D'UN PETIT EMPEREUR ET D'UN GRAND ARTISTE
Jacques I" et J.-L. Gérôme.
* Ib janvier 1904.
— Demandez le Sahara, le premier numéro du journal officiel de Sa Majesté Jacques I" !...
Et ce cri des camelots, répété comme un refrain gouailleur le long des boulevards, j'allais en rechercher la philosophie. — car on en trouve en toutes choses — ; je me demandais si ce qui nous paraît une bouffonnerie ne pourrait pas devenir aussi quelque chose d'héroïque ; je me disais qu'un Parisien, dégoûté des bars et des écuries, qui riche, libre, jeune, tout à coup rêverait de conquérir un monde, de fonder une cité, d'élargir runi\ers, serait pourtant un original qui mériterait l'attention et qu'après tout les aventuriers sont un peu comme les inventeurs et les alchimistes de la vie moderne. Mais il faut avoir pour cela un cerveau de poète cl un cœur d'apôtre, se jeter comme un Raousset-Boulbon sur la Sonora, terre
rêvée, terre promise, et braver les balles au lieu de parodier le protocole des cours impériales du fond d'un cabinet de restaurant londonien. Il faut exposer sa poitrine aux balles au lieu de jeter à la côte de misérables matelots effarés. Dans Frasquita, il y a « frasque », dirait Victor Hugo. Il ne faut pas surexciter les appétits et leurrer les espoirs des pauvres diables qui, cherchant un métier, demandant « une place )),vont, quelque beau matin, s'embarquer, — tant le terrain est âprement disputé ici, — pour cette Troja idéale dont le mirage apparaît déjà à tant de malheureux qu'hypnotise ce gros nom de mystère : le Sahara. Aller au Sahara ! Servir l'empereur du Sahara ! Conquérir, là-bas, on ne sait quelle gloire, quels galons, quelle fortune ! Je sais des cerveaux qui s'exaltent et de pauvres diables qui vont partir. Quelle misère ! Le Moniteur de S. M. Jacques P"" les avertit pourtant : « Pendant huit mois de l'année, on ne pourra débarquer sur toute la côte de l'Empire. De novembre à février la mer est continuellement démontée et aucun débarquement n'est possible. » Etrange accueil pour un paradis terrestre !
N'importe, la misère est si grande partout et si pressée, avide et affamée, la mêlée humaine, que bien des pauvres gens tenteront l'aventure et que cet empereur, chansonné par les satiriques de cafésconcerts sera, j'en af peur, responsable de plus d'une folie, de plus d'un drame. Je voulais analyser l'état d'esprit de ce souverain improvisé, allumant tout à coup, au fond des cerveaux détraqués de nos contemporains des flambées d'ambitions comme autant de
flammes de plmch. Mais la disparition de cet homme aux facultés multiples que fut J.-L. Gérôme, — un aventureux, lui aussi, un voyageur, un chercheur d'impressions nouvelles, — ne me laisse d'autre préoccupation que celle d'une amitié perdue. Il eût été fort capable, Gérôme, en sa jeunesse, de partir, la carabine à l'épaule, pour conquérir un pan de désert, une proie nouvelle. « Probablement, écrivait-il à un ami, parmi mes ancêtres, s'est glissé quelque bohémien, car j'ai toujours eu l'humeur nomade et la bosse de la locomotion. » Mais il n'eût pas abandonné ses compagnons aux mains des Maures, et le bon camarade eût brûlé pour eux sa dernière cartouche. Il me disait du peintre russe Verestchagin, qui fut son élè\c : « C'est l'homme le plus brave que j'aie connu.» Et Verestchagin me répétait sur son maître : « C'est, avec mon cher Skobelef, l'homme le plus résolu que j'aie rencontré. » De tels caractères, intrépides et fiers, étaient faits pour se comprendre et s'estimer.
Oui, Gérôme était fort brave et, après un duel, demeuré célèbre, pour une cause intime, il avait failli se battre au nom de l'art pour la liberté historique en peinture. Le duc d'EIchingcn lui avait reproché d'avoir, en son tableau, le Maréchal Ney, rapetissé le héros en le montrant fusillé, dans sa longue lévite, face contre terre, le nez sur le sol, le chapeau ayant roulé près du cadavre. Le duc parla de faire enlever cette toile du Salon. Gérôme s'y refusa. « Et je me battrai, s'il le faut. Le peintre a ses droits, comme l'historien. »
Il y avait en lui du soldat, du grognard plutôt, et
du rapin. Bourru bienfaisant, il jugeait par boutades, et ses mots d'atelier avaient la brusquerie d'un ordre du jour militaire. Il était resté, à quatre-vingts ans bientôt, tel ou à peu près que Carpeaux l'avait représenté jadis, en un admirable buste, tête haute, moustache hardie, l'air audacieux d'un palikare. Et ses colères aussi demeuraient juvéniles, aveuglément injustes, passionnées comme des verbes irrités de polémiste. Il me disait un jour, — et j'en riais, mais il ne riait pas :
— Millet ? Si Millet revenait pour envoyer ses oeuvres au Salon, je le refuserais encore !
— Voyons, Gérôme, vous n'y pensez pas !>
— Moi ? Je ne pense qu'à ça !
Et quand il parlait de Puvis de Chavannes, la plaisanterie, qui nous semblait paradoxale, tournait au vaudeville. « Puvis? Non, pulv is !. Puhis de Chavannes — et in pulverem. reverterit ! »
Il me montra un jour — en 1884 — une lettre qu'il écrivait à Jules Ferry, alors ministre des Beaux-Arts, à propos de l'exposition des œuvres d'Edouard Manet à l'école, quai Malaquais. Il protestait et s'indignait, proposant au ministre de faire l'exposition Manet aux Folies-Bergère. J'ignore si la lettre fut envoyée et si Jules Ferry y répondit. Mais Gérôme l'avait écrite.
— Oui, aux Folies-Bergère, disait-il violemment. Dans un bar ! C'est le seul cadre qu'il mérite ! .
Une des dernières fois que nous causions de ses
débuts, du passé vers lequel il se tournait avec une
joie mélancolique, il me contait qu'un soir, dans les
bureaux de VArlislc, il apportait un dessin de son Combat de coqs, que le bon Arsène Houssaye lui avait proposé de publier. Il avait alors vingtdeux ans. Et il attendait là, assis dans un coin, son carton de croquis sur ses genoux, lorsqu'un homme robuste, à longue barbe et les cheveux dans le dos,, entre et demande son ami Houssaye. C'était Théophile Gautier. Gérôme le reconnut bien.
— \'ous venez voir Houssaye ? lui dit Gautier. Vous lui apportez un dessin ?
— Oui, Monsieur, une reproduction de mon Salon.
— Ah ! le Salon î II nous est né un peintre !.., Il y a là un fameux tableau î Le Combat de Coqs ! Est-ce que vous connaissez Tauteur ? Est-ce qu'il est jeune, l'auteur?
— Mais c'est moi, Monsieur, répondit timidement Gérôme, et j'apporte précisément un croquis du tableau pour le numéro de V Artiste !
C'est ainsi que firent connaissance le peintre et le poète qu'une amitié si profonde et une admiration réciproque devaient unir si longtemps. « Félicitonsnous, disait Gautier dans son Salon de 1847, de ce que le jury a laissé passer, par distraction apparemment, un charmant tableau plein de finesse et d'originalité, d'un jeune homme dont nous entendons parler pour la première fois... » Gérôme était alors, comme Hamon, comme Picou, comme Gustave Boulanger, épris de l'antiquité et faisait en peinture ce qu'essayait au théâtre Emile Augier avec la Ciguë et le Joueur de //û/e. Il y eut là une petite école néopompéienne, sortie de l'atelier mélodramatique de
Paul Delaroche, ce littérateur du pinceau que Gérôme, devenu vieillard et salué en maître, persistait à appeler respectueusement (tel aussi Ernest Hébert) Monsieur Delaroche.
Mais nos néo-Grecs de 1848 se montraient en même temps franchement Gaulois. Ils scandaient les vers de Virgile, mais ils lisaient Mathurin Régnier et Béroalde de Verville. Us donnaient dans leurs ateliers des soirées fameuses qu'organisait un jeune comédien du Théâtre-Français, qui, bon compagnon, lui aussi, allait devenir un maître. Edmond Got faisait répéter et mettait en scène les bouffonneries de ses amis, les charades improvisées. Lui-même, lettré et spirituel jusqu'aux dents, récitait du François Villon ou bâclait joyeusement des parades qui, me disait Gérôme, eussent mérité de devenir illustres. Ces Pompéiens communiaient en Rabelais et en Molière, et il y eut une soirée extraordinaire où l'on représenta non pas un petit lever, non pas même un coucher, mais, — comment dire ? — un jour de purge du grand roi qui eût fait un étourdissant intermède à Monsieur de Pourceaugnac ou au Malade imaginaire, avec tous les courtisans inclinés devant l'urne majestueuse et pleine qu'un des Desfonandrès ou un Monsieur Purgon épique (c'était Got en personne) rapportait solennellement de la chambre de Louis XIV. Scène étourdissante et follement burlesque dont un Michelet se fût amusé et que Gérôme parfois était tenté de crayonner en ces derniers temps comme un souvenir caricatural de ces années de jeunesse. m ■ — Je figurais là-dedans un courtisan, et je saluais
— (( un bon courtisan s'incline », disait-il. — et j'ai noté et retrouvé ces saints et ces génuflexions pour mon tableau de VEminencc grise.
Celte toile célèbre est. comme l'Œuvre même de Gérôme, une frappante page d'histoire ou d'historiette. Il y avait un véritable savant chez ce peintre si averti, et il se révéla un séduisant orfèvre chez ce statuaire si ingénieux et si vivant évocateur de ces figures légendaires qu'il campait à cheval, comme des dominateurs de mondes : César au manteau fouetté par le vent des Gaules ; Tamerlan chevauchant parmi les têtes coupées; Frédéric II, le chapeau en bataille et la canne à la main ; Bonaparte sur la selle élincelante de quelque mameluck d'Egypte. A ces statuettes de victorieux par l'épée, Gérôme voulait ajouter celle de Washington, le pacificateur. Il nous conduisait aussi, naguère, dans un atelier voisin de son logis, pour nous montrer deux figures colossales d'ouvriers, un laboureur de la terre et un travailleur du métal, qu'il exécutait pour un négociant d'Amérique. Les mâles \ isions de Meunier, le grand statuaire des mineurs, le hantaient.
Et tout à côté, pour sa Corinlhe, si amoureusement caressée, il avait inventé, fait exécuter toute une collection de bijoux d'un art exquis (son père était orfèvre, le brave homme de \'esoul qui lui donnait jadis pour ses étrennes une boîte de couleurs et un tableau de Decamps), colliers, bracelets, pendeloques, imaginations délicieuses, qui semblaient d'un Laliqu ■ ethnographe. M. Gérôme. peintre ethnographe. c'est précisément le titre d'une élude que je me rap-
pelle avoir lue jadis dans la Gazette des beaux-arls. Et cet érudit était un causeur charmant, un écrivain très agréable aussi, sans nul apprêt, ajoutant, comme dit Musset, « un joli brin de plume » à son pinceau. On lui demanda plus d'une fois des préfaces pour des livres, comme des croquis ou des esquisses pour les ventes de charité. Il en écrivit une en quelque sorte paternelle pour un volume de M. Zamacoïs : Articles de Paris, illustré par M. Albert Guillaume, — deux des anciens élèves de sork atelier qu'il suivait des yeux en souriant, l'un dans ses fantaisies littéraires, l'autre dans ses jolies notations narquoises de la vie parisienne. Il en avait écrit une autre d'un ton plus ému, — fraternelle cellelà, — en tête d'une biographie de son vieux camarade d'Italie, Charles Jalabert, qui lui avait donné sous ce titre : Souvenir d'un bal costumé, un si joli portrait de Mme Gérôme, « peinture charmante, disait encore Théophile Gautier, gracieuse comme un Longhi, spirituelle comme un Tiépolo et qui fait penser au Carnaval de Venise du temps de Gozzi ». Une rare tendresse se dégage de ces pages de Gérôme consacrées à Jalabert. On y sent passer encore pleins de feu les ressouvenirs des années de jeunesse. Jalabert lui rappelle Hébert, lui rappelle Augier, et ce portrait de l'auteur des Fourchamhault que j'ai eu la joie de suspendre à la muraille de la salle du Comité de la Comédie-Française, non loin de la Rachel en manteau rouge, que connaissent bien les amis du logis, et que Gérôme me demandait de revernir lui-même il y a si peu de temps.
« M'csl-il permis, écrit Gérôme à propos d'Emile Augier, de raconter une petite anecdote pour ajouter une note gaie à ces quelques lignes ? C'était à Bougival, où nous demeurions tous trois, que Jalabert fit ce dernier portrait, et j'allais causer avec eux quelquefois. En entrant, je fus frappé de la ressemblance du nez d'Augicr avec celui de Henri IV, et j'en fis tout haut la remarque : — C'est vrai, dit-il, et ce qu'il y a de singulier, c'est que l'autre profil de mon nez ressemble à celui de François l" ; aussi, quand je passe dans la rue de la Ferronnerie, je présente toujours le côté François P''. »
Gérôme, resté gai et gamin en dépit de Tàge, s'amusait à des plaisanteries soudaines, comme lorsqu'il m'envoyait, en y ajoutant à la plume une forêt de cheveux, mon portrait publié par quelque journal: « Je corrige la nature ! » Ou encore lorsque sans raison, « pour rien, pour le plaisir ». pour se distraire et m'amuser, il m'écrivait tout à coup, sans provocation, une lettre comme celle-ci:
Paris, 14 avril 1903.
Chor bon ami.
Comnio j'ai lintcntion de me porter candidat à l'une des deux places vacantes à l'Académie française, je vous envoie un petit écliantillon de mon savoir-faire littéraire.
La Vengeance du Sculpteur.
« 11 était jeune, bien de sa personne, incxis pauvre; gai d'ailleurs, d'humeur égale et ne manquant pas d'esprit. Très travailleur, ayant un certain talent déjà, car les ouvrages qu'il avait mis sous les yeux du Public n'étaient pas restés dans l'onibre' 11 faisait espérer dans l'avenir un Artiste de talent, et ces promesses se sont réalisées.
« A cette époque, la mauvaise Fortune persistait à le regarder
d'un œil bienveillant, et à lui prodiguer ses faveurs (c"est d'ailleurs généralement sa manière avec les sculpteurs), de sorte que sa vie était simple, son intérieur aussi ; mais quelquefois une jeune fille venait éclairer l'atelier d'un rayon de soleil : ces jours-là, c'étaient les jours de fête.
« Les jeunes gens finirent par s'aimer tout de bon et d'un amour tendre. — Pendant toute une année le ciel pour eux fut d'azur, mais la jeune fille avait des tendances plus hautes, des besoins de luxe que son ami ne pouvait satisfaire... Un beau matin l'oiseau bleu s'envola pour ne plus revenir. — Le ciel devint gris.
« Si, elle revint, mais cinq ans plus tard. Une jeune femme entre à l'atelier avec fracas, éblouissante de beauté, richement vêtue, la tête ornée d'un chapeau à plumes, comme Murât ! Pendant le temps écoulé, elle avait échangé son pauvi'C sculpteur contre beaucoup de financiers, ce qui, d'ailleurs, est assez naturel et se voit tous les jours.
« Réception cordiale. Pas un mot de récrimination. La Dame, comme d'ordinaire les parvenus, le prenant de très haut et d'un ton arrogant, critiqua toutes choses, de sorte que le jeune homme, bien disposé d'abord, ressentit quelque indignation dans son cœur, mais il n'en laissa rien voir.
« Au moment du départ, la reconduisant avec toute l'amabilité dont il élait capable et s'inclinant devant la visiteuse, comme elle était vers la porte, le sculpteur plongea sa main dans un sac de plâtre. Et...
« ... Et la dame continua ses visites dans Paris avec une main blanche sur sa robe noire. »
Affectionné.
Gkrôme.
— Je VOUS en écrirai d'autres, vous savez, me dit-il gaîment. Je veux publier mes Cent Nouvelles Nouvelles !
Cette « note gaie » qu'ajoutait Gérôme à toutes choses m'excuse de rappeler, même en présence de cette mort qui navre des amis, les fusées de belle humeur, les boutades et les rires de ce charmant homme dont la voix profonde, un peu rude, s'adoucissait si facilement quand il parlait de quelque affection envolée.
Il baissait la voix, un soir, en passant, avec moi,
devant le logis de Gustave Moreau, comme s'il eûl craint que le grand artiste mourant l'entendît, et tout à coup :
— Quand je pense, me dit-il, cher ami, que j'ai suivi soixante-sept enterrements de confrères depuis que je suis entré à l'Institut î
Il en suivit d'autres encore, depuis, et qui n'eurent pas la mort enviable, le sommeil inattendu, sans affres et sans souffrances, qui devait le prendre doucement endormi.
Cet homme, qui ne voulut point d'honneurs à son convoi, ni fleurs de rhétorique ni fleurs de serres, connut cependant tous les honneurs. Il y tenait lorsqu'il luttait, croyant les mériter ; devant l'éternel inconnu et le définitif, il les prenait pour ce qu'ils valent.
Il avait jadis, à l'exposition de 1855, envoyé une vaste composition, aux proportions gigantesques, le Siècle d'Auguste ; mais, après avoir voulu réaliser un chapitre de VHistoire universelle de Bossuet, il s'en tint aux impressions de voyage et aux Mémoires, et son grand Frédéric jouant de la flûte à Potsdam avec son lévrier couché à ses pieds, ou le Duel de Pierrot^ le Pierrot tué au sortir du bal masqué par un Arlequin à la carrure brutale, le Pierrot laissant couler son sang sur la neige d'une allée du bois de Boulogne ; le Prisonnier emporté sur le Nil ; Phryné laissant tomber ses voiles devant un aréopage de vieillards séduits ; le cadavre de César assassiné laissé seul, comme un paquet de linge, dans le Sénat désert, tous ces tableaux qui étaient aux divers Salons ce
que les fines petites comédies onecclotiques sont au théâtre, attiraient vers lui la foule beaucoup plus que ses conceptions virgiliennes. Edmond About le comparait à un Gérard Dow parisien.
On ne s'imagine pas la vogue de ce Duel de Pierrol qui fait toujours bonne figure dans la galerie de Chantilly et que le duc d'Aumale emportait avec lui, en Angleterre ou à Bruxelles, avec son premier achat, une toile où flottait un drapeau tricolore. Les revues de fin d'année reproduisirent en « tableau ^•ivant » cette tragique sortie de bal masqué. Un drame, à l'Ambigu, dut son succès à celte scène alors si populaire. On avait vu le Duel de Pierrol aux Champs-Elysées. On allait le voir, en action, au boulevard Saint-Martin.
