‹ La vicomtesse de JusseyChapitre 2 sur 5 · NICOLAS SAUNIER · texte numérisé non relu

NICOLAS SAUNIER

(( Tous nos compliments affectueux à ta femme et à tes enfants. »

Deux jours après la réception de cette lettre^ M. Saunier débarquait à Paris par l'express de Lyon, et, à dix heures du matin, il sonnait à la grille d'une habitation des Champs-Elysées, où demeurait le comte de Jussey.

Un domestique le conduisit directement à la chambre qu'il devait occuper pendant son séjour. Après avoir changé de costume, il rejoignit son hôte, et ils s'abordèrent avec une cordiale poignée de main.

— Nous déjeunons en garçon, mon cher Saunier, dit M. de Jussey en le précédant dans la salle à manger.

— Ta femme va bien?... Georges et Gabrielle aussi ?

— Parfaitement ; et tu as laissé ton monde à Dijon en bonne santé ?

— Oui ; je suis chargé de te présenter les souvenirs de toute la famille.

— Ma femme est installée chez sa sœur, à Bellevue. Georges viendra nous prendre à quatre heures, et nous irons dîner à la campagne. Maintenant déjeunons.

Dans cette disposition favorable aux confidences, les deux amis causèrent de leurs souvenirs déjà lointains. Peu à peu, la conversation glissa sur les choses du moment et les éventualités de l'avenir.

— Ainsi, dit M. de Jussey, il y avait dix ans que tu n'étais venu à Paris ?

— Oui ; ici, le temps passe vite : là-bas, les années n'en finissent pas. Je savais bien qu'on

avait rebâti Paris, mais j'étais loin de me faire une idée d'une pareille transformation. Je ne retrouve plus mon chemin, je rencontre des figures qui ne sont pas françaises. Je ne reconnais plus rien, ni les rues, ni les maisons, ni les hommes, ni les femmes, ni les mœurs, ni le costume, ni le parler, ni quoi que ce soit au monde dans ce Paris tout neuf, moi qui connaissais l'ancien comme le fond de ma poche. Cela m'a fait l'effet de ces coups de baguette qui opèrent des changements de décor à vue : c'est merveilleux.

— Oui, oui, Paris est bien embelli : les démolitions, la politique, le diable... Avec tout cela, l'argent a perdu la moitié de sa valeur et les besoins ont doublé.

— Ici, c'est possible ; mais dans les campagnes, les bestiaux, le vin, le blé, les céréales^ les légumes^ les fruits, tout se vend au poids de l'or, et les paysans sont riches.

— Comment as-tu pu élever et caser tes cinq enfants sans être saigné aux quatre veines?

— Moi? Depuis mon mariage j'ai quadruplé mon revenu.

— Tu t'es donc jeté dans les affaires ?

— Je me suis jeté dans la paresse la plus capitale. J'ai passé le plus beau temps de ma vie à manger comme un bœuf, à boire comme un muids et dormir comme un loir. La forge allait toute seule. L'été, je passe mon temps à la pêche, à voisiner, à visiter mes fermes, mes cultures, mes vignes ; l'automne à chasser; l'hiver, à jouer au whist. Si je ne lisais pas les journaux au cercle, on aurait pu m'empailler.

— Ne m'as-tu pas écrit qu'à l'époque de ton mariage tu avais une vingtaine de mille livres de rentes, sans compter ta forge ?

— Oui, à peu près, enserrant les fermiers.

— Et tu as fait des économies avec ton train de maison?

— La forge défraye tout; et puis, comme je te le disais tout à l'heure, j'ai ma maison, chevaux et voitures, ma récolte, mon vin, mon jardin, mes bois, poisson, gibier et cœ-

tera. J'aurais pu vivre 'de mes produits; mais je ne suis pas un sauvage. Je recevais... C'est toi, mon cher^ qui dois nager en plein Pactole... Tu es un homme d'ordre.

— Oui, j'ai de l'ordre, beaucoup d'ordre.

— Tu avais un beau million il y a vingt ans; c'est triplé, hein?

— Tu dis?

— Triplé, trois millions... Veux-tuque je te propose une bonne affaire?

— Laquelle?

— A côté de ton château, deux lieues de terrain à vendre, bois, cultures, vignes et fermes, au comptant pour deux cent cinquante mille francs. Ça vaut le double. Si j'avais eu deux cent cinquante mille francs sous la main, j'achetais; mais tous mes capitaux sont engagés, et comme la vente est immédiate, je n'aurais pas le temps d'opérer un déplacement. C'est une affaire d'or.

— Je n'ai pas deux cent cinquante mille francs.

— Vends des valeurs.

— Tu déraisonnes.

— C'est toi.

— Moi, je suis plus pauvre que le dernier des paysans.

— Tu te moques de moi.

— Pas du tout; très-sérieusement, je suis pauvre.

— Et ton million ?

— Mon million?... Eh bien, mon cher, il est déjà entamé.

— Tu as donc fait des folies ?

— Jamais. Je vis comme un anachorète.

— Alors je n'y comprends rien... Cette maison est-elle à toi?

— Cette maison ? Mais, mon cher Saunier, toute ma fortune suffirait à peine à en" payer le terrain. Cet hôtel vaut quinze cent mille francs au bas chiffre.

— Ah bah !

— D'où sors-tu?

— Oui, c'est vrai... Les terrains par ici doivent bien coûter cinq ou six cents francs le mètre.

— Peut-être le double.

— Tu loues le deuxième étage ?

— La moitié... Tiens, voilà un carnet et un crayon, je vais te dicter mon budget, et tu verras comme on fait des économies. Ecris :

« Appartement, dix mille francs.

<( Frais généraux du roulement de la maison, dépense moyenne à Paris et à la campagne, vingt mille francs. »

— Fichtre ! comme tu vas.

— Veux-tu le détail?

— Voyons le détail.

— Ma femme, moi, ma fille et mon fils; le valet de chambre^ le cocher^ le cuisinier, la fille de cuisine, la femme de chambre ; total,, neuf personnes,

— C'est juste.

— Quatre bals et quatre dîners par an, plus une réception ordinaire tous les mois à Paris, et tous les quinze jours à la campagne.

— Oui, ce n'est pas trop ; je mets vingt mille francs.

— Cinq domestiques, cinq mille.

— C'est écrit.

— Voyage en Suisse ou aux Pyrénées, une saison aux eaux ou aux bains de mer avec deux domestiques, total, six personnes ; net, au bas chiffre, pour trois semaines ou un mois, quatre mille francs.

— Nous disons quatre mille.

— Ajoute mille francs pour l'aller et le retour du voyage de neuf personnes à Verrières.

— Encore mille.

— Toilette d'une fille à marier, et toilette de la maman qui l'accompagne, dix mille francs.

— Dix mille francs de toilette ?

— Mettons quinze, et n^en parlons plus.

— Tu m'épouvantes.

— Va toujours, ce n'est guère. Pour ta gouverne, écoute ce mot charmant d'un couturier à la mode :

« Son aide-de-camp lui demandait quelles garnitures il mettrait au costume d'une cliente.

« Pas de garnitures y ce rCest qu'une robe de huit cents francs. »

Compte les chapeaux à 100 francs, les bottines à deux louis, les dentelles, les fourrures, les robes de bal, les costumes de ville, de soirée, de voyage, de campagne, de bains de mer et de bals masqués, — j'en passe, — à 15,000 francs, M. Dupin, le Caton du luxe effréné, leur décernerait le prix de Sainte- Mousseline avec enthousiasme.

— Je veux bien. Dicte.

— Un fils qui a fait son droit, et qui gagne 2,500 francs au ministère des affaires étrangères, en attendant qu'il devienne ambassadeur ou député, ce fils te paraît-il digne d'une pension de 400 francs par mois, pour tenir son rang de fils d'un millionnaire?

— A Paris, oui... oui.

— Alors, mets cinq mille.

— Avec plaisir.

— S'il ne fait pas de dettes, il mérite le prix Montyon. Veux-tu maintenant m'ac-

corder quelque chose pour mon tailleur et fournisseurs divers ?

— J'y consens. Je t'accorde deux mille francs.

— Et mille francs de cigares.

— Jussey, tu fumes trop ! C'est mauvais pour la santé.

— Accorde-moi une moyenne de dix cigares par jour pour ma consommation personnelle et celle de mes amis.

— Soit^ voilà mille francs.

— Et les fantaisies imprévues ?

— Deux mille.

— Il faut tenir compte des voitures et des chevaux. Nous n'avons compté que le cocher; mets un peu sept mille francs.

— Il le faut bien, sept mille francs.

— Les chevaux meurent ou se cassent les jambes ; les voitures se brisent et ne durent pas toujours ; il faut renouveler son mobilier, n'est-ce pas?

— Tu m'affliges.

— Mets deux mille francs par an.

— Avec chagrin.

— A Paris, je vais au cercle, au théâtre en famille. Au jour de Tan, je donne des ëtrennes et des cadeaux. N'oublie pas que je suis milUonnaire et ne me fais pas passer pour un ladre, je t'en supplie.

— Combien veux-tu? Je suis décidé à tout.

— Songe aussi qu'en cette qualité je dois accueiUir les souscriptions, tant nationales que privées, faire l'aumône officiellement, recevoir de jolies quêteuses pour toutes sortes d'oeuvres charmantes, être exact à leurs ventes, leurs loteries, leurs inventions adorables...

— J'ai le vertige.

— Résumons : cercle, théâtre, étrennes, cadeaux, souscriptions, bonnes œuvres : cinq mille.

— J'avais peur d'un plus gros chiffre.

Faut-il additionner?

— N'oubhons jamais le médecin de la famille.

— Oh ! non.

— Le notaire de la famille.

— Oh! oui.

— L'avoué patriarcal et l'huissier de uos pères.

— Ne les oublions pas. Combien ?

— Trois mille.

— Avec enthousiasme.

— L'homme qui possède des valeurs doit s'attendre aux caprices de la fortune rieuse.

— Tant pis.

— Un fermier malheureux qui n'est pas exact est à considérer. Le château de mes pères n'est pas à l^abri des outrages du temps. Là encore fleurit un gardien fidèle et un j ardinier primitif; tout cela se paye dans cette belle Touraine.

— Voyons, encore un petit mille et j'additionne.

— Pas d'imprudence.

- — Qu'est-ce qu'il y a encore ? Je n'ai plus de place.

— Suis-je un saint?

— ' Cela ne me regarde pas.

— Enfin, si je suis joueur?

— Je te le défends.

— Si j'aime les danseuses ?

— Un père de famille !

— Les Courses?

— Immoral. . . J'additionne .

— Additionne.

Appartement 10,000

Roulement de la nicaison 20,000

Cinq domestiques 5,000

Voyages 5,000

Toilette de madame et de sa fille. . 10,000

Pension d'un fils 5,000

Dépenses de monsieur, jeu, paris de

courses, fantaisies 5,000

Chevaux et voitures 9,000

Dépenses diverses, cercle, théâtre, étrennes, cadeaux, bonnes œuvres, etc 5,000

Médecin, notaire, avoué, réparations, profits et pertes, etc. . . . 4,000 Gaspillage 2,000

Total. . . . 80,000

— Quatre-vingt mille francs ! exclama M. Saunier.

— Quatre -vingt mille francs.

— Et ta fille n'est pas mariée, et ton fils n'est pas case. . . Est-ce possible ?

— Remarque que je n'ai plus ma loge à l'Opéra, que je me passe d'intendant, et que mon cocher daigne se passer d'un palefrenier.

— Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Repasse ton addition.

— Elle est bonne.

— Admirable. Tant que ma fille ne sera pas mariée, il faut que je me condamne à cette vie harmonieuse. Pour cela, j'ai hypothéqué ma propriété et j'ai vendu des valeurs. Tu n'avais pas vu Paris depuis vingt ans, le voilà. Je te l'ai dit : l'argent a perdu de sa valeur et les besoins ont doublé.

— Oui, j'ai vu le contre-coup se produire en province, mais pas sur la même échelle...

— Je n'essaye pas encore d'enrayer, je vais marier Gabrielle.

— Et après ?

— Huit mois de l'année au château, et plus de voiture... J'aimais tant les chevaux.

— C'est à dégoûter d'être millionnaire.

— Oui, mon cher ami, voilà le budget d'un millionnaire, et la conclusion est que je dépense trente mille francs chaque année audelà de mon revenu. J'ai souvent réfléchi à l'éloquence de ces chiffres. Le train de maison que menait un millionnaire, il y a trente ans, exige aujourd'hui cent mille livres de rente, qui ne permettent pas de faire grande figure. D'ailleurs, ce titre n'est pas rare. A Paris, une maison bien située représente le capital d'un million, ce qui fait au moins vingt mille propriétaires qui peuvent le porter, sans compter la finance, la banque, le gros commerce, les hauts fonctionnaires, les grands* industriels, les possesseurs de rentes et de valeurs, et un bon nombre de propriétaires fonciers.

— En effet.

— Le loyer est peut-être le seul chiffre qui ne soit pas doublé. La hausse a surtout porté sur les appartements moyens, et le prix des grands a relativement baissé par suite de la

transformation des maisons en palais. Remarque aussi que je suppose un million liquide.

— Je me rends.

— De notre temps, mon cher Saunier, les bons parents envoyaient un jeune homme faire son droit ou sa médecine à Paris, avec une pension de douze^ quinze ou dix-huit cents francs. Ces jeunes gens travaillaient, vivaient, s'amusaient, et revenaient docteurs ou avocats. Ceux qui avaient 200 francs par mois cassaient des glaces dans les cafés du quartier latin. Avec six mille francs par an, on était un dandy, un lion de la loge infernale; on avait un phaéton, on abordait les actrices et les danseuses. Alors, on faisait une partie de campagne avec le prix que coûte une demijournée de voiture. On ne dit plus cent sous, on dit un louis,

— Exact.

— Les cocottes ont remplacé les grisettes ; le Moulin-Rouge les fritures de Saint-Ouen ; et les filles d'Eve mangent des ananas en guise de pommes... Veux-tu un mot brutal qui en

prouvera plus long que les jérémiades des hypocrites et les chiffres des économistes? Avec deux cent mille francs par an, il y a des personnes plus ou moins jeunes, plus ou moins jolies, plus ou moins intelligentes et plus ou moins idéales, dont un gentilhomme beau, spirituel et adoré ne pourrait pas avoir l'usufruit à lui tout seul... Voilà l'âge d'argent, et j'espère que l'âge d'or est devant nous.

— Tout cela est fort instructif. Je comprends que la population baisse et qu'on ne se marie qu^à bon escient.

— C'est une conséquence forcée de l'état de la fortune publique, qui subit des variations et des déplacements. Un homme heureux aujourd'hui, c'est un garçon qui a vingt-cinq mille livres de rente et qui connaît Paris. Il est reçu partout et ne reçoit pas. Toutes les mères l'accueillent, toutes les jeunes filles veulent lui plaire. Il voyage, il s'amuse, va, vient, et sort de partout les pieds blancs. Il a la jeunesse, la santé, l'insouciance, l'avenir, la liberté. C'est le roi du monde.

— Tu me fais penser à ton fils Georges.

— Tu le verras tout à l'heure.

— La dernière fois que je Fai vu, il sortait à peine du collège.

— Il a trente-deux ans.

— Mon cher ami, reprit M. Saunier, il faut que je te fasse part d'une idée qui m'est venue. La diplomatie paternelle est inutile entre nous, et j'ai l'habitude de jouer cartes sur table. J'ai pensé plus d'une fois à la possibilité d'un mariage entre ton fils Georges et ma fille Clarisse. . *

— Ce projet me sourit beaucoup.

— Je l'espère. Mes enfants ont hérité de plusieurs côtés. Leur fortune personnelle est d'environ chacun trois cent mille francs. Ma fille aînée, Jeanne, a la moitié des revenus de la forge; je ferai une pension de dix mille francs à Clarisse, ce qui portera sa dot à un demi-million. Joli denier pour une fille qui a, comme elle, des goûts simples et modestes.

— Georges est en bonne voie ; c'est un

garçon intelligent, et, dans de pareilles conditions, je crois qu'il irait vite.

— Rien ne s'oppose à ce que nous favorisions une rencontre. Je vais écrire à ma femme de venir passer quelques jours à Paris avec sa fille, et si les enfants se conviennent, Clarisse sera vicomtesse de Jussey.

— Ma femme sera certainement très-heureuse de donner les mains à ces arrangements. En attendant, mon cher ami, allons jusqu'à l'Exposition. Georges viendra nous y rejoindre, et nous irons ensemble dîner en famille à Belle vue.

Pendant que M. Saunier arpentait le parc et les galeries circulaires de l'Exposition universelle, le comte de Jussey fumait un cigare en attendant son fils, auquel il avait donné rendez-vous au buffet anglais, établi à gauchede l'entrée principale, qui faisait face au pont d'Iéna.

Le vicomte Georges de Jussey arriva vers trois heures et demie. Son père le mit sommairement au courant de l'entrevue qu'il venait d'avoir avec M. Saunier.

— M"^ Clarisse arrivera cette semaine avec sa mère, dit-il en terminant. Es-tu décidé?

— Oui.

— Je réglerai moi-même les conditions du contrat avec le père. Il est probable qu'il pro-

posera le régime dotal ; mais je tiendrai pour le régime de la séparation de biens.

— tiF'ai une idée assez A^ague de ces sortes d'affaires.

— La diUerence est très-simple à comprendre. Par l'adoption du régime dotal, le capital de la dot est inaliénable, sauf des cas spéciaux déterminés par la loi, et tu ne peux disposer que des revenus.

— C'est inacceptable.

— Le régime de la séparation ne te donne aucun pouvoir sur le capital de la dot; mais il sufût de la signature de ta femme pour l'aliéner. Tu obtiendras facilement sa procuration et tu auras la main libre.

— Et si M. Saunier maintient le régime dotal?

— En dernier ressort, je l'accepterai; mais il serait inutile de soulever cette question avant la discussion des préliminaires; c'est mon affaire, et tu n'as pas à t'en occuper. Tu n'auras qu'à jouer ton rôle de chevalier, rôle qui n'a rien de desagréable.

Le comte reprit, après une pause:

— Tu connais Saunier. Nous avons une base d'opérations. Sa fille possède personnellement trois cent mille francs liquides, plus une pension de dix mille francs. M"' Clarisse a vingt ans, elle est sortie du couvent il y a dix-huit mois, et sa mère a complété son éducation. On la dit fort jolie. D'après l'opinion de son père, cette modeste fleur, éclose et cultivée dans l'ombre et le silence de la province, sera un abrégé de toutes les vertus de famille. Son caractère est doux, son humeur égale, ses goûts simples, sa volonté soumise. La supérieure du couvent écrivait un jour à sa mère qu'elle serait dans l'avenir l'Ange du foyer. Enfin, si ces données sont exactes, tu n'auras pas grand effort à faire pour manœuvrer sa fortune et régner en souverain sur ce cœur qui n^a jamais battu.

— J'épouse.

Le vicomte Georges avait écouté les confidences paternelles avec une indifférence qui

ne l'empêchait pas d'en apprécier l'importance capitale.

Il expertisait la fiancée, sa dot et ses vertus avec l'inflexible coup d'œil d'un commissaire-priseur, et il calculait d'avance le parti qu'il pourrait tirer de la manœuvre de cette fortune nouvelle.

Georges était un jeune homme de trentedeux ans, élégant et distingué, mais infatué de sa personne. Il avait ce type régulier et banal des têtes de cire, le teint mat, la barbe flave, la moustache fine^ légèrement retroussée au coin des lèvres, et les favoris à l'anglaise. Plus grand et plus épais, il n'eût été qu'un bellâtre ; la vie de Paris en avait fait une sorte d'Apollon, habillé comme une gravure de modes, correct, irréprochable dans sa tenue, insolent avec les inférieurs, persifleur avec ses égaux. Le vide des sentiments n'avait en lui d'égal que la nullité de son esprit, dont la vulgarité perçait sous un vernis mondain, comme l'absence de toute générosité d'âme sous des formules conventionnelles.

A vingt-cinq ans, le vicomte Georges avait déjà la réputation d'un homme à bonnes fortunes. Il savait parler la langue à la mode, était au courant des nouvelles et menait la vie de plaisir; mais il n'avait ni les défauts ni les qualités de la jeunesse. Avec la science et l'expérience précoces que donne la fréquentation du monde, il savait être raisonnable jusque dans les folies commises par amourpropre. Décidé à saisir la première occasion qui se présenterait de sortir d'une situation relativement assez précaire, il voulait d'abord assurer « son affaire » , et un mariage avec la fille de M. Saunier devait réaliser cette ambition d'un seul coup. Il avait donc attendu assez gaiement l'heure de faire une fin. Elle sonnait de bonne heure, mais cette fin ne paraissait pas devoir être bien définitive.

