‹ La vie à la BastilleChapitre 5 sur 8 · A LA BERTAUDIÈRE · texte numérisé non relu

A LA BERTAUDIÈRE

l'affirma. Nous avions trouvé le secret de l'humaniser, en ajoutant aux présents fréquents des flots de vin et de ratafia. Il ne nous cachait rien. M. Linck, à qui j'apprenais à parler français, ce qu'il faisait avec une rapidité merveilleuse, lui donnait la question et quand il voyait qu'il faisait difficulté d'avouer, un verre de vin ou de ratafia donné bien à propos empêchait Ru de persister dans son silence.

Enfin, le 21 novembre 1702, un mardi malin, Gorbé, accompagné de Reilhe, notre chirurgien, vint nous annoncer l'agréable nouvelle que nous allions sortir de notre calotte, pour entrer dans une des plus belles chambres de ta Bastille. Nous l'en remerciâmes dans des termes des plus gracieux et, sur les onze heures, Ru, assisté de deux autres porte-clefs, vint prendre nos meubles pour tes transporter dans notre appartement où Gorbé vint nous conduire et nous laissa fort satisfaits de notre changement. On me donna mon linge, qu'il y avait six mois Gorbé avait fait venir de Versailles, ce qui me fit un plaisir indicible, car je n'avais pas changé de linge depuis mon emprisonnement.

Cette chambre est une des plus belles de la Bastille, s'il est vrai que l'on puisse trouver de la beauté dans une prison. C'est la troisième de la cour dite du Coin, elle est octogone, comme le sont presque toutes tes chambres des tours, haute de treize pieds avec un beau plafond bien uni et bien blanc, large environ de vingt pieds environ sur tous les sens. Elle a une grande cheminée qui fume rarement. Il y avait autrefois deux très belles croisées, mais M. du Juncas avait fait boucher celle qui donnait du côté de la ville. On montait à celle qui reste ouverte par trois marches, depuis l'extrémité desquelles elle est exhaussée jusqu'au plafond. Le haut en est fermé par un châssis arrêté et le bas par un châssis votant de la hauteur de six pieds, que Von ôte et que l'on remet comme on veut, derrière lequel il y a trois grilles de fer, dans l'épaisseur du mur, dont les barreaux sont de la grosseur du bras. Au travers de ces barreaux, on a une très belle vue qui regarde sur la porte et le boulevard Saint-Antoine bien avant dans le faubourg

et s'étend à droite et à gauche bien au delà de la Maison des Jésuites. Nous avions encore, par cette fenêtre, la commodité de voir tous ceux qui entraient dans le jardin de la Bastille que l'on a pratiqué sur l'un des boulevards de la porte.

Après que nous eûmes arrangé nos meubles, ce qui fut bientôt dépêché, et fait nos grabats, on nous apporta notre dîner passablement bon. A peine nous étions-nous mis à table, lorsque nous entendîmes ouvrir notre porte et nous vîmes entrer un homme que Ru nous amena dans un état pitoyable. On ne pouvait le regarder sans frémir. Il était tout déguenillé. Son chapeau était tout percé et à peine paraissait-il avoir été noir. Il nous dit dans la suite qu'il y avait deux ans qu'il lui servait de chapeau et de bonnet de nuit. Il ne lui restait plus que quelques cheveux attachés à la coiffe de sa perruque qui était si grasse qu'on ne pouvait en discerner le réseau. Il nous affirma qu'il y avait deux ans qu'il n'avait été peigné. Une vieille manche de chemise toute déchirée lui servait de cravate et était blanche comme le corps de ta cheminée. Son justaucorps était tout en lambeaux, quoiqu'il fût soutenu de plus de cent pièces. Sa chemise, aussi noire que sa cravate, sortait par plus de trente endroits de sa culotte qui n'en avait plus la forme. Le plus grand morceau de ses bas n'était pas plus large que le pouce. Les semelles de ses souliers, toutes percées, ne tenaient au-dessus que par des cordes, et dans la suite, ayant eu le temps d'examiner de plus près ce dessus, nous reconnûmes qu'il n'y avait plus un seul morceau de leur première constitution et que tout était composé de débris de vieux gants. Toutes les pièces qui soutenaient l'économie de cette machine étaient cousues avec du fil de toute sorte de couleurs. Son visage, quoique gros et boursouflé de misère, était tanné et défait et couvert d'une barbe mousse et grise, à peu près comme on peint celle de saint Pierre. Sitôt que nous vîmes cette effrayante figure, nous nous récriâmes d'étonnement en demandant à Ru ce que nous voulait cet homme. « Messieurs, nous dit-il, c'est un compagnon que M. le gouverneur vous prie de

