CONSTANTIN DE RENNEVILLE II
Prisonniers qui, dans les misères, Gémissez dans ce triste lieu.
Offrez-les de bon cœur à Dieu Et vous les trouverez légères.
Il ne cessait, d'ailleurs, de protester de son innocence :
Dans ce lieu triste et sombre où règne le silence, Le roi me fait gémir sans l'avoir mérité. Grand Dieu ! Cest bien plutôt l effet de ta bonté Qui veut qu'entre ces murs Je fasse pénitence.
Il avait composé un Poème de l'amour et de l'amitié, dédié au souvenir de sa femme. Il lui fut enlevé et ne lui fut pas rendu. D'autres vers étaient pui^ement confiés à sa mémoire et il a pu les insérer dans son Inquisition Française.
Fais quen ouvrant les yeux je t'ouvre aussi mon âme. Embrase-la, Seigneur, des feux de ton amour. Et puisque ta bonté m'accorde encor ce Jour. Empêche que le vice en corrompe la trame.
Que J'aime les vertus qu'un monde aveugle blâme. Que la crainte et V espoir m'animent tour à tour, Que sans cesse occupé des c/iarmes de ta Cour, Mon cœur élance au Ciel le torrent de sa flamme.
Arrache de mon sein l'orgueil, la vanité f
Que J'aspire à ta gloire avec humilité.
Que ta main me conduise et que ta loi m'éclaire^
Que Je bénisse en paix la rigueur de mon sort. Que chaque acte aujourd'hui me prépare à la mort Et que mon seul désir soit celui de te plaire»
Diaprés une note qui figure dans son dossier, Colbert fit saisir, au moment oii Chantepie emmena Constantin de Renneville de la Bastille, un volume que lui
avait donné le père Florent de Brandebourg. Entre les lignes de V imprimé, Renneville avait copié tous les vers composés par lui depuis le \^mai\10t jusquau \6jtiin 1713 (1). '< Suimnt le sentiment de M. de la Baumelle, ajoute celui qui a rédigé cette note, M. de Voltaire a trouvé les principaux matériaux du Çf chant de la Henriade dans cet ouvrage » (2).
Après sa sortie de la Bastille, grâce à Cintervention de la reine Anne, Constantin de Renneville écrivit l'Inquisition Française, en même temps quil publiait à La Haye un recueil de poésies chrétiennes sous le titre de : Cantiques de rÉcriture Sainte (3). Interdit en France, pourchassé par la police, le récit de Renneville obtint un énorme succès à tétranger. Il fut traduit en anglais, en hollandais, en italien, en allemand et lui valut une pension du rot Georges. L'oîivrage en langue originale est rare, et peu de bibliothèques le possèdent, bien que le premier volume ait été contrefait en France « aux risques de la vie du libraire yu Linguet, écrivant sur la Bastille, Va qualifié un peu légèrement de « tissu de grossièretés dégoûtantes et de fables absurdes ». M. Funck-Brentano qualifie Constantin de Renneville de menteur, parce que les versions que Renneville donne, d'après les porte-
(1) « Ce livre, dit la note du dossier, a été remis à M. de Berryer alors lieutenant de police, en 1754, et il est à présumer qu'aujourd'hui il est entre les mains de M. le président de Lamoignon qui a eu toute sa bibliothèque à sa mort, étant son gendre, le seul enfant de ce magistrat et qui hérita de tous ses biens, »
(2) Archives de la Bastille, 10530. (Bibliothèque de l'Arsenal.) Celte note paraît être du major Chevalier.
(3) Des différents ouvrages de Constantin de Renneville, la Bibliothèque Nationale ne possède que VInquUition française et le Recueil des Voyages. Quérard et Brunet ne citent même pas les volumes de vers et Haag n'en donne que la bibliographie la plus stricte.
tn
clefs et les 'prisonniers ne sont pas toujours conformes à celles des dossiers {i)- Il convient de re7narquer que Renneville indique toujours ses sources et qu'il ne se porte pas gara^it de ce quil rapporte et il faut reconnaître, d'autre part, que sa mémoire était excellente et quil Va utilisée à merveille, car les dates qu'il fournit sont les mêmes que celles que donnent les archives de la Bastille. Les mensonges que lui repr^oche donc M. Fu7iclx-Brenlano sont en réalité des différences d'ajypréciation et on serait bien exigeant de prétendre que Constantin de Renneville vit les choses avec les mêmes yeux que le gouverneur de la Bastille ou d'Argenson, « />e Renneville, a éa^it H. Moîiin, te dernier préfacier des Mémoires sur la Bastille de Linguet, est un témoin et une victime ; il a passé par presque tous les cachots de la Bastille, et il a toujours eu un ou plusieurs compagnons de captivité, libellistes, jansénistes, religieux indignes, déments, fous furneux, fous erotiques, etc. Lui-même nous parait un mystique sensuel tombé dans une demi-enfance. Cependant les noms et les faits quil nous donne subsistent quand même et se trouvent généralement confirmés par les pièces authentiques. Or, la sensation dominante est celle d'un horrible cauchemar (2). » Pendant son séjour à la Bastille. Renneville eut à
(1) Ce petit dissentiment avec M. Funck-Brentano ne doit pas nous dispenser de reconnaître que ses Lettres de Cachet, son Catalogue des Archives de la Bastille, les Légendes et Archives de la Bastille et Le Drame des Poisons ont complètement renouvelé l'histoire de la vieille prison.
(2) M. de Goynart {Une Sorcière au xviii« siècle, p. 4) jnge, au contraire que, malgré la partialité de l'auteur et son désir de dramatiser le récit, on reste stupéfait de voir de quel bien-être jouissaient les prisonniers.