Le programme de M. de Jussey s'exécuta à la lettre. Il présenta son fils à M. Saunier, qui s'entretint un instant avec lui des questions politiques du jour. A défaut de vues originales, le vicomte Georges était familiarisé

avec les formules du jargon diplomatique. Il avait cette qualité qui distingue les médiocrités : afficher la prétention de tout savoir, plaisanter sur les questions les plus graves et traiter sérieusement les puérilités.

La voiture du comte de Jussey, qui stationnait, les emporta rapidement à Bellevue, où ils arrivèrent pour dîner. M. Saunier fut reçu dans la famille avec tous les honneurs dus à un hôte dont le titre d'allié n'était pas incompatible avec celui de banquier en expectative.

Cette première entrevue se passa sans incidents marqués.

Avant de se mettre à table, Georges se promena quelques, instants dans le jardin au bras de son futur beau-père.

Le comte de Jussey profita de cette petite manœuvre pour mettre sa famille au courant delà situation.

Pendant le dîner, la conversation roula sur des sujets généraux, sans allusion aucune aux,.projets de M. Saunier, sauf Tannonce de

l'arrivée de sa femme et de sa fille. M"" de Jussey répondit qu'elle accueillerait Clarisse comme une fille, et M"' Gabrielle déclara à son tour qu'elle serait heureuse de la recevoir comme une amie.

Sur ces mutuelles assurances, la soirée s'acheva^ et le comte revint à Paris avec son fils et M. Saunier.

Les quelques journées qui suivirent se passèrent en visites à l'Exposition. Le comte avait l'habitude de dîner à son cercle ; mais, dans ces circonstances, il crut devoir faire le sacrifice de ses goûts personnels en accompagnant son hôte dans les restaurants en vogue et au théâtre. Dans le même temps, son fils faisait des visites journalières à sa vénérable tante, la baronne de Lignières, qui lui avait promis de favoriser ses projets de toute son influence, d'être la conseillère de la jeune provinciale, et de l'initier aux lois du monde nouveau où elle allait entrer sous les auspices de la famille.

A la fin de la semaine, M. Saunier reçut une lettre qui fixait au samedi la date certaine de l'arrivée de Clarisse et de sa mère.

— J'accepte l'hospitalité comme elle est offerte, en ami, dit-il en communiquant cette nouvelle à ses hôtes.

— Mieux que cela, ajouta M. de Jussey avec un sourire.

^- Comme tu voudras, réphqua M. Saunier en lui serrant la main d'une étreinte significative.

Malgré ces apparences de cordialité, la diplomatie paternelle ne perdait pas ses droits, et, comme deux augures, ils se renfermaient dans les limites d'une réserve silencieuse.

Georges, toujours fidèle à son rôle, gardait professionnellement la neutralité la plus attentive.

M. Saunier avait fait le premier pas en manifestant le désir d'un mariage entre leurs enfants.

Le comte de Jiissej comprit que c'était à lui de faire le second.

— Mon cher ami, dit-il avec un accent de bonhomie qui eût fait honneur à un diplomate, tu as mis tant de franchise dans les préliminaires^ que je veux imiter ton exemple. Je ne prévois aucune difficulté dans le règlement des questions d'intérêt, et nous sommes parfaitement d'accord sur ce point. Dans l'hypothèse où notre espoir commun serait réalisé, quelles sont tes idées sur la nature du contrat, en vue de l'union projetée, comme disent les notaires?

— Je n'ai pas d'idées bien arrêtées sur ce point.

— N'en parlons plus ; nous avons tout le temps d'en recauser plus tard. L'important est que les enfants se conviennent ; pour le reste, nous nous entendrons toujours.

— Mon Dieu, cette affaire peut se régler en trois mots. Il y a la communauté, la séparation de biens et le régime dotal. Ma fille aînée est mariée dotalement. La carrière ou-

verte à ton fils n'exige pas de manœuvre de capitaux. Nos enfants auront un bon train.de maison, et je crois que leur intérêt bien entendu serait d'être à l'abri des mauvaises chances qui peuvent survenir dans les meilleurs ménages.

— Je suis de ton avis. Je veux seulement te soumettre une réflexion. Le régime dotal comporte, à mon sens, un inconvénient grave : c'est d'immobiliser la fortune.

— Il y a les facultés d'emploi, et il n'est pas nécessaire de se lier les mains. Il est évident qu'il ne faut pas immobiliser un capital; il faut, au contraire, pouvoir lui. donner un jeu facile pour les opérations avantageuses.

— D'accord, c'est parfaitement juste, et je partage ta manière de voir. Le régime dotal offre toutes les garanties possibles de sécurité; mais raisonnons dans l'hypothèse probable de la naissance d'un ou plusieurs enfants. Il peut se présenter tel cas, où leur avenir nécessitera un capital disponible, soit

pour la dot des filles, soit pour rétablissement des garçons.

— Tu as raison, cher ami, parfaitement raison. Rien n'est plus simple que de spécifier, par une clause particulière,, qu'une portion du capital pourra être mobilisée à la naissance de chaque enfant, cinquante mille francs, par exemple ... Ce chiffre te paraît-il suffisant ?

— Je suis résolu à donner les mains d'avance à toutes les mesures que tu jugeras utiles au bonheur et à l'intérêt de nos enfants.

— Il n'est jamais entré dans ma pensée de poser la moindre condition. Tu m'as demandé mon avis, je te l'ai donné loyalement; comme tu as exprimé le tien. Et non-seulement je tiendrai compte de tes observations, mais si tu vois plus d'avantages dans le choix du régime de la séparation de biens, je n'ai aucune raison de m'y opposer. J'ai eu l'occasion, lors du mariage de ma fille aînée, d'étudier le pour et le contre de ces questions. Le régime dotal est adopté dans une partie des provinces, repoussé dans d'autres, et je sais qu'à Paris

la jurisprudence penche pour l'opinion négative. J'ai mis la dotalité en avant, parce qu'il y a un précédent pour ma fille aînée; mais, tout bien considéré, j'accepte les conditions de la séparation de biens.

— Il est bien entendu que ceci n'est pas une concession.

— Pas le moins du monde, c'est une détermination choisie, préférée.

— Maintenant l'incident est clos, et nous passons à l'ordre du jour.

— L'ordre du soir, si tu veux. Georges doit nous attendre; allons dîner, et à demain les affaires sérieuses.

Sur ces mots, les deux pères se dirigèrent, en compagnie de Georges, du côté des Champs- Elysées.

Clarisse et sa mère arrivèrent à Paris le lendemain.

Nous passerons rapidement sur l'intervalle qui s'écoula entre la première entrevue de Georges et de Clarisse jusqu'au jour de leur mariage.

C'était, en vérité, une famille admirablement unie que celle de M. de Jussey. Il est vrai que si quelque visiteur étranger, peu familiarisé avec les habitudes de la maison, s'était présenté un soir à l'improviste, il eût peut-être été légèrement surpris d'échanger un dialogue de ce genre avec le domestique de service :

— Monsieur de Jussey?

— Monsieur le comte est au cercle.

— Monsieur Georges?

— Monsieur le vicomte vient rarement. Il habite rue Taitbout.

— Madame de Jussey est-elle visible?

— Madame la comtesse est en soirée*

— Mademoiselle?

- — Mademoiselle est au théâtre avec sa tante.

Cependant, malgré la dispersion de cette famille, qui rappelait assez exactement celle de la famille biblique de Noé, père, mère, enfants et proches savaient se rassembler, soit pour un anniversaire, soit lorsqu'un événement d'importance exigeait leur présence. Ils formaient alors comme un faisceau, une sorte de congrès patriarcal, où les petits dissentiments se fondaient dans une harmonie générale^ où toutes les forces vives concouraient à l'intérêt commun, où les pensées, les coeurs, les volontés obéissaient à un mot d'ordre formulé par la devise de la famille : Plures sed iina.

Or, dans la circonstance particulière créée par l'arrivée de M"^ Saunier et de sa fille, il y eut convocation ordinaire et extraordinaire de la famille de Jussey, avis communiqué aux parents du dedans et du dehors, ainsi qu'aux alliés fidèles. 11 s'agissait en effet d'é-

tablir une base d'opérations stratégiques pour le siège en règle d'une héritière, d'arrêter une marche, et de mener à bien une affaire de famille pour ainsi dire dynastique, et dont l'importance capitale ne pouvait échapper à personne.

Le mariage de Georges avec l'héritière d'un demi-million, ce n'était pas une alliance extraordinaire ; mais l'occasion se présentait d'elle-même et elle n'était pas à dédaigner.

D'un autre côté, le bon monsieur Saunier, avec ses allures provinciales, sa bonhomie pleine de cordialité et d'inaltérable bonne humeur, était un homme pratique en affaires et qui, sans en avoir l'air, jouait très-serré. D'ailleurs, il procédait avec une franchise qui évitait toute interprétation. Ce n'était point un bourgeois enrichi, briguant l'alliance d'une famille noble et disposée à redorer son blason. C'était un bon père de famille, disant à son ami :

« J'ai une tille, tu as un 'fils. Je donne à

« ma fille un capital de trois cent mille « francs, plus une pension, le tout ensemble « représentant vingt-cinq mille livres de c( rentes. Ton fils a son nom, l'appui de sa fart mille et de ses relations; avec cette entrée « de jeu, toutes les chances seront pour lui, « toutes les portes lui seront ouvertes; il fera (( rapidement son chemin dans le monde, et « trouvera une situation équivalente qui lui « permettra de réaliser des ambitions plus « hautes. »

Ce double calcul paternel, sans arrière-pensée, excluait toute discussion. Il était tablé solidement sur des chiffres, il réunissait les meilleures conditions pour assurer l'avenir et le bonheur des futurs époux.

Clarisse était une fleur d'amour bien digne d'orner une couronne comtale; elle était belle, simple, douce et pieuse.

Georges était un beau gentilhomme, d'une éducation irréprochable, tout prêt à solliciter la faveur d'être son chevalier et de porter ses couleurs.

La différence d'âge, douze ans, était mathématiquement harmonieuse, la question de fortune était réglée. Il ne restait donc plus qu'à rapprocher les deux fiancés, qui ne se connaissaient pas encore, ce qui eut lieu le lendemain même du jour où les pères s'étaient mis d'accord comme deux instruments. Pour eux, Tinclination de leurs enfants était chose jugée et acceptée d'avance, une expérience dont le résultat ne pouvait être que la consécration d'une espérance prête à se réaliser.

A peine à Paris, Clarisse fut enfermée dans un cercle invisible, enveloppée dans un filet dont les mailles étaient si fines et si souples qu'elle ne pouvait soupçonner qu'elle était captive. Tout, jusqu'à l'atmosphère qu'elle respirait pour la première fois, conspirait à la séduire et à l'enchanter.

Son père et sa mère étaient plus affectueux pour elle, comme résignés à un inévitable sacrifice. Georges semblait ne voir qu'elle au

40 L\ VICOMTESSE DE JUSSEY

monde. Il paraissait même avoir déposé le masque de froideur et ce flegme diplomatique qu'il élevait à la hauteur d'une vertu professionnelle. Le comte de Jussey avait à son égard des attentions si délicates, la comtesse une sympathie si maternelle, Gabrielle, la sœur de Georges, une famiUarité si intime, la vieille baronne, des compliments et des conseils si féminins, des promesses d'avenir si charmantes, qu'elle aurait pu se croire transportée dans un monde où tous les cœurs avaient de la tendresse, tous les esprits des raffinements de grâce, les bouches des caresses et les yeux des sourires.

Pourtant, Clarisse avait en elle cette arme mystérieuse, inconnue, que la nature a cachée dans l'âme de toute femme : Y Instinct; cet instinct vierge, incorruptible, sauvage, qui fait qu'elle n'a besoin ni d'apprendre, ni de raisonner, ni de savoir; qui fait plier la forte volonté de l'homme, domine sa raison souveraine et fait pâlir ses petits flambeaux scientifiques*

Clarisse s'éveillait à une vie nouvelle. Elle éprouvait de la surprise, mais son âme paisible et calme n'était pas troublée ; elle ne subissait pas la fascination du mirage de Paris. Les premiers jours s'écoulèrent ainsi pour la jeune provinciale, au milieu des perpétuels changements de décor qui se déroulaient comme un tableau panoramique. Au bout d'un mois, on avait épuisé toutes les ressources de l'ingéniosité pour la charmer et la distraire; mais, dans cette agitation toujours renaissante, elle se sentait le cœur vide et l'esprit fatigué.

Clarisse n'avait pas un caractère banal. On la croyait obéissante, elle n'était que disciplinée. Son éducation, le milieu dans lequel elle avait vécu lui avaient imposé certaines idées qu'elle acceptait sans discussion, comme les lois nécessaires de l'étiquette mondaine dont elles semblaient faire partie. Ainsi, dans ses rêves de jeune fille, elle se plaisait à caresser bien des vagues chimères. Nul n'en avait ja-

mais reçu la confidence. Elle les cachait au plus profond de son âme^ comme en un sanctuaire impénétrable, à l'abri des curiosités vulgaires; mais il ne lui était jamais venu à l'esprit qu'un rêve confus pût prendre corps et se changer en réalité tangible. Elle voyait bien que ses amies les plus favorisées se mariaient volontiers avec des prétendants qui n^avaient rien des héros.

Elle se disait qu'un jour elle se marierait ainsi, que peut-être toutes ses chimères s'évanouiraient, et ne lui laisseraient au cœur qu'un souvenir effacé, cendres froides dans une urne.

Elle allait épouser le vicomte Georges de Jussey; mais ce n'était ni par obéissance à des volontés supérieures, ni par curiosité, ni pour conquérir cette liberté à laquelle aspirent les jeunes filles. Ce n'était pas non plus par inclination déclarée, bien que son fiancé lui parût relativement plus séduisant et plus spirituel que la plupart des jeunes cavaliers qu'elle avait rencontrés. Elle se mariait parce qu'elle

croyait sincèrement qu'une jeune fille doit se marier tôt ou tard, et qu'il valait mieux épouser un galant homme, posé dans le monde et bien de sa personne, que d'attendre l'apparition d'un héros chimérique.

Il existe pourtant quelque part. Une femme ne le rencontre pas toujours. Quelquefois aussi, il n'apparaît pas à l'heure favorable. Les sens ne s'éveillent pas au premier baiser, le cœur ne s'ouvre pas au premier appel, et l'âme de Clarisse était encore endormie.

Elle ne savait pas s'il y avait réellement des héros. Dans son entourage, ce mot faisait sourire; et, si elle en avait rêvé, elle était bien forcée de s'avouer qu'elle n'en avait jamais vu.

Non, mademoiselle, en ce monde, il n'y a pas de héros; mais il y a des hommes honnêtes qui savent aimer, il y a des hommes supérieurs, et le vicomte Georges de Jussey n'a aucune de ces qualités. Vous allez l'épouser très-raisonnablement ; c'est le vœu de

deux familles, et votre désir s'accorde pour Texaucer.

Régulièrement, à chaque entrevue, le vicomte Georges présenta un bouquet à sa fiancée. Un jour, elle y trouva un anneau. Elle sourit en rougissant un peu, l'essaya et le confia à sa mère, qui embrassa sa fille au front.

Tout, d'ailleurs, suivit une marche régulière dans l'expression des sentiments aiFectueux comme dans le règlement des intérêts, et les conventions de famille, négociées par la baronne de Lignières, furent exécutées de part et d'autre avec une parfaite exactitude. Enfin, le contrat fut rédigé par M^ Aubertin et son collègue, notaires à Paris, sous le régime de la séparation de biens, et signé après lecture.

Par ses clauses, le futur se constituait en dot ses nom et titre, le manoir de ses ancêtres, souvenir peu féodal d'une jeune noblesse, évalué au triple de sa valeur réelle.

bien qu'il fût admirablement hypothéqué, et les objets personnels à son usage.

La future épouse apportait un capital liquide de trois cent mille francs placé en rentes sur l'Etat et obligations de chemins de fer, dix mille livres de pension à servir par son père, sa candeur parfaite^ plus des espérances réalisables dans un avenir assez lointain.

Le soir de cette mémorable journée, comme Georges fumait un cigare et se promenait en compagnie de son futur beau-père sous les frais ombrages de Bellevue, le bon M. Saunier lui dit sans autre préambule :

— Mon cher Georges, permettez-moi de vous parler en père. Avez- vous des dettes?

— Je vous répondrai avec la franchise d'un fils. Je dois quelques milliers de francs à droite et à gauche, mais cela ne vaut pas la peine d'en parler. Je vous suis reconnaissant de ce témoignage d'amitié, et surtout de la m-anière affectueuse avec laquelle il est offert.

46 I.A VICOMTESSE DE JUSSEY

— C'est égal, vous accepterez un souvenir tout paternel. En qualité de diplomate, vous ne pouvez refuser un portefeuille.

— Certes, tout ce qui vient de vous me sera cher, répondit Georges en le glissant dans sa poche avec une royale indifférence.

Depuis plusieurs jours, c'est à peine si Georges pouvait obtenir quelques minutes de tête à tête avec Clarisse. Deux mères, sa sœur Gabrielle, sa tante, la baronne de Lignières, accaparaient sa fiancée. Il s'en plaignait avec une amertume de bon ton qui intéressa tout le monde en sa faveur ; mais on n'eut pas de peine à lui faire comprendre que les matinées et les après-midi suffisaient à peine aux courses dans les magasins et aux visites chez les faiseuses. On renonça même à lui faire une surprise délicieuse : le portrait de Clarisse eh miniature, une merveille. Le théâtre, les réceptions et les invitations absorbaient toutes les soirées, sauf quelques réunions intimes de famille.

Dans le même temps s'accomplissaient les formalités officielles et les publications légales ; les bans étaient affichés à la mairie derrière un grillage, proclamés à l'église du haut de la chaire^ et les journaux de highlife annonçaient, avec un ensemble parfait, la nouvelle du mariage du vicomte Georges de Jussey, attaché, etc., etc., etc., avec M"^ Clarisse Saunier, fille du grand propriétaire de la Côte-d'Or, maître de forges, etc. On citait les témoins du côté du futur et de la future, avec une nomenclature détaillée des noms, titres et qualités, que les lecteurs trouveraient certainement d'un prodigieux intérêt si, par malheur, nous n'avions égaré cette liste. Nous ne désespérons pas de la retrouver un jour, et nous fondons sur elle de grandes espérances, pour donner à notre travail ce cachet de vérité qui doit être la marque de fabrique d'un roman frivole sans garantie d'aucun gouvernement,

La veille du jour ûxé pour son mariage, le vicomte Georges de Jussej eut^ en s'éveillant, une véritable inspiration de génie.

Il reconnut qu'il était absolument nécessaire d'obéir aux traditions nationales, et qu'il était convenable d'enterrer joyeusement sa vie de garçon.

Cette résolution prise, il médita sur ce sujet, et, après mûre réflexion, il s'avoua que rien au monde ne pouvait être plus original et plus gai que de faire conduire le deuil de sa jeunesse par M"° Kita, qui en avait partagé quelques heures privilégiées.

— Cette pauvre Kita, se dit-il^ est réellement une bonne fille. Je l'ai bien délaissée dans ces derniers temps, et elle ne m'en a

jamais fait le moindre reproche. Je suis un ingrat. Je vais aller lui demander à déjeuner ; nous échangerons les derniers adieux d'une éternelle séparation, et elle sèmera peut-être les fleurs du souvenir sur la tombe de ma liberté perdue.

Georges, par exemple, avait cette suprême qualité de se tenir parole à lui-même, quand ses déterminations étaient d'une nature agréable. S'il y manquait parfois^ c'était simplement parce que l'exécution lui en semblait difficile ou ennuyeuse. En ce qui concerne Kita, il tenait à ne pas mériter le reproche d'ingratitude, à se faire pardonner la rapidité avec laquelle il avait mené son mariage et rompu des relations qui, sans être absolues, méritaient au moins l'apparence d'un regret.

C'est dans cette disposition d'esprit qu'il sonna, vers dix heures, à la porte de M''^ Kita.

La femme de chambre qui lui ouvrit ne

put retenir un léger mouvement, qu'il attribua à la surprise d'une visite si matinale.

