette détestable drogue sans sourciller. Ce trait sublime fit grand honneur à la noblesse de France ; on conçut une haute idée d'un pays où la politesse allait jusqu'à l'héroïsme.

Après Ce récit, l'homme malheureux ajouta : « Il y a bi3n loin de la politesse de ce temps-là à la politesse du nôtre ! » Et il soupira tristement.

Voilà les tourments qu'il lui faut subir dans les élégants dîners parisiens. Qu'est-ce donc quand il voyage, quand il est forcé de dîner dans une auberge à table d'hôte, avec des voyageurs sans gêne, qui ne quittent jamais leur casquette, qui parlent toujours et qui mangent tout. Une incivilit:'» qui a pour inconvénient la famine, c'est grave. Cola nous rappelle l'amusant déses-

pnir d'un charmant enfiint que nous avons rencontré il y a quelques nnnée.^ dans une mauvaise aubercre de province : il pleurait dans un coin de la salle enfumée et ne voulait pas S3 mettre à table. — Tu es u.alade? lui disait sa mère. — Non. — Tu n'as donc pas faim ? — Si. — Eh bien, p^'ii^^noi ne viens-tu pas? — Je ne veux pas dîner avec des républicains. — Oh! cette intolérance politique chez un enfant de six ans nous parut un peu prématurée. Nous étions curieux de con« naître ce qu'il entendait par ce mot. — ^Mon enfant, lui avons-nous dit, qu'est-ce que c'est que des républicains ? — C'est, r.>prit-il toujours en pleurant, c'est ces grands messieurs là-bas qui gardent leur casquette à dîner, qui se servent tout seuls et qui prennent toute la crème. Alors sa mère se mit à rire et nous raconta que la veille il avait demand:'» pourquoi ces mêmes jeunes gens gardaient à table leur casquette sur leur tète, et qu'un vieux voyageur lui avait répondu : Parce qu'ils sont républicains. L'enfant avait pris à la lettre cette réponse ironique. Mais que la d'^tîuition est admirable! N'est-ce pas cela? Des hommes qui gardent leur chnpeau sur leur tête là où il y a des femmes et qui happent toutes les friandises là oii il y a des enfants. Tout un parti est' dépeint par ce mot naïf; carc^tte variété de républicains que nous avons signalée déjà mérite d'être classée. Ceux d'aujourd hui ne ressemblent en rien aux fiers Brutus d'autrefois ; ils no se piquent nullement de sévérité ni d'abnégation ; ils veulent tout tuer, mais c'est pour bien vivre ; ils aiment le sang, mais ils aiment aussi la crème ; ils sont grossiers dans leurs manières, mais ils sont raffinés dans leur goût ; ils sont farouciies, mîiis ils ne sont pas austères, et s'ils veulent renverser Tarquin, ce n'est pas pour venger Lucrèce, c'est pour la lui souffler.

L'homme malheureux ne peut voir sans douleur ces gens-là. Il prétend qu'ils réunissent les défauts de toutes les ehisses sans leurs qualités ; ils ont la brutalité des unes, la puérilité des autres ; ils sont, dit-il, violents sans être ardents, rudes sans être aguerris, mignons sans être délicats. Ce S3::-*: des butors douillets, c'est la pire espèce de toutes.

Oh ! il a bien le droit de parler d'eux durement. Ces iiommes-là l'ont tourmenté tant de fois qu'il lui est bien permis de les punir en paroles. Un seul jour pourtant ils l'ont amusé. Deux d'entre eux passaient d^ns les Champs-Elysées, l'un venant de la place Louis XV, l'autre de la barrière de l'Etoile. Ils se rencontrent face à à face dans un endroit resserré, où se trouvait un tourniquet. On l'a ôté depuis, c'est dommage. Les deux égoïstes, gras et bien nourris, sans se regarder, sang s'arrêter avec politesse, comme il convenait en pareil Cas, fondent tous deux ensemble et précipitamment dans le tourniquet. Les voilà pris... L'homme malheureux qui les guettait ne pnt s'empêcher de sourire. Le tourniquet, pensa-t-il, est un piège tendu à l'égoïsme du siècle ; on sera obligé de le supprimer. La prédiction s'est accomplie.

N'importe ! c'est une vie amère que celle qui ne compte qu'un moment heureux, celui où Ton a eu le plaisir de voir deux républicains pris au tourniquet.

A ces grands supplices que nous venons d énumérer si longuement, viennent .^e joindre une foule d'affreux petits supplices qui se renouvellent à toute heure pour cet homme persécuté.

C'est une jeune élégante qui vient lui dire, après une partie de whist : Eh bien I vous avez perdu I Vous êtes enfoncé l

C'est une autre jeune femme qui lui répond : Je vous

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remercie, ma mère est guérie, elle est encore un peu faible, mais, en masse, elle se porte bien.

C'est une autre merveilleuse qui no parle qu'en style de fabricant ; elle est sortie le nuitin dans son coupé (style de sellier), elle vient d'essayer son amazone 'style de tailleur) devant ss. psyché (style d'ébéniste) ; elle passera la soirée sur sa méridienne (style de tapissier) enveloppée dans sa kamaiouska (style de couturière), semblable à ce brave Méridional qui nous disait naïvement qu'il n'avait pas de plus grand plaisir que de s'endormir tous les soirs sur son Voltairv».

— Voilà la première fois que l'on accuse Voltaire d'être ennuyeux.

— Vous ne comprenez pas ; je veux dire : mon fauteuil à la Voltaire. Comment I vous lie connaissez pas ces ftiuteuils-là ?

C'est une autre merveilleuse un peu mûre, qui a l'air de réciter le calendrier; elle était inquiète d'Isidore, mais Casimir l'a rassurée ; il a vu ce matin Stanislas Cj[ui venait de chez Rosalie, où il avait rencontré Léon, qui lui avait dit qu'Isidore était beaucoup mieux, et qu'il viendrait la voir le soir même avec Zépliirine. Vous croyez qu"il s'agit de petits enfants, de jeunes filles, dans cet âge heureux où l'on ne compte dans le monde que par son nom de baptême et pour ses parents ? Point du tout ; elle s'écrie : Ah ! les voilà !... — et vous vo^'ez entrer Isidore et Zépliirine. Zépliirine est une grosse femme de quarante-cinq ans, tout essoufflée ; Isidore es4 un petit vieux expirant. Oh ! pensez- vous, elle avait raison d'être inquiète d'Isidore ; Casimir, Léon, Rosalie et Stanislas ont eu grand tort de la rassurer.

C'est un adorable mauvais sujet qui dit : Doche a un regard délicieux ; Bressan a un pied charmant. Vous ne comprenez rien à cette admiration pour le doux re-

gard d'un chef d'orchestre, pour le joli pied d'uu acteur... L'aimable scélérat vous parle de Mnio Doche du Vaudeville, de M'"e Bressan des Variétés ;

C'est un sot familier qui dit : Mon cher h tout le monde, même aux femmes ; il n'oserait leur dire ma chère, mais il leur jette îiion cher sans scrupule et très agréablement ;

C'est un maniaque qui bat le rappel sur son chapeau ;

C'est un autre maniaque qui touche à tout sur la table, qui ouvre toutes les boites, qui dérange tous vos flacons, qui déplace le signet de tous vos livres ;

C'est un curieux tatillon qui décroche vos petits tableaux et vous les apporte en vous demandant ce qu'ils représentent ;

C'est un insupportable taquin qui choisit toujours la chaise la plus difficile à prendre, refusant obstinément celle qu'on lui offre et qui est à côté de lui ;

C'est un importun maudit qui, de porte en jDorte, de fenêtre en fenêtre, de salon en salon, suit, comme un chien, deux pauvres causeurs qui le fuient comme la p2ste ;

C'est une nouvelle mariée se promenant sur le boulevard le lendemain de son mariage ;

C'est un monsieur plein de confiance qui vous raconte sa maladie comme si vous étiez son médecin ;

C'est un petit fat qui joue avec l'éventail, avec le bouquet d'une femme à qui il vient d être présenté ;

C'est un bavard inconnu qui raconte une séance de la conférence d'Orsay à M. Guizot, le soir d'un de ses triomphes à la Chambre ;

C'est un tremblant audacieux qui, pour cacher son embarras, fait le tapageur et l'insolent, et à qui l'on est tenté de dire ce que M"ie de R... disait à un faux

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brave de C3 genre : « Ne vous contraignez pas, osez être timide, et vous serez très convenaljle » ;

C'est un ennuyeux conteur qui vous fait prisonnier par le bouton de voire liabit, et qui vous tient debout au soleil une grande heure ;

C'est un Alcibiade du faubourg îSaint-Germain qui promène une Aspasie trop célèbre ;

C'est un fumeur étourdi qui jette son cigare sur la robe dune femme assise sur le boulevard, en face de lui;

C'est un autre fumeur qui vous envoie des bouflees de tabac et vous fait fumer malgré vous ;

C'est un priseur maladroit qui donne des chiquenaudes à sa cravate et vous lance sou tabac dans l'œil ;

C'est un convive distrait qui à table joue avec votre pain ;

C'est un danseur économe qui cherche ses gants tout le temps de la contredanse ;

C'est uu impertinent qui atfecte de ne vous parler jamais que de votre profession ;

C'est un sot cruel qui dans un bal vient vous questionner sur les récents chagrins de votre vie, et qui change en un puignant remords ce premier plaisir que vous vous reprochiez déjà.

Ou bien c'est un barbare étourdi qui, en sautillant, vient vous demander des nouvelles des parents que vous pleurez.

C'est vous... c'est nous, c'est tout le monde, et ce n'est rien encore L'homme malheureux connaît un plus amer déplaisir. Les autres hommes peuvent aimer, lui ne trouve jamais que désenchantement et tristesse en ses amours. Pour rencontrer la femme de ses rêves, il lui faudrait remonter le cours des âges. Avec

ses idées, il ne peut g'uère aimer qu'une femme de soixante-dix à quatre-vingts ans, et ^'e n'est pas le moindre de ses malheurs. Les femmes d'aujourd hui, dans leurs sentiments, ont supprimé tout obstacle de convenance, sous prétexte de passion et surtout d'émancipation. L'amour n'estplus pour elles un entraînement, c'e^t un droit ; elles vous aiment, mais elU^s pourraient tout aussi bien aimer un autre. Leur faute n'est pas un effet de votre séduction, c'est mie conséquence de leur système. Vous n'êtes point pour elles letre inespéré, l'idéal trouvé, le maître prédestiné, le vainqueur irrésistible, Vexception fatale... Vous êtes un choix momentané qu'il leur est permis de déclarer et même de rectifier. L'homme malheureux ne comprend rien à ces pompeuses faiblesses ; il n'aime pas les aveux à haute voix, les soupirs à grand orchestre, les enlèvements à quntre chevaux; il admet qu'on se trahisse, mais qu'on s'affiche... jamais. Il pardonne tous les nobles égarements, il s'intéresse à la pauvre femme entraînée par sa passion qui va cacher dans l'exil son bonheur coupable; mais il ne saurait s'intéresser à ces pécheresses systématiques qui se font un état dans le monde de leurs turpitudes célèbres. Il soutient que les tourterelles doivent roucouler dans les bois. Que voulez- vous? cet homme-là croit encore à la poésie de la pudtur, à la volupté du mystère, à la chasteté de l'amour. L'original !

Mais enfin quel est donc cet homme si malheureux? Est-ce le Juif errant véritable ou TAlceste de Molière vivant? Est-ce un roi détrôné, un ange déchu?

Non, c'est tout bonnement cet homme que, dans le pâle jargon du grand monde, on appelle un homme bien élev\ c'est-à-dire un homme aux princii es solides et aux manières souples, délicat comme une petite-maî-

tresse, et cependant aguerri comme un vieux troupier ; nourri dès l'enfance dans la religion de toutes les saintes choses, dans la haine de l'égoïsme brutal. Cet homme-là peut naître dans tous les rangs, à la cour et chez le peuple; et il airit partout de la même façon; il marche dans tous les chemins du môme pas, ayant toujours le bon plaisir des autres pour guide, le respect de lui-même pour frein. Tel est celui que nous faisons souffrir à toute heure par nos usages grossiers, où se trahit si franchement une personnalité rapace. Dites , maintenant que vous le connaissez, dites si nous n'avons pas raison de proclamer que l'homme bien élevé est la victime du siècle.

Ce leuilleton est notre dernier feuilleton sentencieux. Paris se réveille. L'Opéra a voulu ouvrir glorieusement la nouvelle session des plaisirs. Nous étions hier à la première représentation de Marie Stuart ; la salle était superbe ; il y avait beaucoup de jolies femmes en grande parure, un vrai public d'hiver. Les calorifères n'avaient pas été allumés; mais toutes les portes avaient été enlevées, c'était l'excuse ; à quoi bon faire du feu quand le vent souffle de tous côtés par rafales? On n'avait pas non plus balayé les corridors; c'était une attention d'iicate : la poussière absorbe la neige. Le débutant a une voix charmante : quel dommage à l'Opéra ! Mnic Dorus, dans le rô!e d'Elisabeth, s'est permis force roulades peu historiques. L'apparition de M'"-' Stolz dans le quatrième acte de Marie Slnart a été un magnifique triomphe... pour Ml le Rachel ! Mais aussi quel orgueil ridicule! Oser jouer 3/c//-ie Stuart après MUf Rachel ! C'est comme ?i on osait jouer la Favorite après Mme stoltz I Nous pourrons vous parler bientôt des modes nouvelles, des brillantes fêtes projetées. Nos élégants et nos élégantes reviennent; peut-être allons nous les

retrouver sans défauts ; p3ut-êtr3 ne les avons-nous jugés si sévèrement oue par dépit de leur absence.

•il décembic 1844.

Attac^ues iiocturne.H. — Pavii repaire de brigand». — Il n'y a d'important que les inaisevies.

Nous voilà revenus aux jours heureux du moyen-âge, alors que les rues étaient désertes et sombres, et qu'on n'osait sortir après le couvre- feu que bien armé de sa bonne dague de Tolède, que bien escorté par ses fldèles estafiers. On n'entend parler depuis un mois que d'attaques nocturnes, de giiet-npens, de vols audacieux. La civilisation semble n'avoir eu d'autre résultat que de rendre les malfaiteurs plus habiles, les crimes plus ingénieux; c'est l;i qu'est le véritable progrès , le perfectionnement incontestable. Quelqu'un disait un jour : Pourquoi n'y am'ait-il pas des bandes d'honnêtes gens comme il y a des bandes de voleurs ? Qu'est-ce qui empêche donc les honnêtes gens de se mettre d'accord? — C'est l.i conscience, répondit un philosophe ; rien ne serait plus varié que cette collection de conscienc3s ; le bien est moins absolu que le mal ; il y aurait des discussions interminables.

Ce qu'il y a d'elTrayant dans ces attaques modernes, c'est la noble impartialité des assaillants : ils frappent également le riche et le pauvre; ils fouillent indifléremment les beaux habits et les vieux habits; que vous ayez quelque chos,' ou que vous n'ayez rien, ce n'est qu'une chance plus ou moins heureuse; ils vous tuent d'abord,

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quittG H S? trompai', et ils s'inquiètent peu da leur erreur. (>et 8 égalité devant le meurtre est un bienfait de la civilisation qui dépasse tous les rêves humanitaires. Mais quoi de plus affreux! Vivre dans l'indigence et mourir comme un Mondor ; ô're tout le jour poursuivi par ses créanciers, et ne trouver de crédit que le soir, chez ses assassins, c'est cruel. Autrefois, la mi.tère avait au moins un privilège, la sécurité; elle ne le possède plus. N'avoir rien, ce n'est plus une garantie contre la cupidité des hommes.

