A LA BERTAUD1ERE
je me dépouillais. Il ne faisait que branler la tête en faisant les grimaces :d'une guenuche qui avorte. On lui apporta
La Bastille et sa poterne.
Dessin de Sergent, gravé par Guyot. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
toutes mes hardes, mes papiers et mes livres. Quand il me vit en chemise : « Laissez-lui sa chemise, dit-il, et conduisez-le où je vous ai dit. »
Les cachots et les chambrées de fous.
n me fit traverser la cour en chemise et descendre dans le cachot de la tour du Puits, où je trouvai que la justice était fort mat meublée, car il n'y avait pas une pierre où je puisse me reposer. C'était le 21 septembre, jour de l'équinoxe. Je restai dans ce lieu de plaisance en chemise, jusqu'à sept heures du soir. Mes pieds tout nus, enfoncés dans le limon du cachot qui est un souterrain voûté, commençaient à se glacer aussi bien que mon corps, et mon cœur allait manquer, lorsque Ru m'apporta ma robe de chambre, mes pantoufles et mon lit qui me sauva la vie. Après m'être couché dans mon grabat où j'ai eu bien de la peine à me réchauffer les pieds, j'attendis vainement que Ru apportât mon souper. Il fallut me contenter de mes réflexions pour toute nourriture. Je fus assailli par tes rats qui me firent une guerre cruelle. Ils venaient m'attaquer par troupes. J'ai cru que le cachot en était rempli. J'en blessai plusieurs avec mes pantoufles, seules armes défensives dont je pouvais me servir. Cette guerre dura jusqu'à ce que le jour se fût glissé dans mon antre. Ru vint de grand matin apporter le pain et le vin à son ordinaire aux autres prisonniers de la tour. Il laissa mon pain et mon vin sur le pavé couvert d'un pied d'ordures, à la discrétion des rats.
Sur les dix heures, j'entendis traîner des chaînes dans l'escalier, avec un bruit épouvantable. On ouvrit la porte de mon cachot. Corbé entra, suivi de Ru et de deux soldats qui traînaient des chaînes qu'à plusieurs reprises ils entrèrent dans le cachot. Après quoi,' Corbé leur commanda de sortir et de se tenir dans la montée. J'étais
encore couché. Corbé, tout en fureur, me dit qu'il m'apportait de quoi me divertir et me fit montrer par Ru toutes ces chaines, pièce par pièce, l'une après Vautre. Il y en avait une qui pouvait ceindre un homme par les reins, dans un cercle de fer, et qui s'attachait à une autre chaîne qui était toujours fixée au milieu du cachot, attachée au pavé. Il y avait des entraves pour les pieds, des menottes d'une grosseur prodigieuse, et entre autres, un collier affreux. Il pesait seul plus de cinquante livres et tous ces joyaux en pesaient plus de deux cent cinquante. « Monsieur, me dit Corbé, si vous êtes assez téméraire de crier par les créneaux de votre cachot, de vous plaindre aux porte-clefs, lorsqu'ils vous apportent à manger, ou de leur faire la moindre insulte, je vous ferai charger de toutes ces chaines et vous les porterez jour et nuit, tant que vous resterez dans ce cachot. » Il allait sortir, lorsque je le priai de s'asseoir sur mon lit et de prendre ta patience de m'écouter. Après qu'il m'eut accordé cette grâce, je lui fis un détail succinct de quelques-uns des tours de Soret, qui parurent radoucir ce tigre. Il aperçut mon pain qui était à plus de moitié mangé des rats. Il ordonna à Ru de m'en apporter un autre, et sur ce que je lui dis qu'il me ferait plaisir, puisque je n'avais pas mangé depuis midi, le jour précédent, il gronda Ru de ne m' avoir point apporté mon souper et lui ordonna d'aller sur le champ chercher un pain chapelé, ce qu'il fit. Corbé, en me quittant, ordonna à Ru de bien me donner à manger. Il me promit que si j'étais sage, il ne me laisserait pas longtemps dans le cachot. J'y fus cependant trois semaines entières, quoique je n'eusse point poussé le moindre murmure, pendant un si long supplice.
Sitôt que Corbé et Ru furent sortis de mon cachot, où ils avaient laissé toute leur diabolique ferraille, je me levai, je priai Dieu. Je fis mon lit. Ensuite je déjeunai de bon appétit, comme l'on peut croire.. Après, je fis l'inventaire de ces meubles curieux que l'on m'avait apportés, dignes ornements de mon appartement. Je ne pus jamais faire perdre terre, quelques efforts que je fisse, à la chaîne grosse
Il6 LA VIE A LA BASTILLE
comme ma jambe où était attachée la ceinture de fer monstrueuse. Sans doute que cette pièce seule pesait plus de cent cinquante livres. Le collier était à deux couplés et d'un fer brut, forgé au marteau seulement, plus gros que mon bras. Les menottes et les entraves étaient énormes. Il était impossible qu'un homme les put porter trois jours, sans en avoir la chair entamée. Tout cela resta quelques jours dans mon cachot, jusqu'à ce que Ru vint les en retirer un jour, sur les neuf heures du soir. Il me dit que c'était pour en orner un prêtre, qui avait eu la témérité de jeter son souper au nez de Gorbé, et que cet oint du Seigneur était au cachot pour ce sujet. Ru maniait ces chaînes, presque aussi facilement que je ferais de ma chaîne de montre. M. Bostall (i), qui était du parti qui arrêta M. de Beringhem (2), écuyer du roi, m'a protesté avoir porté toutes ces chaînes sur son corps pendant quinze jours, pour avoir répondu trop fièrement à M. d'Argenson. Il est vrai qu'on le détachait trois ou quatre heures chaque jour, pour le laisser reposer. Quand on les lui ôta tout à fait, on l'avait trouvé évanoui sous leur poids. Le cou, les reins, les poignets et les jambes étaient écorchés, quoique ce soit un homme très robuste. J'ai appris encore que le bon curé de Léry avait porté fort longtemps ces bijoux après qu'il eut cruellement blessé le moine Lustich (3). A midi, Ru m'apporta un ordinaire passable, le soir il
(1) Jean Bostall, lieutenant de dragons au régiment de Guethen au service de la Hollande, fut transféré à la Bastille des prisons de Versailles le 25 mars 1707. Il était un des complices de l'enlèvement du marquis de Beringhem. Il sortit de la Bastille le 12 juillet 1713.
Çl) Jacques Louis, marquis de Beringhem, premier écuyer du roi, pris pour le Dauphin, fut, entre le pont de Sèvres et Passy, en mars 1707, enlevé par un parti de cavalerie hollandaise. Ses ravisseurs le conduisirent jusqu'à Ham. Là, un détachement de la garnison les fit prisonniers sans coup férir.
(3) Jean Wenzel dit Lustich, religieux bénédictin de Citeaux, profès de l'abbaye d'Héberbach près Mayence, qui s'était sauvé du couvent pour apostasier, fut incarcéré le 17 août 1699. Protestant, il était accusé d'avoir fait émigrer deux femmes protestantes. Il sortit de la Bastille le 20 novembre 1714. — En 1705, Sorel faillit le tuer d'un coup de bâton dans l'estomac; Saint-Mars le mit au cachot pour l'en punir.
me servit un souper de même. Je fus traité de cette sorte, pendant tout le temps que je fus dans ce cachot où Ton me donna de la chandelle et mon Nouveau Testament, que je mettais soigneusement dans mon sein, crainte qu'il ne fut mangé des rats. Ce livre fut une grande consolation pour moi. Mais, depuis que Bernaville est à la Bastille, on ne donne plus ni lits, ni chandelles, ni livres, ni ordinaires, à ceux qui sont dans les cachots. Au con-
traire, il en a fait boucher tous les trous par où la lumière pouvait pénétrer. A peine y donne-t-il du pain et de l'eau et souvent point de paille, ce que j'ai expérimenté plusieurs fois. Ce qui me fatiguait davantage, c'était la guerre que j'étais contraint de faire aux rats .
Toutes les nuits, il n'y avait point de trêve avec ces affamés. J'avais beau en tuer. Ils revenaient à la charge, et me rongeaient mes pantoufles, ma couverture, jusqu'à mon bonnet sur ma tête.
Enfin, le'n octobre 1703, sur les trois heures après midi,
Corbé fait apporter par Ru les chaînes de punition. [L'Inquisition française.)
Il8 LA VIE A LA BASTILLE
Corbé vint me faire sortir du cachot. Je le suivis jusque dans la petite cour où je trouvai Boutonnière, auquel il ordonna de me conduire dans la seconde chambre de la tour du Puits. « Dans la seconde chambre de la tour du Puits? reprit Boutonnière tout étonné. — Oui, » dit Corbé. Je suivis ce porte-clefs qui haussait les épaules et poussait des soupirs. Je ne fus pas longtemps sans en découvrir la cause.
Je ne savais pas encore, comme je l'ai éprouvé depuis, qu'il y avait à la Bastille des demeures bien plus insupportables que le cachot que je venais de quitter et des animaux plus méchants que les rats contre lesquels j'avais combattu. Il m'introduisit dans une chambre où je trouvai deux prisonniers dont l'un était debout et l'autre couché. Je leur fis des civilités, auxquelles ils répondirent bien succinctement. Pendant que Boutonnière fut chercher mes meubles, le prisonnier couché se leva tout nu. C'était un colosse monstrueux, plus haut que moi de toute la tête, plus large à proportion qu'il n'était haut. Il avait le visage vermeil et assez passable, à une balafre près qui lui traversait toute la face depuis la tempe gauche jusqu'à l'extrémité du menton, le nez se trouvant cicatrisé de travers, du haut en bas, par le milieu, de gauche à droite. Cette blessure le faisait nasiller d'une manière tout à fait discordante. « Allons, Francillon (i), dit-il, c'était le nom de son confrère, qu'on m'aide à transporter le lit ! » Aussitôt dit, aussitôt fait. Je vis démonter la machine la plus bizarre que j'aie vue de ma vie. Le lit était composé de cotrets et de manches à balai qui élevaient à trois pieds de terre une tribune ambulante sur laquelle on avait jeté un méchant lit de plumes, un oreiller de même mardère, deux draps, deux couvertures, dont on ne pouvait discerner la couleur, et de vieilles friperies. Le tout était sur-
(I) Henri-François Francion ou Francillon, étudiant en médecine, « protestant qui faisait de l'espionnage pour le compte de la Hollande », transféré de Vincennes à la Bastille le 3 juillet 1699. Un ordre de mise en liberté du 21 mai 1710 ne fut pas exécuté. Il sortit de la Bastille en juin 1713.
monté de quatre grands manches à balai qui soutenaient une natte pour ciel de lit, d'où pendait pour pavillon de vieux lambeaux de drap teints avec de la suie de cheminée et des fragments de vieilles tapisseries, dont le plus grand morceau n'était pas plus large que la main. Le colosse, que je surnommai Braillard, m'affirma avec une confiance orgueilleuse que ce lit n'était pas de la Bastille et qu'il lui appartenait. « Je l'ai bien payé, » dit-il en nasillant d'une manière toute harmonieuse, pesant toutes ses syllabes qu'il coupait par pauses. Le lit fut fait dans le plus bel endroit de la chambre en un clin d'ceil. Après quoi, le lourd et pesant colosse, qui était resté en chemise pendant tout le démembrement et le remembrement de la machine, s'élança dedans avec la vitesse et l'agilité d'un oiseau. Quand je le vis faire le saut périlleux, je fis un cri. Mais ma peur fut quitte pour voir trembler les compartiments de cette couche extraordinaire et voltiger les lambeaux de la courtine. Francillon s'offrit de très bonne grâce à faire mon lit. Je le remerciai fort civilement et je le faisais moimême, quand l'incube se mit à hurler d'une manière affreuse comme si le feu eût été dans la chambre, et Hé ! ne vois-tu pas, cheval de bât, âne de Francillon, que ce prisonnier est un novice très ignorant. Mets la main à l'œuvre, si tu ne veux pas que je me lève pour te le faire faire par les oreilles. » Je crus que c'était son valet, puisqu'il lui parlait si rudement et pour faire cesser lés cris du stentor, je le laissai faire.
Après que mes meubles furent arrangés, nous nous fîmes les interrogations usitées entre prisonniers. Je leur appris en abrégé qui j'étais. Après quoi, le Goliath me dit qu'il s'appelait Alexandre Vanderburg, qu'il était d'Amsterdam, d'une famille la plus noble de toute la Hollande, que pour ses aventures, il en avait pour plus d'un an à me les conter en gros et superficiellement; qu'il en remettait le commencement au lendemain; qu'il avait été arrêté à Fontainebleau, peu de temps après que te roi Guillaume eut repris Namur sur les Français, quoiqu'il eût rendu des services impayables au roi de France et à ses ministres,
qui n'étaient que des ingrats, puisqu'ils laissaient un brave officier de cavalerie de quatre-vingt quatre ans, qui avait sacrifié sa vie pour eux, croupir dans une prison depuis dix-sept ans. Je ne pus m'empêcher de lui dire que s'il calculait les années de sa vie comme celles de sa prison, qu'il ne devait pas avoir plus de quarante-deux ans. Le roi Guillaume avait repris Namur en i6g5. Il assurait n'avoir été arrêté que l'automne suivant et par conséquent il n'y avait pas encore neuf ans qu'il était arrêté. Il n'y avait pas à répliquer à cela. Cependant, il persista à soutenir qu'il y avait dix-sept ans qu'il était prisonnier avec des emportements extravagants. J'y acquiesçai pour éviter noise.
Son ancien compagnon, devenu le mien par la grâce de Dieu et du charitable Gorbé, me dit qu'il s'appelait Henri Francillon, qu'il était médecin de sa profession, originaire de Saint-Maximin, près de Grenoble, que la cause de sa prison, où il était resté depuis quatorze ans, était la religion réformée dont il avait toujours été, mais que lassé des tourments qu'on lui faisait souffrir dans la Bastille, il avait abjuré à la persuation du R. P. Riquelet qui lui avait promis sa liberté, aussitôt qu'il aurait franchi ce pas terrible. Cependant, dix ans après notre séparation, qui arriva peu de temps après, je fus mis dans les appartements (i) avec le même Francillon, qui n'est sorti de ce maudit colombier que le 3o juin 171 3.
Il ne sera pas, je crois, hors de propos de faire la description de mon nouveau domicile. C'était un octogone comme le sont presque toutes les chambres de tours. En entrant à main droite, était une grande fenêtre à châssis coulants, donnant sur la porte de Saint-Antoine, mais dont la vue était presque interdite par une avant-grille. A la gauche de la porte était une petite cheminée qui fumait beaucoup. De l'autre côté de la cheminée était le prie-Dieu de Braillard, construit à peu près aussi bizarrement que l'était la
(1) On appelait appartements le corps de logis, qui séparait les deux cours et dans lequel on renfermait les prisonniers de distinction et ceux qui étaient assurés de leur, liberté.
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dévotion de celui qui y faisait ses oraisons burlesques. La fabrique de cette sainte tribune était de cotterets, comme le reste de l'ameublement de Braillard. Elle était revêtue et garnie de guenilles qui semblaient avoir été découpées dans le manteau du Roi des Gueux. Au haut de cette chapelle était un crucifix qui ne discordait pas avec le reste du sanctuaire et à côté de ce tabernacle une cage à pigeons de la même fabrique que l'oratoire. Il y avait dans cette cage, cinq ou six paires de pigeons, les uns ayant des œufs, les autres des petits et tous faisant du bruit et de l'ordure en quantité. La bibliothèque de Braillard reposait sur la cage : il troublait peu son repos. C'était au bout de cette cage qu'il posa son lit. Après, suivait celui de Francillon, enfoncé dans le centre de ta chambre, qui n'avait rien d'extraordinaire que sa petitesse, car on en donne de plus grands aux enfants de dix ans; et je ne puis comprendre comment un homme de sa hauteur y pouvait reposer. Aussi y était-il toujours doublé en deux. Mon lit fut placé proche de celui de Francillon, à côté de la fenêtre.
