‹ La vicomtesse de JusseyChapitre 3 sur 5 · AUBERTIN · texte numérisé non relu

AUBERTIN

P. S. ■ — Ci-joint deux numéros du Journal des Etrangers^ qui vous donneront des nouvelles de famille.

— Clarisse est folle ! s'écria le bon monsieur Saunier à la lecture de cette épître. Je comprends qu'on aime son mari ; mais, que diable ! deux cent mille francs d'un coup de filet, sans crier gare, sans me consulter...

Monologuant ainsi, M. Saunier empilait, un peu au hasard, des habits et du linge dans une malle. Il prétexta d'une affaire urgente, prit l'express de nuit, et arriva en gare de Paris vers neuf heures du matin.

A dix heures moins un quarts il tombait chez son gendre comme un obus .

Georges était absent depuis la veille.

Clarisse n'était pas encore levée.

Heureusement^ la terrible baronne de Lignières était debout, gardienne vigilante de ce Jardin des Hespérides, dont les pommes d'or étaient cueillies.

M. Saunier et la baronne échangèrent un regard aussi clair qu'un traité d'alliance ; puis M""* de Lignières le laissa seul un instant pour aller prévenir Clarisse de l'arrivée de son père.

La femme de chambre vint annoncer que le déjeuner était servi, au moment où Clarisse embrassait son père et lui demandait des nouvelles de sa famille.

Cet incident fit une heureuse diversion. M. Saunier se mit à table, mangea de bon appétit et, sous cette influence, il se trouva bientôt dans une disposition d'humeur plus favorable. Au lieu de la série de questions qu'il s'était proposé de soumettre à sa fille, il ne trouva que des sourires po.ur le petit Georges, des attentions affectueuses pour la jeune mère et des compliments pour la baronne.

Cependant il était nécessaire d'aborder le sujet qui motivait son voyage à Paris, et le bon M. Saunier le fit avec le tact délicat d'un honnête homme.

— Ma chère Clarisse, dit-il, nous sommes en famille et nous pouvons parler à cœur ouvert. Tu es grande fille, tu ne me dois plus obéissance, et je ne voudrais pas intervenir mal à propos dans tes affaires de ménage.

— Vous êtes mon père, répondit Clarisse avec simplicité.

— Bien. . . Où est Georges?

— Je l'ignore.

— Où sont les 200,000 francs que W Aubertin lui a remis avant-hier?

— Je n'en sais rien .

— Georges est sans doute en bonne fortune, dit froidement la baronne, et le reste suivra.

— Clarisse en est là ?

— Oui.

— Que signifie donc sa lettre publiée dans ce journal? reprit M. Saunier en tirant de sa poche les deux numéros expédiés par M*" Aubertin.

— Que votre gendre s'affiche à l'Opéra, et qu'on a confondu sa maîtresse avec sa femme.

— Jussey est-il au courant de la conduite de son fils ?

— Sans doute.

— Je vais mettre ordre à cela, dit M. Saunier après quelques instants de réflexion.

— C'est une peine inutile, mon père, objecta Clarisse avec douceur.

— En ce cas, il ne reste qu'une chose à faire, ma chère enfant, c^est de boucler tes malles et de partir avec moi pouK Dijon.

— Plus tard.

M. Saunier regarda sa fille et poursuivit :

— Clarisse, ce que je viens d'apprendre a tellement troublé mes idées que je n'ai peutêtre pas en ce moment l'esprit assez calme pour agir en connaissance de cause. Ce que je vois de plus clair au fond de cette situa-

tion, c'est que ton mari te délaisse, compromet son avenir et marche à la ruine. Si tu crois de ton devoir de supporter en silence une telle conduite, le mien est de te défendre, et c'est ce que je vais faire.

Sur ces paroles, prononcées avec fermeté, M. Saunier se leva et se rendit chez M® Aubertin, après avoir fait porter au comte de Jussey un billet qui lui annonçait sa visite pour deux heures.

Dès que 1-arrivée de^ M. Saunier avait été signalée, John, le valet de chambre du vicomte de Jussey, courut chez M^^^ Kita, où il trouva son maître.

— Il était temps, songea Georges.

Sans perdre un instant, il rejoignit son père.

— Tu tombes bien, dit le comte à son fils; Saunier vient d'arriver à Paris; il sera ici tout à l'heure, et peut-être nous aidera-t-il à ramener sa fille à des sentiments plus par cifiques.

— Il me semble, au contraire, qu'il va jeter feu et flamme.

— Georges, mon garçon, tu ne comprendras jamais la vie. Laisse-moi mener ceite affaire et ne parle pas trop.

A deux heures, M. Saunier trouva le père et le fils qui, en l'attendant, avaient mis le temps à profit pour se concerter et disposer leurs batteries.

Les préliminaires de bienvenue furent courts et empreints d'une politesse froide comme un salut d'ëpée.

Georges alluma un cigare et se mit à la fenêtre.

— Mon cher Jussey, dit M. Saunier, qui, de son côté, avait préparé un siège, je croyais te trouver seul, et traiter par ton intermédiaire une affaire de famille. En deux mots, voici ce qui m'amène : Georges a la fortune de Clarisse entre les mains, et sa dernière aventure est un scandale public.

— Mon cher Saunier, je me proposais de

me rendre à Dijon, situ ne m'avais devancé. Il est certain que Georges nous met l'un et l'autre dans une alternative difficile en présence du fait accompli, et je te dirai même que je compte beaucoup sur toi pour en sortir, attendu que ta fille m'a fermé sa porte.

— A toi?

— A moi.

Cette affirmation fut suivie d'un silence que M. Saunier rompit le premier :

— Il y a là, dit-il, un fait que je ne m'explique pas.

— Ni moi non plus, mais il existe. En ce moment, nous n'avons pas à nous occuper de ce qui me concerne, et ce serait une question tout à fait secondaire, si elle n'avait eu pour conséquence de retarder un rapprochement entre nos enfants. Georges a eu l'imprudence d'accompagner à l'Opéra une femme trop répandue, dont la loge est aussi banale que la chambre à coucher. C'est là son tort.

— On m'a dit son nom.

— Olympia n'est la maîtresse de personne, que je sache. C'est une de ces belles fleurs qu'on respire en passant, mais qu'il est défendu de cueillir.

— Pour être impartial, je ne jugerai pas Georges avec mes idées de province, et je fais la part des entraînements de la vie parisienne. Malheureusement, ses autres liaisons ne sont mystérieuses pour personne. Clarisse est blessée. En arrivant, je m'attendais à de l'irritation, à des larmes; mais je dois reconnaître qu'elle ne paraît éprouver ni colère ni chagrin de la conduite de son mari. J'emploierai toute mon influence pour réparer le mal, bien que j'aie peu d'espoir d'obtenir un pardon.

— Il arrive parfois que les choses les plus difficiles s'arrangent d'elles-mêmes. Réservons l'avenir et occupons-nous d'une question matérielle qui a aussi son importance* Georges est responsable de sa conduite, et c'est à lui de reconquérir la confiance et l'af-

fection de sa femme. Il à compris qu'il fallait revenir à des idées plus sérieuses, et, d'après mes Conseils, il lui a demandé sa procuration pour manœuvrer leur fortune. Il y a, en ce moment, des opérations coumntes stir les terrains, qui permettent de réaliseï" des bénéfices certains. Voici le bordereau des transferts opérée pstt iîîOh a^ent dé change, et le récépissé de la Banque oÛ les valeurs sont déposées.

— Mon cher Jussey, je m'en rapporte à tsL parole. Mon intervention est ici toute paternelle, comme la tienne. Clarisse est libre de disposer de sa fortune comme bon lui semble. Si j'ai soulevé cet incident, c'est simplement parce qu'elle aurait pu me consulter. Elle n'a pas cru devoir le faire, et le reproche n'en revient à personne.

— Ces détails ne sont pas inutiles, et je tiens à ce que ta religion soit parfaitement éclairée. T(i Vois que les bordereaux de l'agent de change donnent un chiffre rond de deux cent mille francs, et que le récépissé

de la Banque n'en accuse que cent cinquante mille. La difFéreiiiGe provient d'iin placeuiept que tu ne saurais désapprouver. Je viais marier Gabrielle, et Georges jn'a prête cinquante milla franas pour compléter la dot de sa sœur.

— Cela prouve qu'il est bon fils et bon frère ; il sera parfait s'il veut devenir bon époux. Arrivons à une solution, Ce qui est fait est fait, tâchons d'en tirer le rneilleur parti possible. Je connais Clarisse. Elle a l'âme et le caractère généreux. Si Georges l'aime bien, elle pardonnera, Je retourne auprès d'elle, je lui raconterai franchemeiit notre conversation, et peut-être reviendrat-elle avec moi vous donner sa réponse,

M. Saunier retrouva sa fille et 1^ baronne de Lignières, occupées à la toilette du petit Georges. Elles écoutèrent sans l'interrompre le récit détaillé de son entrevue.

— Voilà la vérité, ma chère enfant, dit-il après avoir achevé. Ton mari a de grands

torts envers toi ; il s'en accuse et ne demande qu'à les réparer. Je comprends qu'une femme soit sensible à une telle blessure ; mais il ne faut rien exagérer, et il ne serait pas juste de punir une première faute comme un crime. Il était inutile de fermer ta porte à M. de Jussey, qui venait plaider la cause de son fils, et d'écrire dans les journaux une lettre qui peut donner prise à l'interprétation. Voyons, sois indulgente, et dis-moi ta réponse.

Clarisse hésita un instant. Elle se sentait révoltée par ce machiavélisme dont son père était la dupe de si bonne foi, et qui en faisait l'instrument d'une réconciliation. D'un mot elle pouvait renverser ce laborieux échafaudage de mensonges ; mais elle maîtrisa son impression et répondit avec calme :

— La conduite de Georges dictera la mienne.

— Que dirai-je de ta part à M. de Jussey?

— Que je m'oppose formellement à ce que ma dot ser^>e à celle de sa fille.

— En ce cas, je ne puis être ton messager.

— Je ferai la commission, dit M"*" de Lignières avec un sourire.

— Je vous en serai reconnaissant, madame, reprit M. Saunier, et je suis forcé d'avouer que je suis un assez triste ambassadeur. Je vais écrire un mot à M. de Jussey.

Mon cher ami,

Je reçois un télégramme de Dijon qui me rappelle d'urgence. Je te prie, ainsi que ta famille, d'excuser mon départ. J'espère que tout s'arrangera à notre satisfaction et que rien, ne sera changé dans nos bonnes relations.

Amitiés.

Saunier.

— Cette lettre est bien, dit Clarisse à son père, qui venait de la lire à haute voix.

M. Saunier repartit le soir même, à huit heures. Sa fille l'accompagna au chemin de fer avec la baronne.

En revenant à l'hôtel, elles échangèrent

les réflexions qu'avait- fait jiaître son intervention.

-^ Je reprochais bien des défauts à mon cher neveu, dit M""" de Lignières; mais y m ai découvert un nouveau que je ne lui connaissais pas encore : il est hypocrite.

— Je désire que mon père gard@ son erreur le plus longtemps possible. La vérité se découvrira toujours assez tôt.

— Vous avez bien agi. Au fond, votre père a peut-être moins d'illusions qu'il ne paraît en montrer,

Le départ de M. Saunier fut le sujet d'une conversation d'un autre genre entre Georges et son père.

Le récépissé de la Banque constatait bien le dépôt d'une somme de cent cinquante mille francs, grâce à la précaution de M. de Jussey, qui avait laissé sa part. Par ce moyen, il la faisait entrer deux fois en ligne de compte, pour balancer le déficit des quarante-cinq mille francs précédemment affectés aux bud-

gets d'Olympia et de son amie intime, M"'' Kita.

— Maintenant que Saunier est en route, dit M. deJussey, rien ne s'oppose à ce que tu remettes à ma disposition les cinquante mille francs destinés à la dot de Gabrielle.

— Cela va de soi, répondit Georges.