Paris est assez troublé par ces aventures sinistres, les réunions de famille surtout se ressentent désagréablement de ces préoccupations défensives. Chaque soirée intime finit comme le quatrième acte des Huguenots commence, par la bénédiction des poignards. On ne laisse sortir de chez soi ses parents, ses amis qu'après avoir visité leurs armes, et c'est alors une ccchihition effrayante de poignards, de cannes à épées, de couteaux, de stylets ; 1 "élégant salon se métamorphose aussitôt en. une boutique d'armurier. Ces objets aimables se posent sur la table à côté des paniers à ouvrages, des boites à filet ; ils s'accrochent, s'enlacent dans les tricots ébouriffés, ils s'enfoncent dans les pelotes de laine; chacun foit valoir son adresse, et vante sa présence d'esprit ; on s'essaie à la lutte, on joue, on rit, c'est gai, c'est charmant, ce qui n'empéf he pas que cela ne soit triste et révoltant. A quoi donc nous sert-il d'habiter un endroit où l'on nous fait payer le sol, l'espace, l'eau, l'air, le jour !... si ce n'est pas même pour y trouver les avantages qu'on trouve dans une prison ; là, si on n'est pas libre, du moins on est gardé.

Le danger d'être tué par des brigands citadins n'est pas le seul qui vous menace; il y en a un autre plus terrible encore : c'est d'être tué par vos amis. Après huit

heures du soir, tout homme qui marche derrière vous est suspect; vous écoutez le bruit de ses pas ave • effroi; vous saisissez votre arme, et, bravement, vous vous arrêtez pour le laisser passer ; mais à peine est-il passé devant vous que la situation change : c'est vou-meme qui lui devenez suspect. 11 s'arme comme vous ; il imite votre manœuvre; il s'arrête, et vous passez devant lui à votre tour. Ce manège se continue de la sorte jusqu'à ce que \ous arriviez à votre demeure; là, nouvelle crainte : l'homme qui vous suit cesse dà marcher en même temps que vous ; il va tenter un coup désespéré; vous saisissez le bouton de la sonnette, et vous vous retournez brusquement p 'ur faire face à l'ennemi en lui montrant, aux lueur^s du réverbère, votre poignard ou votre épée ; mais l'ennemi s'écr e : — Ah ! c'est lui. — Vous r pondez : Eh ! c'est toi. — Tu m'as pris pour un voleur ? — Oni; mais aussi pourquoi me suivais-tu? — Je ne te suivais pas ; j'allais chez toi pour te demander si tu veux venir souper avec nous, et tu me reçois à coups de poignard ! — M;iisilme semble que toi-même tu avais préparé pour moi un petit stylet fort gentil ! — Je ne te reconnaissais pas du tout; tu es atfr^^ux avec ce cache-nez écossais. Quel bonheur que nous soyons un peu braves ! à notre place, deux poltrons auraient perdu la tête et se seraient tués tous les deux. Et chacun raconte une aventure de cette espèce : une véritable peur ou une faus-e peur. Un grand jeune homme traversait l'autre soir, vers minuit, la rue Royale; il s'aperçoit qu'un homme traverse la rue en même temps que lui, il prend parla place Louis XV et marche le long des fontaines. L'homme, qui était assez mal mis et qui s'enveloppait dans un manteau S')mbre. en affectant des airs frileux, prend le même chemin et semble marcher sur ses traces et dans son ombre, ou plutôt dans ses

CORUFSPONDANClî PARISIENNE. 409

ombres, car il y a des mom-^nts où f^nr la place Louis XV et dans les Champs-Elysées on a deux ombres ; le jeune homme inquiet press3 le pas, il ^agne le pont de la Concorde, Vhomme au manteau sombre le suit encore ; le jeune homme s'en va le long* du quai d"(),sny, l'homme au manteau le suit toujours. Le jeune homme traverse la chaussée et se dirige vers la rue de Poitiers; l'homme au manteau traverse de même la chaussée et se dirige de môme vers la rue de Poitiers. Enfin, le jeune homme impatient se retourne, et levant ifa canne, il dit d'une voix ferme :

— Pourquoi me suivez- vous, monsieur?

— Parce que je mmirs de peur, répond le malheureux dune voix tremblante ; je me sens 1res faible et j'espèie que si on m'attaquait, vous voudriez bien me défendre, vous, monsieur, qui êtes si fort.

Le jeune homme se mit à rire. En effet, dit-il, vous êtes tout tremblant. — Ah ! monsieur, je viens d'avoir les fièvres, c'est ma première sortie; on appelle ça une convalescence : je me soutiens à peine, je ne sais pas comment je pourrai me traîner jusque chez moi. — De quel côté allez-vous ? — Par là. — Ce n'est plus mon chemin, mais c'est égal, vous m'avez l'air d'un brave homme, je vais vous reconduire chez vous. Et le jeune homme, en racaitant cette histoire, se moquait plaisamment de lui-même. Januiis je ne me pardonnerai, ajoutait-il, d'avoir eu si longtemps peur d un poltron.

Les jours où l'on va dans le grand monde avec prétention, on a moins d'inquiétude, on est en voiture ; les voleurs, dit-on, respectent les voitures et les cochers, du moins jusqu'à présent. Les seules fêtes dont on ait parlé depuis quelques jours, sont des fêtes d'ambassades; les étrangers continuent à faire les honneurs de Paris. La beauté à la mode, c'est la belle lady Duft...,la

sœar ds la célèbre mislress Norton, la pslits-fîlle de Sheridan. Chaque hiver voit briller à Paris une étoile nouvelle. Tantôt la clarté vient du Nord, tantôt la douce lueur vient du Midi. Une ann^e la mode proclame reine lady d'Ors. .; une autre annr'e, elle donne le sceptre à la séduisante marquise Pallavi...,puis elle couromie la charmante princesse Gai...; enfin elle vient d'offrir la royauté à la petite-fille de Sheridan. Donc lady Duff... est l'étrangère à la mode. Ah î qu'elle est jolie ! son frère est l'étranger à la mode ; ça se trouve bien; ils triomphent en famille.

Notre dernier feuilleton nous a attiré force critiques. INIessieurs les républicains se sont révoltes; nous les avions accusés d'être grossiers ; pour nous confondre, ils nous répondent... quoi? Des grcssièretés. Les maladroits ! Il y a de si jolies choses à dire contre nous I

Puis, d'autres personnes nous ont reproché d'attacher trop d'importance à des niaiseries. 0 naïves personnes ! vous ne savez donc pas qu'aux yeux de Tobservateur, il n'y a, dans ce moitié, de sérieux que les niaiseries, parce qu'il n"y a de primitif, d'involontaire et, par conséquent, de sincère que les niaiseries. Dans les grandes actions de la vie, en se surveille, on sépare, quelquefois mem.e on se masque... Dans les niaiseries de tous les jours, on se trahit. Les grandes actions ne disent à l'observateur que ce qu'on veut étre ; les niaiseries seules lui révèlent ce qu'en est.

XLVIT.

25 janvier 1845.

Paris est rus.suré. — Conversation avant le bal. — Un bal de rivales. — On danse entre ennemies. — Les lîcdouins aux Tuileries. — Fâcheuse influence des femmes en littérature.

Oh! ramiisant pays que le nôtre ! Avec quelle admirable facilité il pa^^s3 de la craints la pins vive à la confiance la plus paisible ! La voilà cette séduisante légèreté des Français que nous avons toujours vainement cherché à reconnaitre ; elle iVest point dans leur esprit, dans leurs goûts, ni dans leurs plaisirs ; elle est toute dans leurs sentiments. Haïr aujourd'hui ce qu'on adorait hier, blâmer ce soir ce qu'on admirait ce matin, fuir maintenant ce qu'on poursuivait naguère, rire de ce qui a fait pleurer, et se jouer de ce qui a fait frémir ; cela peut bien s'appeler de la légèreté, et c'est de cette manière-là seulement que les Français sont légers. Il y a un mois, nous vous l'avons dit, Paris était dans la stupeur, on ne parlait que d'assassins, on ne voyait que des victimes ; telle femme était tcmbée suffoquée par au affreux masque 6.3 poix ; tel jeune homme avait été frappé de dix coups de stylet; à celleci on avait i)ris son argent, à celle-là on avait volé sa chaîne et sa montre, et chacun se récriait, s'épouvantait, s'indignait; on plaignait les infortunés, on maudissait les autorités; on tremblait pour ses amis et pour soi-même, et Ton s'arma't de couteaux et de poignards malgré la loi, malgré cette sage loi qu'on peut formuler par ces deux mots: défense de se défendre. Eh bien ! aujour d'hui, de toute cette belle peur, il ne reste rien, abs lument rien; on nous a repris, Tune après l'autre, tou-

412 LE VlCOMTli DE LÂUNAY.

tes ces affreuses nouvelles qu'on nous avait données. Le masque de poix était une invention ingénieuse, il cachait une intrig-ue déguisée en victime , Tattaque nocturne contre le jeune dandy n'était qu'un roman, le malfaiteur n'était qu'un rival. Nous avions tort d'avoir peur, nous avions tort d'avoir pitié ; il n'y a pUis d'assassins, il n'y a jamais eu d'assassins; qui donc a osé dire qu il y avait des assassins ? Le malheureux qui viendrait raconter aujourd'hui dans un café, dans un club, que des voleurs l'ont attaqué, serait accueilli par d'impitoyables éclats de rire ; il montrerait ses blessures, on rirait ; il étancherait son sang, on rirait ; il tomberait évanoui, on rirait encore ; il mourrait, on rirait toujours. On est en train de confiance, c'est la veine, il faut répuiser. Les brigands auront beau jeu, pendant quelque temps du moins ; on ne croit plus en eux. — A-t-on sujet d'être rassuré ? — Non ; mais on ne veut plus craindre. — Il y a toujours du danger? — Oui, mais on n'y pense plus. — Et pourquoi n'y penset-on plus ? — Parce qu'on y a pensé et qu'on ne peut pourtant pas s'occuper toujours de la même chose.

Certes, rien ne ressemble moins à une ville en alarmes que Paris en ce moment; excepté quelques ministériels, personne n'a l'air inquiet. On ne songe qu'à s'amuser. Dès huit heures du soir, toutes les femmes sont en guirlandes ; et les voilà causant toutes ensemble du bal où elles sont allées la veille, du bal où elles doivent aller le soir même, du bal où elles iront le lendemain.— Il faisait bien chaud hier chez Mme x... — Il fera bien plus chaud encore ce soir chez M"ie Y... — Et demain donc, comme il va faire chaud chez M"it'Z...; on étouffefa. — On a dnnséla mazourka chezM"*' X... — On la dansera probablement ce soir chez M" ^' Y... — On la dansera très certainement demain chez M'i^^'Z...

CORRl!;SPONDA^CE PARISIENNE. 413

qui \'d danse à merveille. La femme à la mode, la jolie princesse de..., était hier chez M'oc X... — Elle doit aller aussi ce soir chez Mme Y... — On la verra bien certainement demain chez M'i^i^ Z..., qui est sa cousine... La conversation se soutient de la sorte jusqu'à l'heure du bal, heure impatiemment attendue, bal bril huit où les aimables causeuses vont chercher de nouveaux éléments pour la conversation du lendemain.

Ces danses et ces valses continuelles donnent le vertige même à ceux qui ne dansant pas. L'éclat des lustres et des diamants éblouit vos yeux; les sons rivaux de l'orchestre et des voix viennent lutter ensemble jusqu'à vos oreilles étourdies, et vous ne pouvez itlift distinguer les notes d"avec les m(its. A force de regarder, vous ne voyez plus rien ; à force d'écouter, vous n'entendez plus; votre esprit se trouble, vos idées se perdent; vous allez et venez sans savoir ce que vous faites; vous ne répondez pas aux gensqui vous parlent; vous répondez à ceux qui ne vous parlent pas ; vous saluez très gracieusement des inconnus; vous oubliez de reconnaître vos meilleurs amis; bref, vous êtes stupide, et c'est fort heureux pour vous, car si vous conserviez toute votre intelligence au milieu de ces enivrants plaisirs, peutêtre ne leur trouveriez- vous pas autant de charmes.

Récapitulons un peu nos souvenirs et tâchons de découvrir quelques différences entre toutes ces fêtes qui se ressemblent si parfaitement. On rencontre à peu près toujours et partout les mêmes personnes ; mais ces mêmes personnes ne sont pas toujours et partout distribuées dans le même ordre, ni placées sous le même jour. Tel rayonne dans tel salon, re>te à l'ombre dans tel autre ; tel se pavane en maître audacieux dans telle maison, se glisse en prétendant timide dans la maison voisine et rivale. Le luxe des ornements

crun salon n'est pas non plus sans influence sur l'attitude des invités. Quand on se sent au beau milieu d'un cadre d or, on pose malgré soi avec prétention ; il faut une bien grande force d'âme pour rester bon enfunt dans un séjour merveilleux où tout vous excite à la majesté. Dans ces superbes demeures, on regarde, on observe, on parle bas, on semble toujours attendre que la fête commence. On agit tout autrement dans les habitations dont le luxe est plus modéré ou plus ancien; là, on n'a rien à regarder, on se met à Toeuvre tout de suite, c'est-à-dire à bavarder follement, et tout le monde crie et gesticule à la fois ; c'est une agitation déliranl^ ; .cela ressemble à une récréation de collège, à un marché napolitain, à une émeute parisienne, à une séance parlementaire, à tout ce qu'il y a de plus fiévreux, de plus bruyant, de plus turbulent. On peut donc diviser les salons d'aujourd'hui en deux catégories, ceux où l'on pose solennellement, et ceux où Ion cause violemment. Ces deux espèces dilTérentes se font valoir l'une et l'autre. Quel bonheur, après avoir subi les orageux amusemenis d'un salon tapageur, de retrouver tout à couple repos et le silence dans le bienfaisant orgueil d'un salon majestueux ! Et quel bonheur aussi, après avoir trop lougtemps langui dans ces solennités g'iaciales, de renaître tout ii coup à la vie dans un salon animé, plein de mouvement et de bruit I Vous voyez comment, avec les mêmes personnes et les mômes plaisirs, il peut encore y avoir des variétés et des contrastes.

Depuis un mois, les fêtes se succèdent sans interruption.

C'est le charmant bal du prince Tuff..., qui, cette année comme les années précédentes, a donné le signal à tous les autres. On le sait, ce bal est une revue;

CORRESPONDANCE rAlUSIENNE. 415

c'est là qu'on viant reconnaître les nouveaux conibattaiits sous les^ armes, les nouvelles beautés s-ous les diamants ; c'est là que se drcide tout leur avenir. — Regardez, s'écrie-t-on avec enthousiasme, jamais ce front pur n'a rayonné plusglorieus&ment ! — Hélas I diton avec tristesse, voici une] brillant.3 étoile qui pâlit 1 — De cette b^lle jeune femme tout Paris va parler cet hiver! Mais de celle-ci bientôt on ne dira plus rien. Le premier bal de la saison n'est pas le moins important pour les élég-antes célèbres, et pour celles qui aspirent à la célébrité. C'est là que l'on apparaît et que l'on reparaît aux regards des juges : les succès de l'hiver dépendent de ce premier jour ; le bal du prince Tuff... est pour les jolies femmes ce que la dismission de l'adresse est pour les ministres : celles qui ont triomphé dans cette séance mémorable triompheront et régneront dans les salons jusqu'à la lin de l'année ; ainsi, ceux qui résistent à ce choc, toujours dangereux, se traîneront et vivoteront dans les Chambres jusqu'à la session prochaine. Cette phrase, pompeusement commencée, finit assez modestement ; nuiis c'est un effet de style : l'image doit toujours être en harmonie avec le sujet et la situation.