La chambre était lambrissée d'un plâtre très blanc et très uni et pavée de briques, mais si couverte de fiente de pigeons qu'on pouvait à peine distinguer la brique, ce qui causait une infection insupportable, jointe à celte qui sortait de Braillard qui se faisait seringuer jusqu'à trois fois par jour. La porte et la fenêtre de la chambre semblaient toutes neuves et fermaient fort juste. Il y avait contre la muraille quelques mauvaises peintures que Braillard me dit être de ta main d'un des compagnons qui autrefois avait été avec lui. Il s'appelait Neufville Gondrin (i) et disait être le fils naturel d'un cadet de la maison de Montespan.
J'allais oublier le trône de Braillard, une des plus cu-
(1) Il peut s'agir ici de Roger de Pardaillan de Gondrin, marquis de Termes qui fut incarcéré deux fois à la Bastille : le 11 avril 1663, à la suite d'un duel avec le chevalier de Flamarens ; le 21 juin 1681 comme décrété de prise de corps par la Chambre de l'Arsenal (affaire des Poisons). 11 fnt déchargé d'accusation le 18 mars 1682. Mais le marquis de Termes était un Gondrin officiel.
rieuses pièces de la chambre. C'était son chef-d'œuvre. La force de son génie y brillait. Il n'y avait pas épargné les cotrets. Il en était entré un si grand nombre dans sa construction, qu'il fallait le secours de deux hommes pour le faire changer de place. Il était revêtu de matelas dont il avait emprunté les laines à ceux de ses compagnons et la housse était faite de placards de tapisserie empruntés aux mêmes pièces dont il avait tiré les rideaux de son lit. C'était son trône, quand il donnait audience à Francillon, son fauteuil quand il était à table, son lit de justice quand il lançait des sentences criminelles contre un mauvais diner,son trépied quand il rendait des oracles, son lit de repos quand il sommeillait après le repas, son canapé quand il prenait du tabac, sa chaise percée quand il avait pris son remède. Jamais le trône du grand Cophre, roi de Tune, n'eut tant de propriétés que cette relique.
Notre souper arriva. Boutonnière n'avait pas encore mis la clef dans la serrure, que Braillard braillait contre le mauvais souper qu'il sentait au travers de la porte. Mais ce fut bien pis quand il eut vu que mon ordinaire était meilleur que le sien. Il paraissait enragé. Boutonnière avait beau lui remontrer que ma pension était plus forte que la sienne. En vain, je lui offrais mon souper pour l'apaiser. Il n'écoutait rien. Il voulait brailler tout son saoul. Quand il fut las, Braillard ordonna à Francillon de lui apporter son souper sur son lit. Il prit sa viande à pleines mains qu'il retourna et poignassa trente fois. Ensuite, il me pria de lui faire voir mon souper. Je le lui portai sur son lit. Je fus fort surpris qu'il se jeta dessus et se prit à le patrouiller à belles mains. Je me trompe en disant à belles mains. Il les avait si sales que je ne crois pas qu'il les eût lavées depuis plus de six mois et pendant tout le temps que je fus avec lui, ni Francillon ni lui ne se lavèrent jamais. Après qu'il eut tourné et retourné mon souper de tous les côtés et qu'il en eut barbouillé ses mains crasseuses, il voulut me le rendre. Je le priai d'en faire son profit en lui protestant que je n'en mangerais pas, quand il me donnerait autant d'or que pesait mon souper. Il m'en demanda la raison que je lui
dis fort ingénument, en lui protestant que je ne touchais jamais de la main ce que je mangeais. Il se prit à brailler contre la délicatesse des Français et fit une description de la façon dont les marmitons partageaient nos portions, capable de faire rendre les tripes à un Suisse. Il profita donc pour ce soir de mon souper. Il y prit goût, car le lendemain, il voulut en faire autant de mon diner, mais je l'en empêchai, voyant bien que j'avais affaire à un glouton, qui se serait fait un plaisir de me faire dîner et souper de pain sec, si je l'accoutumais à ce manège. Cependant, lorsque te sien fut froid, il ordonna à Francillon de le mettre sous son chevet avec un demi-pain et, à côté de son lit, une bouteille de vin, et toutes les fois qu'il s'éveillait, il mangeait, buvait et se rendormait. Il me protesta que depuis qu'il était à la Bastille, il avait toujours observé ce régime. Francillon était si simple qu'il lui donnait tout ce qu'il avait de meilleur et ne mangeait que ce que Braillard ne voulait pas. Il le servait avec plus d'exactitude que le meilleur valet ne pourrait faire envers un bon et généreux maître. Sa récompense consistait en injures et à se voir accablé d'une criaillerie perpétuelle. « Fais donc cela, âne bâté, cheval de carrosse, tête dure. » Il lui commandait dix choses à la fois : « Ouvre cette fenêtre, mon Francillon. Ferme-là, pécore. Ne vois-tu pas que je suis malade et qu'elle pourrait m'enrhumer ? Donne à manger à ces pigeons, docteur ! » Francillon obéissait. Et, dans l'instant, l'autre disait : « Veux-tu faire crever ces oiseaux, à force de manger, imprudent que tu es? » Si l'autre lui répliquait : « Ne venez-vous pas de me dire, Monsieur, que je leur donne à manger? — Écoutez cet enragé, reprenait-il tout en colère, ne voudrait-il pas me faire croire que des vessies sont des lanternes ? Il me fera mourir avec ses contradictions outrées. » Jour et nuit, c'était le même carillon. Francillon n'avait non plus de repos, auprès de ce méchant homme, qu'une âme damnée. Ce fanatique faisait le malade pour se faire apporter toutes les drogues de l'apothicaire, juteps, sirops, aposthèmes, clystères, vomitifs, cordiaux, thériarque, etc. Il en avait toujours dans la chambre de quoi en former une petite
boutique; car, en ce temps-là, l'apothicaire, qui était payé par le roi, donnait largement aux prisonniers tout ce qu'ils lui demandaient ; mais depuis que Bernaville eut acheté l'office d'apothicaire de la Bastille, sous le nom de Reilhe, les prisonniers sont privés à peu près de tout, et les registres et les parties d'apothicaire, n'en sont pas moins chargés aux dépens du roi, au profit du pauvre Gouverneur, au détriment des langoureux prisonniers. L'officieux Francillon était quelquefois huit jours entiers sans se déshabiller pour veiller ce prétendu malade qui le faisait quelquefois relever trente fois dans une nuit. Il y avait près de six ans qu'il était à cette rude épreuve, quand j'entrai avec eux et je puis dire que j'ai commencé, en quelque manière, à l'en délivrer.
Je me couchai le plus tard que je pus, me doutant bien que Braillard mettrait tout en usage pour m'empêcher de dormir, comme il ne manqua pas de le faire. Le lendemain, au matin, lorsqu'il vit que je m'habillais à la pointe du jour, selon ma coutume, il me demanda comment j'avais passé la nuit et si j'avais bien reposé. « Très mal, lui répondis-je, et comment voulez-vous que l'on puisse dormir avec le bruit que vous faites? Vous êtes dans une agitation perpétuelle. Comme la nuit est le temps du repos, je vous prie de prendre le vôtre pendant que tout dort, jusqu'aux crapauds, ou du moins de ne pas troubler le nôtre. — Je dors quand je puis, dit-il, le jour comme la nuit. Je ne changerai pas de coutume pour vous ni pour qui que ce soit. Faites comme moi, dormez quand vous pourrez. »
Braillard voulut se lever apparemment pour me faire admirer la singularité de ses vêtements, qu'il me fit considérer exprès pièce par pièce. Il mit premièrement sur sa poitrine un matetas épais de quatre doigts garni de laine, couvert d'une des vieilles culottes d'écarlate de M. Poiret de Villeroy, et cela pour se garantir du rhume. Il se le passa avec une espèce de collier, tel qu'on en met aux chevaux qui tirent la charrette. Par dessus, il mit une chemisette de flanelle rembourrée de laine comme un bât de mulet. Ensuite, il prit des caleçons, aussi de flanelle, mate-
lassés comme la chemisette. Après, il chaussa deux ou trois paires de bas à étrier les uns sur les autres composés de toutes sortes de guenilles dont les plus grands morceaux n'étaient pas larges de trois doigts. Vinrent après les énormes culottes rapiécetées et cousues comme les chaussettes, qu'il attacha non seulement sur ses reins avec des boutons, mais encore sur ses épaules avec des bretelles à grands crochets qui passaient dans la ceinture de la culotte monstrueuse. Sur tout cela, il mit deux paires de bas larges comme de grosses bottes. Il demanda ses pantoufles à Francillon. Je crus d'abord que c'étaient deux de ces niches que l'on donne aux chiens pour les tenir chaudement au coin du feu. Chacune était beaucoup plus grande que le plus grand bonnet d'un grenadier anglais. Une de ces pantoufles aurait pu, en cas de besoin, servir de berceau à un enfant. Quand il les eut à ses pieds et qu'il se tint debout, sa tête touchait au plafond. Il était à proportion plus large que haut. Après que Francillon l'eut aidé à vêtir son justaucorps, ce fut tout autre chose, je crus voir Polyphème. Il ordonna ensuite à son écuyer de lui apporter son bonnet à compartiments verts, jaunes, rouges, bleus, enfin de toutes couleurs comme l'habit d'Arlequin. Il y avait, aux deux côtés des joues, deux oreillettes de flanelle doublées en sept qui s'attachaient sous le menton avec un bouton ou se retroussaient dessus, sur le comble du bonnet, avec le même bouton, ce qui faisait un effet merveilleux. Ce n'est pas tout, il se fit apporter un tablier tout semblable à celui d'un maréchal, excepté que celui-ci était de drap et que l'autre est de cuir. Francillon me jura qu'il lui en avait coûté deux de ses vieux justaucorps pour la construction de cette seule pièce qui était arrondie de par en bas avec deux poches sur les cuisses, et un trou pour passer le marteau. Cet accoutrement se ceignait sur les reins avec un bouton. Quand il fut ainsi orné, il se mit à marcher avec une gravité tout à fait risible.
Ce fut avec cet agréable homme que mon ami Corbe avait résolu de me faire passer le reste de ma prison, pour me faire tourner l'esprit, mais le hasard en disposa autre-
ment. Il me conta quelques-uns de ses tours de passepasse à la Bastille. Il y avait un jeune homme et une jeune femme dans une chambre d'une maison proche de la porte Saint-Antoine, qu'il pouvait voir et qui te voyaient très facilement. Tous les jours, ils lui témoignaient, par leurs gestes, leur compassion. Pour tâcher de mettre à profit les bons sentiments où il les voyait, il fit un grand alphabet sur du papier qu'ils pouvaient lire aisément de leur fenêtre. Il le leur montra et lorsqu'ils lui parurent très attentifs, il leur fit passer Vune après l'autre les lettres qu'il fallait pour dire : « Voulez-vous me rendre service ? Je vous récompenserai. » Il ne douta plus de la réussite, lorsqu'il vit l'homme écrire sur du papier les lettres, à mesure qu'il les exposait à leur vue. Ils lui témoignèrent par leurs gestes qu'ils avaient compris ce qu'il souhaitait et mirent plusieurs fois la main sur leur cœur pour lui exprimer leur bonne volonté. Le lendemain, il fut fort surpris quand, à l'ouverture de sa fenêtre, il vit paraître un alphabet pareil au sien et le jeune homme demander ce qu'il voulait qu'il fît pour son service. Il leur promit ce qu'il ne pouvait leur donner. Il leur nomma les personnes qu'il pouvait solliciter pour sa liberté. Ces bonnes gens, qui étaient de nouveaux mariés, amenèrent chez eux plusieurs des seigneurs que Braillard avait réclamés pour les solliciteurs de sa liberté. Ils le virent et lui promirent qu'ils allaient travailler sincèrement à le justifier, s'il était innocent, ce qu'il affirma sur le salut de son âme. Tout allait bien jusque-là, lorsque la malignité de son compagnon de chambre qui n'avait rien à espérer pour sa liberté, puisque c'était son père putatif qui l'avait fait enfermer, pour le corriger de ses débauches, s'avisa de dénoncer ce commerce au gouverneur. M. de Bésemeaux était gouverneur en ce temps-là. Il ne manqua pas de faire observer la chose. On se saisit du couple si bien intentionné. On le trouva muni de l'alphabet et des dialogues par écrit de Braillard qu'ils avaient eu l'imprudence de conserver. Celui-ci fut mis dans un cachot. Le jeune homme et la jeune femme furent entraînés dans le funeste colombier, sans que Braillard en ait depuis jamais entendu par-
1er. Braillard, après avoir été pendant un mois au cachot où il pleura sa fatale industrie, fut remis dans sa chambre où il trouva une avant-grille qui le séparait de la première grille, de quatorze pieds qui font l'épaisseur du mur, pestant fort contre l'infidélité de son compagnon.
Si une pareille aventure était arrivée sous Bernaville, l'auteur n'en aurait pas été quitte à si bon marché.
Ce tyran, après l'avoir meurtri à coups de nerfs de bœuf, l'aurait mis dans une bassefosse et l'aurait laissé au moins pour six mois au pain et à l'eau.
M. de Bésemeaux était humain, poli, doux, civil et honnête, au ra pport même de Braillard et encore mieux de Francillon. Il rendait souvent de très bons offices aux prisonniers, quand il les croyait innocents, et il a procuré la liberté de plusieurs. Sous M. de Bésemeaux, les prisonniers de qualité un peu distinguée avaient le droit de se communiquer et se voyaient au moins dans les cours. Il y avait un jeu de billard où ils se divertissaient. Ils pouvaient même faire des parties d'hombre et de piquet. Quant à la nourriture, elle était très bonne. Les prisonniers, qui étaient admis à la table du gouverneur, y étaient splendidement traités. Il était servi par les meilleurs
Le /{. P. François de La Chaise, de la Compagnie de Jésus, confesseur de Louis XIV Portrait anonyme.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
l30 LA VIE A LA BASTILLE
officiers de Paris et il avait un maître d'hôtel qui n'épargnait rien pour rendre cette table fine et délicate. Aux prisonniers enfermés dans les tours, tous les matins, on apportait, dans un grand panier garni de linge blanc, à chacun trois pains cuits dans la nuit, pesant ensemble une livre ; du fruit selon la saison, autant qu'il en fallait pour un jour, et deux bouteilles de vin ou de Champagne ou de Bourgogne. A midi, on leur portait une soupe bien mitonnée, avec une livre de viande bouillie, de la plus succulente de Paris, bœuf, veau et mouton, et une assiette de ragoût. Le soir, on leur donnait demi-livre de viande rôtie, bœuf, veau, mouton ou agneau; la moitié d'un poulet ou d'un lapin, ou un pigeonneau, ou quelque ragoût équivalent, et toujours une petite salade. Comme il était impossible à un prisonnier de manger tant de viande, s'il ne prenait qu'un repas, on lui payait quinze sols pour l'autre, et s'il se contentait d'une bouteille de vin, on lui donnait sept sous et demi, d'autres m'ont dit dix sous, pour l'autre bouteille. Ainsi il pouvait facilement épargner vingt-deux sous par jour, et vivre encore très grassement. Au lieu que sous celui-ci, on n'a que trois ou quatre onces.de charogne par jour, car on croirait qu'il prendrait la viande à la voierie plutôt qu'à la boucherie. Quant au vin, il n'en a que le nom . Bien loin d'y gagner de l'argent, j'y ai cruellement perdu tout celui que j'avais, lorsque je fus arrêté, et pendant plus de onze ans que j'ai gémi dans cet enfer, je n'y ai disposé que d'une pièce de six sous que Corbé me donna pour acheter des ciseaux, un jour qu'il était de belle humeur.