Mais l'homme propose et la fatalité dispose. Il était écrit que Georges ne tiendrait pas la parole donnée à son père, et qu'il reviendrait sur cette promesse, qui lui avait valu un compliment flatteur de M. Saunier.

Trois années se sont écoulées, jour pour jour, depuis l'heure où Georges et Clarisse ont échangé l'éternelle confidence et le premier serment, c'est-à-dire du mois de juin 1867 au mois de juin 1870.

Rien n'a changé dans l'intervalle de la dernière année, comme si le temps avait arrêté sa marche pour contempler le suave tableau de cet intérieur de famille.

Bébé va avoir deux ans et gazouille comme un oiseau.

La vieille baronne l'adore. Ne pouvant le ravir à sa mère> elle habite un pavillon de l'hôtel.

Clarisse a vingt-trois ans. Elle est toujours belle, calme, glaciale.

On s'imagine peut-être que le ciel s'est complu à punir Georges de sa bêtise amère, en le vouant au ridicule, à la ruine, au remords ?

Mais non. Le ciel ne se mêle pas tant que cela des affaires terrestres. Georges s'est amendé à sa manière. Si sa pénitence ne lui a pas mérité l'absolution de sa tante et le pardon- de sa femme, c'est qu'elles attendaient sans doute une preuve plus décisive de son repentir.

En récapitulant ses fautes, nous constatons, avec une surprise égale à notre impartialité, qu'elles ont été punies et réparées immédiatement après avoir été commises.

Georges veut enterrer sa vie de garçon avec M"' Kita?

Elle lui fait payer cette bonne pensée en le mettant à la porte.

Il se marie le lendemain ?

Là est son seul tort à nos yeux ; car si Georges ne s'était pas marié, sa conduite aurait été toute naturelle, et même suffisam-

ment exemplaire. Quand il évoque ce souvenir déjà lointain, il ne peut échapper à la décevante association d'idées de ses bottines trop étroites.

Un peu plus tî^pd, Georges se prend d'une belle passion pour Olynipia. Peut-être y avaitil au fond plus de vanité que d'amour ; mais ' si les actions humaines étaient passées au creuset de l'analyse, que resterait-il des plus belles ? Peu de chose, je crois.

La vérité, c'est que Georges s'était volon^ tairement condamné à trois mois de célibat. Quelle est sa récompense? Une contrefaçon des fameux billets de complaisance que Ninon de Lenclos signait à feu M- le marquis de La Châtre. S'il triomphe enfin, c'est parce que Olympia veut se venger de sa femme, phénoniène qui explique le secret de bien des bonnes fortunes.

Là encore, Georges est la victime innocente, le jouet de la conspiration générale des événements. Dénoûment fatal, triste retour des choses d'ici-bas, injure du sort, f^b-

surde arithmétique dés passions, il perd du même coup raiFection de Clarisse et l'héritage de sa tailte.

Mais- éê qu'on ne saurait jamais imaginer, comme le dit si judicieusement Auguste à Cinna, c'est qu'Oljtnpia ^ pour le consoler, le bannit de sa coilr ainsi que de son lit, le renvoie à M"^ Kita, refuse d'être l'instrument de sa ruine, écrit une lettre d'excuses respectueuses à sa femme^ et, finalement, paye tant de sacrifices offerts sur ses autels par un mépris qui ne veut pas rester mystérieux.

Nous né sonderons pas dët abîme, nous n'expliquerons pas ce caprice du cœur féminin : il était réservé à Georges d'être méprisé par Olympia.

Cette fois, Georges se révolta contre là destinée; Il voulut montrer que la fortune contraire ne pouvait l'abattre, et la raison reprit ses droits.

Le pfemiér acte qui i^igiiâla ce retour à la

sagesse n'obtint pas tout d'abord l'approbation de son père.

A la suite de la visite de M. Saunier, tombant au milieu de complications inextricables comme un aérolithe, et surgissant à la façon de ces diables enfermés dans une boîte à surprise, Georges se plongea dans une méditation profonde.

— Clarisse, se dit-il, m'a confié deux cent mille francs. Si je prête cinquante mille francs à papa pour la dot de Gabrielle, il me restera à peine cent mille francs. Je lui proposerai d'en servir la rente.

Cette combinaison ne fut pas acceptée par le comte de Jussey, qui qualifia, avec une rigueur dédaigneuse, un tel acte d'ingratitude filiale.

— Je pensais, dit-il, que tu favoriserais le mariage de ta sœur, comme elle avait favorisé le tien dans la même circonstance.

— Je lui devrais plutôt de la reconnaissance si elle l'avait empêché, répondit Georges avec une nuance d'ironie, songeant à la

crise conjugale qui menaçait à la fois son bonheur et sa fortune.

— Peu importe ; c'est une question de solidarité, et Gabrielle a suivi nos traditions de famille.

— Je suis loin de le contester. Je suis tout disposé à faire un sacrifice; mais enfin, cent mille francs de dot et une rente de deux mille cinq cents francs...

— Brisons là, Georges, je te rends ta parole.

— Je ne la reprends pas, mon père. Veuillez réfléchir à ma situation. 11 est absolument nécessaire que je consulte ma femme.

— C'était autant de sauvé sur sa fortune, répondit le comte de Jussey en haussant légèrement les épaules.

— Elle est en bonnes mains, attendu que si je la gaspille, comme tout le monde le suppose, il me restera à peine strictement de quoi vivre.

— Ah?... Ceci change la thèse. Si réellement tu fais honneur à ce programme, je me

dispense de te donner ma malédiction. J'aviserai. N'en parlons plus, je ne t'en veux pas. Ainsi, sans le savoir, Georges venait de réaliser la volonté si formellement exprimée par Clarisse à son père : a Je m'oppose à ce que ma dot serve à celle de ma belle- : sœur. ))

Sur cette pente, Georges ne devait pas s'arrêter en si beau chemin, et, pour donner un commencement d'exécution à la série de réformes qu'il se proposait d'apporter dans ses nouvelles habitudes, il se rendit, séance tenante, chez M"^ Kita.

Elle le reçut avec les démonstrations d'une tendresse à l'épreuve des susceptibilités ombrageuses, peut-être parce qu'elle-même avait besoin d'indulgence, peut-être aussi parce que la jalousie est le fantôme de l'amour, et que, depuis longtemps, le sien avait perdu son ombre.

— Bonjour, Georges, dit-elle en lui tendant sa belle main. Je t'attendais.

— Ah?

— Oui» Je savais qu'Olympia ne te garderait pas longtemps.

— Je m'en félicite, chère amie. Je suis saigné aux quatre veines, et j'ai besoin d'une affection plus désintéressée.

— Ce pauvre Georges... Enfin, que veuxtu, j'essayerai de t'aimer pour toi-même.

— Kita, tu es une maîtresse adorable.

— On le dit.

— Et une femme sérieuse, une femme d'ordre... Tu as raison, Kita, quand on renonce aux fleurs d'oranger, il faut garder les oranges pour la soif.

" — Continue, tu m'intéresses.

— Je vais te faire une proposition trèsraisonnable. Au lieu de mettre de l'or dans tes coupes, les jours où j'ai une bonne main au lansquenet, je te ferai une pension régulière.

— Combien ?

— Fixe toi-même le chiffre.

— Six mille francs.

— Par an ?

— Es-tu bête, mon Georges.

— Voici ton premier trimestre, et je désire que tu le trouves spirituel. Maintenant, dis-moi : est-ce qu'Olympia est devenue folle ?

— De toi?

— Kita, n'insulte pas à ma douleur. Je te demande ton avis sur Olympia.

— Est-ce qu'on sait?

— Tu as tort d'y mettre une réserve aussi délicate ; je t'assure qu'Olympia ne te ménage guère.

— Qu'est-ce qu'elle a dit?

— Une chose assez désagréable pour que je ne la répète pas.

— Va toujours , je me consolerai toute seule.

— Voici sa phrase : « Kita n'est pas ba- « nale. Sans vous et quelques autres, qui « vous occupez d'elle, je l'aurais eue pour « femme de chambre. »

— Olympia t'a dit cela ?

— Oui.

— Eh bien ! mon cher , cela te prouve une chose, c'est qu'elle m'estime plus de six mille francs par an.

ii <

A partir de cette date, il s'opéra dans la conduite de Georges un changement qui ressemblait à une conversion. Jamais hommage plus éclatant ne fut rendu à la vertu par une élégante hypocrisie.

Le dimanche qui suivit, Georges accompagna sa femme et sa tante à la messe de midi de Sainte- Clotilde. Il déjeunait et dînait réguUèrement chez lui, se montrait rarement au cercle et ne jouait plus.

La majeure partie de ses journées se passait en visite chez les financiers qui avaient la spécialité de brasser les grandes affaires. Avec une couverture de cent cinquante mille francs, il pouvait nager en pleine eau, fûtelle trouble; par ses attaches diplomatiques,

il avait des informations qui lui permettaient de jouer sur le velours. Dans la première quinzaine de juin 1870, il eut l'audace de mener de front un double jeu de hausse et de baisse, et il informa Clarisse qu'il avait déposé cent cinquante mille francs entre les mains de M*" Aubertin, son notaire, ayant gagné deux cent mille francs à la liquidation. Ses seules distractions était une promenade hygiénique à cheval le matin, et, par occasion, on le voyait réapparaître comme un météore sur le théâtre de ses anciens succès. Certains esprits chagrins auraient pu reprocher à Georges une faiblesse trop accusée pour M"° Kita; mais il sut mettre dans ses nouveaux rapports avec elle une prudence à désarmer la critique, et lui imposer une réserve qui ôtait à cette liaison tout caractère compromettant. D'ailleurs, M^^' Kita était trop intelligente pour ne pas comprendre que la moindre indiscrétion serait punie par la suppression d'une rente ûxe de 6,000 francs régulièrement payée par trimestre, laquelle

constituait un chapitre de son budget dont les autres étaient représentés par une société moins anonyme.

Quand M. Saunier apprit, par une lettre de M*" Aubertin, que Georges avait reconstitué la dot de Clarisse, après l'avoir plus que doublée par une manœuvre aussi rapide que savante, il en éprouva une satisfaction d'autant plus légitime, qu'il voyait dans cette nouvelle marche l'aurore d'une réconciliation.

Le comte de Jussey rendit pleine justice à son fils, qui lui avait offert spontanément, et cette fois sans retour, cinquante mille francs remboursables sur la part d''héritage de sa sœur Gabrielle.

Pour un peu, la baronne de Lignières lui aurait rendu une partie de ses bonnes grâces, et elle eût plaidé sa cause si elle n'eût été découragée par la certitude que toute intervention était désormais inutile.-

Mais c'est en vain que la fortune souriait à Georges, c'est en vain qu'il affectait la sou-

mission la plus absolue ; si ses coups de canif lui laissaient le cœur libre, s'il croyait le secret de ses caprices passagers toujours bien gardé, il n'avait encore pu obtenir de Clarisse une parole d'espérance, un sourire d'encouragement. Aucun signe visible et appréciable n'était venu, jusque-là, témoigner qu'elle avait remarqué la transformation subite de son mari, ni qu'elle s'intéressait au succès de sa fortune.

Clarisse restait impénétrable, comme la femme de l'Apocalypse sur le front de laquelle est écrit le mot : Mystère. Il y avait quelque chose d'étrange dans cette âme profonde, pure et tranquille, semblable à ces beaux lacs dont la surface assombrie reflète le ciel comme un miroir d'acier. Quelles pensées s'agitaient sous ce front d'ivoire? Que disaient ces yeux calmes, chargés de mélancolie, cette bouche pensive, parfois ironique et hautaine ? Que lisait-on sur ce masque immobile? Que signifiait ce silence implacable, cette résignation froide comme la vengeance ?

Le savait-elle elle-même? Son âme paisible avait été troublée par une vision brutale, et elle s'était repliée au premier éclair de la réalité. Si elle avait aimé Georges, jamais une faute n'eût été plus grande que son pardon ; mais elle ne l'aimait pas, et on peut affirmer qu'elle n'aimait personne.