Et depuis ce premier bal on n'a pas cessé de danser un seul jour. Non-seulement il y a eu cette superbe fête à l'ambassade d'Autriche dont on vous a dtyà parlé, les bals si élégants et si joyeux de la légation de Bavière, et d'autres réunions brillantes chez les riches étrangères établies à Paris; mais il y a eu mtme plusieurs bals très beaux chez des Parisiennes, ce qui a fort étonné.

Aux Tuileries, les salons étaient émaillés de Bédouins. Le khalifade Constantine, homme d'un esprit remarquable, assure-t on, a dit au roi, en admirant

cette fêta magiiificiue : « C'est un songe sans réveil. » Le mot a et '' trouvé charmant.

Lo khalifa a offert à Mme la maréchale Soult de superbes présents : un habillement de femme complet tout brodé dor et d'un. travail merveilleux. La maréchale a répondu à ces générosités par d'autres présents non moins précieux. La reine a aussi envoyé au khalifa des bracelets et de riches parures pour sa femme, la belle Zhora, la plus belle femme de toute l'Afrique. Chose étrange ! on n3 voit pas- les femmes dans ce pays-là, et Ton sait pourtant qu'elles sont belles 1 Elles ne sont donc pas si malheureuses ! car ça doit suffire.

Le khalifa n'est pas allé au bal de l'Opéra avec les autres chefs arabes. Mais n'est-ce pas une imprudence que de les avoir conduits là ? que d'avoir permis à ces fiers habitants du désert de surprendre, dans ses joyeux ébats, ce grand peuple qui est venu les dominer au nom de la civilisation ? Elle est un peu exagérée la civilisation, au bal de l'Opéra; elle n'y paraît pas à son avantage. Qu"ont-ils pensé de nos iViaisirs tous ces barbares?... Encore si on les avait menés à l'Académie !

A propos de l'Académie, il y a des femmes qui sont furieuses contre M. Victor Hugo. Le lendemain de la fameuse séance, nous étions au bal chez Mme Salomon de Roths...; comme nous traversions cette poétique galerie tout en fleurs qui joint la salle de bal aux splendides salons, une femme aimable et spirituelle passe auprès de nous et nous jette ce cri de douleur ; il a dit : Presque ; et nous répondons à la hâte : C'est malgré lui ; et la charmante indignée disparaît derrière un bosquet de camélias. Le croiriez -vous, messieurs les académiciens se sont efl'rayés des généreux éloges que M. Victor Hugo avait accordés au mérite des femmes ; ils ont

CORTlE^PONDA^X•E PARISIENNE. 417

exigé le ?acrifice des pas âges les plus flatteurs, ils ont exigé le presque^ ce presque à jamais fatal, qui lui sera toujours reproché comme un crime, et dont il est presque innocent. Nous avons demandé les noms de ces ombrageux académiciens qui ont eu la faiblesse d'exiger ce puéril sacrifice, on nous a défendu de les révéler; mais rassurez- vous, femmes outragées ! c^s noms vous consoleraient, cette malveillance e.<t naturelle : w Les hommes du second rang n'aiment pas non plus les femmes du premier. »

Quant à nous, nous avons complètement admiré le beau discours de notre illustre ami, voire nséme le passage incriminé; nos idées sur l'influence des femmes sont fort singulière-: nous vous les avons confiées, il y a un an, et depuis cette époque rien n*a été changé dan» nos croyances. Toutes les fois qu'il faudra agir avec la divination et avec l'instinct, les femmes seront supérieures aux hommes ; toutes les fois qu'il faudra agir avec le raisonnement, avec la science, les hommes auront sur elles une formidable supériorité. Les femmes ne veulent pas assez comprendre que toute leur force est dans leur faiblesse, dans l'exquise délicatesse de leurs sens, dans la maladive irritabilité de leurs nerfs. Une femme bien organisée, qu'une instruction malfaisante n'a pas encore dénaturée, possède tous les dons merveilleux des dormeurs lucides, tous les phénomènes intelligents des animaux privilégiés. Comme le somnambule, malgré la volonté, elle sait lire dans la pensée ; comme l'aigle, à travers la nue, elle ?ait pressentir sa proie dans l'espace ; comme le cheval au milieu des ténèbres, elle sait mnrcher à travers les précipices ; elle a-pire et reconnaît comme lui le souffle des abimes; elle sait tout, quand vous ne lui apprenez rien. Toute femme en naissant contient une pythonisse, et c'est

LT? VICOMTE DE LA-UKAf .

un grand tort qu'elle a d'étouffer en elle la voix vibrante du Dieu qui lui dicte la vérité, pour écouter la voix nasillarde des pédants qui lui serinent les vains mots de leur inutile et fausse science.

Aussi rinfluence des femmes n'est-elle grande et salutaire que précisément dans les chos:-s auxquelles elles n'entendent rien du tout. En politique et en r.ffaires, par exemple, les femmes sont quelquefois très heureusement inspirées. Là, comme leur instinct n'est point faussé par un demi-savoir, il les guide merveilleusement ; elles ont alors des hallucinations fiévreuses qui les avertissent avant tout le monde des événements qui sont dans l'air... Elles ont des frissons prophétiques qui leur annoncent bien avant l'heure le danger qui est menaçant... Elles ont des répugnances mystérieuses et invincibles qui leur font pressentir les trahisons avnnt que les traîtres eux-mêmes n'aient arrêté leur plan de perfidie. En politique et en affaires, le jngrment des femmes n'est pas à dédaigner. Mais dans les choses qu'elles croient de leur compétence, et cependant qui exigent des coimaissanc^s étendues, des études approfondies, comme les arts et la littérature , l'influence des femmes est toujours mauvaise. Leur demi-instruction les égare, elles prennent leurs opinions toutes faites dans les livres, et elles perdent ainsi ce qui donnerait de la valeur à leur jugement : la fraîcheur et la sincérité de leurs impressions.

Molière avec raison consultait sa servante.

Sa s?rvanto, oui, mais il ne consultait pas sa femme. Les femmes bien élevées ont, en général, le goût fanx en littérature. 0 poètes, aimez-les, chantez-les, mais ne les consultez pas. Demandez-leur des inspirations toujours, ne leur demandez jamais de conseils; ce sont

CORRFSPONDAXCE rARTSIENNF. 419

souvent des muses bienfaisantes, ce sont rarement des jug-e^ éclairés. Ecrivez pour elles, mais malg-réelles. Chaque fois que Ton remarque une mode monstrueuse, un excès de ridicule dans une époque littéraire, on doit tout de suite en accuser les femmes de ce temps-là; elles seules en sont coupabl3s. N'en d''i)laise à ^I. E. Mennechet , qui cMébrait l'autre jour avec tant desprit et d'enthousiasme linfluence des femmes sur la littérature, — l'autorité di Fhôtel de Rambouillet a été funoste à la langue français:^, elle l'a privée de ses mots les plus sonores, de ses plus poétiques images. L'influence des femmes en littérature n'est guère plus salutaire aujourd'hui. C'ect à cette douce influence que nous devons le.^horreurs h\a mode. Ces adorables créatures aiment les crimes, les descriptions détaillées des lieux infâmes; on les sert selon leur goût. Vous criez contre les auteurs et contre les journalistes ; est-ce leur faute s'ils sont forcés de vous offrir dételles peintures? Ils avaient tous conmiencé par de riants tableaux, on ne les a point regardés: alors il leur a bien fallu chercher d'autres sujets pour attirer les yeux. M. Frédéric Son lié, que vous attaquez si violemment, faisait jadis de jolis vers, de nobles vers; il racontait des histoires touchantes qu'on ne pouvait écouter sans pleurer ; on n'a pas lu ses beaux vers, on a parcouru à peine ses touchantes histoires, on n'a commencé h s'intéresser à lui que lorsqu'il a publié ses Deux Cadavres ; oui, c'est h ses Deux Cadavres qu'il a dû la bienveillance des femmes. M. Eugène Sue avait aussi jadis imaginé, créé, pour séduire les femmes,un héros jeune, spirituel et charmant; il était brave, il était fier, il aimait d'un amour poétique et mystérieux, il portait le doux nom du Marquis de Léloriùres. Ob', que nous l'aimions, ce jeune marquis, ce modèle d'élégance et bon goût ! Eh bien ! les fennnes

de notre temps l'ont dédnigné, pas une d'elles n*a eu ridée de se passionner pour lui ; alors, pauvre héros ! il lui a bien fallu pour leur plaire se métamorphoser: il a changé de nom et de patrie, il s'est appelé Rodolphe, et il s'est déclaré habitant d'une Allemagne de fantaisie. Il a quitté son bel habit de soie tout brodé pour une blouse de charretier; il a jeté sa noble épée qui lui venait de son père, et qu il maniait si vaillamment, et il a appris le chausson et la savate, toujours pour attirer l'attention des femmes; enfin ses efforts ont été couronnés... les femmes ont apprécié ses coups de poing ! Ah ! il faut leur rendre justice; si elles l'ont méprisé, ce jeune et brillant héros, tant qu'elles l'ont vu engagé dans de nobles et chevaleresques aventures, elles l'ont bien vite apprécié, adoré, idolâtré môme, dès qu'elles l'ont vu barboter triomphalement dans la boue sous prétexte de charité. 11 avait heureusement trouvé cet ingénieux moyen de leur plaire, et vous voulez qu'il y renonce ! C'est trop exiger de lui. Ne blâmez pas son zèle, ne lui reprochez pas sa manière d'être intéressant; il ne Ta pas choisie et il n'est pas responsable de ses succès. Oh! vous avez bien le droit, moralistes sévères, de critiquer ces histoires horribles, ces descriptions odieuses tant à la mode aujourd'hui, mais vous n'avez pas le droit d'accuser de ces turpitudes les auteurs qui sont forcés pour plaire de les imaginer, ni les journaux qui sont forcés, pour vivre, de les publier. Accusez-en les femmes, les jolies petites femmes; ce sont elles qui donnent le ton, et voilà comment elles comprennent les effets en littérature ; voilà leur agréab'e influence. A l'hôtel de Ramboui let. elles rêvaient la déhcatesse et le sentiment ; elles ont amené lap7Tciosî/t' et la fadeur ; aujourd'hui elles rêvent l'énergie et le naturel, et... vous voyez ce qu'elles inspirent.

Ah ! VOUS revenez de la f hambre ? — Oui, le ministère a la majorité. — Ilrlas !... tant mieux... Ces deux cris, partis du cœur, p3ignent toute la situation : que c'est triste de conserver par politique des ministres qu'on aimerait tîjnt à renverser par patriotisme! Mais le patriotisme c'est de la poésie, et le temps de la poésie est passé.

XLYIII.

24 février 1845.

Le commérage est un des besoins de l'époque. Les grands hommes aiment les commérages. — L'Académie. — Un billet de M. Villemain. — M. Sainte-Beuve favori des grandes dames.

Nous étions bien d'cidé cette année-ci à éviter l'agréable corvée ; il s'agissait de faire notre huitième récit decarnaval. Or, chez lespanples inconstants, les plaisirs sont toujours les mêmes, et l'historien qui se piquerait de raconter trop fidèlement ces folies i)ériodiques et monotones risquerait fort de rabâcher. Tous les ans, pendant les jours gras, on s'obstine à aller voir le matin des masques qui ne doivent paraître que le soir ; tous les ans, on donne les mêmes fêtes dans le même but. On a donc tout dit en proclamant que le carnaval cette année a été aussi brillant que celui des années précédentes. A la cour il y a eu spectacle, grands et petits bals ; à la ville, fêtes élégantes et magnifiques ; à l'Opéra, travestissements et divertissements; à la Chambre, jolie petite' parade imitée de Molière ; toutes les puissan' es ont lutté de zèle pour rendre ces jours joyeux tout à fait semblables à ces autres jours joyeux du passé, dont nous avons déyà eu sept fois l'honneur de vous raconter les délirants et méthodiques plaisirs.

422 LE VICOMTE DE LlUNAY.

La seule nouveauté qui caractérise Tannée était un déguisement de circonstance qu'on pourrait appeler travestissement politique. Un habitué célèbre des bal de ropéra avait su m'riter le surnom de PrUchard, et cet étrange missionnaire dansait avec une telle éloquence, que chaque soir les sergents de ville se voyaient forcés de l'emmener. Alors il s'indignait, et pendant qu'on le traînait en prison, il s'écriait d'une voix non moins enrouée qu'inspirée : « Je demande une indemnité !... » Ce mot était accueilli avec des transports et des bravos furieux, et chaque soir la plaisanterie, recommencée, obtenait le même succès.

Il y avait encore les masques à trois nez. Tantôt les nez étaient posés perpendiculairement, un nez sur le front, un autre sur le nez, le troisième sur le menton, ce qui faisait un profil accidenté d'un effet assez pittoresque ; tantôt L^s nez étaient placés horizontalement : un au milieu de la figure, deux sur les joues, ce qui était aussi fort laid. Voilà toutes les idées nouvelles, les originalités de l'année, et vous conviendrez que ce n'était pas la peine de risquer de raconter tant de vieilleries quand on n'avait que ces agréables images pour rajeunir ses récits. N'importe, ou nous cherche querelle : Vous n'avez point parlé de cette fête, vous avez oublié ce bal-là, vous auriez dii dire telle chose.— Eh î nous l'avons déjà dite trois fois. — Il fallait la rép:Her encore ; nous comptons sur vous pour savoir ce qui se fait dans le monde des frivolités ; vous êtes trop dédaigneux, vous êtes trop paresseux, etc., etc. Et ce sont des plaintes à n'en plus finir.... C'est qu'aujourd'hui on éprouve à Paris et partout une curiosit.'^ étrange, un besoin immodéré de connaître tout ce que font les gens qu'on ne connaît pas du tout ; c'est qu'aujourd'hui, dans la société, on ne s'intéresse plus qu'aux indifle-

CORRRSPONDAN'CE PARISIENNE. 423

rents; c'est qu'aujourd'liui, en France, on peut se passer de bien des choses : on \y^nt se passer de poésie trnit à fait ; on peut se passer de gloire, à la rigueur ; on peut se passer de liberté, -mieux qu on ne le croit ; on peut se passer de dignité, on est dressé à cela ; on peut môme

se passer desprit, à nr^rveilL* mais on ne peut

plus se passer de commérage Le commérage est un

des besoins, une des nécessités de 1 époque. Eh ! hâtons, nous de justifier les femmes que l'on pourrait accuser de propager cette mode nouvelle ; les femmes ne sont pour rien dans ces excès. Le commérage n'est plus ce qui les amuse ; elles le trouvent fade ; il leur faut des récits plus énergiques. Nous vous l'avons dit, elles aiment les crimes, les descriptions grossières de séjours affreux ; ce nest pas pour leur plaire qu'on se livre à ces bavardages insipides ; non , c'est pour plaire aux hommes, aux hommes forts, aux hommes instruits, sérieux ; ils aiment passionnément ce geiu'e de conversation, et ils y excellent; c'est une justice que nous devons leur rendre : leur commérage est gracieux , léger, badin; celui des femmes, au contraire, est amer , lourd , triste , fatal ; il conduit les hommes sur le pré, il conduirait les autres femmes en cour d'assises, si les procureurs généraux les entendaient ; on voit bien qu'elles n'en font plus par goût et pour elles-nieines, et que si elles daignent encore s'y abandonner quelquefois, c'est par complaisance, par dévoûment.