La qualité des persécuteurs est un surcroît de douleur aux prisonniers. Bernaville, Bas-Normand, est de la plus basse extraction et M. de Bésemeaux était un gentilhomme d'une ancienne famille de Gascogne. Il est vrai qu'après avoir servi longtemps dans les armées du roi, et que n'étant pas plus avancé, au contraire de l'ordinaire de ceux de sa nation, qui font presque toujours fortune, s'il avait trouvé dix écus dans Paris, pour retourner en son pays planter des choux dans son petit jardin, il n'aurait pas laissé deux cent mille écus à sa fille, comme il a fait en
mourant. Il rendit quelques services au cardinal Mazarin qui le fit capitaine de ses gardes, et ensuite lui procura le gouvernement de la Bastille où il est mort immédiatement après la paix de Ryswick, généralement regretté de tous ceux qui le connaissaient et principalement des prisonniers. Je n'en ai pas connu un seul qui ne m'en ait dit du bien.
Un soir que Braillard était de bonne humeur : « Francillon, dit-il, je vois que M. Constantin est un très honnête homme et nous pouvons sans rien risquer nous ouvrir à lui de nos secrets. » Francillon ayant donné une ample approbation à ma prud'hommie : « Débouche le trou, mon ami, dit Braillard à Francillon. — Lequel? répondit l'autre. — Celui d'en bas, reprit-il. » Cela fut fait en un clin d'oeil et Braillard se jeta le ventre à terre avec plus de vitesse qu'un chien ferme ne se coucherait devant une personne qu'il aurait découverte. Là, il souhaita le bonsoir à deux cavaliers qui étaient dans la première chambre au-dessous de nous. Il leur dit qui j'étais et leur fit mon éloge en des termes qui sentaient encore te souper qu'il venait de partager avec moi. Je fus admis à l'incommode tribune où je saluai deux fort jolis hommes. L'un s'appelait M. Hughes d'Hamilton, gentilhomme écossais (i), et l'autre Jean Christian Schrader de Peck, officier allemand, de Hameln proche Hanovre (2). Après nous être fait de mutuelles protestations de sincère amitié, avec promesse de nous parler tous les jours, nous nous transportâmes dans un autre parloir, encore plus incommode que le premier, car il était dans une cheminée où l'on ne pouvait se fourrer qu'avec bien de la peine. Francillon frappa trois coups contre le plancher de notre chambre et un moment après,
(1) Hughes d'Hamilton, gentilhomme irlandais, protestant, était accusé de relations avec les ennemis de l'Etat et de la religion, et de mauvais propos sur le roi. Incarcéré le 2 mars 1703, il mourut à la Bastille en août 1708. (Ravaisson. Archives de la Bastille, XI, 55.)
(2) Jean Christian Schrader de Peck dit Wiperman, lieutenant de dragons hanovriens, accusé d'espionnage, avait été transféré du petitChâteletà la Bastille le 2 août 1702. Il en sortit le 29 décembre 1702 avec un exil.
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nous entendîmes une voix dans la cheminée qui venait de la troisième chambre, c'était celle de M. l'abbé Gonzel, comte du Saint-Empire (i). C'était le plus beau bossu que j'aie vu de ma vie. Il était haut de plus de six pieds, fort droit par devant. Son visage était majestueux. Il avait le front large, les yeux pleins de feu, le nez aquilin, la bouche bien coupée et vermeille, de belles dents, le teint très fin et vif avec une grande barbe crêpée et noire comme du jais qui lui descendait sur l'estomac. Par derrière, sur ses épaules, il avait une petite bosse qui semblait être postiche.
Je saluai cet abbé et ses compagnons qui étaient le chevalier de Roset, gentilhomme provençal (2), et si je ne me trompe, le nommé Godron (3). J'ai vu plusieurs fois, depuis, le chevalier de Rosel à visage découvert. C'était un fort bel homme, pour le moins haut de six pieds. Il avait tous les traits du visage fort réguliers, des yeux bleus, mais qui paraissaient déjà égarés, le poil d'un blond vif, portant une grande barbe qui lui donnait un air terrible. Les poils en étaient droits, ardents, gros comme des cordes à violon, et si hérissés, qu'à peine lui voyait-on la bouche; je ne sais pas comment il pouvait faire pour manger. Après avoir donné audience à ces trois voisins, nous leur souhaitâmes une bonne nuit et lorsqu'ils se furent retirés, Francillon
(1) Il y avait à la Bastille trois frères Gonzel incarcérés sous prétexte d'espionnage; Pierre-Antoine, abbé et comte d'Empire ; Clément, curé de Torpes en Franche-Comté, et un autre Gonzel, carme. L'abbé Clément Gonzel mourut à la Bastille le 2 juillet 1700 après 3 ans et 5 mois d'emprisonnement. Le carme en sortit le 28 novembre 1714. René-Antoine, comte d Empire, était alors en liberté depuis 5 jours après 12 ans et un mois d'embastillement.
(2) Ce prétendu chevalier de Rosel s'appelait en réalité Thomas Lambert alias Desmarais dit Durosel ou Sennecées. Les écrous le désignent comme « voleur, condamné à mort par contumace à Caen ». 11 fut plusieurs fois incarcéré à la Bastille et jugé au Châtelet avec des fortunes diverses. Renneville le laissa à la Bastille d'où il ne sortit que le 26 avril 1730.
(3) Philippe Codron ou Caudron était venu apporter à Versailles les plaintes de ses concitoyens les habitants de l'Alleus en Flandre contre les impôts qui les écrasaient. Son audace fut châtiée par une incarcération à la Bastille. Il y resta du 7 janvier 1707 au 26 décembre 1716.
frappa quatre coups dans la cheminée pour avertir trois prisonniers, qui étaient dans la quatrième chambre de la tour, que Braillard était prêt à leur donner audience. Le premier, qui était un ébéniste, vint à la tribune enfumée et il apprit, lorsque ce vint à mon tour de l'entretenir, qui j'étais. Il me dit qu'il était de la religion réformée, ébéniste du faubourg Saint-Antoine et que, parce qu'il excellait dans
Vue du Jardin de la Bastille (1189).
Dessiné d'après nature par Guyot. (Musée Carnavalet.)
son art, d'autres ébénistes, ses voisins, moins habites que lui et par conséquent très jaloux, le dénoncèrent à M. d'Argenson comme calviniste rebelle aux ordres du roi. Ce charitable ministre le fit enfermer à la Bastille et, pour sauver son âme, il le priva des biens de ce monde. Son fils fut incarcéré comme lui et, pour se délivrer de la Bastille et renaître au monde, tous deux abjurèrent la religion réformée. M. d'Argenson, qui leur avait fait vendre une boutique magnifique, dont il mit l'argent du côté de l'épée, après leur avoir fait faire, pendant leur prison, une quantité
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considérable de superbes bureaux et pompeux cabinets, porta le roi à donner à ces nouveaux convertis de quoi relever leur boutique et à les renvoyer dans le faubourg Saint- Antoine y continuer leur métier, avec défense, sous peine de prison perpétuelle, déparier de ce qui leur était arrivé à ta Bastille. C'est ce que j'ai su d'un soldat, leur voisin, qui nous guidait sur la plate-forme de la Bastille, pour prendre l'air, lorsque ma lettre de cachet fut venue qui me procura ma liberté.
Le second, qui vint me parler, fut un boulanger d'Orléans (i). On le nommait, à la Bastille, le boulanger de l'Apocalypse. Cet homme avait amassé avant la famine, qui survint en 1693, une quantité prodigieuse de grains, sur lequel il fit un bénéfice considérable, tant sur ceux qu'il convertit en pains que sur ceux qu'il revendit en gros. La prospérité enfla le cœur de notre boulanger, qui se crut capable d'interpréter V Apocalypse. Il prétendit que son argent lui avait désitlé les yeux pour lui découvrir des lumières, qu'il fit briller avec tant de succès que les Jésuites en devinrent jaloux. Gomme on parlait avec éloges dans Orléans des commentaires du boulanger sur l'Apocalypse, les Révérends Pères voulurent lui imposer silence. Mais tous leurs raisonnements ne faisaient qu'embraser l'enthousiasme du boulanger, qui était plus échauffé que son four, dès qu'on voulait arrêter le torrent de ses commentaires. La Société, voyant qu'elle ne pouvait venir à bout de cet esprit rebelle, délibéra pieusement avec le charitable M. d'Argenson et les zélés officiers delà Bastille. On le fit jeûner tant et plus pour rabattre son caquet. On lui fit manger du pain moins bon que celui qu'il pétrissait chez lui en méditant l'Apocalypse, et boire une liqueur moins fameuse que les vins d'Orléans. On délibéra de le mettre à Gharenton ou aux Petites Maisons. Mais, comme il avait famille qui l'aurait réclamé, qu'il la gouvernait
(1) 11 s'agit ici d'Antoine Boutet, boulanger et marchand de vins à Orléans. Entré à la Bastille le 22 juin 1702, il en sortit le 24 novembre après une mercuriale.
sagement en bon père, — qu'il faisait son commerce comme avant et qu'il n'y avait que l'Apocalyse qui mît le trouble dans le ménage, les Révérends Pères et M. d'Argenson jugèrent bien qu'il ne leur reviendrait rien des grandes richesses du mitron, s'ils le laissaient échapper. Tous unanimement l'abandonnèrent à la discrétion de Corbé qui s'engagea à le rendre plus docile et, à cet effet, le plongea dans les plus affreux cachots, où il le laissa sans paille, au pain et à Veau.
Le troisième, qui me reçut en audience, fut un gentilhomme limousin, nommé Lespinasse de Pras (i). Son histoire est cruelle et va faire connaître jusqu'où M. d'Argenson a poussé ta fourberie et l'injustice. Gomme les aventures et les désordres de la femme de M. de Lespinasse, de qui il n'a point d'enfants, ont été divulgués par tout Paris, je puis sans scrupule les insérer dans cette histoire. M. de Lespinasse du Pras avait été marié en premières noces à une demoiselle de son pays qui lui laissa, en mourant, une fille unique. Pour se consoler de la perte qu'il venait de faire, il fit un voyage à Paris. Très bien fait, l'âme grande, possédant dix à douze mille livres de rente, qui est un bien très considérable dans un pays comme te sien, le désir de se voir un héritier te décida à prendre une seconde femme. Il épousa la fille d'un riche partisan, qui, outre les avantages de ta beauté, avait celui de la fortune. Il passa quelques mois avec elle à Paris dans tous les plaisirs dont cette superbe ville regorge. Ensuite, il conduisit sa nouvelle épouse dans ses terres, où elle ne fut pas longtemps sans lui donner sujet de se repentir d'avoir pris femme à Paris, car un jour il la surprit en flagrant délit avec un de ses laquais. Le galant sauta par la fenêtre et se déroba aux justes ressentiments de son maître. La femme se jeta aux genoux de son mari et, toute criminelle qu'elle était, fit tant par ses larmes et ses serments de mieux vivre
(1) Jean-Joseph de Lespinasse de Pras, transféré de Fort-L Évêque à la Bastille sous l'inculpation d'alchimie et fausse monnaie (16 février 1706), en sortit le 5 juillet avec un exil en Limousin. So>n dossier semble confirmer le récit de Renneville.
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dans l'avenir qu'elle obtint sa grâce. Bientôt il la surprit une seconde fois avec un nouveau galant. Pendant que M. de Pras courait après l'adultère, la femme s'enfuit du château de M. de Lespinasse et trouva moyen de se rendre à Paris chez son père qui la reçut comme la plus vertueuse de toutes les femmes, quoiqu'il sût fort bien de quoi elle était capable. Dans le centre des galanteries, cette seconde Tiquet fit bientôt une nouvelle conquête. C'était un fameux maquignon, qui avait entrepris de fournir les chevaux aux rois alliés et qui, pour cet effet, était entré en société avec le père de notre héroïne. Le mari, ayant découvert que sa femme avait pris la route de Paris, partit de chez lui pour s'y rendre, dans la résolution de la redemander à son beau-père. Le partisan pressa son gendre de s'expliquer sur la satisfaction qu'il voulait qu'il lui fît. Le voyant résolu à reprendre sa femme, qu'il aimait véritablement malgré sa perfidie, il tira deux mille louis de son coffre. Il fut surpris du mépris que M. de Pras fit de cette somme. M. de Lespinasse entra dans des fureurs terribles. Il reprocha à son beau-père son infamie et le traita comme le dernier des hommes. Il consulta un habile avocat qui lui conseilla de faire lui-même sa plainte verbalement à M. d'Argenson; mais ce magistrat était déjà prévenu contre lui par les louis du beau-père et par deux très beaux chevaux que le maquignon avait fait atteler à son carrosse. M. de Pras, s'étant aperçu que M. d'Argenson biaisait, le menaça de porter sa plainte au roi, comme le chemin le plus court, pour se faire rendre justice.
Pour se débarrasser de cet importun mari, ce bon juge, par provision, débuta par enlever M. de Lespinasse, qu'il fit mettre à Fort-l'Évêque et. enfermer dans une chambre secrète sans jour et sans issue. En entrant dans cet enfer, on avait dépouillé M. de Lespinasse de toutes choses et à peine lui avait-on laissé ses habits. En vain, il offrit des sommes considérables à son guichetier pour le soulager. On lui donnait, tous les jours, une livre de pain du roi, avec un seau d'eau qu'on lui passait par un tour comme il y en a dans les couvents de religieuses, et c'était là toute sa
nourriture. Pendant sept mois que M. de Lespinasse fut dans ce four, il ne dépouilla jamais, non plus que ses compagnons de misère. Quand il sortit, ses habits et sa chemise étaient tout pourris. La vermine, qui le dévorait tout vif, l'avait plus décharné que la faim qu'il avait souffert.
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Lettre de cachet relative a Schratler de Pcck. (Archives de la Bastille.)
Cependant, on présenta au trésor royal trois ordonnances qui se trouvèrent fausses. On arrêta aussitôt le porteur de ces papiers, on l'interrogea et, sur ses réponses, on fit arrêter plusieurs personnes, entre autres un nommé du Coudray, qui avait prié le portier de les faire mettre sur l'état de distribution, de même que Rémy, maître écrivain juré de Paris, qui avait écrit le corps des lettres, et il se trouva que celui qui les avait signées était un officier nommé Lespi-
nasse. On donna ordre de faire rechercher partout ce Lespinasse. La charitable femme de notre infortuné Lespi-. nasse apprit cette recherche. Elle ne douta pas que son mari eût fait ces faussetés et, ravie de trouver une occasion favorable de s'en délivrer si avantageusement, en avertit son maquignon. Celui-ci, content à l'excès de pouvoir faire périr son rival, fut trouver le fidèle M. d'Argenson qui ne douta pas un moment que notre gentilhomme ne fût le faussaire. Il donna avis aux ministres qu'il le tenait dans la Bastille, où il l'avait fait secrètement transférer du Fortl'Evêque, où il l'avait destiné à mourir dans la pourriture, ravi de se croire en droit de le faire expirer sur la roue. M. de Lespinasse du Pras subit plusieurs interrogatoires au sujet des ordonnances qu'il niait avoir signées et M. d'Argenson, l'ayant confronté avec Rémy et du Goudray, qui protestèrent ne pas le connaître, les menaça, à son ordinaire, de la question la plus rigoureuse, pour leur faire avouer une vérité qu'il croyait qu'ils dissimulaient. En effet, le jour était pris pour la leur appliquer et M. de Lespinasse de Pras se voyait à ta veille de mourir, par la main du bourreau, de la mort la plus cruelle et la plus honteuse, quoique tout son crime fut d'avoir pris une femme à Paris, lorsque le véritable Lespinasse faussaire fut arrêté. Qui fut surpris? Ce fut M. d'Argenson qui se sentit terrassé comme d'un coup de foudre. Sa crainte redoubla, lorsqu'il sut que M. du Buisson était nommé par la Cour commissaire et juge en dernier ressort de cette affaire. Il promit à M. de Lespinasse du Pras de lui rendre sa liberté à condition qu'il lui jurerait sur le saint Évangile qu'il retournerait dans son pays, sans plus jamais venir à Paris, sinon il lui ferait finir ses jours dans le terrible cachot du Fort-l'Évêque. Il lui promit de faire casser son mariage et de lui faire donner une somme considérable par son beau-père pour l'indemniser de ses pertes et pouvoir se remarier, en son pays, à une femme plus sage que l'infidèle qui l'avait abandonné et si cruellement outragé. L'envie de recouvrer sa liberté fit tout promettre à M. de Lespinasse de Pras, bien résolu d'aller s'ensevelir
LES CACHOTS ET LES CHAMBREES LE FOUS 1 3g
dans le fond de sa province, de goûter chez lui les innocents plaisiis de la campagne et de vivre dans une agréable solitude en bon chrétien pardonnant de bon cœur à ses ennemis. Quand je lui parlai, il attendait à tout moment la lettre de cachet qui devait le reléguer en son pays, après que M. d'Argenson se serait acquitté de ses promesses. Lespinasse et Rémy, faussaires, furent condamnés à être pendus. Rémy épargna les frais de la potence en s'étranglant de ses jarretières dans le cachot de la tour du Coin, d'où j'étais alors sorti il y avait peu.