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souffrir avec vous, qui ne vous incommodera pas longtemps. » Je me levai pour faire civilité à l'arrivant et je lui présentai une chaise, car nous en avions trouvé quatre dans notre nouvel appartement. Ru nous protesta que M. le gouverneur nous saurait très bon gré de notre honnêteté, prit congé de nous et referma la porte.

Nous voulûmes faire mettre notre nouveau compagnon à table, mais il nous dit qu'il avait dîné. Nous le finies approcher du feu, car on était venu nous en allumer un fort grand, une heure après notre entrée dans notre chambre. Il nous jura qu'il y avait deux ans qu'il n'avait pas vu de feu, ce qui nous surprit extraordinairement, ne pouvant pas prévoir que je serais sept ans sans approcher d'autre feu que celui de la chandelle. Je lui présentai deux petits pâtés qu'il avala sans mâcher, en nous disant que c'étaient de très bons gâteaux, n'en ayant pas senti la viande. Je lui servis de même une aile de poule, dont le pauvre homme ne fit qu'un article. Il but trois ou quatre verres de vin avec une avidité extraordinaire. Il ouvrait les yeux sur notre table avec un étonnement qui m'en fit deviner le sujet, ce qui me fit lui demander ce qu'il avait mangé à son dîner. « Hélas, reprit-il, Monsieur, un peu de soupe d'eau bouillie et environ deux onces de viande pire que celle qu'on donne aux soldats. Il y a deux ans que ces Messieurs ici me font mourir de faim, mais je sors d'une chambre où il y a des prisonniers plus maltraités que moi et un plus misérable cent fois, puisqu'il a perdu son esprit. Il y a plus de sept ans qu'il est tout nu, sans chemise, et sans un bonnet pour couvrir sa tête, et si je n'eusse secouru un pauvre malheureux qu'on lui a donné pour compagnon, il allait éprouver le même sort et tomber dans une terrible frénésie, car lorsque j'entrai dans leur chambre, il en avait déjà les terribles atteintes. »

Lorsque nous l'eûmes fait chauffer et plus que suffisamment boire et manger, car l'avidité avec laquelle il le faisait, nous faisait craindre qu'il ne s'incommodât, et que nous eûmes dit en deux mots qui nous étions, nous lui demandâmes son nom et celui de sa patrie. Il s'appelait

Jacob Berthon, de la ville de Châtellerault en Poitou, fils d'un fameux médecin qui lui avait laissé un bien considérable pour vivre honorablement (i).

Un samedi soir, comme nous allions nous mettre à table, on fit descendre M. Jacob Berthon et, une heure après, on nous le ramena tout pâte et tout tremblant. Quand le porte-clefs eut. refermé la porte sur nous et que nous eûmes fait revenir notre compagnon stupéfié par un cordial de Champagne, nous lui demandâmes d'où venait sa peur et son émotion. « Pour ma peur, nous dit-il, elle est légitime, car je viens de voir le diable et mon émotion est toute des plus justes, car je viens d'apprendre que je vais sortir de l'enfer. En descendant, au pied de l'escalier, j'ai trouvé le major qui m'a donné la main comme à une mariée. Après l'avoir salué, je lui ai demandé ce qu'il me voulait, mais sans vouloir me donner de réponse, il m'a conduit dans une grande salle où j'ai trouvé M. d'Argenson, assis le dos au feu, devant une grande table, autour de laquelle, devant lui, étaient debout plusieurs personnes qui me sont, pour la plupart, inconnues. Ce ministre était revêtu de sa robe magistrale, ce qui m'a fait vous dire que j'avais vu le diable, car s'il n'est pas plus méchant que lui, du moins est-il tout aussi laid et tout aussi noir. Il a écrit quelque temps sans lever les yeux sur moi pendant qu'un autre homme, aussi en robe noire, que j'ai appris être M. Camuset, commissaire de la Bastille, était debout devant lui, sans branler non plus qu'une statue. Dans un des coins de ta chambre était un petit homme qui écrivait sur un bureau, et j'ai appris dans la suite que c'était le greffier. Gorbé était debout, chapeau bas, les yeux baissés, de même que te capitaine des portes et quelques autres. Tout

