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nier. » Puis, se tournant devers François, capitaine des portes, qui l'accompagnait conjointement avec le major et tous les porte-clefs : « Menez-le au cachot » dit-il. Et sur ce que François balançait à exécuter ses ordres, croyant qu'il se raillait, il dit fièrement : « Faites dans le moment ce que je vous commande, si vous ne voulez pas que je vous envoie vous-même au cachot. » François obéit en haussant les épaules. Dubuisson dit à ses camarades en sortant de la chambre : « Mes chers amis, voici un prélude qui sent les cuisses cassées et les jambes rompues et je vois que nous sommes tombés dans des mains qui pourront bien nous faire soupirer après la Grève. Quelle sera la suite de ce ballet qui ouvre par un Pluton qui m'entraîne aux Enfers ? » Puis, se tournant vers François : « Est-ce vous, dit-il, qui êtes le Cerbère?— Non, répondit François, je ne suis qu'un pauvre diable qui obéit en tremblant. » Dubuisson fut trois mois au cachot pour prix de sa harangue. La première réforme, que Bernaville fit à la Bastille, fut de boucher la plupart des fenêtres des premières chambres des tours et d'y faire attacher des chaînes dans le milieu pour y enchaîner les prisonniers qui se plaindraient de la mauvaise qualité de la nourriture, car il prenait ses mesures de loin. Gomme il voyait Saint-Mars sur le bord du tombeau, il se doutait bien qu'il serait son successeur. Aussi, la mauvaise chère que nous faisait Gorbé était une planche pour le suivre et le laisser même loin derrière lui dans l'affreuse carrière de la lésine. Gomme donc l'eau était souvent dans les cachots où les prisonniers couraient le risque d'être noyés, il s'avisa de métamorphoser les premières chambres en cachots, de les rendre très obscures et affreuses, afin d'imposer silence à ses malheureuses victimes. Il fit des cachots jusqu'au pied des autels de la Majesté divine. Du temps de M. de Bésemeaux, les prisonniers allaient tous à la messe, mêlés les uns avec les autres. On laissait même à quelques-uns la liberté de se parler, en se promenant dans la cour, devant et après la messe. Cette facilité eut vogue, même dans le commencement du règne de Saint-Mars. Mais après la révolte des prisonniers de
Bicètre, Saint-Mars fit mettre des paravents et des tapis dans la chapelle derrière lesquels les prisonniers entendaient séparément la messe. Bernaville, qui raffinait sur tout, trouvant cette mascarade trop libre et trop dangereuse, car les reclus trouvaient encore moyen de se communiquer malgré les précautions de son Argus, fit bâtir des cachots autour de la chapelle, chacun pouvant contenir quatre ou cinq prisonniers. Ils étaient enfermés dans cette niche sous clef, avaient une grosse grille devant eux et une avant-grille du côté de la chapelle, en outre, la fenêtre du côté de ta chapelle qui fermait d'un châssis coulant, garni de verre et par-dessus de grands rideaux doubles qui empêchaient de voir ni l'autel ni ceux qui étaient dans la chapelle, où d'ordinaire se mettait Bernaville avec ses officiers subalternes et quantité de soldats. D'autres soldats armés gardaient les portes de la chapelle et des cachots. Lorsqu'on venait à lever l'hostie, on tirait les rideaux. Ainsi les renfermés n'entendaient qu'une messe masquée. Je crois qu'on pratique encore la chose et qu'on la pratiquera tant que le tyran présidera à la Bastille et que la tyrannie n'en sera pas bannie.