Et toute une jeunesse se rappelle aussi la jolie fille que Gérôme avait prise pour modèle de sa Phryné. On ne savait même plus son nom réel au quartier Latin : elle était de\enue Phryné. Elle ne s'appelait plus autrement. Phryné illustre souriait à Gambetta jeune et éloquent, à Alphonse Daudet superbe et poétique. Elle incarnait pour nous la beauté, une grâce aimable, une statuette antique sous les traits d'une Parisinette. C'était une tanagréenne devenue grisette de la rue Saint- Jacques, Phryné Mimi Pinson. Et comme j'en parlais à Gérôme, un soir, lui disant :
— Elle doit être morte !
— Je ne crois pas. Mais maintenant c'est une aïeule. Elle a quitté la rive gauche au premier de ses cheveux blancs.
Phryné grand'mèrc ! Pliiyné vénérable et le dos voûté ! On songe invinciblement à ces mélancoliques « petites vieilles » que Ch. Baudelaire a chantées.
Et maintenant, par un temps brumeux et triste, les amis du maître ont suivi le cercueil de ce bon travailleur qui se consola de tout par le labeur, demanda à l'Art toutes ses joies, l'oubli aussi ou du moins l'assoupissement de ses douleurs, père attristé sculptant la tombe de son fils. Et il semblait si jeune encore avec son mâle \isage d'Arnaute, si vivant et si robuste que, dans cette foule d'artistes et de gens de lettres unanimes à louer sa probité de chercheur et sa bonté de camarade, tous s'étonnaient, regardant le logis drapé de deuil, qu'il eût disparu, cet octogénaire, mourant en vérité avant son heure.
Personne ne manquait à ces obsèques, sauf le rayon de soleil que le peintre allait chercher jadis à Pompéi. au Caire, au bord du Xil, à Damiette ou à Phila\ quand le ciel de Paris lui semblait trop gris, le boulevard extérieur trop triste... Et pourtant Gérôme eût donné tous les couchers do soleil et toutes les aurores d'Orient pour une matinée d'avril, au Bois, à cheval. — quand il n'y avait pas d'automobiles, ces automobiles qu'il détestait (injustement) comme des « impressionnistes » de la vitesse.
— Heureuse époque ! écrivait-il à son cousin le peintre Timbal en parlant du temps passé. Le ciel était bleu ! Est-il toujours bleu ?
Puis, riant encore :
— Ce n'est peut-être pas les ciels qui sont moins bleus, ce sont nos cheveux qui sont moins noirs.
Causerie de Saint-Charlemagne, — Gaston Paris et les Carlomagnalia. — La camaraderie. — Les anciens élèves. — Guillaume Guizot et le Dictionnaire de Planche. — Un professeur de barricades. — Le père d'un académicien et la barricade de Saint- Séverin. — Emile Deschanel et Francis Masson.
29 janvier 1904.
C'est la journée de Charlemagne. Il n'aura été question que du vieil empereur aujourd'hui. La réceptioa du successeur de Gaston Paris à l'Académie devait nécessairement donner lieu au parallèle entre le souverain des Tuileries et celui d'Aix-la-Chapelle. Charlemagne, fêté le matin par les banquets des professeurs, célébré l'après-midi à l'Institut, salué le soir, encore, entre deux coupes de saint-marceaux, sans parler du théâtre qui l'évoque ce même jour, avec la Fille de Roland, Charlemagne est redevenu une actualité.
Ce n'est pas d'hier qu'on célèbre sa mémoire à la date indiquée, et Gaston Paris, en son beau livre, nous apprend l'origine même de ces repas annuels qui réunissaient autour d'une table des camarades de collège d'âges et de caractères si différents. C'est
depuis le quinzième siècle que l'Université a pris pour patron Charlemagne, le Parlement de Paris déy;idant que le 28 janvier serait jour férié. Il le fut jusqu'à la Révolution. Le recteur Le Maistre l'avait déclaré, rendant la fête obligatoire : puis l'ordonnance était tombée en désuétude jusqu'à Egasse du Boulay, recteur, qui solennellement institua la fête des Carlomagnalia, la « Sainl-Charlcmagnc » de nos collèges.
Et ce vieil échanson, reinpcreur Charlemagne, *
Verse aux bons écoliers, trop bourrés <le latin, Des flots quasi mousseux de simili-champagnc. ..
Ainsi disait le poète \'alade. C'est à Gaston Paris que je dois de savoir, sans parler de bien autres choses, que les lycéens seront réunis, ce soir, en vertu de l'initiative prise en 1478 par les nuncii de la Faculté des Arts, nuncii quos vacant magni et qui n'étaient autres que les bedeaux de la Faculté. Ces braves bedeaux. de\ ançant notre mode enragée, notre amour des monuments et des bustes, élevèrent même à leur protecteur une statue qu'emportèrent les années ou que renversa la tempête. Oui saura ce qu'est devenue la poussière du Charlemagne des nuncii du vieux temps ?
Un de nos grands lycées de Paris a, entre tous, saisi l'occasion de cette fête séculaire pour célébrer le centième anniversaire de sa fondation. Nous allons de centenaires en centenaires. Et c'est par là que nous pouvons juger de tout ce que nous a légué de grand, de vivant et d'utile le début du siècle passé, fils de ce
dix-huitième siècle qui bouscula et renouvela le monde. Le lycée Condorcet donnera, ce soir, l'exemple d'une grande fête cordiale et quasi fraternelle. A l'heure où tant de passions nous divisent, il n'est pas mauvais de prouver que la camaraderie est encore — ■ peut-être — ce qui nous divise le moins.
Quand je dis la camaraderie, je devrais dire l'amitié. Je crois bien que,^lorsque M. Scribe ramassa dans un article de journal le mot de camaraderie, inventé par un homme dont la destinée littéraire ne fut pas égale à son mérite, Henri de la Touche, il crut avoir à jamais pilorié les « profiteurs » de relations, ceux qu'on appellerait aujourd'hui les arrivistes. La camaraderie de collège ne va pas cependant jusqu'à ce culte de la courte-échelle que ridiculisent ou flétrissent les satiriques de théâtre et, par exemple, dans le Livre d'Or des anciens élèves que vient de publier un professeur d'histoire du lycée Condorcet, M. Benaerts, je vois figurer l'ancien élève de Morny, qui, en dépit de toute camaraderie, dut voir partir pour l'exil, au 2 Décembre, plus d'un camarade qui ne s'était pas mis prudemment du côté du manche. La camaraderie me paraît un mot excellent pour caractériser une certaine sympathie banale et agréable, mais on se méprendrait, je crois, si l'on y voyait une franc-maçonnerie solidement établie et ardemment militante. Il serait même curieux de rechercher, dans la franc-maçonnerie véritable, combien de francs-maçons ont, aux heures tragiques, durant la Révolution, par exemple, sacrifié, sans se soucier des serments fraternels, des frères qui
combattaient leurs passions ou gênaient leurs intéi êts. Chacun en ce monde est surtout fidèle à soi-même.
« 0 mes amis ! Il n'y a pas d'amis, disait un sage. 0 camarades ! Il y a bien peu de camarades, répètent \ olonliers les pessimistes. » Et pourtant, ce sentiment intime, doux et profond, qui porte l'homme à se ressO'Uvenir a\ec attendrissement de ses années d'enfance, d'adolescence, de jeunesse, est tellement fort, tient à nos cœurs par tant do racines qu'il suffît de parler de quelque vieux collège, d'un banc usé dans une classe obscure, d'un roulement de tambour annonçant autrefois la fin d'une leçon, pour que tout un passé refleurisse, pour que les jours d'hiver aient comme des bouffées de printemps. Sur ce thème éternel, tous les collégiens jeunes ou vieux, qui se réuniront annuellement le 28 janvier en vertu de la fondation des nuncii du quinzième siècle, broderont éternellement des variations infinies, et les présidents de banquet porteront à jamais des toasts à leurs vingt ans envolés.
Je ne me doutais pas que j'habitais l'ancien hôtel de Lucien Bonaparte lorsque, rue du Rocher, nous descendions deux par deux de l'institution Carré-Deraailly pour nous rendre au lycée de la rue Caumartin. Plus d'une fois, au coin de la rue Saint-Lazare, nous lilions alors par le passage du Havre et nous avions, courant les libraires ou prenant le train pour Asnières, quelques moments de liberté. Chose invraisemblable, j'en profitai un jour pour aller écouter, sur la rive gauche, le cours de Saint-Marc-Girardin, dont je voulais entendre les allusions, alors fameuses.
contre l'empire. Fuir une leçon Chaussée-d'Antin pour la chercher à la Sorbonne, c'est un paradoxe comme un autre. Le lycée Condorcet s'appelait alors lycée Bonaparte. Nous y applaudissions, remportant tous les prix à la fin de l'an, deux camarades qui étaient, l'un M. de Lapparent (déjà couronné), Fautre un maigre jeune homme aux longs cheveux noirs qu'il rejetait en arrière lorsqu'il montait sur l'estrade pour chercher ses couronnes de papier vert. C'était Listz, le fils du grand Listz, mort tout jeune et qui promettait un homme de génie.
Les camarades de Condorcet m'ont fait l'honneur de me nommer président de l'Association des anciens élèves. J'ai eu là pour prédécesseur un galant homme qui porta un nom illustre, débuta par un livre exquis, Ménandre, étude sur la comédie grecque, et préparait, lorsqu'il mourut, une œuvre qui, à en juger par les fragments, eût été magistrale, un essai sur l'auteur des Essais, un Montaigne. C'est Guillaume Guizot. Ce fut un président modèle et c'était, à nos banquets, un improvisateur délicieux. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un doué d\me pareille mémoire, d'une mémoire instantanée, si je puis dire. Le lendemain de la première représentation de la Charlotte Corclay de Ponsard, il récitait, par exemple, vers par vers, toute la scène entre Marat, Danton et Robespierre qu'il avait entendue une fois.
Un jour, — le 24 février 1848, — il sortait du ministère des Affaires étrangères, boulevard des Capucines, pour se rendre rue Caumartin, au lycée, — lycée Bourbon en ce temps-là, — et il portait sous
son bras, avec ses cahiers, un gros dictionnaire grec avec son nom inscrit en majuscules à la mode des collégiens, sur la large tranche : Guizot.
De^•ant le lycée, un ouvrier en bourgeron s'approcha de lui, et. brusquement :
— ■ Cachez ça quand vous sortirez, mon petit, ou rentrez chez vous !... C'est inutile à montrer aujourd'hui, un nom comme ça !
C'est ainsi que le fils du ministre Guizot apprit, après avoir humé la gloire paternelle, ce que pè^^^e l'impopularité.
Elle pesait, ce jour-là, plus lourd que le dictionnaire du collégien. Et ce lexique était le dictionnaire grec de M. Planche, l'helléniste illustre qui avait jadis oublié (Fontanes le lui fit ajouter) l'habituel éloge de l'empereur dans le discours latin du concours général en 1813.
Le bon Planche avait eu, lui aussi, son aventure aux journées de juillet 1830. II sortait du lycée Bourbon non pas avec un Planclie, comme Guillaume Guizot. mais avec un Polybe sous le bras, un Polybe texte grec. Calme, le brave professeur, descendant les marches du lycée, souriait, sans songer à rien, au soleil d'été qui chauffait, dit Auguste Barbier, les « larges dalles ». lorsqu'il aperçut devant lui des gens qui, à deux pas. arrachaient quelques pavés pour dresser une barricade.
L'historien du lycée Bonaparte, M. Lefeuve, a conté l'historre. Il y avait là des étudiants, des bourgeois du quartier, des gens du peuple. Mais évidemment le professeur de barricades manquait.
Les barricadiers étaient inexpérimentés et leur travail n'allait pas vite.
— S'ils marchent de ce train-là, se disait Planche, ils n'auront pas fini demain.
Or, voilà que, parmi ces barricadiers, un jeune homme reconnut le professeur qu'il avait vu plus d'une fois jouer aux échecs au café de la Régence, à la table où bientôt devait s'asseoir Musset.
— Tiens, monsieur Planche !... Allons un petit coup de main, monsieur Planche !
— ^ Oh ! fit l'helléniste. Un coup de main, comme vous y allez, mon ami ! J'ai été le condisciple de Camille Desmoulins et de Maximilien au collège du Plessis, oui, sans doute, mais je ne suis pas un révolutionnaire ! Un coup de main, moi ? Par exemple !... Non. Mais si vous voulez un conseil...
— Oui, oui, un conseil, citoyen Planche !
— Eh bien, dit le professeur, voici. Vous ignorez totalement les règles de la stratégie, mes bons amis. Ce n'est pas ainsi qu'on élève une redoute... Pas du tout... Tenez...
Il ouvrit son Polybe :
— Malheureusement, les Commentaires sur^la tactique de l'intime ami de Philopœmen sont perdus, comme vous savez... Cependant, au livré X de son Histoire, Polybe cite précisément ces Commentaires, et d'ailleurs je puis vous donner des renseignements précis sur la façon dont les Grecs, nos maîtres en toutes choses, Messieurs, entendaient les fortifications détachées... Au surplus, voici le texte ; il vous
fera, comme à moi, regrelter un ouvrage qui n'est point parvenu jusqu'à nous.
Et l'excellent Planche traduisait Polybe à livre ouvert, agrémentant sa version d'indications précises sur la stratégie hellénique appliquée aux barricades, lorsque, tout à coup, la tête effarée du proviseur. Legrand apparut à une lucarne du lycée :
— Que faites-vous là, monsieur Planche ? Comment, monsieur Planche, vous faites là une leçon d'insurrection ? Monsieur Planche, êtes-vous devenu fou ?
— Xon pas. Monsieur le pro\ iseur, non pas : mais je trouve que tout ce que font les hommes doit être bien fait et qu'il n'est jamais mauvais de donner à n'importe qui une leçon de grec !
La légende veut que le proviseur ait tout aussitôt fait enfermer dans sa classe, comme au cachot, par les garçons du lycée, le bon helléniste devenu barricadier « par amour du grec ». J'en doute. Le soleil de juillet, devait enflammer aussi les garçons de bureau. C'est un petit fait sur lequel pourrait nous renseigner le très libéral proviseur actuel, M. Blanchet. Et le vénérable ^L Planche, dont le Dictionnaire. nous causa plus d'une insomnie, est mort souriant à quatre-vingt-dix ans passés, Polybe est un bon aliment. L'hellénisme conserve.
Il est des barricades plus tragiques, et l'académicien que \l. Brunetière reçoit aujourd'hui dans la Compagnie, M, Frédéric Masson, nous contait naguère comment, aux journées de juin, mourut son père, Francis Masson, avoué près le tribunal de la Seine, commandant du 4* bataillon de la IP lésion
de la garde nationale. L'historien, si vivant et si personnel, de Napoléon et son (ils était alors un petit enfant, presque au berceau, et son père avait trentesept ans.
Francis Masson, ancien élève de Sainte-Barbe, ôvait connu sur les bancs du collège le général Eugène Cavaignac. Tous deux avaient travaillé à fonder l'Association amicale des anciens barbistes ; tous deux, quand, le général n'était pas en Afrique, s'étaient retrouvés, coud© à coude, à quelque banquet de la Saint-Charlemagne, à quelqu'une des Carlomagnalia du temps de Louis-Philippe. Le 22 juin 1848, au moment où l'orage se chargeait dans Paris d'électricité et de colère, l'émeute se préparant, formidable, avec des barricades qui n'allaient pas avoir besoin du bon M. Planche pour être redoutables, Francis Masson, commandant élu de sa légion, se trouvait précisément de garde au Luxembourg, où siégeait la Commission executive et où s'était rendu le ministre de la Guerre.
Le commandant du 4" bataillon ayant à rendre compte des manifestations qui se produisaient, des cris entendus : Napoléon, nous Vaurons ! Vive la sociale ! de tout ce qu'il voyait et pressentait, en Parisien de Paris qu'il était, fut reçu par le ministre et, après le rapport militaire et hiérarchique, une conversation s'engagea entre les deux barbistes, entre l'avoué et Cavaignac. La camaraderie reprenait ses droits.
Le commandant de la garde nationale demandait que, dans Paris, on fît entrer de la troupe. En telle
'j'-C LA VIE A PARIS.
matière il fallait des soldats. Le lendemain s'annonçait comme terrible. Une vraie bataille. Et, grossissante, la révolte, — faite de misère, d'appétits, de foi civique, d'ambitions, de colères, — de menées étrangères aussi, déclarait Ferdinand Flocon à la tribune de l'Assemblée nationale. — cette révolte nourrie de tant d'éléments, aurait raison bien vite des forces qu'on lui opposerait.
Le général avait écouté, froidement.
— Que veux-tu ? répondit-il au barbiste en uniforme. Il faut que des bourgeois se fassent tuer !
— Sois tranquille, répliqua Masson, il y en aura.
Il rentra chez lui, mit ordre à ses affaires, en règle tout ce qui regardait les siens, embrassa ses enfants et rejoignit ses gardes nationaux, puis il leur dit :
— Si l'on vous insulte, ne répondez pas ; si l'on vous jette des pierres, ne ripostez pas ; si l'on vous attaque avec des armes, alors seulement répondez avec vos armes. En avant, marche !
Devant la barricade de la rue Saint-Sévcrin, côte à côte avec des voltigeurs du 12® de ligne, le bataillon de l'avoué parisien se trouvait massé, le 23 juin. Sanglante et héroïque lutte dans ce coin de Paris que j'ai encore vu tout moucheté de balles dans mon enfance. Les cloches de Saint-Séverin faisaient entendre leur tocsin parmi les décharges des fusils. Toutes ces vieilles rues pittoresques sentaient la poudre brûlée, le sang versé. Au-dessus des fronts soufflait la folie de la mort.
Le commandant Francis Masson, après avoir enlevé une première barricade, avant d'en attaquer une
autre, pris de pitié pour les combattants, d'horreur pour la guerre civile, s'avance, tête nue, au devant de ceux qu'il combat, le shako sur la pointe de son sabre comme pour bien montrer qu'il ne \ icnt pas frapper.
— Voyons, mes amis, ne tirez pas ! Plus de guerre fratricide ! Si vous avez besoin d'argent pour nourrir vos femmes et vos enfants, en voici !
II. avait remis son shako sur sa tête, pris de l'or dans sa poche.
— Retirez-vous, dit un des insurgés, nommé Jacquet.