Le 21 novembre, à l'heure du repas, Braillard eut une crise de folie violente. Toutes les tables et les plats furent renversés pêle-mêle sur le plancher. On accourut au bruit. A peine le major et les porte-clefs avaient-ils ouvert la porte qu'il la franchit sans pouvoir être arrêté et courut chez M. du Juncas se plaindre de mes mauvais traitements. Boutonnière me fit bientôt descendre pour comparaître devant M. du Juncas. Je n'eus pas de peine à me justifier devant ce juge équitable. Je lui demandai de retirer d'avec Braillard le pauvre Francillon et de me renvoyer mes hardes. M. du Juncas me promit pour Francillon qu'il en ferait un rapport au gouverneur et Boutonnière me conduisit dans la première chambre de la tour du Puits où je restai jusqu'au 17 décembre.
Cette chambre est des plus malpropres et de même forme que la seconde chambre, excepté que celle-ci est beaucoup plus sale et plus humide. Je laisse à penser ce que nous y pouvions souffrir du froid et de l'humidité des nuits, jusqu'au 17 de décembre que nous en sortîmes. Braillard, resté au-dessus de nous, avait la malice, quand il savait qu'on nous avait apporté notre diner ou notre souper, de frapper si fort avec ses pieds sur le plancher que nous croyions qu'il allait s'abattre sur nos tètes. Il en faisait tomber une telle quantité de poussière que nous jumes contraints, pour en garantir notre diner, d'étendre un des draps de nos lits au-dessus de notre table. C'est dans ce lieu de plaisance que je trouvai MM. d'Hamilton et Jean Christian Schrader de Peck. Le premier était un petit
homme, mais bien pris dans sa taille, tout plein de feu. Je puis protester qu'il ne dérogeait pas aux vertus de ses ancêtres et que son zèle, sa probité, la droiture de son cœur, méritaient un meilleur sort. Son attachement pour le roi Jacques lui avait fait passer la mer pour le suivre en France. Il avait pris à Paris, par le conseil de ce prince, une fille de moyenne vertu, parfaitement belle. Il la mena à Bruxelles où il la faisait passer pour sa femme. Les Ministres recherchèrent l'amitié du mari prétendu pour s'insinuer dans le cœur de la femme. Ils jouèrent, tous les deux, parfaitement bien leur rôle et dupèrent tous ces amants de bonne fortune. Hamilton m'a protesté qu'il n'a jamais connu femme, jusqu'à cette courtisane, quoiqu'il eût cinquante ans quand il la prit, à la sollicitation de la Cour de Saint-Germain. Pour récompenser d'Hamilton de ses bons services, la Cour de Saint-Germain, de laquelle il disait peut-être trop librement sa pensée, le fit enfermer à la Bastille. Il n'a jamais su de quoi on l'accusait, et il y est mort sans en découvrir la cause. Lorsque nous fûmes mis ensemble, M. Schrader n'était pas âgé de plus de vingt et un ans. C'est un gros garçon, passablement bien fait, au reste bon enfant. Il était fort adroit de ses mains. Avec le fil qu'il tirait de ses draps et de nos serviettes, il faisait divers ouvrages, entre autres des galons et des cordes d'une bonté merveilleuse. Ce fut lui qui commença les échelles, avec lesquelles M. l'abbé comte du Bucquoit (1) s'est sauvé de la Bastille. Sans le secours d'autres outils que ceux que lui fournissaient les os des vaches qu'on nous donnait à manger, il faisait des aiguilles, des couteaux, des cuillers, plusieurs instruments de musique, entre autres des flageolets, des flûtes, des violons dont il jouait agréablement. Nous eûmes bientôt lié une étroite amitié. Nous
(1) Jean-Pierre du Buequoit de Manican, ci-devant prieur de Nogenl-sur-Seine, fut arrêté le 9 juin 1707 comme espion de Marlborough et complice de l'enlèvement de M. de Beringbem. Il avait précédemment été incarcéré pour i'aux-saulnage, s'était évadé de Fort- L'Evèque (25 septembre 17(J6j, avait été repris à La Fère l'année suivante, mis à la Bastille. Son évasion, le 5 mai 1701), fut une des plus grandes émotions de la carrière de Bernaville.
joignîmes nos lits ensemble pour pouvoir nous servir de deux de nos draps en guise de pavillon pour nous garantir du froid excessif, qui entrait au travers de nos grilles et nous incommodait fort. Comme j'étais mieux nourri que lui et' qu'il n'avait pour toutes choses à son dîner qu'un petit morceau de mouton, dont les os tirés, je ne crois pas qu'il lui restât deux onces de viande, avec une petite bouteille de vin grosse comme une moyenne poire, je lui faisais part, avec bien du plaisir, de ma viande et de mon vin. Il ne les acceptait dans le commencement qu'avec une répugnance terrible, tant il avait le cœur bien placé. Il me conta qu'il avait déjà été mis au cachot, pour s'être plaint à M. d'Argenson de la mauvaise nourriture et lui avoir fait voir en original le volume de sa bouteille de vin. Il est vrai qu'en lui montrant cette fiole, il lui disait qu'elle n'était pas plus grosse que quelque chose que je me donnerai bien garde de nommer, quoique bien des gens le pourront' deviner. M. d'Argenson lui fit répéter plusieurs fois ce qu'il disait, riant de tout son cœur contre tes règles de la bienséance, de la manière plaisante, dont il prononçait le mot en son mauvais français. Il joignait, comme font la plupart des étrangers, un article masculin avec le nom féminin, ce qui rendait la chose plus risible. Ce n'était pas pour la sottise qu'il avait dite, qu'on le mit au cachot, mais pour s'être plaint du gouverneur, qui le faisait mourir de faim. C'est le plus grand crime que puissent commettre tes prisonniers. En effet, si te gouverneur pouvait gagner sur eux de leur imposer silence sur cet article, il aurait carte blanche de leur donner un dîner à deux sous par tête, le but unique où tend sa tyrannie.
Dans le moment que j'entrai dans leur chambre, je pris mes compagnons pour des gueux tant ils étaient mal habillés. D'Hamilton n'avait plus de culottes. Son habit qui était d'un drap d'Angleterre tout des plus fins, ne put résister aux fatigues de sa première année de prison. Sa chemise passait de tous côtés au travers de ses chausses. Il est vrai qu'on lui donna des culottes, pendant que je fus en sa compagnie, mais d'un revêche si grossier, qu'un ramo-
neur un peu poli aurait fait difficulté de les porter. Pour le justaucorps, il n'aurait jamais pu ressusciter sous les mains des quatre plus habiles ravaudeurs de Paris. Aussi l'avait il absolument abandonné pour s'envelopper dans sa couverture à la manière des montagnards d'Ecosse. Il n'avait plus ni cravate, ni perruque, ni chapeau, mais un vieux bonnet si gras qu'on ne pouvait distinguer de quelle étoffe, ni de quelle couleur, il avait jadis été; et par-dessus tout cela, il était sans bas, sans souliers, pieds nus, jambes nues, chose fort réjouissante au milieu de l'hiver, pour un homme qui commence à devenir asthmatique.
Le pauvre M. Schrader était encore plus nu. Il y avait trois mois qu'il n'avait changé de chemise. Il s'était enveloppé les jambes, les cuisses, enfin tout le corps, de vieilles guenilles, qu'il avait tortillées autour de lui de la façon la plus bizarre. Il s'était fait un turban de vieilles serviettes sales. Encore avait-il fallu livrer un combat au porte-clefs pour en entrer en possession. Cela joint avec un petit coton, qui commençait à lui couvrir le dessous et l'extrémité du menton, et des cheveux fort crêpés lui donnaient un air étranger tout à fait extraordinaire. Si M. Goypel avait voulu peindre un Prêtre-Jean, il aurait pu prendre copie sur lui. Gela n'empêchait pas qu'il fût dans le fond assez beau garçon, mais on ne peut pas concevoir combien la Bastille déguise un homme. M. de Nitzschwitz y entra beau comme un ange; mais je suis persuadé que s'il y était resté encore six mois, sa beauté y aurait souffert une terrible entorse. J'avais la figure d'un homme quand j'y fus mis, et aujourd'hui je pourrais passer pour un Siamois. L'humidité des basses-fosses m'a fait tomber une partie du nez, toutes les dents, et de blanc que j'étais, m'a rendu le teint tout bis. Trop heureux encore d'en être sorti dans cet état et non pas le timbre fêté comme beaucoup que je connais !
M. Schrader l'aîné (i) était dans un de ces cachots,
(1) Georges Schrader de Peck, gentilhomme allemand, avait été incarcéré à la Bastille quelques jours avant son frère, le 20 juillet 1702. Le délit invoqué était l'espionnage. Il sortit de la Bastille le 8 octobre 1708.
lorsque j'étais avec son frère, comme" il nous l'écrivit sur une assiette, d'une écriture si fine qu'il fallait avoir de bons yeux pour ta lire. Tant qu'il n'y eut que tes Allemands qui se mêlaient d'écrire de cette sorte, ils le faisaient d'une manière si subtile et si finement, que jamais nos gargotiers ne s'en seraient aperçu; mais le chevalier du Rosel le fit tambour battant, pour ainsi dire, puisqu'il en couvrit toutes les assiettes et les plats. D'autres, à son exemple, écrivirent d'une façon si grossière, que cela gâta tout. Les porte-clefs eurent ordre de tout effacer. Après quoi, on marqua toute la vaisselle des marques de chaque tour, et de chaque porte-clefs, ce qui fut cause 'qu'il fut très difficile d'apprendre des nouvelles des autres tours et de se communiquer comme auparavant. Avant que cette ruse eût été découverte, nous avions reçu des lettres de MM. deNitzschwitz, Kreutzer (i) et Anschutz, et autres de la nation allemande. Cette manière d'écrire donna lieu à une pasquinade qui, dans la suite, m'a été très funeste par la malice de ceux qui l'ont aggravée. Sur toute notre vaisselle, il y avait une S et une M estampées avec une fleur de lis au milieu en cette façon S «$» M. L'S et l'M étaient l'abrégé de Saint-Mars, et la fleur de lis au milieu n'était qu'un ornement mis par la fantaisie de l'ouvrier. Gomme Saint- Mars était d'une cruauté inexorable, un prisonnier s'était avisé de faire de ces deux lettres deux mots : Sans Miséricorde. Par malheur, l'assiette me tomba sous la main, je voulus renchérir sur la pensée. Je fis cet épigramme :
Cet homme sans miséricorde, Mérite au moins la fleur de lis, Et, si l'on punit ses délits, Il ne peut éviter la corde.
(1) Christian Grinzer dit Kreutzer, de Torgau en Saxe, commerçant en joaillerie, fut mis à la Bastille le 20 avril 1703. On lui reprochait de correspondre en pays étranger et de « faire du brocantage avec Ratte, grande libertine. Le 19 juillet 1703, il fut mis en liberté sous engagement de se faire catholique ou de sortir du royaume sous trois mois. Le 25 décembre, il était encore à Paris et n'était pas catholique. 11 fut réincarcéré pour n'avoir pas tenu ses engagements et ne sortit de la Bastille que le 18 décembre 1708.
M. Schrader la trouva si juste qu'il voulut absolument l'écrire sur une assiette. Celle-ci tomba apparemment sous la main de quelque amateur de pasquinades, qui l'écrivit bientôt sur cinq ou six autres assiettes. Enfin, quoique te lendemain, l'assiette, où M. Schrader avait écrit mon épigramme, me fût tombée entre les mains et que je l'en eusse effacée, sous trois jours, il n'y eut pas une assiette où elle ne fût écrite, et tel prisonnier poussa la malice jusqu'à graver mon nom au-dessous de cette belle épigramme. Peut-être était-ce le curé de Léry qui, sachant que je griffonnais des vers, m'avait fait cette charité, ou quelque autre moins fou, mais plus malin, qui savait bien que j'étais affligé de la contagion de rimer. Quoi qu'il en soit, un jour, Gorbé me fit descendre dans la salle.' En présence du major, du capitaine des portes et de tous les porte-clefs, il me montra plusieurs assiettes, où mon épigramme était écrite, toutes soussignées de mon nom, et me demanda ce que j'en pensais : « Je pense, lui dis-je, que ceux qui ont écrit mon nom sous ces vers sont mes plus cruels ennemis, et que ceux qui croient que je les ai écrits ne sont pas sages. — M'affirmez-vous bien, reprit-il, que vous n'avez pas écrit ces vers, et m'en feriez-vous le serment? » Comme effectivement j'avais fait ces vers, mais que jamais je ne les avais écrits, je lui protestai que non seulement je n'avais pas écrit ces vers qu'il me montrait, mais que de mes jours je n'avais écrit les pareils. « De bonne foi, ajoutai-je, me croyez- vous fou? Car il faudrait que je le fusse des plus extravagants pour écrire une pareille pasquinade et la signer. Consultez le curé de Léry ou quelque autre moins pétulant mais plus malicieux, dont vous pouvez connaître le caractère, et vous saurez qui a eu la charité d'écrire ces vers et d'y mettre mon nom. — Retournez, dit-il, à votre chambre. Mais si je croyais que c'eût été vous qui eussiez écrit ces vers diaboliques, je les ferais tout à l'heure écrire sur votre corps avec du plomb fondu. »
Schrader me conta ce jour-là qu'il avait déjà été mis au cachot pour avoir parlé à son frère. Quel crime! Fort ennuyé d'être au cachot, il s'avisa un soir de mettre le feu à
Si
lu
sa porte, pour la rompre et se dégager d'un lieu si incommode. Pour cet effet, il rompit le bois de son lit et d'une chaise qu'on lui avait donnée, en amassa les morceaux contre la porte de son cachot, y joignit de la paille qu'il avait tirée de sa paillasse et, avec la chandelle qu'on lui avait apportée avec son souper, il y mit le feu. En un instant, le cachot fut plein de fumée. Schrader se jeta le visage contre terre, pensant par là éviter le malheur d'en être étouffé. Par bonheur pour lui, la fumée sortit avec impétuosité par les créneaux et, se répandant dans les fossés du château, avertit bientôt la sentinelle du malheur de Schrader et de l'incendie qui était dans son cachot. Le soldat en donna l'avis au corps de garde, dont les soldats coururent à l'instant avec le porte-clefs au cachot où Schrader était prêt à succomber. Cependant, lorsqu'il les entendit descendre, il rappela tous ses esprits et s'assit les jambes croisées devant le feu. Ce fut la posture, où ils le trouvèrent^ quand ils entrèrent dans te cachot. Ils lui demandèrent ce qu'il faisait là. « Je me chauffe, » répondit-il froidement. Le major lui demanda pourquoi il avait mis le feu à son lit. « Pour me chauffer » dit-il avec le même flegme. Enfin, il contrefit si bien l'insensé, que le croyant devenu fou dans toutes les formes, ils le retirèrent promptement du cachot, et pendant que les porte-clefs s'empressaient à éteindre le feu, ils le conduisirent à la calotte de la tour de la Comté pour lui faire prendre l'air. On lui apporta même du vin et quelques rafraîchissements pour le remettre. On lui donna un autre lit, sur les protestations qu'il fit qu'il n'y mettrait plus le feu, mais qu'au contraire il demeurerait paisible. Dès le moment qu'il fut seul, il fit exactement la revue de son nouveau domicile; et pendant qu'il était occupé à cet exercice, il entendit frapper sous ses pieds avec un bâton; ce qui lui fit connaître qu'il y avait quelque personne dans la quatrième chambre de la même tour qui voulait avoir communication avec lui. Aussitôt, il tira un morceau de fer qu'il avait caché sur lui et qui servait à joindre le lit qu'il avait rompu dans le cachot pour le brûler, il commença à l'instant de vouloir faire un trou dans son plancher. Mais les
mêmes personnes, qui étaient dans la chambre au-dessous de lui, frappèrent un autre endroit et avec tant de violence, que cela souleva du plâtre qui bouchait un trou. Il n'eut pas de peine à le déboucher. Le trou lui laissa voir deux fort jolies femmes qui lui firent mille protestations d'amitié et lui dirent que s'il voulait descendre une corde, elles lui enverraient du vin, des ratafias, des confitures et toute sorte de rafraîchissements. La chose fut bientôt faite. Il mit ses deux jarretières bout à bout, où on attacha premièrement une bouteille de vin d'Espagne, ensuite une perdrix froide, enfin des confitures. Enfin il fut chevalier de la jarretière à bon droit, car les siennes tirèrent une profusion de si bonnes choses, que depuis qu'il était en France, il ne s'était pas vu dans une pareille abondance. Il buta la santé de ses bienfaitrices qui, de leur côté, lui faisaient raison à rouges bords. Elles passèrent la nuit à faire la débauche, et lorsque ces nymphes surent que le cavalier n'avait que vingt-un ans et était étranger, ce qui était facilement connaissable à son langage, étant en pointe de vin elles n'eurent point de honte à lui découvrir le commerce où elles étaient avec l'aumônier et Gorbé, firent mille railleries sur le peu de vertu de leurs amants dont, hors la Bastille, elles auraient tout à fait méprisé la passion.
