‹ La vie à la BastilleChapitre 2 sur 8 · CONSTANTIN DE RENNEVILLE II · texte numérisé non relu

CONSTANTIN DE RENNEVILLE II

Prisonniers qui, dans les misères, Gémissez dans ce triste lieu, Offrez- les de bon cœur à Dieu Et vous les trouverez légères.

Il ne cessait, d'ailleurs, de protester de son innocence :

Dans ce lieu triste et sombre où règne le silence, Le roi me fait gémir sans l'avoir mérité. Grand Dieu! Cest bien plutôt V effet de ta bonté Qui veut qu'entre ces murs je fasse pénitence.

Il avait composé un Poème de l'amour et de l'amitié, dédié au souvenir de sa femme. Il lui fut enlevé et ne lui fut pas rendu, D'autres vers étaient purement confiés à sa mémoire et il a pu les insérer dans son Inquisition Française.

Fais quen ouvrant les yeux je t'ouvre aussi mon cime. Embrase-la, Seigneur, des feux de ton amour, Et puisque ta bonté m'accorde encor ce jour. Empoche que le vice en corrompe la trame,

Que j'aime les vertus qu'un monde aveugle blâme, Que la crainte et f espoir m'animent tour à tour, Que sans cesse occupé des c/iarmcs de ta Cour, Mon cœur élance au Ciel le torrent de sa flamme.

Arrache de mon sein l'orgueil, la vanité !

Que j'aspire à ta gloire avec humilité,

Que ta main me conduise et que ta loi m'éclaire,

Que je bénisse en paix la rigueur de mon sort, Que chaque acte aujourd'Jiui me prépare à la mort Et que mon seul désir soit celui de te plaire.

D'après une note qui figure dans son dossier, Colbert fit saisir, au moment oh Chantepie emmena Constantin de Renneville de la Bastille, un volume que lui

avait donné le père Florent de Brandebourg . Entre les lignes de l'imprimé, Renneville avait copié tous les vers composés par lui depuis le 16 mai 1 702 jusqu'au 1 6 juin 1713 (1). « Suivant le sentiment de M. de la Baumelle, ajoute celui qui a rédigé cette note, M. de Voltaire a trouvé les principaux matériaux du 6° chant de la Henriade dans cet ouvrage » (2).

Après sa sortie de la Bastille, grâce à ïintervention de la reine Anne, Constantin de Renneville écrivit l'Inquisition Française, en même temps qu'il publiait à La Haye un recueil de poésies chrétiennes sous le titre de : Cantiques de l'Ecriture Sainte (3). Interdit en France, pourchassé par la police, le récit de Renneville obtint un énorme succès à l'étranger. Il fut traduit en anglais, en hollandais, en italien, en allemand et lui valut une pension du roi Georges. L'ouvrage en langue originale est rare, et peu de bibliothèques le possèdent, bien que le premier volume ait été contrefait en France « aux risques de la vie du libraire». Linguet, écrivant sur la Bastille, fa qualifié un peu légèrement de « tissu de grossièretés dégoûtantes et de fables absurdes ». M. Funck-Brentano qualifie Constantin de Renneville de menteur, parce que les versions que Renneville donne, d'après les porte-

(\) « Ce livre, dit la note du dossier, a été remis à M. de Berryer alors lieutenant de police, en 1754, et il est à présumer qu'aujourd'hui il est entre les mains de M. le président de Lamoignon qui a eu toute sa bibliothèque à sa mort, étant son gendre, le seul enfant de ce magistrat et qui hérita de tous ses biens. »

(2) Archives de la Bastille, 10530. (Bibliothèque de l'Arsenal.) Celte note paraît être du major Chevalier.

(3) Des différents ouvrages de Constantin de Renneville, la Bibliothèque Nationale ne possède que l'Inquisition française et le Recueil des Voyages. Quérard et Brunet ne citent même pas les volumes de vers et Haag n'en donne que la bibliographie la plus stricte.

clefs et les prisonniers ne sont pas toujours conformes à celles des dossiers (l). 77 convient de remarquer que Renneville indique toujours ses sources et qu'il ne se porte pas garant de ce qu'il rapporte et il faut reconnaître, d'autre part, que sa mémoire était excellente et qu'il Va utilisée à merveille, car les dates qu'il fournit sont les mêmes que celles que donnent les archives de la Bastille. Les mensonges que lui reproche donc M. Funcli-Brenlano sont en réalité des différences d'appréciation et on serait bien exigeant de prétendre que Constantin de Renneville vit les choses avec les mêmes yeux que le gouverneur de la Bastille ou d' Argenson. « De Renneville, a écrit H. Monin, le dernier préfacier des Mémoires sur la Bastille de Linguet, est un témoin et une victime ; il a passé par presque tous les cachots de la Bastille, et il a toujours eu un ou plusieurs compagnons de captivité, libellistes, ja?isénistcs, religieux indignes, déments, fous furieux, fous erotiques, etc. Lui-même nous parait un mystique sensuel tombé dans une demi-enfance. Cependant les noms et les faits qu'il nous donne subsistent quand même et se trouvent généralement confirmés par les pièces authentiques. Or, la sensation dominante est celle d'un horrible cauchemar (2). » Pendant son séjour à la Bastille, Renneville eut à