L'Amour se réservait-il cette proie ? La destinée jalouse allait-elle jeter sur sa route quelque mortel digne d'elle ?

Certes, le moment ne saurait être mieux choisi pour donner un coup de baguette et faire marcher le héros de ses rêves de jeune fille. C'est, en vérité, un royal, un divin privilège que celui de donner la vie à des personnages imaginaires, de régler leur destinée, chapitre par chapitre, et d'y intéresser un certain nombre de personnes qu'on ne connaît pas. Qui nous empêche d'évoquer quelque dompteur inconnu ?

Il n'est pas absolument impossible de mettre Bii scène un héros idéal, fils de l'Amour et

des Dieux, brave comme don Juan, hardi comme Lovelace, fort comme Spartacus, savant comme Faust, mélancolique comme Hamlet, pâle comme César, ardent comme Desgrieux, adoré comme Roméo; enfin un amoureux séduisant, tendre et passionné, abrégé de toutes les vertus reliées en peau humaine. 11 est vrai que ces sortes de héros imaginaires, qui ne sont ni bruns ni blonds, types vagues, mystérieux, sans nom, sans âge et sans figure, plaisent assez généralement aux personnes sentimentales, et leur font trouver fort laids les mortels ordinaires qui mangent et boivent comme tout le monde.

Nous sommes particulièrement désolé de ne pas répondre à ces aspirations poétiques. La tentation est forte, l'idée séduisante, la suite au prochain numéro d'un effet presque sûr. Nous ne ferons pas cela, parce qu'un héros appelle une héroïne, et que Clarisse est supérieure à une héroïne : c'est une femme, dont le cœur aurait battu si elle avait mis sa main dans celle d'un honnête homme.

La baronne de Lignières avait bien dit à eorges : (( Un mot, et Clarisse est à vous, » Sa politique n'allait pas plus loin, et il ne lui était jamais venu à l'idée d'ajouter :

« Si vous ne le trouvez pas, c'est que vous » êtes incapable d'aimer ; essayez donc d'être » honnête. »

Georges n'aurait pas compris, sans doute ; mais, en donnant ce conseil, l'excellente baronne aurait montré une pénétration qui lui eût valu la confiance de Clarisse.

Nous ne pouvons mieux définir son caractère, justifier son implacable mépris que par cette explication très-simple.

Elle- aspirait à ce vague idéal qui, en langage humain, s'appelle l'Amour ; pourtant, elle eût trouvé dans une aifection honnête et sincère la force d'en étouffer les révoltes. Comme elle n'était pas aimée, elle avait concentré toute sa vie dans une passion unique, pleine d'idolâtrie : son fils. Le jour où Georges toucha cette corde d'une main brutale, il était condamné.

Et de quel sourire eût-il accueilli cette déclaration : « Votre femme vous a donné sa » fortune pour vous ôter tout prétexte de » déshonorer le nom* que porte votre enfant. » Au lieu de la gaspiller, vous l'avez doublée, » triplée. Elle considère ce résultat avec la » même indifférence que si vous l'aviez perdue » au- jeu ou donnée à Olympia. Clarisse vous » tient pour indigne [de sa haine, elle ne » peut que vous mépriser. »

Cependant Georges avait encore bien des illusions, malgré la logique de son esprit positif. Il croyait que le Temps effacerait de son aile le souvenir du passé ; il se berçait de l'espoir que Clarisse reviendrait à des idées miséricordieuses, qu'elle lui saurait gré de ses efforts pour arriver à la fortune. C'est qu'il avait réellement les qualités indispensables pour atteindre le but des ambitions humaines : un esprit médiocre, un cœur insensible, un caractère sans générosité. Son père, sa tante et M"° Kita lui en eussent accordé le bénéfice sans hésiter, ayant pu l'apprécier sous les

dilFérents aspects de ces trois vertus théologales.

C'est, sans doute^ un semblable modèle qui a inspiré cette définition de Thackeray, si pleine d'amertume et d'ironie :

Est pour nous gentilhomme qui a de Thonneur, de la loyauté, de la générosité, de la bravoure dans le cœur, de la droiture dans l'esprit, et qui, réunissant toutes ces qualités, sait les développer avec une grâce que nul n'aurait à sa place. Un gentilhomme ne doit-il pas être fidèle à tous ses devoirs de fils, d'époux et de père ? Ne doit-il pas mener une vie irréprochable, payer ses dettes, ne se plaire qu'aux choses élevées et élégantes, et n'avoir que des désirs dignes d'un cœur noble et dévoué ? En un mot, la biographie du premier gentilhomme de l'Europe ne doit-elle pas être une lecture recommandable pour les pensionnats de demoiselles, une source de leçons fructueuses pour les collèges de jeunes gens ?

Pour ne pas être accusé de montrer Georges sous son aspect le plus sombre, avec ce fragment de l'humoriste anglais, nous citerons une lettre bien féminine de M^^'' Camille de Braxine, sa dernière conquête.

C'est la première fois que ce nom se présente sous notre plume. Nous serions ravi de donner des détails biographiques qui ne manqueraient pas de jeter un vif éclat sur la personnalité de cette jeune femme; mais nous ne savons rien autre chose d'elle que ce que sa lettre va nous en apprendre. Nous ignorons même si le nom dont elle est signée n'a rien à démêler avec la loi sur les titres, et nous nous bornons à constater ici que le* prénom ne finit pas en a, comme celui de Kita

et d'Olympia, ce qui est Tindice d*un esprit modeste et distingué.

« Monsieur*,,

» Je ne vous prends pas pour mon banquier, comme vous avez le tort de me récrire. Si vous aviez ce titre, vous entendriez plus souvent parler de moi.

» Je vous prends tout simplement pour un monsieur avec lequel j'ai passé quelques jours à Genève, pendant lesquels j'ai été à votre disposition, et que vous avez plus ou moins payés.

» Je ne sache pas vous avoir occasionné de grands frais. Vous me faisiez souper avec des confitures, voyager ma femme de chambre en seconde, sans compter l'argent que vous me laissiez volontiers débourser. Comme vous

1. Nous décalquons cette lettre sur le texte d'une pièce originale récemment publiée dans les journaux. Nous avons voulu laisser à l'interprétation la couleur énergique du modèle, tout en lui faisant subir lesmodifications exigées par la situation et le caractère de nos personnages.

étiez le vicomte de Jussey, et que je savais que vous aviez connu Olympia, je me suis dit que noblesse oblige et fortune facilite, et j'ai eu confiance en vous.

» Ce voyage a eu lieu il y a quinze jours. Vous me revenez tout feu tout flamme, et me le prouvez tant que vous pouvez ; puis vous disparaissez sans même prendre congé.

» Croyez-vous, monsieur, que je sois assez sotte pour être la maîtresse provisoire d'un homme comme vous, pour vos beaux yeux?

Ce sont des illusions qu'Olympia a dû vous faire perdre, et qu'il ne vous est pas permis de conserver. Quant à moi, mon train de maison ne me permet pas des entrées de faveur.

» Vous êtes un homme nul, vaniteux, prétentieux à l'excès ; mais vous rachetez ces défauts par un esprit d'ordre et d'économie que je n'admire pas sans réserve. Je ne vois pas en quoi je dépasse mes droits en vous demandant cent louis. Je crois, au contraire, être très-bonne fille ; seulement, chez moi, la

bonté ne va pas jusqu'à la bêtise, je me crois parfaitement fondée à vous réclamer ce que je n'ai pas volé, et vous assure que je ne recommencerais pas pour le même prix.

» Du reste, cher monsieur, quand on se présente chez une femme qui a cent francs de loyer par jour, on ne doit pas s'étonner si, au bout de quinze jours, elle vous demande cent louis.

)) Je vous engage à vous exécuter de bonne grâce. Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous dire que celle que vous m'avez écrite est , de votre part , une preuve de sottise et de mauvais goût.

« CAMILLE DE BRAXINE. »

Cette lettre est un peu dans les notes élevées de M"*" Kita. Elle eût écrit dans ce style sobre et clair, si elle eût reçu une instruction plus régulière et une éducation moins primitive. Mais Kita se vengeait des pommes vertes

qu'elle avait charriées à travers les rues de Paris dans son enfance, en laissant déborder les saillies d'un esprit naturel qui ne devait rien à la culture de la grammaire ni à l'étude du Code du CérémoniaL

Si Georges était insoucieux de ses autographes, il ne faisait pas plus de cas.de ceux qu'il aurait pu collectionner. La baronne de Lignières avait trouvé cette lettre ouverte sur la cheminée en compagnie d'un cigare inachevé. Elle l'avait communiquée à Clarisse, par simple curiosité, pour lui donner une idée de cette littérature qui n'a qu'un rapport trèséloigné avec la correspondance sentimentale et fleurie de la Nouvelle Héloïse.

— Voilà encore un échantillon des amours de Monsieur Georges, dit la baronne, prise d'une belle compassion ; ils se suivent et se ressemblent tous. J'ai bien peur que mon cher neveu ne rencontre pas une affection vraie. Pourtant, la lettre de cette demoiselle renferme un enseignement. Sa réclamation

236 T.A VICOMTESSE DE JUSSEY

prouve que Georges est revenu à des idées sérieuses.

Clarisse ne put retenir un sourire qui voltigea sur sa bouche comme une abeille autour d'une fleur. v

— N'ai-je pas raison ? dit la baronne... Il est vrai que j'aimerais mieux voir Georges se ruiner en folies que marchander ainsi des sentiments si noblement exprimés. Cette lettre est une merveille. Elle vaut les cent louis, dont quittance.

Nous touchons aux dernières phases de ces scènes intimes avant d'arriver à poser un bouquet triomphal sur le couronnement de l'édifice de Georges.

Si sa conversion ne lui avait pas mérité le cœur de Chimène,une métamorphose inattendue et bien autrement surprenante allait s'accomplir.

Un matin, à déjeuner, Clarisse adressa froidement à son mari la question suivante :

— La cour est à Compiègne. Avez-vous reçu une invitation?

— Oui, chère amie.

— Cette invitation est aussi pour moi.

— Assurément; je ne vous en avais pas parlé, supposant que votre intention était de

VOUS excuser^ et de me laisser le privilège de remplir seul ce devoir officiel.

— Je désire aller à Compiègne cette année.

— Je suis loin de m'y opposer...

— S'il ne vous convient pas de m'accompagner, mon père vous évitera cet ennui.

— Mais, au contraire, chère amie, c'est une faveur que j'aurais sollicitée plus tôt, si je n'avais craint de vous importuner.

Georges ne se creusa pas la tête pour déterminer la cause exacte de cette fantaisie. Il l'attribua à la politique de M. Saunier, qui avait toujours considéré l'isolement de Clarisse comme défavorable à la carrière de son mari, et il ne s'en inquiéta pas autrement jusqu'à l'appel de la troisième série des invités de Compiègne.

Le jour même, Clarisse eut une conférence avec la baronne de Lignières. Elle voulait expérimenter une vie nouvelle^ et savoir ce qu'il y a au fond de l'existence dVine femme à la mode»

Son éducation avait été parfaite. Georges eût été bien étonné d'apprendre que l'ange de son foyer nageait comme une sirène, montait à cheval comme une amazone et savait diriger, d'une main ferme et sûre, les trotteurs russes qu'il avait admirés dans les écuries de son beau-père lors de son séjour à Dijon. Ces agréables découvertes lui étaient réservées, et il allait assister au spectacle excentrique de l'émancipation de sa femme.

La baronne de Lignières accompagna donc Clarisse chez les illustres faiseuses qui se partageaient l'empire de la mode et s'y taillaient un royaume.

L'ange repliait ses ailes pour marcher sur la terre^ et, sous des armures de satin et de soie, prendre part à ces tournois du luxe effréné dont les billets de banque sont les armes courtoises.