Il n'avait pas achevé qu'un autre combattant, furieusement, sans écouter, visant le commandant à la tête, retendait raide d'un coup de feu. D'autres tiraient, une décharge en appelant magnétiquement une autre ; mais une balle avait suffi. L'avoué au tribunal de la Seine avait tenu parole au général ; le bourgeois s'était fait tuer en combattant de pauvres gens qu'il ne haïssait pas. Et l'académicien d'aujourd'hui, qui n'a même pas connu son père, garde pieusement, parmi d'autres souvenirs de guerre — à côté, j'imagine, de cette tunique de mobile du siège de Paris qui coudoya celle de son ami Détaille — le shako de garde national troué d'une balle par la main d'un inconnu.
Dans le 4® bataillon combattait aussi le père de l'aimable et érudit M. Pingard, et le secrétaire général de l'Institut rappelait l'épisode d^ juin au nouvel « immortel » lorsque pour la première fois M. Frédéric Masson entra au Palais Mazarin. Il y avait là prédestination é\idente. Mieux encore : le chef direct
de la IP légion, dont faisait partie le commandant Masson, n'était autre que le colonel Edgar Quinel, et, devant le cercueil de l'officier improvisé mort en faisant son devoir, la voix du poète d'Ahasvérus et de Napoléon salua l'héroïsme du commandant :
— Adieu ! La République vous pleure, mais elle s'appuie sur vos tombeaux ! Puisse la pierre qui va vous recouvrir être la pierre inébranlable sur laquelle se fondera à jamais la prospérité publique ! »
Des vœux, des rêves. Edgar Quinet devait, on le sait, se réveiller bientôt en exil. C'est de Suisse qu'il allait désormais envoyer ses livres, comme Emile Deschanel nous faisait, de Belgique, entendre ses paroles. Le centenaire de Condorcet ne comptera pas, ce soir (la mort de son père l'en empêchera), l'.n des présidents de nos anciens banquets ; mais les « camarades » se rappelleront que, sur ces mêmes bancs, Emile Deschanel fut un professeur applaudi et M. Paul Deschanel un élève acclamé. Plus heureux que Frédéric Masson, lorsqu'il prononça son discours à l'Académie Française, M. Deschanel put avoir la joie, — rare entre toutes, — de parler devant ces êtres chers, le père et la mère, et, parmi la foule, là, au premier rang, sur le banc de famille où ceux qui portent le nom de celui qu'on célèbre sont en deuil, il a pu, contemplant ceux que, vivants, il associait à son triomphe, se donner cette satisfaction réparatrice de faire entrer en quelque sorte son père dans la Compagnie en faisant deux fois, ce jour-là, applaudir son nom.
C'est une destinée que n'ont pas tous les fils et,
après avoir porté son hommage à Emile Deschanel, après avoir prononcé son discours et entendu celui de M. Brunetière, Frédéric Masson ne pourra arrêter ses yeux que sur le shako troué, il y a cinquante-six ans, devant la barricade de Saint-Séverin.
Paris et la guerre russo-japonaise. — Les marins russes. — Les Japonais du Trocadéro. — Candide et l'optimisme. — Le Carnaval de 1904.
12 février.
Si nous relisions Candide ?
Il faudrait une forte dose d'optimisme pour croire encore à la toute-puissance de la raison et à l'efficacité des congrès pacifiques. Plus nous allons, plus nous progressons, comme on dit, et plus nous travaillons à démontrer que l'homme ne varie guère et qu'à gratter le civilisé on retrouverait bientôt la bête brute. Il est de bonnes gens, dont quelques-uns même ont du génie, qui se harassent à prendre pour tâche de diminuer la mortalité humaine, rêvent de supprimer la rage, de chasser la tuberculose, de faire de ce bas monde un sanatorium d'où seraient exilées, autant que possible, la maladie et la misère. Il semble qu'arrivé à un degré de perfection relative, l'homme ne doive plus avoir d'autre souci que d'extirper les causes de haine et de faire la guerre à la guerre.
Et, tout à coup, une étincelle s'allume dans un coin d'Asie, un éclair traverse la mer Jaune, qui, sur un point du moins, s'ensanglante et devient la mer
Rouge, — et toutes les belles paroles humanitaires et consolantes s'en vont brusquement, en fumée ; — le petit insecte qui fourmille sur la croûte terrestre montre ses pinces et ses crocs, et voilà des milliers et des milliers d'êtres qui vivaient hier, mangeaient leur riz d'un côté, buvaient leur kwass de l'autre, sans se soucier de la Corée ou de la Mandchourie, du mikado ou du tsar, et qui se canonnent, et qui se torpillent, et qui s'entr'égorgent, et qui se fendent le crâne pour les satisfactions ambitieuses de quelques mégalomanes et pour le plus grand profit des journaux.
Et cela pour des altesses Qui, vous à peine enterrés, Se feront des politesses Tandis que vous pourrirez.
Le romancier Wilkie Collins, lorsqu'il écrivait The New Magdalen, dictait d'assez spirituelles paroles à une vieille dame anglaise affirmant que les gazettes seules avaient amené la guerre de 1870-71 parce que seules elles pouvaient en tirer profit :
— Tout se serait arrangé, s'il n'y avait pas eu de journaux. Les journaux ont besoin de beaux combats comme ils ont besoin de beaux crimes.
A lire la presse japonaise depuis de longs mois, il est certain que la douairière de Wilkie Collins eût prévu et prédit l'affreux conflit dont nous sommes témoins. Le journalisme japonais a versé beaucoup d'encre pour faire verser beaucoup de sang. Le Japon, soumis ainsi au règne du reportage, n'est plus du tout le petit pays un peu chimérique et pittoresque poétiquement, dont s'amusaient les opérettes
d'autrefois, et que Pierre Loti nous montrait avec ses menues mousmés au teint de lait, riant encore d'un bon rire. Le Japon est ambitieux, le Japon est victo rieux de la Chine, par conséquent pris un peu de la manie des grandeurs, et les voyageurs qui l'ont visité récemment n'ont point ^etrou^é chez les fonctionnaires et les bons bourgeois du pays la cordialité naïve du temps lointain des Samouraï. Restés braves comme aux temps héroïques où ils s'ouvraient le ventre par défi, les Japonais jettent aux Européens, à travers les cils de leurs yeux bridés, des regards inquiétants qui ne sont pas encore tout à fait pleins de commisération, mais qui témoignent d'une certaine ironie. Il semble né d'hier, ce peuple dont les objets d'art étaient déjà délicieux et sa\amment raffinés à l'heure où nous nous débattions encore dans les noires ténèbres. II a toute la vanité du par\ enu. toute l'assurance de l'homme arrivé et toute la violence savamment calculée du barbare éclairé à l'électricité. Il a l'orgueil de sa race, la fierté de son passé, la fatuité de son présent. Sous les murs de Pékin, lorsqu'il s'agissait de délivrer les légations assiégées, nous mettions avec raison des canons en batterie pour enfoncer les portes sans exposer la vie de nos soldats. Gantés de blanc, pimpants et résolus, les officiers japonais poussaient leurs hommes contre la muraille et montaient à l'assaut, mourant inutilement, tout simplement pour montrer qu'ils n'avaient pas peur. Ils sont téméraires et narquois dans leur héroïsme.
On nous eût fort surpris, à l'heure où les rares
iaponisanis du temps des Concourt collectionnaient les kakémonos et les gentils netzskés d'ivoire, on nous eût stupéfaits si l'on nous eût dit que ces petits Japonais attaqueraient, un jour, brutalement l'Empire russe et s'en prendraient délibérément à ces mouvantes citadelles, véritables casernes de la mer : les cuirassés. C'est qu'on n'avait peut-être pas très étudié ce peuple si supérieurement industrieux, et qu'on s'en tenait, pour le connaître, aux paravents, aux gardes de sabre et aux images des albums.
Où ai-je lu qu'il y a plusieurs siècles le Portugais Pinto, naufragé sur le rivage du Nipôn, avait gardé malgré la tempête une arquebuse ? Les Japonais ne connaissaient alors que les arcs et les flèches. Quelques-uns d'entre eux, curieux et intrigués, demandèrent à Pinto de leur confier son arme pour l'étudier. Elle passa de mains en mains. Les petits hommes souriants l'examinaient avec curiosité, à la loupe, un peu comme les gens de Lilliput devaient regarder Cullivcr. Lorsque Pinto reprit la mer et dit adieu au Japon, les Japonais avaient déjà fabriqué cinq cents arquebuses sur le modèle de la sienne. Et deux ans après il y avait au Japon plus de trois cent mille arquebuses pareilles à celles du Portugais. Ce trait seul peindrait une race.
Plus tard — il y a cinquante et un ans — lorsqu'on 1853 les Etals-Unis envoyèrent, pour obtenir des points de relâche sur la « terre du soleil » une expédition commandée par le commodore Parry, l'Américain après avoir obtenu ce qu'il souhaitait de la cour de Yeldo laissa des cadeaux au souverain du
Japon. Oh ! les plus simples mais, pour ces petites fourmis d'Asie, les plus étonnants du monde : un petit télégraphe électrique et un petit chemin de fer. Deux joujoux !
Les Japonais s'étonnèrent, admirèrent le télégraphe, et lorsque, sur des rail> minuscules, la petite locomotive entraîna quelques, ^^ag■ûnnets en plein air, ils battirent des mains et n'eurent plus qu'une idée, fabriquer des locomotives, construire des wagons, dresser des poteaux télégraphiques et pro fiter des inventions, pour eux inédites, du Commodore Parry. Aujourd'hui ils donneraient des leçons aux Yankees. Mais, puisqu'ils ont publié, en français, sur beau papier de fil, une édition fort joliment illustrée des Fables de La Fontaine, que ne songent-ils à relire une des meilleures pages du bonhomme : la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf... ou que l'Ours ?
On ne cause guère, autour de nous, que de l'aventure, et malheureusement ce n'est pas une fable. Paris est devenu tout à fait grave et songeur. J'entends le Paris qui sait, qui pense et qui prévoit. Au dessert, tout Parisien qui a vu le Japon, en passant, est interrogé comme s'il venait de feuilleter Félix Régamey. Et la guerre a cela d'utile — voilà un mot singulier — qu'elle nous apprendra un peu de géographie. Entre deux actes de la pièce nouvelle, on s'entretient de la Corée, qui n'était pas, jusqu'ici, essentiellement parisienne. « Séoul ? Où prenez-vous Séoul?... — Je ne le prends pas, je le laisse prendre ! — Ah ! on frappe les trois coups, rentrons ! »
Aï
Et les anxiétés, qui sont réelles, cherchent à tourner à cet optimisme dont je parlais tout à l'heure et que le théâtre de Capus a mis à la mode.
Sans doute il faut accepter les événements comme ils viennent et attendre ce que décidera le sort. « Prenons le jour. » ]Mais, en vérité, tout homme qui réfléchit éprouve une amertume infinie au spectacle inattendu de ces inutiles tueries, à la réapparition absurde des bestialités de la guerre. Quoi ! c'était pour avoir ce réveil formidable que le jeune empereur, essaj'ant de mettre en pratique le rêve de l'abbé de Saint-Pierre, conviait dans un palais de la Haye les diplomates de tous pays à chercher les moyens d'assurer la paix du monde ! Les obus répondent aux discours, et devant les torpilles, d'ailleurs fabriquées au Creusot, les plus belles idées les plus noblement exprimées ne sont plus que des palabres. La réalité secoue brusquement le Pangloss endormi : « Allons, debout, docteur, c'est le canon et l'on bombarde ! »
Ce pauvre Pangloss se frotte les yeux. Candide n'a même plus à cultiver son jardin. Les roues des batteries montées Aont le labourer désormais, et précisément Paris se rappelle l'idyllique jardinet du Trocadéro, il y a quatre ans — quatre siècles ! — le petit jardin japonais où les pruniers centenaires et les pins aux branches noires et aux troncs bizarrement tordus se miraient en leurs pots de porcelaine ornés de dragons chimériques dans l'eau claire du lac où nageaient les cyprins, dorés et rouges. Et les illuminations des soirs d'été ! Les lanternes de papier brillant comme des étoiles ! La fête des chrvsanlhèmes,
car ils aiment les fleurs, ces Japonais qui vont faire de la charcuterie savante. Et le thé versé par les petites mains des fillettes blanches comme des amandes fraîches. Où sont les neiges d'antan ?
— \e vous fiez pas à ces adorables décorateurs, me disait le général de G... J'habite en face de la légation japonaise. Je les vois à l'œuvre ; mes fenê très donnent sur leurs fenêtres. Ils travaillent toujours, ils étudient toujours, ils apprennent toujours. Ils déjeunent et ils dînent ensemble. Après les repas ils se dispersent ; chacun, de son côté, cherche, questionne, regarde. Celui-ci visite une usine, celui-là une gare de chemin de fer, un autre un musée, la Monnaie ou la Manufacture des Tabacs, un autre une caserne. Et. le soir venu tous se retrouvent. On dirait qu'un clairon invisible sonne le rassemblement. Ils se mettent autour de la table. Chacun rapporte son grain de mil ou son vermisseau, comme à la fourmilière. Et moi, revenant de l'Opéra, de la Comédie ou du Cercle, je retrouve parfois, à deux heures du matin, mes petits Japonais penchés sur quelque paperasse ou quelque carte, derrière leurs fenêtres illuminées. J'ai souvent perdu ma soirée, et même quelque partie de poker. Eux, jamais ! Diplomate, je ne serais pas rassuré. Militaire, je me méfie !
Le jardinet du Trocadéro, le petit lac et les poissons rouacs n'existent plus. Le vont a échevelé les chrysanthèmes des fêles d'automne.. \ux fenêtres laborieuses, les lumières nocturnes brillent toujours (1).
(Il Un attachO militaire français, le général J..., revenant de sa mission, écrivait : « Soldats adrairaljles, les Japonais peuvent être des adversaires redoutables ou des alliés précieux, »
Il me semble les voir, là-bas, de leurs mains adroites, habiles à nieller un émail ou à peindre une aquarelle, manier le clavier des pièces de marine et pointer les canons dans ces grands navires dont les escaliers tout petits, les cabines basses, sont faits à leur petite taille, comme des boîtes de soldats de Nuremberg. Et je revois, en même temps, sur le pont de leurs cuirassés, impassibles et fiers, ces élégants officiers russes, ces marins de l'amiral Avellan, ces beaux jeunes gens que Paris acclama, sui\it de ses hourras, salua de ses vivats, et qui, dans une apothéose de lumière électrique disparurent un soir, place de l'Opéra, emportés par l'escorte des cuirassiers au galop : — vision inoubliable, quasi fantastique et qui donnait l'illusion grandiose de quelque Revue Nocturne de Raffet.
Sont-ils dans les £orts de Port-Arthur ou sur les cuirassés qui ont pris la mer, ces marins russes dont le cœur battait à l'unisson du cœur de Paris ?
Et qu'ils sont loin déjà, ces souvenirs d'hier ! Loin, mais toujours présents et toujours chers. — Ah ! l'épouvantable chose et quelle vision féroce succédant à la vision heureuse dans la fièvre d'amour et de joie !
C'est que le destin a de ces méchancetés voulues. On dirait que le télégraphe, comme le téléphone, a été surtout inventé pour apporter plus vite les terribles nouvelles. Comment s'étonner que la neurasthénie soit la maladie essentiellement contemporaine? Nous sommes soumis à un régime de surprises qui doit fatalement aboutir à une névrose crénéralisée. Il
ne se passe poinl de jours qu'une émolion violente ne vienne secouer nos nerfs. Une idée par jour, c'était le programme du journalisme au temp^ d'Emile de Girardin. C'est bien mieux ou bien pis, aujourd'hui : une catastrophe par heure ! Baltimore brûle et la guerre éclate. Voilà le lot d'une seule matinée. Après quoi, jusqu'au {ive o'clock qui annonce un nouveau drame, il y a une halte légère. On respire. Pas pour longtemps. Et, avant de s'endormir, il faut bien savoir encore si le monde dure toujours. On a les « dernières nouvelles » qui empêchent souvent de dormir.
Mais ce qui est plaisant et plus chinois que parisien, c'est la préoccupation des gens qui, au son du canon et tandis que les crieurs de la rue hurlent le résultat de quelque bataille navale, continuent à dépouiller les papiers de Mme Humbcrt, et à s'amuser au petit jeu des autographes. C'est à n'y pas croire. Nous aurions cependant une admirable occasion d'oublier notre soif de racontars subalternes et cette autre espèce d'alcoolisme du scandale qui imbibe aussi peu à peu nos cerveaux. Que si jamais le moment est venu de ne point penser à nous entredéchirer, à nous calomnier et à nous haïr, c'est aujourd'hui. Nous aurions même besoin d'une vertu qui n'est pas dans notre tempérament, d'une salutaire habitude que nous avons perdue : le silence. Ah ! les journaux dont parlait la vieille dame de Wilkie Collins ! Les fabricants de nouvelles sensationnelles ! Les mémorialistes à manchettes qui ne sont pas celles de M. de Buffon ! Les inventeurs de combats fictifs,
les romanciers de la sinistre histoire ! Ils devraient se dire pourtant qu'ils ont charge d'âmes et que, de tous côtés, on guetle non seulement l'attitude, mais la pensée et les propos de la France !
On me pardonnera de donner le ton d'un vague sermon à celte causerie. J'ai voulu rendre l'impression causée par ces événements gros d'inconnu et qui ne ressemblent à rien, mais à rien, dans l'histoire. Car c'est un facteur tout nouveau que l'apparition du Japon, et il semble qu'on aperçoive déjà dans une brume indistincte le duel probable entre l'Europe et l'Asie, quelque jour. Oui, je sais bien, nous avons le temps, et le Mikado, pas plus que l'empereur de la Chine, n'est à nos portes. Mais ce qui se passe n'en est pas moins incroyable pour ceux qui jadis s'étaient habitués à regarder comme un tout petit paradis, seulement préoccupé de bibelots, la ferre fleurie que le Fusi-Yama domine de sa couronne de neige. Le cinématographe nous avait renseignés, il est vrai, sur la précision des mouvements, l'ordre et la méthode supérieure de l'infanterie japonaise. Mais on ne croit point au cinématographe, qui n'en est pas moins le plus parfait des reporters.
On commence à s'en préoccuper, de ces petits fantassins japonais, et à tout autre moment le problème de savoir si le Polichinelle de M. Rostand arrivera à la scène avant le Polichinelle de M. Jacques Richepin fût devenu ce qu'on appelle « une question ». 0 gravité soudaine ! Il n'est de question vraiment parisienne que celle de l'Extrême-Orient, et la Mandchourie intéresse plus que la nouvelle revue de fin
d'année ou le prochain bal paré et masqué.
Car, on ne s'en clouterait pas peut-être, voici venir le Carnaval.