Nous ne plaisantons pas, ceci est le fruit de profondes observations : plus les hommes &ont sérieux, et plus ils s'amusent de billevesées. Pour divertir ces esprits-là, il faut de tout petits commérages, des historiettes à noms propres, de longs détails sur des niaiseries, des personnalités sur des inconnus, des particularités sur

424 LEVICOMT E DE LÂUNAY.

des imbéciles, de menues calomnies, un propos insignifiant répété et minutieusement commenté, une balourdise échappée à celui-ci, un quasi bon mot attribué à celui-là ; des calembours contre' un tel, des quolibets contre un autre, des sobriquets contre tous.

Voyez les journaux d'hommes, ceux que s'arrachent les habitués des clubs et des cafés... le Charivari, le Satan, etc., etc. Ils sont tous entièrement remplis de commérages, et ils doivent leur vogue à cette abondance, à cette générosité, à cette prodigalité de commérages. Les rédacteurs de ces malins journaux se croient obligés de mêler à ces commérages beaucoup d'esprit, folle erreur. Ils se font grand tort par ce mélange. Les lecteurs ne tiennent pas du tout à l'esprit, c'est un ingrédient d"un goût trop relevé, qui ôte au commérage sa saveur naturelle, l'esprit les trouble ; quand ils voient qu'il y a quelque chose de fin à comprendre, ça les déroute, ça les fatigue ; un joli mot à saisir, c'est un travail, c'est un souci, c'est quelquefois un piège, et les hommes sérieux n'aiment pas les plaisirs pénibles. Plus ils sont graves dans leurs études, et dans leurs affaires, plus ils veulent être na'ïfs et indolents dans leurs récréations ; cela explique pourquoi tandis que les femmes frivoles cherchent des distractions violentes dans les romans ensanglantés, les hommes profonds cherchent des distractions amusantes dans des commérages puérils. D'abord on s'étonne de cette différence ; puis on finit par la trouver toute naturelle ; il n'est pas nécessaire qu'il y ait harmonie entre les ' aptitudes et les délassement:^, on n'est pas forcé d'assortir ses plaisirs à ses travaux ; au contraire, l'enfantillage du caractère est souvent même un symptôme de gravité dans l'esprit, comme la cruauté, la violence des idées et des goûts est souvent une consé-

COKRESl'ONDANCl-; PAHISIKNNK. 425

queiice de la douceur et de la charité des habitud^is : les vrais méchants s'amusent peu des cruautés imrginaires ; les niais ne samusent pas non plus des niaiseries ; ils les prennent au sérieux, ils en font des affaires d'État. Les sots ne savent pas rire. La manie des commérages est, en général, la manie des grands hommes, des hommes supérieurs ; c'était celle de Bonaparte, c'est enf^'ore celle de l'empereur Nicolas, du prince de Metternich, un peu, dit on, de M. de Chateaubriand... Aussi, lorsque nous constatons le progrès que cette manie fait chaque jour, ne prétendons-nous pas faire une critique amère de l'esprit du temps ; nous voulons seulement répondre à quelques gémissements des gens du monde qui regrettent l'incognito, et qui déclament contre l'indiscrétion des journaux. Nous voulons leur dire ce que nous disions dernièrement à propos des romans-feuilletons : les journaux ne sont point coupables ; ils ne donnent pas la mode, ils la subissent ; ils sont dans la dépendance du public ; ce bon public veut tout savoir... ils lui disent tout : c'est sa curiosité qui fait leur indiscrétion. — Vos ridicules le divertissent, monsieur, il faut bien lui parler de vos ridicules.... Vos prétentions et vos caprices l'intéressent, madame, il faut bien lui parler de vos prétentions et de vos caprices.... Eh ! mon Dieu, le jour où les commérages ne lui plairont plus, les journalistes, qui pourraient faire autre chose, n'en feront plus ; ce n'est déjà pas si amusant que de s'occuper de vous ! c'est bon pour les hommes graves ; mais pour les poètes, c'est un plaisir médiocre ;et vous le savez, les feuilletonistes sont presque tous des poètes découragés, qui font du commérage malgré eux, comme les fenmies, sinon par complaisance et par d'voûment, du moins par raison, c'est-à-dite par désespoir.

Résumé de nos observations :

Littérature des femmes : crimes et jurons.

Littérature des hommes : calembours et commérages.

Ne demandez plus maintenant pourquoi les grands I)oètes font de la politique, pourquoi les petits écrivent des feuilletons.

Cela dit, tâchons de plaire aux hommes sérieux par les niaiseries les plus variées.

Commérages politiques : Le monde parlementaire a été fort agité cetta semaine. La moindre visite d'un homme d'État chez un antre homme d'État, la moindre conversation entre deux personnages importants, donnaient lieu à une foule de conjectures. On a beaucoup parlé du dîner séditieux de M le comte de Saint-Pri.^/ Cette victime du 29 octobre avait réuni chez elle le président du conseil du 15 avril et le président du conseil du 1er mars...

Ce genre de nouvelles est fort goûté par les hommes sérieux : les uns s'en vont répétant partout : Eh bien ! M. de Saint-Pri... se venge ; il invite chez lui M. Mole et M. Thiers. — Oui, répondent les autres, il leur a donné un dîner de coalition... Et tous ensemble font vingt commentaires sur ce fait, en se cachant mutuellement qu'ils l'ont lu dans un journal ; car c'est encore une des manies du temps d'avoir toujours l'air d'être très bien informé.

Il y a des députés qui ont voté en faveur du ministère et qui crient contre lui beaucoup plus fort que ceux qui ont voté franchement contre lui. Quand on leur demande l'explication de cette inconséquence : « Nous ne voulons pas, disent-ils, renverser le ministère avant la fin de la session, à cause des chemins de fer... » Voilà

une explication adroite bien capable d'apaiser l'électeur eu courroux.

Commf'Tag-es mondains : jeudi, chez M'"c l'ambassadrice de Belgique, il y avait grande réunion ; M. le ministre de rin>tructioii publique y Cbt venu, à une heure du matin. C'était un peu tard, mais cela voulait dire : Moi aussi, je reçois le jeudi, et j*ai eu ce soir tant de monde !... le jeudi je ne suis libre que le vendredi.

Cette espèce de petite nouvelle n'est pas non plus Fans charme pour les honunes sérieux ; ils aiment singulièrement à savoir quels jours reçoivent les ambassadeurs et les ministres. Il y a des gens qui ne vont nulle part, qui ne peuvent quitter le coin de leur feu, qui sont malades, goutteux, paralytiques, et qui veulent absolument connaître tous les jours de réception. Ils sont étendus sur leur cliaise-longue, ils gémissent ; mais si par moments ils cessent de gémir, ils disent : Ah ! c'est aujourd'hui dimanche... on va ce soir à l'ambassade de S-ardaigne. — Qui ?— Votre sœur ? votre femme ? — Non, ils ne connaissent personne qui doive y aller, mais ils sont bien ai>es de savoir que toutes sortes de gens qu'ils n'ont jamais vus y seront. Abnégation touchante ! — Qui ose parler d'égo'isme après de tels exemples ?

Il y a encore une autre espèce de détails qui intéresse vivement les lecteurs badauds, c'est la description fidèle des habitations ; mais nous ne pouvons qu'approuver cette curiosité plehie de sagesse ; nous-meme, nous préparons en ce moment un travail profond sur cet imporlant sujet, le premier chapitre est intitulé: De l'influence des appartements sur les caractères, les ambitions et les desthiées.

Ori nous fait un crime affreux de n'avoir point parlé d'une mémorable lecture faite chez M'"« la princes;e

de Caiiino ; une tragédie de Lucien Bonaparte : Les Enfants de Clotaire.... remplie de vers à effet, lue parfaitement par M. Ed. Mennecliet, sous un magnifique tableau de Raphaël, estimé cent mille francs ! (Tétait là un grand événement !... Et personne ne nous pardonne de lavoir oublié, pas même les gens qui ne savent pas trop ce que c'est que Raphaël, et qui n'ont jamais su ce que c'était que Clotaire.

On nous reproche aussi beaucoup d'avoir négligé la dame aux sept peiites chaises (steeple chase). Eh ! vraiment nous n'osions plus parler d'elle ; on est allé dire à trois ou quatre femmes très aimables, qui ne méritent nullement cet outrage, que c'était elles que nous voulions peindre dans cette trop naïve personne... Comprenez-vous cela ? qu'on aille dire effrontément à une femme : Cette sotte, c'est vous ; je vous ai tout de suite reconnue. Voilà pourtant ce qu'en a fait. Nous étions résolu à ne plus penser à elle ; mais, puisqu'on la regrette tant, nous vous dirons encore une naïveté qui lui est échappée. M. de M*** racontait qu'il avait assisté, le 12 du mois dernier, à une solennité charmante chez lacomte-seR Là, de très belles femmes,

des hommes d'esprit, des talents célèbres, avaient été réunis dans un splendide souper, pour célébrer le premier jour de l'année russe ; on avait servi, au commencement de la soirée, du thé, des glaces, comme partout ; mais à minuit on avait apporté sur des plateaux, au lieu de friandises, des verre- de vin de Champagne, et chacun s'en était allé en caravane, le verre en main, trinquer avec la maîtresse de la maison en lui souhaitant la bonne année. — Mais c'était le 13 janvier! s'écria la dame aux s-ept petites chaises. — Oui. — Ah ! que je n'aimerais pas habiter un pays oii le premier jour de Tannée tombe un 13 !... — Ingénieuse superstition !

Pnris est divisé cbpuis trois semaines en deux sociétés, celle qui danse et celle qui chante. La Chaussre-d' Antin, peu scrupuleuse, nialgré le canMne, danse ; le faubourg Saint- Germain et le faubourg- Saint-Honoré, plus convenables, se contentent de chanter éperdument. Ne croyez pas ceux qui vous disent que l'on donne des bals dans le grand monde ; cela n'est pas ! Les gens bien élevés savent s'abstenir en apparence.... de toute chose condamnée ; s'ils ont de la religion, ils respectent la religion ; s'ils n'en ont pas, Ils respectent ceux qui en ont, et ils se gardent bien de les offenser en leur offrant des fêtes inopportunes. Nous n'aimons pas que l'on se fasse un jeu de narguer les croyances des autres ; il est vrai que nous n'ai mons pas non plus que l'on se pare des siennes ; nous sommes difficile à contenter. Nous blâmons les gens peu dévots qui donnent des bals pendant le carême, et nous blâmons aussi les gens trop dévots qui nous envoient des billets d'enterrement tout remplis de fatuité religieuse, comme celui-ci que nous avons reçu ce matin :

(( M>i>e une telle, M'ie une telle, M. un tel, etc., etc., ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu ils viennent de faire en la personne de M»ie la marquise une telle, leur tante, cousine, etc., etc., décédée à l'âge de .;., en son hôtel, à Paris.

» Administrée des sacrements de notre sainte mère l'Eglise. »

Cette confidence imprimée nous semble assez inconvenante. Nous comprenons que des parents sentent leurs regrets adoucis en pensant que la personne qu'ils pleurent est moite en paix avec le ciel ; mais nous ne comprenons pas qu'ils fassent part à tout le monde de cette sainte ccnsolalion. et qu'ils chargent une com-

pagnie ou un office de publicité de répandre cette bonne nouvelle dans la société parisienne. Ceite fausse dévotion, toute de vanité, nous déplait autant que l'ironie voltairienne. N'avons-nous donc à choisir qu'entre les hypocrites et les impies ? Eh bien ! nous aimons encore mieux ceux-là, on peut du moins les convertir ; et puis ils ne font de tort qu'à l'impiété, ce qui est indifférent ; les autres font du tort à la reiigioM elle-même, c'est plus dangereux. Ils sont comme les républicains qui compromettent la république et qui empêchent depuis cinquante ans que le grand règne de la liberté n'advienne. La religion ! la liberté I quelles nobles et belles choses ! et quel dommage que les intriganis, les envieux et les ambitieux soient toujours les premiers à comprendre la beauté et la noblesse des choses !

Essayons un commérage sur les bêtes féroces. A la dernière représentation de Carter, vers la fin du lyremier acte, au moment où l'Egyptien lutte avec le lion du désert, la toile, trop hâtive, est tombée sur la crinière du liou. Sa terrible tête et ses deux pattes de devant restèrent sur la scèiie ; il avait l'air d'un chenet vivant et menaçant. Le roi du désert attendait avec patience qu'on vînt le délivrer ; et le chef d'orchestre pour le distraire des ennuis de celte demi-captivité, jouait avec lui, lui donnant des petits coups d'archet sur le nez, et l'animal hitelligent répondait à ces coquettes agaceries par un gracieux sourire qui ne laissait pas que d'être formidable. Cette scène iuiprovisée eut un immense succès dans la salle, et pourtant, quoi de plus triste ; ô décadrnce ! Les lions qui entendent la plaisanterie ! Où allons-nous !

M. Villemain est tout à fait guéri et plus spirituel que jamais ; si spirituel même que tout le inonde ne

veut pas encore convenir qu'il soit complètement guéri : il y a des g-ens qui ont intérêt à faire croire que les choses piquantes qu'il dit sont un reste d'ég-arement. Qu'avait-il donc ? — Une fièvre cérébrale compliquée d'une crise nerveuse et ministérielle. Cela rappelle ce mot plaisant de G. deNerv..! Lui aussi avait été confié un peu trop tôt aux soins du docteur Blanche. Quand on lui demandait: Qu'avez-vous eu ? il r;^pondait : Une fièvre chaude compliquée de médecins. Or, M. Villemain avait pour le secourir cinq médecins et huit minisires : on aurait succombé à moins. Nous venons de lire ce billet charmant écrit par lui à une de ses anciennes amies ; elle lui avait prêté les poésies d'André Chénier ; elle demeure près de lui :

f( Madame, un académicien malade qui ne lit plus de )) vers et ne snit plus par cœur que les vôtres, se fait » scrupule de garder ce volume que vous lui avez prê- » té il y a quelques mois. Il a Thonneur de le faire re- » mettre à votre porte inutilement voisine de la sienne; » et il saisit cette occasion de vous offrir l'hommage » de son respe^-t et l'assurance qu'il n'est mort ou im- » b'cile quofdciellement.

Dans ces quelques mots , il y a de tout : une flatterie volontairement exagérée, un regret aff'ectueux et triste, une formule très respectueuse, une épigranmie très mordante ; ce sont bien hi tous symptômes de raison, ou nous ne nous y connaissons plus.

On se dispute, on se bat pour aller jeudi h l'Académ ie . La ré n nion sera des plus complètes , il y aura là toutes les admiratrices de M.Victor Hugo ; il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les lettrées du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère ? Counnent se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions le talent incontestable, mais que tout

le monde a connu jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les salons ultràmonarchiques et classiquissimes, et de toutes les spirituelles femmes qui régnent dans ces salons ? On répond à cela : Il a abjuré. Belle raison ! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent ? La véritable mission des femmes, au contraire, est de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément ; leur devoir est d'assister les héroïsmes en détresse ; il ne leur est permis de courir qu'après les persécutés ; qu'elles jettent leurs plus doux regnrds, leurs rubans, leurs bouquets, au chevalier blessé dans l'arène, mais qu'elles refusant même un applaudissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse. Oh ! le présage est funeste ! ceci n'a l'air de rien, eh bien î c'est très grave; tout est perdu, tout est fini dans un pnys où les renégats sont protégés par les femmes ; car il n'y a au monde que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, éprouvé par toutes les tentations de l'égoïsme, cette sublime démence qu'on appelle le courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la loyauté.