Les préparatifs s'étaient accomplis avec un certain mystère, et la baronne avait voulu régler elle-même l'emploi de la première semaine.

LUNDI. — Opéra : Don Juan.

MARDI. — Italiens : La Patti.

A cette époque, la Comédie-Française, qui n'aime pas à courir les aventures, n'avait pas encore son jour, et il fallut plus tard le succès du répertoire classique pour réaliser cette innovation. La baronne choisit donc le mercredi.

MERCREDI. — Théâtre-Fran(;ais : Le Mariage de Figaro. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée.

JEUDI. — Conférence à Notre-Dame.

VENDREDI. — Concert des Champs-Elysées.

SAMEDI. — Le Cirque.

DIMANCHE. — Courses de Chantilly,

La veille d'armes fut consacrée à une répétition générale en costumes. Tout semblait bien marcher, sauf la question du chapeau, que nous ajoutons modestement à la suite du chapitre d'Aristote.

En ce temps-là, une nouvelle faiseuse venait d'inventer une forme inédite, inconnue, sublime création qui lui valut plus de gloire en un jour que Stephenson n'en reciieilHt dans toute sa vie avec sa locomotive.

On commençait à se demander, à l'état-

major féminin, quel nouveau chef-d'œuvre allait remplacer ces chapeaux microscopiques dont on a dit qu'il ne restait que la facture. On murmurait déjà tout bas ce mot magique : le Chapeau-Directoire.

Mais serait-il bien porté %

Une duchesse pouvait lui donner ses lettres de grande naturahsation au faubourg. Olympia pouvait le condamner à l'ostracisme.

Les chapeaux, comme les romans, ont aussi leur destinée.

Et comment le porterait-on %

A cette seconde question, la baronne avait répondu : « Sur la tête. »

La cause était entendue.

C'est à la baronne de Lignières que revenait l'honneur de la découverte. Elle avait remarqué cette forme haute, hardie, sur laquelle se dressait une aigrette. Une garniture de roses, harmonieusement nuancées, en couronne sur le front, pas de brides, des flots de moire s'échappant d'un nœud triomphant, et le Chapeau-Directoire allait ilhi-

miner Paris, l'Europe, le monde. Le secret des dieux était surpris. Eccel Voilà le chapeau!

On en fit sept pour Clarisse.

Le premier fut inauguré au Bois, un lundi, par une de ces journées favorisées où la nature jette la vie et la joie dans les âmes et dans les fleurs, où toutes les femmes semblent jolies, où celles qui sont jolies semblent divines.

Ce fut un événement.

Bientôt, il allait se répercuter d'écho en écho par les trompettes de la presse, dans les cercles, les salons et les boudoirs. Olympia aurait donné volontiers deux cents louis pour en avoir la primeur.

Le soir, Clarisse parut un instant à l'Opéra ; où elle fut le point de mire de toutes les lorgnettes ^

La beauté de Clarisse, le goût simple et irréprochable de sa toilette ^ ses diatûants, cadeau princier de la baronne de

Lignières, tel fut le thème de toutes les conversations, depuis les premières loges jusqu'au foyer de la danse.

Le lendemain, mardi, au Bois, deuxième chapeau, deuxième triomphé.

Les journaux mondains, en rendant compte de la représentation du même jour aux Italiens, signalèrent la nouvelle étoile qui venait d'apparaître dans le firmament parisien.

Le mercredi^ à la Comédie-Française, troisième chapeau d'une entière blancheur, en paille de riz, avec une branche de lilas blanc. Cette fois, les chroniques élégantes décrivirent en détail la toilette de la vicomtesse de Jussej.

Le jeudi, à la conférence de Notre-Dame, costume violet. Pour être plus discret, le triomphe n'en fut pas moins acquis.

244 I.A VICOMTESSE DE JUSSEY

Le lendemain, vendredi, par une belle soirée, Clarisse se rendit vers neuf heures au Concert Besselièvre. — Chapeau rose d'une fraîcheur printanière.

Les étrangers et les provinciaux connaissent tous ce cirque de verdure, où Ton se promène à la ronde comme autour des deux lacs.

Le centre est occupé par un kiosque, qui sert d'estrade aux musiciens. Du côté des instruments à cordes, face au buffet, s'alignent les rangs pressés des dilettantes, qui choisissent cette place favorable pour entendre les soli de violon, de flûte ou de hautbois.

L'allée circulaire est garnie de corbeilles de fleurs, au pied de candélabres à sept branches qui versent des torrents de lumière sur les ombres errantes des Champs-Elysées. Là se croisent les promeneurs qui causent^ fument, rêvent au son de la musique, entre la double haie des auditeurs assis, qui regardent le défilé tournant des éternelles marionnettes de la Comédie parisienne.

LA VtCOMTESSE DE JUSSEY 215

L'entrée de Clarisse fit sensation dans les deux groupes installés à l'entrée du jardin, qui constituent un aréopage terrible comme le tribunal de Minos. Les femmes lui jetèrent au passage, à travers leurs lorgnons, le coup d'œil sec et clair des observateurs difficiles, et des chuchotements légers, faibles comme la brise nocturne dans les feuilles des grands marronniers, témoignèrent que le digna est intrare venait d'être prononcé à l'unanimité.

Elle s'assit à quelque distance, écouta le Miserere du Trouvère, avec les chœurs des Italiens, fit deux tours de promenade pendant une valse de Strauss, puis elle remonta en voiture, après avoir soulevé sous ses pas le murmure flatteur qui avait salué son apparition.

Un poète, qui flânait par là d'aventure, crayonna un sonnet qui parut dans un journal, la Dame en rose, et qui se terminait ainsi :

Vous êtes fille de la Grèce, Vous marchez comme une déesse Et vous riez comme un enfant.

Le samedi, elle se montra au Cirque.

Là, dans l'immense amphithéâtre à découvert, qui rappelle les Arènes de Rome et les Jeux olympiques de la Grèce, le Chapeau- Directoire — bleu de Chine — eut un succès qui prit les proportions d'un scandale. Il fut, ce samedi-là, la grande attraction de la soirée et le sujet des conversations de ce public spécial, où tous les rangs sont mêlés et confondus sur les gradins égalitaires, grandes et petites dames, bourgeoises et cocodettes^ et même des familles entières que les Crevés et les Gommeux appellent les Gens de la noceo

Le lendemain dimanche, aux courses de Chantilly, on put admirer la septième et dernière incarnation du Chapeau - Directoire.

Clarisse s'était affirmée par une série de succès. La fortune souriait à son audace, et personne, dans le microcosme aristocratique, n'osa contester à la vicomtesse de Jussey le

privilège de donner le mot d'ordre du ton, de la mode et du goût.

— Georges, dit le comte de Jussey à son fils, ta femme est lancée, elle a du sang ; si tu n'as pas une main de fer sous un gant de Suède, elle va s'emballer.

Mais Clarisse devait s'arrêter d'elle-même. Son dernier triomphe, enregistré par les journaux français et étrangers, fut sa présentation à Compiègne, où elle ne séjourna que vingt-quatre heures.

Elle reçut l'accueil le plus flatteur et le plus sympathique. La phalange élégante de la cour lui ouvrit ses rangs, et il n'eût tenu qu'à elle de marcher l'égale des plus illustres.

A dîner, elle eut pour voisins de table le ministre des affaires étrangères et le ministre de la marine.

— Le premier secrétaire de notre légation de Chine est souffrant, dit le ministre des affaires étrangères. J'ai songé à M. de Jussey pour le remplacer, en le désignant à

rattention bienveillante du souverain. Ce grade l'avance d'un seul coup dans la carrière diplomatique, et lui vaut le brevet de chevalier de la Légion d'honneur. Je suis heureux, madame, de l'occasion qui m'est offerte de vous en donner le premier la nouvelle.

— Le sacrifice de M. de Jussey égale la récompense, ajouta le ministre delà marine. Le vent souffle en tempête du côté de l'Allemagne ; peut-être ramènera-t-il le navire qui l'emportera vers la côte de France.

Georges reçut une lettre de félicitations de M. Saunier, auquel s'associaient leurs amis de Dijon.

La baronne de Lignières remonta son courage en lui faisant espérer qu'il obtiendrait bientôt son ordre de rappel à Paris ; mais Georges ignora toujours qu'il devait à l'intercession personnelle de sa tante auprès du ministre des affaires étrangères, un ami à elle, la faveur exceptionnelle dont il venait d'être gratifié.

La baronne professait ce principe, que les voyages au long cours sont excellents pour les maris fidèles et les vins de Bordeaux.

Les nombreux amis de Georges organisèrent un dîner d'adieu au café Anglais. A la fin de ce repas, les têtes s'échauiFèrent au souffle brûlant de la politique, dont les premières oscillations allaient ébranler le vieux monde et basculer les plateaux de cette balance à faux poids qui s'appelle encore, par un reste d'habitude, l'Equilibre européen.

Clarisse n'était plus TAnge du foyer, aux yeux calmes et doux, à la bouche pensive et mélancolique. C'était une femme du monde, au regard assuré, à la lèvre hautaine et souriante. Parfois ses narines frémissaient comme les ailes d'un papillon, son cœur palpitait comme un oiseau dans sa blanche poitrine. Il ne fallait, pour l'émouvoir, qu'un accord de musique, un lambeau de poésie.

Peu à peu, la surprise de Georges avait fait place à la curiosité. Nous pourrions écrire un long chapitre d'analyse et, dans une ^synthèse victorieuse, montrer par quelle série d'impressions l'Amour avait trouvé le défaut de sa cuirasse d'égoïsme.

Il n'y avait qu'une voix sur la belle vicom-

tesse de Jussey; elle était encensée dans les journaux mondains, fêtée, admirée. Clarisse recueillait ces témoignages d'adoration respectueuse comme un tribut naturel offert à son angélique et royale beauté. Ces allures nouvelles lui donnaient, par contraste, un caractère original, étrange, comme le spectacle d'un séraphin dansant le cotillon.

En cela, Georges n'eût fait que partager l'opinion des juges les plus difficiles; mais il était dominé par un sentiment supérieur à celui qu'il avait éprouvé le jour où la vue de Clarisse avait éveillé la jalousie d'Olympia.

Georges était amoureux de sa femme.

Mais il était trop tard : la statue s'était animée seule, comme si elle voulait le punir de n'avoir pas su lui donner la vie.

Pour nous, au risque de jeter une ombre sur cette éclatante métamorphose, Clarisse nous apparaissait moins belle. Il nous est doux, l'expérience finie, de la retrouver dans le cadre paisible et la calme atmosphère de

SOU intérieur, et de reposer un instant nos veux sur le berceau de son fils adoré.

— Ma tante, dit Georges à la baronne de Lignières, au retour de son voyage à Corapiègne, je suis le plus infortuné des maris.

— Vous, Georges?

-— Oui, soyez indulgente pour moi.

— Qu'y a-t-il donc ?

— J'aime ma femme.

— Et depuis quand, mon Dieu?

— Depuis qu'elle n'est plus un ange .

— C'est très-bien, Georges ; je suis tout à fait contente de vous. Je regrette seulement que vous ayez mis trois ans à vous apercevoir que vous aviez une femme Enfin, mieux vaut tard que jamais. Je vous engage à persévérer dans cette voie. Vous charmerez les loisirs de l'absence en écHvant tous les jours à Clarisse, et quand vous reviendrez...

— Quand je reviendrai ? interrompit Georges. •

— Sans doute.

— Mais Clarisse est ma femme ; j'en suis fou ; je la veux tout de suite.

— Pourquoi me dites-vous cela, à moi? . — Pour que vous obteniez mon pardon.

— Cela ne dépend pas de moi.

— Si vous disiez un mot?...

— • Un mot? Vous oubliez donc que pendant deux années entières, j'ai passe mon temps à faire des homélies.

— C'est vrai; mais je suis bien changé... Dites-lui que je pars, que ce voyage me désespère, que je la supplie de me rendre son affection.

— Peste ! comme vous y allez.