Et ce qui ajoute une certaine ironie à la tristesse des choses présentes, c'est précisément la date de ces nouvelles tragiques, chocs de croiseurs, bateaux qui sombrent, bâtiments qui sautent. Regardez le Calendrier : nous sommes à la veille du Mardi-Gras. Des masques et des dominos s'étalent comme de palpables anachronismes aux dcAantures des magasins de travestissements. Les bazars ont mis en montre des chapelets de faux nez en carton qui se balançaient l'autre soir au vent des rafales. Des têtes connues, masques de cire, caricatures de gens célèbres, se mêlent aux manteaux vénitiens et aux loups de velours. Et toute cette défroque du plaisir, celte parade de gaîté produit un effet singulier à cette heure qui ne donne pas précisément un signal de fête.
Le Carnaval ! Qui peut bien y penser encore dans l'universelle inquiétude ? A quels attardés de la bacchanale l'idée peut-elle venir de se farder en pâle Pierrot ou d'endosser la casaque galonnée d'un mousquetaire de la Courtille ? Il sera lugubre le Carnevale de 1904, et les quadrilles des m.ascarades auront pour accompagnement les canonnades de la Corée. Chorée ici, Corée là-bas, dirait l'étudiant de Victor Hugo qui ponctue de calembours les Misérables.
Ici Von dnnsc, comme on écrivait sur les ruines de la Bastille. On danse sur ce Fusi-Yama, qui est
un volcan. Là bas on meurt. Et du reste on danse peu. On a la sensation que quelque chose de formidable plane sur le monde. J'ai là devant moi des masques japonais, en bois sculpté, qui gardent depuis plus d'un siècle leur rictus immobile. L'un est celui d'un vieillard ridé, railleur et comique ; l'autre,, celui d'une fillette grasse qui fixe devant elle ses yeux creux et ses lèvres de petit enfant amusé de quelque jouet. Le Japon d'autrefois semble incarné dans le vieux masque au teint jaune, Je visage fouillé de mille plis. Le Japon d'aujourd'hui rit sur le gai visage de la mousmé couleur de lait, et, à les bien regarder l'un et l'autre, ces masques de bois peint, celui de l'ancêtre et celui de la jeune fille, laissent, dans le vide de leurs prunelles filtrer un regard de malice. On dirait que des prunelles s'allument dans le creux de ce bois sculpté. Une petite flamme étrange brille dans les masques morts. Je n'avais donc pas bien regardé ? Il y avait de la vie, de l'énergie, de l'ambition, de la colère, de l'impatience, de; la haine, un patriotisme acharné derrière ces visages immobilisés dans leur rire. Eh ! oui ! Derrière les paravents de l'Asie il y a toujours un inconnu et un péril.
Maintenant les masques sont tombés — et voici qu'apparaît brusquement, terrible en sa réalité, la face convulsée de la Guerre. Ce n'est peut-être pas le Carnaval, c'est peut-être un long Carême qui commence.
Oublions Candide,
Une journée historique. — S. M. l'Automobile. — L'histoire des mœurs. — Les modifications de la ^■io de Paris. — Maladies nouvelles et péchés nouveaux. — L'amour à l'électricité. — A propos des enseignes. — Le « langage neutral ». — Un coin de Paris. — De lOpéra au Gymnase. — La langue et la patrie.
4 mars.
Nous avons eu, paraît-il, à la Chambre une journée historique. L'histoire se compose d'une infinité d'historiettes : l'histoire politique n'est pas l'histoire morale d'un peuple, et cependant elle en dépend ; l'histoire économique et sociale d'une nation se répercute sur son histoire militaire et vice versa, les armées étant maintenant les fourrières des directeurs de comptoir et les victoires se soldant par des traités de commerce. Les héros modernes se battent moins en effet pour les frontières que pour les douanes. Et la « journée historique », dont nous parlent les spécialistes aura été surtout une journée intéressante au point de vue des mœurs. C'est le l*"" mars — jour où les Japonais devaient prendre d'assaut Port-Arthur — que les députés ont invité le gouvernement à laisser librement se produire la course de la coupe Gordon-
Bennett sur le circuit des Ardennes. Les routes de l'Argonne, célèbres par la tactique de Dumouriez, vont être illustrées une fois de plus par les victoires de la locomotion automobile. Un tel résultat intéresse une quantité de gens, constructeurs, mécaniciens, ouvriers et surtout les coureurs qui font de l'automobile un sport et se donnent la fiévreuse joie de risquer leur vie pour arriver « bons premiers ».
Les aventures tragiques de la course Paris-Madrid étaient bien faites pour nous amener à réfléchir, et l'on conçoit que le gouvernement ait voulu laisser au Parlement la responsabilité des épreuves futures. Les députés ont autorisé le « circuit des Ardennes » en songeant à tous les intérêts industriels engagés, et sans doute ont-ils bien fait. Il est certain que l'industrie des automobiles fait vivre plus de gens qu'elle n'en tue et qu'à bien prendre, si les coureurs^ ne m'écrasent point tandis que je traverse une route, il leur est bien permis de risquer de se briser les reins dans leur furie de vitesse, le. pétrole ou l'électricité des autos ayant aussi leur alcoolisme et leur delirium tremens.
Mais ce que je tiens à constater, — et les admirateurs de cette « mémorable journée » ne me contrediront pas, — c'est le changement considérable apporté dans nos mœurs par l'automobilisme triomphant. On peut dire qu'il a plus profondément modifié notre vie quotidienne que certaines révolutions politiques. Il a non seulement ouvert des débouchés à l'activité humaine, mais il a créé une mentalité spéciale, il a fait naître une sorte de folie particulière
qui est tout à fait caractéristique de notre humeur contemporaine, la folie de la rapidité.
La constatation, au surplus, n'est pas nouvelle. La science l'a notée bien avant la chronique, et je me rappelle avoir lu une leçon des plus intéressantes d'un professeur aliéniste sur cette modification et surexcitation des cerveaux par la furia auiomobilica. « L'homme qui a fait une pièce de théâtre, me disait un jour Dumas fils, peut être un homme charmant, spirituel, doux, aimable, entendant raison sur tous les autres points de discussion ; il devient subitement un autre homme, simplement parce qu'il a fait une pièce de théâtre. Il défendra son sujet mordicus, il n'admettra pas une coupure. L' « homme qui a fait un roman » comprendra très bien que son volume ne peut dépasser un certain nombre de feuillets et qu'un roman ne saurait avoir la grosseur d'un Dictionnaire. L' « homme qui a fait une pièce » n'entend pas qu'on réduise son œuvre aux nécessités d'une audition ; il devient immédiatement un homme nouveau : il est l'homme indiscutable qui a fait une pièce de théâtre. » Ainsi l'homme qui monte sur une voiture automobile se change subitement en un autre homme. Il semble qu'avec les connaissances spéciales du chauffeur se développent en lui certains besoins de rapidité violente. Chaque état nouveau crée ses fonctions et ses maladies. La maladie de l'automobiliste acharné, c'est l'appétit forcené, la boulimie de la vitesse. J'ai éprouvé plus d'une fois cette sensation à la fois délicieuse et morbide. Emporté par la machine éperdue, on boit de l'air, on. dévore les
routes, on a la sensation d'un rêve, le ressouvenir de quelque ballade fantastique avec le souffle du vent sur la face et les changements de décors, la fuite affolée des maisons, des arbres, des champs, des êtres, des deux côtés de la route. Analysez bien cette griserie passagère : elle touche à la fièvre cérébrale bien qu'on nous dise qu'elle calme les nerfs et dégage le cerveau.
Oui, le chauffeur d'automobile devient soudain un homme nouveau. Il regarde très naturellement comme un imbécile tout passant qui fait obstacle à sa vitesse, toute personne qui se figure naïvement que la route ou la rue ou le boulevard appartient encore au misérable passant. Je n'oublierai jamais le regard de profond mépris et d'injurieuse colère que me lançait l'autre jour un aimable automobiliste qui avait failli me passer sur le corps. Evidemment j'avais commis l'impardonnable crime de me trouver sur son chemin et de le contraindre à modérer son allure. Peut-être ai-je regardé de même les braves gens que j'étonnais en passant par les villages avec un train d'enfer. L'automobile donne à celui qui la manie le sentiment qu'il est momentanément d'une essence supérieure. Le marquis de Bièvre eût fait, s'il eût connu Vauto, quelque facile jeu de mot sur l'essence en question.
On pourrait dire, en toute sincérité, que l'automobile qui rapproche les distances éloigne les hommes, ou les divise en deux catégories : ceux qui risquent d'écraser et ceux qui risquent d'être écrasés. Du reste, cette sensation de supériorité que donne un siège plus élevé que la taille du commun des mortels est partagée par tous les êtres qui conduisent quel-
qu'un ou quelque chose. Le cocher, surtout le cocher de grande maison, est un aristocrate en son genre. Il nV a pas pour lui de citoyens français, il y a des « piétons ». Le piéton doit se garer sous peine d'insulte, et la supériorité de l'homme qui siège a toutes les peines du monde à ne pas s'affirmer par un coup
de fouet.
Je ne crois pas qu'il soit possible d'imaginer un air de plus solennelle indifférence ou de plus ironique mépris que celui d'un cocher qu'on hèle un jour de pluie ou un soir de neige. On a fait jadis des émeutes pour secouer des tyrannies moins désagréables. Et, à tout prendre, puisqu'on parle de l'histoire, histoire des mœurs ou histoire des événements, il m'est venu souvent à la pensée que. dans cet éternel recommencement qu'est la marche de l'humanité, l'automobilisme était tout simplement — et non pas seulement de façon symbolique — un. retour assez inattendu à la féodalité. Je ne veux pas dire plus que je ne dis, et on comprendra ce qu'il y a de paradoxal peut-être dans l'observation. Mais que de vérités blotties dans les paradoxes !
Les voitures de fer des automobilistes me font songer aux armures d'acier des hauts barons des siècles passés. L'armure a changé de forme ; le résultat est le même pour les patauds qui se doivent ranger devant le terrible palefroi. Et jusque dans le coup de corne de l'auto, dans ce rappel menaçant à la prudence, je retrouve le signal du seigneur, le son du cor de l'homme armé criant gare ! aux vilains et les invitant à faire place nette. Je crois bien que le
vieux Jacques Bonhomme, s'il revenait sur terre, reconnaîtrait, masqués de leurs lunettes comme jadis de la visière de leurs casques, les cavaliers bardés de fer qui le forçaient à livrer passage.* Et même un peu de jacquerie menaça, un moment, les chevaliers qui estropiaient en passant les bestiaux et les chiens du pauvre homme. « Ils finiront par tirer dessus, )) disait-on, à un homme d'Etat, qui répondait souriant : « Oui, mais il faudrait trop bien viser ! » Ces privilégiés et ces armures de forme nouvelle, c'est la noblesse de l'argent qui les donne. Féodalité du jour. Le cornet de l'auto n'est que le cor du héraut modernisé.
Mais ce qui est certain, c'est que ces admirables automobiles, décuplant la vie des gens occupés et amenant, par exemple, le remède du médecin dix fois plus vite qu'autrefois au chevet du malade ; ces automobiles, devenues parfois macabres dans les sjDorts funèbres et les courses à la mort, mais qui, à tout prendre, auront donné à la vie humaine une activité plus grande et en réalité une durée plus longue en faisant plus courtes les petites courses utiles ; ces automobiles qui ont leurs fanatiques, qui ont eu leur Salon, qui ont bouleversé et bouleverseront plus encore le monde ; ces irrésistibles automobiles qui sont comme le chemin de fer mis à la portée de tous, auront malheureusement supprimé de l'existence parisienne un charme qui la rendait exquise, et qui porte un nom aboli : la badauderie.
L'automobile a tué le badaud en exposant le badaud à être tué net.
Et le badaud, qui n'est pas le niais ni le sot, mais le curieux, l'auto-reporter qui veut se faire à soimême son journal, et tout voir de ses propres yeux, le badaud, produit essentiellement parisien,
Il y a des badauds autant et plus qu'ailleurs,
dit le Corneille du Menteur — le badaud, cousin du flâneur, a disparu ou va disparaître, comme la flânerie tout entière, si délicieuse au temps du Paris d'autrefois.
Flâner? Badauder ? Musarder? Comment? Le tram^\ay passe, l'automobile menace, le teuf-teuf fond sur vous comme un épervier. Autant de torpilleurs de grandes routes et qui risquent de couper en deux le passant, comme un simple cuirassé. Que peut faire contre toutes ces armures le badaud fidèle à Montaigne ou, son parapluie à la main, le flâneur cher à Nodier ? Ces fossiles parisiens pourraient prendre place dans un Mifsée des Mœurs qui ferait pendant au Musée de l'Armée et où l'on accrocherait les vieilles modes et les vieux types périmés d'une ville si étrangement modifiée, ressemblant si peu à ce qu'elle était autrefois, c|u'il y a plus de différence vraiment entre le Paris de 1870 et celui d'aujourd'hui qu'il ne s'en produisit entre le Paris de la Révolution et celui de Louis-Philippe et même du second Empire,
Et il n'y a pas à gémir. C'est le Progrès. On gémirait d'ailleurs que ce serait en pure perte. Cette transformation, l'automobile — avec préalablement la bicyclette, cette automobile personnelle, cette au-
tomobile au scmice du plus grand nombre, Taulomobi)e démocratisée, — oui, l'automobile plus que tout autre agent de modification a travaillé à l'accomplir. Elle a non seulement apporté aux mœurs, aux costumes, aux usages, des différences notables : elle a changé jusqu'au paysage parisien, jusqu'à l'aspect des boulevards, déjà si étrangement maquillé par ses enseignes, ses boutiques, ses brasseries, ses cinématographes, ses majuscules électriques.
Et que dis-je, le pajsage ! La science, quelque joiir, découvrira que la trépidation de ces véhicules aura si violemment secoué les cerveaux que les maladies mentales s'en trouveront augmentées, ou du moins la forme de la pensée aura subi à son tour des modifications profondes. Il en sera alors du recueillement comme de la flânerie, et l'exacerbation aura remplacé la songerie et le doux farniente. Les médecins sont là qui étudient les prodromes. Mais voici qui est plus piquant : les confesseurs remarquent chez les pécheresses de nouveaux péchés : — les prêtres qui se piquent d'être les médecins de celles qui succombent comme les médecins sont les confesseurs de ceux qui ne croient pas, oui, certains prêtres, très fins observateurs et qui peuvent, en effet, ausculter bien des cœurs, ont (c'est l'un d'eux qui le déclarait l'autre jour) remarc|ué qu'il naît de nouveaux péchés, comme il naît de nouvelles fièvres.
Et les « péchés d'automobile » sont du nombre de ces néo-péchés-là, de ces péchés essentiellement modernes. L'automobile pousse, paraît-il, aux aventures comme les promenades équestres dans les
56 LA VJE A PARIS.
romans d'Oclave Feuillet. C'est une autre forme de la rencontre sous bois ou des accidents de chevauchée par les jours d'orage, comme dans Julie. L'automobile facilite les visites furtives, met avec une rapidité vertigineuse, pendant l'absence du mari, la maîtresse et l'amant en présence. Le téléphone a fixé le rendez-vous, l'automobile y conduit. C'est de l'adultère au 120 à l'heure. V Amour chaufleur ! Anacréon n'avait point pré\u cette Aariélé. Et aucun risque de manquer un train, d'être surpris à la garje, devant le guichet des billels ou dans la salle d'attente. Seules les pannes sont à craindre. Mais que ne risquerait-on point pour une aventure d'amour ?
— Ainsi, disait l'abbé X..., l'automobile fait les rendez-vous plus faciles et plus nombreuses les chutes des deux sexes !
C'est cet abbé un peu narquois, mais très subtil, qui assure encore que le péché à Paris varie suivant les quartiers ; qu'il est, par exemple, des péchés de la rive droite et des péchés de la rive gauche (je voudrais bien savoir en quoi consiste la différence), et qui a ainsi remarqué l'influence de l'automobile sur les ménages et sur les amours.
Si tu veux, faisons un rêve!
L'auto chauffe, tu le vois !
Tu meniménes, je t'enlève, L'oiseau chante au fond des bois.
Je suis ton maître et ta proie.
Partons, c'est la fin du jour.
Ton teuf-teuf sera ma joie, Mon teuf-touf sera l'amour.
Modifiée ainsi, la douce chanson d'Eviradnus de-^ vient une musique très moderne, et les confesseurs.
constatent que le conte d'amour est, grâce au palefroi de métal, plus souvent conté et plus facilement aux « étoiles de la nuit ». Et voilà bien pourquoi devient « mémorable » tout ce qui touche à Sa Majesté l'Automobile.
Je m'excuse du nombre de mots étrangers ou barbares que je viens d'écrire. Cet argot industriel finira par devenir comme une maladie de la langue française, un muguet d'une autre sorte. Je parlais des « enseignes » tout à l'heure, de ces enseignes qui sont comme les affiches d'une comédie de mœurs spéciale. A lire les enseignes, on devrait connaître une ville, ses goûts, son caractère propre. Il en fut longtemps ainsi, et le moraliste prétendait même qu'il était plus facile à Paris de changer un gouvernement que les enseignes.
Le Caritidès des Fâcheux, qui propose à Eraste de corriger les enseignes pernicieuses et sans orthographe accrochées sur les boutiques au grand scandale de la République des lettres, y perdrait aujourd'hui son latin. L'enseigne, jadis bien française, pittoresque et traditionnelle, est livrée à quelques professeurs de volapuk, aux amateurs du fameux « langage neutral » qu'on veut imposer à l'univers, aux prophètes de « l'espéranto ». Je me rappelle l'étonnement d'Edmundo de Amicis racontant que ce qui le frappa tout d'abord dans- son premier coup d'œil au Boulevard, ce fut le luxe des enseignes. Il se sentait tout de suite à Paris. En aurait-il aujourd'hui la même sensation et la joie ?
Je me suis attaché à noter dans une promenade de
moins d'un quart d'heure tout ce qui peut tenir de mots inattendus sur les façades de nos logis, tout ce que peut contenir de vocables exotiques ou de barbarismes un coin particulier de Paris, — le plus parisien, le boulevard et parmi les boulevards, le plus central et le plus vivant. De la place de l'Opéra au théâtre du Gymnase, il m'a semblé curieux de noter les termes de ce nouveau Lexique des enseignes, et cette besogne d'académicien en promenade n'a pas laissé que de m'élonner un peu. M. de Sacy en eût élé navré, Théophile Gautier, l'amoureux des mots, ne s'en fût pas diverti. Xous sommes décidément submergés par on ne sait quel bagage international, et nos successeurs auront fort à faire pour les prochaines éditions du Dictionnaire.
En quelques centaines de pas, j'ai rencontré sur les murailles non seulement les mots courants, dont la banalité ne surprend plus personne, comme les Bars, le Grill room, Express Bar, Mutual Lile, Fashionablc House, etc., mais des inscriptions dont la variété et l'étrangclé font ressembler Paris à quelque Chicago ou à quelque coin d'une exhibition universelle : Electric Store, Diamond Palace, Pianotist, Piano Plazer, Duplicateur Néostyle, Paris-Phono.