(1) Jacob Berthon, fils d'un médecin huguenot de Châtellerault, sorti du royaume en 1687, avait servi contre la France et pris part notamment à la bataille de Fleurus (1690). Fait prisonnier de guerre, envoyé à Troyes, puis à Alençon, il fut amené à la Bastille le 22 avril 1701. Il avait dans le diocèse de Poitiers des parents bons catholiques et influents. A la fin de 1702, ils s'offrirent à lui servir de caution. Le 30 décembre, il l'ut mis en liberté pour se rendre à Châtellerault et se faire instruire dans la religion catholique.

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à coup le magistrat s'est levé et, me regardant d'un air à donner au moins la colique, il m'a dit brusquement : « Que fais-tu ici? — Hélas, Monseigneur, ai-je dit, je souffre et je jeûne beaucoup. — Es-tu dans la résolution de persister dans les erreurs du calvinisme? a-t-il repris. — Ne vous a-t-on pas dit, Monseigneur, qu'il y a deux ans que je demande à en faire l'abjuration? lui répondis-je. — Oui,

La Bastille [côté du faubourg).

Pendant que le beau monde au long de ces mm Fait valoir son crédit à la faveur du cours. De pauvres malheureux rêvent leurs funérailles Dans le triste séjour de ces obscures tours.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

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dit-il, mais tu n'étais pas encore bien converti. — Ah ! Monseigneur, la Bastille est capable seule de convertir tous les démons de l'enfer, lui ai-je dit. — Il est question d'un autre fait, a-t-il continué en le prenant d'un ton plus haut, je veux te faire pendre, car tu mérites la corde. » A ces paroles, je crus que tous mes os se disloquaient pour se servir d'étuis les uns aux autres. « N'as-tu pas servi les ennemis de Sa Majesté et ne t'a-t-onpas pris les armes à la main contre ton roi, à la bataille de Fleurus? — Il est vrai, Monseigneur, que m'étant retiré en Hollande à cause de ma religion et ne trouvant point d'emploi, je fus contraint

de prendre parti dans les troupes de Hollande, mais ils n'avaient pas de guerre alors contre le roi et, quand elle a été déclarée entre Sa Majesté et les États-Généraux, je voulus me retirer, mais on ne voulut pas m'accorder mon congé et je fus forcé de servir malgré moi, puisque l'on m'aurait puni comme déserteur, mais j'ai servi depuis en France et j'ai eu part à l'amnistie que le roi a accordée à tous les Français qui ont porté les armes contre lui. — Cette grâce du roi, reprit-il, ne s'est pas étendue jusqu'à toi. Ainsi, tu es digne de mort et prépares-toi à en recevoir l'arrêt. » L'air menaçant, dont il prononçait ces paroles, m'a fait croire qu'il disait vrai et, jugez de ma peur, je me suis jeté à genoux en pleurant, et lui disant que le roi était le maître et que je désirais miséricorde. « Il te fait grâce, m'a-t-ildit, mais aux conditions que tu te feras de la religion romaine. Peux-tu ici me donner caution de ta promesse? — Il y a dans cette ville, dans la rue des Lombards, un riche marchand banquier qui porte mon nom, qui peut-être ne me refusera pas ta grâce de me cautionner, lui dis-je. Sinon, mon frère, qui demeure à Châtellerault, te fera, je crois, volontiers. Si des intérêts de famille l'en empêchaient, je suis persuadé que mon beau-frère, qui est un des plus fameux avocats de Poitiers, le fera de bon cœur. » Il a pris l'adresse de toutes ces personnes. Après quoi, il m'a dit : « Retourne à ta chambre et y prie bien Dieu pour Sa Majesté, le plus clément de tous les rois, qui te fait grâce. Songe à vivre à l'avenir en bon et fidèle sujet. » A peine le pouvionsnous faire revenir de son tremblement. M. Linck ne songeait qu'à le faire largement boire pour le congratuler de sa prochaine liberté, pendant que je songeais à profiter de sa sortie pour faire savoir de mes nouvelles à ma très chère épouse et procurer la liberté à M. Linck.