Dans la troisième chambre de notre tour était le père de Brandebourg, capucin. Je l'appelais jadis le prince, mais j'avais appris que S. A. S. n'était autre qu'un moine et que les équipages somptueux et le train magnifique qu'il m'avait tant vantés se terminaient à un sac, une corde et un bâton. Voici comment je le découvris. Un jour que je suppliais M. du Juncas de me tirer de la funeste compagnie où je gémissais jour et nuit, n'ayant aucun repos avec trois fous, je le conjurai de me mettre avec le « prince ». Une pouvait deviner qui pouvait être ce « prince »: lorsque Ru lui dit que c'était te capucin, qui avait la sotte vanité de se faire passer pour prince. M. du Juncas, après avoir ri de tout son cœur de cette fanfaronnade monacale, me protesta que j'étais moins malheureux où j'étais, que ce capucin était le prisonnier le plus incommode de la Bastille et que je ne pourrais résister huit jours avec lui. Quoiqu'il m'accusât très juste, je n'ai pas laissé de souffrir,
l8o LA VIE A LA BASTILLE
pendant plus de vingt-deux mois que j'ai été enfermé avec ce Révérend Père, tout ce que la prison a de plus rigoureux. J'avais pour témoin, associé de mes souffrances, M. Janiçon de Montdevis (i). J'ai vu cet anthropophage exiger nos deux soupes et nos deux bouteilles de vin, pour accorder une pipe de tabac à ce pauvre jeune homme et dévorer nos deux ordinaires et boire notre vin, sans nous en offrir une goutte en riant à gorge déployée, comme s'il avait fait l'action la plus réjouissante. Bien m'en prenait de ne faire aucun usage du tabac. Depuis le haut de la tour jusqu'au bas, les prisonniers, qui connaissaient sa voracité famélique, lui envoyaient les restes de leur diner ou plutôt ce qu'ils s'étaient épargné dessus, principalement ceux qui avaient la démangeaison d'écrire, car ce béat père leur donnait le quart d'une feuille de papier gris pour la moitié de leur viande. Souvent les prisonniers, rebutés de ses importunités, lui avaient envoyé un morceau de bœuf bouilli dans un mouchoir sale, plein de tabac et qui n'avait blanchi depuis un mois ou dans un chausson pourri au pied du bienfaiteur. Quand ils y auraient mis de la plus fine, tout y aurait passé. Il avalait ces excellents mets avec plus d'avidité qu'un chien de chasse, quoiqu'ils eussent passé en outre par la cheminée, par des trous capables de dégoûter tous les chats. Sans foi, sans religion, sans l'ombre même de ta moindre dévotion, il s'efforçait de faire croire aux prisonuiers que j'étais un hypocrite parce qu'il me voyait prier Dieu, action que je ne lui ai jamais vu pratiquer. En vingt-deux mois, je ne Tai pas vu lire un seul feuillet de son bréviaire. Les jours que ce bon chrétien commençait, c'était encore pire. Était-il rentré dans notre chambre, pour actions de grâces il chantait les chansons les plus dissolues. J'en rapporterai quelques-unes de ses plus favorites et des moins scandaleuses. Après quoi il dansait avec ses deux
(1) Janiçon de Monldevis, commis des fermiers des marchés de Sceaux et Poissy, qualifié par les écrous d'espion politique, fut incarcéré à la Bastille du 20 décembre 1708 au 24 décembre 1714.
LES CACHOTS ET LES CHAMBREES DE FOUS l8l
énormes sandales pesant chacune au moins cinq livres, de la manière du monde la plus ridicule et la plus risible, car jamais homme du monde n'a été plus lourd et moins adroit. Un jour qu'il sortait de la table sacrée, il entreprit de prouver qu'il y avait moins de péché et infiniment plus de plaisir à commettre le crime abominable, qui attira te feu du ciel sur les villes impudiques, que d'avoir la connaissance d'une fille, et de nous faire connaître par mille affreuses raisons, qu'il en était parfaitement convaincu. Il fit un traité où, feignant de prouver la divinité de Jésus - Christ, il citait tous les passages de ses plus cruels ennemis et se servait de l'autorité de tous les philosophes de l'Antiquité et des modernes qui ont eu la témérité d'écrire contre la divinité même. Ce qu'il y a de plus prodigieux dans ses accusations si monstrueuses, c'est que le zélé Bernaville et le vénérable Père Riquelet môme ne l'ignoraient pas, et cependant ils fermaient les yeux sur une vie si diabolique. J'ai entendu, et tous les prisonniers l'ont entendu avec moi, ce révérend Père rompre sa porte, à force de frapper pour se faire apporter de la viande en carême et jurer le saint nom de Dieu avec des blasphèmes épouvantables, comme le plus féroce de tous les charretiers embourbés dans la Basse-Bretagne. Dieu, qui m'est témoin de ce que j'écris, sait que c'est la vérité, et je le prie de me punir, si je la déguise. Cependant, il y a des personnes assez aveuglées pour courir après ce scandaleux défroqué comme après l'homme du monde te plus poli et le plus galant. Comment des dames, soigneuses de leur réputation, peuvent- elles souffrir une langue de serpent qui déchire de gaîté de cœur, par une jactance abominable, les personnes de la première qualité, et peut-être les plus innocentes?