L'une de ces drôlesses était femme et s'appelait Fleury (i) et l'autre passait pour fille et s'appelait Marthon (2). Elles lui dirent que l'abbé s'était déclaré pour la Fleury et Gorbé pour Marthon, mais que pour éviter la jalousie de part et d'autre, elles se cédaient charitablement et mutuellement leurs amants, affirmant qu'elles ne faisaient pas un grand sacrifice. Enfin, lorsqu'elles furent ivres, elles poussèrent
(1) La femme Fleury s'étant sauvée de la Bastille le 3 août 1685, Louvois priait de la recevoir et de la traiter avec douceur. Elle sortit avec un exil le 20 août 1704.
(2) 11 s'agit ici de Marianne Mathon dite Vincent, couturière, entrée à la Bastille le 12 janvier 1702 comme compliee de Caraffa, sorcier, faux-monnayeur et distributeur de drogues. Elle sortit de la Bastille le 14 janvier 1703. Renneville, qui ne l'avait pas vue et en parlait par ouï-dire, la prenait pour une Marthon de Normandie qu'il avait connue, fort belle blonde de mince vertu.
l'impudence si loin qu'elles prirent le jeune Schrader pour leur berger Paris et voulurent paraître devant lui-ayec les mêmes agréments qu'une fois les trois déesses montrèrent au jeune Troyen, pour obtenir .de lui la pomme fatale. Elles ne gardèrent plus aucune mesure et firent devant ce nouveau venu des choses si honteuses qu'elles le forcèrent à rougir. Elles lui promirent que le lendemain il pourrait être témoin des familiarités qu'elles auraient avec leurs galants à la triste figure. Il leur souhaita une bonne nuit, dont la plus grande partie avait été consacrée à Bacchus et en quelque sorte à Vénus. Après leur avoir renvoyé leurs bouteilles, leurs pots à confitures, vides, cela s'entend, et les os de leur perdrix et de leur gibier, si tant est qu'il en eût épargné les os, il alla se coucher, si ivre qu'il ne se réveilla pas pour songer à ces gourgandines.
Le lendemain, il fut témoin de choses abominables delà part de l'abbé et de Gorbé. A la conversation suivante, ces nymphes lui dirent qu'au-dessous d'elles, dans la troisième chambre, il y avait une jeune demoiselle belle à ravir, avec laquelle elles avaient communication, qui s'appelait Bondy, qui s'abandonnait à ces deux abominables boucs ( 1 ). Apparemment que les parents de ces créatures débordées les avaient fait mettre à la Bastille pour les corriger de leur vie dépravée, et l'on peut voir à quelle correction elles étaient assujetties.
M. Schrader et ses deux voisines lièrent une si étroite amitié qu'elles résolurent de le voir de plus près. Gomme la cheminée n'était que de briques, il avait entrepris d'y faire un trou par lequel il devait descendre dans leur chambre. Avec du fil, qu'il tirait de ses draps et de ses serviettes, il avait déjà ait des cordes pour remonter dans sa calotte par la cheminée, et avait détrempé du mortier capable de reboucher l'ouverture qu'il devait pratiquer. Il ne lui manquait plus qu'un ferrement capable de séparer les briques. Il leur conseilla de demander une broche à
(1) Les Archives de la Bastille n'ont pas conservé trace de l'incar cération d'une prisonnière de ce nom.
leurs galants pour rôtir elles-mêmes leurs viandes, sous prétexte de manger leur gibier plus chaud et d'en ôter la connaissance aux cuisiniers et porte-clefs. La chose était résolue et toutes les mesures bien prises, lorsqu'on amena à M. Schrader, pour compagnons, l'abbé Papasodero (i) et Nicolas Sandras (2). Le premier jour que ces trouble-fêtes furent arrivés dans la calotte, ces femmes, pour consoler Schrader de ce désastre, lui envoyèrent une si grande quantité de vin, de liqueurs et de confitures et Papasodero en mangea tant et but si excessivement qu'il en pensa crever. Toute la nuit, il ne fit que vomir et ses compagnons furent fort occupés à purger leur chambre de l'ordure, crainte que l'odeur du vin et des confitures ne les fit découvrir le lendemain par les porte-clefs qui les auraient envoyés infailliblement, tous trois, au cachot.
Gomme Schrader cherchait tous les jours de nouveaux moyens de se procurer du plaisir par sa subtilité, il trouva moyen de lever une des pierres où la grille de leur cachot était attachée, ce qui leur facilitait à tous trois le moyen d'entrer dans l'intervalle des deux grilles et leur donnait une vue de vaste étendue. Après quoi, ils replaçaient leur pierre si adroitement qu'il eût été impossible de voir qu'elle avait été ôtée. Notre ingénieur ne s'en tint pas là. Il fit une arbalète avec laquelle il tançait des flèches bien avant dans la rue Saint- Antoine. Ils avaient du papier dans lequel l'apothicaire enveloppait les drogues qu'on leur donnait dans ce temps-là abondamment; il ne leur manquait que des plumes et de l'encre. Le génie de Schrader y pourvut encore. Il fit des plumes avec les os de la vache qu'on leur donnait à manger. Au lieu d'encre, ils se servaient du sang de Sandras, qu'ils lui tiraient des bras
(1) Antoine Papasodero, prêtre napolitain, entré le 4 novembre 1702 à la Bastille, était accusé de sorcellerie et de correspondance avec l'étranger. 11 fut exilé le 20 novembre 1714.
(2) Nicolas Sandras, paysan, entra à la Bastille le 13 juillet 1701. Il avait servi de guide aux protestants qui cherchaient à sortir du royaume. Le 19 avril 170i il fut mis en liberté avec un exil loin de Paris.
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et des mains en lui faisant des ligatures et le piquant si démesurément qu'il en était encore tout estropié et ne se servait pas facilement de ses mains quand je lui parlai. Au lieu de profiter d'un avantage si précieux et d'écrire à ceux qui pouvaient s'occuper de leur liberté, Papasodero écrivait les plus grosses ordures à des petites filles qui ramassaient les billets. Quelques-uns des messieurs, qui passaient en allant à l'Arsenal, leur faisaient signe qu'ils étaient prêts à leur rendre service ; mais bien loin d'en faire bon usage, ils s'amusaient à blesser les passants avec des pierres qu'ils lançaient avec leur arbalète. Ils firent tant que quelques-uns s'en plaignirent aux officiers de la Bastille qui, sans cela, ne s'en seraient jamais aperçus. Un après-midi qu'ils étaient entrés tous trois entre les deux grilles, avec leur arbalète, les officiers et les porte-clefs pénétrèrent subitement dans la calotte, où ils les prirent en flagrant délit. Ils furent tous trois entraînés séparément au cachot.
M. Schrader me fit le récit d'un interrogatoire que Papasodero avait prêté à M. d'Argenson. Ce magistrat, ayant fait descendre ce bon prêtre, lui fit plusieurs questions auxquelles l'interrogé répondit avec une pétulance effrénée. On lui présenta plusieurs lettres, toutes des plus dissolues, écrites par des femmes avec des suscriptions à l'abbé Papasodero. Ce juge lui demanda s'il en connaissait l'écriture. « Vraiment oui, dit ce prêtre, ce sont des lettres de mes maîtresses. — Quoi! lui dit M. d'Argenson, un prêtre doit-il avoir des maîtresses? Et n'avez-vous pas honte d'avouer des lettres capables de faire rougir un soldat des gardes des plus corrompus ? — Pardieu, reprit le modeste prêtre d'un ton ironique, vous, Monsieur le magistrat, qui êtes Italien aussi bien que moi, vous me voudriez faire croire que vous ignorez les revenants-bons des prêtres de ce pays principalement. C'est le plus clair de leurs bénéfices que la galanterie. Si, par malheur, on nous faisait eunuques, nous serions bannis de tous les couvents de nonnes, où nous sommes reçus à bras ouverts. Est-ce que le caractère du prêtre a dû effacer celui de l'homme que je possède au même degré que vous, M. le magistrat? Je ne puis mieux
LES CACHOTS ET LES CHAMBREES DE FOUS l5l
maîtriser mes passions, que vous faites les vôtres, car je sais de vos nouvelles. Si vous avez quelques-unes de mes lettres des moins galantes, dans le temps que j'ai eu ma liberté, j'ai ouï toutes les voix de Paris publier vos prouesses. Je sais la chanson, qui a été faite, moins au sujet des lanternes que de votre galanterie :
Le bout de Monsieur d'Argenson
S'accourcit au clair de tune.
Et nous connaissons la brune en question. C'a ete une rocambole pour moi de ragoûter de la même perdrix qui mettait un lieutenant de police en appétit. Oui, Monsieur le magistrat, j'ai eu des maîtresses et j'en souhaite encore. Si vous voulez me donner quelques-unes de celles de l'abbé Giraut, vous nous ferez grand plaisir à tous deux. Vous le dégagerez d'un meuble qui le fatigue beaucoup, étant donné la délicatesse de sa petite poitrine, et moi, du moins, j'en passerai ma grosse faim ». Enfin, il dit tant d'impertinences au redoutable Minos, que celui-ci fut contraint de le chasser de sa présence, comme le plus effréné et le plus dissolu de tous les débauchés.
J'ai dit que M. Schrader était tout nu et qu'au mois de décembre nous n'avions pas encore de fenêtre à notre cachot. Il est vrai qu'on lui apporta la robe de chambre de la fameuse Marianne (i), mais, outre qu'elle n'était qu'une méchante toile rayée, toute usée, déchirée et sans doublure, elle était si sale, si graisseuse et si pleine d ordure qu'elle faisait mal au cœur. M. Schrader ne voulut pas la prendre. Il frappa un peu vivement à la porte, pour prier un officier de monter, et de voir si, nu comme il
(1) Marie-Anne de Lu Ville, transférée par ordre de PontcharhN.in ,s prisons d'Alençon à la Bastille le 15 mars 1703 Elle était accuse soreellerie et sacrilège. « E le est agee de 23 ans disa tu
sée de sorcellerie et sacniege. « «»t> «»• "&"~ a7 • a „„; »tnU rapport de d'Argenson en 1704; c'était la fameuse Marianne qui était si hPabile à tromper les sots et qui a même trouvé l'art ; de I ..etner les yeux de quelques personnes qu'on croyait sensées et d , espnt. > .A a Bastille, elle affola une de ses compagnes, Philippe Pochon femme de l'ingénieur de Rosemain. Elle fut envoyée a la Salpetnere le 22 novembre 1703. (Ravaisson. Archives de la Bastille. X, 402. -Ch. de Goynart. Une Sorcière au xvme siècle.)
l52 LA VIE A LA BASTILLE
était et sans feu, il pouvait résister au froid excessif, sans avoir une fenêtre pour nous garantir au moins des vents cruels qui régnent dans cette saison rigoureuse. A midi, le porte-clefs me dit de m'habilter et que M. du Juncas me ferait descendre dans l'après-midi pour me parler. Je passai tout mon après-midi enveloppé dans mon manteau, sous lequel je tenais M. Schrader embrassé. Il tremblait à faire craquer ses dents, tandis que M. d'Hamilton tremblait de son côté, enveloppé- dans sa couverture. Cependant, nous nous consolions mutuellement, dans l'espérance que mon éloquence serait assez pathétique pour fléchir M. du Juncas et l'engagerait à nous mettre en un lieu où nous serions moins rigoureusement. C'était le dimanche 16 décembre 1703. Vainement j'attendis toute l'après-midi. Soit que M . du Juncas ait eu des affaires, soit qu'il m'eût oublié, il ne me fit pas descendre. Pour nous en consoler, on nous apporta un très mauvais souper. M. Schrader, principalement, n'avait qu'un os tout décharné qui semblait avoir été arraché à un des mâtins de la cuisine, pour l'apporter à ce pauvre jeune homme, qui, de l'appétit dont il était, aurait fait une terrible brèche à une épaule de mouton, s'il ne l'avait pas coulée à fond. Le porte-clefs dit que je n'eusse pas à me déshabiller et que M. du Juncas voulait me voir après souper. M. Schrader voulut encore frapper pour faire monter un officier, tant pour lui faire voir son mauvais souper que lui montrer l'état déplorable où il se trouvait. Je m'opposai à son dessein, lui remontrant que j'allais parler pour lui, avec énergie, au lieutenant du roi, qui était un homme fort judicieux et le plus équitable qui fût à la Bastille. Je lui donnai même tout mon souper pour te consoler, et je le priai très instamment de s'en accommoder, parce que je ne voulais, ce soir-là, manger qu'un croûton de pain et boire un doigt de vin. Enfin, il frappa à la porte malgré M. d'Hamilton et moi. Le major monta dans le moment que M. Schrader, paraissant apaisé, commençait à mon instante prière à manger mon souper. M. d'Hamilton en allait faire autant, et moi, enveloppé dans mon manteau, je les regardais faire-. Rosarges entra dans notre chambre,
si ivre que les yeux lui sortaient de la tête, suivi de Boutonnière et de Ru. Sans écouter les raisons de personne, il se mit en posture de décharger sur la tête de M. Schrader un coup d'un gros bâton dont il était armé. Je fis un cri qui l'arrêta et, me débarrassant promptement de mon manteau, je me saisis de la chaise sur laquelle j'étais assis, pour repousser la force par la force, tandis que M. d'Hamilton, se dégageant de sa couverture, avec une agilité extraordinaire, parut tout nu en athlète qui allait combattre et son cœur lui fit choisir Ru comme le plus redoutable des trois adversaires. Dans le même instant, M. Schrader s'était saisi de son pot de chambre, seule arme qu'il trouva sous la main, dans l'intention de l'appliquer sur la figure du major. Ru, cette fois, plus raisonnable que cet ivrogne, le prit par le travers du corps et le jeta dans la montée, pendant que Boutonnière, tout tremblant, nous priait d'avoir égard que cet homme fougueux avait perdu sa raison. Ru, après s'être débarrassé de son furieux, rentra dans notre chambre pour nous apaiser. Il nous promit qu'il nous ferait rendre justice et il sortit avec Boutonnière.