Voici comment je m'y pris. M. Linck avait dans un livre quantité de papier blanc qui n'était pas imprimé. Je m'en servis pour écrire à mon épouse, à mon fils, à MM. de Chamillard et de Torcy et plusieurs autres de mes amis, mais ces lettres n'ont jamais été rendues à leur adresse, apparemment par la timidité de M. Berthon, à qui les officiers

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ne manquèrent pas de dire, comme ils font à tous ceux qui sortent de leurs griffes, que s'il donnait de nos nouvelles dans le monde, il serait remis à la Bastille pour le restant de ses jours et même, ils font faire serment de ne rien révéler de ce qui se passe à la Bastille, avec des menaces terribles, en cas de contravention. C'est apparemment ce qui a empêché M. de Falourdet, mon premier compagnon, de mettre à la poste celles que je lui avais données pour les mêmes personnes. M. Linck fut plus heureux. Ses lettres furent tenues par l'aumônier du résident du Danemarck à Paris, qui connaissait particulièrement M. Linck, et par Mlle Skingre, qui était une fille allemande, à qui Madame faisait une pension et qu'elle tenait sous sa protection. M. Linck promit 200 louis à cette demoiselle, si elle pouvait le faire sortir de prison, ce qui lui serait facile en allant trouver Madame à Versailles et en lui remontrant l'injustice qu'on lui avait faite en l'arrêtant, lui et les autres Allemands, le lendemain du jour que cette grande princesse leur avait donné la parole du roi, son frère, qu'on ne lui ferait aucune injure, et qu'ils pourraient demeurer à Paris jusqu'à l'ordre que Sa Majesté leur ferait donner de sortir du royaume.

Nous cousîmes toutes ces lettres dans les guenilles de M. Berthon, entre la doublure et le dessus de son justaucorps et nous prîmes toutes nos mesures pour qu'il en pût au moins sauver quelques-unes.

Enfin, le bienheureux moment de ta sortie de M. Jacob Berthon arriva le soir à neuf heures et demie, un samedi, 3o décembre 1702. On nous apporta notre ordinaire après qu'il fut sorti, pour se donner la barbare satisfaction de le mettre dehors sans souper; même nos cruels bourreaux trouvaient mauvais que nous présentassions du vin à ce pauvre homme, qu'ils traitèrent avec la dernière inhumanité. Ils le mirent dehors sans souliers et sans avoir voulu permettre à M. Linck de lui en faire faire à ses dépens. Il le gratifia d'un billet pour aller chez M. Tourton y prendre l'argent dont il avait besoin pour se mettre en état de retourner chez lui et le conduire à Châtellerault. Ce bonhomme était si transporté et si tremblant, tant la joie d'être

libre l'avait saisi, qu'il ne put jamais nous dire une seule parole, excepté qu'après que nous l'eûmes embrassé tendrement, il se retourna devers nous, quand il fut sorti de la chambre, pour nous dire : « Adieu, mes chers Messieurs, priez Dieu pour moi. »

Nous fîmes une fête de sa sortie qui dura tout au moins une octave tout entière, et certainement M. Linck avait bien raison de s'en réjouir, car sans cela, il courait grand risque de demeurer jusqu'à la paix dans cette maudite caverne à voleurs ; et la sortie de M. Berthon et son industrie procurèrent, non seulement sa liberté, mais encore celle de M. Nitzschwitz (i) et de quelques autres Allemands, pour lesquels M. Linck alla puissamment solliciter Madame lorsqu'il fut mis en liberté.

Le 18 janvier 1703, on nous amena un prêtre de taille moyenne et d'une mauvaise physionomie. Il avait la carrure d'un portefaix, les yeux rouges, le teint assez frais. Ses regards affamés se fixèrent sur les restes de notre dîner que nous lui donnâmes. Bientôt nous vîmes en lui un homme méchant, sans éducation, sans pudeur, sans sentiment. C'était Antoine Sorel, curé de Léry (2). Son impudicité, son extravagance attristèrent Linck. « Ah! Dieu, me dit-il, quel compagnon nous a-t-on donné ! C'est un diable plutôt qu'un prêtre. » Je le consolai le mieux qu'il me fut possible. Sorel nous conta ses aventures avec une impudence qu{ nous inspira le plus grand mépris pour lui. Ses méchancetés, ses trahisons, nous le firent haïr et craindre. Cependant, notre amitié, à M. Linck et à moi, croissait tous les jours. Le soir, comme nous nous chauffions à notre aise du bois qu'il faisait abondamment acheter, nous entendîmes par notre cheminée des voix confuses de prisonniers au-dessous

(1) Le baron Charles de Nitaschwitz, originaire de Saxe « accusé d'espionnage et de maquerelage », avait été incarcéré à la Bastille le 11 septembre 1702. Il en sortit le 18 avril 1704.