Avant de clore ce sujet, je vais donner quelques-unes des chansons de ce moine à mon lecteur, de celles au moins incapables de lui faire horreur, car il en chantait de si infâmes que j'aurais honte d'en salir mon papier :
Ah Dariolette!
Si douillette! Si Manchette!
ou
ou
ou
Je connais sur l'étiquette Que tu ne t'en feras prier, Car lorsque le chevalier Avec la dame a fait emplette, C'est la raison que la soubrette, S'esbaudisse avec l'e'cuyer.
Lucas a dans sa famille Douze enfants se portant bien.
Il court un bruit par la ville, Que si chacun reprend le sien, Le sieur Lucas n'aura plus rien.
Un jour d'été, Chariot Pressait d'amour Charlotte.
Charlotte le prit au mot.
Chariot la prit par la... cotte.
Ah! la pauvre Charlotte!
Ah! le pauvre Chariot!
Tout Paris est à la nage
Le long de ce rivage.
Ah! que de corps nus!
Ici les cœurs sont émus,
Quand les yeux vont au fourrage.
Que de cœurs sont au pillage,
Que les coups d'amour sont drus !
La coquette la plus sage,
N'y revient pas davantage;
Quand les baigneurs n'y sont plus,
Ses bords sont peu courus.
Lucas, revenant au logis Avecque des gens de sa sorte, Dit à Pierrot dessus sa porte :
« Où ta mère est-elle, mon fils ?
— Elle est dans la chambre prochaine Dit-il, avec un capitaine.
— Pourquoi n'y restes donc tu pas ?
— Ils vont faire caca, mon père, Car j'ai vu qu'il troussait ma mère Et qu'il avait ses chausses bas.
Je ne finirais jamais, si je voulais rapporter toutes les chansons de ce pieux anachorète dont je ferais un volume plus gros que tous les ouvrages de musique de
ou
LES CACHOTS ET LES CHAMBREES J)E FOUS l83
M. Etienne Roger. M. Kreutzer, qui avait toutes les chansons peut-être qui ont été imprimées, qui jouait du clavecin fort proprement et qui en avait fait venir un dans sa chambre pour charmer son chagrin, s'était épuisé à les entasser dans la mémoire de ce bon religieux. Dès qu'il en entendait chanter une, et surtout une dissolue, il ne dormait pas qu'il ne l'eût écrite et apprise par cœur. Un certain M. Monicart (i), trésorier des guerres à Metz, et qui, je crois, avait été autrefois des Plaisirs du roi, qui dansait et chantait assez bien, lui en apprit une quantité prodigieuse. Gomme cet Orphée, — c'était le sobriquet de guerre que nous lui avions donné à la Bastille, — était dans une^chambre au-dessous de la nôtre, c'était un spectacle assez risible que devoir cette Révérence étendue sur le plancher comme un chien, son oreille appliquée au trou que M. Janiçon y avait fait exprès, passer toutes les nuits à apprendre des chansons et demander toujours les plus moelleuses. C'était un charme de le voir répéter ses leçons, la boucne appliquée à ce trou, et la barbe passée au travers, que son maître lui tirait toutes les fois qu'il manquait et souvent assez fort pour lui en arracher quelques poils. C'étaient là ses méditations nocturnes et pendant que ses frères séraphiques nazillaient leurs matines ou psalmodiaient les louanges de Dieu, lui de son côté chantait souvent des hymnes qui semblaient avoir été composés par des habitants de Sodome, car la chanson intitulée les Antiques de Rome, et tout ce que les libertins de Paris ont fait de plus sale, entraient dans la collection du Révérend Père et, jour et nuit, ce bâtard de Saint-François chantait ces cantiques spirituels avec une voix capucinale. C'est ce qui me fit composer ces vers :
Florent sait tous les opéras,
Mats il chante comme un coquâtre (2;.
(1) Jean-Baptiste Monicart, trésorier de France à Metz, fut incarcéré le 11 décembre 1710 à la Bastille comme « traître à la patrie ». Il en sortit le 28 novembre 1714.
(2) Eunuque.
Que ne peut-il comme Campra, Quitter le chœur pour le théâtre?
