ÉPILOGUE
Trois mois environ se sont écoulés, depuis le jour où le capitaine Clair-de-lune a reçu rhospitalité dans la maison de M"' Saunier comme un ami de la famille.
La paix est signée.
Le docteur Louis Saunier; sa soeur et sa mère sont de retour à Dijon.
Le printemps est revenu. Clarisse a désiré rester encore quelque temps à Neuchâtel^ dont le climat paraît favorable à la santé de son fils.
La fidèle baronne ne veut pas retourner à Paris, où la guerre civile succède à la guerre étrangère, et elle rêve un voyage en Italie;
Le capitaine Clair-de-lune a fait raser sa moustache. Tout de noir vêtu, comme le page de Marlborougli, il a repris les allures placides d'un jeune professeur de philosophie.
Le jour où il se présenta sous cet aspect nouveau, à l'heure du déjeuner, la baronne lui dit avec bonne humeur :
— Mon cher capitaine , je vous trouve mieux ainsi... Vous avez la tête d'un giron^ din, avec un petit air d'échafaud qui ne fait pas mal.
— Est*ce que tu es curé ? demanda gravement le petit Georges, surpris par cette transformation de physionomie.
— Pas encore, dit le capitaine Clair-delune en souriant.
— - Oui^ oui, oui, reprit la baronne, vous êtes un impie, un païen, un fils de M. de Voltaire. Vous devriez bien suivre mes conseils.
— Je ne demande pas mieux.
— D'abord, j'espère que vous n'enseignerez
plus la philosophie, ne serait-ce que par amitié pour moi.
— C'est que je ne sais pas autre chose, et je suis obHgé de reprendre mes fonctions dans quelques jours.
— Vous retournez à Tours ?
— Oui, madame ; sans votre ordre, j'y serais déjà.
— Et c'est pour cela que vous avez fait raser vos moustaches ce matin ?... Vous ne retournerez pas à Tours avant d'être converti.
— Mais si je vous écoutais, madame, je ne pourrais plus être professeur.
- — Eh bien ! vous resterez avec nous. Quand M. Bébé Georges, que voilà, passera des mains des femmes entre celles des hommes, j'ai compté sur vous pour faire son éducation.
Le capitaine Clair-de-lune garda le silence.
— Je vous demande cela, dit la baronne, pour cet enfant que vous aimez... Me refusezvous ?
Clarisse leva sur lui ses beaux yeux, comme si elle voulait lui dicter sa réponse.
— J'y consens, dit-il. Mon jeune ami Georges a trois ans. Dans quelques années, si je ne suis pas oublié, je tiendrai cette promesse.
A la fin du repas, le capitaine Clair-de-lune alluma un cigare, et alla faire sa promenade accoutumée sur la terrasse plantée d'arbres qui longe le bord du lac.
En rentrant, il trouva la baronne au salon.
— Décidément, vous partez? dit-elle.
— Ce soir*
— Je croyais que vous aimiez Clarisse ? Le capitaine Clair'-de-lune répondit par un
triste sourire.
— Enfin, reprit la baronne, chacun aime à sa manière. Si la vôtre est de ne rien dire, Clarisse ne vous laissera pas partir sans vous demander la faisôn de ce silence.
— ' Je suis pauvre.
— Ayez donc un peu moins d'orgueil, i.
Une femme comme celle que vous aimez n'accepte pas une semblable réponse Elle
pleure^ allez la consoler.
Le capitaine Clair-de-lune monta Tescalier qui conduisait à l'appartement de Clarisse.
La porte était ouverte.
Il s'arrêta sur le seuil.
Clarisse était assise près de la fenêtre , la tête reposant dans sa main.
En entendant un bruit de pas, elle avait essuyé ses yeux et s'était levée.
Tous deux s'observèrent un instant avec persistance.
Le capitaine Clair-de-lune entra dans la chambre et rompit le silence.