— Ta maîtresse est-elle levée *? interrogea Georges en lui tendant son pardessus et autres accessoires.

— Madame s'est couchée tard et elle dort.

— J'attendrai qu'elle soit éveillée.

— Oh ! madame me gronderait certainement si je ne la prévenais pas.

— Fais comme tu voudras.

La femme de chambre s'éloigna rapidement et entra à pas de biche dans la chambre à coucher.

Sa maîtresse, en effet, dormait d'un tranquille et calme sommeil.

Était-ce, comme l'affirment certains philosophes avec une certitude magistrale, le fruit bienfaisant d'une bonne conscience ? Nous nous permettons d'élever quelques doutes sur cette affirmation trop absolue. Personne ne contestera à un brigand quelconque, traqué toute la journée comme une

bête fauve ^ la faculté de dormir aussi profondément qu'un gendarme. Peut-être, en soulevant un coin du voile du mystérieux sanctuaire où reposait M'^^ Kita, découvrirait-on quelques révélations de ses fatigues journalières.

Et pourtant, il faut dire la vérité des choses et rendre hommage à M"* Kita, c'était pour elle une rare bonne fortune que le plaisir de dormir seule dans son grand lit à baldaquin. Le ciel, tendu de cachemire doublé de dentelle, était d'un implacable azur, ciel toujours aussi bleu, aussi clément que sa porte était hospitalière ; car il était impossible de penser à Kita sans songer, par association d'idées, à ces valses légères qui font fureur tout un hiver, et qui s'appellent Clown, Télégramme et Véîius.

Enfin, bien que M"*" Kita ait tous les droits possibles à la publicité la plus étendue, nous respecterons le mur capitonné de sa vie privée.

La camériste était entrée dans sa chambre et avait prononcé ce mot magique : Georges !

Par une singulière coïncidence, il y avait deux Georges dans le calendrier de M"' Kita: un Georges, aide-de-camp d'un général, et celui qui lisait en ce moment le journal dans son salon.

Trompée par l'heure de la visite, elle crut naturellement qu'il s'agissait du premier, et demanda s'il était en grande tenue.

— C'est l'autre, madame, dit Julie.

Pourquoi, nous le demandons en toute sincérité, n'y aurait-il pas deux Georges, quand toutes les femmes de chambre s'appellent Julie, sauf de rares exceptions ?

Nous aurions pu faire entrer en scène M"* Julie^ coiiFée d'un bonnet aux brides flottantes et disant cette phrase consacrée :

— Une lettre pour madame.

Mais sa réponse respectueuse : « C'est l'autre, madame, » appartient désormais à l'histoire des deux Georges.

— Alors, reprit M"^ Kita avec une sérénité parfaite, dis-lui d'attendre.

Un philosophe a formulé cette pensée humoristique :

(( Les brunes trompent, les blondes trahissent. »

M"^ Kita était rousse, non par un caprice de la mode, mais par celui de la nature, et, en cette qualité, elle consolait volontiers les victimes de toutes les nuances.

Nous pourrions faire son portrait ; mais comme toutes les Ophélies des deux lacs qu'on rencontre autour de la grande cascade ont un air de famille, nous nous bornerons aux indications sommaires d'un signalement :

« Cheveux roux, — front bas, — nez à la « Roxelane, — bouche grande, — menton « double, — teint blanc, — signe particu- « lier : invisible. »

Outre ces quahtés incontestables, M''° Kita pouvait se constituer en dot, comme M"® de Maintenon, deux grands yeux très-mutins.

un fort beau corsage^ une belle paire de mains, et certainement plus de quatre louis d'or, car M''^ Kita avait un esprit d'ordre qui n'est pas très-rare chez les vestales auxquelles il est permis d'attribuer cette déclaration de principes :

« Uhomme qui me rendra rêveuse pourra (( se vanter d'être un fameux lapin. »

Une autre légende de Gavarni pourrait également s'appliquer par anticipation à Georges, — Georges deux, successeur de Georges premier, et réciproquement.

« Ce diable de Georges, il a une maîtresse qui est presque aussi jolie que sa femme. »

Telle est la jeune personne rousse, séduisante et peu sentimentale, qui passait en ce moment une robe de chambre algérienne brodée d'or pour recevoir un de ses Georges.

Elle entra, les mains fraîches et parfumées.

— Ce cher Georges . . . , comme c'est aimable à toi de venir me dire un petit bonjour ce matin.

— Es-tu libre, Kita?

— Toujours, répondit M^'** Kita avec un soupir involontaire.

— Alors, je viens déjeuner avec toi.

— Ça^ parole, c'est gentil.

— Oui, nous enterrerons ma vie de garçon.

— Au fait, c'est vrai, tu vas te marier.

— Demain.

— Déjà ?

— Il faut faire cette chose-là tout de suite, sans cela on ne la ferait jamais,

— Tu veux tes lettres ?

— Mes lettres '?... je n'y pensais pas. Est-ce que tu fais des collections d'autographes ?

— Non, au contraire ; il y en a peut-être dans les coins, mais il faudrait les chercher.

— Ne cherche pas.

— Et puis, mon cher, tu sais, des lettres signées Georges, . . Il y tant de gens qui s'appellent Georges . . .

— Bah ?

— Toi, tu es mon Georges ...

— Naturellement.

— D'abord, il est inutile de se déranger pour des lettres. Comme tu m'écriras encore, cela ne servirait à rien.

— Fichtre ! je te dis que je me marie demain.

— Eh bien, qu'est-ce que ça fait ?

— Tu as une façon de plaisanter qui ferait rêver un juge d'instruction.

— Parce que tu seras marié, ce n'est pas une raison pour ne plus venir en ami.

— Je suis désolé ; mais une fois dans le régiment des maris, je serai sage.

— Il est joli^ ton régiment. Je le connais. Tu reviendras, peut-être pas demain, mais tu reviendras.

— Nous recauserons de cela.

— Alors, ce n'était pas la peine de venir aujourd'hui.

— Comment ! je t'adresse mes adieux suprêmes, et tu me reçois ainsi?

— Je te dis que tu reviendras, tu me réponds que non. . .

— • Sans doute.

— Comme vous voudrez, mon cher. A votre place, je m'en irais tout de suite.

— Un ordre?

— Mais non, c'est toi qui m'agaces !

Quelques instants après cette réconciliation provisoire, ils déjeunaient en tête à tête, sans se préoccupjer autrement de la présence de M"^ Julie, qui n'avait pas l'habitude de compter en pareille situation.

— Comment s'appelle ta femme ? interrogea M"^ Kita avec cette insolence qui n'admet pas le refus.

— Clarisse.

— Brune?

— Non, blonde.

— Jolie?

— Oui.

— Mieux que moi?

— Kita, verse-moi à boire.

— Va toujours. Elle est de Paris?

— De Dijon.

— Ah ! c'est une provinciale. . .

— Voyons, il y a plus de quinze jours que je ne t'ai vue, donne-moi des nouvelles de nos amis et amies.

— Après, quand tu m'en auras donné des tiennes. Vous êtes charmants^ vous autres, ma parole, vous voulez qu'on parle de vos femmes comme des anges, et le reste est pour nous.

— Plains-toi.

— Oh ! non, je ne me plains pas, au contraire ; mais c'est agaçant.

— Quoi?

— Tout. Décidément, tu aurais mieux fait de rester chez toi.

— Franchement, Kita, pour le bouquet de ma vie de garçon . . .

— Tu es stupide, mon cher. Marie-toi, ennuie un peu ta femme comme tu m'assommes, et je te garantis que tu seras bientôt capitaine dans ton régiment*

— Agréable prophétie.

— Oh! je n'ai pas besoin de tirer les

cartes pour voir ça de loin. Vous êtes tous les mêmes. Quand une femme vous adore, vous la traitez comme un chien ; quand elle vous rend la pareille, vous êtes gentilsmignons et obéissants comme des toutous. Tu as voulu finir ta vie de garçon. Eh bien, mon bonhomme, voilà un enterrement de première classe. Comme j'ai l'habitude de déjeuner à midi, je n'ai pas faim. Bonjour.

Après avoir prononcé ce remarquable discours, peut-être dénué d'atticisme, mais assurément sincère, M}^^ Kita sortit de la salle à manger en éclatant de rire et rentra dans le sanctuaire de sa chambre à coucher.

Georges^ d'abord un peu surpris par cette brusque sortie, pria Julie de lui mettre son pardessus, glissa une pièce d'or dans sa main, et s^en alla déjeuner au club.

Comme il était seul, l'impression causée par la conduite singulière de M'^* Kita absorba sa pensée.

Il chercha d'abord à s'expliquer cette rupture violente par un accès de jalousie; mais, après réflexion, il dut reconnaître qu'une telle hypothèse, si flatteuse pour sa vanité, était inadmissible.

M"" Kita lui avait donné son congé en bonne forme, avec une désinvolture qui excluait en elle toute arrière-pensée de renouer cette relation, et il était parfaitement clair qu'elle avait calculé les conséquences extrêmes de son coup d'état féminin.

Elle lui avait adressé des questions blessantes pour un galant homme, et il avait eu la faiblesse d'y répondre. L'entrevue avait été courte, le dénoûment brusque, la conclusion décisive.

Georges ne se dissimula pas que sa démarche avait été fausse^ que M"* Kita s'était moquée de lui, et il s'avoua que, pour un futur diplomate, il avait pris ses portefeuilles sans emporter la consolation d'avoir bien joué la partie. Il en éprouva de l'humeur, et , comme tous les hommes médiocres ,

infatués de leur personne et pénétrés de leur mérite, la blessure faite à son amourpropre ne devait pas être facilement cicatrisée.

Les préoccupations de son mariage, qui avait lieu le lendemain, sans elFacer l'impression de cette aventure, détournèrent le cours de ses idées.

En se retrouvant en famille, il se dit qu'après tout sa fiancée était ravissante, et la virginale beauté de Clarisse, par sa douce influence, lui fit presque oublier les séductions moins idéales de M"*' Kita.

Selon l'usage mondain, le mariage civil fut célébré en costume de ville, et séparé par un intervalle de vingt-quatre heures de la cérémonie religieuse, qui s'accomplit à l'église de Sainte-Clo tilde.

Clarisse, dans ses voiles de mariée, eut un véritable succès de beauté. Son front

pur semblait entouré d'une vaporeuse auréole J elle épandait autouf d'elle comme l'exquis parfum des lis J fees yeux, calmes et doux, exprimaient cette vague inquiétude qui trouble au pied des autels la sérénité de^ vierges.

A côté d'elle^ Georges se tenait dans l'attitude froide et correcte d'un parfait gentleman. Jamais son visage n'avait été plus impassible.

Il y a, dans les circonstances les plus graves, les plus capitales, des accidents insignifiants qui font sourire et qui, pourtant, ont une part dans le jeu de cette loi mystérieuse et bizarre qui mêle les destinées.

Georges avait une main de race, et^ pour son pied, une coquetterie particulière. En cette occasion , il était irréprochablement ganté ; mais n'ayant pas eu la précaution de faire briser ses bottines, il constata bientôt qu'elles le faisaient horriblement souffrir. Il supporta pourtant cette douleur physique avec

le stoïcisme d'un patient soumis à la torture des brodequins. Elle n'eut pas le pouvoir d'altérer son égalité d'âme ; pourtant elle fut cause qu'il répondit d'un air assez mélancolique aux nombreux assistants qui se pressaient à la sacristie pour le féliciter.

En rentrant à l'hôtel, ses pieds étaient tellement gonflés qu'ail se sentit défaillir.

— Mes bottes... dit-il d'un ton sec à son domestique, qui s'empressa de courir rue Taitbout pour exécuter cet ordre.

Clarisse avait remarqué sa pâleur pendant le discours à l'église. Ce sermon, dont le thème roulait sur le bonheur des époux fidèles, ^vait été très-éloquent ; mais les périodes cicéroniennes, arrondies avec une lenteur calculée, augmentaient sensiblement la longueur de l'argumentation victorieuse, qui semblait interminable à celui-là même qui en recueillait l'hommage.

Au moment où on quittait le salon pour passer dans la salle à manger, Clarisse s'ap-

procha de son mari avec une grâce charmante :

— Etes-vous indisposé^ mon ami ? dit-elle en levant sur lui un regard plein de tendresse.

— Non, chère enfant, répondit Georges avec une aimable grimace qui voulait être un sourire.

— Vous êtes fort pâle.

— Ce n'est rien... mes bottines... on est allé me chercher d'autres chaussures.

— Mettez des pantoufles ... en attendant.

— Oui, en effet, je vais aller mettre des pantoufles... c'est un supplice intolérable.

Nous n'aurions pas rapporté cet incident banal, s'il n'avait eu pour invisible témoin une personne qui n'avait pas reçu d'invitation spéciale, dont la place n'était pas à l'église, et qui n'avait encore aucun droit à faire valoir pour invoquer le nom de Madeleine, étant parfaitement décidée à ne jamais se re-

pentir^ même d'avoir mis le vicomte Georges à la porte.

Ce témoin était, en effets M"^ Kita, en compagnie d'une amie intime, Olympia*

Son ancien adorateur avait trouvé spirituel d'enterrer avec elle sa vie de garçon. M"'' Kita, qui ne manquait pas d'originalité, s'était donné le plaisir d'aller jusqu'au cimetière.

Olympia, mise au courant de l'aventure de la veille, en avait colporté la nouvelle dans le cercle étendu de ses relations nombreuses, et elles étaient venues toutes deux, en toilettes discrètement tapageuses, pour voir la figure du conscrit Georges entrant dans son fameux régiment.

Elles en sortirent avec la conviction profonde qu'il avait une femme idéale, mais que le vicomte n'était pas de ces sortes de héros qui choisissent la vertu parce qu'elle leur semble plus belle.

— Olympia, que penses-tu de ce mariage ? interrogea M"' Kita en s'installant dans sa

voiture qui avait stationné au coin du square.

— Je pense qu'ils s'aiment...

— Tu crois ^..

— Et c'est nous qui récolterons.

Il fallut un certain temps à M'" Kita pour comprendre le sel attique de cette plaisanterie, mais quand elle en eut mesuré toute la profondeur, elle répondit en secouant la tête :

— Oh ! comme tu es dans le vrai !

Kita professait pour son amie une admiration respectueuse, et elle subissait comme une esclave docile le prestige fascinateur de sa supériorité.

Olympia sortait d'une bonne famille, et elle avait reçu Téducation des filles de grande maison. Patricienne jusqu'au bout des ongles, l'orgueilleux pouvoir de sa beauté s'imposait de lui-même. A ces dons, elle joignait une si complète absence de sens moral, un dédain si naturel de toutes choses, un esprit si juste, si incisif, si infernal, que les hommes les plus supérieurs, à défaut d'autre récompense, re-

cherchaient comme une faveur le commerce de son amitié.

On pouvait mépriser Olympia, mais il fallait la respecter, comme on s'écarte d'un reptile ou d'une fleur empoisonnée.

Le comte de Jussey, d'accord avec M. Saunier, avait loué pour les nouveaux époux un petit hôtel dans une rue voisine des Champs- Elysées. Il l'avait fait meubler à leur insu avec le goût parfait d'un connaisseur, habilement secondé par l'inspiration d'un tapissier à la mode.

C'était un véritable nid d'amoureux, discret et parfumé, une oasis de verdure et de fleurs au milieu de ce désert peuplé de bêtes féroces qu'on appelle Paris, et qui, l'été, voit s'enfuir tout ce qui peut échapper à la brûlante atmosphère de sa fournaise.

C'est là, dans cette délicieuse retraite, frais asile oublié des misères de la vie et du souci des affaires , qu'ils pouvaient compter des

jours filés cFor et de soie sans entendre la fuite sourde et légère des heures favorisées, boire à la source de l'idéal humain, et s'enivrer longuement d'un absolu bonheur.

Mais les esprits sages, positifs, raisonnables, ceux qui ont l'expérience de la vie vous diront que ce sont là des billevesées de poëte, et qu'un tel rêve est imaginaire.

Il est vrai que, malgré toute la bonne volonté du monde, il nous est impossible de le faire marcher dans sa réalité magnifique. Au lieu d'aligner des phrases, nous aurions peutêtre mieux fait d'aligner des chiiïres, et de dire comment les choses s^étaient passées.

De concert avec M. Saunier, le comte de Jussey se décida à louer pour leurs enfants un hôtel situé rue Balzac, entre cour et jardin, dont le prix de location, — huit mille francs, — bien qu'en disproportion avec le revenu des époux, ne leur parut pas exagéré.

— Ils n'auront pas trop de vingt-cinq mille francs pour leur budget, dit le bon M. Sau-

nier ; faisons-leur une surprise, et chargeonsnous du loyer jusqu'à ce que Georges ait une position.

— Entendu, cher ami.

Les choses ainsi réglées, la famille Saunier retourna à Dijon, après avoir assisté à la grande revue passée devant les visiteurs royaux de l'Exposition universelle de 1867, double symbole de la fraternité des peuples et de l'entente cordiale de leurs pasteurs couronnés.

Sous ces heureux auspices, et malgré tous les calculs de la prudence humaine, l'aurore du bonheur de Clarisse ne devait être qu'une aurore boréale, et sa lune de miel allait se voiler d'un léger nuage avant même d'avoir accompli son évolution légendaire.

Certes, il nous serait doux de raconter ici l'histoire touchante de deux jolis héros, comme Estelle et Némorin, jeunes, beaux, riches, amoureux. Nous montrerions Clarisse péchant à la ligne, par exemple, et Georges

jouant de la flûte pour attirer les petits poissons.

Quelle consolation pour un philosophe clésenchanté, de faire éclater sans pompe cette élégante idylle. Quel triomphe pour un auteur moral, comme nous nous flattons de l'être, de peindre quelques-uns de ces tableaux champêtres, quelques-unes de ces scènes émues, qui réjouissent les cœurs purs, et qui fournissent de si ravissants sujets de pendules. Par cette concession à des aspirations respectables, nous gagnerions peut-être la sympathie des âmes vertueuses et sensibles, mais nous mériterions certainement le reproche d'avoir reculé devant le spectacle des passions humaines et, finalement, d'avoir ennuyé tout le monde.

Nous dirons donc la vérité froidement, attendu qu'il importe peu de savoir si elle est agréable.

Le premier soin de Georges fut d'organiser sa maison en vue de ses goûts personnels.

Ne voulant rien changer à ses habitudes, il tenait à garder sa liberté. Le reste lui était indifférent.

Clarisse ne tarda pas à s'apercevoir de la transformation rapide qui s'opéra autour d'elle comme par enchantement.

Par goût, par caprice ou pour tout autre motif, Georges n'aimait pas dîner en famille, de sorte qu'il se montrait rarement chez sa mère à Belle vue.

Clarisse, un peu isolée, y alla plusieurs fois seule; mais elle trouva chez M"""- de Jussey, et surtout chez sa fille, une certaine contrainte à laquelle elle était loin de s'attendre. La parfaite beauté de la jeune vicomtesse de Jussey portait sans doute ombrage à M*''' Gabrielle. Elles aussi avaient leurs habitudes, le monde, le théâtre, et, malgré leurs protestations amicales, Clarisse comprit qu'elles ne recherchaient pas sa compagnie .

Gabrielle s'était montrée charmante avant le mariage de son frère, et du jour où il était accompli, son dévouement devenait inutile.

Quant à M""" de Jussey, son titre de bellemère parle assez haut en sa faveur pour nous dispenser d'explications plus détaillées.

Il n^y eut donc, en fin de compte, que la baronne de Lignières qui fit honneur à son programme et qui donna un commencement d'exécution à ses promesses. C'était réellement une bonne et excellente femme. Elle savait d'avance que Clarisse serait abandonnée par tout le monde, et elle connaissait trop bien le caractère de son neveu pour ignorer qu'il ne charmerait pas de sa présence la solitude de son foyer domestique. Elle avait de la sympathie pour la jeune épouse, et, à défaut d'une nouvelle famille, elle résolut de lui créer des relations et des amitiés.

Dans le cours de ses visites de noces, Georges avait fait parcourir à sa femme le cercle de ses connaissances mondaines. La baronne de Lignières lui amena ses amies. Clarisse remercia sa tante et, pour lui faire plaisir, consentit à l'accompagner; mais elle

eût renoncé volontiers à ces privilèges de son rang, nouveaux pour elle. Ces relations étrangères lui imposaient des devoirs peu en harmonie avec son caractère simple et ses habitudes ordinaires, et parfois l'accueil qu'elle rencontrait glaçait en elle un sentiment délicat de dignité féminine.