Quoi qu'il s'en faille beaucoup que ces vers ne soient marqués au bon coin, la promptitude avec laquelle je les composai fera aisément connaître que j'aurais pu faire mieux, si loin d'être sur le Parnasse, je n'eusse pas été plongé dans l'enfer. Si je rapportais ici le quart de nos amusements poétiques, j'aurais plus de raison d'intituler ce livre Osia Basiliaca ou le Prisonnier en enfer que de lui donner le titre d'Histoire de la Bastille. Je les passerai donc sous silence et je ne mentionnerai plus ici que la dernière épître que j'envoyai à M. de Bellevaux par Jean Pierre Molain dit Brisefer (1) qui fut transféré de la seconde chambre de notre tour où je lui parlais tous les jours, dans celle de M. de Bellevaux. Quand Molain m'eut averti que Bernaville lui avait ordonné de se tenir prêt à passer avec M. de Bellevaux, voici les vers dont je le chargeai pour cet ami, sous le nom d'Atys :
Atys qui, comme moi, gémis dans cet abîme,
Et de qui la patrie est imputée à crime,
Pour trouver un prétexte à punir l'innocent,
Veux-tu bien que ma plume allège ton tourment?
Veux-tu bien qu'un ami, pour adoucir ta peine,
Lime les nœuds cruels d'une pesante chaîne ?
Je sais bien que tes fléaux sont moins grands que ton cœur,
Mais un mal partagé soulage la douleur.
Tu trouves dans toi seul un souverain remède :
La solide vertu n'eut jamais besoin d'aide.
Tu fais de ton réduit un ravissant vallon.
Quand on est comme toi favori d'Apollon,
Il n'est point de cachot que ta Muse n'éclaire.
Le lieu le plus obscur voit briller sa lumière.
Que n'aye-je eu le bonheur aggravé sous mes fers,
De jouir de tes feux dans ces sombres Enfers!
Abreuvé des torrents de ta féconde veine,
Pour courir jusqu'au bout, j'aurais repris haleine.
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(1) Germain Armilhat dit Jean-Pierre Molain ou Molin, déserteur et, espion, d'après les écrous de la Bastille. Il fut transféré de Fort-1'Évêque le 19 décembre 1705. Il fut mis en liberté le 14 décembre 1714.
Les maux les plus cuisants m'auraient paru légers. J'aurais sous ton auspice affronté les dangers, Bravé tous les tourments dont la prison m'accable, D'un antre douloureux fait un lieu délectable, Et malgré mes revers, charmé de ses attraits, Attendu les faveurs que nous promet la Paix. A ta voix, notre Styx deviendrait le Permesse Enivré de tes eaux, cette divine ivresse
Vue de la Bastille prise des Fossés Saint-Antoine.
Dessiné par Garneray, gravé par Guyot.
(Bibliothèque Nationale. Collection Hennin.)
Aurait joint à mes yeux une noble fureur
Pour mêler à tes vers les transports de mon cœur.
Ecoutant tes essais sur Perse et sur Horace,
Ce château redouté m'eût semblé le Parnasse.
Eclairé de ton feu j'aurais suivi tes pas.
A l'aide d'un tel guide on ne trébuche pas,
Mais un cruel tyran, qui m'opprime et m'outrage,
Redouble les horreurs de mon dur esclavage.
Ce tartufe obstiné, de mon repos jaloux,
Pour me pousser à bout, m'enferme avec trois fous.
l86 LA VIE A LA BASTILLE
Peut-être que le ciel, lassé de ma souffrance A la fin voudra bien couronner ma constance, Et pour récompenser et mon zèle et ma foi, Il bénira mes vœux en m'approchant de toi. O le bienheureux jour, si le ciel nous l'accorde! Déjà nous avons vu l'éclat de la Concorde; Cette fille du ciel a fait briller son nom Et pour le célébrer rend la voix au canon. J'ai vu de Shrewsbury (i) la magnifique entrée Qui nous promet les jours de Saturne et de Rhé. J'entends partout crier : « Vivent Anne et Louis! » D'un spectacle si beau mes yeux sont éblouis. Nos maîtres sont d'accord : la Discorde et la Haine Vont porter désormais le poids de notre chaîne. Pour plonger aux Enfers le démon des combats, Que Marlborough revienne et fasse encor deux pas. Et Bellone à ta Paix va céder la victoire. Alors, Atys, alors je pourrai t'embrasser. Mon invincible amour, bien loin de s'effacer, Reprendra sous tes yeux une flamme nouvelle, Et, même après ta mort, je te serai fidèle.
