CHARLES JOLIET
LA
VICOMTESSE DE JUSSEY
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M. SAUJXIÉR A M. DE JUSSEY « Dijon, 23 juillet 1867.
(( Il y a tantôt vingt ans que je suis en province et dix ans que je n'ai vu Paris. Si de temps en temps une lettre de toi ne m'apportait pas un souvenir de nos bonnes relations d'autrefois, je crois que je mouirais sans revoir la Terre promise.
c( C'est égal, mon ami, vingt ans de province rouillent crânement un homme. Une semaine de Paris est plus pleine qu'une de nos années. Là, on brûle la vie, on a la fièvre; mais l'esprit est toujours éveillé, brillant comme une clef qu'on a dans sa poche. Ici, on marche avec des semelles de plomb, l'esprit s'éteint, les nerfs se cotonnent. Votre existence infernale ressemble à une éternelle jeunesse, et nous, comme l'huître collée à son rocher, nous engraissons et nous crevons de pléthore. Toutes choses égales, d'ailleurs, on vit plus longtemps à Paris qu'en province. Tu dois être resté sec et vert, pendant que je me suis ankylosé.
« J'ai eu souvent des heures de nostalgie. Je voulais aller à Paris une fois l'an pour me retremper; j'y suis retourné une ou deux fois, et comme je rapportais des souvenirs par comparaison qui n'étaient pas à l'avantage de ma petite capitale, je me suis rendormi. Que veux- tu ? J'étais marié, père de cinq enfants, deux filles et trois garçons, et il fallait
songer à l'avenir. Ici, avec vingt mille livres de rentes et rna forge, j'étais un Crésus; à Paris, avec une famille, j ''aurais mené une existence assez précaire.
« Enfin, j'ai accepté mon sort, et je ne le regrette pas trop. Mes trois garçons sont en bon chemin. Le premier est principal clerc à Dijon et prendra l'étude; le cadet fait sa médecine à Paris, et le dernier est à Saint-Cjr. Ma fille aînée est mariée à un ingénieur des ponts-et-chaussées, à qui j^ai donné la direction de mes forges, et j'espère que sa jeune sœur Clarisse ne tardera pas à imiter ce bel exemple. Tu vois que je te conte mes petites affaires d la papa, comme à un vieil ami.
(( Pourtant il y a des jours où je soupire, et je n'ai pas encore entièrement dépouillé le vieil homme. Je me suis dit que je ne voulais pas mourir sans revoir Paris, et je profite de l'Exposition universelle pour accepter l'hospitalité que tu m'offres si cordialement. J'arriverai dans le courant de cette semaine. Ma femme n'a pas voulu s'embarquer sans toute
la smalah ; j'espère cependant la décider à venir me rejoindre.
c( Ainsi, mon cher Jussey, j'arriverai chez toi au débotté , sans façon, et nous pourrons nous raconter, comme deux anciens frères d'armes, nos campagnes parisiennes.
((En attendant, porte-toi bien et crois à ma vieille amitié,