Phonolas! En moins de cinq minutes on a déchiffré ces étiquettes, épclé ces bizarreries. Et il y a les vocables de création nouvelle : la sur-bicyclette pour le sur-homme de Nietzsche sans doute, le Mutoscope, le Kaléoscope, le Multocopiste, YAutoeopiste, le Gramophone ! Tous ces mots se pressent, se heurtent, se font concurrence, et les titres en anglais Fancy and
Photo store se rencontrent en une étonnante promiscuité avec des mots composés — The Rendez-vous ol Fashion — mélange de français et d'anglais qui semble fait pour souligner l'entente cordiale comme cette autre enseigne Express franco-russe pour cimenter ou élargir l'alliance. Et voilà qu'à la porte d'un cabaret apparaît complétant le mot français par Vs possessif anglais un titre tout à fait inattendu : Les Amaurs's. Ainsi s'altère, se défait, se desquame la langue d'un peuple. Et, à dire vrai, nous avons décidément la langue trop chargée. Un Renan, qui disait avec si peu de mots tant de choses, en eût été stupéfait.
Je ne parle pas des malt, des five o^clock, des conletti. Leurs enseignes, leurs annonces semblent encore d'un style acceptable, tant elles sont d'usage commun. Et le flot monte, et le Littré de l'avenir ne pourra guère que composer une variété du Dictionnaire d'argot international. La vieille rue Saint-Denis et les rues des quartiers populaires demeurent, en ce débordement d'exotisme, fidèles encore aux vieilles enseignes à la Balzac, et c'est plaisir de retrouver là les étiquettes qui nous furent familières comme des drapeaux. I\Iais le Boulevard, emporté par le progrès, fou de nouveauté et de snobisme, arbore des écriteaux et étale des lettres colossales, illuminées le soir et flamboyantes, qui donnent la sensation d'une autre Pair o| the World, comme s'appelle l'Exposition de Saint-Louis.
Et la flânerie seule et la badauderie permettent de se rendre compte de ces modifications des ensei-
gnes. En automobile, on aurait le temps d' « arriver », on n'aurait le temps de rien déchiffrer, de rien voir. L'enseigne, qu'a aouIu sauver, rajeunir, revivifier, un administrateur artiste et éclairé, mérite pourtant qu'on s'en préoccupe. Elle fait partie intégrante d'une cité. Elle peut être ou le grain de beauté ou la verrue d'une ville. La mouche de la marquise a du charme, le furoncle est moins attirant. Et à propos de toutes ces enseignés farcies de vocables stupéfiants, je pense à ce joli mot de Théodore de Banville répondant à M. Legouvé qui lui vantail, avec sa générosité ordinaire, l'œuvre patriotique d'un romancier alors applaudi :
— Eh ! oui, mon cher maître, oui !... Mais la langue française est aussi une patrie !
C'est bien pourquoi il faut la défendre jusqu'en ses étiquettes et ses enseignes.
Impressions d'un juré du concours musical à l'Hôtel de Ville. — La salle Jean Paul-Laurens. — Matinées laborieuses. — Un paysage parisien. — Être juré ! — Le jury du Salon. — La vie paisible. — Le Chant de la Sirène et la Croisade des enfants.
— Le rêve et la réalité. — Le drame de l'hôtel Regina. — Mlle Gregoritza Popesco. — La tragédie vraie. — Une observation de Talma. — René Luguet. — Le gendre de Mme Dorval.
— Souvenirs d'Alfred de Vigny. — Un rendez-vous. — Marie- Jeanne. — La Dernière année de Marie Dorval. — Alexandre Dumas, René Luguet et George Sand. — Une tombe du cimetière Montparnasse.
le"- avril.
Devant un long piano à queue, près d'une fenêtre de la salle Jean-Paul-Laurens, un musicien exécute une partition dont un ami, assis à ses côtés, tourne les pages une à une. Tout auprès, suivant l'accompagnement sur un pupitre, d'autres musiciens déchiffrent les feuillets à mesure que l'auteur les joue. C'est une séance du Jury du Concours musical de la Ville de Paris, Çà et là, debout ou assis autour d'une longue table recouverte d'un tapis vert, les jurés écoutant, lisant le livret imprimé, prenant des notes, quelques-uns parfois, entraînés par « le morceau », chantant avec le chanteur. Et, tandis que les personnages historiques évoqués sur la muraille par le
maître peintre — Louis le Gros donnant leur charte aux Parisiens, Etienne Marcel protégeant le Dau phin, Bailly recevant devant l'Hôtel de Ville Louis XVI en habit de soie qui va passer sous la « voûte de fer » des épées nues — le jour du dehors entre par les larges fenêtres ouvertes, les unes sur les quais, l'autre sur les casernes voisines, dont on apergoit, au fronton, les aigles décapitées, et sur l'église Saint-Gervais, aux marches de pierre grise, silhouette de décor de théâtre.
A travers les branchettes grêles, du côté des quais, des arbres sans feuilles, fms comme des arbustes de dessins japonais, un délicieux paysage parisien apparaît sous le ciel pluvieux : c'est, au-dessus dçs maisons neuves qui font anachronisme en ce coin de Paris, la masse de Notre-Dame, semblable à une architecture faite au fusain, avec les deux tours superbes — les tours de Notre-Dame formant l'H de Hugo, disait Vacquerie — et, délicate, affinée, perçant comme une aiguille le ciel d'un girs-perle, la flèche aux dentelures exquises se profilant là comme un bijou de ciseleur sur un socle de pierre ; — puis, très loin, fondu dans une brume légère, argentée, le dôme du Panthéon, couronné pour le moment d'on ne sait quel échafaudage qui lui prêle l'aspect d'une pagode quasisiamoise, le Panthéon émergeant des toitures et des tuyaux de cheminée et que vaguement on regarde, tandis, que l'opéra, le drame ou la légende lyrique qu'exécute le compositeur emplit la salle de ses accords, de ses soupirs ou de ses orages. Sur les quais, de rares passants ; sur la Seine aux
eaux verdies, quelques bateaux. Sur les branches des arbres, regardant curieusement de. ses petits yeux noirs — écoutant peut-être à travers les vitres la musique — quelque passereau parisien grimpant, voletant, appelant d'autres moineaux qui viennent, ces chanteurs du pavé ou des toits, entendre un peu ces autres chanteurs, qui font là par vocation ce que les oiseaux font par instinct.
Et c'est là le tableau intime qui pourrait tenter un peintre de portraits. Sujet très moderne : les Concurrents du prix musical faisant entendre leurs œuvres à leurs Juges. Ceux-ci ont quitté en hâte, par ces matins de mars, leurs occupations personnelles afin d'arriver de bonne heure au rendez-vous. Ils passeront là plusieurs matinées, écoutant et comparant sans autre souci que de découvrir l'œuvre supérieure attendue, de rendre un arrêt équitable, d'encourager quelque artiste qui attend et qui espère. Ils auront donné leur temps à autrui et, le lendemain du jour où ils auront jugé, leur récompense sera la colère des concurrents évincés et les malédictions des compositeurs délaissés. Pourquoi vraiment se sacrifier à son prochain quand on a son œuvre à faire, sa tâche quotidienne, et que le temps nous est compté, ce temps qui si tôt passe, comme dit don Sallustc ?
Et ces maîtres musiciens, qui ont leurs opéras sur le chantier, ces littérateurs, ces conseillers qui ont à se préoccuper des affaires de la Cité, auront voué à ce devoir une partie de leur vie pour recueillir en fin de compte quelque amer reproche, et c'est le
sort commun à tous les jurés. Je me suis souvent demandé ce que le théâtre, par exemple, perd de créations, d'inventions, de scènes, d'actes entiers, en additionnant tout ce que dépense de temps au Conservatoire un jury de producteurs à qui parfois l'on répond par des sifflets ou des pommes crues.
Etre juré ! Faire partie d'un jury ! Passer ù juger les œuvres de ses contemporains des heures sacrées que rendrait délicieuses le travail, la plus certaine des joies humaines ! Etre Hébert ou Henner et, durant des après-midi que la palette ferait précieuses, contempler le défilé des toiles que l'armée des peintres, — rapins vieillis ou débutants pleins d'espérance, — entassent dans des baquets, des voilures à bras, des camions, et envoient au palais des Champs-Elysées.
On se demande souvent comment les artistes d'autrefois pouvaient, en toute certitude, produire leurs oeuvres, vivre leur vie, ajouter à la joie de créer, le plaisir de l'intimité calme, du repos mêlé au labeur. C'est que les concours, les jurys, les sollicitations que toute fonction entraîne, n'émiettaient pas inutilement leur existence. Les pelils bleus consécutifs et les coups de sonnette électrique ne dévoraient pas leurs journées.
Tous los jours se levaient sûrs et certains pour eux!
Les frères Corneille avaient tout le temps de s'interroger sur la meilleure rime, — la rime à trouver et la « scène à faire » — à travers la trappe familière de leur logis.
Ce n'était pas ce laminoir, cette mise en poussière, cet effilochage perpétuel qui fait de la classique ■« trame de nos jours » quelque chose comme de la -charpie. Et pourquoi, encore un coup ? Pour •recueillir les insultes de ceux-là mêmes qu'on s'est parfois acharné à défendre. Et pour que les refusés, les malheureux refusés, tombés du haut de leur rêve, appellent les maîtres, les anciens, les juges :
— Imbéciles !
Ce qu'on donne ainsi en labeur, en dévouement et •en sacrifice, on nous le rend en quolibets. Métier de •dupe. Et pourtant il se trouvera toujours des gens pour accepter un tel honneur, tant l'homme a besoin instinctivement de « siéger » et de « juger ».
C'est ainsi que j'ai passé, ces jours derniers, de longues heures à écouter les partitions soumises au concours de la Ville de Paris, et je dois dire qu'elles ont été souvent charmées. Car, en vérité, malgré la contention d'esprit qu'impose toute audition, c'est un plaisir et une sensation exquise que ces haltes inattendues. Et ces séances où, enfermés comme en loge, les jurés du concours musical entendent toute une matinée les marins bretons ou les déesses hindoues, les sirènes ou les héros Scandinaves, ne sont pas sans donner une sensation particulière de liberté parfaite dans l'absolu de l'art. On est en effet là portes closes, tout à l'œuvre que l'auteur fait entendre. Nul bruit du dehors. Pas de coups de sonnette ou d'appels de téléphone. Rien que ce paysage parisien sous les yeux ou quelque symphonie dans les oreilles. On est loin — si loin — de tout ce qui nous
préoccupe et nous tenaille en tous les sens. « Il semble, me disait un des juges, d'esprit très fin, — pourquoi ne pas le nommer ? mon camarade de jeunesse, et toujours jeune, Ernest Caron — oui, il semble qu'on fasse une traversée de quelques heures, » Une traversée en musique sur le vaisseau de la Ville de Paris.
Je ne nvétonne pas que, frileux et curieux, les moineaux-francs. Gavroches de l'air libre, sur les brindilles noires, contemplent ces passagers.
Et il y avait bien du talent dans les partitions soumises au jury qui a couronné la légende armoricaine, imitée d'A. Le Braz par M. Brenmure et mise en musique par M. Charles Tournemire, organiste de Sainte-Clotilde, tandis qu'il mentionnait une autre légende musicale, la poétique Croisade des En- (ants de M. Marcel Schwob, dont la partition délicate est de M. Gabriel Pierné.
Au mont Olivet vous irez, La fleur île l'arbre vous prendrez.
Venez, venez cueillir la Heur Pour guérir toutes nos douleurs !
Cependant la vie de Paris, au dehors de l'Hôtel de Ville, continuait, et lorsque nous sortions du pays des légendes on se heurtait aux soucis de la réalité et à la nécessité quotidienne. Mais on avait du moins vécu quelques moments aux frontières du rêve !
La réalité, c'est ce Greuling, 1' « emprunteur errant » qui a tenu en cour d'assises de si étonnants propos littéraires, qui lisait les romans contemporains en se vêtant d'une robe rose et qui, pour expli-
quer sa méthode avec les femmes, rééditait le mot du prince d'Aurec : « Il y a la manière ! »
Les causes célèbres ont leurs modes comme la littérature elle-même, et Antony ne ressemble pas à M. de Phocas. « Elle est bonne, la lame de ce poignard ! » dit le héros de Dumas en enfonçant dans la table d'auberge l'arme qui tuera, par amour, Adèle d'Hervey. C'est le meurtrier romantique. Il est fataliste et emporté. Il rugit, il déclame, il brave l'enfer et l'échafaud. Antony serait peut-être aujourd'hui un décadent et un esthète. On se modèle sur les héros du jour. On emprunte une forme de sentiment à un écrivain comme une coupe d'habit à un tailleur. Et la vie très souvent est plus dramatique et plus imprévue que le théâtre même. Quand je pense que le prologue du sanglant mélo de l'hôtel Régina se jouait pendant les scènes toutes simples, et volontairement réalistes, de Blanchetle, à la prece soir-là, expulsé des hautes galeries, — être monté larmes sur la scène, une œuvre de sang préparée dans la salle. L'antithèse est assez poignante.
Je me rappelle fort bien, — un spectateur ayant été, ce soir-là, expulsé des hautes galeries, — être monlé jusqu'à l'amphithéâtre pour voir et savoir ce qui causait le tapage. C'était un jeune homme, portant un volume sous le bras et qui devait me répondre : « Simple question littéraire, IMonsieur. Je proteste contre le genre de pièces de M. Brieux. » En redescendant, une grande jeune fille fort distinguée, qui causait en souriant avec le rédacteur en chef d'un journal très parisien, me frappa par sa beauté. Je
devais la revoir quelques jours après, vêtue de deuil, el c'était la sœur de Mlle Popesco, qui allait tragiquement mourir le lendemain.
Mlle Gregoritza Popesco se préparait à passer un examen au Conservatoire. Elle demandait précisément à mon confrère en journalisme de me la présenter, et lorsque envoyée par lui elle entra chez moi, dans sa robe noire, cette figure de jeune fille, timide, triste et pâle, me fit l'effet d'une Antigone, d'une statue de la Douleur. Elle me parla de la mort de sa sœur avec une expression de navrante simplicité. Elle me demandait de la recommander à ses juges du lendemain, les « jurés » de cet autre concours du faubourg Poissonnière. Son nom, sa tenue, sa beauté, son malheur plaidaient pour elle. Elle nous dit alors les Erinnyes, une scène de Klytaïmnestra. Hélas ! l'accent roumain, très charmant quand la jeune fille parlait, devenait presque violent et rauque lorsque la tragédienne déclamait les vers de Leconte de Lisle ! Il fallait travailler encore à le réformer. Mais on devinait là un tempérament dramatique et peut-être reverrons-nous Mlle Popesco, qui repartait tout aussitôt pour son pays, jouer à Bucarest le répertoire que devait y créer la morte et ne revenait à Paris que pour accuser et, sous sa robe de deuil, apparaître au Palais comme une autre Erinnye, élégante et moderne.
Et — ce qui est intéressant à noter — c'est que cette tragédienne, qui nous parut excessive lorsqu'elle arriva sur la scène du Conservatoire, fut très simple, sans fracas, presque réservée dans sa colère,
LA VIE A PARIS. Uà
devant les jurés de la Cour d'assises. Tant il est vrai <[ue la souffrance sincère n'admet ni les grands éclats, ni les grands gestes ! Tout ce que la douleur de théâtre a de déclamatoire tombe et disparaît devant ime douleur vraie. Rien ne m'a plus frappé, en fait d'enseignement dramatique, qu'une observation de Talma, dont le grand tragédien fit la règle même de «on art :
— ■ Je n'ai pas seulement joué la tragédie, disait-il un jour, j'ai assisté, en qualité de témoin, à bien des tragédies « vécues ». J'ai vu de près la tragique histoire. Ami de la plupart des conventionnels, j'étais le témoin muet des conciliabules où l'on préparait lies terribles séances du lendemain, les discussions où il s'agissait de sauver sa tête ou de demander celle des autres. Or, savez-vous ce qui me frappait, moi, tragédien, chez ces hommes qui jouaient ainsi ces mortelles parties ? C'est qu'ils parlaient bas et qu'ils ne faisaient pas de gestes !
Ni grands cris ni gesticulations forcenées, voilà la vie.
Et, avec l'éternelle antithèse du rire et des larmes, •c'est là tout le théâtre en réalité. Je songe, en écrivant ceci, à la destinée de ce vieux comique, très fin, ■spirituel, qui fut un des amuseurs illustres du théâtre du Palais-Royal et qui traversa un des drames les plus sinistres dont les coulisses aient gardé le souvenir. René Luguet, qui n'était pas, je crois, le doyen des ■comédiens de Paris (le vieil et toujours alerte Alexandre, le créateur de l'étonnant Fouinard, 1© compagnon du Chopart du Courrier de Lyon, n'est-il point son
aîné ?), René Luguct, qui porta jusqu'à la fin allègrement le poids de ses quatre-vingt-douze ans, avait épousé jadis une des trois filles de la grande Marie Dorval, Caroline Dorval, et, comme le plus dévoué des fils, il avait veillé sur les derniers jours, consolé l'agonie de la malheureuse et admirable artiste.
Marie Dorval ! la Ketty Bell d'Alfred de Vigny, la mère, l'idéale mère de Marie-Jeanne, on peut voir ce qu'elle était, au foyer de l'Odéon, en un portrait fort ressemblant qui la rend telle que les feuilletonistes la décrivent : étrange, pas jolie, mais pire, comme elle le disait elle-même. Elle fut aimée à la folie et elle aima. J'ai des lettres de Gustave Planche, le critique, adressées à elle, et qu'anime la passion la plus volcanique. Pauvre Planche ! si amoureux et si laid î
Notre génération ne sait rien de Marie Dorval que son nom et sa gloire. Mais l'amour d'Alfred de Vigny pour la comédienne est aussi célèbre que celui de Musset pour George Sand. On connaît une correspondance du poète de Dolorida avec la créatrice de Chatlerton qui dépasse en folie tout ce que la littérature amoureuse a pu produire. L' « élher bleu vague » qu'était, au dire de Lamartine, le grand Vigny, s'y fait paroxyste, charnel et morbide.
Et pourtant les amours de Dorval avec le poète avaient commencé d'une façon beaucoup plus prosaïque. Un petit roman à la Paul de Kock, très comique mémo. C'est M. Camille Doucet qui me l'a conté, et comme il avait connu Dor\al, comme il lui donna le dernier adieu sur sa tombe, je suppose qu'il tenait d'elle-même l'anecdote, très suggestive.