Celui qui remit ces vers à M. de Bellevaux, ce Brisefer, des environs de Castelnaudary, est un des bons enfants que j'aie connus à la Bastille. Sitôt qu'il fut mis dans le cachot, à peine la porte était-elle refermée, qu'il arracha la chaîne qui était cramponnée dans le milieu de ce lieu affreux. Cette chaîne était plus grosse que le bras et composée de quatre branches entrelacées, qui la faisaient plus souple, en étant plus forte. Il enleva le pavé d'une grosseur prodigieuse où elle était attachée, le brisa, et cela, en moins de temps qu'il ne fallait pour l'écrire, et de ta chaîne il se mit à battre les murs, comme il aurait fait avec un fouet. Cependant, elle pesait plus de ioo livres. Il fallait entendre ce carillon, dont les voûtes retentissaient d'une manière effrayante. Il accordait cette musique avec sa voix. Il chantait des chansons, toutes des plus réjouissantes, capables de faire rire Heraclite. Quand, à midi, le porte-
(1) Charles Talbot, comte, puis duc de Shrewsbury (1660-1718). En novembre 1712, Shrewsbury fut envoyé à Paris pour accélérer les négociations de la paix. Le roi le logea à l'hôtel de Soissons, mais il ne prit pas part au traité d'Utrecht.
clefs ne lui apporta que du pain et de l'eau, nous entendîmes qu'il lui dit : « Ru, apporte-moi à manger, si tu ne veux pas que je te mange la première fois que tu rentreras ici. — Pourquoi, lui disait ce porte-clefs, avez-vous brisé la chaîne du cachot? — Parce qu'elle me déplaisait et qu'elle m'empêchait de me promener librement dans mon Louvre. Ru, ton tyran peut me mettre où il voudra, cela dépend de lui, mais il faut qu'il me donne à manger, puisque le roi le veut et qu'il lui donne de l'argent pour cela. Il me faut de la soupe ou je ferai un vacarme diabolique. » Lorsqu'il entendit que Ru avait servi tous les prisonniers de la tour sans lui apporter à manger, il se mit à travailler ses portes et, en moins d'une demi-heure, il les rompit. Il en fit autant de la porte de la montée du cachot plus forte que les deux autres. J'aurais souhaité de tout mon cœur qu'il vint briser la nôtre et j'aurais volontiers partagé avec lui mon dîner quelque exigu qu'il fût. Il se contenta de frapper à la porte de la cour et d'appeler le porte-clefs. « Ru, criait-il de toute sa force, apporte-moi de la soupe et viens refermer les portes que Brisefer a ouvertes. Viens vite, te dis-je. Autrement j'ouvrirai celle-ci. » Ru vint enfin, mais au lieu de lui servir son dîner, il lui apporta toutes les chaînes dont j'ai fait la description. Elles étaient traînées par trois ou quatre soldats, plus de dix archers de la Passion escortant le serrurier de la Bastille qui devait les attacher. Le major et le capitaine des portes étaient à la tête d'une troupe d'autres satellites armés de nerfs de bœuf et de bâtons. A l'aspect de cette escorte effroyable, Brisefer, que les bourreaux n'appelaient que le Grivois, fit des éclats de rire, loin de s'épouvanter. Et sur ce que les satellites levèrent les bâtons et les nerfs de bœuf pour le frapper : « Major, dit-il, si tu souffres que l'on me frappe, tu es mort. Je t'étrangle de mes mains. Tu sais l'accord que j'ai fait avec M. du Juncas, que je ne frapperais personne tant que je ne serais pas frappé. — Pourquoi, répondit le major, ne demeurez-vous pas en paix? Pourquoi nous obligezvous à vous corriger? — C'est vous qui ne me laissez pas en paix. Laissez-moi seul dans une chambre ou en compa-