— Enfin, depuis l'heure où elle m'a fermé sa porte, que peut-elle me reprocher?

— M}^" Camille et Compagnie, sans compter l'histoire ancienne.

— PJUe me fait donc surveiller?

— Pas le moins du monde. Pourquoi laissez-vous traîner vos lettres? L'autre jour, j'en ai ramassé une dans le jardin. Vous les

semez partout, jusque sur le piano de Clarisse.

— C'est impossible.

— Sur le piano, Georges, une lettre de M'^° Kita, qui vous demande l'avance d'un trimestre de sa pension, glissée dans un journal que vous avez posé là.

— Et Clarisse l'a lue ?

— C'est-à-dire que les deux lignes de ce billet lui ont sauté aux yeux.

— C'était bien la peine de me cacher, dit Georges comme s'il se parlait à lui-même.

— Oh ! les maris sont aussi spirituels que les autruches ; ils se fourrent la tête dans le sable, et ils s'imaginent qu'on ne les voit pas.

— Mais, ma bonne tante, je vous jure que j'aime^ que j'adore Clarisse.

— Que voulez-vous que j'y fasse?

A la suite de cette conversation, qui se prolongea encore, Georges s'éloigna découragé.

Quelques jours après, à la suite du dîner

d'amis qui lui avait été offert au café Anglais, Georges rentra vers onze heures du soir.

11 était dans cet état charmant où l'âme s'entr'ouvre, où la pensée flotte dans les vapeurs roses, où la vie semble sourire.

En ce moment^ ses yeux brillaient, sa voix était sonore. Son cœur n'était pas absolument pétrifié, et il éprouvait la nostalgie de l'amour avec une cruelle intensité. Des phrases de roman voltigeaient dans sa mémoire.

Ce soir-là, Georges voulait être aimé.

Au lieu de se rendre à son appartement, il fit appeler la femme de chambre.

Quand elle parut, il lui dit en mâchant un cigare et les mains dans ses poches :

— Prévenez madame que je désire lui parler.

La femme de chambre s'éloigna pour exécuter cet ordre, et revint au bout de quelques instants avec une réponse affirmative.

Georges pénétra dans la chambre de Cla-' risse, dont il n'avait pas franchi le seuil depuis près d'une année.

Il y avait, dans son attitude, l'insolence et la sourde menace d'un maître en présence d'une esclave rebelle.

11 s'assit et parla de son départ, dont la date était fixée à bref délai.

Clarisse, occupée à broder une chemise de poupée, écouta d'un air résigné les doléances relatives à ce voyage diplomatique. Entraîné par les fiots d'une éloquence dont aucune interruption ne ralentissait le cours, Georges laissa déborder toute l'amertume de ses regrets passionnés.

Il évoqua ce souvenir des premières heures, qui a tant de puissance sur le cœur des femmes ; mais ses paroles semblaient expirer aux pieds de Clarisse, comme les vagues légères qui déferlent sur une plage unie.

Il jurait qu'il avait toujours aimé sa femme, seule, et que le reste ne valait pas l'honneur d'être nommé devant elle. Les minutes qui lui restaient étaient comptées,, et il voulait les consacrer à dissiper les nuages qui obscurcissaient l'azur de son ciel amoureux.

Il s'approcha de Clarisse et saisit sa main délicate qu'elle lui abandonna.

Cette belle main était blanche et froide, inerte, sans étreinte. Ce n'était pas une main vivante.

Georges y posa ses lèvres chaudes, et il lui sembla qu'il baisait la main d'une morte.

Il plia le genou et avança la tête. Clarisse, immo'bile, le regarda d'un air si profondément étonné, qu'il se releva en donnant machinalement un coup sec sur le genou qui avait touché le tapis.

— Clarisse L . . dit-il avec une soumission qui eût attendri la baronne, mais qui eût fait sourire Olympia.

A cet appel suprême, elle baissa les yeux, reprit sa broderie interrompue, et répondit doucement :

— Vous sentez le cigare. Je ne suis plus habituée à cette odeur.

Georges ne put contester la rigueur de cette observation. En réfléchissant, peut-être se

serait-il rappelé qu'au sortir de table, il avait fait une halte chez M'^** Kita, et son frac en avait gardé le parfum vague qu'on respire dans le sanctuaire des vestales qui brfdent des pastilles sur leurs réchauds sacrés.

Quoi qu'il en soit, cigare ou poudre de riz, le prétexte importait peu. Il était écrit, sur le livre de la destinée jalouse, que Georges était condamné à poursuivre ses études comparées sur les façons différentes dont un parfait gentleman sort de la chambre d'une femme.

— Clarisse, reprit-il après quelques instants de silence, dois-je vous suppher?...

— Je me sens un peu souffrante.

Georges sourit. Cette réponse venait de lui remettre en mémoire un trait charmant de Louis XV, relaté dans les Mémoires du temps.

Un jour, — il était encore dans le premier quartier de sa royale lune de miel, — le Bien- Aimé avait rencontré en pareille circonstance

cette résistance invincible,' motive e par une date d'abstinence et de mortification.

Ne pouvant récuser le calendrier et perdant l'espérance de vaincre les scrupules de sa dévote épouse, il souffla sur une giace et, du bout de son doigt, traça ces jnots en grosses lettres :

(( Voù-e Majesté est vue bégueule. »

Georges ne pouvait choisir un plus illustre modèle, et voulant imiter le plus aimé des monarques, il fit un pas du côté de la cheminée, mais Clarisse l'arrêta d'un mot:

— N'allez pas de ce côté, mon fils dort.

- — Madame, répondit Georges avec une rage froide, vous êtes une bégueule.

Puis il sortit avec ce déplaisir qui abreuvait l'âme de l'empereur Titus quand il avait perdu sa journée.

Depuis cette mémorable soirée, Georges se drapa dans son orgueil blessé et se retrancha dans sa dignité comme dans une citadelle.

Il n'adressa plus la parole à sa femme.

Dans les rapports forcés que nécessitait le soin de sa maison et de ses affaires, il affectait cette politesse ironique, cette gracieuse indifférence, cette froideur diplomatique, suprêmes attributs de sa supériorité méconnue. Il se plaisait à donner des instructions écrites ou à échanger des notes, sèches comme les formules des protocoles officiels, dont nous transcrivons ces spécimens à titre de modèles du genre:

Madame,

J'ai l'honneur de vous informer que M^ Aubertin, votre notaire , a reçu ma procuration générale» qui vous permettra de gérer votre fortune en mon absence.

Veuillez agréer, madame, l'expression- de mes respectueux hommages.

Vicomte de Jussey.

Le vicomte de Jussey prendra M"^® la vicomtesse de Jussey, demain, à trois heures, pour rendre la visite qui leur a été faite par le marquis et la marquise de Selongey.

Vicomte de Jussey.

L\ VICOMTESSE DE JUSSEY 201

M"^* la vicomtesse de Jiissey est priée d'assister ce soir à la réception de l'ambassadeur de Russie.

Vicomte de Jussey.

Clarisse avait deux formules invariables pour répondre à ces dépêches.

Pour l'affirmative , dans les cas forcés : Oui.

Pour refuser : Je suis souffrante.

Ces communications spirituelles avaient le don d'égayer la baronne de Lignières, qui les collectionnait avec une religieuse persévérance.

John était chargé de l'exécution de ces décrets, pour faire atteler, remettre les dépêches, rapporter les réponses, etc.

Georges n'habitait plus l'hôtel et dînait chez son père ou au cercle. Il avait un pied-à-terre en ville; mais le plus souvent, il trouvait chez M"° Kita un oreiller pour reposer sa tête et le consoler de son exil conjugal.

Il ne reparut chez lui que dans deux circonstances solennelles.

La première fut le jour où il revêtit le costume brode d'or de secrétaire d'ambassade. Il voulait se montrer sous cet aspect brillant à Clarisse, et nous devons constater qu'elle en fut médiocrement éblouie.

La baronne réédita à cette occasion un mot peu charitable : a II y a des sottises bien habillées ^ comme il y a des sots bien vêtus. »

La seconde apparition de Georges à l'hôtel eut un dénoûment de comédie.

Le vicomte de Jussey ne voulait pas se rendre à son poste et remplir sa mission en Chine, sans avoir trouve l'occasion de se venger des dédains de sa femme.

A cet effet, la veille de son départ, il prit conseil de M"' Kita.

Elle répondit en éclatant de rire :

— Si nous rentrions chez toi ce soir ensemble?

Cette inspiration sourit à Georges, qui voulait laisser de lui un souvenir ineffaçable.

En conséquence, vers onze heures du soir, il rentra, donnant le bras à sa maîtresse.

Les fenêtres de l'appartement de Clarisse étaient encore éclairées.

Le crépitement des pas sur le sable de la cour et le bruissement cadencé d'une robe de satin attirèrent l'attention de la femme de chambre, qui ouvrit une croisée.

M"'' Kita leva la tête et ne put retenir un éclat de rire qui se prolongea comme une rou-

lade , en voyant que sa présence était signalée.

— Qu'y a-t-il? interrogea Clarisse, en fermant le livre qu'elle tenait à la main.

La femme de chambre garda le silence.

— Je vous ordonne de parler, ajouta-t-elle en se levant.

— C'est monsieur le vicomte qui rentre.

— J'ai entendu marcher. . . Est-il seul?

— Non, madame. . . M. le vicomte donne le bras à une personne que j'ai cru reconnaître ...

— Qui?

— Une dame rousse... que j'ai vue chez la marchande de modes de madame ...

— C'est bien. Dites au portier de venir me parler.

La femme de chambre reparut au bout de quelques minutes, précédant le concierge de l'hôtel.

— Pascal, dit Clarisse, que personne ne

sorte de l'hôtel sans mon ordre. . . Personne, vous m'avez compris?

— Je suis aux ordres de madame la vicomtesse.

Sur ces mots, le portier se retira.

Avant de rentrer dans sa loge, il fit jouer la barre de fer qui fixait les battants de la porte cochère.

Clarisse prit sa cravache d'amazone, descendit et sonna à la porte de son mari.

Ce fut John qui vint ouvrir la porte.

L'écartant d'un geste, elle pénétra directement dans la chambre où M"* Kita s'était installée.

A la vue de Clarisse, Georges se leva.

— Monsieur, dit-elle, un homme comme vous est indigne d'une honnête femme. En pareille situation, vous vous croiriez peutêtre le droit de m'assassiner. Je n'ai rien de plus à vous dire. .

« Quant à vous, mademoiselle, continua Clarisse sans tourner la tête du côté de Kita

qui avait perdu contenance, monsieur le procureur impérial vous dira demain que vous avez commis une erreur en vous présentant chez moi, et il vous indiquera sans doute une maison spéciale où le vicomte de Jussey pourra vous rendre cette visite... Sortez.

Clarisse lui indiqua la porte du bout de sa cravache.

*M"^ Kita jeta un coup d'œil sur l'héroïque Georges. Il lui offrit son bras et sortit avec elle.

Sur un signe de la vicomtesse de Jussey, qui les suivait des yeux, le portier leur livra passage, et la porte retomba lourdement sur le couple que l'Ange du foyer venait de chasser de ce paradis terrestre.

Le lendemain, M"^ Kita était admise, en qualité de pensionnaire, dans un établissement où la règle est rigide et l'uniforme d'une sévérité monacale. Elle y passa six mois, pendant lesquels cette jeune personne fit des progrès surprenants dans les différentes

branches des travaux à l'aiguille. Elle écrivit à Olympia pour la prier d'adoucir, par quelques visites, les rigueurs et l'ennui de sa captivité.

Olj^mpia lui répondit sèchement qu'elle ne croyait pas devoir approuver sa conduite, et qu'elle ne la reverrait pas. Ainsi, Kita perdait du même coup l'amour de Georges deux, et l'amitié non moins précieuse d'Olympia.

A la même heure, le vicomte de Jussey quittait Paris, sans embrasser son fils^ pas même sa bonne tante.

Son père seull'accompagna jusqu'à la gare et lui promit d'obtenir son ordre de rappel.