Alfred de Vigny donc était amoureux. Il était pressant. Il demandait un rendez-vous à sa Kelty Bell. Et, après bien des hésitations et des refus, Mme Dorval avait accepté de se trouver à telle heure au lieu fixé par le poète, son poète !
Elle avait promis. Elle tenait parole. A l'heure dite, l'après-midi d'un jour de printemps, elle se rendait à l'adresse indiquée. C'était un petit hôtel des environs de la butte Saint-Roch, non loin du logis de Corneille. Corneille, la butte Saint-Roch. On se trouvait en pays littéraire.
Mme Dorval s'informe. On lui indique l'étage où Vigny l'attend. Elle frappe.
— Entrez !
Elle reconnaît la voix du poète. C'est bien là. La •clef est dans la serrure. Elle la fait tourner. Voilà la porte ouverte et... Et couché dans un lit, lisant patiemment le Journal des Débats, elle aperçoit M. de Vigny, l'auteur d'Eisa ou la Sœur des anges, qui, sur ses beaux cheveux, avait bourgeoisement enfoncé un bonnet de coton. Non, pas même. Un « trois pièces ». Quelque chose .comme le bonnet d'Argan sur la tête superbe de l'auteur de Cinq Mars.
La créatrice d'Antony^, la passionnée Adèle d'Hervey, la poétique Ketty Bell ne put retenir un éclat de ■colère. Dorine eut poussé un éclat de rire. Et la comédienne se sauva, laissant là M. de Vigny, son journal, et le bonnet de nuit arboré en plein jour.
« Et ce jour-là, ils ne lurent pas. plus en avant. » Je veux dire qu'ils ne lurent rien du tout.
Hélas! à ces années de passion, avaient, pour
Marie Dorval, succédé de longues, tristes, noiresannées de misère, lorsque René Luguet, le comique René Luguet, était devenu son gendre. Plus d'engagements à Paris, plus de rôles, la Comédie-Françaiseprise par d'autres. On cherchait pâture çà et là. On battait les buissons en province. La grande Dorval jouait où elle pouvait, comme la dernière des cabotines. Il fallait vivre, élever le petit Georges, le fils de Caroline Luguet, l'amour, le grand amour, le seul- amour maintenant de sa grand'mère. Kelty Bell était une aïeule. Et quelle aïeule ! Aussi passionnée pour le petit Georges que jadis pour Chatterton, elle l'emmenait dans ses tournées. Devant Uii, elle répétait ses créations, son répertoire.
Un jour, Marie Dorval avait rencontré Alexandre- Dumas.
— Tu sais que j'ai un rôle ? lui dit-elle.
— Dans quelle pièce ?
— Ah ! je ne sais pas ! Cela s'appelle Marie- Jeanne. C'est une mère qui a perdu son enfant et qui crie ; Mon enlantî {e veux qu'on me rende mon enfant ! C'est tout. C'est assez. J'ai joué le rôle à mon petit Georges. Il a pleuré. Tu pleureras aussi, toi, tu verras !
Et non seulement Dumas pleura, mais tout Paris, mais toute la France, puisque Marie Dorval joua et rejoua, pour vivre, Marie-Jeanne dans toutes les pro vinces. Seulement, un jour, à Caen, l'enfant que la grand'mère adorait, qui n'avait pas cinq ans, mais qui, depuis qu'il était né, lui avait donné tant de joie, le petit compagnon de ferrante mourut. Et
René Luguet, entrant dans la chambre, trouva Mme Dorval chantant et riant auprès du lugubre berceau. Elle ne disait plus, comme Marie-Jeanne : « Mon enfant ! Qu'on me rende mon enfant ! » Elle répétait des refrains, comme Ophélie :
Do, do, Tenfant do !
Elle était folle. Elle ne voulait pas quitter le pau- ■vTe petit mort. Des larmes vinrent, cependant, qui la sauvèrent. René Luguet l'arracha à la fosse ouverte, mais c'était fini. Il n'y avait plus sur terre, pour Dorval, de prétexte pour vivre. Désormais, elle ne se coucha plus dans un lit. Elle étendait sur un «anapé un voile noir — le voile qu'elle avait lorsqu'elle jouait la Tisbé d'Angelo — et elle dormait là, près du berceau vide du petit Georges, quand elle dormait... »
J'ai vu, il y a bien longtemps, à la vitrine de la Librairie Nouvelle, en face de la Maison Dorée, une petite affiche ainsi conçue : La Dernière Année de Marie Dorval, 50 cenlimes pour son tombeau. C'était le recueil de quelques articles consacrés à l'agonie de Dorval par Alexandre Dumas dans son journal le Mousquetaire. René Luguet, qui n'avait pas voulu que Dumas ouvrît une souscription pour les obsèques de Dorval, consentait à ce que la brochure fût vendue pour la tombe. Elle n'a pas cent pages, cette brochure à couverture rose, — oui, rose, comme par ironie, — et elle contient le plus poignant des drames de misère matérielle et morale.
Dorval eut son tombeau et Henri Heine, mourant,
écrivait, oubliant les sarcasmes, à Dumas une lettre où il lui disait son émotion pour ces pages « plutôt sanglotées qu'écrites ». « Merci pour ces larmes ou^ pour mieux dire, pour ce prétexte de pleurer, car le cœur humain, cet orgueilleux chien de coeur, est ainsi fait que, quelque oppressé qu'il se sente, parfois il voudrait crever plutôt que chercher à se soulager par des larmes ; ce chien de cœur orgueilleux doit être content chaque fois qu'il lui est permis de se désaltérer de ses propres douleurs par des larmes, tout en ayant l'air de ne pleurer que sur les infortunes des autres ! »
Quel cri î Et que le poète de Vlniermezzo avait raison de verser des pleurs en lisant les pages cursives mais profondément sincères du grand conteur !' Dumas disait l'aventure de René Luguet, ramenant Marie Dorval de Caen à Paris couchée sur ses genoux dans la diligence et les tempêtes en roule el la voiture versée et la pauAre femme mourante, toussant et grelottant sous la pluie, au bord du chemin. Toute une lamentable odyssée, un affreux voyage. Puis la maladie à Paris, la pauvreté, l'abandon, l'agonie. Et toujours, toujours au chevet de la moribonde, qui consentait enfin à s'étendre en un lit^ René, René Luguet, mort de fatigue, mais souriant^ la parole consolante et, une fois même, à son tour, solfiant, chantant tout bas les vieux airs des opérascomiques que Dorval chantait dans sa jeunesse cl les chansons aussi dont elle avait bercé le petit Georges, dont le berceau était toujours là !
Lorsque Mme Dorval se sentit mourir, elle appela
LA VIE A PARIS, iO
<;eux qu'elle aimait, elle leur dit adieu, puis elle <;hercha la main de René Luguet, porta cette main sur sa tête, réunit toutes ses forces suprêmes et prononça ces deux mots que Dumas entendit et retint :
— René !... Sublime !
Eh ! oui, il avait été « sublime », le gendre dévoué, le père douloureux, le comique qui allait de ce chevet de misère aux répétitions des farces du Palais-Royal ! George Sand a raconté « avec son cœur de colombe et sa plume d'aigle » — l'expression, très romantique, est de Dumas — les derniers moments de Dorval. Il y eut encore pour René Luguet des épreuves atrocement cruelles.
Point d'argent pour les funérailles, je l'ai dit. Mais M. de Falloux en donna un peu, Victor Hugo apporta ,200 francs du ministère de l'Intérieur, Alexandre Dumas, alors en déconfiture, mit ses croix en gage, son Nischam au mont de piété comme Schaunard son pantalon. Et Ketty Bell eut une fosse pour dormir. Mais pour l'y coucher il fallut l'exhumer. René Luguet était encore là, au bord du trou comme au chevet de la malade. George Sand lui avait écrit : « Je la plains et pourtant je sais qu'elle est mieux où elle est que dans le triste monde où les meilleurs sont toujours les moins heureux ! » A cette lettre, René Luguet répondit par une autre, qu'on trouvera dans un livre récent intitulé : En voyant passer la vie..., par l'auteur d'Amitié amoureuse et M. Henri Amie. Les souvenirs de Maupassant y coudoient ceux de Mme Sand.
A la « bonne dame de Nohant » René Luguet ra-
contait la mort de Dorval : « J'ai lu la Petite Fadette à son chevet », puis l'exhumation : il avait fallu revoir la morte, la reconnaître. Elle n'avait pas changé. Les cheveux coupés avaient repoussé. A Iravers une gerçure de la peau on apercevait la chair, toute rose. Luguet décrivait tout cela. Le comique des vaudevilles du théâtre de la Alontansier devenait là tout à coup comme un Hamlet remuant la terre du cimetière d'Elseneur.
Il réunit, le brave homme, sous la même pierre, l'enfant, le petit mort et la grand'mère. C'était en mai. Le campo santo était fleuri. Et rentré chez lui, navré, Luguet écrivait à George Sand en un grand cri de reconnaissance : « Vous avez fait aussi son exhumation, grande femme ! Pendant que je donnais à son corps le repos éternel, vous écriviez son nom pour la postérité. »
Et il ajoutait, le pauvre comédien revenant à ses planches de théâtre après les planches du cercueil :
« Et, le lendemain, je faisais mon métier de farceur !... Et l'on m'appelle, au théâtre, le ioyeux Luguet ! Et c'est par ma gaieté que je me suis fait une petite réputation ! Quel carnaval que la vie ! »
Maintenant, et depuis hier, le ioyeux Luguet, le « sublime » René Luguet de la dernière année de l'aïeule, repose au cimetière Montparnasse dans la tombe où dorment le petit Georges et la grande Marie Dorval.
Une exposition culinaire. — Le salon de la mangeaille. — Un peu de cuisine. — Les supéiùorités françaises. — Tableau de féerie.
— La question sociale. — Messer Gaster. — Les cuisiniers historiques. — Carême et Laguépière. — Riquette et l'empereur de Russie. — Un grand homme qui réclame un Plutarque. —
— Jules Gouffé et Alexandre Dumas. — L'art de faire digérer.
— Gomment mangeaient les Romains. — La mort de Carême.
— Vieux jeu et nouveau jeu. — Les spectateurs. — Les funérailles d'Isabelle IL — Paroles royales.
15 avril.
C'est un joli décor de féerie que l'étalage de tous ces harnois de gueule, pour parler comme nos pères, sous la tente de l'Exposition culinaire du jardin des Tuileries. Même au point de vue du coup d'œil, ce Salon spécial vaut une visite. Et la cuisine intéresse tout le monde. Lady Morgan a dit avec raison que, pour les nations, la science de la cuisine est une nécessité. Pour les particuliers, c'est la vie même. La Nel de Santé, comme l'appelle Nicolas de la Chesnay, le vieil ennemi des banquets.
Il fut un temps où le fondateur de la Vie parisienne, Marcelin, disait à Taine, son ami, un peu attristé :
— Bah ! les Français savent encore faire mieux que personne la cuisine, la guerre et l'amour !
Je crois bien que tous les peuples ont la même
prétention et s'attribuent également ces supériorités diverses. Le sort les leur décerne tour à tour et les leur reprend selon les hasards. Et la cuisine italienne, la cuisine espagnole, la cuisine flamande, ont des attraits qui — tout dépend des goûts — sont aussi puissants que les séductions de la cuisine française. Cependant le dicton est encore de mode et les étrangers, certains étrangers, vous répéteront qu'on ne mange bien qu'à Paris.
Je dirais volontiers qu'on ne mange bien qu'en province, en des coins spéciaux, de vieilles auberges ou de vieilles familles. On a dressé jadis une carte originale, la France gastronomique, comme on a publié un Almanach des Gourmands. La vérité est qu'on mange bien partout, qu'il n'est pas vrai que l'art de la cuisine se perde et que tout dépend des personnes : cuisinières ou cuisiniers. Tant vaut l'homme, tant vaut la cuisine.
— Depuis qu'on ne rôtit plus au sarment, la cuisine est perdue, disait l'excellent Frédéric à ses hôtes do la Tour d'Argent.
La cuisine n'est point perdue. Le marquis de Cussy, Berchoux ou Calnet trouveraient encore parmi nous de bons coins de table.
Petites tables, larges verres, Vins naturels et mets bien sains, Voilà comment, sans médecins, Vivaient nos pères.
Mais je ne sais pas si les expositions pareilles à celle des Tuileries donnent une idée exacte de la cuisine intime, familière, familiale. Il s'agit ici d'une
exposition des produits de l'alimentation plus que de la cuisine elle-même, et le cadre est ce qui amuse le plus certainement le visiteur. Il semble qu'on soit transporté en un de ces tableaux où les metteurs en scène du Châtelet font défiler les pâtés et les tartelettes, les macaronis et les godiveaux. La toile se lève sur un assemblage pittoresque de gâteaux secs et de poissons frais, sur des architectures de biscuits, des perspectives polychromes de bouteilles et de boîtes de conserves, des charcuteries savantes font face à des pâtisseries délicates. D'énormes fruits entassés se dressent à côté d'un étal de grasses poulardes aux chairs pâles et de bars gigantesques ou de rascaz destinés aux futures bouillabaisses. Nouilles et confitures, nougats et ratafias. On songe aux visions alléchantes où Fénelon fait appai^aître des fleuves de sirops et des îles fortunées où les gaufres volent d'elles-mêmes aux lèvres des gourmets. C'est l'Exposition de Gamache avant les noces, le royaume de la gloutonnerie, la glorification de l'Estomac. Une halle aux desserts, un magasin des accessoires de la mangeaille.
L'art s'y montre, d'ailleurs, cherché et ingénieux, dans l'arrangement des tables servies, les menus de soie, les bisques géométriquement garnies, les desserts savamment présentés et les pièces soumises au concours, médaillées ou primées, qui représentent en quelque sorte les chels-d'œuvre imposés jadis pour passer maîtres aux apprentis de la Comjnunauté des pâtissiers. Ils suivent la mode, ces morceaux de concours, tantôt en pastillages ou en sucre pour les
pâtissiers, tantôt en saindoux pour les chaircuitiers. Les cathédrales gothiques, semblables aux blancstombeaux des ducs de Savoie à Hautecombe, se retrouvent encore dans les préoccupations des exposants, comme au temps de Notre-Dame de Paris. Il y a aussi là les éternelles pagodes hindoues et l'éternel chasseur en graisse tirant sur des perdreaux en beurre. Parfois quelque pâté macabre nous montre,, comme sortant d'un ossuaire, les crânes dénudés des mauviettes ou des bécassines. Les Cendrillons en sucre apparaissent dans leurs carrosses en nougat. Des rilleties de Tours se dressent comme des forteresses qui eussent amusé Rabelais et Balzac. Un exposant patriote nous présente un Bonaparte à cheval faisant son entrée à Milan.
Mais c'est 1' « actualité » qui tente tout naturellement les exposants, et beaucoup d'entre eux ont exécuté des automobiles en sucre ou en lard. Automobiles ponctuées de violettes parfois, comme pour la Fête des Fleurs. Automobiles qu'on cassera au dessert comme des autos emportés se brisant contre quelque obstacle. J'ai même vu dans cette exposition, à côté des truites à la Duse et des monuments aux armes de Russie, une boucle en pastillage, un looping the loop qui rappelle le plaisir un peu angoissant dont s'amusent présentement les névropathies parisiennes.
Tout cela est curieux, mais ne touche peut-être pas directement à la cuisine proprement dite, à cette cuisine qui, à la vérité, fait partie de la question sociale, toute la préoccupation de l'humanité gravi-
tant autour de Messer Gaster, et le monde se divisant en deux innombrables catégories : les ventres pleins et les ventres creux.
Je ne conseillerais pas aux ventres vides d'aller visiter l'Exposition des Tuileries. Elle leur paraîtrait ironique. « De combien de choses l'homme peut-il se passer ! » disait le philosophe résigné en contemplant le luxe de son temps. Mais le pauvre, l'éternel pauvre, l'errant, le passant, celui à qui Don Juan fait l'aumône, non par pitié, mais pour l'amour de l'humanité, le Pauvre avec un grand P, dirait la bouche plus amère : « De combien de bonnes choses je suis forcé de me passer ! »
Il y en a, humant l'air dans le jardin, par ces premiers jours d'avril, de ces pauvres hères qui contemplent de loin, en se chauffant au soleil, l'entrée de la tente où, pour vingt sous, les curieux et les cuisinières vont voir comment on accommode un plat et passer en revue les fromages illustres et les conserves célèbres, les fromages, ces biscuits des ivrognes, disait Grimot de la Reynière !.., Les échappés des asiles de nuit — arrêtés ainsi au seuil de l'Exposition par le doigt de la misère — ne goûteront pas une seule fois, en toute leur vie, à ces plats que les jurys décorent, à ces pâtés honorés de ^médailles d'or. Ramasseront-ils même les miettes du festin ?
Quoiqu'il en soit, et quelque mélancolique regard que Lazare jette sur la table servie, il n'en est pas moins vrai que la cuisine est une des supériorités qu'il faut cultiver comme une parure nationale. Et précisément les observateursi vous diront que la su-
q2 la vie a paris.
prématie de la cuisine a toujours marché de pair avec la puissance politique.
— Présider une Chambre ou remplir une ambassade, c'est faire un cours de gastronomie, disait le plus fameux des cuisiniers.
Et M. Laguépière, premier cuisinier de Napoléon, « le maîlre, l'illustre, le grand Laguépière », qui mourut gelé dans sa \oiture, pendant la retraite de Russie, laissait tomber dans l'oreille de Carême, docile et respectueux, cette maxime admirable :
— L'art des fourneaux, c'est l'art de la vie ; l'art de la cuisine, comme celui de toutes les sciences humaines, est d'arriver à exécuter très facilement des choses très difficiles.
Ce Laguépière — qui trouvait ainsi tant de choses dans une sauce, comme \'estris en un menuet, — Laguépière, ce poète des grands extra, arrivait, surgissait à l'heure même où Xapoléon donnait à la France des fêtes après des victoires, découvrait des cuisiniers étonnants, en même temps que des généraux résolus. Ceux-ci et ceux-là allaient au feu diversement, mais en même temps. « AL Lasnes, qui traitait le [raid comme personne » ; MM. Richaut, si habiles dans « la belle partie des sauces » ; — Richaut, Lasnes, Laguépière — autant de noms qui rivalisent avec ceux des Bessières, des Junot, des Duroc ! « C'est, écrit Carême, en parlant de ces premières années du dernier siècle, l'heure où les sauces devinrent plus veloutées, plu? suaves, où les excellents potages et fonds pour braiser furent adoptés, où les bonnes cuisines embaumèrent les
riches quartiers de Paris. » Il est certain que jusque-là la cuisine avait été un peu abandonnée : si Danton se plaisait à chercher des morilles par les bois ; si Hébert allait volontiers souper chez Méot, la plupart des maigres conventionnels vivaient de croûtes sèches, et les repas de Lakanal ne devaient pas ressembler aux futures réceptions de Cambacérès.