gnie de gens raisonnables et je ne dirai mot, mais tant que vous me plongerez dans des cachots et que vous m'y voudrez faire mourir de faim, je tâcherai de me soulager. Gela est fort naturel. » Pendant qu'il raisonnait, dix happechairs le tenaient de tous côtés pendant qu'un serrurier lui rivait les fers aux pieds, au cou et aux mains. Quand ils eurent achevé, il leur demanda audience et, devant tous les ouvriers et satellites de la Bastille, il leur parla ainsi, ce que j'entendis fort distinctement : « Si vous voulez que je sois raisonnable, traitez-moi comme un homme et non pas comme le tigre le plus féroce. Si j'ai mal fait au roi ou à l'Etat, qu'on me fasse mourir. J'y consens, si vous voulez me retenir prisonnier pour raison d'État, agissez envers moi comme on doit agir envers un prisonnier d'État. Est-ce l'intention du roi qu'on me charge de plus de chaînes que n'en pourrait porter un cheval? Otez-les moi de bonne grâce, sinon je vous déclare devant tous ceux qui m'écoutent, que je me serai bientôt dégagé de ces fers et, après, je m'en servirai pour renverser la tour où vous allez m'enfermer, et je ne plaindrai que les prisonniers qui seront ensevelis sous tes ruines. »
Il était cinq heures quand ils eurent terminé la cérémonie de lui attacher les fers, de raccommoder les portes et de l'enfermer dans son cachot. Avant six heures, chose étonnante mais très vraie, il s'était dégagé de tous ses fers et loin de rompre la porte comme il avait fait à midi, il se mit en devoir de la murer en dedans. Pour cet effet, il se servit de ses ferrailles pour démaçonner la tour. Il en tira des pierres que trois hommes avaient de la peine à remuer. La quantité qu'il en arracha, en moins de quatre heures, est chose incroyable. Il ébranla toute la tour, ce qui obligea tous les prisonniers à frapper aux portes pour avertir du péril où ils étaient. Je criai à la sentinelle que la tour allait être renversée. Comme ils ne pouvaient comprendre ce qui les empêchait de venir remédier au désordre, nous nous tournâmes vers Brisefer et le conjurâmes de faire cesser nos alarmes en cessant son ouvrage. A la fin, il y consentit en nous priant de sortir le lendemain de la
tour, car il voulait absolument la renverser et qu'il nous donnait tout le jour pour fléchir le gouverneur.
Dès le lendemain, au point du jour, les officiers vinrent nous visiter : nos alarmes leur paraissaient ridicules. Mais quand ils furent au cachot, dont ils ne purent jamais ouvrir les portes (ils n'avaient garde ; il y avait plus de dix charretées de pierre derrière) et qu'ils eussent regardé par les créneaux où ils montèrent par des échelles, ils en vinrent aux supplications qu'ils firent très humblement à Brisefer. Ru avait beau lui protester qu'on allait le mettre dans la plus belle chambre de la Bastille. Il ne voulait pas le croire. Il fallut que M. du Juncas vint lui-même lui protester sur sa foi qu'on lui donnerait toute satisfaction et que M. d'Argenson lui procurerait sa liberté s'il voulait servir le roi. Il se rendit sur sa parole. La question fut de démaçonner la porte. Il y travailla depuis environ huit heures du matin que son traité fut fait avec le lieutenant du roi jusqu'à cinq heures après-midi. Si ce pauvre homme, qui n'avait mangé qu'un pain depuis deux jours, avait été pris de défaillance en travaillant avec tant d'activité, je crois certainement qu'ils l'auraient laissé mourir dans le cachot. Ru me fit descendre te môme jour dans le cachot pour voir le beau ménage que Brisefer y avait fait. Il avait creusé la tour en plusieurs endroits et le cachot était plein, presque jusqu'à la voûte, des pierres qu'il avait tirées. Six maçons y travaillèrent toute une semaine.