Georges arriva à Marseille à cinq heures du soir.

A huit heures il montait à bord du navire qui l'emportait loin de tout ce qu'il avait aimé sur la terre, le beau Paris et la belle Kita.

Ainsi, Catulle pleurait son univers, Lesbie et Sirmio.

On connaît le mot charmant de ce géomètre, devant lequel on parlait du théâtre de Racine : a Britannicus? Athaliel Qu est-ce que cela pi^oiwe? » Oh ! assurément, cela ne prouve pas que le carré construit sur Thypothénuse d'un triangle rectangle est égal à la somme des carrés construits sur les deux autres côtés ; mais cela tendrait à prouver que le spirituel géomètre avait franchi ce Pontaux- Anes sans acquitter le péage.

En écrivant cette étude, nous avons cependant voulu prouver quelque chose, pour les savants qui trouvent des émotions dans les problèmes les plus arides, de la poésie dans les chiffres secs des mathématiques. L'infini, l'éternel, l'absolu , ne se démon tre-t-il pas

en ajoutant un zéro à un nombre? Pour ceux-là, les passions ont aussi leurs lois, moins définies, mais aussi inflexibles dans Tordre moral que leurs formules dans Tordre des phénomènes physiques.

Clarisse est un type moderne d'honnête femme, et le vicomte Georges de Jussey n'a aucune des qualités brillantes des Lovelace de la décadence. C'est ce que nous avons essayé de montrer par ce croquis, en les faisant mouvoir dans le cadre d'une comédie parisienne.

Nous aurions pu donner plus de développement à l'action; mais nous avons toujours préféré la méthode qui consiste à poser un théorème, en laissant au lecteur le soin d'en tirer les corollaires.

Cette étude est un dessin au trait , sur lequel on peut jeter les arabesques de l'imagination et les couleurs de la vie.

Georges est arrivé à bon port à la légation française de Chine. Il a été reçu comme

270 I.A VICOMTESSE DE JUSSEY

un frère d'exil, comme un des représentants les plus accomplis de la jeunesse dorée, un disciple de cette Ecole d'Amour dont la grande-prêtresse Olympia délivrait les diplômes.

Son départ a entraîné la résiliation de son bail contenant cette clause spéciale. Le mobilier de l'hôtel a été vendu par les soins de M. Saunier, sauf quelques objets à Clarisse, le berceau de son fils, son piano, ses livres.

Elle a retrouvé à Dijon sa chambre de jeune fille. Là, entourée de visages et de souvenirs familiers, elle va recommencer une nouvelle existence.

De tous les liens qui l'attachent au passé, il ne reste que le petit Georges, beau comme un ange et délicat comme une fleur.

Le vicomte Georges peut revenir dans sa patrie, en costume de drap rouge galonné d'or et chamarré de décorations sans nombre ; il peut faire l'ornement des réunions officielles, servir de cible aux plaisanteries

terribles de M"^ Kita, Clarisse n'est plus sa femme. Il y a entre eux un abîme plus large, plus profond, plus infranchissable que les mers qui les séparent, et rien désormais ne peut les réunir, ni dans la vie, ni dans la mort.

Dijon.

Dijon est une jolie ville, claire, propre, avenante, gaie, ce qu'on appelle une ville ouverte^ avec des rues coquettes, des maisons blanches, des jardins fleuris et des promenades intérieures. Vous voyez d'ici une église gothique en pierre rouge, au fond d'une place un peu isolée. Par-ci par-là, la silhouette d'un passant se détache en noir sur le dallage symétrique de petits pavés carrés, secs, blancs et froids. A gauche, une rue solitaire, où s'allonge un grand mur qui n'en finit plus, escaladé par du lierre, des touffes de glycine , des branches de chèvrefeuille et de jasmin d'Espagne, laissant apercevoir les

frondaisons massives d'arbres énormes, des acacias, des pins, des cèdres.

A l'angle de la place est une maison de briques brunes, au toit d'ardoises en trapèze, au rez-de-chaussée ventru, bardé de fer, aux portes cloutées, vieille comme Henri IV, so- ,. lide comme un reître huguenot et sévère comme une duègne.

Cette demeure historique appartenait à M. Saunier, qui l'avait aménagée à l'intérieur avec un luxueux confort, et le parc qui bordait un côté de la rue était une véritable pépinière des essences les plus rares.

C'est là que Clarisse était venue redemander le calme, la paix, le repos, l'oubli.

On était au mois de juillet 1870. Assez de souvenirs rappellent des dates sombres. Nous ne marquerons que la première et la dernière, pour enfermer dans un cercle noir le dernier épisode de ce roman.

Dijon est la seule ville de France qui, dans l'histoire agitée de notre nation, ait été cons-

tamment épargnée par les guerres religieuses, les discordes civiles, les luttes révolutionnaires, les invasions successives de l'étranger. Il appartenait aux modernes barbares de violer l'inofFensive capitale de la Bourgogne, la nourrice de la Gaule.

La baronne de Lignières était venue rejoindre Clarisse. A l'approche des armées ennemies, M. Saunier voulut rester seul. Ses fils étaient à l'armée. Pour obéir à sa volonté formelle, toute la famille dut gagner la frontière orientale; puis encore chassée par le flot envahisseur^, elle émigra en Suisse et se fixa à Neuchâtel.

Elle se composait de neuf personnes: M"' Saunier , la baronne de Lignières, Clarisse, son fils Georges et sa sœur aînée ; plus la cuisinière et trois femmes de chambre.

Après quelques jours passés à l'hôtel , M""^ Saunier trouva une maison à deux étages^ que les propriétaires consentirent à lui louer toute meublée. On touchait à la fin de l'au-

iomne, et la petite colonie s'y installa pour prendre ses quartiers d'hiver.

C'est dans cette cité pacifique, sur cette terre d'exil, que nous retrouvons Clarisse, l'âme pleine de désespérance. Le voile de tristesse qui enveloppe sa pensée semble jeter son ombre sur le doux enfant, pâle comme un lis, dont le front s'est penché de bonne heure. On dirait que la vie de ces deux êtres^ si étroitement unis, délicats et fragiles, subit une décoloration progressive.

Neuchâtel.

Au bout de quelques jours, on connaît Neuchâtel dans ses moindres détails. Le château domine la ville, et l'œil embrasse à vol d'oiseau les maisons et les clochers, le lac et ses jobs villages. Là sont centralisés tous les ministères et les diverses administrations de la municipalité, et cet Etat microscopique peut être cité comme un gouvernement modèle.

A l'entrée des bâtiments, on remarque une grosse pierre usée. C'est sur ce bloc que la reine Berthe posait le pied pour monter sur sa haquenée, et on l'appelle la Pierre de la reine Berthe.

Le musée renferme des tableaux de maîtres et, au premier rang, des toiles de Léopold Robert, qui est né à Neuchâtel.

Dans une salle du fond, à gauche de la fenêtre, on voit, sous un encadrement, la palette de Léopold Robert, léguée en 1867 par M"** Adèle Robert, sa sœur. La palette est carrée et couverte de couleurs desséchées. Sous le verre , on remarque encore une petite branche de sapin sèche, un nœud de crêpe reliant des immortelles jaunes, et des pinceaux usés en croix.

De sa fenêtre, Clarisse a sous les yeux un panorama féerique. La ville élégante s'étage en amphithéâtre au bord de son lac adorable qui fait miroiter sa robe d'opale. Sur la surface nacrée de vert et de rose, les rides de

la brise jettent de grandes taches d'ardoise.

Sous le ciel clair, la longue ligne qui coupe l'horizon se confond avec lui comme une échappée de mer. Au fond, à perte de vue, des montagnes onduleuses se dessinent noyées dans la vapeur bleue.

La baronne recherche toutes les occasions de distraire Clarisse et de l'arracher à cette somnolence.

Aux derniers beaux jours, un bateau de promenade les berce sur le lac amoureux qui gonfle son flot pur avec un harmonieux soupir ; l'eau est d'un vert pâle, tendre et transparent comme les premières feuilles de printemps, et ils abordent dans un des villages espacés sur la rive.

Le soir, c'est une promenade silencieuse : la lune argenté le lac de sa lueur bleue ; la brise nocturne se lève ; l'eau clapote en mourant sur le sable du bord ; le petit phare se découpe avec la netteté d'une ombre chinoise.

Le long de la jetée, les beaux arbres des avenues profilent leurs arceaux noirs. Après

la sévérité des montagnes, la grâce molle des lacs plonge doucement l'esprit dans une rêverie contemplative. Ainsi, la nature a ses heures de grande mélancolie.

Au lever du soleil, en respirant Tair frais du matin, Clarisse aperçoit des écoliers en casquette verte, qui manœuvrent et font l'exercice du fusil ; puis ils mettent les armes en faisceaux, forment les rangs, et vont en classe.

En Suisse, tous les citoyens sont armés, et malgré la placidité apparente de cette contrée, qui tient si peu déplace surla carte d'Europe, il serait peut-être imprudent à une puissante armée de venir la chercher dans ses montagnes.

C'est une remarque acquise : les peuples libres sont aussi les plus éclairés. Comme en Danemark, où tout le monde sait lire et écrire, la Suisse montre sa sollicitude pour la propagande de l'instruction et la vulgarisation des sciences. A chaque pas, sur les promenades^ on rencontre une chose utile : ici,

un hydromètre sur une colonne de pierre graduée ; là, une boussole ; plus loin, une formule scientifique, une sentence, une inscription, un souvenir historique.

L'hiver était venu vite, long et rigoureux, avec son cortège de journées lentes et de soirées monotones.

Au commencement, la colonie exilée put encore recevoir des lettres de M. Saunier; puis elles devinrent rares et cessèrent tout à fait. Dijon était occupé par l'ennemi.

Personne n'informa Georges que Clarisse était en Suisse avec son fils et la baronne de Lignières. Il n'apprenait qu'après coup les événements qui s'accomplissaient en France, et s'il en gémissait, c'était parce qu'ils reculaient le jour où il pourrait être rappelé à Paris.

11 ne chercha pas à savoir ce que sa femme et son fils étaient devenus au milieu du grand désastre. Il n'écrivit pas une seule fois pour avoir de leurs nouvelles, sachant bien que

celle qu'il appelait autrefois l'Ange de son foyer ne lui répondrait pas.

Il supporta d'abord avec stoïcisme le cruel souvenir de son amour méconnu ; mais en songeant qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle ne l'aimerait jamais, qu'elle était perdue pour lui sans espoir de retour, sa passion fut plus forte que sa vanité. Elle alluma dans son âme égoïste un etîroyable désir de possession, et il accumula lentement des trésors de rage inassouvie, de froide vengeance, qu'il comptait rapporter en souvenir de cette séparation forcée.

Aucun incident digne d'être mentionné ne signala le séjour de Clarisse à Neuchâtel.

Son plus jeune frère, élève de Saint-Cyr, en était sorti avec le grade d'officier dans l'armée qui, plus tard, fut bloquée à Metz. Elle apprit par les journaux étrangers qu'il était prisonnier en Bavière, ce qui leur permit d'entrer en correspondance.

Son frère aîné avait quitté Dijon pour rejoindre les armées provinciales qui s'organisaient à Tours, en qualité d'attaché au service médical. On resta sans nouvelles de lui jusqu'au jour où l'armée de l'Est, dispersée dans les neiges, décimée par le froid et la faim, s'arrêta à Neuchâtel après une série de

marches lugubres comme la retraite légendaire de Russie.

L'arrivée du docteur Louis Saunier fut une heure de joie pour la famille.

Par un nouveau caprice de la loi mystérieuse qui sépare ou réunit les êtres prédestinés à Tamour, cette rencontre inespérée allait mettre Clarisse en présence du mortel, du héros assez favorisé des dieux pour recueillir le premier soupir échappé de ses lèvres closes. Il allait lui apparaître et, sans le savoir, faire palpiter ce cœur qui n'avait pas encore battu, même en rêve.

