‹ La vie à la BastilleChapitre 4 sur 8 · A LA BERTAUDIÈRE · texte numérisé non relu

A LA BERTAUDIÈRE

nous mettrait dans la plus belle chambre de la Bastille et nous obtiendrait, de son oncle, la liberté de faire venir de la ville pour notre argent, tout ce que nous voudrions. M. Linck y consentit de tout son cœur. Ru eut ordre de faire monter Corbé à notre calotte. Il reçut le présent avec des révérences qui me firent croire qu'il s'allait disloquer tout le corps. Malheureusement, il n'en fit rien. Ce présent était un beau saphir accompagné de six diamants, le tout des plus brillants. Il promit la grosse portion et la grosse bouteille et Ai. Linck l'eut dès le jour même, aussi bien que la permission de faire venir de la ville tout ce qu'il voudrait pour son argent. Pour moi, on me dit qu'il me fallait un ordre de la Cour et, comme je n'avais pas de bagues, quoique Corbé m'en ait escroqué dans la suite une fort jolie, je n'ai jamais pu obtenir ce privilège. Il nous demanda un peu plus de temps pour nous mettre dans une des plus belles chambres de la Bastille, « parce que, disait-il, pour en faire sortir ceux qui y sont, il faut que je prenne mon temps pour leur faire une querelle d'Allemand et le faire trouver bon à mon oncle. Si j'étais le seul maître ici, tout irait le mieux du monde ; mais je ne fais pas tout ce que je veux, il s'en faut bien. En attendant, demandez-moi ce que vous voudrez, tant que j'aurai de l'argent à vous, rien ne vous sera refusé et vous serez servi honorablement. »

En effet, aux dépens de la bourse de M. Linck, nous fimes très bonne chère. Pigeons, chapons, gibier, entremets, pâtisserie, desserts, vins de Champagne et de Bourgogne, ratafia, rien ne manquait. Nous ne touchions presque pas à l'ordinaire de la Bastille. Sitôt que Ru eut l'ordre d'acheter à M. Linck tout ce qu'il lui demanderait, — ce qui fut fait sans restriction, lorsque M. Tourton, fameux banquier de Paris, vint, par ordre du père de M. Linck, dire aux officiers de la Bastille qu'il répondait généralement de tout ce qu'on lui donnerait, sans limitation, — Ru pluma le pauvre pigeonneau d'une manière exorbitante. Il lui voulut faire passer du vin à six sols au plus la bouteille pour vin de Champagne à vingt sols, de méchantes pommes qui auraient rebuté les cochons les plus délicats pour des pommes de

rennettes ; des petites châtaignes pourries pour des marrons du Mans; de vieilles poules dures pour des gelinottes du Cotentin, ainsi de toutes choses, ce qui nous obligea à faire avec lui un règlement fort nécessaire, et qui, en remplissant son avarice, pouvait mettre sa conscience en repos, supposé ,qu'il en eût. C'est que M. Linck lui dit, en présence de Gorbé, qu'il lui permettait de lui compter les choses au double de ce qu'elles valaient à condition de les choisir toutes des meilleures. Gorbé trouva la proposition trop avantageuse et trop raisonnable pour ne pas prendre ce parti. Il fit entendre qu'il s'acquitterait mieux des achats que Ru, qui était trop embarrassé pour le faire exactement, qu'il laisserait à Ru le détail des petites provisions, tandis que lui se chargerait des grosses. Il est raisonnable que tout le monde vive. Il nous promit que, dès le soir même, il nous enverrait une douzaine de bouteilles de vin de Champagne, un dindonneau et un plat de gibier de son choix et qu'il laisserait à Ru le soin d'acheter le dessert qu'il prétendait être tout du meilleur. Il s'acquitta ponctuellement de sa promesse. Nous eûmes du vin délicieux, tel qu'il en croît aux Roncières. Le gibier répondait au bon vin et, pour le coup, Ru acheta un très bon dessert, quoique outré que Gorbé l'eût supplanté dans sa principale négociation, se flattant sans doute de réparer cette disgrâce à la première occasion. Gomme les jours maigres, on nous donnait encore de très bons légumes et de très bon poisson, M. Linck ne faisait acheter que du vin et du dessert.

Dans ce temps-là, nous découvrîmes que la fameuse Mme Guyon (i) était dans la troisième chambre de notre tour, d'où, à la fin, ses parents, qui étaient très considérables, la firent sortir et obtinrent sa liberté à condition qu'ils ne la laisseraient parler à personne, comme Ru nous

(1) Jeanne-Marie Bouvier, veuve de Jacques Guyon, nièce de Ghampoulet et du Chesnay, d'abord enfermée dans une communauté des environs de Paris, incarcérée à Vincennes, puis transférée à la Bastille le 4 juin 1698. Elle prétendait avoir des révélations divines et composait des écrits de piété. Elle voulait « attirer dans la voie d'oraison des gens de la^ Cour ». Elle sortit de la Bastille le 24 mars 1703 avec un exil dans les terres de son fils, à Blois.

Page 1