Elle sortit découragée, attristée de cette première initiation comme d'une épreuve douloureuse. Elle sentit qu'il n'y avait là pour elle que des échanges de visites obligatoires, une sorte d'hospitalité officielle, imposée, que ce monde n'était pas le sien, que l'air n'en était pas respirable pour une provinciale bourgeoise, élevée dans la calme atmosphère du couvent et les traditions de la famille.

Avec son expérience et bien guidé par l'instinct de son égoïsme, Georges ne manifesta aucune surprise. Il ne commit pas la faute de blâmer l'indifférence de sa femme, et de lui imposer les habitudes d'une vie pour laquelle elle n'avait pas été dressée. Il

avait même compté sur une antipathie plus déclarée. Il affecta de ne rien savoir de ce qui se passait dans les rapports de Clarisse avec sa famille ou leurs amis, se réservant de lui donner raison en toute circonstance si elle croyait devoir s'en plaindre à lui ; mais il n'eut pas besoin de mettre en jeu les ressources fertiles d'une si haute diplomatie. D'ailleurs l'émigration à la campagne était générale, et les relations se dénouaient d'elles-mêmes.

Georges était un fashionnable dans toute l'acception de ce mot anglais. Son esprit froid et sceptique, ses manières autoritaires et séduisantes, lui avaient tout d'abord donné sur sa femme un ascendant qu'elle ne cherchait même pas à s'expliquer. Les moindres désirs de son mari étaient fidèlement exécutés comme des ordres. Elle se montrait toujours docile, patiente, attentive.

Tous les matins, quand le temps le permettait, Georges montait à cheval. Après sa

promenade, il déjeunait avec sa femme et lui racontait une foule de petites histoires, échos de son club, dont bien des nuances ne pouvaient manquer de lui échapper. Après le déjeuner, il changeait de costume, allait au cercle, à la salle d'armes, au manège, ou suivait les inspirations imprévues de sa fantaisie. Quelquefois il faisait une courte apparition dans les bureaux du ministère des affaires étrangères, mais il avait une mission particulière qui lui tenait lieu de congé et le dispensait de cette formalité. Sa vie se dispersait ainsi en passe-temps frivoles, qui lui laissaient à peine quelques rares instants à consacrer aux affaires et aux devoirs.

Clarisse respectait trop son mari pour se permettre une observation sur cette manière de vivre. Elle était heureuse quand il voulait bien lui donner une de ses heures, et l'accompagnait où il lui plaisait de la conduire, partout où il y avait un plaisir à la mode. Pour lui plaire, elle connut bientôt les bonnes faiseuses et les magasins patronnés

par les colonies élégantes du monde parisien. On n'aurait pu affirmer qu'elle s'ennuyait; mais si ces distractions occupaient son esprit et alimentaient sa curiosité, elles ne remplissaient pas sa vie.

Georges, voyant que ses goûts la ramenaient de préférence à la vie d'intérieur, jugea qu'il était inutile de la condamner aux agitations d'une existence plus mondaine. Il prit conseil de sa bonne tante. A la suite d'une longue conférence, elle promit, sur sa prière, de choisir à Clarisse quelques amies dont les idées tranquilles pourraient sympathiser avec les siennes. Ces combinaisons s'accomplirent sans effort et furent couronnées d'un succès qui dépassa toutes les espérances. Georges avait trouvé le secret du bonheur de celle qu'il appelait l'ange de son foyer, et il crut avoir bien gagné le droit de reprendre, sans remords, les libres habitudes de sa vie excentrique.

En vérité, ce serait une erreur de supposer

que Clarisse eût le regret du passé, la déception du présent, un rêve d'avenir. Elle s'ennuyait moins à Paris qu'à Dijon. Elle avait quitté son père et sa mère, ses parents et ses amis, sans laisser à l'ombre de la maison natale une grande part d'elle-même. Son cœur n'avait éprouvé jusque-là que des émotions douces, des sentiments honnêtes. L'aiFection qu'elle portait à son mari était paisible, respectueuse. L'éducation du couvent était celle qui paraissait convenir à son âme sincère et pacifique. Ni les jeunes gens de la ville, au bal de la préfecture, ni les officiers caracolant à la tête des escadrons, ni messieurs les escholiers de l'université de la bonne capitale de Bourgogne n'avaient fait parler son imagination.

Elle était chaste comme une statue voilée. Ainsi dorment les volcans des pôles sous leur armure de glace.

Ses parents avaient consulté ses sentiments avant d'engager les paroles, en lui laissant le choix de sa réponse. Leur influence s'était

80 I;A VICOMTESSE DE JUSSEY

bornée à lui dire qu'ils voulaient son bonheur, et que Georges leur semblait le mari destiné à réaliser ce désir. Sa détermination avait été réfléchie, et son prétendant lui aurait fait la cour pendant sept années consécutives, qu'il n'eût pas obtenu d'elle un sourire plus doux, un accueil plus favorable, un sentiment plus confiant et plus tendre, un oui plus formel.

A la suite de la série d'expériences qui ont été précédemment racontées, Clarisse s'accommoda de son isolement et des loisirs qu'elle devait à l'abandon de son mari et de sa nouvelle famille. En dehors de ses rares relations, du soin de sa maison, de ses fleurs et de quelques animaux familiers qui peuplaient sa solitude, elle déchiflrait de la musique ancienne ou nouvelle; plus volontiers elle lisait des romans, des mémoires historiques, des récits de voyages. Dans les longues soirées, comme elle était le plus souvent seule, elle restait parfois des heures

entières à demi couchée sur une dormeuse, écoutant le tic-tac sec et régulier de la pendule.

• Il arrivait alors qu'elle évoquait dans sa tête ses souvenirs de jeune fille, surprise d'y retrouver encore vivantes ses chimères, qu'elle croyait dispersées au souffle de la réalité.

Et qui ne serait attendri par ce tableau patriarcal, l'intime harmonie de ce jeune ménage : Georges, comme un citoyen de Tancienne ' Rome , toujours au dehors et dépensant Tactivité de ses forces dans une vie fiévreuse; Clarisse, bien digne assurément de justifier la devise d'une matrone respectée :

Elle fila la laine et garda la maison.

On dit que le parfait bonheur n'a pas d'histoire. Si cette belle pensée était absolument vraie, nous pourrions faire ici une halte consolante ; mais nous avons l'impérieux devoir d'étudier une phase nouvelle et intéressante de cette lune de miel. Si le lecteur bienveillant veut bien nous suivre encore, il trouvera peut-être quelque intérêt au récit des événements enchanteurs que nous ne pouvons nous dispenser de raconter, pour attester une fois de plus que si la vertu n'est qu'un nom, c'est aussi un substantif féminin.

Georges, toujours guidé par les sentiments les plus délicats, après avoir étudié dans ses replis les plus cachés le caractère de sa

femme, avait reconmi à des signes certains et par des expériences répétées qu'elle était inaccessible à toutes les séductions qui captivent si bien les filles d'Eve, qu'aucun Orphée ne ferait jamais vibrer les cordes de cette âme insensible, que les notes du clavier de la passion ne parlaient pas. Cette conviction acquise, il renonça donc à voir marcher la statue dont l'existence était liée à la sienne, il comprit que l'immobilité était la loi fatale de sa. nature, et il se résigna au bonheur de posséder la plus négative des créatures idéales.

Un jour que la baronne de Lignières lui demandait des nouvelles de sa femme, il répondit avec une satisfaction légitime :

— Clarisse est un ange.

— Eh bien, mon cher neveu, si vous m'en croyez, prenez garde de le voir s'envoler.

— Au ciel ?

— Libre à vous de plaisanter; je vous parle sérieusement.

— Pardonnez à ma surprise...

— Elle prouve que vous manquez de jugement ; un diplomate doit en être à l'abri.

— Vous savez, ma chère tante, avec quelle déférence vos conseils sont écoutés.

— Cela ne veut pas dire qu'ils soient suivis.

— Je les suivrai.

— Il ne me convient pas d'entrer aujourd'hui dans des détails parfaitement connus de moi, ni de vous demander un examen de conscience. Je suppose que vous me comprenez et que vous tiendrez compte de cet avertissement.

Le vicomte Georges baissa la tête comme un écolier en faute.

La baronne continua :

— Je vous connais et je connais Clarisse. C'est un ange, comme vous le disiez tout à l'heure avec une ironie qui n'est pas très-spirituelle. On peut être un ange à son âge, et à vingt-cinq ans, être une femme. Clarisse supporte votre abandon ; je crois même qu'elle le supportera encore longtemps ; mais souve-

nez-vous d'un proverbe plus vieux que nous : C^est l'eau qui dort qui noie,

— M'est-il permis, chère tante, de vous expliquer ma conduite ?

— C'est inutile ; il vaut mieux la changer.

— Clarisse n'aime pas le monde...

— Que vous importe, si elle vous aime? Est-ce donc un si grand sacrifice que de dîner chez vous avec votre femme, au lieu de souper au club, et de lui faire de temps en temps l'aumône d'une soirée ?

— - Il est vrai que je me suis un peu laissé entraîner dans ces derniers temps. Clarisse s'en est-elle plainte ?

— En vérité, Georges, vous m'adressez là une question d'une naïveté désespérante.

Clarisse ne songe pas à se plaindre et ne se plaindra jamais; elle agira. Vous ne vous êtes donc jamais donné la peine de regarder les yeux de votre femme^ qui sont les plus beaux yeux du monde.

— Pour cela, ma bonne tante, c'est un reproche que je ne mérite pas*

— Alors, regardez-les plus souvent, et tâchez d'y apprendre à lire. Vous êtes un enfant. Vous n'ignorez pas que la mère de Clarisse est de la maison d'Aigrefeuille, et que votre vicomte tiendrait dans un coin de ses armes. Clarisse a tout le sang de sa mère dans les veines, et si un jour il se révolte, ce n'est pas moi qui aurai le pouvoir de l'apaiser. Vous êtes prévenu, je ne reviendrai plus sur ce sujet, et je désire que vous ne m'en parliez jamais. Songez aussi à votre devise. « Plures, sed una, » Elle peut s'interpréter de bien des manières : <c Nombreux enfants^ une seule famille. Plusieurs amis, rien quune amie, » Aimez la vôtre, et ne traduisez plus : « Une femme et des maîtresses. »

Georges gardait le silence. Les paroles de la baronne de Lignières avaient produit une impression violente sur son esprit positif.

Elle reprit:

— Je n'aime pas à faire la morale. Outre que cela m'ennuie, l'expérience des autres et les conseils ne servent guère à la gouverne

d'un homme qui ne sait pas se conduire tout seul. Dites-vous bien que la patience des anges a des limites et que les lacs ont des tempêtes. Maintenant, je vous souhaite, comme les fées, d'avoir beaucoup d'enfants. Si vous ne savez pas profiter de la leçon que je vous donne, c'est votre seule chance d'échapper au danger qui vous menace tôt ou tard.

— Un danger?...

— • Allons, je vois que vous ne m'avez pas comprise. Je le regrette, mon cher Georges, et j'ai bien peur d'avoir prêché dans le désert.

— Je ferai de mon mieux pour vous donner satisfaction .

— Peu m'importe, cela vous regarde...

Dites-moi, Georges, si vous voulez être un diplomate de première force, je vais vous donner une recette que je tiens de mon père.

— Voyons, chère tante .

— N'ayez pas la sottise de croire que les grands hommes d'Etat sont des gens habiles.. L'habileté est le lot des petits hommes et des petits aerveaux. La droiture, la volonté, Tac-

tion, sont la vertu des forts. C'est la même chose pour la diplomatie de ménage, et un homme qui aime bravement et noblement sa femme n'est ridicule que pour les sots. Maintenant, la messe est finie^ allez-vous-en. Vous direz à Clarisse que j'irai la voir demain et que je resterai à dîner.

— Nous en serons heureux, ma bonne tante.

— Je vous donnerai ce plaisir de temps en temps, mais je ne vous préviendrai pas à l'avance, et si vous n'êtes pas à la maison, je vous déshérite de mille livres de rente pour chaque absence. Je ne ris pas; je pointerai mon calendrier. Allez, je vous donne l'absolution, et ne péchez plus.

En quittant la baronne de Lignières, Georges récapitula dans son esprit les détails de cette singulière entrevue. Le résultat de ses réflexions fut :

V Que sa tante était parfaitement au courant de sa conduite privée ;

2° Que les femmes se soutenant entre elles contre leur seigneur et maître, elle prenait le parti de Clarisse ;

3** Que ses menaces prophétiques étaient une douche salutaire, destinée à calmer des passions plus coûteuses que brûlantes.

Enfin, la conclusion morale qu'il tira de ce sermon de douairière fut qu'il fallait mieux cacher son jeu et dîner plus souvent chez lui, en tête à tête avec sa femme.

Moyennant quoi il résolut de faire ces concessions, jusqu'au jour où Clarisse trouverait dans les douceurs de la maternité une arme contre l'ennui de ses journées oisives et de ses soirées solitaires.

En rentrant, au souvenir du conseil de sa tante, il regarda les yeux de sa femme comme s'il voulait plonger dans leur profondeur.

Ces grands yeux noirs, pailletés d'or, étaient limpides comme ceux des enfants, aussi calmes que l'orbe contemplateur de Minerve.

Georges songea aux yeux de M"^ Kita, qui disaient tant de jolies choses.

Bien que nous nous sentions une médiocre indulgence pour un mari aussi spirituel, nous lui devons cette justice qu'il ne pouvait lire une pensée d'amour dans les yeux de Clarisse, puisqu'elle n'avait jamais aimé que des héros imaginaires, et qu'elle ne lui trouvait aucune ressemblance avec eux.

Quelques mois s'étaient écoulés depuis leur mariage sans apporter de changement dans rinaltérable union du jeune ménage.

Ce fut un mardi, quelques instants avant l'heure du déjeuner, que Clarisse fit à son mari une de ces confidences mystérieuses qui remplissent de joie et d^orgueil le cœur des rois et des paysans : l'annonce du premier soubresaut d'un héritier présomptif. Qu'on porte la couronne ou qu'on pousse le soc recourbé d'une charrue, il est doux de penser qu'on ne mourra pas tout entier, et qu'un être vivant fera répéter à une génération nouvelle le nom reçu des ancêtres, illustres ou obscurs .

A cette nouvelle, Georges eut un sourire

tutélaire qui éclaira un instant sa physionomie, puis il déposa un baiser sur le front de Clarisse, belle comme ces jeunes mères transfigurées par le pinceau de Raphaël.

Il fut tout d'abord convenu que l'enfant serait un garçon, ce qui n'admettait aucun doute, et qu'il s'appellerait Georges, comme son père, ce qui n'appelait pas la discussion.

— Ma chère enfant, dit l'heureux père après avoir vidé un verre de château-yquem à la santé de la mère et de l'héritier présomptif, le docteur s'étonne que nous ayons eu le courage de passer à Paris une saison insupportable. Ne songes-tu pas au bonheur de ta mère et de ton excellent père en embrassant leur chpre Clarisse qui leur portera cette bonne nouvelle ?

Cette proposition n'ayant pas rencontré d'objection sérieuse, Clarisse écrivit à sa mère.

M"' Saunier arriva à Paris deux jours après

la réception de cette lettre, et fit une visite à la famille de Jussey, accompagnée de sa fille. Elles furent accueillies avec les démonstrations les plus sympathiques ; mais l'annonce de leur départ ne laissa pas de causer une certaine surprise.

Cette résolution inattendue fut l'objet d'une réunion de famille. Après une longue délibération, présidée par la baronne de Lignières, il fut définitivement arrêté que Clarisse passerait l'hiver dans sa famille et reviendrait à Paris après ses couches.

Seul, Georges persistait à mettre opposition à ce départ au moins prématuré. Il avait parlé d'une courte absence, mais non d'un séjour de plusieurs mois. Il voulait accompagner Clarisse à Dijon, malgré les devoirs forcés de sa position qui l'attachaient au rivage. Cependant il finit par céder aux instances et aux sollicitations du conseil, se promettant d'aller reprendre sa femme et de se dédommager par de fréquents voyages. Toutes les opinions une fois bien d'accord, on se sépara

en échangeant les compliments les plus affectueux, le souhait d'un heureux voyage, l'espoir d'une heureuse délivrance et d'un prochain retour.

Les derniers préparatifs de départ s'achevèrent dans la soirée, et, le lendemain matin, Clarisse et sa mère prenaient l'express de Paris-Lyon-Méditerranée.

Nous pourrions décrire ici la scène touchante des adieux ; mais, si les grandes douleurs sont muettes, les fortes émotions sont calmes. Georges sut en dominer les manifestations extérieures avec cette énergie qu'il avait montrée en d'autres circonstances, par exemple le jour de son mariage, où il avait supporté avec un stoïcisme de Spartiate le supplice des bottines.

C'est par de semblables traits que Plutarque montre sous son véritable jour le caractère de ses héros, et s'il avait eu à raconter la vie de l'illustre Georges Deux, il eût certes donné à cette preuve de caractère une

importance plus capitale qu'à sa force d'âme en entendant ces mots retentir dans les salles d'attente : « Les voyageurs pour la ligne de LyoU;. en voiture ! »

Il embrassa sa femme et sa belle-mère, qu'il n'eut pas le privilège d'accompagner sur le quai.

Son calme était admirable. Le flot des voyageurs s'écoula lentement. Il put entendre un appel de cloche, le bruit aigu du sifflet qui déchira les airs, la respiration puissante de la locomotive sous vapeur, le roulement sourd des wagons qui s'ébranlaient un à un ; puis la machine s'élança sur ses fils d'acier, et tout disparut.

Une fois seul dans la gare, l'héroïque Georges poussa un soupir. Ce soupir était- il un hommage offert aux sentiments de la nature, un tribut involontaire de la faiblesse humaine, le soupir de soulagement d'une émotion longtemps comprimée?... Il est permis de supposer que Georges n'avait pu assister

d'un œil indifférent au départ du train express qui emportait Clarisse.

Q'allait-il devenir? Chaque jour, en rentrant à l'heure du dîner, — car depuis Favertissement de son excellente tante il était d'une exactitude chronométrique, — il avait l'habitude de retrouver sa femme assise à la même place, dans un angle du salon, près de la fenêtre. Toujours elle lui tendait sa belle main avec la même nonchalance; toujours elle l'accueillait avec le même sourire, la même phrase de bienvenue, prononcée d'une voix harmonieuse et lente, emblème parfait d'une inaltérable égalité d'âme et d'une immuable fidélité. Si le cœur de Georges eût été capable d'aspirations poétiques, — disons qull était exempt d'un tel ridicule, — il n'eût pas manqué de murmurer, au seuil de son hôtel solitaire, ce verg de Lamartine :

Un seul être lui manque et tout est dépeuplé.

Mais Georges ne se laissait pas facilement

abattre par rennui, et il avait des armes pour combattre cet insaisissable adversaire.

Il remonta dans sa voiture et se fit conduire au club. Depuis son mariage, le cercle était le quartier général de ses opérations journalières; pendant son veuvage provisoire, il allait devenir son second domicile. Il y retrouva le comte de Jussey qui, en bon père, attendait son fils à déjeuner pour détourner le cours de ses pensées moroses.

Le soir, Georges joua, selon son habitude, et perdit quelques centaines de louis. Cette perte ne fut pas causée par son inattention assurément excusable à la suite d'une première séparation, il perdit tout simplement par la disposition des cartes de la troisième taille, et la veille même de cette série inimaginable et redoublée, il avait perdu une somme assez ronde, que l'annonce d'un héritier présomptif ne pouvait lui faire oublier.

Le lendemain, Georges enraya. Pour se soustraire aux fantaisies ruineuses de la dame de pique, il prit une stalle aux Bouifes, espérant que cette intermittence changerait la veine désastreuse qui le poursuivait, sans doute pour donner une fois de plus raison au proverbe consolateur : Heureux en amour.,.

Ce soir-là^ — il y a toujours un grain de fatalité au fond des choses humaines, — la salle était pleine de femmes à la mode qui lui rappelaient la formule paternelle :

(( Il y a des jeunes personnes plus ou moins « jeunes, plus ou moins jolies, plus ou moins (( intelligentes, plus ou moins bien élevées et c( plus ou moins idéales, dont un gentilhomme

(( beau, spirituel et adoré, avec deux cent mille « francs par an, ne pourrait avoir l'usufruit (( à lui tout seul. »

Les troupes légères étaient disséminées partout; sur la scène d'abord, qui est un admirable terrain de manœuvre; au balcon, où elles formaient un rempart; dans les loges et les avant-scènes, stratégiquement groupées comme une phalange. C'était un spectacle féerique que cette revue de l'état-maj or féminin sous les armes, démasquant ses batteries et mettant en jeu tous les engins sortis des arsenaux de la mode et du plaisir.