M. Thiers a négligé toute cette partie pittoresque et spéciale dans son Histoire du Consulat et de l'Empire. Qui dira pourtant l'influence de la cuisine des Tuileries sur les destinées du monde ?
Tout se tient ici-bas. Les cuisiniers se levaient alors avant le jour parce que le premier consul était à cheval dès l'aube. Et lorsque à la paix d'Amiens Carême confectionnait les pièces montées destinées à la table de Bonaparte, il savait que le maître, qui voyait tout, donnerait son coup d'œil aux pâtisseries dignes de l'illustre Avice ! « Mais pour parvenir là, jeunes gens, s'écrie Carême, que de nuits sans sommeil ! »
En vérité, si j'avais un modèle de sell help à donner, une existence de travail à recommander, savezvous quelle biographie j'indiquerais à nos contemporains avides de parvenir ? La vie et les travaux du cuisinier Carême.
M. Carnegie, ce contemporain professeur d'énergie, ne nous donne pas d'exemples plus pratiques. Si vous rencontrez par hasard un exemplaire du Livre des Cent et Un que publia jadis Ladvocat, ouvrez-le au chapitre où un littérateur culinaire dont
j'ignore la destinée, Frédéric Fayot, qui se fit l'éditeur des Classiques de la Table, raconte la Moii de Carême. C'est un chapitre tout à fait saisissant, empli d'une philosophie singulière. Et pour arriver, imitez Carême, qui ne fut pas un arriviste, mais le plus laborieux des hommes.
Oh ! je sais bien ! Ce ne fut qu'un cuisinier.
Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n'est rien...
Un cuisinier excellent est aussi rare qu'un bon diplomate, et lorsque M. de Talleyrand attachait à sa maison le fameux Riquette — autre maître es fourneaux — il savait bien qu'il ajoutait aux affaires un collaborateur important, le plus important peut-être des collaborateurs, un coulis étant aussi difficile à composer qu'un protocole à rédiger. Oui, le prince des diplomates savait parfaitement que le dîner est un des grands ressorts de la diplomatie. Air congrès de Vienne, la carte des menus exigeait une entente aussi grande, d'aussi profondes méditations que la réfection de la carte d'Europe. Et Carême en donnant aux plénipotentiaires de bonnes digestions les touchait à l'endroit sensible. Un adversaire qui a bien digéré est en effet à demi désarmé. Le fameux latraniem slomachum dont parle Horace mettrait au contraire les diplomates en colère et les pousserait à arracher une province à un royaume pour se venger d'une crampe d'estomac.
Ainsi Riquette, le collaborateur de Carême, avait "eu sur les destinées de l'univers une influence considérable simplement par la façon dont il confection-
nait ses potages. A Tilsitt, l'empereur de Russie fut si parfaitement séduit par la cuisine impériale française qu'il félicitait Napoléon presque autant de l'habileté de son chef que de la bravoure de ses grenadiers. Et, l'entrevue terminée, il demanda comme une faveur d'emmener en Russie l'habile homme et le beau parleur qu'était Riquette. Napoléon céda Riquette à regret ; mais quelques années plus tard, en mars 1814, chez Talleyrand, rue Saint-Florentin, en cet hôtel de Phelypeaux, comte de Saint-Florentin, qu'avaient habité tour à tour le duc de l'Infantado et Lazare Carnot — le tsar, parlant de l'influence de la France sur la Russie, dit au prince avec une conviction profonde :
— Nous devons une grande reconnaissance à votre patrie, représentée par Riquette. Savez-vous ce qu'a fait Riquette ? Il nous a appris ce que nous ne savions pas.
— Et quoi donc, sire ?
— Il nous a appris à manger !
Manger, savoir manger, c'est-à-dire savoir vivre, c'est, en effet, la science suprême. Le bon cuisinier ne vaut pas seulement le bon diplomate, il vaut aussi le bon médecin. C'est un hygiéniste en action. J'ai connu Gouffé, l'auteur du Dictionnaire de la Cuisine, l'illustre Gouffé dont la gloire faisait envie à Dumas père, plus fier de ses omelettes que de ses Trois Mousquetaires. Gouffé se vantait de pouvoir gaver ses convives comme des poulets sans les exposer à la moindre indigestion. Il coupait par des sorbets, des entr'actes quasi apéritifs, le repas le plus
copieux. Il redonnait à l'estomac, en plein dîner, une activité nouvelle. Il y avait ainsi comme deux ou trois dîners dans le dîner. L'appétit le plus rebelle repartait sur de nouveaux frais.
Comment Gouffé obtenait-il ce résultat ? L'auteur de YElrangère assure que l'amour est de la chimie. II est certain que Gouffé était un admirable chimiste. Il se vantait — comme un chirurgien se montrerait fier d'avoir réussi toutes ses opérations d'appendicite— de n'avoir pas, en toute sa carrière une indigestion, pas même un borborygme, sur la conscience.
Et pourtant Carême avait raison de répondre au prince de Galles lui disant : « Carême, vous me servez d'excellents dîners, tout y est parfait, mais vous me ferez mourir d'indigestion. — Mon prince, le de\"oir d'un cuisinier est de flatter l'appétit, non de le régler. » Mais Gouffé n'eût pas ainsi répliqué. Plus ambitieux ou plus habile que Carême, il estimait que le cuisinier répond de la santé même deceux dont il surexcite l'appétit.
Plus habile que Carême ! Je viens d'écrire là un bien gros mot. Carême, en effet, je le répète, est un de ces hommes illustres qui eussent mérité un Plutarque. En vérité, il y a dans la vie d'un cuisinier autant d'enseignements que dans celle d'un grand inventeur, d'un grand capitaine, ou, ce qui vaut mieux, d'un bienfaiteur de l'humanité. Carême étudiant les architectes de la Renaissance pour construire un plat, Carême consultant les estampes pour disposer la table de Napoléon, et s'enfermant dansla Bibliothèque de l'empereur pour combiner un des-
sert, Carème'consultant les Archives du Vatican pour inventer un de ses cinq cents potages, est aussi admirable qu'un membre de l'Académie des inscriptions usant ses yeux à déchiffrer des palimpsestes ou des textes lapidaires.
« Je vis de l'esprit et de l'âme l'Inde, la Chine, l'Egypte, la Grèce, la Turquie, l'Italie, l'Allemagne, la Suisse, et je ^is crouler sous mes coups l'ignoble falsification de la routine. »
Qui parle ainsi ? Est-ce un prophète ? Non, c'est un maître d'hôtel, un pâtissier, un maître es ragoûts. Carême, en ses Mémoires, dépasse ainsi Vatcl, qui ne sut que mourir, « se poignarder, » comme dit Mme de Sévigné. Carême vécut pour la cuisine et par la cuisine. Il brisa les vieux moules. Il passait des nuits à chercher des recettes. Il prouva, un jour, aux Français de son temps que les Romains, si réputés, ne savaient pas « manger », comme disait le tsar Alexandre.
— On nous parle si souvent des repas de Lucullus, de la table de Pompée ou de César!... Eh bien, je vais vous composer un repas de Lucullus. Lucullus, emcore une fois, dînera chez Lucullus. Et vous réclamerez bien vite après cela la bonne, saine et loyale cuisine française.
Et Carême exécuta ce qu'il promit. Comme Mme Vigée-Lebrun avait donné un repas grec, il donna un repas romain. Il prouva, par le fait, que « la cuisine si renommée de la splendeur romaine était foncièrement mauvaise et atrocement lourde ». C'est lui qui parle. Ainsi donc Cicéron, qui passe
pour gourmet, ne fut qu'un mangeur déplorable. Qu'en pense M. Gaston Boissier ?
A Lucullus et aux Romains, Carême n'accordait que l'art de décorer les tables. Mais peu lui impor talent les vases et les amphores ! Au repas, l'essentiel c'est le mets qu'on a devant soi. J'imagine que le grand Carême eût proscrit comme une hérésie ces corbeilles de fleurs et ces guirlandes qui courent aujourd'hui sur la nappe blanche. Rien de plus délicieux au point de vue du coup d'œil. Les fleuristes ont, en ces dernières années, imaginé, en ce genre, des merveilles, et les tables de Mme Delcassé, par exemple, aux Affaires Etrangères, furent une des séductions de l'Exposition de 1900. Mais les fleurs sur la table ont chassé le dessert, ces pièces montées qui précisément font le sujet des concours du Salon Culinaire. Il n'est pas besoin de fouiller les archives du Vatican pour apporter sur la nappe blanche des branches d'orchidées ou des touffes de roses.
Donc, je voudrais que quelque amateur de ces monographies si fort goûtées présentement écrivît la Vie de Carême. Le chanteur Garât a bien trouvé un biographe qui nous a énuméré en un in-8° les succès et les aventures du ténor. Une rémoulade vaut bien une roulade. Et la destinée de Carême se lie à notre histoire nationale.
Il fut le cuisinier des empereurs et des rois. Et s'il n'eût pas satisfait Harpagon, il eût méprisé Mondar, car il délestait 1' « esbroufe » et le gaspillage. C'est lui qui disait :
— M. de Tallevrand entend le génie du cuisinier.
Sa dépense est ce qu'elle doit être : à la fois sage et grande.
Grande, soit, mais sage. Nos cuisinières devraient se modeler sur ce cuisinier légendaire. Grimod de la Reynière assurait qu'il n'avait pas rencontré un cerveau plus encyclopédique que celui de Carême. Et Paris pourrait réclamer parmi ses gloires incontestées ce Parisien, tournebroche de l'Epopée.
Né rue du Bac, parti de « l'office de la fricassée de lapin », d'une pauvre gargote où son père l'avait abandonné pour être, en son art, l'égal des plus grands, lorsque le banquet monstre des troupes alliées eut lieu dans la Plaine des Vertus, Carême eut le courage de répondre, comme on le priait de préparer la table impériale et royale :
— Soit. Mais alors qu'on me réquisitionne.
Et, réquisitionné comme un cheval de trait,. Carême, le grand Carême alluma ses fourneaux et composa son menu à la manière de Talma disant des vers. « Par ordre », par force.
Du reste, toute la vie de Carême se résume dans sa mort, vraiment admirable. Il était paralysé. L'hémiplégie l'avait atteint dans toute la partie gauche de son corps. Mourant, il songeait encore à son art. Erudit, supérieur en bien des points, il recevait à son chevet Broussais, étudiait encore le système de Spurzheim, parlait politique et médecine et laissait ainsi venir la fin. Au dernier moment il eut un mot, un geste sublime. Il semblait à demi mort. Un de ses élèves préférés insista, cependant, pour le voir et lui parler. Le moribond reconnut la voix.
— Ah ! c'est toi ? Merci, mon ami.
Puis, comme un commandant d'armée donnant à son lieutenant un ordre suprême :
— Demain, envoie-moi du poisson. Hier, tes quenelles de sole étaient réussies, mais le poisson était manqué. Ecoute...
Et, tout bas, la voix faible, mais la parole très nette et la prescription très exacte, le maître rappela au disciple le texte même de son livre de cuisine. Ensuite sa main esquissant un mouvement de rotation comme un maître d'armes mourant prendrait encore machinalement un contre de quarte :
— Et surtout il faut secouer la casserole !
Le grand Carême ne dit pas un mot de plus. Et Frédéric Fayot aurait pu faire remarquer que ce mot d'ordre du cuisinier mourant doit être en ce monde celui de tout le monde. Il [aut secouer la casserole, c'est-à-dire travailler, mettre du soin à son «•uvre, cultiver son jardin, trouver le style, chercher le tour de main.
Carême ^a^•ait trouvé. Ouclle bizarrerie ! Etre le grand cuisinier de son temps — et un des plus étonnants cuisiniers de tous les temps — et s'appeler Carême !
jMais qui se souvient de Carême et de sa façon de cuisiner ? J'aurais voulu, à propos de ce Salon culinaire, rechercher pourquoi certains plats disparaissent, pourquoi la vénérable cuisine de ménage fait place à la cuisina « nouveau jeu » ; pourquoi, de toute l'encyclopédie gourmande de Carême, de tant de mets qu'il composa, il reste si peu de choses. Les
destinées des maîtres de la table sont celles des faiseurs de livres. Les générations nouvelles oublient ou nient les vieilles gloires. Et quelle belle occasion pour les interviewers de poser cette question à des personnalités diverses, depuis Marguery jusqu'à la comédienne de la salade iaponaise : la France culinaire est-elle en décadence ?
J'aurai simplement montré, en passant, qu'on peut rencontrer un bel exemple d'activité humaine chez un remueur de sauces, et qu'encore une fois, pour citer l'aphorisme de Brillât-Savarin, la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent.
Il faudrait ajouter : Et des possibilités qu'elles ont de se nourrir.
Les déshérités se moquent un peu, en effet, de l'Exhibition des Tuileries, et la vue leur en serait même passablement ironique. Ils se contentent, comme don César, de l'odeur des potages et de l'ombre des repas.
Ces mêmes gens qui regardent entrer les gourmets au Salon de la Cuisine, ces éternels rôdeurs qui sont les spectateurs quasi dédaigneux de tous les incidents de la vie de Paris, ces philosophes du pavé, ont vu passer hier, sur un de nos ponts et le long des quais noirs de monde, le suprême cortège d'une souveraine. Dans un fourgon des pompes funèbres escorté de cuirassiers, la reine Isabelle partait pour ces caveaux de l'Escurial où elle dormira à côté de son fils. Pour la première fois peut-être, les troupes formant la haie présentaient les armes à
la souveraine exilée. Pour la dernière fois devant la gare banale drapée — de deuil aux armes d'Espagne, les trompettes sonnaient l'air sautillant et clair de la Marche Royale.
Et, tandis que la sonnerie éclatait sur le passage de la morte, je me rappelais avoir entendu de cette bouche muette, il y a peu de mois, tomber une parole d'une belle fierté castillane.
C'était au lendemain d'une représentation du Dédale dont Isabelle II voulait me remercier.
Devant les étendards de Cuba qui ornaient les
deux côtés de la haute cheminée de l'hôtel de Cas-
# tille, je rappelais à la souveraine que les Etats-Unis,
sous son règne, voulurent acheter « la perle des
Antilles ».
— Oui, me dit-elle alors. Mais je répondis : « Où trouvera-t-on un Espagnol pour rédiger l'acte de vente et une main espagnole pour le signer ? »
Le ton de décision, après tant d'années, accentuait la phrase.
Et le canon dont la fumée montait au loin, du côté des Champs-Elysées, me semblait hier souligner encore ces mots que je n'ai pas oubliés.
YIII
Impressions des spectateurs à distance. — La guerre. — L'avenir.
— Préoccupations parisiennes. — Valses viennoises. — La Chauve-Souris. — Johann Strauss et Mme de Metternich. — Le Paris d'Offenbach sur la scène des Variétés. — Un Salon nouveau : le Salon de la carte postale. — De Tinfluence de la carie postale sur les mœurs. — La mort de la correspondance.
— Demandes d'autographes. — Le téléphone. — La vie fantôme.
— Instantanés.
22 avril.
— Quelle horreur ! Ces cuirassés qui sombrent en une minute ! Ces casernes mouvantes qui s'enfoncent avec leur cargaison humaine, disparaissant dans une épouvante avec toute une garnison broyée ! Ces- Goliaths de la mer que le coup d'une torpille atteint au flanc comme la pierre d'une fronde atteignait au front le géant biblique ! Ces monuments de fer qui ont coûté des millions et qu'un appareil électrique réduit en bouillie par un coup de foudre ! Rapidité et économie. N'y a-t-il pas là quelque chose de satanique, et la civilisation extrême devait-elle donc par sa science aboutir à cette extrême barbarie ? Il vaut bien la peine de forger les léviathans et d'inventer des canons monstres pour les livrer au hasard d'une étincelle, à la merci d'une sorte de bombe sous-ma-
rine qui se moque des obus agressifs et des tourelles défensives ! Mais c'est la négation de l'héroïsme, du courage, de la bataille même. C'est la course à la mort, la guerre sur un volcan, regorgement, — et pas même regorgement, l'écrasement, le broiement, la suppression soudaine, l'émiettement sanglant des êtres et des choses dans la nuit. Effroyable boucherie que la guerre. Elle ôte son masque, cette fois, et, de chevaleresque qu'elle était, elle se fait mécanique et d'autant plus hideuse ! Ah ! les atroces morts et les affreux moyens de désastre !
Un philosophe, qui écoutait ces lamentations et ces plaintes, hocha la tête et répondit :
— Oui, sans doute, rien n'est plus épouvantable que ces catastrophes, et la disparition d'un navire comme le Pelropavlovsk est bien faite pour donner le frisson. Une citadelle qui 'ne pèse pas plus qu'un fétu ! L'idée que tant de braves gens, en si peu de secondes, sautent en l'air ou vont au fond de l'eau ! Dans une bataille rangée les morts, sur le terrain disputé, se mesurent au tas. On ramasse les cadavres par milliers dans les fossés ou le long des haies, et le nombre des disparus depuis qu'on se bat autour de Port-Arthur est peu de chose comparé au total des hommes tombés pour jamais à Gravelotte ou à Rezonville. Mais la mort sur le champ de bataille n'a pas, je vous l'accorde, l'espèce de terrible mystère et de férocité immédiate qu'elle prend dans ces combats maritimes. Il semble, vous avez raison, (ju'elle affecte là une diabolique ironie. Cependant, qui sait si cette effroyable leçon de choses ne ren-
dra pas très prudentes les nations ambitieuses qui comptent trop sur leurs navires et ne fera pas qu'après expérience plus que jamais la guerre sera impossible, du moins entre civilisés, parce que plus que jamais elle deviendra redoutable ? ' Oui peut maintenant compter sur une force absolue ? Oui peut être assuré d'avoir une flotte lorsque, du jour au lendemain, ou plutôt d'une minute à l'autre, cette flotte peut avoir l'Océan pour linceul ? Quelques gars bretons audacieux ou quelques Asiatiques adroils, et c'en est fait d'une unité de combat. On y regardera peut-être désormais à plusieurs fois avant de mobiliser une escadre, et de l'horreur même de ces désastres faciles naîtra peut-être enfin cet amour de la paix à laquelle aspirent les nations, même lorsqu'elles sont forcées de se battre. Terribles, sinistres, désolantes, ces épreuves sont des avertissements. Le monde, qui savait depuis des années que les chantiers construisaient des navires et que les arsenaux s'emplissaient de canons et de torpilles, se demandait curieusement (c'est de l'anxiété et non de la curiosité qu'il eût dû avoir) à quoi serviraient un jour ces instruments de mort et comment on s'en servirait.
