‹ La vie à Paris, 1895-1905Chapitre 1 sur 6 · CAUSERIE DE RENTRÉE · texte numérisé non relu

CAUSERIE DE RENTRÉE

8 janvier 1904.

Le croiriez-vous ? J'éprouve, à revenir à mes causeries d'autrefois, l'espèce d'émotion un peu tirnide qu'on ressent en rentrant dans un salon où l'on n'a point paru depuis longtemps. Va-t-on y retrouver, à la place accoutumée, les amis qu'on y laissa ? Les jours passés n'y ont-ils point fait quelques vides? Sur les visages nouveaux, rencontrera-t-on les bons sourires des compagnons d'autrefois ? On a monté l'escalier lentement, comme en cherchant une contenance ; on a poussé la porte au seuil hospitalier, en se disant qu'après tout les sympathies fidèles sont là encore et que l'on connaît bien le petit coind'habitude, — là-bas, près de la cheminée,- — où l'on causait jadis. Et ce jadis, c'est hier. On le retrouve avec plaisir, le ■coin un instant abandonné, et l'on y recommence les propos interrompus, les histoires d'autrefois. La voix qui parle est la même, les auditeurs sont les mêmes.

Ou si la mort en a pris quelques-uns, le mouvement éternel des choses en a apporté et groupé de nouveaux, et le petit cercle des années défuntes se reforme. La causerie recommence. C'est la vie qui se chargera de régler la marche et d'indiquer les sujets des libres propos à venir.

Ernest Renan aimait ces pages légères que la Vie à Paris dicte aux multiples auteurs des mémoires à la minute tracés en courant par les journalistes. Il voulut bien, en un jour très solennel pour moi, les comparer aux volumes où je contais l'existence d'un Camille Desmoulins ou la mort d'un Goujon ou d'un Gilbert Romme et peut-être, — car le vieux Cordelier et les derniers Montagnards lui inspiraient quelque défiance. — les préférait-il à de plus arhbitieux ouvrages. Et moi aussi j'aime ces notations rapides et ces portraits à la plume qui peuvent avoir la précision et la curiosité des instantanés. J'aime cet imprévu que chaque journée jette au hasard comme à la volée et ces miettes de l'histoire qui sont tout simplement de l'actualité aujourd'hui et qui seront des documents demain. J'aime à les saisir au passage, à les contrôler, à les résumer aussi lorsque huit jours (une semaine, à présent, c'est un siècle) ont fait de l'incident inattendu ou de la personnalité soudain apparue, du grand événement ou du petit scandale, quelque chose de lointain et en quelque sorte de légendaire, dont on peut tirer une moralité quelconque, une réflexion, une comparaison, un souvenir, un peu d'indulgence ou un peu d'ironie.

Et si jamais la chronique s'est trouvée étroitement

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unie à l'histoire, c'est bien aujourd'hui précisément, dans l'agonie de cette princesse qui emporte avec elle tout un passé, qui survivait à toute une race, et disparaît Altesse impériale, saluée par ceux-là mêmes qui, n'ayant jamais été de ses courtisans, lui savaient gré du libéralisme de son esprit et de la bonté de son cœur. Si le comte Joseph Primoli, héritier des papiers de la princesse Mathilde, tire jamais de cet amoncellement de témoignages divers un volume de Souvenirs, il écrira un des livres les plus précieux et les plus curieux de ce temps, car la nièce de Napoléon P*" accueillit, rue de Courcelles ou rue de Berri, les personnalités les plus diverses et, connaissant tour à tour l'exil et la fortune, demeura toujours la Française passionnée de sa patrie et la grande dame avertie, éprise de lettres et de visions d'art.

Chose singulière et qu'on n'a pas dite, dans la multiplicité des articles inspirés par celte mort enfouissant tout un passé, la princesse Mathilde pouvait, — ou du moins son frère le prince Napoléon avait pu, aurait pu, — prétendre à la couronne d'Angleterre. L'hérédité a de ces surprises historiques, aussi stupéfiantes que l'atavisme dont là science étudie les mystères.

Ces familles souveraines peuvent, en certains cas, sans que les nations aient rien à y voir, trouver un royaume dans une succession inattendue, comme M. Roland-Gosselin pourrait y recueillir une fortune. Le duc d'Aumale avait, à Cliantilly, sous une vitrine spéciale, toute une série de miniatures des personnages historiques auxquels il était apparenté. Il les

montrait volontiers, en souriant, prince et soldat assez philosophe et que rien n'étonnait. Il y avait là à la fois la reine Marie-Antainette et le roi de Rome, et le rapprochement de tant d'ancêtres ou de cousins divers donnait lieu à des antithèses bizarres.