On mit Brisefer dans une belle chambre avec M. de Beltevaux, mais quand il s'agit de faire prendre parti au prince des Grivois comme. ils l'appelaient, il ne voulut jamais, alléguant qu'il ne pouvait se résoudre à porter les armes contre les Hollandais auxquels il avait juré fidélité. On eut beau lui remontrer qu'étant né sujet du roi, sa naissance l'emportait sur tous les serments, il répondit constamment qu'il aimait mieux mourir que de fausser sa foi. On crut que c'était M. de Bellevaux qui lui inspirait une si généreuse fermeté. On maltraita celui-ci et, enfin, on le mit au cachot. Brisefer voulut obliger les officiers à lui rendre son compagnon. Il murmura et fit du bruit. On
n'eut garde pour le coup de le remettre au cachot. On le mit dans un petit pourpoint de pierre : c'est ainsi qu'ils appelaient un petit cachot haut et large de six à sept pieds. Pour l'empêcher de démolir ce charmant domicile et d'en jeter les débris dans la cour dite du puits, ils lui mirent des menottes si fortes que le serrurier protesta qu'il était impossible de les rompre. Elles étaient battues à froid et Ru nous affirma que le seul cadenas avait coûté cinquante livres. J'entendis distinctement le major qui lui disait : « Grivois, si vous rompez cette paire de manchettes, je vous donne un merle blanc. » La porte de la cellule fermée, le major et le serrurier n'étaient pas dehors de l'escalier que Brisefer avait brisé les menottes et le cadenas et se prit à frapper à la porte avec ce bijou en criant : Major du diable, apporte-moi un merle blanc, voilà tes ferrailles. » On fut contraint pour faire la paix avec lui de le remettre avec M. de Bellevaux qu'on retira du cachot à cet effet. Molain était officier subalterne dans le régiment de Walef, dragons anglais au service de la Hollande. J'ai vu ici des officiers de ce régiment, qui m'ont parlé de ce Molain en de très bons termes et se louaient fort de sa bravoure. C'est un homme de moyenne taille. Nos tyrans le voulaient faire passer pour sorcier, mais tout son sortilège consistait dans ses bras, ses jambes et ses pieds qu'il a extraordinairement gros.
Lorsque je fus arrivé à La Haye, je présentai une requête aux Etats Généraux pour les supplier de vouloir réclamer, suivant le traité de paix avec la France, tous ceux qui étaient retenus à la Bastille pour avoir suivi leur parti. J'ai mis tout en usage pour procurer la liberté à ce brave esclave, mais comme je n'ai pu en apprendre des nouvelles, je crains bien que cet Alcide n'ait péri dans te feu de l'enfer du cruel Pluton Bernaville. Au moment où je fis mon épître à Atys, le 22 juin 1713, onze jours exactement après l'entrée magnifique de milord duc de Shrewsbury, que je pus voir de la tour, je n'aurais plus dû être à la Bastille. Ma lettre de cachet pour ma délivrance y était arrivée dès le 16 juin. Mais le tyran Bernaville, pour
achever de me traiter avec la même barbarie qu'il avait commencé, ne me fit sortir que le 4 du mois suivant pour être banni hors de France sans la moindre formalité et de la pleine autorité de M. d'Argenson, qui nous bannissait par centaines. Ce qui est d'une injustice inouïe, car le commandant de la Bastille n'a plus le droit de retenir son prisonnier, un seul moment après la réception de sa lettre de cachet. Je fus donc envoyé avec le R. P. Florent de Brandebourg, capucin, le frère Fidèle, autre capucin, son collègue (1), prisonnier depuis onze ans à la Bastille, M. Diodati, de Genève (2), et le fameux Gringalet, à Lille en Flandre, dans un carrosse escorté par le nommé Alexandre Ghantepie, exempt du guet, un des plus insignes fripons de sa terrible profession, un autre exempt et quatre de leurs satrapes qui nous gardaient à vue comme de grands criminels. Quoique ce brave Ghantepie ait eu l'insolence de prendre la qualité d'écuyer dans la lettre de cachet, j'ai appris depuis qu'il a été condamné à Paris à être pendu pour ses exactions et qu'il n'a évité la potence que par la fuite. A Lille, ils nous signifièrent à tous notre bannissement et nous laissèrent aller à la garde de Dieu, bien plus favorable que la leur et que je bénis du fond du cœur de m' avoir délivré des serres de nos cruels vautours.
(1) Jean Morel, dit le frère Fidèle, capucin, avait été incarcéré à la Bastille pour débauche et espionnage le 24 octobre 1704. 11 en sortit en effet sur un ordre de Pontchartrain signé du 9 juin 1713.
(2) Jean-Louis Diodati, marchand de Genève. Entré à la Bastille le 10 décembre 1706 pour avoir tenu dans une auberge d'Amsterdam des propos contre le roi à propos de l'abolition de l'Edit de Nantes. Diadoti n'était accusé que sur l'unique témoignage de Lassus des Fontaines, capitaine des dragons arrêté, d'ailleurs, à propos de sa dénonciation. Diodati sortit de la Bastille sur un ordre de Pontcbartrain signé le 9 juin 1713.