Le jeune docteur était à peine en famille depuis un quart d'heure, qu'il se leva pour prendre congé.

— Où vas-tu, Louis? interrogea M"^ Saunier.

— A la municipalité.

— Je vous accompagne, dit la baronne de Lignières. Les pauvres soldats français arrivent dans un état pitoyable, et nous voulons

faire quelque chose pour les secourir et les soigner.

— Il est inutile de vous déranger en ce moment, madame ; je donnerai vos noms au général, qui acceptera certainement vos offres de service et vous fera prévenir.

— Qu'avez-vous donc à faire à la municipalité ?

— Une démarche urgente.

— Secrèh ?

— Non.. m>rU,iie, je puis vous en dire la raison : c'eU'tia convenir d'ami qui me pèse comme un remords.

— Ah ! contez-nous donc cela.

— Pendant notre retraite à marches forcées sur les plateaux du Jura, un convoi de blessés était resté en détresse dans les neiges, un peu avant d'arriver à la frontière de Suisse. Nous n'avions que des attelages de bœufs ; l'arrière-garde était déjà passée et nous étions serrés de près. L'officier qui commandait l'escorte du convoi était un jeune

homme que nous appelions le Capitaine Clairde-Lune.

— Pourquoi? interrompit la baronne.

— Il était toujours mélancolique, taciturne, je ne sais pourquoi. Sans lui, nous serions tous morts dans les neiges ou prisonniers. Il est né dans ce pays; il connaissait les défilés des montagnes, et, de village en village, il nous a sauvés.

— Où est-il ?

— Il doit être mort; mais je veux en avoir la certitude. Voici ce qu'il a fait :

« Au moment où nous nous remettions en route, un paysan de la Franche-Montagne nous informa que les uhlans exploraient les spirales du plateau que nous venions de descendre. Nous avions déjà dépassé Morteau. Encore une étape de quelques heures, et nous passions le Doubs, qui fait frontière de ce côté, pour arriver au Col-des-Roches. Une division d'infanterie wurtembergeoise s'avan-

çait à marches forcées pour couper la retraite et ramasser les traînards.

c( Le Capitaine Clair-de-Lune réunit l'escorte, environ cent hommes, qui ne valaient guère mieux que les blessés ^t les malades qu'ils accompagnaient. Il demande des revolvers. Chacun donne le sien et ses cartouches métalliques, en tout huitrevolvers de différents calibres.

(( Si vous avez suivi cette route en sortant deMorteau^ vous avez dû voir qu'elle longe le cours de la rivière ; de l'autre côté, elle est dominée par des ondulations de terrain boisées de sapins.

-z- Mon cher ami, me dit le capitaine, voici un médaillon, mon portefeuille, ma bourse et ma montre ; c'est tout ce que je tiens à sauver. Vous garderez la montre, et vous distribuerez l'argent aux blessés du convoi. Pour le reste, en lisant les papiers de mon portefeuille, vous saurez quelle est ma dernière volonté. Adieu.

« Je lui demande alors ce qu'il compte faire.

I;A VICOMTESSE DE JUSSEY 285

« Il me répond : Je vais m'embusquer là, sur cette hauteur, près du tournant de la route. Aux premiers coups de feu, les uhlans se replieront. J'attendrai la colonne d'infanterie. Comme j'ai quarante -huit coups de revolver à tirer des deux mains en une minute, on croira à une embuscade. La colonne d'avant-garde sera obligée d'enlever cette hauteur, qui commande le passage de la route. Le temps d'arriyer à moi retardera sa marche au moins d'une demi-heure, pour s'approcher à couvert. En admettant qu'elle soit ici dans une heure, vous avez donc une heure et demie d'avance^ et vous pourrez passer le Doubs.

« Je lui fais alors observer qu'il vaut mieux être tous prisonniers que de l'abandonner seul.

— Vous perdez du temps, me dit-il avec un regard féroce. Partez.

— Non ; les soldats ne vous laisseront pas

— Pris, la nuit, sur une route, par ce froid

noir, vos malades et vos blessés sont perdus.

— Ce danger est à craindre ; mais il y a un moyen : j'emmènerai le convoi. Gardez l'escorte.

c( Il me saisit le bras. Sa main serrait comme un étau, j'en ai encore la marque.

— Vous voyez bien que ces hommes sont à moitié gelés, n'est-ce pas ? Ce ne sont plus des soldats. Tous ne sont pas armés ; ceux qui le sont n'auront pas l'énergie de tirer un coup de fusil.

(( Il me poussa en avant avec violence, fit quelques pas sur la route au milieu de la neige, et commanda d'un ton sec :

(( En route ! »

(( Les paysans qui servaient de conducteurs, pour ne pas abandonner leurs bœufs réquisitionnés , piquèrent les attelages du bout des aiguillons.

» Il me serra la main, puis m'embrassa, me dit : a Adieu, ami, » monta la colline, et disparut dans les sapins.

» Trois heures après, malgré la difficulté

des cliemins, le convoi traversait le Doubs. Nous étions en Suisse.

» Voilà pourquoi je vais à la municipalité. J'obtiendrai sans doute l'autorisation d'envoyer un parlementaire à la frontière française, pour demander des nouvelles du Capitaine Clair-de-lune. »

— Quel est son nom? interrogea Clarisse.

— Il s'appelle René Huguenin.

— Combien faut-il de temps pour se rendre d'ici à Morteau ?

— On va jusqu'au Locle en chemin de fer; de là on peut aller à Morteau en quatre heures, avec de bons chevaux.

— Le train part de Neuchâtel à midi ^ j'arriverai à cinq heures, dit Clarisse.

— Toi?

— Oui.

— Seule, dans un camp ennemi, à la recherche d'un officier que tu ne connais pas ?

— Je le connais assez pour le chercher,

— Et ton mari, y songes-tu?

— Jamais, dit la baronne... Clarisse, je pars avec vous.

— Ma fille, dit M'"' Saunier, je t'en prie, au nom de ton enfant. . .

— Je ne cours pas plus de danger que les femmes françaises restées dans les quarante départements envahis. . . Venez - vous , ma tante ?

— Me voilà prête. Comme nous reviendrons demain, nous n'avons pas besoin de caisses et de bagages. Ne manquons pas le train.

— Alors j'en suis, dit le docteur.

— Non, dit la baronne. Vous êtes en uniforme, c'est compromettant.

— Mais enfin, c'est de la folie. Un parlementaire remplira mieux cette mission que vous.

— Et si le Capitaine Clair-de-lune est blessé? objecta la baronne.

— C'est l'affaire des ambulances allemandes ; mais ma conviction est qu'il est mort et enterré sur place.

LA V1C03ITESSE DE JUSSEY 289

— Vous raisonnez comme un médecin, et Clarisse comme une femme.

— Je ne comprends rien à cette idée bizarre.

— Je vais te l'expliquer, reprit Clarisse. Si ton ami n'est pas mort, je veux voir de près l'homme qui a fait ce que tu viens de raconter.

Le docteur ne put retenir un geste de surprise. Il ne reconnaissait plus sa sœur, autrefois si douce qu'elle semblait craintive.

Clarisse fit ses adieux à sa famille et embrassa son fils. L'enfant se mit à pleurer; mais ses larmes ne la firent pas hésiter, et elle se rendit au chemin de fer, accompagnée de la baronne qui portait allègrement son sac de voyage*

Arrivées au Locle, Clarisse et la baronne s'arrêtèrent quelques instants à l'hôtel du (jrand-Frédéric et demandèrent une voiture. Il y avait de grandes chances pour qu'elle fût gardée comme prise de guerre ; mais la baronne leva cette difficulté par le dépôt d'une somme de quinze cents francs qui en représentait la valeur.

Il était six heures quand les deux voyageuses arrivèrent à Morteau, par la bise et la nuit noire.

Elles se rendirent directement à la mairie, où le colonel du régiment d'occupation était logé.

Il reçut la baronne de Lignières et la vi-

comtesse de Jussey avec une courtoisie parfaite.

— Mesdames^ dit-il en fort bon français, avant de m'informer du motif qui me vaut riionneur de votre visite >, permettez-moi de vous dire respectueusement que mon seul désir est de vous être utile. Les hasards de la politique et des armes m'ont fait Tennemi de la France que j'admire, que j'aime ; je remplis une mission pénible, et je n'ai d'autre consolation que d'accomplir mon devoir avec humanité*

— Monsieur, dit Clarisse, sans répondre à ces paroles prononcées avec un accent sincère, nous arrivons de Neuchâtel, à la recherche d'un officier qui s'est dévoué pour sauver un convoi de blessés, le capitaine Huguenin.

— Il est ici, madame, en parfaite santé., bien qu'il m'ait tué et blessé vingt-sept hommes.

— Je l'embrasserais, dit la baronne*

— Il le mérite, madame j reprit le colonel*

J'estime et j'honore les patriotes de tous les pays. Le capitaine Huguenin s'est battu comme un lion; ses derniers coups de revolver ont été tirés à bout portant, et il a fallu le prendre à bras-le-corps pour s'assurer de sa personne. En vérité, c'eût été un crime que de tuer ce héros qui arrêtait seul mon régiment. S'il avait voulu me donner sa parole de ne plus servir contre l'Allemagne, je Faurais laissé libre de rejoindre ses compagnons en Suisse ; mais il préfère être prisonnier.

— Mon Dieu, vous pouvez recevoir la mienne à sa place, puisque tout est fini.

— Grâce à Dieu, et bien que cet officier soit homme à recommencer la guerre tout seul, comme il l'a fait hier, je prends sur moi de vous accorder sa liberté sans conditions.

— Etes-vousde Prusjtje, monsieur? mterrogea la baronne i

— Oh! non, madame^ de Wurtemberg, et

je vous supplie de croire qu'il y a quelque différence.

— Pas en ce moment; mais enfin, de deux ennemis, il faut choisir le meilleur, et je vous remercie.

— Ne me remerciez pas, madame; dans quelques années nous aurons peut-être la même grâce à demander pour nous.

Sur ces mutuelles assurances, les deux femmes se retirèrent le cœur soulagé d'un grand poids.

Elles se dirigèrent du côté de l'hôtel de la Guimbarde, situé à l'entrée de la petite ville, et que le colonel leur avait indiqué comme le séjour d'arrêt sur parole du capitaine Huguenin.

— Ces Wurtembergeois ne sont pas de mauvaises gens, dit la baronne en chemin. C'est égal, j'espère ne pas mourir sans avoir vu la Prusse. corrigée, — mais pas augmentée, comme disait ce cher marquis de Volmer... son fils a été tué.

En arrivant à l'auberge, la maîtresse du logis les informa qu'elles trouveraient^ dans la cuisine, Tofiicier qu'elles cherchaient.

Après avoir commandé à souper, les voyageuses pénétrèrent dans la cuisine, vaste et rangée comme un arsenal. Un feu de sapin flambait avec des éclats de pétards dans la cheminée colossale, dont le foyer était élevé par une marche au-dessus du niveau du sol. La fumée montaitjusqu'au sommet du toit, en traversant une immense pyramide creuse, où des bandes de lard, des jambons et des saucissons se fumaient pendus aux crochets de fer couverts de suie.

La .baronne, qui marchait la première, aperçut un officier vêtu d'une criméenne à capuchon, chaussé de grandes bottes, et coiffé d'un képi rouge à trois galons d'or. 11 était assis devant le brasier, les jambes croisées, et fumait une pipe de racine de bruyère avec la gravité d'un sauvage au conseil.

C'était un jeune homme, qui paraissait âgé

d'une trentaine d'années. Sa physionomie expressive, ses yeux bleus d'une douceur presque féminine, auraient pu donner des doutes à Clarisse sur ce René qu'elle avait eu la curiosité de connaître; mais son frère l'avait prévenue que le capitaine Clair-de-lune était grande beau et mélancolique.

En entendant le bruissement familier de la soie, il tourna machinalement la tête.