(2) Antoine Sorel, curé de Léry, était à la Bastille depuis le 6 avril 1702. Il était accusé d'avoir distribué de mauvais livres et d'avoir fait des mariages entre protestants prohibés par les ordonnances royales. Il fut mis en liberté le 12 septembre 1715 A la Bastille, il se donnait le nom d'abbé de la Mothe.

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Plan de la Bastille, donnant les jardins et les fossés. (Aquarelle. Bibliothèque Nationale. Estampes. i

de nous. Nous nous hasardâmes à percer la cheminée et, avec tes ficelles des bouchons des bouteilles de Champagne, qu'on nous apportait du cabaret toutes coiffées, nous descendîmes un billet à nos voisins. Ils l'arrachèrent, aussi bien que notre ficelle, avec une violence dont nous ne pouvions deviner la cause. Nous en écrivîmes un autre qui n'eut pas un meilleur succès. Nous leur disions qui nous étions et nous les priions de trouver bon que nous puissions nous consoler mutuellement, mais ils ne voulurent nous faire aucune réponse. Nous fîmes notre trou plus grand, ce qui nous fit entendre distinctement ce qu'ils disaient. Je distinguai la voix d'un nommé M. Pouilloux, gentilhomme du Poitou (i), les autres étaient : le nommé Jean Bonneau, médecin, fils d'un ministre d'Aubusson, en Auvergne (2), Mathias du Walle, pilote irlandais (3), etJeanGenuy, serrurier de Paris (4). Nous connûmes facilement que M. Pouilloux, qui était d'humeur fort douce, avait beaucoup à souffrir avec les trois autres, dont deux étaient fous et le troisième paraissait être un anthropophage épouvantable. L'envie, que j'avais cependant de parler à M. Pouilloux, me fit hasarder de leur parler par notre trou, mais je fus fort

(1) Les Archives de la Bastille ne reconnaissent pas à Pouilloux le titre de gentilhomme. Il est vrai que les geôliers en étaient fort chiches. D'après elles, Samuel Pouilloux était marchand de profession. Incarcéré en mai 1696 à Vincennes comme coupable de religion protestante réformée et d'espionnage », il était condamné à la prison perpétuelle par commutation de la peine de mort. Il fut transféré de Vincennes à la Bastille le 3 juillet 1699. Il y mourut le 16 juin 1704.

(2) Jean Bonneau, proposant (étudiant en théologie réformée), entré le 22 mai 1700, fut transféré à Charenton comme faible d'esprit le 5 mai 1705. Il y mourut après avoir reçu les sacrements.

(3) Mathias du Walle, complice de Marc Lynch, qui avait formé le projet de brûler l'arsenal de Portsmoutb en pleine paix. Auparavant, Walle avait proposé au prince d'Orange de brûler la flotte française de Bretagne sans avoir dessein d'exécuter ce plan. Lui et Lynch s'ttaient fait délivrer une commission par le roi du Maroc. Incarcéré à la Bastille le 26 juin 1699, du Walle en sortit le 12 octobre 1712.

(4) Jean-Roland Genuy, serrurier, de la paroisse Saint-André-des- Arts, prophète ayant des visions, fut incarcéré à la Bastille le 20 septembre 1700. Il ne pouvait supporter la vue des prêtres. Transféré à Bicêtre le 3 septembre 1703, il fut mis en liberté en 1715, pour l'avènement de Louis XV.

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surpris d'entendre M. Pouilloux qui me conjura de boucher bien notre trou qui nous ferait tous aller au cachot, s'il était découvert; qu'il avait autant d'envie que moi de me parler, mais qu'il avait des raisons invincibles qui l'en empêchaient. Nous suivîmes son conseil, et nous jugeâmes bien qu'il y avait quelqu'un parmi eux assez traître et méchant pour nous découvrir.