La princesse Mathilde, elle, aurait pu avoir un frère roi d'Angleterre, son frère aîné, — mort en 1847, — ou son autre frère, le prince \apoleo-n, et \ oici comment. Je demande pardon de ce que ces questions de généalogie peu\ent avoir d'obscur, de difficile à suivre, mais il va là une curiosité très particulière.

En 1817, — « Tannée où M. Bruguière de Sarsum était célèbre. » a dit Victor Hugo, et que Louis XVIII qualifiait la vingt-deuxième année de son règne, — en celte année 1817, illustrée par les Misérables, le vieux roi d'Angleterre, Georges III, bien qu'il eût quinze enfants, n'avait pas un seul petit-enfant ou autre descendant légitime. Et au mois de novembre de cette année-là son unique petite-fille, la princesse Charlotte de Galles, née du prince régent (plus tard Georges I\'). mourait en couches (son mari était le prince Léopold de Saxe-Cobourg, plus tard Léopold 1", roî des Belges). La situation semblait inquiétante. Non seulement les fils de Georges III étaient fort peu populaires, mais, assez âgés en 1817, ils étaient tous sans progéniture légitime. Par conséquent il fallait, pour lrou\ er un roi éventuel, remonter à la descendance du père de Geo-rges III (Frederick, prince de Galles, mort a\ant son père, en 1751).

Il y avait, tout bien compté, à la mort de la princesse Charlotte, quatre-iingt-sept personnes — 87 — pou-

vant prétendre au trône d'Angleterre comme descendant de l'Electrice Sophie. La couronne ne pouvait .manquer de fronts. Mais les plus proches héritiers ayant des enfants, les plus qualifiés se trouvaient êtrele roi de Wurtemberg, son frère Paul et la reine Catherine, femme de Jérôme Bonaparte, petits-enfants d'Augusta, fille aînée de Frederick, prince de Galles, dont deux fils étaient morts sans progéniture. Le fils d'Augusta, duchesse de Brunswick, n'était autre que le Brunswick's fated chieltain dont parle Byron en son Childe-Harold et qui avait été tué à Quatre-Bras, Il laissait deux enfants tout petits et deux autres petits-enfants dont l'un était Frederick, roi de Wurtemberg, et l'autre, une fille, Frédérica-Catherine, femme de Jérôme Bonaparte et mère du prince Napoléon et de la princesse Mathilde. Et, plus que tous les autres héritiers, — avant les autres héritiers, — si les fils d© Georges III, qui, je le répèle, étaient presque des vieillards, avaient refusé de se marier ou si,s'élant mariés, n'avaient pas eu d'enfants, le roi de Wurtemberg et sa sœur, et par conséquent le prince Napoléon, se seraient trouvés bien près de la suc cession. Le prince Napoléon — quel étonnement ! — aurait pu régner à Londres. A quoi tient l'histoire ?

Imaginez le neveu de Napoléon l" devenu roi d'Angleterre ! Le prince Napoléon savait l'anglais, je suppose, mais l'Angleterre n'avait-elle pas eu pour souverain un roi dont Thackeray s'est diverti dans les Quatre Georges et qui ne savait pas plus l'anglais que Bernadotte, roi de Suède, ne savait le suédois ? Oui, l'histoire, drame interminable, l'histoire, tra-

gédie qui répèle trop souvent ses situations et ses effets, l'histoire parfois confine à l'opérette. Mais, drame ou comédie, ce sont toujours les peuples qui payent les instruments de l'orchestre. Bien heureux si le canon ne cou\re pas l'accompagnement des violons.

Le sort \ oulut que plusieurs des fils de Georges III, poussés au mariage par la raison d'Etat (autre collaboratrice des comédies et des drames historiques), s'exécutassent et prissent femme pour l'avenir de la couronne. Le premier résultat de cette patriotique et dynastique résignation fut, le 24 mai 1819, la naissance de la petite princesse qui allait devenir la reine Victoria et mourir impératrice des Indes. Et pour la même raison naquirent aussi feu le roi de Hanovre et le vieux duc de Cambridge, encore debout, le seul survivant de cette génération et que j'ai vu, de belle prestance encore, faire rubis sur l'ongle aux banquets et ouvrir le bal à Buckingham-Palace lors du mariage du duc d'York (1).

La princesse Mathilde a donné la plupart de ces détails à M. M.-J.-E.-C. Bodley, l'auteur du très beau livre intitulé la France, qui les a consignés dans son ouvrage officiel, le Couronnement d'Edouard VII, commandé par le roi. Sir Charles Dilke, qui me signalait la note très précise où M. Bodley établit cette généalogie, ajoutait même :

— Et ces héritiers, qui pouvaient, en 1817, aspirer à la couronne, descendaient savez-vous de qui ? de

(1) 11 allait mourir en cette année 1904.

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Marie Stiiart, et c'est de Marie Stuart qu'à travers les âges ils tenaient tous ces droits.