C'est en vain que nous gémirions sur ce déploiement de luxe, et même sur la décadence de la race latine, nous renonçons à l'espoir de régénérer ces demoiselles, et de voir Paris devenir la capitale de la Morale en action.

Et, comme dirait Basile, qui donc résisterait à l'enivrement de ces parfums capiteux, au papillotement de ces couleurs, au mirage

de ces chairs, aux éclairs de ces yeux et de ces sourires?

Qui aurait sauvé Georges, dont la lorgnette parcourait les rangs de cette armée de sirènes? Qui pourrait lui faire un crime de méditer une trahison passagère?

Clarisse, la vertu, le devoir; Clarisse, la matrone romaine ; Clarisse, la douce et chaste violette; Clarisse, l'ange du foyer; Clarisse, toujours Clarisse, — toujours de la Perdrix aux choux ^ — Clarisse était partie.

Il ne faut pas demander à la créature plus qu'elle ne peut donner, dit la sagesse orientale : au chat, plus que patte de velours, au chien, plus que sa vie. A une certaine limite, le devoir est de l'héroïsme, et Georges n'était pas un héros ; nous n'avons pas le droit d'exiger qu'il soit un héros. Résister, c'était trop exiger des forces d'un homme, fût-il un mari modèle.

Georges adorait la Perdrix aux choux; mais ce n'était pas la première fois, depuis

son mariage, qu'il obéissait au désir impérieux de changer de cuisine, et son unique préoccupation, en ce moment, était de savoir à quel ange du Paradis perdu il adresserait sa prière du soir.

Tout à coup, comme un astronome en observation qui voit passer, dans le champ du télescope, quelque aérolithe égaré dans les routes de l'atmosphère, et traçant, dans sa course folle, une courbe lumineuse sur les mornçs profondeurs du ciel, Georges, qui promenait ses jumelles puissantes sur des étoiles terrestres, rencontra deux astres qui faisaient partie d'une constellation bien connue, astres inséparables comme les Gémeaux, voisins du Capricorne, sans lien d'aucune sorte avec la Vierge : Kita et Olympia, puisqu'il faut les appeler par leur nom ; Kita, toujours rousse comme le dernier quartier d'une lune de miel; Olympia, toujours froide, étalant aux lumières l'orgueilleux pouvoir de sa beauté resplendissante. Toutes les lorgnettes s'é-

talent braquées sur elle à son apparition, et revenaient de son côté par l'attraction magnétique de l'aiguille aimantée virant à son pôle.

Olympia était dans un de ses jours de beauté à sensation. Sa tête fîère s'élevait, supportée par un col inflexible à ravir un sculpteur. Sa chevelure blonde, relevée haut sur le front, retombait en grappes d'or autour de la nuque ambrée. Ses yeux jetaient le feu des saphirs pâles. Sur la bouche aux lèvres fines, voltigeait par instants le sourire indécis d'une mystérieuse ironie, laissant à découvert la double rangée des dents rondes comme des perles.

La neige aurait pu tomber sur ses épaules, et les plumes de cygne qui bordaient son corsage de gaze n'en effaçaient pas la blancheur. Les bras nus, massifs à la naissance des attaches, déhcats aux extrémités reliées à des mains serpentines, avaient la courbure harmonieuse, la souple rondeur et le reflet ar-

genté du marbre de Carrare. A la voir ainsi, immobile sur le fond sombre d'une loge d'avant-scène, on eût dit une statue assise dans un nuage de vapeur.

Georges avait trop de goût pour ne pas rendre un muet hommage à la beauté de cette fleur humaine. Il connaissait assez Olympia pour ne pas se demander à qui appartenait cette divinité : il savait à quel prix on était une heure le mortel favorisé de son choix; il n'ignorait pas qu'elle avait la prétention d'anoblir ses adorateurs, et que, pour certains prétendants, elle était plus inaccessible que Pénélope. Il avait eu jadis le privilège d'être admis une fois dans le temple de la déesse, mais sans obtenir la faveur d'être attelé à son char.

Olympia n'avait pas de maître et gouvernait sa cour d'amour avec l'autorité d'une souveraine. Elle rappelait, dans la civilisation moderne, les traditions classiques des grandes courtisanes d'Athènes. Les Platon de la décadence se comptaient au nombre de ses fa-

104 LA A'ICOMTESSE DE JUSSEY

miliers. Chez elle, comme dans un salon neutre, se coudoyaient les aristocraties, tout ce qui avait un grand nom, une grande richesse, une grande intelligence. Il fallait payer de noblesse, de fortune ou de talent pour être un de ses favoris, et on ne franchissait le seuil de son cercle qu'en montrant un blason, une bourse d'or ou un sonnet.

Lors de la présentation de Georges chez Olympia, elle n'avait pas semblé disposée à consacrer la bonne opinion qu'il avait de lui-même. Sans doute, Olympia était ce jourlà sous une mauvaise influence. Peut-être^ entourée de tant de courtisans illustres, le rayonnement de sa couronne l'aveuglait -il au point de ne plus rendre justice au vrai mérite.

Trouvait-elle le vicomte Georges de Jussey d'une noblesse peu antique, sa fortune modeste, son esprit médiocre? Il serait difficile de prononcer sur un sentiment tout personnel dont elle n'avait cru devoir faire la confi-

clence à personne, soit parce qu'elle n'était pas d'un caractère expansif, soit parce que le vicomte n^intëressait pas son âme indifférente.

La seule appréciation qu'elle eût exprimée sur son compte fut une réflexion sans importance, suggérée par une folle boutade de M"^ Kita.

On sait que cette jeune personne mettait plus de fard sur ses joues que dans son langage, et ne pesait pas ses mots dans des balances de toile d'araignée,

A l'invitation d'une camarade :

« Ma chère, ménagez nn peu vos expressions, » elle avait trouvé cette réponse empreinte d'une franchise toute militaire :

(( Je n!ai pas besoin de les ménager, fen ai d'autres. »

Or, M"* Kita, parlant de ses Georges à Olympia, avait émis cette opinion carrée :

c( Georges, l'aide-de-camp, est un bon « garçon.

« L'autre, avec sa tête en cire, est un po- « seur qui veut faire du genre. Si tu voyais

<( sa photographie, il a l'air diine gravure de c( modes. »

— Mais, je le connais, avait répondu Olympia.

— Au fait, tu l'as vu à l'église, le jour de son mariage.

— On me l'a présenté... autrefois... Je ne l'ai pas engagé à revenir. . .

— Pourquoi?

— Parce qu'il n'est pas amusant, et qu'il n'y a pas d'armes pour se défendre contre quelqu'un qui vous ennuie.

— Tu as de la chance; j'en avais hérité, moi.

— Oh! je n'accepte ces héritages-là que sous bénéfice d'inventaire.

Qui n'admirerait ici les voies impénétrables de la Providence? Quel esprit subtil eût deviné qu'Olympia allait être l'instrument choisi pour maintenir la vertu chancelante de Georges dans l'étroit sentier du devoir conjugal?

Un mot à l'oreille de M"^ Kita, un regard,

un appel d'éventail, et ce miracle était accom-

pli- ^

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, et Georges apparaissait en s'inclinant dans l'encadrement de la porte de l'avantscène^ où les deux amies se trouvaient seules.

— Bonsoir, monsieur, dit Kita en lui tendant la main.

— Bonsoir, chère amie, répondit Georges. Etes-vous toujours fâchée ?

— Moi? Je ne me fâche qu'avec mes amis.

— Suis -je rayé du Livre d'or des plus fidèles?

— Vous êtes fidèle, monsieur de Jussey? dit Olympia en le regardant bien en face.

— Si vous daignez me mettre à Tépreuve, madame, j'espère le prouver.

— C'est que la fidélité est une vertu trèsrare, n'est-ce pas, Kita?

— Comme je ne tiens pas à donner mon avis , dit M'^' Kita d'un ton de bonne

humeur^ je vais dans la loge d'Honorine.

— Tu sais, dit Olympia : « Qui va à la chasse perd sa place. »

— Prends-la, si tu veux.

Sur cette déclaration, sans attendre Fentr'acte et docile à sa consigne, M"^ Kita sortit de Favant-scène en refermant la porte.

Georges doutait encore de son triomphe.

Olympia Favait distingué, presque choisi. Le ciel était ouvert, ce rêve allait marcher.

— Monsieur de Jussey, dit Olympia d'une voix gutturale, précipitée, on m'a dit que vous aviez une des plus jolies femmes de Paris et que vous en étiez fou.

Il fit un de ces gestes négatifs qui peuvent être diversement interprétés.

— C'est l'avis de tous ceux qui vous connaissent, vous en êtes fou... Ne voyez pas d'indiscrétion dans mes paroles; si je vous dis cela, c'est simplement pour vous éviter la peine de me faire la cour. Causons en amis.

— En vérité, madame, il est cruel de m'im-

poser cette défense, et je ne mérite pas absolument la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi.

• — ^Vous connaissez ma devise : Tout ou rien.

— Oui, madame^ et s'il m'était permis de faire agréer mes vœux, ils seraient sans partage.

— Comment cela ?

— Hélas ! madame, je suis, depuis hier, ploDgé dans un veuvage qui durera plusieurs mois.

— Vraiment? J'ignorais ce détail. Eh bien, que proposez-vous ?

— Je suis à votre entière discrétion.

— Acceptez-vous d'avance les conventions que je dicterai?

— Sans réserve.

— Votre parole ?

— Ma parole.

— Soit. En conséquence, vous viendrez assidûment tous les jours.

— Ce sera le plus agréable de tous mes devoirs.

— N'allons pas trop vite. Si, dans trois mois, jour pour jour, vous n'avez pas une maîtresse ou des relations équivalentes, - — et je le saurai, — vous recevrez la récompense due à un galant chevalier fidèle à sa dame, et je vous permettrai de porter mes couleurs.

Le reste de la soirée s'acheva comme par enchantement. Georges était ravi. Il déploya dans ce tête-à-tête improvisé toutes les séductions de son esprit, qu'il croyait irrésistibles.

Le spectacle fini, Kita rejoignit son amie, qui voulut bien accepter à souper au cabaret.

Vers deux heures du matin, Olympia partit seule dans son coupé. Georges mit le sien à la disposition de M"^ Kita, qui s'était livrée aux élans d'une folle gaieté et avait sablé le Champagne frappé sans se préoccuper autrement des lois de l'équilibre.

Rentré dans son hôtel à l'aurore, le vertueux Georges se mit au lit avec cette pensée consolante^ qu'il s'écoulerait un trimestre

avant que l'heure du remords eût le droit de sonner pour lui, et il s'endormit en se rappelant les dernières paroles d'Olympia, accompagnées d'une poignée de main à l'anglaise :

« Vicomte, tu es un homme charmant! »

Pendant trois mois consécutifs, Georges remplit consciencieusement les termes formels des conditions imposées par Olympia. Chaque matin, il envoyait un bouquet; l'après-midi, il venait déposer sa carte. Tous les vendredis, il recevait un billet parfumé qui l'invitait à venir prendre une tasse de thé avec les intimes.

Dans l'intervalle, Georges menait de front une intrigue plus légitime et tout aussi platonique. Il échangeait une correspondance trèsrégulière avec sa femme. M. Saunier n'avait pas tout d'abord approuvé la résolution de Clarisse. Son éloignement pour le monde lui semblait défavorable à la carrière de son mari. Cette manière de voir était d'une certaine logique ; mais Georges écrivit à ce sujet

et plaida la cause de sa femme avec tant de bonne grâce, que M. Saunier remit à une époque plus éloignée la discussion de cet amendement.

Au jour de Tan, sur la prière de Clarisse, Georges eut la bonne pensée de se rendre à Dijon, et d'y passer une semaine entière avec la perspective de goûter en paix les joies tranquilles de la famille.

En vue de ce louable projet, il sollicita un congé d'Olympia.

Sa réponse fut draconienne.

— Vous êtes libre, lui dit-elle, mais si vous n'exécutez pas nos conventions à la lettre, notre traité est nul, et je le considère comme rompu.

C'est en vain que Georges proposa un arrangement qui conciliait toutes les exigences. Au lieu d'une semaine d'absence, il partirait le 31 décembre et reviendrait le 2 janvier.

Olympia fut inflexible.

— ^ Tout ou rien, clit-elle ; c'est mon dernier mot.

Georges n'hésita pas. D'un côté, il perdait le fruit de deux longs mois d'attente ; de l'autre, il en était quitte pour une lettre habilement motivée : réceptions officielles du 1" janvier au château, aux ambassades, etc.

Il était impossible de pousser plus loin le respect à la parole donnée. Une preuve si décisive de patience et d'assiduité^ un si noble exemple d'obéissance au servage chevaleresque méritait bien quelque chose. La récompense ne devait pas se faire attendre, et c'était aux palmes de l'amour à couronner tant de fidélité.

Le délai fatal approchait, et ce n'était un mystère pour personne, dans le cercle d'Olympia^ qu'un nouveau saint allait être inscrit sur son calendrier.

La veille du jour ûxê^ l'heureux Georges reçut une lettre de Clarisse qui contenait un

tendre reproche sur Firrégularité de sa correspondance ; mais l'impression désagréable qu'il en éprouva fut bientôt effacée par une missive d'un autre genre.

C'était un billet à ordre sur timbre, ainsi libellé :

Au 24 janvier prochain, il me plaira payer une discrétion à l'ordre de M, le vicomte Georges de Jussey, solde de compte.

« Paris, 23 janvier 1868.

« Olympia. »

Le lendemain, dans la soirée, il se présenta chez elle.

Olympia était seule.

— La banque vient le matin, dit-elle en souriant; mais je n'ai pas à* discuter l'heure d'une échéance.

Georges ouvrit son portefeuille, en tira le billet, et crut faire un acte de haute galante-

rie en le flambant à la flamme d'une bougie.

— Eh bien ! que faites-vous donc ? dit Olympia.

— Vous voyez...

* — Vous brûlez ma signature ?

— Elle me semble inutile.

— Mais pas le moins du monde. Vous figurez-vous que feu monsieur le marquis de la Châtre ne gardait pas précieusement les billets signés par Ninon ?

Georges fit bonne contenance, bien qu'il ressentît une vague inquiétude, l'efl'roi du ridicule, sinistre avant-coureur d'une mystification féroce.

Pendant cette minute ra|)ide, il songea, par association d'idées, à la brusque sortie de M"® Kita dans une circonstance aussi solennelle.

Kita était l'amie d'Olympia.

Etait-il le jouet d'une conspiration ?

— Voyons, dit Olympia avec un adorable sourire, vous voilà tout déconfit comme le

Chevalier de la Triste-Figure. Ne savez-vous pas que je suis capricieuse? Il y a des jours où j'ai des idées folles. Franchement, je ne supposais pas, il y a trois mois, que vous auriez gagné ce pari, et je vous crois capable d'aller en Palestine. Pourquoi m'humilier par votre générosité ? Vous avez brûlé mon billet^ c'est admirable. Voulez -vous m'accorder un renouvellement à quatre-vingtdix jours?

* — Volontiers, madame.

— Kita vous escomptera cette valeur à présentation.

— J'y vais, répondit Georges.

Il s'inclina et sortit.

— J'en aurai le cœur net^ se dit-il en chemin, pendant que les chevaux brûlaient le" pavé.

C'est en vain qu'on interrogerait l'histoire, on R^y trouverait pas un plus mémorable exemple de sang-froid dans la défaite, de constance dans un revers peut-être unique, que nous considérons comme la plus belle page des annales amoureuses du vicomte Georges.

Qu'importent les coups imprévus de la fortune adverse, quand ils sont immérités? •Eh quoi? il avait vécu trois mois dans son hôtel comme un anachorète au fond d'une Thébaïde ; il s'était volontairement soumis au supplice de Tantale; il avait résisté à des séductions bien autrement dangereuses que la tentation légendaire de saint Antoine ; il avait dédaigné l'amour de Clarisse, méprisé

les conseils de sa bonne tante, la baronne de Lignières, foulé aux pieds le devoir, la vertu, la famille ; il eût peut-être eu l'abnégation sublime de sacrifier sa fortune, celle de sa femme, l'avenir de l'enfant qui allait naître, son ambition, la bonne renommée qu'il avait dans le monde, et tout cela pour s'entendre dire par Olympia :

— « Ah 1 le bon billet qu'à la Châtre ! » Allez l'escompter chez Kita !

— J'y vais.

J'y vais l Quel commentaire n'amoindrirait l'éloquence de cette réponse cornélienne ?

Il y allait, en effet, la rage dans le cœur et le feu dans la tête.

Par un coup de fortune , Kita était chez elle, et, par un hasard qui semble plus extraordinaire, elle était seule.

Arrivé à sa porte, Georges donna un coup de sonnette magistral, et demeura surpris à la vue du cordon qui lui était resté dans la main.

•Il faillit renverser Julie, accourue pour ouvrir, et pénétra comme une trombe dans l'appartement, dont les détours lui étaient familiers.

— Bonsoir, mon Georges chéri, ditM"''Kita avec une admiration naïve, tu es donc ivre?

— Moi, non, j'ai mal dîné, je meurs de faim.

— Si nous allions souper quelque part... comme l'autre fois?

— Comme l'autre fois?... Oui, en effet, tu as raison.

— Georges, faisons la paix, veux-tu ?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu as?

— Rien.

— Tu as joué, et tu as perdu?

— Non.

— Ça tombe bien , mon chéri , je suis ruinée.

— C'est la moindre des choses.

— Tu as des moments où je t'adore!...

J'étais justement en train de me tirer les

cartes, et le valet de cœur avec le valet de trèfle encadraient la dame de pique,,. Voyons, qu'est-ce que tu as ?

— Kita, tu m'exaspères !

— Vraiment / . . . Comme tu es gracieux ! . . . Au fait, tu sais, Georges^ je croyais te faire plaisir ; mais au fond, cela m'est parfaitement indiiférent.

— A la bonne heure. Es-tu prête?

— Si nous soupions ici?

— Ici ou ailleurs, comme tu voudras.

— Je préfère souper ici : tu as absolument l'air d'un fou. . . J'étais habituée à te voir toujours si tranquille, que je t'aurais pris en grippe. » Parole, comme ça^ tu me plais mieux.

La naïveté des sentiments de M"' Kita se révélait par cette observation. Sous l'empire de la colère qui le jetait hors de lui-même, Georges lui apparaissait avec un caractère humain.

EUe appela Julie et lui donna ses instructions pour improviser un souper; puis, rêve-

nant à Georges, elle lui raconta une kyrielle d'histoires étonnantes qui auraient défrayé plusieurs chroniques de journal avec un succès extraordinaire , si les indiscrétions de M^^° Kita avaient eu les honneurs de la publicité. Malheureusement ces racontars extravagants ne se rattachent pas assez directement à l'action de ce récit, et, d'un autre côté, ils perdraient la saveur originale dont M^^^ Kita avait seule le secret de les assaisonner. .

Le résultat de cette entrevue, facile à prévoir, fut la restauration de Georges deux y lequel inaugura -son avènement par le don d'une somme de cinq mille francs, qui fut immédiatement affectée à combler le déficit du budget de M'''^ Kita.

On dit que la nuit porte conseil. Jamais cette vérité capitale ne fut mieux démontrée. Le lendemain matin, Georges se sentit l'esprit calme, l'âme reposée. Il n'hésita pas à vouer à l'oubli les procédés inqualifiables d'Olympia, et il eut la discrétion de garder le silence sur

son aventure. Elle serait encore ignorée^ si M"° Kita n'avait brodé sur ce thème ses variations les plus brillantes, et c'est d'après sa version que nous avons pu recueillir les traits caractéristiques d'un épisode qui, pour ses nombreux amis, est devenu le secret de Polichinelle;

Dans cette disposition d'esprit, Georges regagna son liotel à pied.

« Je suis ridicule. » Telle était la pensée pleine d'amertume qui surnageait dans le naufrage de ses illusions perdues.

En arrivant, il trouva une lettre de Clarisse, qui le suppliait de lui répondre^ ne serait-ce qu'une ligne de souvenir.

Son premier mouvement fut de froisser cette lettre ; mais se souvenant de la formule diplomatique, il la relut une seconde fois et resta songeur.

