La vie à la Bastille
usqu'a notre époque, le rôle de la Bastille dans notre histoire a e'te' défiguré par la légende. De nos jours seulement, les travaux de Ravaisson et de M. Funck-Brentano nous ont révélé les archives de cette prison d'État et nous ont dit, par le menu, ce que les geôliers avaient daigné écrire sur les prisonniers et leur vie de captivité, ce qu'il leur convenait de léguer de leurs secrets et de leurs observations à la postérité. L'opinion des prisonniers sur la Bastille est tout aussi intéressante à connaître. Malheureusement, ici, les documents sont plus rares. Sous l'ancien régime, il était à peu près interdit de parler de la Bastille. Ceux qui ne l'avaient point connue de leur personne, n'avaient rien à en dire. Ceux qui en sortaient n'avaient qu'un désir, n'y plus revenir, et comme, avant leur mise en liberté, ils devaient s'engager par écrit à ne rien révéler de ce qu'ils avaient vu ou entendu, pendant leur séjour dans cette prison d'État, ils n'avaient garde de violer des promesses qui les auraient en quelque sorte replacés, de droit, sous les verrous.
Ceux-là seuls pouvaient parler qui se trouvaient en sûreté hors des frontières du royaume. Parmi ceux-là, Constantin de Renneville doit être placé en première ligne. Doué du don d'observation, avec un
penchant à la caricature, il nous a laissé un récit verbeux, empreint de l'irritation naturelle à un prisonnier, mais vivant, animé et, à tout bien considérer, exact, des onze années qu'il avait vécu à la Bastille.
Ce sont les pages les plus piquantes, tes mieux venues, les plus originales de ce récit que le lecteur trouvera ci-après.
De 1702 à 171 3, Renneville a habité toutes les chambres et la plupart des cachots de la redoutable prison; il a frayé avec tous ses hôtes : détenus politiques et de droit commun, calvinistes, mystiques hétérodoxes, honnestes dames et gentes demoiselles à l'humeur légère, chercheurs de trésors, sorciers et fous.
De brèves annotations, d'après les travaux de l'érudition contemporaine, rectifient ce qu'il peut y avoir d'exagéré ou d'inexact dans les dires de Constantin de Renneville. Une notice biographique renseigne le lecteur sur la vie de l'auteur après et avant son incarcération.
Enfin, l'illustration de ce volume est empruntée au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, au musée Carnavalet dont une salle est consacrée à la Bastille. On y a ajouté des reproductions d'autographes, d'après les cartons des archives de la Bastille, qui forment une des parties les plus riches et les plus précieuses du fond des manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal.
Constantin de Renneville
ené- Augustin Constantin de Renneville, que M. du Juncas qualifie dans son journal de se « disant gentilhomme », a beaucoup tenu à établir qiiil appartenait à la noblesse, a Ceux qui voudront se donner la peine de consulter les Chroniques de Normandie, dit-il, verront que dès Van 1042, un de mes ancêtres était chevalier » (1). Il était né à Caen vers 1650 et il semble appartenir à la même famille que ce Robert Constantin, élève de Scaliger, que les guerres de religion contraignirent à errer de Normandie à Montauban et de là en Allemagne. Les martyrologes des Réformés indiquent aussi un Constantin de Normandie, parmi les malheureux qui furent suppliciés à Rouen en 1542 (2). Quoi qu'il en soit, Constantin de Renneville, qui appartenait à une race de soldats, fut de bonne heure mousquetaire. Chamillard fut, dès sa plus tendre jeunesse, un de ses protecteurs et c'est par son iyifluence qu'il obtint le poste de directeur des Aides et Domaines à Carentan. Il épousa Marie-Hélène de Chambe, fille de M. de Chambe de Charniac, d'une des maisons les plus considérables de l'Auvergne (3). Sur la fin du xvne siècle, il était passé aux Pays-Bas et il rendit des services comme agent secret aux mi-
(1) De Renneville. L'Inquisition française, IV, p. 7.
(2) Haag. La France protestante, IV, 51-52.
(3) La mère de son beau-père était une Matarel.
nistres français. A Cen croire, c'est avec leur autorisation quil jouait le double jeu, fournissant des renseignements plus ou moins authentiques au gouvernement des Provinces Unies (1). 77 revint, à cet effet, en France, pensionné par les ministres de Louis XIV , jusqu'au jour où, devenu suspect à M. de Torcy, il fut brusquement arrêté par V exempt Bourbon et conduit à la Bastille. Il résulte de son dossier qu'il s'occupait alors de solliciter ou de régler des affaires commerciales, notamment avec un certain Bridou, de Dieppe, marchand aVépices et denrées coloniales (2).
Au moment de son arrestation, il allait publier à La Haye avec dédicace à M. de Chamillard, le Recueil des voyages qui ont servi à rétablissement et au progrès de la Compagnie des Indes Orientales formée dans les Provinces Unies des Pays-Bas.
Pendant son séjour à la Bastille, il éprouva, un peu avant 1709, une grave maladie. Il charmait sa solitude en écrivant et en composant des vers. Il avait trouvé moyen de faire de V encre avec de la suie détrempée dans du vin et de tailler des os pour en faire des plumes. Ainsi, il rédigea un Traité des devoirs du Fidèle Chrétien et des Contes imités de La Fontaine, ce qui prouvait son parfait éclectisme. La plupart de ses vers étaient, cependant, inspirés par sa piété et sa résignation chrétiennes.
(1) C'est ainsi que d'Argenson résume ses interrogatoires en 1709. Le rapport de d'Argenson contient d'ailleurs des erreurs matérielles et, par exemple, le dit natif d'Angers. Ce rapport a été publié par Ravaisson dans les Archives de la Bastille.
(2) Archives de la Bastille, 10530. (Bibliothèque de l'Arsenal.)