(1) Ce petit dissentiment avec M. Funck-Brentano ne doit pas nous dispenser de reconnaître que ses Lettres de Cachet, son Catalogue des Archives de la Bastille, les Légendes et Archives de la Bastille et Le Drame des Poisons ont complètement renouvelé l'histoire de la vieille prison.

(2) M. de Coynart {Une Sorcière au xvme siècle, p. 4) juge, au contraire que, malgré la partialité de l'auteur et son désir de dramatiser le récit, on reste stupéfait de voir de quel bien-être jouissaient les prisonniers.

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se plaindre surtout d'Antoine Sorel. Les papiers de d'Argenson contiennent contre le curé de Lery un mémoire de la main de Renneville qui n'est évidemment pas la marque d'une belle âme, bien qu'il n'ait pas à proprement parler le caractère d'une dénonciation. Il nest pas douteux, d'autre part, qu'en février 1703, il s'était ouvert, soit à du Juncas, soit à Saint- Mars, de son désir d'éclairer les ministres du roi sur certains faits, relatifs probablement aux affaires des Pays-Bas. A ce sujet, de Torcy écrivit à Saint- Mars : « J'ai reçu ce que vous m'avez écrit sur ce que M . Constantin vous a dit. Il y a peu de fondement à faire sur ses paroles et comme je suis persuadé de l'inutilité des découvertes qu'il propose de faire pour le service du roi, il ne convient pas d'entrer en matières avec lui (1). »

C'est à Londres ou il s'est retiré en 1713 que Renneville écrivit son Inquisition Française. Au volume primitif, il en ajouta successivement trois, de 1715 à 1719, grossissant son histoire de la Bastille, de quantité d'épisodes plus ou moins dramatisés. Il n'avait d'ailleurs pas oublié ses compagnons d'infortune. Dès sa sortie de prison, il était intervenu auprès des États pour que les prisonniers détenus à cause de la guerre fussent remis en liberté. Tous furent délivrés à l'exception de Cardel et de Molain qu'il ne put désigner que par leurs surnoms de la Bastille (2). La publication de son livre lui avait valu des haines puissantes. Une nuit, il fut attaqué dans une rue sombre par

(1) Archives de la Bastille, 12475. (Bibliothèque de l'Arsenal )

(2) L'Inquisition française, II. Préface, ibid. IV, 277.

iC LA VIF. A LA BASTILLE

trois coupe- jarrets. D'ailleurs, son caractère, aigri par la captivité, le second mariage qu'il avait contracté avec Judith Devaux lui avaient aliéné le cœur de son fils. « C'est, dit-il, un très bon enfant que sa mère, en mon absence, avait élevé dans une piété exemplaire, mais il s est laissé séduire par les suggestions de harpies qui ne tendent qiïà leurs fins honteuses (1 ). » Enfin, on n avait rien oublié, assure-t-il, pour le faire succomber sous les calomnies les plus atroces. A l'en croire, ceux quon appelait en Angleterre les prosélytes ou nouveaux réformés avaient mille difficultés pour obtenir leur part de subsides que le roi (V Angleterre et le Parlement attribuaient aux réfugiés pauvres qui ne pouvaient gagner leur vie (2). Son caractère difficile le portait à se quereller avec tous. Aussi finit-il par quitter l' Angleterre, acceptant le grade de major d'artillerie et lieutenant-colonel d'infanterie à la suite, au service de l'électeur de Hesse. Il mourut à Cassel, en 1723. Sa veuve, qui lui survécut jusqu'en 1763, publia dans cette ville, en 1725, les Œuvres spirituelles laissées par son mari. L'Inquisition Française comportait certainement un cinquième volume que la mort a empêché Renneville d'écrire. Le libraire Etienne Roger, d'Amsterdam, le remplaça par un volume sur l'Inquisition de Goa qui était déjà composé lors de la réimpression du deuxième volume de l'Inquisition Française, en 1718.

(1) L'Inquisition française. II. Préface.

(2) L'Inquisition française. II. Préface.

lia Vie à la Bastille

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