— Madame, dit-il, la première fois que je vous ai rencontrée, j'ai voulu m'éloigner. Vous avez bien voulu me retenir. Alors, je ne vous croyais pas libre. Je savais que j'allais vous aimer ; mais ma vie ne vaut pas un de vos caprices.'.. Est-il vrai, madame, que je suis aimé de vous?
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— Oui, libre ou non, je vous aime.
— Pourquoi pleurez-vous ?
— Pourquoi je pleure?... Parce que je voudrais effacer trois années de ma vie, pour vous donner mon premier baiser de jeune fille. C'est un souvenir bien amer que je ne puis oublier. Mon cœur est àvous^ et je vous donne mon premier amour».. Oui, je sais combien votre âme est généreuse ; vous m'aimez, mais il y aura toujours entre nous un souvenir vivant, mon fils, qui rappellera le passé.
— Votre mélancolie, votre tristesse exercent une mauvaise influence sur la santé de ce petit être, dont la vie est liée à la vôtre, comme ses traits reflètent ceux de votre visage.
— - Eh bien, si je sens que vous l'aimez, vous lirez dans mes yeux le bonheur et la joie... Georges?...
L'enfant, qui jouait dans la pièce voisine, entra triomphalement à cheval sur l'ombrelle de la baronne.
A la vue du capitaine Clair-de-lune, il abandonna sa monture, courut à lui, et dit en hochant la tête :
— Tu laisses maman toute seule à la maison^ et elle pleure.
— Cher ange... Je resterai toujours avec vous.
— Alors, embrasse-moi.
Le capitaine le prit dans ses bras et l'embrassa longuement.
— Embrasse maman.
— Non, toi encore.
— Embrasse maman.
Clarisse s'approcha, baisa son fils au front, et elle sentit sa joue effleurée par les lèvres de celui qu'elle aimait.
— Je vous aime, Clarisse, dit-il en lui prenant la main, je vous aimerai sans arrièrepensée. C'est votre âme que je veux.... Oubliez.
— Mon cœur est trop plein pour me souvenir, j'ai oublié.
Le jour où expirait le délai légal du veuvage, le consul de France à Neuchâtel reçut le double serment de Clarisse et du capitaine Clair-de-lune.
Une année après, Georges eut une petite sœur qui s'appela Renée.
Clarisse est heureuse et adorée. En la voyant au bras de son mari, on songe au sonnet qui finissait ainsi :
Vous marchez comme une déesse Et vous riez comme un enfant.
Avant de terminer, nous ajouterons ces dernières lignes de Thackeray :
Nul romancier n'ose plus peindre un homme avec l'énergie qu'il sent en lui-même. Il faut que nous le voilions, que nous lui donnions un certain sourire de convention. La société ne tolère plus le naturel dans notre art.
C'est une chose bonne à savoir que vous ne voulez pas qu'on vous dise ce qui se passe dans le vrai monde, ce qu'on entend dans la société, dans les
clubs, au collège, dans les bureaux des journaux, ce que font et ce que disent vos fils. Nous avons essayé de mettre un peu plus de franchise qu'à l'ordinaire dans cette histoire, sans aucune mauvaise intention de la part de Tauteur, et, nous l'espérons, sans aucune conséquence fâcheuse pour le lecteur. Si la vérité n'est pas toujours agréable, du moins vautelle toujours mieux que l'erreur, soit qu'elle vienne, cette vérité, de la tribune où discutent des écrivains et des penseurs plus sérieux, ou de l'humble chaise sur laquelle le conteur est assis, en terminant son œuvre et prenant congé du lecteur bienveillant.
Selon Tusage, nous consacrons une ligne cle souvenir aux personnages, qui, à des titres divers, ont été mêlés à l'action de cette comédie familière.
Le comte de Jussey passe la moitié de l'année dans son château de famille, pour mener, pendant l'autre moitié, le train d'un millionnaire à Paris.
Sa fille Gabrielle a épousé un gentleman