Le lendemain, à la pointe du jour, Bourgoin vint m'avertir de me tenir prêt de descendre dans le moment et comparaître devant M. du Juncas. Il dit aussi à MM. d'Hamilton et Schrader de sortir du lit et de s'habiller de leurs guenilles. Le pauvre porte-clefs était tout triste, ce qui me . fit conjecturer que l'air du bureau n'était pas bon pour nous. A tout hasard, je dis adieu à mes compagnons, doutant fort que nous nous revissions jamais. Je comparus donc devant le lieutenant du roi, qui commença à me reprocher l'action de la veille comme une rébellion outrée. Après qu'il eut cessé de parler, je lui présentais notre défense. « En attendant, lui disais-je, qu'on nous ait convaincus de quelque crime, du moins, qu'on nous traite comme des hommes, suivant l'intention du roi, qui paie si largement notre nourriture et notre entretien, et non pas comme des forçats. Les plus grands scélérats qui, pour tes crimes les plus infâmes, sont condamnés au feu et à la roue, ne sont pas traités si rigoureusement que nous, dans leur
prison. » Il n'y avait pas à répliquer à cela. Aussi, M. du Juncas n'y répondit qu'en haussant les épaules. Cependant, il me demanda si nous étions en droit de nous venger en assassinant un officier qui venait écouter nos raisons. Puis, il fit appeler le major. Il comparut dans la salle d'audience où nous étions, pâle, défait, enflé, hideux, comme un homme qui n'avait pas tout à fait cuvé son vin. Il écouta tout ce que je dis au lieutenant du roi de ses extravagances. Je le contrefis en sa présence, si naïvement que M. du Juncas ne put s'empêcher de rire. Rosarges ne répondit à son officier ou à moi que ces seules paroles : « Dites ce que vous voudrez, mais, sans Ru, je serais mort. C'est à lui que je suis redevable de la vie » et sortit en traînant ses chausses, comme s'il y eût eu dedans un paquet fort pesant. Quand il eut évacué le plancher, M. du Juncas ne put s'empêcher de me dire : « Voilà les jolis officiers qu'il faut au bonhomme, mais cet ivrogne sortira ou je ne serai pas écouté à ta Cour... Or ça, reprit-il, comment allons-nous faire ? Vous êtes tous les trois condamnés au cachot et je ne sais comment je vous garantirai de cette disgrâce. Saint- Mars est entêté comme une mule. Attendez-moi là, je vais voir si je ne pourrai pas lui faire entendre raison. » Il revint me dire que le gouverneur était dans une telle furie qu'il n'avait pu le fléchir. « Je suis au désespoir, continua-t-il, de l'injustice qu'on vous fait, mais je l'adoucirai autant qu'il me sera possible. Je vais ordonner que l'on vous porte au cachot double portion, et je vous y enverrai tous les livres que vous pourrez désirer, je ne vous y laisserai manquer de rien. Vous n'y resterez pas longtemps. » M. du Juncas me conduisit jusques à la porte de la tour du Coin. Ru m'ouvrit la porte du cachot et m'apporta mes hardes. Il exécuta ponctuellement les ordres de M. du Juncas, pendant tout le temps que j'y fus. Il me donna fort bien à manger, mais principalement les jours maigres. Les soles, les vives, les écrevisses, les truites entrèrent pour la première fois dans les cachots. J'en fis un très mauvais usage ; car le froid me saisit si extraordinairement que les trois derniers jours j'étais si cruellement glacé dans mon lit que
je ne pus me remuer pour porter un morceau à ma bouche. M. du Juncas m'envoya un paquet de bougies, et des livres qui me tinrent compagnie tant que je pus lire. Je trouvai dans le fond d'un créneau quantité d'ossements et, les ayant examinés fort exactement, je reconnus que c'étaient des os humains. Gomme l'on sentait la même odeur que l'on sent ordinairement dans les cimetières, et que le cachot avait été dépavé en partie, je m'avisai de- fouiller dans la terre qui me parut le plus fraîchement remuée, et j'y trouvai à un pied de terre un cadavre presque tout pourri, enveloppé de méchantes guenilles, aussi toutes pourries. Ru m'avoua que c'était un misérable qui s'était pendu un an avant dans ce même cachot et qu'on y avait enterré tout chaussé et tout vêtu comme il était, car ses habits ne valaient pas la pe.ine.de le dépouiller.
Enfin, le lundi, veille de Noël, le vent, ayant tourné du sud au nord, souffla avec tant d'impétuosité dans mon cachot que je n'y pus plus résister. Dès la première journée, tout fut glacé dans mon antre d'une manière prodigieuse. L'eau gela dans ma cruche, qui en fut cassée. Je me levai, cependant, ce jour-là. Mais, le lendemain, ce fut chose impossible. Je commençai même à trembler dans mon lit, quoique couvert d'une couverture, de toutes mes hardes et de mon manteau. Je laisse à juger dans quel état étaient MM. Schrader et d'Hamitton qui, nus comme ils étaient, n'avaient qu'une méchante serpilière chacun pour se couvrir. Le vent continua, les jours suivants, à pousser une quantité prodigieuse de frimas, de giboulées, de grêle et ensuite de neige avec tant de violence qu'il en entra beaucoup dans le cachot, quoique de ce côté-là, qui est celui de la porte Saint-Antoine, le mur ait quatorze pieds d'épaisseur, et que les créneaux du- côté des fossés n'aient qu'un demipied d'ouverture s'élargissant en cône jusqu'au dedans du cachot où ils en ont environ trois. Le mercredi et le jeudi suivants, je demeurai immobile et tout glacé dans mon lit. J'avais beau supplier Ru, lorsqu'il m'apportait à manger et qu'il t'emportait sans que j'y touchasse, qu'il eût à avertir les officiers, et surtout M. du Juncas, de l'état où je me trou-
vais et, qu'infailliblement il me trouverait mort de froid s'il ne me retirait d'un lieu si insupportable. « Que ne vous levez-vous, de par tous les diables, disait-il, et que ne marchez-vous pour vous échauffer?» Le jeudi, voyant que j'étais très mal et si défailli qu'à peine je pouvais parler, puisque je n'avais rien pris depuis le lundi au soir précédent : « Pourquoi diable, dit-il, vous êtes-vous mis mal avec le major ? L'enragé de Gorbé s'est aussi déclaré contre vous et M. du Juncas y a perdu son latin ; il voit bien que ces cruelles gens veulent vous faire crever. » Et il s'en alla tout chagrin. C'est ce qui me fit préparer fort sérieusement à la mort.
Enfin, la nuit du jeudi au vendredi 28 décembre, qui était le onzième jour que j'étais au cachot, et le quatrième que je n'avais rien pris, le vent redoubla avec tant de violence et poussa une si grande quantité de neige dans mon cachot, que mon lit en fut tout couvert et, preuve que ma chaleur était presque éteinte, la neige se congela sur moi. J'avais compté toutes les heures de la nuit, parce que le vent portait le son de la cloche du côté des créneaux du cachot, jusques à une heure. Mais après cela, j'entrai dans une telle défaillance que je ne sentais et n'entendais presque plus rien. A peine pus-je porter ma main sur mon cœur qui battait cependant encore. Je demeurai dans un engourdissement général de toutes mes facultés. Je ne percevais plus qu'un bourdonnement dans ma tète. Il y avait plusieurs heures que je ne sentais plus mes jambes et encore moins mes pieds. Cependant, j'entendis encore ouvrir la porte du cachot, quand Ru vint apporter mon diner et je sentis qu'il me passa la main sur le visage qu'il trouva tout glacé, puis qu'il porta sur mon cœur en frappant du pied, ce que j'entendis aussi fort bien, mais le bourdonnement que j'avais dans la tête m'empêchait de distinguer les paroles. Pourrais-je persuader mes lecteurs, qu'on me laissa dans cet état-là jusqu'à sept heures du soir, que M. du Juncas, apprenant le péril où j'étais, comme je l'ai su depuis, malgré l'opposition de Rosarges et de Corbé, me fit secourir. Il envoya Lécuyer, capitaine des portes, qui,
assisté de Ru et de Boutonnière, m'enlevèrent tout raide et transi de froid du cachot, pour me porter dans la première chambre de la même tour où ils allumèrent un grand feu, me frottèrent les narines, les tempes et les lèvres d'eau-devie pour me faire revenir. Quand ils virent que je donnais quelque signe de vie, ils me laissèrent entre les mains de trois prisonniers, deux fous et un troisième, seul capable de soins intelligents.
Lorsque j'ouvris les yeux, je me trouvai dans la première chambre de la tour du Coin entre les mains de ces trois inconnus. Deux alors s'efforçaient de me soulager, pendant que le troisième paraissait fort empressé d'écrire avec le bout de son doigt, sans encre, sans plume, ni papier, sur un des pans de sa couverture, un procès-verbal de tout ce qui se passait, criant à tue-tête qu'il allait l'envoyer au roi et à l'archevêque de Paris, pour faire rompre vifs mes tyrans, comme ils le méritaient.
Le sage s'appelait Gardel (i). C'était un protestant de la ville de Tours qui, après avoir voyagé en divers pays de l'Europe, s'était établi à Mannheim. Un homme perfide l'accusa auprès des ministres d'avoir conspiré contre la vie du roi ; les ministres le firent enlever. Il fut plongé dans la Bastille et quoiqu'on ne lui trouvât aucune preuve du forfait, il y demeura plus de trente ans et y mourut malgré les sollicitations pressantes de divers ministres étrangers. Gardel a toujours montré la plus grande fermeté. Il souffrit avec patience les plus grands maux plutôt que de renoncer à sa religion. Il était instruit, honnête. Tout le temps que j'habitai la chambre, il fut mon consolateur et mon soutien. Le second prisonnier, c'était Augustin Charbonnier, né dans les environs d'Alençon (2). Il avait beaucoup d'es-
(1) Gardel dit Dunoyer était ministre protestant. Un ordre de Seignelay le fit incarcérer à la Bastille le 2 mars 1689. Le 23 mai 1694, il fut transféré à Sainte-Marguerite. En 1699, il était à Vincennes et fut transféré à la Bastille le 4 août. Il mourut à la Bastille le 13 juin 1735.
(2) Augustin Charbonnier, normand, gazetier, était incarcéré à la Bastille depuis le 3 juillet 1 659. Il fut transféré à Bicêtre le 21 mars 1705.
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prit, mais la prison et une dévotion outrée lui avaient tourné la tête. Il priait sans cesse, mais sans ordre et sans but. Il avait environ quarante ans alors et il y en avait dix qu'il était en prison. Il avait d'abord été mis à Vincennes. On l'y avait très mal traité. Aussi, en peignait-il le gouverneur de la manière la plus risible en son jargon biblique. Les sermons qu'il donnait aux officiers de la Bastille n'étaient pas moins tranchants. Ce malheureux fut transféré de ta Bastille à Bicètre où il est mort. Son crime était d'avoir fait des gazettes satiriques.
Mon troisième compagnon était Jacques Aubert (i), de Vassy en Champagne, petit homme, haut de quatre pieds, ayant la tête et les épaules énormes, mais grosses aux dépens du reste. Il avait la mine d'une bouteille renversée. Quelques cheveux ornaient sa tête comme on en voit encore sur les crânes épars des cimetières. Sa barbe était couleur d'airain; ses yeux ronds. Son front n'avait pas la hauteur d'un pouce. Ce petit monstre s'était fait, de protestant, catholique, sans avoir amélioré son sort et il ne méritait pas un meilleur sort. C'était pour avoir fait le nécromancien qu'il avait été arrêté, mais il pouvait l'être comme corrupteur de ta jeunesse, receleur, etc. Sa méchanceté était égale à sa laideur.
Tels étaient les personnages avec lesquels on m'avait enfermé. J'étais toujours languissant et le froid excessif que j'avais souffert dans le cachot avait tellement affaibli mes nerfs que, pendant longtemps, je crus être paralytique de tout le corps. Je ne pouvais me tenir debout. M. Cardel faisait mon grabat. Il me donnait à manger comme à un enfant, parce que, pendant plusieurs jours, je ne pouvais porter mes mains à ma bouche. Nous nous consolions mutuellement de nos malheurs, lorsque le 4 janvier 1704, le porte-clefs ouvrit notre porte à neuf heures du matin, et fit entrer un petit vieillard que mes compagnons ne purent
(1) Jacques Aubert, de Saint-Etienne, incarcéré le 22 juin 1701 pour « sorcellerie », fut transféré à Charenton le 2 avril 170(j. Le malheureux était devenu fou.
voir sans élever une huée. Le porte-clefs s'échappa. On fit en vain du bruit pour le rappeler. Le petit vieillard faisait tète à tous, comme un blaireau acculé par des mâtins dans sa tanière. Mais lorsque enfin le feu du tumulte fut apaisé, j'appris que j'avais devant moi. Pierre Pigeon, de Louviers (i). Son visage présentait plutôt celui d'un satyre que celui d'un homme. La racine de ses cheveux venait se confondre avec ses sourcils. Il avait l'œil droit plus bas que le gauche et la joue gauche plus basse que la droite, toutes deux semées d'un petit poil fauve. Ses yeux roux étaient enfoncés dans sa tête, ses longs cheveux étaient crépus. Ses jambes étaient cagneuses. Il exhalait l'odeur de fromage pourri et son esprit était encore plus mal fait que son corps. Cependant, il avait été un moteur d'intrigues de cour, et homme à bonne fortune. D'abord, intrigant chez le comte d'Olonne, fripon chez son maître comme ailleurs, ses fourberies et le commerce prohibé qu'il en fit, le firent condamner aux galères, d'où il parvint à sortir par une profonde hypocrisie: Il entreprit ensuite de faire sortir divers protestants du royaume. Il les volait, mais ce ne furent pas ces vols qui le conduisirent à la Bastille ; ce furent ses infractions aux ordonnances du roi.
Dans notre chambre, il parvint à gagner Aubert qui ne lui cédait pas en malice. Je les voyais tous tes jours comploter ensemble, et ils se réunissaient contre M. Gardel qu'ils abreuvaient d'injures grossières. Un jour, il ne put retenir sa main et il répondit aux invectives de Pigeon par un soufflet. Aussitôt nos deux singes se jetèrent sur lui. J'essayais en vain de le secourir. Les coups de pied et coups de poing plurent dru comme grêle et enfin, les deux champions renversèrent leur adversaire sur son lit où ils s'efforcèrent de l'étrangler, pendant que Charbonnier, neutre dans leurs querelles, frappait de son bâton en gros et en détail sur toutes les parties sans distinction ni préférence. Le
(1) Pierre Pigeon était entré à la Bastille le 13 juillet 1701, accusé d'avoir favorisé la sortie des protestants du royaume. Il fut mis en liberté le 29 août 1713.
combat fut terminé par l'intervention des officiers de la Bastille accourus au bruit. Ils firent cesser le désordre, et, sur la déclaration, accompagnée de blasphèmes, de Pigeon et d'Aubert, M. Gardel fut traîné hors de notre chambre et renfermé dans le cachot de la tour de la Liberté. J'avais beau crier à l'injustice. On ne voulut point m'écouter. Quel fut mon chagrin quand je me vis seul avec ces fous? C'était un supplice que l'on m'imposait et il fut long. Je l'ai subi
La Bastille, vue du coin du boulevard.