— Mon histoire sera connue demain, peutêtre aujourd'hui, se dit-il... Il est certain qu'Olympia était d'accord avec Kita pour cette

12 i LA VICOMTESSE DE JUSSEY

comédie... Il faudrait cependant trouver un moyen... Si je partais pour Dijon?...

En réfléchissant à cette idée, Georges finit par la trouver triomphante.

Il arriva au cercle, où il rencontra son père, et lui raconta sommairement son aventure.

— Georges, tu m'étonnes, dit le comte de Jussey^ qui ne put retenir un imperceptible sourire.

— Donnez-moi un conseil.

— Tu attaches peut-être un peu trop d'importance à une affaire de ce genre ; ce qu'il faut éviter, c'est qu'elle arrive aux oreilles de ta femme.

— Aucun danger de ce côté. Elle est à Dijon, et j'ai l'intention d'aller l'y rejoindre ce soir même.

— Voilà une excellente idée, et puisque tu me demandes un conseil, je me borne à te donner celui-là. J'annoncerai ton départ à nos amis. Je te dirai même que je ne suis pas

fâché de ce dénoûment. M^'^ Kita ne tire pas à conséquence, mais Olympia est une femme qu'on ne quitte pas facilement. En outre, ta tante m'a laissé entendre qu'elle n'était pas très-enchantée de toi. Dans ta situation, il y a certains ménagements à garder.

Quelques heures après cette conversation, Georges partait pour Dijon, où il arriva à cinq Jieures du matin. Ce fut une fête pour toute la famille. Clarisse oublia tout à la vue de son mari, et elle fut sur le point de lui demander pardon de ses inquiétudes et de l'insistance de ses lettres.

L'arrivée de Georges prit les proportions d'un événement dans la capitale de la Bourgogne. M. Saunier s'ingénia à distraire son gendre. Il y eut une Saint-Barthélémy de lapins, une pêche d'étang, des fêtes dans les châteaux du voisinage. Georges prolongea son séjour bien au delà des limites qu'il s'était fixées. Il paraissait prendre goût à l'hospitalité provinciale, et^ comme un prince en

voyage, il pouvait régler le programme de ses triomphes. Il se montra d'une humeur charmante. Tout semblait lui sourire, et quand ses yeux rencontraient le regard de Clarisse, Georges y lisait une expression de calme bonheur, comme si elle était reconnaissante à son mari de ne pas s'ennuyer auprès d'elle.

La veille de son départ, on lui offrit un grand dîner au cercle, qui fut présidé par le maire de la ville. Le préfet s'excusa pour ne pas donner à cet adieu un caractère officiel. Comme il était le voisin de Georges, il lui prodigua les marques les plus distinguées de sa sympathie personnelle. Au dessert, il porta à son hôte un toast amical, sous lequel se glissa une allusion transparente à l'espoir de la candidature prochaine du gendre de l'honorable M. Saunier, membre du conseil général et l'une des colonnes électorales du département.

Ainsi se termina la série d'ovations journalières du futur député de la Côte-d'Or. Ses nouveaux amis lui firent prendre l'engage-

ment d'entretenir avec eux des relations si vite interrompues et qui allaient laisser tant d'excellents souvenirs. A l'heure des adieux, Georges exprima ses regrets de ne pouvoir prolonger son séjour, et il promit à Clarisse de faire le voyage de Dijon aussi souvent que le permettraient les exigences de sa position.

Le bon M. Saunier était fier de son gendre, et il répétait de temps en temps à sa fille :

■ — J'ai eu la main bonne, et tu dois être bien heureuse d'être adorée par un homme comme Georges.

— Oui, mon père, répondait invariablement Clarisse.

Une agréable nouvelle attendait Georges à son retour à Paris. Son père lui apprit que son aventure ne s'était pas ébruitée.

Une surprise bien autrement inattendue lui était réservée, en recevant au club, le soir même de son arrivée, un billet d'Olympia qui le priait de ne pas oublier ses vendredis.

Mais le cœur de Georges était trop ulcéré pour oublier sa perfidie de si fraîche date. A défaut de vengeance, il ne pouvait se contenter d'une réparation qui laissait toujours planer sur lui cette redoutable épée de Damoclès : le ridicule. Il aurait peut-être pardonné, mais cette invitation ne cachait-elle pas un nouveau piège ? Rien ne l'assurait qu'Olympia ne méditait pas quelque nouvelle excentricité.

Le passé conseillait de ne pas s'exposer de gaieté de cœur à une seconde expérience. En adoptant cette marche, il pouvait espérer la récompense qu'Olympia lui avait refusée avec tant d'ironie ; par cette satisfaction légitime, il retrouverait cette paix de l'âme, ce calme de l'esprit dont un caprice inexplicable avait si cruellement troublé l'équilibre.

Cette résolution prise, il la communiqua à son père.

Le comte de Jussey, se plaçant au point de vue d'un homme du monde consulté sur une question de ce genre, reconnut que Georges ne pouvait rester sous le coup d'une mystification déplorable qui était toujours une menace. Il fallait en effacer jusqu'au souvenir par une solution décisive, et une fois cette arme entre les mains, cette quittance bien en règle,, il convenait de s'en tenir là.

Cette décision^ d'une haute sagesse et d'une prudence si consommée, régla la conduite de Georges.

Il se contenta de déposer sa carte chez

Olympia, réservant sa visite pour M^^® Kita, qui Faccueillit avec une effusion inaccoutumée. Elle eut ce jour-là un accès d'éloquence qui lui valut un vote de confiance, et Georges calcula que depuis son départ, dans Tespace d'un mois, le chiffre des exercices croissait en vertu des lois de la vitesse acquise.

Georges reprit donc le cours *de ses habitudes et de sa vie ordinaire. Pour se conformer au désir de sa tante, qui ne le perdait pas de vue, il fit encore deux courts voyages pendant la grossesse de sa femme. Enfin, il reçut une lettre qui lui annonçait la naissance d'un garçon. La mère et l'enfant se portaient le mieux du monde. M""' Saunier se proposait de ramener sa fille à Paris après ses couches, mais Georges fit un dernier voyage à Dijon, et revint à Paris en compagnie de sa gracieuse belle-mère, de sa chère Clarisse et de son héritier présomptif.

Il serait impardonnable, dans ces circonstances, de ne pas mentionner en passant le

dévouement de la baronne de Lignières. Nonseulement elle revendiqua le droit d'être la marraine de l'enfant, mais elle s'installa chez son neveu, et partagea avec une joie sincère les ennuis et les fatigues de la jeune mère,

Clarisse avait exprimé la volonté formelle de nourrir son fils, et elle ne céda rien sur ce point. Ni les sollicitations de sa mère, ni les prières de Georges, ni les aifectueux conseils de sa tante ne purent ébranler sa détermination. Le médecin avait déclaré que la santé de l'enfant et de la mère ne pouvait que gagner à cette obéissance aux lois de la nature, et il fallut en passer par là.

Georges capitula d'autant plus volontiers que la résolution de Clarisse lui assurait pour longtemps une indépendance absolue. Il en profita si bien, qu'il ne tarda pas à s'apercevoir que si trente mille livres de rente suffisaient à son train de maison, le budget de M^^* Kita nécessitait parfois l'ouverture de crédits réellement extraordinaires. Il fallait

bien aussi faire entrer en ligne de compte les pertes de jeu et certaines fantaisies imprévues, et nous appliquerons, au gouvernement de son ménage, la formule d'économie politique qui prouve la prospérité d'un Etat parle chiffre de ses dettes.

Ces détails financiers pourront sembler futiles ; mais Georges n'ignorait pas que l'argent est le levier des sociétés modernes.

Malgré son ignorance absolue de ces questions transcendantes, M''" Kita professait ce principe : « L'argent ne fait pas le bonheur, ce sont les billets de banque. »

Mais pourquoi nous arrêter devant l'inexorable brutalité des chiffres ? En détournant le regard, nous avons sous les yeux le tableau délicieux de l'amour maternel.

Clarisse était transfigurée. Ce n'était plus cette jeune fille oisive, mélancolique, abandonnée; c'était une femme, une jeune mère, très-savante, nous osons l'affirmer, en tout ce qui concernait les soins et l'éducation du petit

Georges. Son humeur avait subi la même transformation. Elle était gaie, joyeuse ; la maison était animée ; sa vie était pleine. Elle ne lisait plus de romans ; le piano était fermé ; les cris de Georges se mêlaient à ceux de ses oiseaux. Elle écrivait, sur les marges de ses cahiers de pensionnaire, les mots nouveaux qu'il bégayait. Elle n'osait pas se l'avouer, mais son fils lui ressemblait. Il avait ses grands yeux noirs, si doux et si caressants, ce regard profond et contemplateur qui semble vouloir absorber le monde ; car le cerveau d'un homme de génie ne supporterait pas une heure le prodigieux travail de localisation qui s'opère sans eiFort dans celui des enfants.

Clarisse avait oublié qu'elle était belle , d'une beauté divine, charmante. Elle serait sortie en robe de chambre; mais avec quelle coquetterie raffinée elle savait arranger les pompons, les boulfettes de son joli Georges. Heureusement la baronne de Lignières était inflexible, et Clarisse se rendait de bonne grâce à ses observations.

Un jour, Georges eut la fantaisie d'aller se promener au bois avec sa femme, son fils et sa tante. Clarisse ne voulut pas s'exposer au sourire de son mari, et elle fit un effort pour lui plaire en récompense de son désir.

Le landau traversa au grand trot les Champs-Elysées et l'avenue de l'Impératrice. Georges dissimulait assez mal le triomphe de Torgueil paternel; son fils célébrait son plaisir à sa manière ; la baronne souriait ; Clarisse était ravie.

Arrivé à la limite du bois, le landau suivit au pas la file des voitures qui se croisaient autour du lac.

Clarisse s'amusait de ce spectacle, nouveau pour elle. C'était la première fois qu'elle se

montrait dans ce salon de verdure, où se rencontrent, comme sur un terrain neutre, les mondes parisiens.

En cette occasion, Georges put déployer à loisir les trésors de son érudition mondaine. Il connaissait au moins de vue tous les personnages de la comédie, et il ne lui était pas difficile de remplir son rôle de cicérone, ce qu'il fit consciencieusement pour satisfaire la curiosité de sa femme.

— C'est toujours le même monde, lui ditil ; on le rencontre ici comme aux premières représentations, aux courses, partout où il est convenu que a Tout Paris » doit se montrer sous peine d'être démodé.

— Il me semble, Georges, dit Clarisse, que tu connais bien des jolies femmes?...

— De vue, chère amie.

— Quel est le nom de celle qui vient de ce côté... en face de nous?... Elle me regarde d'une façon singulière.

. — Cette dame en costume bleu ?

— Oui.

— Je ne la connais pas.

— Elle doit te connaître pourtant , elle t'a fait un signe.

— Je ne Tai pas remarqué.

— Il est facile de voir que c'est une femme du monde, et il n'y a rien d'étonnant à ce que tu l'aies rencontrée... Elle est bien belle.

— En effet, dit la baronne de Lignières intervenant, elle a les manières d'une femme du monde, mais il est bien certain qu'elle ne l'est pas... ou elle ne l'est plus.

— Vraiment ? dit Clarisse en rougissant ; pourquoi me regarde-t-elle ainsi d'un air effronté ?

— On lit la baine dans ses yeux, répondit M"^ de Lignières ; il faut lui laisser cette consolation.

— Je ne sais ce qui peut me valoir sa haine, murmura Clarisse.

— Je le sais, moi. Vous êtes belle^ vous êtes jeune, vous êtes mère, vous êtes une honnête femme.

— Eh bien , puisque ses yeux m'ont choisie pour exprimer sa haine, les miens lui ont dit que je la méprisais. Maintenant, cette femme m'est indifférente ; je ne la regarderai plus. Georges, je désire rentrer.

— Je ne vous croyais pas si impressionnable, chère amie. A quoi bon vous tourmenter l'esprit pour un regard peut-être indifférent?

— Vous ne savez pas le nom de cette femme?

— Non.

— Vous mentez.

— Clarisse ! . . .

Ces mots, prononcés rapidement à voix basse, furent les derniers échangés entre Georges et sa femme.

Rentré à l'hôtel, il fit une tentative pour renouer l'entretien; mais Clarisse répondit d'un ton hautain qu'il ne lui convenait pas de revenir sur ses paroles, et qu'elle ne désirait pas obtenir la preuve qu'elle s'était trompée.

Sur cette déclaration, elle se retira dans

sa chambre, et laissa son mari confondu, aux prises avec sa tante.

— Georges, dit la baronne avec tranquillité à son neveu, qui ne comprenait rien à cette révolte soudaine, où en etes-vous avec M"^ Olympia ?

— Sur l'honneur, ma tante, je n'ai pas mis le pied chez elle depuis mon premier voyage à Dijon.

— Et avant ?

— Avant?... Mon père vous certifiera que le marquis de La Châtre en personne n'a jamais été plus ridicule que son fils.

— Enfin, vous y êtes allé ?

— Sans doute. Son salon est irréprochable.

— Pourquoi n'avez-vous pas dit tout simplement que vous la connaissiez ?

— Pourquoi?... Par excès de délicatesse pour Clarisse...

— Je vous avais prévenu, l'an dernier ; mais vous ne m'avez pas comprise,, et, en ce

TiA VICOMTESSE DE JUSSEY 139

moment, je vois que vous allez me dire une sottise.

— Mais^ ma bonne tante, convenez-en, tout cela n'a pas l'ombre du sens commun.

— Je vous attendais là. Si vous vous contentiez de dire des sottises, ce serait peu de chose; mais je crois que vous allez en faire.

— Je ne sais pas ce que je ferai, mais il est certain que je ne puis accepter...

— Quoi?

— La façon dont ma femme reçoit des explications qu'à l'avenir je me dispenserai de lui soumettre.

— Quel beau feu ! . . . Mon pauvre Georges, en vérité, je vous plains.

— Vous êtes trop bonne, ma tante.

— A qui en avez-vous ? Est-ce à moi ?

— Assurément, non.

— Lors même que mes conseils ne serviraient à rien, je ne veux pas qu'il soit dit que vous n'avez pas été averti deux fois. Depuis votre mariage , vous avez traité Clarisse comme une petite pensionnaire qui sort du

couvent. Ceci est une faute que je ne vous reproche pas trop fort. Aujourd'hui, vous voyez que c'est une femme.

— Oui, en effet.

— Ne m'interrompez pas. Répondez-moi.

Olympia a-t-elle fait un "signe ?

— Oui.

— A-t-elle insulté votre femme?... Oui ou non?

— Soit.

' — Oui ou non?

— Oui.

— Clarisse ne disputera pas son mari à M^*° Olympia. Si vous jouez ce jeu-là, elle vous punira cruellement.

Georges se leva sans répondre.

— Georges, vous n'aimez pas Clarisse.

— Non.

— C'est pourtant le moyen d'être aimé d'elle. Essayez. Un mot qui la touche au cœur, et elle est à vous.

— Quel mot? dit Georges.

— Que sais-je ?... peut-être est-il trop

tard. Lorsqu'il s'est agi de votre mariage, je vous ai dit : « Clarisse dort. Éveillez-la doucement. Soyez bon, affectueux pour elle. Elle vous aimera.» Vous avezpréférë reprendre vos habitudes de garçon, en vous félicitant d'avoir épousé une femme qui n'aimait pas le monde et qui passait ses journées toute seule comme une sœur cloîtrée. Se voyant abandonnée, elle est partie pour Dijon. Vous êtes resté plus de trois mois sans aller l'embrasser, répondant à peine à ses lettres. Et vous vous étonnez, comme cela^ de n'être pas adoré ?

— Je ne demande pas qu'on m'adore, mais j'ai la prétention d'être respecté.

— Ceci est une autre question, Georges ; mais il se peut qu'un jour Clarisse vous méprise. '

— Moi !

— Sans doute. Etes-vous bien sûr de n'avoir pas été un peu flatté de voir M"' Olympia jalouse de votre femme ? Avouez-le, allez. Si je l'ai remarqué, Clarisse en a souifert. Je lui

parlerai, mais prenez garde. Ne plaisantez plus avec l'ange du foyer ; il s'envolerait.

— Qu'il s'envole ! dit Georges.

— A la bonne heure ! Voilà une parole franche. J'aime mieux cela. Seulement, réfléchissez bien à une chose, c'est qu'en s'envolant l'ange emportera sa fortune.

Cette conclusion terrestre ramena Georges a des idées plus conciliantes. Il voulut bien reconnaître que sa conduite n'avait été ni habile, ni exemplaire, et il se montra disposé à reconquérir le cœur de Clarisse.

— Je vous donne congé ce soir, lui dit la baronne de Lignières. Allez dîner en ville et ne rentrez pas trop tard. Clarisse vous attendra.

Georges ne se fit pas répéter cet ordre agréable. Il alluma un cigare et s'éloigna, certain que sa tante sermonnerait Clarisse^ et plein de confiance dans l'issue de cette crise conjugale.

La baronne de Lignières trouva Clarisse

clans sa chambre, seule, la tête reposant dans sa main, l'œil fixe, la lèvre pâle.

— Ma chère Clarisse, dit-elle en s'asseyant à ses côtes, vous prenez trop à cœur un accident sans importance, et de tels enfantillages ne doivent pas finir comme une tragédie.

— Ma tante, répondit Clarisse, je sais ce que je dois en penser. Depuis dix-huit mois, je n'ai jamais cherché à connaître la conduite de Georges; mais il ne se donne même pas la peine de la cacher.

— Que dites-vous?

— Ce que vous savez comme moi... Je me suis mariée librement. Je connais mon devoir; je le ferai jusqu'au bout. Vous avez été bonne pour moi, et vous êtes la seule amie à qui j'aurai parlé ainsi. J'ai tout fait poiu' être aimée. J'ai bien pleuré, mais c'est fini. Georges est un homme sans cœur, et je n'ai pas besoin de lui rendre sa hberté, qu'il a toujours gardée. J'aime mon fils. Tant que son père m' déshonorera pas le nom (pril

porte, il peut compter sur mon indifférence. Je ne lui ferai pas l'honneur d'être jalouse, et il ne lui appartient plus de me faire souffrir.

— Je suis touchée de la confiance que vous avez en moi, Clarisse, et je la mérite. Je connaissais le caractère de Georges. Bien qu'il n'ait pas le cœur tendre et malgré ses défauts, j'ai cru qu'il vous aimerait. Je me suis trompée; je reconnais trop tard qu'il est indigne d'une femme comme vous, puisqu'il ne sait pas même la comprendre et la respecter.

— Où est-il?

— Je l'ai éloigné. Il rentrera de bonne heure. Je ne chercherai pas à influencer votre volonté, ce serait inutile, je tiens seulement à savoir comment finira cette crise.

— De la façon la plus simple du monde. — ■ Votre intention est-elle de retourner

dans votre famille?

— Ma place est ici. J'irai passer tous les ans l'été à Dijon avec mon fils. Mon mari m'y accompagnera si tel est son désir.

— Aux yeux du monde, tout est pour le mieux; mais aux miens, votre résolution équivaut à une séparation de corps.

— Non. Je suis la femme de M. de Jussey. Je ne l'aime pas, voilà tout.

— Laissez-moi vous dire toute ma pensée, chère enfant. La conduite de Georges est celle de bien des maris. Son tort le plus grave à mes yeux est de croire que vous êtes un ange. Cette femme, dont le regard vous a donné de l'ombrage, n'a jamais été sa maîtresse.

— C'est qu'elle ne l'a pas voulu ; mais je l'ai blessée, et ne serait-ce que pour se venger de moi, elle me prendra mon mari.

— Défendez-vous.

— Non.

— Vous êtes seul juge dans votre cause, Clarisse. Que ceci reste entre nous, et n'oubliez pas que vous avez une amie qui vous admire et qui vous aime sincèrement.

— Merci.

Georges n'avait pas fait cent pas hors de l'hôtel, qu'il fut accosté par un donîestique sans livrée qu'il reconnut immédiatement. Il lui rernit un billet qui contenait ces deux seuls mots :

a Venez,

« Olympia. »

Un quart d'heure après, il était à sa porte.

Olympia l'attendait à la place où elle l'avait reçu le 24 janvier, laissant protester sa signature, dans le même costume qu'elle portait ce jour-là, à demi-couchée sur une dormeuse.

Dans sa pose de statue, elle semblait lovée comme un serpent. Son regard stellaire ëtincelait avec ce dardoiement qui fascine les yeux et dompte les volontés.