Je n'essaierai pas d'expliquer comment, et j'ai peur d'avoir, en mon « coin de salon », condamné la causerie à devenir un casse-tèlc chinois. La princesse Mathilde, à qui M. Bodley demandait si sa mère, la princesse Catherine, n'eût pas, à cause de sa religion, été incapable de faire partie de la succession protestante (l'Angleterre ne pouvant admettre une souveraine catholique), répondait dans une dernière lettre à l'historien :

— Ma mère est restée toujours protestante. Et je suis fière de vous dire qu'entre le trône d'Espagne et sa religion ma mère eût choisi et choisit même sa religion.

Il y a « de la race » chez cette princesse dont l'âme fut citoyenne. J'ai eu l'honneur de la voir chez son vieil ami le peintre Ernest Hébert, qu'une telle séparation atteint au cœur. Elle était familière et charmante. Elle avait de l'esprit, un esprit mordant qui devenait bien vite souriant. Elle parlait de ses fidèles avec attendrissement, des ingrats avec pitié. Elle évoquait, avec un peu de tristesse, l'ombre des Concourt. Elle aimait la Comédie-Française, comme tout ce qui est une des parures de la France. Je crois bien qu'elle n'y revint plus depuis le Chamillac de Feuillet. Je rencontrais, l'autre jour, cette sœur de Rachel,qui fut rue de Richelieu une artiste hors de pair, sous le nom de Dinah Félix, et qui porte dignement un nom honoré: elle était comme écrasée par la perte de cette amitié disparue. Il reste de la princesse, pour faire

pendant aux Lettres à la princesse de Sainte-Beuve^ les « lettres de la princesse ». Nous les connaîtrons quelque jour. Elle écrivait délicieusement, san& apprêt, comme causent les femmes qui savent causer^ Le babil n'est pas la causerie. La princesse Mathilde avait le mot qui fait image, le trait qui porte. Elle fut une aquarelliste et une pastelliste sans poser au: « rapin ». Elle écri\it une brochurctte sans se croireun bas bleu.

Cette brochure, c'est V Histoire d'un chien. Elle est rarissime, comme nous disons entre bibliophiles.. J'avais voulu l'acquérir à la vente des livres d'Edmond de Concourt, où elle figurait avec une reliure où, sur le blanc parchemin, Lucien Doucet avait peint uni portrait de l'auteur. Elle m'échappa. Mais j'ai là l'exemplaire envoyé « en souvenir d'amitié » aui peintre Edouard de Beaumont. Ce n'est pas un livre,, cette Histoire d'un chien. C'est un témoignage,, doucement ému, à la fidélité d'un griffon du voisinage de cette propriété de Catinat, à Saint-Gratien, où la princesse passait l'été. Le chien était tout blanc, tout petit, et par habitude se glissait sous la grille, se promenait dans le parc et retournait chez sa maîtresse, puis revenait le lendemain. Un gamin du voisinage le frappa, un jour, d'un coup de pierre. Au château, le griffon, tout saignant fut soigné et revint plus fréquemment, reconnaissant et gai. Il savait (comment le savait-il ?) le jour précis de l'arrivée de la princesse à Saint-Gratien, et la première visite reçue, c'était celle du chien fidèle. Au bout de deux ans, la maîtresse du griffon mourut, et le voisin alors — tout

naturellement comme le bon La Fontaine, l'ami des animaux, allant à la mort de Fouquet chez sa protectrice, — vint au château, ses yeux dévoués disant : Mç voici !

« On s'étonnera peut-être, écrit la princesse Mathilde, que la pensée me soit venue d'exciter une émotion quelconque par ce simple récit. Il y a tant de gens qui n'aiment pas les chiens ; il y en a bien davantage qui n'aiment pas grand'chose, beaucoup plus encore qui n'aiment rien. »

Non, en lisant ces pages écrites pour le plaisir de parler d'un être dévoué et loyal, on ne s'étonnera point que la princesse ait voulu payer une dette à un serviteur qui l'aima pour elle-même et ne lui demanda rien qu'une niche et une caresse, en passant. Elle fut meilleure à son griffon que le Béarnais à son vieux chien que plaignit d'Aubigné. Et cette Histoire (Tun chien, sans valoir VHistoire de mes bêtes, de Théophile Gautier, ou ces pages de Mme Michelet publiées naguère sur des Chats, — ce petit monument intime vient, qui passe, se donne, et qui meurt, — ou encore le touchant Sac à Puces de Séverine — cette histoire tiu griffon Didi, illustrée de dessins par une main amie, mérite de rester parmi les témoignages en l'honneur de cet instinct admirable de nos « frères inférieurs », souvent plus intelligent et plus sincère et plus profond en son attachement que la flottante amitié des hommes.

Alceste eût feuilleté avec plaisir ces pages ignorées dans le petit coin sombre qui est aussi, chez Célimène, le coin où l'on cause.

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