Dessiné d'après nature par Gudin, gravé par Borgnet.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
pendant près de huit mois et il ne finit que par une espèce de miracle. Je gémissais en silence, lorsque la Providence permit que M. du Juncas vînt visiter un capucin qui était dans la troisième chambre de notre tour. Gomme il passait devant notre porte, il entendit un des fous qui badinait avec son couteau contre les grilles de notre fenêtie. Il crut que nous limions nos grilles et ordonna au porte-clefs d'ouvrir notre porte. Il entra, jeta les yeux sur moi et voyant ma situation, il détourna les regards et courut à la
fenêtre pour visiter la grille. Je n'avais que la peau sur tes os. J'étais jaune jusque dans les yeux, avec une barbe qui me descendait jusque dans l'estomac. Enveloppé dans la couverture de mon grabat, je ne me soutenais qu'à peine. Il vint à moi. Il entendit mes plaintes et il en fut ému. Je vis couler ses larmes. Il me protesta qu'il allait travailler à me rendre la liberté et d'abord à me faire changer de chambre. Il recommanda au porte-clefs de me donner un ordinaire distingué et m'envoya des rafraîchissements, six bouteilles de vin de Champagne et des confitures sèches. J'en fis part à mes compagnons et, dès le lendemain, on me fit monter avec quatre prisonniers qui étaient dans la seconde chambre de la même tour du Coin (i3 août 1704). En entrant dans ta chambre où étaient mes quatre compagnons futurs, je leur fis autant de peur qu'ils me causèrent d'étonnement; car, quoique j'eusse fait ma toilette avec soin, ma figure n'en était pas moins hideuse, mais les bouteilles qui suivaient les rassurèrent. Le Nestor de ta chambre était un vieillard de soixante-douze ans, Jean Bonneau. Fils d'un ministre, son père l'avait destiné au ministère, mais son penchant vers le libertinage l'avait porté vers d'autres objets. Il avait étudié à Montpellier, puis était venu à Paris où il avait vendu sa religion pour cent écus de rente et la bibliothèque de son père pour une somme égale. On ne connaissait d'autre cause de sa détention qu'une débauche crapuleuse. Tel était notre ancien. Celui qui en approchait pour l'âge était un Irlandais des environs de Limerick, nommé Mathias du Walle, gros homme blond que les années commençaient à courber. A force de manger, occupation qui faisait son étude et son délassement, il était devenu si gras et si replet, que son ventre aurait pu le disputer en grosseur à celui de Sancho Pança. Par ta même raison, les traits de son visage, qui paraissaient avoir autrefois été assez réguliers, étaient devenus bouffis, d'un rouge sanguin. Il avait commencé par être matelot. Des actions de courage et les circonstances l'avaient élevé à la dignité de capitaine de vaisseau. Tantôt agent de la Cour de Londres, tantôt celui du roi
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Jacques, il se serait enrichi aux dépens de ces deux rivaux, si sa gloutonnerie, son ivrognerie, ne lui avaient fait dévorer sa proie, bientôt après qu'elle lui était tombée dans les mains. Livré à un de ses compatriotes qui projetait de l'enlever pour le conduire à Londres, il fut mis à la Bastille avec lui, parce que le ministre français avait su que celui qui se proposait de le trahir avait eu des conférences secrètes avec les ministres de Guillaume. Mais du Walte était loin de le savoir et était puni comme complice d'une trahison dont seul il devait être victime.
Le troisième se nommait Samuel Pouilloux.il était gros, de moyenne taille et approchait de ses cinquante ans. Assez bien fait, sept à huit années de prison l'avaient tellement changé que, quoique je l'eusse parfaitement connu, j'avais peine à le reconnaître. Il était de la religion réformée et d'une affabilité si attrayante qu'elle lui avait concilié l'amitié de ses bourreaux mêmes. Sa religion l'avait fait sortir de France, et le roi Guillaume l'estima et le protégea. Il rentra en France pour consoler et soulager ses frères, et il s'y employa à découvrir les secrets de la Cour de Saint- Germain pour en dissiper les projets. Il y réussit assez bien. Après la paix de Ryswick, il se préparait à passer en Hollande pour y finir tranquillement ses jours, lorsqu'il fut trahi par un de ses parents. Il fut arrêté et conduit à Vincennes, où il gémit pendant plus de cinq ans. Enfin, il fut transporté à la Bastille où il mourut dans mes bras, te ii juin 1705.
Le quatrième se nommait Germain Gringalet. Il était de Verni dans le pays de Gex. C'était un homme d'environ quarante ans, d'une taille courte et ramassée. Sa tête grosse et hideuse était ombragée de quelques cheveux d'un noir d'ébène. Son front écrasé était ridé comme l'écorce d'un vieil ormeau. Ses yeux, enfoncés sous ce front, étaient petits et louches. Son nez était écrasé, sa bouche découvrait lorsqu'il daignait rire, des dents aussi larges que des ongles. Toute cette face ambiguë était couverte jusqu'aubord des yeux d'un crin rude et noir comme celui qui orne la hure d'un sanglier. On ne pouvait l'approcher sans qu'il
fît bondir le cœur, mais il ne put réussir dans le métier qu'on lui avait fait embrasser, et il s'engagea dans un régiment qu'on levait pour la république de Venise. Il guerroya dans la Dalmatie et dans la Morée, où il fut livré par son capitaine à une galère de Malte pour y servir comme esclave. C'était une peine qu'on lui infligeait pour avoir tué et mangé les ânes qui portaient les bagages des officiers. Il échappa à l'esclavage en fuyant sur un vaisseau français. Il fut à Genève, d'où on l'envoya en Hollande. Il s'engagea pour être l'espion de la République dans plusieurs ports français, et remplit cet office à Saint-Malo et à Brest assez heureusement, mais se voyant sur le point d'être découvert, il s'enfuit à Paris, où il raconta ses affaires à un faux frère qui te décela, et il fut plongé dans te gouffre de la Bastille où il resta longtemps et où il eut le temps de devenir un grand philosophe et de répandre les adages latins dont il enrichissait ses discours.
On voit que j'avais peu gagné en changeant de domicile. La chambre, cependant, avait plus d'air que celle que je venais de quitter, et les soins de M. Pouilloux l'avait rendue plus propre. On y voyait une fenêtre qui fermait avec des châssis coulants, une cheminée à l'antique, une armoire. Près de la porte, une plus petite conduisait à des latrines construites dans l'épaisseur du mur. Elle était pavée de plâtre et le plancher était traversé de grosses poutres. Le premier spectacle que m'y donnèrent mes compagnons, fut ta flagellation de Bonneau, punition infligée par le philosophe Gringalet pour le plus grand bien du patient. Je voulus m'y opposer, mais le vieillard lui-même voulut être fouetté. Cette correction paternelle le tenait, disait-il, en vigueur. J'eus ensuite à me garantir de la voracité de du Walle, de la saleté de Bonneau, de l'impertinente science de Gringalet. Je me consolai en faisant des vers, en conversant avec M. Pouilloux, mais quand la mort m'eut enlevé celui-ci, mon malheur s'accrut encore. Pigeon vint le remplacer. Bientôt, il fut intime avec Gringalet qu'il appelait l'âne d'Aristote. Dix fois par jour, ils se brouillaient et se raccommodaient. Souvent ils en venaient
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aux coups. Puis, Us s'essuyaient le visage et se donnaient une main de paix. A ces moyens de me rendre la vie insupportable, le neveu du gouverneur en joignit bientôt d'autres. Je m'en étais fait un ennemi furieux et irréconciliable en racontant ses prouesses amoureuses que j'avais apprises de Schrader. Celles que je racontais étaient bien moins odieuses qu'une autre dont le porte-clefs vint nous faire un jour le récit. Il entra dans notre chambre tout épouvanté et sanglant. Il nous dit que Gorbé avait jeté les yeux sur une prisonnière jeune et belle, mais plus sage encore que belle. Il tenta vainement de la séduire par l'exemple, par les présents, par les menaces. Furieux du mépris qu'il en essuyait, il ne respira que la vengeance. Il profita du moment où elle entendait la messe pour faire un trou dans sa chambre. Il l'en accusa quand elle fut de retour, et sous ce prétexte, il la fit traîner au cachot par son domestique. Le porte-clefs l'avait rencontrée lorsqu'on la traînait par les pieds et l'indignation lui avait fait jeter le^domestique par l'escalier et, prenant la jeune fille entre ses bras, il l'avait reportée dans son lit. Elle ne fut délivrée que pour un moment, car Gorbé la fit enfermer dans un pourpoint de pierre où cette infortunée s'étrangla quelque temps après.
Pigeon nous raconta qu'il avait été mis précédemment dans une chambre où il avait trouvé deux prisonniers. L'un était Gottereau (i), né à Nîmes, de la religion réformée. Il était bon botaniste et en cette qualité, il voyagea en Angleterre et fut reçu chez les grands. Il se servit de cette facilité pour faire le rôle d'espion. Il te fit longtemps et revint ensuite en France pour solliciter quelque récompense pour ses fidèles services. Ses demandes importunèrent, et, pour s'en délivrer, il fut mis à la Bastille. L'autre se nommait
(1) Jean Cottereau, fleuriste du roi, entré à la Bastille le 16 mai 1698. Les écrous le qualifient « protestant, mauvais converti » et l'accusent de discours contre le roi et de libelles contre Mme de Maintenon, ainsi que de voyages suspects en Angleterre. Transféré un certain temps à Vincennes, il fut ramené à la Bastille le 3 septembre 1715 et en sortit le 12 septembre.
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Claireau (i). Il était de Tours et avait été garçon de boutique. Il était bel homme, chantait au lutrin avec grâce, avait une voix belle et touchante. Il crut pouvoir faire plus que de manier l'aune; il prêcha dans les maisons et eut bientôt la vogue la plus extraordinaire. Les filles et les femmes en furent engouées. Sa réputation se répandit et l'archevêque de Paris lui fit défendre de prêcher. Les sollicitations de ses dévotes lui firent négliger la défense. Il recommença à prêcher et toujours avec un plus grand succès. Ce fut là le crime qui le fit enfermer à la Bastille, d'où l'argent et les sollicitations de son troupeau le retirèrent quelque temps après.
Telle était ma situation, lorsque le 21 novembre 1705, on nous fit descendre, Mathias du Walle et moi, pour nous faire entrer ensemble dans la seconde chambre du Puits où j'avais déjà été avec Vanderburg et Francillon. Du Walle était furieux de ce qu'on nous enfermait dans une des chambres les plus humides. C'est là que je fus obligé de coucher tête nue pendant des mois, parce qu'on m'avait enlevé mon bonnet de nuit et mes souliers, ce qui m'attira une fluxion qui me mit en danger de perdre les yeux et le nez. Du Walle jurait du matin au soir, et pour vivre en paix avec lui, j'étais forcé de lui abandonner les trois quarts de mon ordinaire. Je cherchai à me distraire en parlant du bâton et des voisins me répondirent. Le premier était un jeune homme digne d'un meilleur sort. Il se nommait de Bellevaux (2) et était fils du directeur général des postes de l'électeur de Cologne. Il était venu à Paris pour étudier le droit et les mathématiques. Il vivait tranquille pendant la guerre qui divisait la France et l'Empire, se croyant assez protégé par la foi publique, lorsqu'à la fin de l'année
(1) Jean Claireau ou Glereau était un garçon marchand de soie qui fut incarcéré à la Bastille du 21 février au 13 avril 1705. Les écrous le qualifient « dévot indiscret qui tenait et faisait des assemblées d un grand nombre de filles dans une maison particulière pour leur prêcher de bonnes choses et chrétiennes ».
(2) D'après les Archives de la Bastille, Louis-Antoine de Bellevaux, maître des postes de Dinant, y avait été incarcéré pour espionnage le 10 mars 1705. Il en sortit le 23 août 1713.
1704, il fut enlevé pour être enfermé dans la Bastille. Il ignorait encore le sujet de sa détention. Pendant deux mois, j'eus avec lui des entretiens agréables. Au milieu des fers, environné de furies inexorables, il conservait un esprit gai, un cœur content. La lecture était son amusement et sa consolation. Il ne montrait ni hauteur ni bassesse; sa fermeté ne fut jamais ébranlée, son attention ingénieuse à soulager ceux qui souffraient avec lui ne fut jamais épuisée. Il n'est sorti de cet enfer que longtemps après moi. Un officier français, que le père de Bellevaux avait reçu dans sa maison, où il s'était guéri de ses blessures, voulut lui témoigner sa reconnaissance en lui faisant rendre son fils. Après diverses tentatives pour pénétrer jusqu'à lui dans sa prison, il se résolut de présenter un placet au roi. Le roi le reçut, mais il le remit au ministre, qui, pour lui apprendre à ne pas se livrer au sentiment de la reconnaissance, quand il ne l'ordonnait pas, le fit enfermer lui-même dans le lieu dont il voulait arracher le fils de son ami (i). On dit que, de la Bastille, il a été transporté au château de Guise et de là à Péronne.
Je communiquai aussi avec M. Lamb qui avait suivi son père lorsqu'il accompagnait le roi Jacques en Angleterre (2). Il était ensuite retourné à Londres où il s'était rendu célèbre par ses connaissances en médecine. De là, il fut envoyé en France par la faction des Torys, pour communiquer divers projets. Mais arrêté en France, parce qu'il avait changé de nom, il fut enfermé à la Bastille, pour s'être établi à Londres. Les sollicitations de la reine, femme de Jacques II, celles de sa mère, qui réussit à gagner la maîtresse du lieutenant civil, parvinrent à lui en faire ouvrir les portes, mais il lui fut ordonné de sortir du royaume
(1) Le protecteur de Bellevaux pourrait bien être Henri de Boile, capitaine au régiment de Bourgogne-cavalerie, incarcéré à la Bastille du Ie' avril 1706 au 12 octobre 1711. (Arsenal : Archives de la Bastille, 12475.)
(2) Jean Lamb, médecin irlandais, entré à la Bastille le 9 décembre 1704, en sortit le 29 décembre 1708 avec un exil. Il était accusé d'espionnage.
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dans les huit jours. Forcé de partir à pied dans l'hiver de 1709, il péiit de froid dans les bois d'Aix-la-Chapelle. Lamb sortait d'un cachot où l'avait jeté la perfidie d'un de ses compagnons de chambre. Cet homme, après avoir rampé des plus viles occupations à l'état méprisable de marchand de ses maîtresses, obligé de sortir du royaume, fut soldat en Hollande et aventurier en Pologne, où quelques discours indiscrets le firent renvoyer en France par l'ambassadeur de cette couronne, par l'appât séducteur d'une dignité militaire qu'il croyait déjà posséder et dont il ne perdit l'espérance que quand il fut dans la Bastille. Là, il s'occupait à inspirer de la confiance aux prisonniers, à recevoir leurs plaintes et leurs confidences, qu'il faisait ensuite passer au gouverneur. « Vous n'êtes pas encore prêt à sortir, lui dit un jour M. d'Argenson. — Ce sera, répondit le prisonnier, quand il plaira à Dieu. — Dites, reprit rudement le ministre, quand il plaira au roi, et vous parlerez plus juste, comme un bon Français. »
Par M. Lamb, je communiquai aussi avec Mme la comtesse de Pallière (1) qui, ayant un procès avec des moines, avait reçu comme vraie une lettre de cachet que lui avait offerte un émissaire de ses ennemis qui paraissait s'intéresser à elle. Ses ennemis l'accusèrent de l'avoir fabriquée et elle fut traînée à la Bastille, où une jeune nièce, qu'elle élevait, ne voulut jamais la quitter et, pendant trois ans que dura sa détention, elle y partagea ses peines et ses inquiétudes.