29 mars 1845.

Le règne des fouïbes. — La France perdun par les femmes. — Les roués bêtes. — Les favoris de polichiaelle. — Tom Pouce. — Les bulles de savon. — Gouverner, c'est amuser.

L'autre jour, à propos d'une innocente apostasie littéraire, nous avons accusé les femmes de protéger un peu trop tendrement la ruse, la félonie. Le fait est que, depuis quelques années, le courage et la droiture sont entièrement passés de mode ; les fourbes sans esprit, les intrigants moroses sont en tous lieux les favoris

des belles. Il faut flétrir ce favoritisme dangereux; il ne faut pas permettre qu'il s'établisse, ce règne brutal, le règne des envieux et des traîtres. Dieu sait où il nous mènerait !

A eux !... Non... nous ne leur en voulons pas personnellement... Nous ne les aimons pas, mais nous les plaignons ; ils doivent être bien malheureux ! Ce sont des esprits malingres et inquiets qui doutent toujours d'eux-mêmes et delà Providence ; ils emploient la ruse, parce qu'ils sentent qu'ils n'ont pas la force ; ils trichent au jeu, parce qu'ils se défient du sort; ils se déguisent, parce qu'ils sont mécontents de leur nature ; ils mentent, parce qu'ils sont honteux de leur vérité. Oh ! nous leur pardonnons de mentir ; bien mieux, nous les remercions du mensonge, et puisque leur pensée est si laide, nous leur savons un gré infini de nous la cacher.

Pauvres gens! voyez comme ils ont l'air triste; comme ils passent humblement devant vous, le front baissé, le regard morne, les mains suppliantes ; ils semblent toujours vous adresser des excuses, à vous qu'ils ne connaissent pas. Hélas ! ils s'excusent d'être ce qu'ils sont, des cœurs malsains, tourmentés d'une haine vague, froide, permanente et implacable, qui se porte indistinctement sur toute chose aimée ou admirée : hommes, animaux, objets; car ils détestent les choses précisément pour ce qui fait leur mérite ou leur charme ; ils haïssent la jeune fille pour sa beauté, le jeune homme pour son élégance, l'enfant pour sa gentillesse, le cheval pour sa noblesse, la levrette pour sa légèreté, l'oiseau pour sa chanson, l'abeille pour son miel, la tleur pour son parfum, et ils souffrent cruellement de cette haine universelle qui ne leur laisse point de repos. Tout ce qui fait notre joie lait leur tourment ;

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un son pur est pour eux une note fausse ; ils ont horreur de tout ce qu'on vante. Quand on leur dit : Yenez entendre ou venez voir cela, c'est superbe ; ils s'enfuient bien vite ; ils ne veulent pas même risquer d'admirer. Et ils traînent partout cette humeur jalouse à laquelle ils donnent une belle apparence de préoccupation philosophique, d'indignation puritaine, mais dont ils savent mieux que nous le sens véritable ; ils parviennent à nous tromper, nous autres, quelquefois ; mais, les malheureux, ils ne peuvent jamais se tromper eux-mêmes, ils ont le secret de leur misère ; ils ont eux-mêmes sondé leurs plaies, ils ont eux-mêmes analysé leur venin, et toute cette rage qui les dévore, cette âcreté qui se fait sentir dans leurs discours les plus doucereux, ce dépit violent qui éclate jusque dans leurs flatteries serviles, cette malveillance contre la création entière, cette lutte sournoise contre tout ce qui est grand, fort et généreux, ce courroux mitigé et menaçant, cette rancune patiente et croissante, ce fiel qui souille, ces anneaux qui étouffent, ce dard qui tue, toutes ces allures de reptile que vous appelez perfidie et méchanceté, tout cela n'est au contraire que souffrance et humilité, tout cela c'est intéressant, ce sont des cris et des larmes, ce sont les aveux involontaires d'une indigence trop profondément reconnue; ce sont les épanchements douloureux d'une modestie poignante et désespérée.

Allez, ça ne doit pas être agréable que de rouler toujours dans sa tête des pensées mauvaises ; si petit que soit un cœur, quand il est chargé de haine, il doit être bien lourd.

Et, d'ailleurs, faut-il, à ces êtres malheureux, faire im crime de leur misérable destin ? Est-ce leur faute h eux si Dieu les a maudits sans daigner les informer

du sujet de sa colère ? Leur élément, c'est le mal ; mais onMls choisi leur élément, et sont-ils coupables d'y vivre ? Ils fuient l'éclat, de la lumière, mais ont-ils des yeux qui puissent la supporter? Depuis quand fait-on un crime aux hiboux, aux chauves-souris, aux chouettes, de leur malveillance contre le soleil ? A-t-on jamais reproché aux caïmans, aux grenouilles, leur préférence marquée pour les marais infects et les eaux bourbeuses ? Cherche-t-on querelle à la taupe pour ses g'oùts mystérieux et souterrains ? Va-t-on chicaner les ours sur les antres obscurs, les climats brumeux qu'ils afifectionnent?... Pensez-vous que ce soit par plaisir qu'on habite dans l'ombre et dans la fange ? Non, sans doute : c'est qu'on y est forcé par un irrévocable arrêt; plaignons-les donc, ces pauvres êtres proscrits, que Dieu a condamnés à la fange éternelle, dont le triste destin est de redouter comme fatales toutes les puretés : la pureté du jour, la pureté des eaux, la pureté des cœurs; respectons le mystérieux jugement qui les a frappées,, c-es victimes d'une vengeance inconnue, et pardonnons-leur le mal passager qu'elles nous font en considération du constant supplice qu'elles endurent ! Soit, pardonnons-leur ! mais ne pardonnons pas à ceux qui les protègent ; k ceux qui vont les pêcher au fond de leur marécage pour les lancer dans le monde ; à ceux qui commanditent leurs entreprises perfides; à ceux qui utilisent leur venin ; et gémissons courageusement contre les femmes qui, par erreur ou par caprice, exercent depuis quelques années dans la société parisienne et provinciale cette fâcheuse autorité, cette coupable influence que nous appelons a le patronage des reptiles... -wDans le paradis... passe encore, ce goût funeste pouvait se comprendre : dans ce séjour d'innocence sublime, de simplicité puissante, de grau-

deur naïve, la perfidie était la variété, et le désir du changement peut servir d'excuse à la fantaisie... Mais ici-bas, mais parmi nous, ce prétexte-là n'existe même plus ; et l'on a peine à s'expliquer que les femmes , les femmes! .. ces modèles de dignité, ces grands maîtres en délicatesse, ces gardiennes de l'idéal dans ce triste monde des réalités, oublient leur mission au point de préférer partout l'astuce à la franchise, la finasserie à la force, le factice au naturel, le calcul adroit au dévoûment généreux, la prudence au courage, l'habileté au génie, et puisque nous sommes en train de parler animaux, ajoutons le chacal au licai, le serpent à l'aigle. Qui donc maintenant osera se montrer noblement fier, généreusement brave, poétiquement délicat, héroïquement dévoué, si la délicatesse, la générosité, la bravoure, ne sont plus les vertus qui plaisent aux femmes ? Et que deviendront elles-mêmes ces vertus sublimes, si les femmes, pour qui elles ont été imaginées , les proscrivant avec dédain, s'écrient : C'est une mode passée, nous n'en voulons plus ! Leur nom même bientôt se perdra ; déjà on les débaptise, déjà dans toute la France constitutionnelle, un désintéressement sans arrière-pensée s'appelle duperie ; déjà chez les parvenus satisfaits, le dévoûment aux intérêts du peuple s'appelle utopie séditieuse ; depuis longtemps, vous le savez, chez les industriels ministériels, la fierté patriotique se nomme préjugé national ; lesphalanstériens appellent le courage guerrier une sanglante absurdité; Scribe appelle l'amour une erreur du jeune âge; beaucoup de gens nomment la délicatesse fausse honte; la dignité, ridicule orgueil ; tout le monde s'accorde pour nommer l'enthousiasme.., folie 1

Par un travail contraire, ou plutôt par une conséquence naturelle, les plus vilaines choses ont pris des

noms charmants. Le succès purifie; tout ; la nécessité excuse les actions les plus laides. Les mœurs constitutionnelles ont cela d'aimable, qu'elles amènent dans le pays une corruption naïve et insensible dont personne ne pense à s'indigner. On agit avec une telle précipitation dans les luttes parlementaires, qu'on n'a pas le temps de choisir ses moyens. Un candidat, au jour des élections, par exemple, n'a pas un moment à perdre en vaine pruderie ; il lui faut tout de suite un obstacle k opposer à son rival... On lui offre une calomnie, il la prend à la hâte et sans songer à mal, cette calomnie n'est plus à ses yeux une calomnie, c'est une ruse de guerre, et voilà tout. S'il triomphe, il permettra à la vérité de se faire jour ; une fois arrivé à son but, il renverra cette calomnie à son véritable propriétaire, comme un véhicule qu'il a pris à l'heure et dont il n'a plus besoin.

A la tribune, même indulgence, même élasticité, même désinvolture dans les consciences ; là aussi la nécessité fait loi ; là, il n'y a plus qu'une honte, c'est d'être décontenancé, et l'orateur a le droit de tout dire pour échapper à ce danger : à une interpellation qui l'embarrasse, il a le droit de répondre comme il l'entend... il lui vient un mensonge... va pour le mensonge. A la tribune le mensonge prend le beau nom de mouvement oratoire. ^Mentir, mentir trois fois d'une voix forte et sonore... Cela s'appelle tenir tête à l'orage; bravo ! L3 véritable orateur ne connaît plus rien, ni pays, ni parents, ni devoir... il dirait le secret de l'Ktat, il dirait le secret de sa mère, plutôt que de rester court... Et ces légères indiscrétions s'appellent encore de l'éloquence.

Ainsi l'on calomnie très fort sans être nuVhant, l'on ment beaucoup sans être menteur, c'est un ellèt cens-

JNÏYT

titutionnel qu'il faut on

subir ; daus les peut pas se permet

moments de crise, tre d'avoir des scrupules. Des

scrupules ! grand Dieu !... mais dans ces jours de batailles acharnées ou Ton n'entend parler que de séances décisives, de vote décisif, de manœuvre décisive.... c'est-ii-dire de péril extrême, de situations impérieuses, où toutes les ruses sont autorisées, où tous les expédients semblent bons... le mot scrupule est synonyme d'imprudence, et il faut une mémoire bien fidèle, une véracité bien érudite pour se rappeler la signification primitive de ce vieux mot, dont l'usage serait si dangereux.

Et nul ne réclame contre cet affreux vocabulaire de la constitutionnalité !... nous seuls avons cette audace, non comme moralistes, mais comme philologues, car nous ne sommes pas exigeants, nous ne voulons pas changer ce qui est, nous n'avons pas la prétention de détruire le mal, nous ne vous demandons qu'une chose, c'est de ne pas le confondre avec le bien.. . Et, si c'est trop demander, nous permettrons encore aux hommes de colorer leurs misérables actions des noms les plus pompeux, mais nous supplierons avec instance les femmes de conserver religieusement, comme les prêtres de rinde, la tradition de la langue sacrée... Et qui donc les sauvera de l'oubli, ces nobles expressions, ces poétiques imag-es, dont nos pères se servaient pour rendre leurs généreuses pensées, si le souvenir des femmes refuse de les recueillir, si leur voix douce et puissante refuse de les répéter ; les femmes seules peuvent encore nous sauver des dégradations de la constitutionnalité ; et les voilà qui se font les complices de ce fléau corrupteur!...

Mais vous ne voyez donc pas où nous allons ; mais vous ne remarquez donc pas à quel ponit nous sommes

drjà changés? Nous étions jadis francs, généreux, braves, élégants et spirituels , et voilà déjà que nous devenons fourbes, avides, poltrons, sales et bêtes. Des roués bêtes !.... est-il rien de plus afifreux? Nous étions un peuple de troubadours et de chevaliers, nous formons aujourd'hui une population entière de vieux avoués retors et rapaces, tristes et lourds, ne riant jamais... que d'une belle action. Nous avions autrefois sur la tête un casque d'or ; nous n'avons plus aujourd'hui qu'un bonnet de coton sordide ; on nous a ôté toute notre grandeur, toute notre poésie ; mais vous ne comprenez donc pas qu'on nous perd, qu'on nous ruine, par cette honteuse^ métamorphose ! Notre force était dans notre héroïsme, notre richesse était dans notre esprit. Notre puissance, à nous, est toute morale, notre influence est toute intellectuelle ; elle est immense, mais elle ne peut s'analyser... C'est un prestige : une froide combinaison l'anéantit. Nous ne pouvons que l'impossible, nous ne devons compter que sur l'imprévu. La raison, pour nous, c'est la mort. Le jour où nous calculerons... nous périrons !... et l'on ne nous apprend plus qu'une chose, à calculer, à tout calcider... et nous périrons avant l'heure, avant l'heure marquée pour nous au cadran des nations, parce que les femmes n'aiment plus que ceux qui savent calculer, parce qu'elles choisissent aujourd'hui constitutionnellement les plus habiles et les plus heureux, au lieu de choisir royalement, comme faisaient autrefois leurs vaillantes aïeules, les plus braves et les plus dignes.

Depuis huit jours, Paris est retombé dans le délire ; il s'amuse, il s'agite; cela fait peine à voir. Ses plaisirs ressemblent à des labeurs ; il a l'air de vouloir expier le doux repos qu'il a goûté pendant les derniers jours du carême; on dirait qu'il fait pénitence de ses austérités.

La fièvre des concerts n'a rien perdu de son intensité, et déjà la fièvre des bals se révèle par les plus effrayants symptômes. Les guirlandes ont reparu sur les fronts : guirlandes de printemps, guirlandes de roses fanées ayant pour tige un fil de fer, pour épines des fils de laiton ; bref, guirlandes de fleurs naturelles. Cette parure n'est pas fraîche, mais elle est au moins d'une forme gracieuse, elle vaut mieux, selon nous, que ces affreux panaches uacarats que les jeunes femmes avaient adoptés cet hiver pour coiffures de concerts ; cela se mettait avec une robe de velours nacarat ornée de cinq ou six volants de dentelles, ce qui avait l'avantage de métamorphoser à l'instant même une jeune et belle femme, une nouvelle mariée, en une vieille tante du Gymnase. Du satin sous des dentelles, c'est charmant; mais des dentelles sur du velours, quelle profanation ! et c'était pourtant la grande mode cette année. Il y avait encore une autre invention qui était fort à la mode ; c'était une coiffure composée de deux touffes de marabous blancs posées de chaque côté des joues. La jolie M^e de B... était, lautre soir, coiftée de cette façon ; elle minaudait et souriait très gentiment ; ses admirateurs lui disaient qu'elle avait l'air d'une jolie petite chatte ; mais son oncle (un oncle est un frorideur donné par la nature), s'approchant d'elle d'un air maussade, lui jeta ces mots d'un ton bourru : «Ma nièce, pourquoi avez-vous volé les favoris de polichinelle ? c'est très mal, et c'est très laid ! »

Elle était furieuse, mais nous avons bien ri.