A la vue des deux étrangères, il se leva, mit sa pipe tout allumée dans sa poche, salua les yeux baissés, et fit un pas pour s'éloigner en leur cédant la place.

— Restez, monsieur, je vous en prie, dit la baronne en lui présentant sa main amaigrie, qui avait dû être fort belle.

L'officier se découvrit, et se courba en baisant la main tendue.

— C'est à vous que nous avons affaire, capitaine, reprit la baronne.

— Madame, je suis touché de toute votre bonté. Les femmes sont généreuses et dévouées. Je suis de Franche-Comté; il y a ici

d'autres prisonniers français; moi, je n'ai besoin de rien.

— Vous êtes le capitaine René Huguenin?

— Oui, madame.

— Nous venons de la part de votre ami, le docteur Louis Saunier.

— Est-il en Suisse? dit vivement l'officier.

— Nous l'avons laissé à Neuchâtel. La personne qui m'accompagne est sa sœur...

— Ne me remettez pas de papiers.

Ces mots furent prononcés rapidement à voix basse.

— Nous ne nous en serions pas chargées pour vous les remettre ici, dit la baronne. Nous sommes venues pour voir si vous étiez encore vivant, et vous remercier du service que vous avez rendu au frère de ma nièce, de ma meilleure amie, madame de Jussey.

Le capitaine Clair-de-lune s'inclina.

— Mesdames, dit-il, vous devez être fatiguées d'un voyage pénible. Veuillez me pardonner mon indiscrétion en vous demandant si vous avez soupe.

— Non, monsieur, et vous ? .

— Pas encore.

— Vous êtes mon hôte ce soir, et j'espère que vous le serez à Neuchâtel jusqu'à votre rentrée en France... Le colonel du régiment cFaccupation de Morteau m'a dit que vous aviez refusé de signer l'engagement de ne plus servir pendant la durée de la guerre.

— Je ne puis signer cela, j'attendrai.

— Votre parole suffirait.

— C'est la même chose, madame.

— L'armistice est conclu à Paris depuis plusieurs jours, et la paix est prochaine.

— J'ai appris, en effet, qu'il y avait un armistice ; il paraît que l'armée de l'Est en est exceptée.

— Je ne sais comment cette affaire a été réglée; mais, capitaine, laissez-moi vous dire une chose : vous avez une bien mauvaise tête Venez souper, je meurs de faim.

Un vague sourire flotta sur la bouche du capitaine Clair-de-lune, qui offrit son bras à

la baronne pour entrer dans la salle des voyageurs, à rextrëmité de laquelle une servante avait préparé trois couverts.

— Ainsi, reprit la baronne en servant le potage, vous avez refusé toute espèce de concession; c'est par trop puritain.

— Mon Dieu, madame, mon refus n'a rien de cette vertu chevaleresque. En principe, je crois qu'il vaut mieux ne pas demander de faveur à son ennemi. Ma liberté ne peut être utile à personne, et je me trouve aussi bien a Morte au qu'à Neuchâtel.

— Vous n'êtes pas galant, capitaine....

Voyons, ne rougissez pas comme une jeune fille ; on sait bien que vous tuez les Allemands comme des canards sauvages. J'ai engagé ma parole pour vous, et je vous emmène demain matin.

— En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer tous mes regrets

— Je n'en veux pas. J'ai fait ce voyage à votre recherche, et je tiens A ce qu'on vous voie. Si vous ne voulez pas accepter l'hospi-

talité, vous viendrez au moins chercher votre portefeuille, qui contient des papiers très-intéressants, si j'en juge par la crainte de les voir en d'autres mains que les nôtres.

— Intéressants pour moi, seulement.

— Une question, capitaine : Sortez-vous de Saint-Cyr?

— Non, madame, bien loin de là. J'étais professeur de philosophie au lycée de Tours. Je me suis engagé pour faire comme tout le monde. On m'a nommé capitaine...

— Comme tout le monde?...

— Si vous voulez, madame.

— Le début promet. . . Et vous retournerez à Tours ?

— Dès que je le pourrai.

— Votre famille a-t-elle de vos nouvelles?

— J'ai des parents à Besançon ; mais je n'ai plus ce qui s'appelle une famille.

— Alors, il faut venir avec nous. Ma chère Clarisse, vous me laissez bavarder toute seule; je vous en prie, dites un mot au capitaine. Il peut croire que votre silence...

— Oh! madame... pardonnez-moi... Si j'ai quelques droits à la reconnaissance de mon ami, le docteur Louis Saunier, le voyage et la démarche que vous avez bien voulu faire me rendent aujourd'hui votre obligé.

— Je vous prie donc de vous acquitter envers nous, monsieur, dit Clarisse, en acceptant votre liberté sans autre condition que de passer quelque temps dans notre famille.

— J'accepte l'hospitalité, madame.

— Capitaine, ajouta la baronne, vous m'auriez fait cette réponse plus vite en 1815.

— Je n'étais pas au monde.

— J'y étais, moi, et j 'avais l'âge du siècle . . . Ah ! mes quinze ans ! si je les avais !

— Qu'en fe riez-vous? dit Clarisse.

— Ce que j'en ferais? Je serais folle du capitaine, et je l'embrasserais.

— Ah! madame, c'est une provocation.

Il se leva et embrassa sur les deux joues la baronne, qui lui rendit deux baisers sonores.

— Voilà, capitaine, quitte et amis. Quand on embrasse une vieille femme comme moi

avec tant de grâce, on est réellement digne de professer la philosophie.

— Prenez garde, madame, je suis capable de recommencer.

— Restons-en là. Vous êtes un loyal cœur, et il y en a encore beaucoup, quoi qu'on en dise, dans notre pauvre pays... A votre santé, capitaine Clair-de-lune !... Eh bien ! Clarisse, vous pleurez?...

— Oui, je ne sais ce que j'éprouve, j'ai mal aux nerfs.

' — En ce cas, recevez mes félicitations, ma chère enfant, je suis très-heureuse de vous voir pleurer aujourd'hui.

Clarisse essuya ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire, et la conversation reprit son cours.

Malgré les fatigues de la journée, les convives restèrent à table jusqu'à une heure avancée, et minuit était sonné quand ils regagnèrent leurs chambres pour prendre du repos.

Puisque c'est un de nos privilèges de révéler les secrets du cœur humain, voici ce qui se passait dans celui de nos personnages, à la suite de cette première rencontre.

La baronne se demandait, ce soir-là, si le capitaine Clair-de-lune n'était pas le Chevalier envoyé par quelque bon génie, pour fondre l'armure de glace qui enveloppait le cœur de Clarisse, la Belle endormie.

Le capitaine avait rougi, Clarisse avait pleuré.

C'est sur cette base fragile que la baronne échafaudait un temple futur au dieu d'hymen, sur ce léger canevas qu'elle brodait un double chiffre, R. C, René, Clarisse ; deux noms simples qui vont bien ensemble, deux

LA VICOMTESSE DE JUSSEY 30o

mains loyales faites pour s'unir, deux âmes en peine en quête d'un noble amour.

— Je ne partirai pas demain, songeait de son côté le capitaine Clair-de-lune ; je sens que cette femme me rendrait fou.

Clarisse seule ne fit aucun raisonnement, aucun projet.

Elle" s'interrogea et se dit simplement :

— Je l'aime.

Le lendemain matin. M""" de Lignières, levée de bonne heure, descendit dans la salle des voyageurs, où elle trouva le capitaine Clair-de-lune en train d'écrire.

— Ne vous dérangez pas, lui dit-elle avec un signe amical, nous causerons tout à l'heure.

— C'est à vous que j'écrivais, madame^ répondit le capitaine, en jetant sa lettre au feu.

— A moi?

— Je vous priais de m'excuser, je ne puis vous accompagner à Neuchâtel.

— El pourquoi?... Parlez à cœur ouvert, capitaine.

— Je vous répondrai avec franchise, madame, et vous me comprendrez.

Il ajouta à voix basse :

— Je veux fuir le danger d'une passion sans espoir.

— Allons, vous êtes un grand enfant; laissons cela, et puisque nous avons une heure libre avant de déjeuner, je vais vous parler de ma nièce dont vous avez si peur.

La baronne commença alors le récit des événements qui ont été exposés, et qui résumaient l'histoire de Clarisse depuis son mariage.

— Maintenant, dit-elle après avoir terminé, vous connaissez M"""* de Jussej. Elle a pour vous une sympathie qu'elle n'a jamais témoignée à personne, vous pouvez m'en croire, et c'est pourquoi je vous ai fait ces confidences. Soyez son ami, et tâchez de lui faire oublier les trois mortelles années de chagrin qu'elle vient de traverser.

LR VICOMTESSE DE JUSSEY 305

— Soit, madame, répondit le capitaine, je vous obéirai donc sans arrière-pensée, et sans calculer ce que l'avenir me réserve.

— L'avenir vous appartient. J'ai reçu, il y a quelques jours, une lettre particulière de l'ancien ministre des affaires étrangères. Il m'annonce la perte de mon neveu, enlevé à la diplomatie à la fleur de l'âge. Le pauvre garçon était devenu fou à la suite d'une insolation. Sa monomanie était l'idée fixe que sa femme ne l'avait jamais aimé, qu'elle le méprisait; il est mort désespéré, en songeant qu'un autre pourrait mériter son amour. Vous êtes le premier à qui j'aie communiqué cette nouvelle, et j'espère que M"'*' de Jussey versera moins de larmes, en apprenant la mort de celui dont elle porte le nom, qu'au récit d'une noble action simplement accomplie.

Clarisse ne tarda pas à les rejoindre. Ses traits alanguis portaient la trace d'une nuit d'insomnie. Après l'échange des courtoisies

mondaines, tous trois prirent place à table pour déjeuner.

A dix heures et demie, après une courte visite au colonel wurtembergeois, la baronne s'installa dans la voiture qui prit le chemin du Locle.

Le régiment d'occupation était sous les armes à l'entrée delà ville. Un officier d'étatmajor visa le sauf-conduit des voyageurs au passage. Après leur avoir fait rendre les honneurs militaires, il s'avança, la casquette à la main, et présenta, sans mot dire, l'épée du capitaine Huguenin, qui lui rendit un salut glacial.

Un pâle soleil d'hiver faisait étinceler la neige cristallisée. Le cheval, bien reposé, suivait au grand trot la route blanche qui longeait le bord du Doubs.

Clarisse rompit le silence :

— Capitaine, dit-elle avec un doux regard, voici un endroit où la route tourne. Est-ce là que vous avez dit adieu à mon frère?

— Oui, madame, répondit-il.

Elle se pencha à la portière, et se rejeta vivement au fond de la voiture.

— Qu'avez-vous, Clarisse ? demanda la baronne.

— Rien, c'est passé... J'ai vu du sang sur la neige.

Dans l'intervalle qui s'écoula au Locle avant le départ du train de Neuchâtel, la baronne prit Clarisse à part, et lui dit en l'embrassant :

— Clarisse, vous êtes veuve.

— Veuve? répéta-t-elle, veuve?...

— Oui. Georges est mort d'une insolation, il y a sept mois; j'en ai reçu la nouvelle samedi dernier... Je ne porterai pas le deuil, et ce sera la dernière fois que son nom sera prononcé entre nous.

— C'est aussi mon intention, dit froidement Clarisse. Je lui pardonne ce que j'ai souifert, et l'e tâcherai de l'oubUer.

— Ma chère enfant, puisque vous êtes libre, je veux vous adresser une prière.

— Elle est accordée d'avance.

— Je me sens prise d'amitié pour le capitaine Clair- de-lune. Je me suis entretenue avec lui ce matin. Nous avons parlé de vous, comme deux bons amis. Je l'ai confessé. Il est sans fortune et j'ai pensé à une chose. Votre petit Georges grandira vite ; ce serait une grande chance pour lui d'avoir un précepteur qui en ferait un homme.

— Oui, dit Clarisse songeuse, j'en serais bien heureuse.

— Je lui en parlerai. Ayez confiance en moi.

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