En frappant encore contre notre cheminée, nous eûmes encore de nouveaux entretiens avec deux hommes bien malheureux; l'un était le marquis Ferrari, Génois (2), qui
(1; Les Àvchives de la Bastille donnent à l'arrestation de la comtesse de Pallière des motifs un peu différents. Jeanne de Bouvant, femme d'Antoine -Armand de Robec, comte de Pallière, fut, d'après eux, incarcérée du 28 février au 31 mai 1707 pour une fausse lettre de cachet reléguant des religieux cisterciens. (Archives de la Bastille, 12542.)
(2) L'incarcération de Charles de Ferrari dura du 9 septembre 1704 au 20 mars 1705. Il était accusé d'espionnage et de mauvais propos contre le roi.
vivait à Paris. Soit qu'il inspirât des soupçons, soit que sa richesse fût son crime, il fut mis à la Bastille et ne connut jamais ce qui pouvait l'y avoir conduit. Il n'en sortit que quand il eut fait porter 100.000 écus à l'Hôtel de Ville comme caution de son attachement à l'État, et il en reçut, pendant sa vie, 5. 000 écus de rente qui furent aussi mal payés que les autres. Le second était un avocat, qu'une vieille haine du lieutenant civil avait plongé dans ce noir repaire, dont il ne sortit que deux ans après, sur les pressantes sollicitations de M. Basnage, intendant de Franche-Comté. Mes conversations avec ces voisins me faisaient supporter les maux que je souffrais dans ma chambre. A l'avocat qui sortit bientôt après, succéda M. Delfino, Génois, secrétaire du comte de Walstein, ambassadeur de l'empereur, qu'un vaisseau français prit lorsqu'il retournait en Portugal (1). D'abord assez bien traité, il le fut ensuite comme nous. Un jour que le porte-clefs avait apporté un dîner, que son chien aurait eu peine à manger, il voulut l'obliger à lui en apporter un meilleur. Le porte-clefs contesta et leva même la main sur lui. Delfino, indigné, le poussa hors de la chambre et sur l'escalier, Pour le punir de cet attentat, il fut envoyé au cachot et on lui ôta des mains un petit chien qui faisait son unique consolation, et ce qui est plus barbare encore, on lui cassa la tête contre les murs et, de ce chien mort et sanglant, on lui frotta le visage. Il languit quelque temps dans ces lieux ; mais, sur la demande de l'Empereur, la Bastille fut obligée de rendre sa proie.
Enfin, Du Walle étant descendu pour parler à sa femme, sut persuader à M. du Juncas de nous changer de chambre et, en effet, nous fûmes renvoyés le lendemain dans la chambre que nous avions quittée. Mais il fallait que les aveurs que je recevais fussent toujours empoisonnées. On y fit rentrer un des prisonniers les plus corrompus et les plus fourbes. Il s'appelait Le Lorrain, fils d'un chapelier de
(1) Jacques Delfino, secrétaire pour la langue italienne du comte de Waldstein, ambassadeur de l'Empereur en Portugal, fait prisonnier sur mer par Coetlogon, vécut à la Bastille du 18 juillet 1703 au Ie* janvier 1709. (Ravaisson. Archives de la Bastille, IX, 94.)
Montreuil, mais il se gratifiait du nom de comte de Soulanges (1). Sa vie avait été partagée entre les occupations et les voluptés d'un sale libertin. Selon lui, il avait été employé à d'importantes négociations. C'est dans le cours de ses exploits qu'il mérita d'être mis à la Bastille où le récit de ses prouesses enchantait le crédule Du Walle qui lui promit sa fille et, par les infamies de son gendre futur, il conjecturait que sa fille serait bien partagée et très heureuse. Un tel homme ne pouvait s'attacher à moi et j'en avais horreur. Il le vit et il complota avec le neveu du gouverneur pour me faire punir. Un jour il m'attaqua et me donna un coup de barre de bois; je me défendis et le terrassai. Mais Du Walle, qui n'entrait point dans leurs desseins, mais qui ne pouvait souffrir de voir son gendre si mal traité, se mit de la partie et bientôt je fus tout en sang. Ce combat fut un prétexte pour l'implacable neveu pour me précipiter dans un cachot, en chemise, en caleçon, n'ayant rien pour panser mes blessures sanglantes. On me refusa même de l'eau pour les laver. Mon urine et ma salive y suppléèrent. J'étais couché tout nu sur de la paille pourrie et, pendant trois jours, je n'eus que du pain sans eau. Vis à vis de moi était un homme dans un cachot où l'eau entrait parles crevasses et venait l'inonder. Je l'entendis se plaindre de l'inhumanité de nos tyrans. Je lui parlai. Il me répondit et je m'entretins avec lui aussi longtemps que le froid me permit d'avancer le nez dans les créneaux. Au travers des désordres, que ses souffrances jetaient dans son esprit, je pus apprendre son histoire. Il était Irlandais et se nommait Garry. Il était venu en France avec le roi Jacques et était parvenu au grade d'aide-major dans un de ses régiments. Ayant eu des démêlés avec son colonel, il quitta le service et s'en vint en Angleterre. Il y demeura quelque temps, puis revint en France pour y voir sa sœur.
(1) En réalité, Charles le Lorrain dit Soulanges était capitaine au régiment d'Orléanais. Entré le 21 octobre 1705 à la Bastille, il est qualifié par son écrou d'espion dangereux. Il sortit le 28 novembre 1714 avec un exil à Metz. On peut lire à son sujet La Bastille dévoilée,
A Paris, il trouva un de ses compatriotes qui lui donna rendez-vous sur le boulevard Saint- Antoine. Il y était arrivé et il embrassait tendrement celui qu'il croyait son ami, lorsque tout à coup il fut environné des satellites du lieutenant criminel, qui le traînèrent à la Bastille. Il y contracta une manie qui le rendit très malheureux et ne lui permit pas de contribuer au bonheur des autres. Il y prit une extrême défiance de tous ceux qui l'approchaient. Il voyait partout des traîtres et du poison.
Je restai dans le cachot de la tour du Coin pendant vingt-deux jours, couché nu en chemise et en caleçon sur de la paille pourrie par l'humidité, n'ayant pour toute nourriture que du pain et de l'eau. J'y fus saisi d'un tremblement des mains et des pieds qui me fit craindre une paralysie universelle. Le froid, que je ressentais toutes les nuits, me causa une fluxion qui fit enfler ma tète. Enfin, un jour, sur les huit heures du soir, j'aperçus une grande clarté sur le corridor. Je me traînai promptement vers un créneau pour voir ce que c'était. J'aperçus un soldat qui portait un flambeau devant M. du Juncas. J'appelai cet honnête officier. Il s'arrêta pour m'écouter. Je lui peignis mon affreuse situation et le priai de m'en tirer. Il me dit que dans le moment il allait me visiter. Il vint un quart d'heure après. L'état où il me vit l'émut, et bientôt, de la compassion pour moi, il passa aux éclats de la fureur contre ceux qui m'y avaient plongé. Il m'annonça qu'il porterait des plaintes, il me promit de travailler à ma liberté et me fit espérer une chambre où je pourrais passer la nuit plus commodément. Peu après, Ru m'apporta de sa part une vive rôtie, une sole frite, une assiette d'asperges à l'huile et deux bouteilles de vin de Champagne. Je puis protester qu'en ma vie je n'ai jamais fait un repas qui m'ait paru si délicieux, mais il fut un peu mêlé d'amertume, car Ru me dit qu'on ne pouvait trouver où me mettre qu'à la première chambre de la même tour, avec Pigeon, Gringalet et un autre prisonnier. La Bastille était si pleine que les prisonniers étaient tassés les uns sur les autres. Au seul nom de Gringalet et de Pigeon, je pris le parti de rester dans mon
cachot, moins affreux que ces fous. Je priai Ru de m'y apporter mon lit et mes hardes, car je consentais d'y demeurer jusqu'à ce qu'il y eut une place vide ailleurs, mais, lui dis- je, j'aimais mieux m p u r i r dans le cachot que de vivre avec ces extravagants.
Ru me conta que le gouverneur avait chassé son neveu de sa table en lui jetant une assiette à la tête et qu'il voulait absolument que La France sortît detaBastillepour n'y rentrer jamais. Ru dut faire son rapport à M. du Juncas du dessein que j'avais de rester dans le cachot plutôt que de rentrer en si mauvaise compagnie.
Il revint un moment après avec le major, qui me pria de ne pas m'obstiner à rester dans le cachot. Sur sa parole, je pouvais monter à la première chambre. Il ne m'y laisserait pas longtemps puisqu'il allait travailler de tout son pouvoir à ma liberté. J'obéis donc, et mon consentement à ses ordres me fut très fatal,
L'Enfer des Vivants ou la Bastille.
(Frontispice du récit de l'évasion du comte de Bucquoit
intitulé Événement des plus rares.)
puisque, par un malheur sans égal, j'ai demeuré dans cette chambre depuis le 2 5 avril 1706 jusqu'au i3 septembre 1711.
J'ai bien perdu, en effet, à la mort de M. du Juncas. Il avait une extrême compassion de mes peines, car il était persuadé que je les souffrais injustement. Il avait du goût pour ta poésie. Il était ravi quand je lui communiquais mes ouvrages. Un jour il me déclara qu'il n'y avait personne au monde à qui il eût plus d'obligation qu'à un de mes parents, conseiller au Parlement de Guyenne, et qu'il voudrait me pouvoir rendre service en sa considération. En effet, la dernière fois que je te vis, peu de temps avant sa mort, il me dit, avec un air tout réjoui, qu'il voyait beaucoup de jour à obtenir ma liberté et qu'il y avait apparence qu'il en viendrait à bout.
M. du Juncas a été empoisonné. Ru me l'a cent fois affirmé. Je ne suis pas le seul auquel Ru l'ait rapporté, et qu'on ne me dise pas que Ru n'était pas croyable parce qu'il haïssait Gorbé. Celui-ci, qui croyait infailliblement obtenir la place de M. du Juncas, défendit que personne ne parlât à ce malade, qui ne fut que quelques heures attaqué des douleurs de la mort, que l'on feignit être causée par une colique. Il mourut sans administration de sacrements, sans aucune consolation de personne, et il s'en fallut de beaucoup que l'on trouvât après sa mort les sommes immenses qu'il avait laissées et qu'il avait amassées depuis très longtemps qu'il était lieutenant du roi dans ce château. Il est vrai que M. d'Argenson fit faire l'ouverture de son corps ; mais ce fut par te même chirurgien qui avait donné la dose cordiale. En présence de qui fit-on l'examen des entrailles? Peut-être de ceux qui avaient pris part à la dépouille. A Dieu ne plaise que je veuille accuser ce ministre, qui peut-être n'a péché que par les formalités, mais Ru chargeait hautement Guillaume Formanoir dit Gorbé. Pour M. Davignon (1), les soupçons
(1) Laurent Davignon, lieutenant du roi à la Bastille le 20 novembre 1706. mourut le 7 août 1710 ef Jourdan de Launey lui succède comme lieutenant du roi le 10.
LES CACHOTS ET LES CHAMBRÉES DE FOUS Ijb
sont encore plus violents. G' était peut-être un des plus honnêtes qui fussent jamais entrés à la Bastille, bien craignant Dieu et fort compatissant aux misères des prisonniers. Il ne pouvait souffrir les cruautés de Bernaville et encore moins les excès extravagants de son avarice. M. Davignon allait souvent en Cour, où en toute conscience il ne pouvait se dispenser de porter ses plaintes. Les puissants amis, que ce lieutenant de roi y avait, les appuyaient. Il fallait donc ou faire 'taire cet homme de bien ou renoncer à la tyrannie, à la lésine et à tous les profits qui en résultaient. De faire part des revenants-bons à ce généreux surveillant, il n'y avait pas moyen; il était trop homme de bien pour le corrompre. Bernaville trouva un moyen plus sourd. Il couchait en joue son cousin de Launey, qu'il avait mis en apprentissage de tyrannie à Vincennes et auquel devait succéder Saint-Sauveur, autre neveu de Bernaville, qu'il élevait pour cet effet, sous ses yeux de basilic. Quoi qu'il en soit, M. Davignon fut à Versailles où il demeura quelques jours. Il en partit tout plein de santé et après s'être bien diverti avec son frère et ses autres amis. En arrivant à la Bastille, comme il faisait fort chaud et qu'il était altéré, il demanda à boire. Le chirurgien lui donna du petit-lait qui fut la dernière liqueur qu'il but de sa vie. Survinrent des tranchées si violentes qu'elles finirent par la mort qui arriva le lendemain, sans que le gouverneur voulut permettre qu'il parlât à quelqu'un de sa famille, pas même à ses proches parents. On ne manqua pas d'attribuer cette mort à des cerneaux qu'il avait mangés à Versailles et à du vin à la glace qu'il y avait bu. Tous les prisonniers, au moins les raisonnables, furent touchés de sa mort. Ru, qui nous en dit toutes les circonstances, en nous les apprenant, pleurait.
Bernaville, voyant M. du Juncas mort, fit agir le R. P. de La Chaise, Mme la maréchale de Bellefond, sa chère maîtresse, et surtout le persuasif M. d'Argenson, pour remontrer au roi que, dans la conjoncture extraordinaire où se trouvait la France, on avait besoin à la Bastille d'un homme rude et sévère, capable d'y contenir ses ennemis
dans le respect, attendu que Saint-Mars était un vieux radoteur qui n'était plus capable que de faire danser les sacs d'or et d'argent. Dans tout l'univers on ne pouvait trouver un homme plus sévère que Bernaville et cette sévérité était préférable à toutes les plus belles actions des plus braves officiers de ses armées. Le roi fut attendri à la faveur des vertus de ce bon sujet, quoique de la plus basse extraction. Mais ce qui acheva de déterminer la fortune, ce fut l'argent qu'il avait amassé à Vincennes. Il le sema dans des mains capables de mettre la férule de fer de lieutenant de ta Bastille dans la sienne, qui, toute décharnée qu'elle est, est plus pesante que celle de maître Guillaume, bourreau de Paris, et porte de plus rudes coups.
Ce fut donc le 18 octobre 1706 que Bernaville fit son entrée diabolique dans la Bastille ; et son premier soin fut de visiter les tristes prisonniers, non pour les soulager, mais pour aggraver leurs peines, comme on va le voir et supputer par leur nombre celui des nerfs de bœuf, des chaînes, des menottes, entraves et carcans dont il aurait besoin pour leur payer sa bienvenue. Étant parvenu en la chambre d'un nommé Dubuisson (1), ce prisonnier lui fit un compliment fort honnête, dans lequel il lui fit entrevoir ce que les prisonniers de la Bastille attendaient de sa piété. Ce barbare, le regardant fièrement, lui demanda si sa réputation avait déjà franchi ces barreaux de fer. Dubuisson lui répliqua, que s'il n'était sévère qu'aux criminels il n'avait rien à craindre de sa part, puisqu'il était innocent. « C'est contre les innocents de votre espèce que je m'acharne avec le plus de fureur, lui répondit le tyran. — MM. Gardcl et Charbonnier me t'avaient déjà dit, répliqua Dubuisson, mais je n'en avais voulu rien croire. — Eh bien, pour vous en convaincre, je vais vous envoyer au cachot, pour vous apprendre à me respecter et à me craindre, car pour de l'amitié, je n'en veux d'aucun prison-
(1) Dubuisson des Trésoriers, commis du marquis de Torey, avait été mis à la Bastille le 14 décembre 1703 pour des lettres de menaces adressées à Samuel Bernard. On l'accusait aussi d'astrologie. Il fut mis en liberté le 17 septembre 1715.
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