Il y aura, de lundi en huit, grande fête à l'ambassade de Belgique, dans ce même hôtel déjà célèbre du temps de l'Empire par ces bals masqués que l'Empereur aimait tant. 11 y arrivait à neuf heures précises en domino ; il ne parlait à personne, personne n'osait lui

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parler, et il y restait jusqu'à trois heures du matin. Qu'est-ce qui pouvait donc tant lui plaire dans ces fêtes? L'intrigue?... il n'y en avait pas ; l'incognito ? on le nommait tout haut. — C'était le masque... un masque solidement attaché ! quelle jouissance pour un souverain I

A propos de l'Empereur et de l'Empire, ^f . Thiers a envoyé son dernier ouvrage à M. Guizot. On raconte que ces deux adversaires politiques se sont rencontrés ces jours-ci chez M»ir la princesse de L***. En entendant annoncer M. Thiers, Mme de L*** a d'abord voulu faire défendre sa porte à M. Guizot; mais M. Thiers ayant réclamé avec instance contre cet ordre rigoureux, M. Guizot est entré. Alors une conversation coquettement hostile et amèrement courtoise s'est, assure-t-on, engagée entre eux. « Vous voulez nous renverser, aurait dit M. le ministre des affaires étrangères ; mais, je vous en préviens, nous ne nous y prêterons pas, et vous serez forcés de nous mettre à la porte. » A cela, le premier mars aurait répondu que, s'il le fallait atsolument, il comptait bien en venir là, et que c'était une extrémité qu'il entrevoyait sans horreur. Et tous deux, en causant ainsi, souriaient avec beaucoup de grâce... Après tout, pourquoi ces messieurs pren-draient-ils leur courroux au sérieux ?... leur haine est aussi fragile que leur alliance ; ils se haïssent en attendant qu'ils s'allient ; ils se combattent jusqu'au jour où ils se coalisent ; ils se détestent aujourd'hui, mais il faut peu de chose pour qu'ils s'entendent demain... Oh I presque rien... un troisième personnage à détester ensemble, cela les unirait bien vite. Les haines intermittentes n'ont pas le droit d'être implacables, ce serait une prétention par trop ridicule; il faut être juste, il faut être prudent aussi, songez

donc que dans les luttes constitutionnelles tout est caprice, revirements, chassez-croisez ; il peut arriver telle circonstance oii Ion se trouve avoir besoin de son plus mortel ennemi, et Ton doit toujours, même en le renversant, prévoir le cas où l'on pourrait en faire un associé puissant et un complice terrible. 0 volage et tortueuse constitutionnalité, tu ne permets pas même dans la haine la constance et la naïveté.

Le héros du jour, le lion du moment, c'est le général Tom Pouce. Après les petites sauteuses viennoises, c'est un succès d'àpropos; après les poupées, le nain !.. Pauvre peuple d'envieux, comme on se m.oque de toi! Avec quelle spirituelle ironie on te flatte dans tes goûts puérils ! On le sait, tu n'aimes pas à regarder quand il te faut lever les yeux ; mais si, pour admirer, il ne faut que regarder par terre, tu consens à admirer : aussi Ton ne te présente que des idoles microscopiques. L'adoration des moindres, voilà encore un des charmants effets du régime de l'égalité.

Cependant nous devons à la vérité de dire que ce peuple jaloux consent quelquefois à s'intéresser à ce qui e^t au-dessus de lui et à lever les yeux pour admirer. Le jeudi de la Mi-Carême, cette année, par exemple, les badauds promeneurs ont passé leur soirée dans une admiration bien naïve et bien motivée. Près de dix mille personnes sont restées sur le boulevard des Italiens pendant de longues heures, le nez en l'air, les yeux ravis, dans l'attitude de la contemplation, occupés à regarder... une comète ? un ballon? moins que cela : des bulles de savon qui sortaient d'une des fenêtres de la maison située au coin de la rue Richelieu. Ces bulles de savon étaient d'une grosseur prodigieuse ; elles contenaient de la fumée de tabac. D'abord on se disait : Est-ce bien une bulle de savon,

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n'est-ce pas un petit ballon cFessai ?Piiislorsqne la bulle venait à crever en heurtant le volet d'une boutique ou le sommet d'une enseigne, et qu'on voyait tout à coup s'élever un léger nuage, et qu'on reconnaissait le doux parfum du cigare bien aimé, l'étonnement redoublait, et l'on se demandait avec inquiétude quel souffle éolien avait pu gonfler ces bulles aux proportions formidables ? Le nom de Vivier circulait alors dans la foule, et tout s'expliquait. Pour ce fameux soinieur de cor, qui chante cinq notes à la fois, ce n'est rien que de souffler dans un chalumeau devant les populations enthousiasmées ; ils étaient là plus de dix mille, et ils sont restés lii trois heures. Des poupées, des nains, des bulles de savon!... Un peuple si facile à amuser ne devrait pourtant pas être difficile à gouverner, car gouverner c'est amuser.

5 mars 1845.

Le mot fatal : A quoi bon? — Un mauvais bout de ruban. — Tout ce qu'il veut dire. — La force des idées. — Vivent les fictions, elles font vivre. — Les pianistes célèbres ; leur dénomination. — Le Grand-Turc pianiste, élève de Léopold de Mayer. — La consigne de l'Académie est la même que celle des Tuileries.

Des roués bêtes... Vous avez beau vous fâcher, c'est le mot. Nous sommes devenus cela, grâce aux progrès du temps, grâce aux conseils des philosophes. Ah! messieurs, vous croyez qu'on supprimera chez un peuple l'idée et l'image, et qu'il gardera le cœur et l'esprit ! Vous vous trompez singulièrement. Les grands peuples vivent par les idées, les grandes idées s'expriment par les images. En détruisant, comme vous l'avez fuit,

tous les symboles, vous avez nécessairement détruit toutes les grandes idées qu'ils représentaient. Vous avez crié : Vanité I vanité ! contre toutes les forces inspiratrices ; vous avez crié : Absurdité ! absurdité ! contre tous les excitants glorieux ; vous avez lancé l'anathème contre tous les sentiments généreux ; vous avez crié contre eux : Poésie ! poésie ! car ce mot ironique • C'est de la poésie ! est la formule d'anathème en usage chez les égoïstes bourgeois ; vous avez sordidement demandé Va quoi hon de toutes les nobles choses ; vous avez intronisé l'utile, sans comprendre que les choses que vous jugiez inutiles étaient au contraire les sources fécondes de toutes les puissances, de toutes les richesses d'un pays ; vous avez proclamé l'égalité, et vous n'avez pas pressenti qu'en proclamant l'égalité vous détruiriez l'émulation, et qu'en détruisant l'émulation vous détruiriez l'orgueil professionnel, le dévoûment et l'héroïsme.

Vous avez établi ceci, par exemple : Le perruquier paisible, blanchi de poudre loarfumée, est l'égal du soldat blessé, noirci de poudre à canon. Pour vous, il n'y a aucune différence entre ces deux hommes ; s'il vous fallait absolument flatter l'un des deux et lui dire : Ta profession est la plus belle, vous exalteriez de préférence le perruquier, que vous nommeriez citoyen libre, parce qu'il est électeur ; car, à vos yeux éclairés, l'homme qui passe sa vie, tranquillement dans sa boutique, à pommader des cheveux, à confectionner des perruques, et l'homme qui risque sa vie bravement dans les batailles, pour la gloire et pour le salut do son pays, sont deux Français tout à fait semblables ; leurs deux professions vous paraissent également nobles ; vi^us n'admsttez pas qu'on distingue une nuance entre leurs deux courages. C'est très bien !... Mais a-

lors vous devez trouver tout simple que personne ne veuille être soldat ; que les jeunes gens appelés se mutilent les pieds, s'arrachent les dents, pour ne pas aller à la guerre, et qu'ils préfèrent sagement le paisible honneur de recevoir, dans une boutique parfumée, l'humble visite de MM. les députés candidats, au terrible honneur de recevoir, dans une mêlée sanglante, les balles et les boulets de l'ennemi ; et même, avec vos principes, si quelque chose doit vous étonner beaucoup, c'est que tous les Français ne se fassent pas perruquiers. Quel heureux état, oii l'on est enivré par les roses, 011 l'on est encensé par les députés ! Cela vaut cent fois mieux que d'être soldat, aujourd'hui que les hauts faits des soldats ne sont plus récompensés par des lauriers, ni célébrés par des poètes.

Il est de certaines professions affreusement pénibles et chétivement lucratives, qu'on ne peut rendre attrayantes que d'une seule manière : en les dignifiant. Si vous ôtez au soldat le droit d'appeler les bourgeois pékins, il ne trouvera plus aucun plaisir à être soldat, il ne mettra plus son orgueil dans sa profession, il ne se parera plus de son uniforme. Pourquoi veut-on encore un peu être magistrat, c'est qu'il y a encore un peu de prestige dans la magistrature : on n'est pas bien payé, mais on est assez considéré ; et cette considération que la place vous donne tient lieu du fort traitement qu'elle devrait vous donner. Les professions les plus ardues, comme celles de soldat, de marin, de laboureur, devraient être les plus glorifiées ; il devrait y avoir des privilèges, des dignités pour les hommes courageux qui les choisissent; mais on a aboli les dignités, les privilèges ; on a supprimé toutes les valeurs fictives, toutes les monnaies morales, avec lesquelles on récompensait les grands services; on a supprimé toutes les splen-

deurs imaginaires qui attirent les nobles ambitieux, et les esprits généreux se sont découragés, et les caractères les plus indépendants et les rêveurs les plus orgueilleux se sont résignés aux états les plus modestes et les plus paisibles ; et les fils de généraux se font percepteurs, les fils de marins se font commis, les fils de laboureurs se font valets de pied ; ceux-ci aiment mieux monter humblement derrière la voiture d'un maître, parés d'un habit dont ils n'ont pas choisi la couleur, que de conduire fièrement les bœufs quïls ont nourris, attelés à leur propre charrue, dans le sillon paternel. C'est qu'il n'y a plus personne pour leur dire : L'indépendance est une noblesse, la terre des champs est plus noble que le pavé des villes, la blouse est plus noble que la livrée, le laboureur est plus noble que le valet ; on leur dit, au contraire : Vous êtes tous égaux ; chacun choisit alors l'état le moins pénible et le plus commode, sans se demander s'il est le plus honorable. Vous avez supprimé toutes les dignités, à merveille ; mais vous n'avez pas remarqué qu'en supprimant les dignités, vous supprimiez aussi la dignité ; vous avez détruit l'idée en détruisant les symboles.

Eh quoi ! dites- vous, les hommes se font hacher pour un vain titre, pour un mauvais bout de ruban ! Et vous haussez les épaules, vous prouvez par les discours les plus raisonnables que c'est folie, qu'il est bien temps d'éclairer ces niais imprudents, ces fous qui attachent encore de Timportance à ces puérilités, à ces misères!..- Risquer de mourir pour avoir le droit de porter à sa boutonnière un ruban d'ime teinte plus ou moins flatteuse ! Vous ne comprenez rien à cette bizarrerie, philosoi)hes profonds ; en général, vous comprenez peu de choses. Quel plaisir peut-on trouver à se parer d'un bout de ruban ? Je vous demande un peu, qu'est-ce que

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cela signifie ?... Rien ; cela veut seulement dire : J'ai été brave dans telle affaire plus que les braves; pendant que vous dormiez, je veillais; pendant que vous vous amusiez, je souffrais ; pendant que vous faisiez de votre dîner l'affaire de toute votre journée, je jeûnais ; pendant que vous vous promeniez sur les boulevards, lo cigaraà la bouche, entouré de vos amis, moi je traversais les déserts, le pistolet au poing, traqué de tous côtés par nos ennemis; j'ai grelotté de froid, j'ai suffoqué de chaud, j'ai eu les pieds gelés dans la neige, j'ai eu le front brûlé par le soleil , et j'ai subi tous ces tourments sans me plaindre, par respect pour mon devoir, par amour pour mon pays... D'autres fois, cela veut dire aussi : J'ai donné ma jeunesse et ma santé à la science aride, j'ai usé mes yeux sur les livres, j'ai blanchi dans les veilles et dans les travaux, j'ai sacrifié ma vie pour sauver la vie des autres ; j'ai interrogé la peste sans pâlir, j'ai palpé le choléra sans trembler, j'ai tant vécu avec les cadavres que j'ai fini par leur ressembler à moitié, je me suis tant occupé de la mort que la mort déjà s'occupe de moi et qu'elle va bientôt me punir d'avoir voulu lui ravir ses victimes en me faisant moi-même sa victime avant l'âge et malgré tout mon savoir ; mais je l'attends sans crainte, car je l'ai bravée avec enthousiasme, par respect pour mon devoir et par amour pour l'humanité. Cela veut dire encore : J'ai lutté avec l'Océan, avec les tempêtes, avec les sauvages, avec les Anglais ; j'ai passé ma vie dans l'exil, loin de ma famille et de mes amis ; j'ai quitté, quelques mois après mon mariage; une jeune femme que j'aimais d'amour ; j'ai laissé mourir ma mère sans l'embrasser ; j'ai appris, dans un port de llnde, qu'il m'était né un fils en France, et quand je suis revenu dans ma maison, après seize années d'absence, et que

j'ai demandé si ma femme était chez elle, un jeune inconnu m'a répondu : « Ma mière va rentrer ; voulezvous l'attendre, monsieur ?... » Cet inconnu qui m'appelait monsieur, c'était mon fils, mon g-rand fils, que je n'avais pas vu grandir ; j'avais le collégieu, mais je n'ai jamais eu l'enfant. Quant à sa pauvre mère, elle était si changée que je ne pus retenir mes larmes en la regardant : c'était la digne mère, ce n était plus la jeune et belle épouse. Ainsi j'avais fait à mon devoir le sacrifice des plus douces jouissances de la vie : j'ai donné àmon pays mesplus beaux jours; j'ai négligé, pour le servir, mes devoirs les plus chers, mes trésors les plus précieux, mes fleurs les plus fraîches et les plus charmantes ; je lui ai sacrifié la vieillesse de ma mère, la jeunesse de ma femme, l'enfance de mon fils.

Oui, ce mauvais bout de ruban signifie courage, dévoùment, sacrifice, devoir glorieusement accompli, péril généreusement affronté, privations, patience, savoir, talent, honneur, bien souvent héroïsme, quelquefois génie, toujours travail. Un chififon de soie qui dit ces choses-là ne nous semble pourtant pas un objet tout à fait méprisable. Mais, direz-vous, cela vient de l'idée qu'on y attache ; eh ! mais précisément ; nous avons cette faiblesse de tenir aux idées, par conséquent aux choses auxquelles on attache des idées ; parce que, nous le répétons, les peuples généreux et intelligents se gouvernent avec des idées ; ce sont les peuples mercantiles et gloutons que l'on gouverne avec des intérêts.

Mais , bien loin d'en rire , vaus devriez admirer avec transport cette invention sublime. Avoir amené des hommes à braver la mort, l'infirmité, les dangers les plus terribles, pour obtenir le droit de porter une rosette rouge à leur boutonnière ;' avoir donné à une

convention sociale cette force d'impulsion, mais c'est superbe, c'est plus beauquo d'avoir d(' couvert la force motrice de l;i vapeur ! c'est plus beau que d'avoir df couvertun monde! Avoir faitd'un bout de ruban un but, une gloire, une consolation, une compensation, en vérité, faut que nous soyons bien sot, mais nous trouvons cela merveilleux. Dans un siège, un soldat a la jambe emportt'^epar un boulet de canon; levoiUi perdu, infirme pour le reste de ses jours... Que fera-t-on pour lui ? comment le dédommager, comment le récompenser? Vous, philophes, qui êtes des hommes positifs, vous ne trouvez qu'un moyen : vous proposez de le consoler avec de l'argent, de le récompenser avec de l'argent ; mais comme vous n'avez pas d'argent pour ces sortes de choses, vous lui en souhaiterez en faisant de très balles phrases. Vous, démocrates, vous êtes plus sincères, vous ne le déd(niimagez point du tout, vous ne le récompensez jamais ; l'égalité vous le défend. Oh! c'est qu'il faut bien y prendre garde : savez- vous qu'en récompensant les braves, vous risquez d'humilier les poltrons? Ce serait injuste, ce serait cruel. Ces pauvres poltrons! ils sont déjà bien assez malheureux, vraiment, de trembler toujours devant tout le monde, sans qu'on ait besoin de les «iffliger encore en récompensant ceux dont ils ont peur : ainsi, vous ne récompensez pas ce noble infirme.