Le premier jour d'avril 1703, on nous donna un terrible poisson d'avril. Nous pensâmes être étouffes. On avait donné aux prisonniers qui étaient sous nous, à la seconde chambre, de la paille pour mettre dans leurs lits. Ils avaient vidé leur vieille paille dans un caveau, pour s'en servir quand ils voudraient faire chauffer quelque chose pour leur usage. Genuy, dont le crime était d'avoir été en Hollande réformer sa religion, et être retourné à Paris par un zèle immodéré pour y réformer M. l'Archevêque et tout son clergé, soit qu'il aimât mieux être étouffe, soit qu'il voulut se venger d'un pilote irlandais, nommé Mathias du Walle, qui le maltraitait tous les jours, soit enfin par folie, feignit après dîner d'aller aux lieux et mit le feu dans la paille. Comme il n'y avait aucun jour, ni aucune ouverture dans le cachot, quand le feu eut pris dans la paille, la fumée en sortit bientôt à gros torrents. Notre chambre, la première, la quatrième et même ta calotte, en furent remplies en un instant, en sorte que nous ne pouvions respirer. Je laisse à juger en quel état étaient les prisonniers de la seconde chambre. Vainement frappions-nous à la porte et appellionsnous la sentinelle. A la fin, on vint ouvrir aux prisonniers de la seconde chambre. On emporta M. Pouilloux et M. Bonneau à moitié étouffés. Pour nous et tes autres chambres, on nous laissa avaler la fumée tant et plus. L'odeur en dura plus de trois jours dans toute la tour, et plus de huit dans la seconde chambre, ce qui indubitablement avança la mort de M. Pouilloux qui était un homme de mérite; car les officiers eurent l'inhumanité de faire rentrer, le même jour, les quatre prisonniers dans leur chambre, quoiqu'elle fût toute pleine de fumée et que le feu fut encore dans la paille qu'il leur fallut éteindre. Plus de

seize mois après, j'ai été dans cette chambre. L'odeur de la fumée était encore dans le caveau, quelque peine qu'ils eussent pris de l'en purger, et la chambre en était restée toute noire. Quand le soir nous nous plaignîmes aux officiers de ce que l'on nous avait laissé suffoquer jusqu'à vomir le sang et qu'ils virent notre chambre encore toute pleine de fumée, ils nous dirent que nous n'avions rien souffert en comparaison des autres, que M. le gouverneur voulait absolument que Ton laissât étouffer les quatre prisonniers de la seconde chambre, sans la considération qu'il avait pour M. Pouilloux, qui était d'une douceur et d'une affabilité exemplaires.

Le samedi suivant, 7 avril, veille de Pâques, M. d'Argenson fit descendre M. Linck, sur les sept heures du soir, pour l'interroger. D'abord qu'il entra dans la salle et qu'il eut salué avec frayeur, ce Minos lui demanda avec une fierté brutale, en lui parlant par toi, ce qu'il était venu faire à Paris. M. Linck répondit qu'il était venu pour étudier la médecine et satisfaire à la curiosité qu'il avait de voir la plus belle ville de France. M. d'Argenson lui dit qu'il savait bien le contraire et qu'il avait découvert les intrigues qu'il avait avec les ennemis de la France et surtout avec le roi de Pologne qui l'avait envoyé à Paris. M. Linck lui dit qu'il n'avait pas d'autres relations avec les ennemis du roi que celles que lui donnait sa naissance ; qu'étant Saxon, il était sujet du roi de Pologne comme duc de Saxe; mais que son père était assez riche pour le faire voyager sans avoir recours à la médiation de son souverain. M. d'Argenson, l'entendant répondre si judicieusement, prit un ton plus radouci et plus civil, et, après lui avoir ordonné de prendre une chaise, il l'interrogea sur toutes les babioles qu'on lui avait saisies, qui, la plupart, regardaient sa profession, avec autant de précaution que si il y avait eu un mystère caché sous ces simples. M. Linck lui expliqua les vertus et les propriétés de chaque racine, de chaque graine, de chaque plante, avec une netteté et une érudition qui le surprirent et dont il parut charmé; mais il le fut encore davantage quand les officiers lui affirmèrent qu'il ne savait

Une arrivée de prisonnier

à la Bastille.

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