Georges s'approcha lentement.

Olympia lui prit la main.

— M'aimez-vous toujours? dit-elle.

— Oui.

— Quand même?

— Quand même.

— Puis-je vous mettre à l'épreuve?

— Oui.

— J'ai besoin de vingt mille francs.

— Vous les aurez demain.

— Vous dînez avec moi.

— Mille grâces.

— Cette fois, vicomte, nous sommes d'accord.

— Mais n'est-ce pas aujourd'hui vendredi?

— Ma porte est fermée.

— Le jour, d'ailleurs, ne saurait être mieux choisi, vendredi, Veneris dies.

— Mon cher, j'aime les situations nettes

148 T.A VICOMTESSE DE JUSSEY

et franches, et il importe de bien nous entendre. Je n'ai pas l'habitude de me cacher, et, pour être mon amant, ne serait-ce qu'une heure, il faut m'aimer assez pour ne pas me renier.

— Voulez-vous un reçu l dit Georges avec un sourire.

— C'est inutile. Vous allez dîner avec moi et m'accompagner ce soir à l'Opéra.

— Volontiers. Vous me permettrez seulement d'aller changer de costume.

— Non.

— Je suis à vos ordres.

— Franchement, mon cher, je vous avais mal jugé. J'ai eu tort. Me pardonnez- vous?

— Entre nous, Olympia, il ne saurait y avoir de pardon, et c'est moi qui vous devrai de la reconnaissance.

— Voilà une belle phrase.

— Elle pourrait être plus simple, mais elle ne serait pas plus vraie.

— Aimez-moi. A l'avenir, je vous dispense d'avoir de l'esprit.

— Avec VOUS, Olympia, j'en aurai toujours assez pour savoir écouter.

— Ce n'est pas suffisant. Il faut savoir comprendre.

— Je tâcherai de comprendre pour vous obéir.

— Nous avons l'air déjouer un proverbe. Je n'aime pas le marivaudage. Les notaires sont toujours en retard. Embrasse-moi, je t'adore.

Le programme d'Olympia s'exécuta à la lettre. Après un dîner simple, exquis, elle s'habilla rapidement.

Ils arrivèrent à l'Opéra vers neuf heures.

Georges n'était pas sans inquiétude sur les suites de son escapade. Sa tante lui avait dit :

« Rentrez de bonne heure. Clarisse vous attendra. »

Olympia devina sa préoccupation intime, et lui dit avec un sourire vipérin :

— Georges, votre femme vous attend?

— Oui.

— Eh bien, quand vous rentrerez demain matin, au lieu de mentir comme un écolier et de lui dire que vous avez passe la nuit au cercle, répondez que vous étiez chez la dame en bleu qui vous a salué au bois.

— Fichtre !

— Vous ne serez jamais un homme politique si vous avez de ces scrupules. En principe, on n'y gagne rien. Dites cela, elle ne vous croira pas.

— Elle le croirait.

— Alors, elle serait de moitié dans votre jeu...

— Comment?

— Vous m'amusez . . . Ecoutons la musique.

Ces mots furent pour Georges une révélation déjà pressentie, et il eut la franchise de s'avouer que la rencontre de Clarisse n'était pas étrangère à la conquête d'Olympia.

— A propos, dit Olympia, l'esprit sollicité

par une idée soudaine, qu'allez-vous faire de Kita?

— Rien.

— Savez-vous à quoi je pense quelquefois?...

— Non.

— Kita n'est pas banale. Sans vous et quelques autres qui s'occupent d'elle, je Taurais eue pour femme de chambre... Pauvre amie... Votre femme sait-elle que Kita était votre maîtresse ?

— Non.

— Elle est jalouse des ombres; quand elle verra les corps, elle sera folle de vous.

Les prophéties de la baronne de Lignières flamboyèrent aux yeux de Georges comme le Mmié Thecel Phares des maris; mais la conversation prit un autre cours et chassa de son esprit une pensée importune.

— En dernière analyse, songea-t-il, puisque Clarisse m'accuse de mensonge, j'en aurai du moins le bénéfice.

Comme ils arrivaient à la rue de Courcelles où était situé l'hôtel d'Olympia, elle lui dit d'un ton sec :

— Je suis votre maîtresse. Combien cela durera-t-il de temps ? Je l'ignore. Votre amour prolongera peut-être la durée de mon caprice. En attendant, acceptez-vous cette situation?

■ — Je crois l'avoir prouvé.

— Eh bien, nous allons retrouver nos amis. Je leur donne à souper ce soir, et vous porterez un toast à l'amour d'Olympia.

Les chevaux ralentirent leur allure, et la voiture entra au pas sous la voûte sonore qui conduisait au pied du perron.

La cage vitrée du vestibule était illuminée comme un soir de réception. Le valet de pied ouvrit la portière, et deux domestiques en grande livrée s'approchèrent pour recevoir les ordres.

Les hôtes fidèles du cercle intime d'Olym-

pia, au nombre de onze, étaient réunis dans le fumoir.

A son entrée, Olympia s'excusa de les avoir fait attendre; puis montrant Georges, qui seul était en jaquette au milieu de ce parterre d'habits noirs, de cravates blanches et de gants glacés, elle ajouta avec un aplomb royal :

— Monsieur de Jussey, vous êtes ce soir le maître de la maison.

— D'où venez-vous, ma chère ? dit, en lui baisant la main, un vieillard sardonique qui avait été page de Charles X.

— Je pourrais vous répondre comme dans le Domino noir; mais j'aime mieux vous le dire : Nous avons passé la soirée à l'Opéra.

— Ah !... c'est au mieux.

— Messieurs, le souper est servi.

Par la disposition des places, réglée d'après les lois du cérémonial de la maison, Georges se trouva présider en face d'Olympia.

— Monsieur de Jussey, dit-elle, vous sen-

tez-vous la tête assez froide pour me faire raison ce soir?

— Oui, madame.

— Verre pour verre. C'est un duel au Champagne que je vous propose.

- — Il y a, dit une voix, un proverbe sur les vins qui n'est pas en faveur du Champagne.

— C'est un vin faux.

— A la fin d'un repas, une ou deux coupes d'écume, c'est charmant; comme entrée de jeu et pour un jour de noces, c'est mortel.

— Tant pis, dit Georges. Je bois à l'amour d'Olympia.

— A ses amours, dit l' ex-page en souriant.

Le souper fut animé par cet esprit libre et fin, cette belle humeur facile, ce ton tout à la fois discret et familier, qui font de Paris la ville polie par excellence , celle qui donne au monde le diapason du goût, comme elle lui donne le mot d'ordre de la civilisation.

Les amis d'Olympia, convoqués ce soir-là, formaient le conseil privé de son gouverne-

ment. Ils obéissaient sans appel aux ordres de la souveraine. Habitués de longue main à ses changements de ministère et à ses coups d'état féminins, rompus depuis longtemps au métier de courtisans platoniques, indifférents à ses caprices, ils subissaient le nouveau favori, sachant par expérience que sa chute serait aussi rapide que l'avait été son élévation.

— Ce jeune homme a montré de la persévérance, dit un convive à son voisin.

— Dans un duel au Champagne, il y a loin de la coupe aux lèvres d'Olympia.

— Cela me rappelle un souvenir de la Comédie-Française :

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

— A moins qu'il n'ait pris des arrhes.

— Un vendredi...

— Et nous sommes treize. . .

Les dialogues se croisaient comme des

épées de salon, les mots filaient comme des fusées.

Vers la fin du repas, Georges se sentit faiblir. Les fumées capiteuses du vin de Champagne obscurcissaient son cerveau, les idées vacillaient dans sa tête^ ses yeux voilés semblaient implorer grâce.

Olympia était aussi calme^ aussi froide que si elle avait bu de l'eau pure.

On se demande par quel phénomène extraordinaire les courtisanes peuvent résister à une vie qui renverse les lois de la nature. C'est pour elles une vertu d'état de se plier à cette existence artificielle. Il faut que l'estomac se bronze pour digérer les piments de l'Inde, que les poumons respirent un air chargé d'acide carbonique, que les yeux supportent le flamboiement du gaz, comme la prunelle des aigles ûxée sur le soleil. Darwin verrait, dans ce phénomène, la confirmation de sa théorie des métamorphoses. Tout conspire à l'œuvre de destruction, et pourtant, un fait indiscu-

table et acquis à la science, c'est que les vierges folles restent longtemps belles, et que la vieillesse est plus tardive pour les créatures dont elle est le châtiment.

Devons-nous en chercher l'explication dans ^une hygiène destinée à combattre ces influences morbides et à remplir l'office de contrepoison, ou bien encore dans les artifices inventés pour réparer des ans l'irréparajbj outrage? Elle ne nous semble pas s^^i^6ô£^^^^^ santé. j "^liîBÎ^AHt^^

La nature pétrit certains êtres d'une argile ^--^^ étrange. En étudiant ces organisations puis- . santés, exceptionnelles, ne les voit-on pas conserver jusqu'à l'extrême vieillesse une sensibilité nerveuse, une fraîcheur d'impressions, une lucidité d'esprit concentrée dans le regard qui garde la jeunesse d'un œil de vingt ans. C'est Voltaire, c'est Ninon, pour ne citer que ces noms légendaires qui feraient croire aux merveilles de l'eau de Jouvence .

Il serait facile de multipher les exemples,

mais ils sont inutiles. Pour rester dans le cadre de cette étude, et sans nous appuyer |1^ sur une démonstration scientifique, nous affirmons ce principe, que des milliers de courtisanes payent largement le tribut à la vieillesse prématurée, à la maladie^ à la décrépitude, à la mort, à la destruction sous toutes ses formes. Les unes disparaissent sans laisser aucune trace de leur passage dans la vie , pas même ce prénom banal qui est l'héritage d'une génération nouvelle; d'autres traînent dans l'oubli la triste fin d'une obscure destinée. Epaves humaines, la grande mer parisienne, qui les roule un instant dans ses vagues troublées, absorbe les cadavres ou rejette au rivage des corps méconnaissables.

Dans le combat de la vie,- comme dans une bataille, on ne voit pas les morts ; on ne compte que ceux qui restent debout. Ainsi des belles courtisanes.

A Paris, ces femmes se trempent comme l'acier. Sait-on combien de lames se faussent.

se brisent, pour une qui résiste à Tépreuve de la glace en sortant de la forge ?

Sait-on combien de phalènes meurent brûlés vifs, pour une salamandre qui s'agite dans la flamme?

Sait-on combien il faut de milliers de fleurs sur un arbre pour un fruit mûr?

Mais aussi, quelle perle humaine , quelle épée, quelle âme de feu, quelle beauté vermeille et savoureuse. C'est César, c'est Dante, c'est Cléopâtre !

Dans une sphère plus inférieure, Olympia n'était pas indigne de prendre rang dans la phalange des créatures privilégiées. Sous une apparence frêle et délicate, elle avait usé des hommes de fer. Par une marche savante, une série d'expériences répétées, elle avait fait de son corps marmoréen un esclave docile, une machine obéissante à sa volonté.

Elle résistait aux excès, à la fatigue, au vin, au sommeil; comme Mithridate, elle semblait rebelle à tous les poisons.

Ce soir-là, par simple caprice, elle avait bu deux carafes de Champagne frappé sans éprouver de vertige. Seule, elle gardait la limpidité, le ressort d'un esprit libre, comme si l'action subtile d'un fluide inconnu neutralisait dans son cerveau les vapeurs de l'ivresse.

— Eh bien, monsieur de Jussey, dit-elle en présentant sa coupe pleine avec son doux sourire et sa voix harmonieuse, est-ce que vous renoncez ?

— Je renonce, dit Georges, d'un ton rauque, et se levant le front pâle.

Il traversa la salle à manger d'un pas lent, rigide, automatique.

Arrivé dans une pièce reculée, il se laissa tomber lourdement sur un canapé. Sa tête pesait sur ses épaules comme si on avait plombé son crâne. Il entendait bouillonner le sang de ses artères comme si elles étaient comprimées par un cercle de métal. Sa respiration était oppressée. Il venait de tomber là, stupéfié, le corps inerte, le front sans pensée.

terrassé comme un taureau qui reçoit un coup de masse.

Pendant quelques instants encore, il crut percevoir des voix, des rires, des images qui s'agitaient confuses autour de lui, semblables à des ombres noyées dans le brouillard; puis il sentit un tournoiement étrange, comparable à la chute aérienne d'un rêve, avant de s'anéantir dans un sommeil léthargique.

En ouvrant les yeux, il se trouva étendu sur une dormeuse. Une main tutélaire avait jeté sur lui une couverture de voyage et glissé sous sa tête un oreiller blanc et parfumé, bordé d'une large dentelle. Son gilet était ouvert, son col libre.

En se mettant sur son séant, il crut qu'il avait les reins cassés. Il tira sa montre, qui marquait onze heures du matin ^ puis, se levant avec effort, il ouvrit les rideaux épais hermétiquement fermés.

La vive lumière du jour blessa ses yeux. Ses lèvres rouges étaient brûlantes et gon-

fiées ; son visage plombé taché de larges plaques jaunes. Sa chemise était humide et fripée. Il chercha sa cravate qu'il trouva par terre à ses côtés.

Au premier appel, tous les souvenirs de la veille défilèrent dans sa mémoire : l'outrage de Clarisse, les conseils de sa tante, le billet d'Olympia, la soirée à l'Opéra, son duel au Champagne. Cette évocation rapide amena un sourire sur ses lèvres.

— J'ai ma quittance, se dit-il.

Il sonna. Un domestique parut.

— Ta maîtresse est-elle levée ?

— Madame a fait atteler ce matin. Elle m'a chargé de remettre cette lettre à M. le vicomte, et de prendre ses ordres.

Le billet, sans date et sans adresse, contenait ces mots d'une écriture fine et régulière :

(( Ce soir, dix heures.

(( Olympia. »

— C'est bien, dit-il. Allez me chercher une voiture.

Le domestique ouvrit la porte d'un cabinet de toilette, s'inclina sans mot dire et disparut.

Georges répara du mieux qu'il put le désordre de son costume. Des ablutions d'eau fraîche lui rendirent un peu d'énergie vitale. Il endossa son pardessus qu'il boutonna jusqu'au menton, monta dans un coupé de remise qui stationnait devant la porte et se fit conduire chez lui.

Rien ne bougeait.

L'hôtel semblait désert, abandonné, comme si un souffle de mort avait passé sur cette riante demeure. Au premier étage, les persiennes de la chambre de Clarisse étaient fermées. Cependant un joyeux soleil étincelait sur la marquise vitrée du vestibule, et des volées d'oiseaux tapage aient dans les arbres du parc.

Il monta les degrés du perron et gagna son appartement situe au rez-de-chaussée.

Il trouva son domestique qui l'attendait dans Tantichambre, occupé à écrire.

A la vue de son maître, il interrompit ce travail épistolaire, et lui présenta un plateau d'argent, sur lequel s'étalaient des cartes de visite, des lettres et un télégramme.

Georges parcourut machinalement cette correspondance insignifiante. Une lettre de part lui annonçait la mort d'un membre du cercle de Dijon. Un billet de M'" Kita lui demandait des subsides ; le télégramme redoublait l'urgence de cette communication et contenait ces mots :

« Venez ce soir boulevard Malesherbes.

c( Kita. »

Ce point réglé, Georges prit des informations auprès de son domestique. La baronne de Lignières s'était retirée la veille à neuf

heures, et n'était pas venue dans la matinée, comme elle en avait l'habitude. Clarisse avait déjeuné seule ; elle était sortie à pied avec la ; bonne et l'enfant, sans indiquer le but de sa promenade ni l'heure de sa rentrée.

Georges prit un bain et s'habilla, l'esprit préoccupé. Ce mutisme était l'indice certain d'une résolution froide.

Il avait d'abord espéré que Clarisse aurait laissé un mot en partant ; mais elle n'avait pas pénétré dans l'appartement de son mari et, pour la première fois, elle avait emporté la clef de sa chambre.

Tous ces symptômes avaient la signilication claire d'une réserve armée. C'était le premier signal d'une guerre sourde, d'une révolte silencieuse , le premier pas de la vengeance, encore indécise, mais inexorable.

Georges était étranger au remords, inaccessible à la crainte de perdre Clarisse. Malgré le pressentiment qu'un seul mot pouvait séparer à jamais leurs destinées comme le

tranchant du glaive, il se disait qu'elle était sa femme, que l'influence de sa famille, le soin de son honneur, l'amour de son fils la feraient reculer devant la pensée d'une séparation de corps. Ces réflexions calmèrent les inquiétudes de son esprit fatigué.

Soudain, une idée infernale traversa son cerveau. Il se sentit le maître.

— Eh bien, après tout^ songea-t-il, quelle arme a-t-elle contre moi? Si la fantaisie lui prend de garder sa fortune, je garderai l'enfant.

Clarisse avait dû l'attendre la veille, mais son valet de chambre ne put lui donner aucun éclaircissement à cet égard, ayant été absent de l'hôtel toute la soirée. Georges n'était pas en peine de trouver des explications plausibles dans une situation de ce genre, et il savait d'avance que son père en accepterait volontiers la responsabilité. D'ailleurs, jamais Clarisse n& lui avait adressé une question relative à sa manière de vivre. Il ne lui déplaisait pas

non plus de laisser croire à son mécontentement, et il s'imagina faire un acte de haute politique en retardant le premier pas d'une réconciliation.

Après avoir changé de costume^ il passa chez le notaire de M. Saunier, qui lui remit vingt mille francs sans observation, dans la certitude que la signature de M""^ de Jussey était une simple formalité.

De là, il se rendit au cercle. Il lui semblait que les souvenirs de la veille étaient déjà lointains, sans se rendre compte de cette impression. La vue de visages familiers renoua la filière de ses idées habituelles. Son père arriva vers quatre heures. Georges lui fit part des événements précipités et inattendus qui s'étaient accomplis depuis vingt-quatre heures.

— Tout ceci est grave, dit le comte de Jussey, qui avait écouté d'un air absorbé les confidences de son fils. Si tu tombes dans les filets de M^** Olympia, je prévois une catas-

trophe qui ne se fera pas longtemps attendre. . . As-tu vingt mille francs?

— Oui.

— C'est salé... Enfin, qu'il n'en soit plus question. Ce qui me préoccupe pour l'avenir, c'est l'accord de ta tante et de ta femme, qui représentent tes deux seules chances de fortune. Clarisse, par son contrat de mariage, a l'administration personnelle de ses biens, et il est douteux qu'elle te donne sa signature sans consulter son père. Que comptes-tu faire ?

— Je n'en sais rien.

— Que diable! Georges, te voilà désarçonné au premier écart. Il faut agir.

— Et si jo ne réussis pas?

— Tu as tellement brouillé les cartes, que je ne vois plus clair dans ton jeu. Commençons par éliminer les questions secondaires. M^^** Kita ne compte pas, bien qu'elle décuple en ton honneur son tarif ordinaire. Quant à Olympia, c'est une fille qui te ruinerait en six mois, sans compter qu'elle t'affiche. As-tu lu le Journal des étrangers!

— Non.

— Je l'ai dans ma poche.,. Voici :

Hier à TOpéra, belle salle. Parmi les personnes de marque, nous citerons le vicomte et la vicomtesse de Jussey, et cœtera.

Le comte reprit après une pause :

— Tu nlgnores pas qu'Olympia a des attaches dans les journaux mondains, et ce n'est pas la première fois qu'elle leur fait tenir des informations de ce genre. La note vient d'elle. Le nom de ta femme y figure. Ce n'est pas une erreur de journaliste, c'est une perfidie qui s'explique par la rencontre d'hier. Il est donc nécessaire de ne plus t'exposer à une telle méprise. Si Clarisse allait dans le monde, plus d'une excellente amie ne manquerait pas de l'en avertir avec une innocence parfaite, pour s'amuser de sa surprise et se donner le plaisir de troubler son bonheur. Je te conseille donc de prendre des mesures immédiates pour que ce journal ne tombe pas entre ses mainâ, si toutefois il n'y est pas encore. Résumons:

Tu remettras ce soir, à dix heures, vingt mille francs à Olympia, et tu lui diras de ma part que j'irai lui demander une tasse de thé vendredi. Est-ce entendu?

— Oui.

— Nous restons donc en présence de ta tante et de ta femme. La pauvre baronne se donne bien du mal pour réparer tes sottises de collégien, mais ne joue pas au fin avec elle. C'est une femme à te déshériter en faveur de ton fils. Est-ce ton avis?