Eh bien ! nous qui cro^^ons à la force des idées sur les esprits généreux, nous avons une manière de dédommager ce soldat, de récompenser son courage ; nous le faisons chevalier et nous lui offrons, au nom de la patrie reconnaissante, une petite croix suspendue à un morceau de ruban rouge... Et soudain cet homme anéanti se réveille, sa tête courbée se lève avec orgueil, son regard s'enflamme, sa voix s'émeut ; il appelle à

lai ses parents, ses camarades, ses voisins; 11 les rassemble tous en un repas joyeux pour célébrer ce grand événement, et il leur raconte avec enthousiasme ses campagnes ; il décrit avec amour la bataille où il a été mutilé ; il se pare avec fierté de ses glorieuses avaries, et il s'inspire, et il boit à la mémoire de tous les héros, et il embrasse tous les convives ; il évoque tous ses amis absents, il évoque tous ses morts aimés. Ah ! ils sont rares dans la vie les jours où, songeant à ceux qui ne sont plus, on s'écrie : Qu'ils seraient heureux s'ils étaient là !... 11 rit, il pleure, il chante, il danse ; oui, regardez-le en sortant de table, il danse, il n'est plus infirme, il a retrouvé sa jambe ; ce bout de ruban, c'est sa jambe !.., Vous aurez beau dire, c'est une belle manufacture que celle-là où l'on refait avec des rubans les jambes et les bras que les canons ont emportés.

La fiction est admirable ! Mais, nous sommes de votre avis, il faut s'y prêter ; il faut penser, en voyant ce ruban, à la petite croix qu'il soutient les jours de fête guerrière ; il faut ensuite, en songeant à cette <?roix, se souvenir d'une autre croix plus grande, devant laquelle le monde est à genoux ; et puis , il faut encore se rappeler que cette croix sainte est l'emblème du mystère sacré de la Kédemption, et qu'enfin cet emblème d'amour divin a pour devise : Volupté dans les sacrifices, gloire dans la douleur !

Et aujourd'hui vous ne voulez plus même donner cette petite récompense au sacrifice, cette vaine consolation à la douleur ; vous anéantissez ces valeurs idéales qui payaient- le sang versé et qu'on achetait de son sang. Vous voulez abolir les rubans, les croix, les privilèges, les titres, les glorieuses chimères, et vous demandez pourquoi on est avide, pourquoi on n'aime plus que l'argent. Eh ! vraiment, il faut bien l'aimer et n'aimer

CORRESPONDANCE PARISIKNNE. 45 1

que lui, puisque c'est la seule chose qui ait couservé sa valeur, la seule conventiou qui ait gardé sa force, la seule fiction qui n'ait rien perdu de ^on prestige î

Et nous sonimesdes roués bètes, parceque nous vivons ix)ur les intérêts, parce que nous ne vivons plus pour les idées ; nous avons juste assez de malice pour jouer ceux qui nous gênent, nous n'avons plus assez d'intelligence pour les éclairer ou les dominer ; l ingéniosité qui était dans notre imagination a passé dans notre caractère ; nous avons pour ainsi dire le cœur compliqué et l'esprit simple, et... et voilà tout naturellement ce qui fait que nous sommes, sauf votre respect, des roués bêtes.

Cette semaine était la semaine des pianistes ; chaque jour a été désigné par un de leurs noms. On n'a parlé que piano, qualité de son , style et méthode : c'était des querelles à n'en plus finir. Chacun défendait son virtuose. Un soir, entre autres, que les discussions étaient arrivées presqu'à la fureur, un juge éclairé et compétent les a terminées par cette définition plaisante qui a mis tout le monde d'accord : au piano,

Thalberg est un roi.

Liszt est un prophète.

Choppin est un poète.

Hertz est un avocat.

Kalbrenner est un ménestrel.

]\|mo Pleyel est une sibylle.

Dohler est un pianiste.

Quant à Léopold de Mayer. nous ne l'avons entendu qu'une fois, il nous a fait leffet d'un ouragan harmonieux ; figurez- vous d'abord le son le plus léger, le plus vaporeux, le plus gracieux et le plus folâtre ; cela dure ainsi pendant une demi-heure ; puis, tout à coup, sans

transition, sans motif, sans prétexte aucun, une bourrasque furieuse tombant sur son piano inoffensif, un Hercule enragé, frappant à coups redoublés un ennemi invisible, et frappant juste, frappant d'une manière agréable; l'harmonie n'est jamais sacrifiée à la fureur. Ce sont des coups de poing, mais des coups de poing d'une main musicienne; ils peuvent, si vous êtes trop près du piano, ils peuvent vous briser les oreilles ; mais vous les écorcher, jamais ! Quelle superbe violence 1 et cela dure une heure ainsi ; et lui n'est pas du tout fatigué. Léopold de Mayer joue des mélodies russes charmantes et des marches turques d'une grande originalité. Il est resté quelque temps à Constantinople; il a eu l'honneur de donner un concert au sérail ; et ce n'est pas chose facile, à ce qu'il paraît, que de faire un peu de musique dans ce superbe palais. On vous fait venir à huit heures du matin pour jouer à trois heures; il faut que vous soyez en grand uniforme ; vous attendez sept heures dans une très b3lle galerie où il est défendu de s'asseoir. De temps en temps on vient vous dire ce qui se passe chez Sa Hautesse. Sa Hautesse vient de se lever... il faut vous prosterner à ce mot. Plus tard on vient vous dire : Sa Hautesse va se mettre au bain. — Vous vous prosternez encore. — Sa Hautesse s'habille. — Vous vous reprosternez. — Sa Hautesse prend le café, et vous vous prosternez à chacun de ces avis très détaillés et toujours plus respectueusement. Enfin, on vous apporte votre piano : on en aôté les pieds, par égard pour le parquet de la galerie, mosaïque précieuse des bois les plus rares. L'immense piano à queue est posé sur cinq Turcs !

Les malheureux sont là à genoux, accroupis, écrasés par cette masse énorme. Miis, dites-vous, je ne peux pas jouer sur un piano à cinq Turcs I On croit alors que

VOUS hésitez parce que riustrumeut n'est pas d'aplomb. On prend un coussin, on le met sous les genoux du plus petit des Turcs ; quand le piano est ainsi calé, on vous propose de jouer, on n'imagine pas qu'un sentiment d'humanité vous arrête. Vous êtes obligé d'expliquer cette délicatesse de la civilisation, et cela est très long.

Enfin, on remet à votre piano ses pieds véritables ; le sultan paraît ; après toutes sortes de salamaleks, on vous ordonne de jouer... Vous demandez une chaise... pas de chaise... On ne s'asseoit jamais devant Sa Hautesse... Eh ! dites-vous, on ne peut pas jouer du piano sans être assis. Enfin, le sultan a pitié de vos angoisses et vous fait donner un siège... Vous jouez, et il vous écoute... et il vous admire... Il est connaisseur, il est élève du frère de Donizetti, établi à Constantin ople et maître de la musique du sultan. Le Grand -Turc qui joue du piano !... Après cela, que peut-on dire ?

On peut dire, comme étrangeté suprême, que l'Académie française, pour sa prochaine élection ne veut ni de M. de Balzac ni de M.Alexandre Dumas. Cest donc un inconvénient que d'être célèl)re ? Pourquoi les talents célèbres ont-ils tant de peine à arriver? C'est donc un crime que d'avoir des droits ? — Non, mais messieurs les académiciens sont capricieux, ils ont des manies, des préventions inexplicables : MM. de Balzac et Alexandre Dumas écrivent quinze à dix-huit volumes par an, on ne peut pas leur pardonner ça. — Mais ces romans sont excellents. — Ce n'est pas une excuse, ils sont trop nombreux. — Mais ils ont un succès fou.—C'est un tort de plus: qu'ils en écrivent un seul, tout petit, médiocre, que personne ne le lise, et ou verra. Un trop fort bagage est un empêchement ; à l'Académie, la consigne est la même qu'aux jardins des Tuileries: on

ne laisse point passer ceux qui ont de gros paquets. Et M. de Balzac qui n'a pas môme la croix; M. de Musset ne Ta pas non plus ; et il y a toutes sortes de hardis inconnus qui se disent hommes de lettres et qui osent porter la croix devant ce véritable poète, devant ce grand romancier. Ne pourrait-on pas trouver un député influent qui la demande pour eux ?

24 janvier 1847.

La fête et rincendie. — Effroi comique. — Chacun sa peur. — Sauvetage d'un chef-d'œuvre. — Une femme laide cherchant un sauveur qui la perde. — Qu'est-ce qui fait démolir la maison ? — C'est Tarchitecte. — Qu'est-ce qui découvre l'incendie dès qu'il est éteint. — C'est un diplomate.

— Eh bien ! vous y étiez à ce bal ?

— Oui.

— C'était effrayant.

— C'était charmant. D'abord, la salle où l'on dansait était magnifique ; on l'avait construite exprès pour la fête, et cependant elle n'avait rien de provisoire; de riches tentures en velours cramoisi, bordées de crépines d'or lui donnaient un aspect majestueux que n'ont point ordinairement les constructions éphémères ; jusqu'à présent le coutil, le calicot, la mousseline de laine, étaient les seuls ornements des salles de bal improvisées. Mais cette fois, il s'agissait d'une fête d'hiver,

et ces étoffes trop champêtres auraient semblé hors de saison. De belles glaces, habilement disposées, des fleurs, répandues à profusion, ég-aj^aient ces velours un peu graves, et leur ôtaient leur dignité magistrale ; et rien n'était plus joli à voir que ces gracieux visages, ces fraîches parures, se dessinant sur ce fond sombre, à la clarté des lustres étincelants.

Il y avait là les grands seigneurs de tous les pays, les grandes dames de tous les quartiers : celles du faubourg Saint-Germain, celles du faubourg Saint- Honoré, celles de la Chaussée-d'Antin ; car le salon de Mine la duchesse de Gai... est un terrain neutre sur lequel viennent se rencontrer toutes les rivalités et se mesurer toutes les ambitions.

C'est là que peuvent être observés tous ces étonnants phénomènes de transformation, de modification, d'assimilation découverts par la nouvelle chimie politique. C'est là que l'on vit pour la première fois, il y a deux ans, M. Mole et M. Thiers causer pendant une heure avec une confiance significative ; c'est là que l'on peut étudier les chances des ministres aspirants, au plus ou moins de politesse que daignent déployer leur sœur, leur femme ou leur fille. Que M"»*-' une telle est gracieuse ce soir ! — Ah ! mon Dieu ! vous m'alarmez, son mari va rentrer aux affaires. — Pourquoi ? — C'est un symptôme, M»ie une telle n'est jamais polie que dans l'espérance. C'est là aussi que se cherchent les ennemis qui sont en coquetterie ensemble ; c'est là que les ministériels aventureux vont agacer les jeunes députés flottants ; c'est là enfin que viennent se livrer les grands combats de diamants à feux croisés ; les diadèmes de l'Empire, les couronnes de la Restauration, les guirlandes du Juste- miïieu, luttent d'éclat et de beauté, dans ces fêtes superbes ; et ce combat ji'est pas celui

qui contribue le moins à leur splendeur. On dansait avec enthousiasme, on causait, on riait ; le bal en était au plus beau moment de sa fièvre, lorsqu'une vague odeur de brûlé se répandit tout à coup dans le premier

salon. M. de B , il fallait bien que ce roi des fêtes, ce

héros des inondations, jouât un rôle dans cet événement ; quand on a lutté contre la fureur des flots, on se doit de lutter contre la fureur des flammes, n'est-ce pas ? Vous n'admettez point de caprices dans le sauvetage... Or, M. de B..., en traversant le salon, jeta les yeux du côté d'une bouche de chaleur placée derrière la porte ; une lueur imperceptible suffit pour l'avertir ; le feu est à la maison, pensa-t-il, et très adroitement il conduisit la jolie duchesse de D..., à qui il donnait le bras, dans la salle à manger, et, tandis qu'elle prenait une glace à la vanille ou à la fraise, il dit très bas au maître-d'hôtel : « Envoyez chercher les pompiers, le feu est dans le calorifère ; donnez-moi une hache et apportez des seaux d'eau. » Puis il ramena la charmante duchesse dans la salle de bal, où son valseur la cherchait. Dès qu'on eut apporté la hache, M. de B... dégagea l'ouverture du calorifère ; la flamme sortit furieuse, mais on l'étoufl'a aussitôt ; alors une épouvantable fumée s'éleva en colonnes grisâtres le long des lambris, et l'efl'roi commença à courir de salon en salon. Ce n'est rien, disaient les hommes sages ; les calorifères étaient trop chauflés ; on a voulu les éteindre ; on a jeté de l'eau, de là vient la fumée. Mais à chaque coup de hache donné dans le mur, des langues de feu sortaient avec violence, et la fumée, qui commençait à se colorer de tons roux assez effrayants, augmentait toujours.

Déjà, dans le premier salon on était asphyxié ; une toux générale avait remplacé les conversations ; doux

propos d'amour, discussions politiques, conjectures di[)lomatiques, combinaisons littéraires, flatteries, médisances, taquineries, malices, tout se confondait dans une quinte unanime. On s'inquiétait bien un peu ; mais on riait encore. Tout à coup des cris de terreur partent d'un groupe de femmes, et les voilà toutes qui s'envolent comme des colombes effrayées ; elles perdent la tête, elles courent, elles courent sans savoir ce qu'elles font, sans comprendre oii elles vont ; elles n'ont point de manteaux sur les épaules ; elles n'ont pour tout abri qu'une couronne de fleurs sur le front; elles ont les bras nus et presque les pieds nus ; elles descendent dans la cour, renversant dans leur fuite les vases qui ornent l'escalier ; elles franchissent cette cour, toute remplie de voitures ; elles errent par les rues, dans l'eau, dans la boue, à travers les chevaux, qui se cabrent, au milieu des cochers, qui jurent ; ces pauvres femmes sont si épouvantées qu'elles n'ont peur de rien. Mais enfin d'où vient leur effroi ? Le feu a-t-il fait des progrès ? quelqu'un est-il blessé, brûlé ? quelle vue terrible les a fait fuir si follement ? — La vue des pompiers ! — Tant

qu'il n'y a eu là que M. de B cognant sur le mur

avec une petite hache domestique, jetant de l'eau dans le calorifère, aidé des gens de la maison, elles sont restées là à le regarder travailler sans crainte ; mais sitôt qu'elles ont aperçu les pompiers, qui arrivaient en masse, il est vrai, armés de leurs grandes haches de sapeurs, elles ont compris qu'il y avait incendie, et elles ont perdu la raison. Nous avons éprouvé, nous, une impression toute contraire : nous nous sommes promptement rendu compte de la situation ; nous nous sommes dit ceci : d'un côté, nous voyons au plus trois ou quatre flammes ; de l'autre, nous comptons déjà cent pompiers. Observons ce qui va se passer, et tant que

les pompiers conserveront la majorité, tenons-nous tranquille. Votre courage n'est pas bien grand, répondrez-vous, c'était une si belle majorité ! — Pas si belle que vous le croyez : les gens malintentionnés ont une force décuple, et si nous avions été en état de faire un bon calcul de proportions, nous n'aurions peut-être pas été si brave.

La dérout3 était complète ; on s'appelait, on se cherchait, on commençait déjà même à se trahir ; les uns criaient : Sauvez-la ! d'autres disaient : Sauvez-moi I Quelques personnes même, à ce que prétendent les méchants, ont dit tout naïvement : Sauvons-nous ! Des femmes éperdues, possédées d'une double crainte, la fluxion de poitrine et l'incendie, dérobaient au hasard le premier manteau qui tombait sous leur main, et couraient se réfugier dans les maisons du voisinage. Mme de S...., pour fuir, s'était affublée d'un horrible paletot gris qui ne faisait nullement valoir sa taille élégante ; elle allait ainsi la tête couverte de diamants, les pieds serrés dans des souliers de satin, et les gens qui la regardaient fuir croyaient voir passer Peau (VA)ie. Un jeune homme et une jeune fille, des fiancés sans doute, ont volé à un honnête cheval sa couverture armoriée. Ces Panl et Virginie d'écurie s'en sont allés cachés tous deux sous cet abri commun, et le cheval indigné les a dénoncés dans son langage. Des femmes sanglotaient chez le portier ; d'autres femmes allaient sangloter quelques numéros plus loin, chez les portiers des environs ; mais, sans contredit, ce qu'il y avait de mieux, c'était d'aller pleurer chez Mme ]a duchesse de P***. De tous ces effrois, c'était l'effroi du meilleur genre ; celui que les personnes distinguées avaient adopté.

Une vieille femme en turban d'or a pris un manteau

d'homme et s'est jetée dans un cabriolet de louage ; et le cocher tout étonné a emporté loin de la fôte ce Turc éperdu.

QuL'l beau délire î et que de choses se sont dites co soir-là, qui ne se seraient peut-être dites jamais, ou du moins que beaucoup plus tard. Le courage des fem.mes est si capricieux ! telle perd la tète dans un incendie, qui a été sublime dans un naufrage; telle autre, 1res brave au milieu des flammes, ne peut entendre un coup de fusil sans s'évanouir ; un danger qui est un souvenir, pour Tune, est un motif de sécurité ; pour une autre, précisément, c'est un motif do crainte invincible ; il y a des mères qui sont courageuses parce que leurs enfants sont là, et qu'il s'agit de les protéger ; il y en a d'autres, au contraire, qui sont folles d'effroi parce que leurs enfants sont près d'elles, et que l'excès de leur tendresse leur fait perdre toute énergie, toute présence d'esprit. Aussi M'"e de Gai... exi^liquait ce sentiment elle-m'}me l'autre soir ; chacun vantait son admirable sang- froid, cette sollicitude à la fois calme et empressée avec laquelle elle commandait les secours et rassurait son monde. — Ce qui a fait mon courage, disait-elle, c'est que j'avais prié mes amies d'emmener vite mon fils ; lui en sûreté, j'étais sûre de moi ; mais j'avoue que si je l'avais su là et que le danger eût augmenté, j'aurais été une très mauvaise maîtresse de maison ; je lui aurais dit de me sauver pour l'entraîner bien loin avec moi. En efi'et, un enfant de quatorze ans qui a pris la veille une leçon de gymnastique chez Amoros doit être difficile à garder dans un incendie. La bravoure des femmes est pleine de mystère ; il y a des jeunes filles qui ont peur des voleurs, de3 revenants, des crapauds, des souris, et qui se voient emporter par un cheval fougueux sans pâlir. Interrogez les femmes.

elles vous feront toutes une réponse différente : — Moi, je n'ai pas peur des revenants, mais j'ai peur des voitures ; je reste une heure avant de me décider à traverser le boulevard, et quelquefois j'y renonce. — Moi, je n'ai pas peur des voitures ; je n'ai peur que des chemins de fer. — Moi, je n'ai peur que sur un balcon ; sur une montagne, j'ai le vertige. — Moi, j'ai peur des voleurs ; je ne pourrais pas dormir sans une lampe dans ma chambre. — Moi, je n'ai peur que des morts ; je ne peux pas traverser un cimetière sans frémir. — Moi, j'ai peur des fous. — Moi, des gens ivres qui chantent des chœurs. — Moi, des bœufs. — Moi, des chauves-souris. — Moi, des araignées. — Moi, des couleuvres. — Moi, des ennuyeux. — Et vous, madame, oh ! vous êtes calme, vous n'avez peur de rien ? — Moi ! si, j'ai peur des lâches. — Et moi, j'ai p3ur de tout ce que vous venez de nommer. — A la bonne heure, vous n'êtes pas une femme inconséquente, vous !

Les pompiers faisaient leur devoir, et l'ardeur du feu se compliquait de leur propre ardeur, qu'il fallait aussi modérer. Ils frappaient à coups redoublés dans un panneau du salon, c'était leur droit : la poutre voisine était embrasée, mais ils ne s'étaient pas informés de ce qu'il y avait derrière ce panneau. Ils frappaient, sapaient consciencieusement, et un magnifique tableau de Murillo s'ébranlait déjà sous leurs coups. A cet aspect, M. de Nevi^... se récrie, l'artiste s'émeut ; il jette un regard d'admiration sur le chef-d'œuvre en péril, comme pour lui promettre assistance, puis il court demander une échelle, et bientôt, aidé du prince de Cra... et de quelques fervents amateurs, il parvient à mettre en sûreté cette merveille sans prix. L'action est louable ; cependant il y avait, dans le zèle empressé du célèbre sculpteur, dans ses angoisses tout exceptionnelles,

une intention qui n'était peut-être pas très flatteuse pour les assistants. Cet empressement semblait leur dire : Grillez tous, ça m'est bien égal, on vous recommencera, vous autres, mais on ne recommencera jamais un Murillo.

Pendant que les pompiers démolissaient le premier salon, devinez ce qu'on faisait dans la salle de bal? — On dansait. Mme de Lag...., cette voyageuse intrépide, qui a su donner aux femmes de l'Afrique et de l'Asie une si belle idée du courage des femmes européennes, avait, la première, proposé bravement une valse, et l'orchestre jouait une valse, avec accompagnement de sapeur, obligé. Cette musique vive et joyeuse, et ces coups furieux, étaient un mélange infernal que Musard aurait apprécié. Seulement, les concertants auraient dû s'entendre ; les pompiers n'avaient pas répété le matin.. Ils accompagnaient au hasard — C'est insupportable, disait le jeune Charles de M... Je vais leur dire de frapper en mesure ; moi, ça me gêne pour valser.

Ici nous devons rendre justice à l'orchestre de la fête et proclamer que sa conduite, pendant toute cette épreuve, a été sublime. Au milieu de ce désordre, de ce bruit, il est resté immobile dans sa vaste corbeille de fleurs ; aspirant l'odeur très désagréable de la fumée, toussant comme tout le monde, toussant même en cadence, car à lui on n'avait pas besoin de lui dire d'aller en mesure, sans essayer un seul moment de franchir l'obstacle fleuri qui le séparait du reste des mortels. Et ils avaient d'autant plus de mérite à rester à leur place, ces courageux musiciens, qu'à cette place ils devaient avoir horriblement froid. En construisant les salles de bal dans les jardins, on a, en général, peu d'égards pour les musiciens. La niche de l'orchestre

est ordinairement une harmonieuse glacière. Jugez alors de ce que devaient souffrir ces malheureux. Quel supplice ! Entendre crier : Au feu! et grelotter... et demeurer impassibles et pleins de dignité, avec cette singulière perspective d'être rôtis dans une glacière !... Situation nouvelle, unique, mais déplorable !...

Cette heure fut, selon nous, l'heure la plus charmante du bal, et jamais plus étrange coup d'œil n'enchanta des regards de poète dans un bal humain. La fumée s'était à demi dissipée, mais un nuage léger régnait encore dans la salle ; et tous ces lustres dont les mille clartés sciutillaient à travers cette blanche vapeur comme des fleurs d'or brodées sur un voile blanc ; ces jeunes femmes sveltes et gracieuses que le tourbillon de la valse emportait et qui fuyaient rapidement devant vous comme des ombres joyeuses, ces diamants entraînés par elles dans la valse, qui jetaient leur flamme en passant, furtifs et mystérieux comme des étoiles qui filent, tous ces effets merveilleux nous transportaient dans un monde inconnu, un séjour quasi céleste, où la vie s'écoulerait oublieuse et douce dans un enchaînerîient de i^laisirs, où l'on ne se verrait, oîi l'on ne reconnaîtrait, où l'on ne s'aimerait peut-être qua travers un nuage d'encens. Une seule chose, hélas! détruisait l'illusion : l'encens avait une forte odeur de suie, on ne pouvait douter de son origine. Quelques jeunes gens offraient de fumer un cigare pour parfumer ce faux encens, mais on n'a pas accepté leur proposition.

Oh ! que cette heure fut charmante î... Eh bien, non, ce ne fut pas la plus agréable de la soirée, le plaisir de rêver tout seul ne vaut pas celui de bien rire avec de bons amis. Et comme nous avons bien ri!... Quand tout le monde a été rassuré, quand on s'est retrouvé

sain et sauf, quand chacun a pu se raconter ses impressions d'incendie, quand chacun a révélé ce qu'il avait découvert dans le tumulte général, alors il y a eu un éclair de cette bonne, vieille et jeune gaîté française, depuis si longtemps disparue. Ah ! quel joli feuilleton on ferait avec tout ce qu'on ne veut pas vous dire !...

Et les petits fats, qui exagéraient leurs inquiétudes pour exagérer leurs droits !...

Et les non fats, qui se voyaient tout à coup compromis par un effroi dénonciateur!...

« Ce pauvre Lionnel, s'écriait M. de M***. — Que lui est-il donc arrivé, il s'est blessé? — Non. — Il y a tant de voitures dans la cour. — Ce n'est pas ça ; je l'ai laissé dans l'antichambre. Pauvre garçon. — Mais qu'est-ce qu'il faisait là ? — Il était occupé à sauver quelque chose d'affreux. — Quoi ! — Deux Allemandes! Ah ! — )) Et M. de M.... accompagna cette élégie d'une si plaisante grimace qu'il nous fit mourir de rire.

Un autre jeune fou vient à lui : Regarde cette femme qui est en face de nous. — Non, je ne veux pa^ la regarder, elle est trop laide. — C'est elle qui criait tout à rheure : u Eteignez les lumières ! il faut éteindre les lumières ! » Pourquoi donc voulait-elle qu'on éteignît toutes les lumières, cette femme ? — Parbleu ! c'est pour avoir une chance d'être sauvée. Et chaque fois que nous passions près de cette femme, soit hasard, soit distraction, elle adressait à M. de M... le plus aimable sourire, le plus doux regard. « Je vois bien ce que tu veux, murmurait-il entre ses dents ; tu veux que je te sauve, mais je ne te sauverai pas. » Comme nous étions là à rire, à dire ces absurdités, deux diplomates reparurent dans le bal ; ils étaient probablement restés endormis dans quelque boudoir. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils n'étaient nullement au courant de

464 LE VICOMTE DE LAUNAlY.

la situation. — Quelle accusation !... des diplomates?

— Ça se voit. — Tiens, dit lun, cela sent la fumée. — Mais, réprend l'autre, qui est-ce donc qui tapotte comme ça depuis un moment ?

Un de nos amis les prend par la main et les conduit vers la brèche faite dans le mur par les pompiers ; ils examinent attentivement les débris épars, les tapis brûlés, le baquet rempli d'eau, les haches, les pompiers, tous ces objets constatant le sinistre. — Ouais, dit l'un, il y a eu le feu ? — Oui, reprend l'autre, on l'a éteint. — En vérité, messieurs, s'écria notre ri mi ; on ne peut rien vous cacher; vous devinez tout de suite... après. C'est la nouvelle école de diplomatie.

Dans cette passagère association de rieurs, il y avait un jeune pédant tourmenté d'un souci étrange : une seule chose Tavait troublé pendant le cours de la soirée : il prétendait qu'une dizaine de gens lui avaient parlé de l'incendie au féminin : C'est une véritable incendie. Si le feu avait pris dans 1^ salle provisoire, Tincendie eût été affreuse, etc., etc. — Des étrangers? lui disions-nous. — Non pas, des Français. — D'ailleurs, qu'est-ce que ça vous fait, vous n êtes pas académicien ?

— Je suis officier de cavalerie. — Alors pourquoi vous faites-vous des peines de grammairien ? Je crois que vous vous êtes trompé, et que personne ici n'est capable de faire une faute si grossière.

— Personne ! Attendez !

Sur ces entrefaites passe un vieux don Juan, ancien député.

— Eh bien ! monsieur ***, comment trouvez-vous cette fête ; avez-vous été bien ému? — Moi ! oh ! nrn vraiment. Je n'en suis pas à ma première incendie. Et ce disant, il s'en va souper sans remords.

Tant que le danger fut sérieux, M. le duc de Gai...

parut assez inquiet ; il a chez lui en tableaux, statues, diamants, etc., etc., fies valeurs considérables qui pouvaient très bien se perdre dans l'incendie, alors même que tous ses invités auraient été sauvés heureusement. Sans parler d'un jeune prince du sang* très décidé à rester là malgré tout, ce qui compliquait singulièrement sa responsabilité de maître de maison. On s'occupait beaucoup aussi de la Madeleine de Canova ; ou se disait que ses larmes éternelles ne la préserveraient pas du feu, et l'on pensait que ce serait une fin étrange pour cette glorieuse pénitente que de périr dans une fête mondaine.

Il y eut vers trois heures du matin un moment de confusion assez plaisant : les hommes qui voulaient partir s'apercevaient alors tous à la fois que le chapeau qu'ils tenaient à la main n'était pas leur chapeau ; une fée moqueuse avait sans doute opéré ce prodige ; alors une immense chasse commença autour de nous, et l'on entendit des dialogues incompréhensibles, inouïs : — Votre chapeau est-il à vous ? — Non. — J'ai envie de vous donner le mien, il n'est pas à moi. — Le jeune pédant qui était près de nous, et qui ne manquait pas une occasion de faire valoir son éducation, dit : — C'eet la Babel des chapeaux.

Il y avait là un monsieur que nous n'avions pas l'honneur de connaître, et qui donnait aux pompiers des conseils assez énergiques : — Abattez ce pan de mur ; coupez cette poutre ; arrachez cette tenturt?. — Nous avons demandé son nom : — M. Visconti. — Un architecte! Comment n'avons-nous pas deviné cela tout de suite ?

Vous le voyez, ce soir-là chacun a fait son devoh' : le maître de la maison a multiplié les secours , ]a maîtresse de la maison a été mère prudente, hôtesse

héroïque ; le jeune prince a été plein de sang-froid et de bon goût ; M. de Bal... a montré une grande présence d'esprit ; les jolies femmes ont été craintives et timides, c'est leur charme ; elles ont fui le danger, c'est leur devoir ; les femmes laides, qui ordinairement l'ont fuir, ont fui elles-mêmes, c'était leur tour ; les pompiers ont éteint le feu, les architectes ont fait démolir la maison, les diplomates ont ignoré, et nous-même enfin, vous nous rendrez cette justice, nous avons rempli consciencieusement nos devoirs d'observateur.

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