— Oui.

— Quant à Clarisse, elle ne se laisserait pas tromper par des comédies sentimentales, si tu étais de force à soutenir ce rôle, je ne te^ conseille pas d'essayer. Il faut poser hardiment la question de cabinet et brûler tes vaisseaux.

— Clarisse ne cédera pas.

— Raison de plus pour ne pas perdre ton temps en combinaisons enfantines ou te bercer d'illusions inutiles. Va droit au but, et obtiens une réponse décisive avant que Saunier

ne se mêle de la partie. Fais signer un pouvoir demain à ta femme, convertis les valeurs nominatives en titres au porteur. Voilà le point à forcer. Je me charge du reste. Maintenant, pour ouvrir le feu, allons ensemble chez le notaire de Saunier. Tu lui diras de préparer une procuration à TeiFet de régulariser les vingt mille francs qu'il t'a remis^ et qui te permette en même temps de manœuvrer librement la fortune de ta femme. Partons.

Georges arriva chez lui vers cinq heures et demie. Clarisse venait de rentrer. Il se rendit directement dans sa chambre, et lui dit sans préambule :

— Excusez-moi si je me suis fait attendre hier...

— Je ne vous attendais pas, interrompit froidement Clarisse.

— Ma tante ne vous a-t-elle pas informée que j'avais l'intention de rentrer de bonne heure ?

— C'est-à-dire qu'elle vous en avait donné l'ordre.

— Soit. Je ne demande pas mieux que de faire vœu d'humilité et d'obéissance, poursuivit Georges avec une aimable désinvol-

ture. Mon père m^a retenu pour une affaire urgente...

— Pourquoi me donnez-vous ces explications ?

— J'espérais, et j'espère encore effacer de votre esprit un injuste soupçon.

— Ce n'est plus un soupçon, c'est une certitude.

— Une certitude?... dit Georges avec un sourire banal.

— Oui. Vous avez toujours été libre; je ne vous ai jamais interrogé, et je ne sais pourquoi vous prenez la peine de faire des excuses que je ne vous demande pas.

— Il m'est impossible d'accepter la discussion sur ce terrain.

— C'est vous qui le choisissez.

— J'y suis forcé. Soupçon ou certitude, quels que soient les motifs qui vous font agir, il est nécessaire que je sache si cette situation doit se prolonger.

— Elle est telle que vous l'avez faite, et je la subis.

— Vous plaît-il de me dire comment je dois l'interpréter ?

— Votre tante m'a adressé hier la même question, je vous ferai la même réponse : il vous a plu de me tromper; il me convient de ne pas en souffrir et de renoncer à vos préférences.

— J'ai des torts. Je suis prêt à les reconnaître loyalement, s'il ne m'est plus permis d'en obtenir le pardon.

— Je ne puis oublier.

Il y eut une pause.

Georges se promenait à travers la chambre, songeant à cette parole significative de la baronne de Lignières :

c( Un mot, et Clarisse est à vous. »

— Qiielmotl avait-il demandé.

Pour le trouver, il eût fallu un effort de génie ou un éclair d'amour. Malheureusement le cœur de Georges était aussi vide que sa tête, et c'est en vain qu'il cherchait le mot inspiré qui pouvait dénouer ce nœud gordien.

Désespérant d'imaginer la formule magique du « Sésame^ ouvre-toi » , il revint au lancer par une transition assez habile.

— Clarisse, dit-il d'une voix ferme, je renonce à l'espoir d'influencer votre volonté " et de changer vos résolutions. J'accepte et je subirai comme vous cette situation. Je vais donc vous parler, non comme votre mari, mais comme père et chef de famille. Votre contrat vous laisse la disposition de vos biens. Si je suis assez défavorisé pour avoir perdu votre affection, vous m'accorderez peut-être assez de confiance pour la manœuvre de vos affaires et la sauvegarde de vos intérêts. Je me sens fatigué dé mener une vie sans but, absurde, à laquelle j'aurais dû renoncer plus tôt. Je veux tenter quelque chose, ne serait-ce que pour me distraire. Je vous prie donc de me donner les pouvoirs nécessaires pour administrer votre fortune et la faire fructifier.

— Quelque temps avant mon mariage, il me souvient que mon père m'a parlé de ces

questions d'intérêt, auxquelles je n'attachais alors aucune importance . Il tenait à m'expliquer la différence qui existait entre le contrat de mariage de ma sœur aînée et le mien; je m'en suis rendu compte, et comme le régime de la séparation de biens était demandé par vous, ou du moins en votre nom, je n'ai fait aucune observation. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore, comment on peut unir le corps et l'âme en séparant les intérêts. Si je n'avais pas d'enfant, je n'hésiterais pas à remettre toute ma fortune entre vos mains quitte à la perdre sans regret. Mais je dois songer à mon fils, et je ne veux pas engager son avenir.

— C'est pour lui que je désire augmenter cette fortune.

— Je ne doute pas de votre habileté ; si je fais une réserve pour mon fils, je n'en fais pas pour moi. Mon père m'a priée de ne jamais engager ma signature sans lui demander conseil. Je lui dois bien au moins cette preuve de confiance; mais vous êtes mon mari, et au

risque de mériter sa disgrâce, c'est à vous que je dois obéir.

— Je n'ai pas invoqué ce titre.

— Je vous le reconnais, et je consens à vous donner librement les pouvoirs que vous me demandez. Il y a aujourd'hui entre nous assez de causes de séparation pour ne pas y ajouter celle-là. Mon père a confié ma dot à son notaire, trois cent mille francs. Réservez cent mille francs pour mon fils^ et disposez du reste.

— Cette restriction est dictée par un sentiment que je partage, et vous n'aurez pas à regretter de m'avoir fait la main libre... Mon père viendra me prendre à neuf heures. Il vous dira que je suis bien cruellement puni...

— Vous voudrez bien m'excuser, je ne me sens pas bien.

Georges mordit sa moustache, et erra encore quelques instants dans la chambre.

Le doux visage de Clarisse était aussi tran-

quille qu'aux premiers jours de sa lune de miel.

Elle s'approcha du berceau du petit Georges, qui dormait comme un ange, et le baisa au front.

Georges s'approcha et voulut l'embrasser à son tour, mais Clarisse referma les rideaux avec un geste si calme qu'il hésita.

— Ai-je besoin, dit-il, de votre permission pour embrasser mon lils?

— Oui.

— Alors, je la demande. *

— Je la refuse.

— Clarisse, je vous prie de m'ëcouter aussi froidement que je vous parlerai. Si vous prétendez contester mes droits de père, je les ferai valoir.

— Il n'y a pas de loi qui puisse enlever un enfant à sa mère.

— Il y en a une.

— C'est une menace ?

— Peut-être.

— Nous différons en cela; je ne menace

ISO LA VICOMTESSE DE JUSSEY

jamais. Vous pouvez tout contre moi, contre ma fortune, mais contre mon fils^ je sens que vous auriez peur... Je désire être seule.

Georges eût infailliblement traversé le salon du rez-de-chaussée sans voir sa tante, si elle ne l'eût arrêté au passage.

— Où allez-vous, Georges?

— Faire un tour de promenade dans le parc, en attendant l'heure du dîner.

— Et Clarisse?...

— La paix est signée.

— Depuis quand?

— A l'instant même.

— Georges, avant un an, il ne vous restera ni femme, ni enfant, ni fortune.

— Il y a dix-huit mois, je n'avais rien de tout cela, et je n'avais pas de souci.

— Qui vous empêche de revenir à cet âge d'or?

— Vous, ma tante. •

— Moi? Vous vous trompez. Amusez-vous bien, puisque votre femme vous le permet.

A neuf heures, le comte de Jussey fut annoncé.

Il trouva Georges en train de faire une partie de piquet avec sa tante.

— Clarisse va bien? dit-il en s'asseyant.

— Très-bien, répondit la baronne.

— Aurai-je le plaisir de lui donner le bonsoir ?

— Non.

— Pourquoi?

— Elle ne désire pas vous voir.

— Ah! En l'honneur de quel saint?

— Ce n'est pas un saint, c'est une sainte.

— Peut-on savoir le nom?

— Samte-Olympia, Sainte-Kita.,. c'est un nom en «, mais je ne sais pas au juste.

— Eh bien, je vous prie de dire à Sainte- Clarisse, . .

La baronne de Lignières posa ses cartes sur la table, se leva avec un sourire et sortit du salon.

— Georges, mon cher garçon, dit le comte

de Jussey en faisant siffler la baleine qu'il tenait à la main, voilà une jolie partie de bataille.

— Clarisse signera demain pour deux cent mille francs.

— C'est possible.

— C'est absolument certain.

— Et elle me ferme sa porte?

— Comme à moi.

— En ce cas, il n'y a qu'une chose à faire, c'est d'y inscrire en lettres d'or :

« M. de Jussey neutre plus ici. »

A dix heures moins cinq minutes, Georges se présenta chez Olympia, qui l'accueillit avec une joie d'enfant.

— Tu as bien fait de venir, dit-elle à Georges en l'embrassant. J'ai envie de faire de la musique... Aimes-tu là musique?

— A la folie.

— Et les vers?

— Non.

■ — C'est dommage, je les adore.

— On m'a dit que tu avais un faible pour les artistes.

— Oui, j'aime les artistes... Il est plus facile, sais-tu^ de gagner un million que de faire la valse de Faust ou la Bonne Fortune,

— Quelle bonne fortune'? ,

— Pas la tienne.

— Elle suffît à mon bonheur.

— Je voudrais pouvoir en dire autant... J'ai cette singulière maladie que Léopardi appelle le signe le plus éclatant de la nature mortelle : l'Ennui. Georges, je m'ennuie...

— Que faire?

— Va-t'en.

Georges posa sur la cheminée un portefeuille en velours bleu, et baisa la main d'Olympia.

— Tu as pourtant de l'esprit quand tu veux, dit-elle.

— Adieu, ou au revoir.

— A vendredi.

— Bonne nuit, Olympia.

— Olympia est une singulière femme, se disait Georges, qui avait pris instinctivement le chemin du cercle; elle vous demande vingt billets de mille francs comme un verre d'eau sucrée, et ces sommes-là ne se trouvent que dans le pas d'un cheval de course.

Pour se consoler, Georges joua, perdit, voulut courir après son argent et "perdit de plus belle. Calcul fait, cette journée lui coûtait un peu plus d'une année de . son revenu.

Le lendemain, vers deux heures , Clarisse l'accompagna chez son notaire.

Après lecture de l'acte qui donnait à son mari la faculté de disposer des deux tiers de sa fortune. M" Aubertin ajouta les paroles suivantes :

— Le style judiciaire n'est pas toujours très-intelligible pour une femme du monde ; M'"'' la vicomtesse de Jussey désire-t-elle une seconde lecture ou une explication particulière i

— C'est inutile, monsieur, j'ai parfaitement compris, répondit Clarisse. Ma volonté est de donner à mon mari toute liberté d'action, et je vous prie de lui remettre deux cent mille francs sur ma dot.

— Voici les titres et les obligations qui figurent à votre contrat de mariage, reprit M' Aubertin. Selon les conventions stipulées, je réserve seulement un titre de cinq mille francs de rente trois pour cent, que je ferai immatriculer demain au nom de votre fils, pour la nu-propriété.

Cette affaire réglée, Georges ramena sa femme à l'hôtel, et rejoignit son père avec lequel il avait pris rendez-vous pour trois heures et demie.

— Mon cher Georges, dit M. de Jussey en lui frappant sur l'épaule, je te félicite d'un succès qui peut compter pour une revanche; mais, entre nous, que vas-tu faire de cette fortune? Je suppose qu'elle ne sera pas l'héritage de la Dame de pique ou de M^^' Olympia ?

— Certes, non.

— Veux-tu que je t'indique un placement sûr?

— Volontiers.

— Prête-moi cinquante mille francs.

— De tout mon cœur. Voulez-vous davantage?

— Gela suffira, et tu seras peut-être bien aise de les retrouver un iour.

Le comte ût prévenir sa fille qu'il l'attendait.

Gabrielle arriva en courant et embrassa son frère.

T-r- Ma chère enfant, dit le comte en effleu^ rant son front, Georges vient de mettre cinquante mille francs dans ta corbeille.

— Mon bon Georges, est-il vrai que tu n'es pas heureux]... Nous t'aimons ^i bien.

-^ Gabrielle?... dit le comte d'une voix sévère.

— Vous voyez, mon père, que nous avons bien fait de tenir ma belle-sœur à distance. C'est elle qui nous a brouillés avec ma tante,

— Tu as raison, mais toutes les récriminations ne. changeront rien à l'état de la question. Georges, passons chez mon agent de change, et nous reviendrons dîner en famille.

Le comte de eJussey ne s'était pas trompé. La note sur l'Opéra, insérée dans le Journal des Etrangers, était une perfidie d'Olympia à l'adresse de Clarisse, et M'^° Kita avait été l'instrument choisi pour lui en faire parvenir un exemplaire sous enveloppe chargée. Les mots : c( Le vicomte et la vicomtesse de Ji^ssey » étaient soulignés en rouge, de façon à ne laisser aucun doute sur l'interprétation particulière de cette note en apparence inoffensive.

La baronne de Lignières était en compagnie de Clarisse, quand le facteur se présenta pour remettre le paquet chargé et recevoir la signature de la vicomtesse de Jussey. Cette formalité remplie, il se retira.

Au premier coup d'œil, les deux femmes devinèrent la main qui avait lancé cette flèche empoisonnée.

— Ceci n'est pas de guerre, dit la baronne, un moment surprise. Que Georges aille chez M'" Olympia et la paye, c'est dans l'ordre; mais qu'il l'affiche à l'Opéra et qu'elle prenne le soin de nous en informer, vraiment, je ne le supporterai pas. Cette fille est une vipère et Georges est un...

" — Non! s'écria Clarisse.

— C'est odieux...

— Madame, quoi qu'il arrive, je ferai tout au monde pour que le nom de mon mari soit sans tache et respecté.

— Vous avez raison, Clarisse, c'est le vôtre et celui de votre fils ; mais Georges a démérité, il sera puni. Laissez-moi vous dire que vous avez fait une folie en lui donnant votre procuration; votre dot pouvait être mieux employée qu'à payer les honoraires de ces demoiselles*

Clarisse, sans répondre, ouvrit son buvard et écrivit le billet suivant, qu'elle communiqua à M"^ de Lignières :

Monsieur le rédacteur,

C'est par erreur que le nom de la vicomtesse de Jussey figure parmi ceux des personnes qui assistaient vendredi à la représentation de Faust à r Opéra.

Je vous prie, monsieur, d'insérer cette rectification.

Vicomtesse de Jussey.

Rue Balzac (Champs-Elysées.)

— La leçon est énergique, murmura la baronne, mais j'y donne les deux mains.

Le billet cacheté à ses armes, Clarisse fit appeler sa femme de chambre.

— Fanny, dit-elle, prenez une voiture et portez cette lettre au Journal des Etrangers. Vous attendrez la réponse.

Fanny sortit. Au bout de trois quarts d'heure,' elle était de retour.

— J'ai parlé au directeur du journal, dit-elle; il insérera la lettre de madame.

— C'est bien.

Georges eut une minute de stupeur en lisant dans le Journal des Etrangers la lettre de sa femme, publiée sans commentaires. Son père lui fit entendre que la vengeance da Clarisse ne s'arrêterait pas là.

— Eh bien ! mon cher, que dites-vous du style de votre femme?

Telle fut la première question qui salua Georges à son entrée chez Olympia.

— C'est de la folie^ et je vous serai reconnaissant de ne plus m'en parler.

— Mais non ; sa lettre n'est flatteuse ni pour vous ni pour moi, mais c'est assez crâne pour une provinciale. Qu'est-ce que vous allez faire?

— Vous voyez, je viens vous demander l'hospitalité.

— Mon ami, vous devenez d'une exigence insupportable, et puis, j'ai un reproche à vous faire.

— A quel sujet?

— Au sujet de Kita. Elle n'est pas contente. Kita est trop raisonnable pour m'en vouloir de chasser une fois sur ses terres, et je lui rabats plus de gibier que je n'en tue ; mais, depuis votre départ^ elle a un vide. Parlons sérieusement. Notre liaison finira comme elle a commencé^ sans haine et sans amour. Voulez-vous être bons amis? Je mettrai votre portrait dans mon album, votre portefeuille bleu au « Musée des souvenirs, » vous viendrez à mes vendredis, et Kita me laissera tranquille.

— Si vous m'éloignez par excès de sollicitude, à cause du vide que mon absence peut occasionner dans les tiroirs de votre amie Kita, il y a un moyen bien simple de calmer son désespoir.

— J'ai une autre raison.

— M'est-il permis de la connaître?

— Mon Dieu, oui; c'est une expérience que je veux faire. J'ai reçu dernièrement une lettre d'un jeune homme qui m'a donné de la curiosité. Je me suis informée. C'est un garçon pas beau, pas riche et pas spirituel; il n'a qu'une qualité : il m'aime.

— Tout le monde vous adore.

— Si vous aviez été aimé une fois en votre vie, seulement une heure, vous seriez moins stupide ; mais je suis bonne femme, et je

vous prends comme vous êtes Un homme

charmant, c'est le marquis de Volmer.

Eh bien, je l'ai vu pleurer, là, à la place où vous êtes en ce moment, parce qu'il était amoureux d'une femme de chambre qui se moquait de lui. Vous ne comprenez rien à cela, n'est-ce pas? Vous êtes un homme fort, vous. Si pourtant je m'en donnais la peine, je vous ferais croire que vous m'inspirez une passion. Je vais vous citer un autre exemple que vous comprendrez mieux. Vous m'avez dit, hier, que votre femme vous avait donné sa fortune. Est-ce vrai?

— Oui.

— Sa lettre prouve qu'elle me connaît, et elle ne doit avoir aucune illusion sur l'usage que vous comptez en faire. En principe, je les hais, ces petites colombes de province qui laissent quelquefois leurs ailes au couvent. Quand j'en rencontre, je leur prends leur mari, et je le renvoie au pigeonnier bien plumé, traînant l'aile, et pas guéri des voyages. Mais il y a deux choses que je respecte : le talent et le caractère. J'admire votre femme, et si j'avais pu la juger plus tôt, je lui aurais certainement évité l'ennui de vous cingler dans un journal. J'ai des fantaisies inexplicables. Je suis ainsi, et c'est par là que je vaux quelque chose. Reprenons chacun notre liberté. Trompez votre femme, si cela vous plaît; ruinez-vous, si cela vous amuse; je n'y serai pour rien, et je suis décidée à en rester là.

— C'est une épidémie, une vraie régénération, dit Georges en se levant. Adieu donc,, vertueuse Olympia.

— Adieu, mon cher.

Une fois Georges parti, Olympia écrivit la lettre suivante :

Madame, ^

Yeuillez agréer Imites mes excuses et tous mes regrets. Je ne recevrai plus monsieur ae Jussey chez moi,

Olympia.

0 Fortune ! multiplie tes coups, précipite les événements, accable l'infortuné Georges ! Es-tu contente et son sort est-il assez rempli?

De ces 200,000 francs si laborieusement conquis, son carnet témoigne l'emploi suivant en chiffre ronds:

A Kita (six mois) 25,000 fr.

A Olympia 20,000 — -

A Gabrielle 50,000 —

Jeu Mémoire,

Son père en a pitié.

Son excellente tante, la baronne de Lignières, va le déshériter.

Sa femme le méprise.

Olympia le dédaigne.

Dans un si grand malheur, que lui resterat-il?

Lui seul?

Ce ne serait pas assez.

Il lui reste cent mille francs et l'amour de Kita.

Ceci ne mangera pas cela.

C'est ce que nous allons démontrer.

Mais bien d'autres périls l'environnent.

Pendant qu'il écoutait la savante dissertation d'Olympia sur l'amour idéal, M' Aubertin, notaire^ mettait à jour sa correspondance :

A Monsieur Saunier, a Dijon [Côte-d'Or).

Cher monsieur,

J'aiThonneur de vous informer \\iq M^^ola vicomtesse de Jussey vient de donner procuration à M. le vicomte de Jussey, son mari, à Teffet de disposer librement de la somme de deux cent mille francs (fr. 200,000), prélevés sur sa dot. D'après sa volonté formelle, j'ai dû recevoir sa signature, et j'ai remis

entre ses mains les valeurs dont j'étais dépositaire.

Veuillez agréer, cher monsieur, l'expression de mes sentiments tout dévoués.

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