Eh bien, voilà : rien ne sert à rien, ou plutôt tout est peu de chose, et les cuirassés, que redoutait l'amiral Aube, sont des casernes flottantes dont l'adversaire peut jouer comme d'une muscade. Je m'imagine que tous les amiraux de toutes les marines font à l'heure présente des réflexions qui peuvent être amères, mais qui doivent être salutaires. Et ce serait
un bien pour un mal, au demeurant, si la formidable expérience tournait au profit de l'humanité, dont les héros de Chemulpo et de Port-Arthur auraient été les victimes expiatoires !
Je dois reconnaître d'ailleurs que depuis longtemps on prophétise ainsi que la fin de la guerre viendra de l'horreur même de la guerre. Ceci tuera cela parce que cette sauvagerie savante tue trop de gens. Et les guerres continuent, et toutes les prophéties du monde n'y feront rien. Grattez l'homme des salons et des tavernes, vous retrouverez l'homme des cavernes.
J'ai résumé là les grandes lignes des conversations . que fait naître, entre gens qui pensent, la férocité scientifique, la barbarie civilisée de cette mêlée russo-japonaise. On a besoin de se demander si le terrain sur lequel marche notre prétendue civilisation est bien solide. Et si les miracles de l'électricité ne servent qu'à multiplier les torpillages et les incendies : on en viendra à regretter l'humble chandelle à la lueur de laquelle travaillaient, paisibles, les bonnes vieilles de Ronsard et de Déranger. En attendant, le monde qui vit encore se laisse vivre, et Paris s'inquiète de savoir si les premières attendues seront données le même soir. Il laisse les murs s' « arlequiner » des couleurs diverses des affiches électorales. Et il court écouter des drames ou entendre de la musique. Varennes ici, le Fils de VEtoile là. Ailleurs, les valses viennoises. Valses de Paul Lincke ou de Johann Strauss. Et c'est comme un fait exprès, tous ces souvenirs de guerres se mêlent pour
moi à des accords de valses. A la veille de Kœniggraetz, sous les grands arbres du Prater, les jolies Viennoises aux bras nus valsaient sur les airs de Strauss, et les cuivres des musiques des beaux régiments en habits blancs jetiaient à la capitale autrichienne leurs pas redoublés allègres et comme victorieux. C'était encore sur un air de valse que marchaient, partant résolus pour la frontière, les soldats italiens que je voyais, un peu plus tard, quitter Ferrare, et les bersaglieri allaient combattre tandis que les musiques militaires leur jouaient la Valse des Roses. Olivier Métra berçait leur mort. Métra le rival de Strauss ! Et ces chocs des deux armées étaient comme la fantastique rencontre, le heurt de deux valses.
Il m'a' semblé me retrouver à Vienne quand le rideau des \'ariétés s'est levé sur la Chauve-Souris de Strauss, l'exquis Réveillon de Meilhac et Halévy accommodé à la viennoise. J'ai fermé les yeux et j'ai revu le délicieux Prater, cher à Gérard de Nerval, et qu'on a défiguré pour toujours en l'éventrant, il y a quelques années, pour y installer une Exposition Universelle. Les valses d'autrefois, les valses autrichiennes, unies aux polkas de Fahrbach, rajeuniront ainsi les souvenirs desvieuxParisiens voyageurs épris de cette Vienne familière et familiale — aujourd'hui solennelle, superbe et imposante — si séduisante lorsqu'elle ressemblait à une jolie fille blonde, heureuse d'un sourire, entre un pot de bière et un morceau de fromage. 0 Klopstock !
La Jolie Viennoise, c'était la valse de Strauss.
yo LA VIE A PARIS.
Avez-vous remarqué que les valses étaient autrefois tendres et gaies en même temps ? Elles sont lentes aujourd'hui, mélancoliques et comme lassées. Elles ont un charme morbide, une grâce alanguie et névropathe. Elles sont pénétrantes et caressent nos tristesses, les \alses de Berger, de Depret, de Margis. On peut dire d'elles ce que Marcel Prévost disait des valses autrichiennes : « Chaque ^■alse de Strauss a une âme de femme. » Mais ces valses françaises que je faisais jouer dans Y Autre Danger de Donnay (il y en avait une de Gaston Bérardi) évoquent je ne sais quel état d'âme attendri, ou plutôt désolé. Valses bleues, \alses blanches, \alses roses, valses mauves, il y a toujours en elles comme un sanglot latent. 11 semble, en les écoutant, que toutes nos sensibilités, toules nos sentimentalités se fondent en une sorte de contemplation triste, et que, du bord du rivage, nous assistions, énervés et las, au départ, à l'embarcation non pour Cythère, mais sur le Léthé de nos rêves défunts.
Amoureuses, elles le sont, mais comme ces « mortes fiancées » des légendes allemandes dont elles ont la pâleur et le charme. La valse de Strauss était plus ensorceleuse en ses enlacements, et la valse de Métra, qui fit tourner tant de têtes au temps d'Arsène Houssaye et du second Empire, avait des grâces, abolies maintenant peut-être, qui semblaient plus prenantes. Valse-t-on encore sur la ^alse de Faust de Gounod, celte valse qui troubla tant de coeurs ? Il m'a été doux de réentendre, avec la Chauve-Souris, les valses du grand maître de la valse ; — et, sur le boulevard Montmartre, en sortant du théâtre de M. Sa-j
muel, il m'a semblé me retrouver au bord du fleuve, là-bas, quand du fond des kneipe ou dans les jardins pleins de fleurs les valses de Strauss montaient dans l'air, sous le ciel criblé d'étoiles et plus bleu que le Danube bleu.
Du reste, Paris s'est fait viennois sur ce point, comme il s'est fait anglais sur beaucoup d'autres. Les boulevards ont leurs musiques comme le Prater avait ses orchestres. Par les grandes baies ouvertes des brasseries — qui de plus en plus remplacent les cafés — on écoute, en passant, les coups d'archet des violons des tziganes. Des musiciens à vestes brodées apportent ici les échos de Budapest et, par ces soirs de printemps naissant, cette sorte de chanson exotique donne à Paris un charme de guinguette, une poésie de crin-crin qui n'est point sans charme.
Mme la princesse de Metternich, venue, me dit-on, pour assister à la représentation de l'opérette do Strauss, qu'elle patronne comme elle patronna jadis le Tannhseuser de Wagner pourrait, en longeant ces boulevards mis en musique, se croire à Vienne aussi, car la valse a décidément pris possession de Paris. Valses partout, valses dolentes, valses chantées, valses mêlées aux cornets des automobiles. Ce n'est plus le Paris d'autrefois, le Paris d'Offenbach et de Schneider, celui dont Mme de Metternich était l'ambassadrice préférée. C'est toujours Paris, et la princesse autrichienne y retrouvera encore l'esprit de cette France qu'elle aime et qu'elle continue à faire aimer au pays des valses de Strauss.
J'ai eu la vision du Paris de Mme de Metternich
dans le tableau des Variétést v:]ui évoque, en un décor de lumière, les uniformes et les modes de ce temps où la Vie parisienne était le moniteur de toutes les toquades : on dirait les flirts aujourd'hui. Torsades dorées des dolmans des guides, ballons de soie des jupes gonflées par la crinoline, bandeaux et grandes anglaises des coiffures féminines — toute une résurrection d'une soirée de fête aux Tuileries,, une immense aquarelle d'Eugène Lami où apparaissent, — ô ironie du metteur en scène ! — parmi les ambassadeurs étrangers, des Japonais encore vêtus de leur robe de soie et armés seulement de leurs sabres de samouraï. Et, pendant qu'à côté des moujicks en blouses rouges valsaient, aux Variétés, ces Japonais préhistoriques sur l'air de valse de Johann Strauss, je songeais qu'en réalité, à Tokio, tandis que les cuirassés sautent, que les mourants agonisent ou n'ont même pas le temps d'agoniser, les petits Japs, au son des musiques militaires,, jouent aussi les valses parisiennes, les valses tristes,, les valses multicolores, comme les régiments de Cialdini jouaient en marchant vers les Autrichiens les \alses d'Olivier Métra.
Peut-être, comme je le disais tout à l'heure, le choc des peuples n'est-il qu'une rivalité de valses, et nous trouverions, au besoin, un motif de rêveries dans cette constatation féroce que la Mort a toujours mené sa danse au son des musiques, violes et théorbes au temps d'Hans Holbein et du cimetière de Bâle, fifres, cuivres et tambours au temps de notre civilisation macabre.
Opérettes à Paris, stratégies en Corée et en Mandchourie. L'intérêt lugubre ou sautillant ne chôme pas. Et puis, il y a, sans parler des autres Salons qui offrent à nos admirations diverses des kilomètres de toiles peintes ou de papiers aquarellisés, un Salon nouveau, le Salon de la carte postale, qui offre vraiment un attrait particulier, la carie postale s'étant faite ingénieuse et même très artistique parfois. Une puissance, la carte postale, et qui modifie les mœurs en révolutionnant la façon d'écrire. Je ne sais si quelque collectionneur millionnaire pourrait emmagasiner les innombrables cartes postales que, sous toutes les formes, ont publiées tous les pays! Paysages, biographies, scènes militaires, portraits, emblèmes, tous les aspects, toutes les couleurs. Un Musée de la Carte Postale emplirait déjà tout un monument. Il en est, de ces bouts de cartons poursuivis par les cartophiles et les carlomanes qui se vendent plus cher aujourd'hui qu'un Corot ou un Jules Dupré autrefois. On se rappelle que le comte Joseph Primoli, le délicat lettré, céda pour plus de cent mille francs la collectien de timbres-poste commencée par son père et complétée par lui. Il y avait, dans cette collection unique, deux timbres de l'île Maurice parfaitement introuvables et estimés à eux seuls trente mille francs. J'ignore si la Bourse des Timbres, qui se tient encore sous les marronniers des Champs-Elysées, voit souvent de pareilles opérations. Mais j'imagine qu'un jour viendra où certaines cartes postales, datées de quelque pays extravagant, atteindront aussi ces prix insensés. Folie pure, je l'admets. La manie des collec-
tionneurs relève en effet autant du docteur Charcot que de La Bruyère.
Ce que je reproche à la carte postale, c'est d'avoir supprimé la lettre-conlldence, la lettre longue et charmante où, la plume à la main, l'on cause à cœur ouvert, et c'est aussi (grave inconvénient) d'avoir remplacé par une torture nouvelle le supplice de l'album. La carte postale, en effet, c'est l'album à distance. Les amateurs d'autographes bombardent de leurs cartes postales, affranchies ou non les malheureux dont la signature les tente. « Un simple mot sur la carte que /e vous envoie. — Deux lignes de réponse à un collectionneur de célébrités. — Votre nom au bas de cette carte, et vous rendrez heureuse une ieune nlle qui, etc. »
Les cartes postales s'amoncellent, et les réponses, même cursives, prennent un peu de votre vie. Quand on a eu l'honneur de dépouiller les demandes de prix de vertu envoyées à l'Académie, on voit que certains départements ont la spécialité de ces pétitions. A les en croire, toutes leurs communes seraient peuplées de gens vertueux. On se demande comment tant de vertu peut fleurir en de si petits coins de terre. Pour les cartes postales, il en est de même en certains pays. Des villes entières, les mêmes villes, semblent solliciter des signatures et expédient des cartes postales avec prière de les retourner ornées d'autographes. Je sais un musicien illustre qui a trouvé le moyen d'être poli en n'étant pas dévoré par les cartophiles. Il s'est commandé une griffe et renvoie les cartes timbrées de ce fac-similé de sa signature.
— . Pendant le temps que je perdrais à signer des cartes postales, je ferais, me' disait-il, un acte d'opéra.
La carte postale est, avec le coup de téléphone, l'invention moderne qui prend le plus d'instants aux gens occupés. On peut défendre sa porte, on ne peut défendre son oreille. Le facteur qui dépose chez vous un tas de cartes postales et la téléphoniste dont le timbre vous appelle à l'appareil sont les deux grands ennemis des travailleurs. On répond à la carte parce qu'on est poli ; on court à l'appareil parce qu'on est inquiet. Et le temps s'en va, fumée ou poussière, proie des inconnus ou des fâcheux.
Notez que, — je l'ai dit souvent à propos des petits bleus, — la carte postale, qui a ses fanatiques, ses fidèles, ses journaux, ses historiens, ses chefsd'œuvre et son Salon, finira par abolir une des formes mêmes de la littérature française, une de celles où notre clair et aimable génie se meut le plus à l'aise, la Correspondance. Les Mémoires et les Correspondances sont un des charmes, une des forces de notre civilisation. C'est de la causerie imprimée, et les Français savent causer. Que d'écrivains désaffectés, que d'illustres détrônés resteront éternels cependant par leurs lettres ! Ducis tragique fait sourire aujourd'hui, Ducis épistolier est délicieux. On relira les lettres à Panizzi ou à VInconnue — ou celles encore qu'a publiées M. F. Chambon — quand on ne rouvrira plus Colomba ou les histoires romaines de Prosper Mérimée. Imaginez-vous X. Doudan écrivant ses lettres exquises sur des cartes postales ?
Hélas ! il le ferait peut-être à présent, pour gagner du temps, et on peut calculer facilement ce que nous y perdrions.
La carte postale est une prime donnée à la paresse humaine. Les effusions y prennent le style télégraphique. Les confidences y deviennent rapidement laconiques. Ce qui a l'air d'un souvenir est souvent une manifestation d'indifférence. On n'aurait pas le loisir d'envoyer une lettre. Une lettre, quelle fatigue l Mais une care postale : Boniour, bonsoir. Bonne santé. Bon voyage. Rien de plus simple. C'est la tranche d'amitié expédiée par la petite poste. C'est,, si l'on veut, de l'amitié concentrée ainsi," du Liebig d'affection, du sentiment à dose homéopathique. II faut bien se résumer, écrire vite et passer vite. La carte postale, c'est une façon de dépêche plus personnelle et de téléphone cursif.
Et toutes les relations humaines finiront ainsi par se diluer dans tout ce que les besoins de promptitude dans l'existence apportent de fugitif et de passager. Désastres d'une seconde. Amours d'une minute. Effusions téléphoniques. Déclarations d'amour transmises au bout d'un fil comme l'étincelle même qui coule un navire. De toutes nos amitiés, nos tristesses, nos passions, nos tendresses, il ne restera peut-être que des messages télégraphiques et des bouts de phrases sur des cartes postales. C'est peu.
La parole humaine n'est plus qu'un écho, et autant en emporte la banale planchette de bois jaune sur laquelle on pose ses lèvres, et qui, dansla cabine téléphonique, a entendu tant de mensonges. L'avenir,
pour écrire notre histoire, sera épouvanté de l'amas formidable des journaux, et effrayé en même temps du peu de confidences écrites que nous aurons laissées. Il ne restera rien de nous que ces cartes illustrées et ces dialogues au téléphone — dialogues fugitifs, qui ne deviennent officiels, décisifs et historiques que lorsque les demoiselles du téléphone reprochent aux abonnés de les avoir insultées.
La vie moderne — cette « vie éclair », cette « vie fantôme » — n'est qu'une collection d'instantanés^
B. VERESTCHAGUINE
16 avril.
Je ne puis croire encore à la dépêche qui nous arrive de Saint-Pétersbourg et qui nous annonce la mort (lu peintre Verestchaguine. Je recevais, il y a si peu de jours, une lettre où il m'annonçait qu'il partait pour la Mandchourie avec le général en chef Kouropatkine, son ami. La lettre était émue et mélancolique. Verestchaguine me parlait de ce qu'il avait vu au Japon, en un récent voyage, des préparatifs formidables des adversaires de la Russie, des avis et des avertissements qu'il avait donnés — à l'Empereur luimême — et qu'on n'avait pas entendus, hélas ! Il me disait adieu et m'envoyait une fleur encore pour la tombe de son maître Gérôme. Comment serait-il mort à Pélersbourg ?
C'était un artiste original, un voyageur admirable et un soldat intrépide. La première canonnière turque qui sauta sur le Danube, lors de la guerre turco-russe, ce fut lui qui la fit sauter. Il avait, en son atelier de Maisons-Laffîlte, longtemps gardé le fanion de soie
qui guidait à Plevna les troupes de Skobelef. Il entendait siffler les balles aux côtés du général blanc qui lui disait : — Tu vas te faire tuer ! — A tes côtés, c'est tout naturel.
Verestchaguine, à Plevna, avait eu un frère, officier de cosaques, frappé d'une balle au cœur.
Je l'aimais tendrement. Jamais nature plus droite et plus sensible ne se cacha sous une plus rude apparence. Le Cosaque de l'atelier Gérôme tenait tête à M. de Mollke devant un tableau de bataille. Il avait voyagé aux Indes, combattu dans le Turkestan avec le général Kauffmann, dans les Balkans avec le général Gourko. Il avait été blessé, il avait fait naufrage, il avait vu la mort de près, sous toutes ses formes. Il aimait la vie et était le peintre de la vie, de la vie terrible des champs de carnage. On n'a pas oublié ses enterrements de soldats russes bénis par un pope, ses Turcs détroussant les morts, son Skobelef passant au galop de son cheval sur le front des troupes. On se rappelle ses curieux et poignants tableaux de la campagne de 1812, où, ramenant l'histoire et l'épopée à la réalité, il faisait par le pinceau ce que l'auteur de la Guerre et la Paix a fait par la plume. Verestchaguine illustrait et égalait Tolstoï.
J'espère encore que la dépêche, pourtant formelle, est inexacte. Je n'ai pas eu d'ami plus vrai que Vassili Verestchaguine. Ni les années, ni l'absence, ni les séparations lointaines n'avaient altéré ou atténué une affection qui donnait au cœur la chaleur qu'apporte aux mains, après qu'on l'a touchée, la neige de son pays. La Russie perd, si Verestchaguine est mort, un
grand peintre militaire tout prêt à immortaliser ses sae-rifices, son dévouement et ses victoires. Paris perd un Parisien de là-bas, la France un ami de toutes les heures. Je perdrai, moi, une amitié fraternelle, de celles qu'on ne remplace pas. Un héros qui fut un cerveau d'intrépidité chevaleresque et une âme de tendresse. Toute la poésie slave chez un artiste doublé d'un soldat (1).
(1) La dépêche était malheureusementtrop vraie, Verestchaguine n'était pas mort à l'étersbourg, mais à Port-Arthur, englouti avec l'amiral Makharof dans la catastrophe du Petropolavskof. Le peintre a sauté avec le cuirassé. Il me semble l'entendre, curieux et intrépide, s'écrier dans la minute suprême,— dans cette seconde qui sépare la vie de la mort — : « "Tiens ! c'est intéressant! » Parmi les épaves du cuirassé, on a recueilli une esquisse de Vassili Verestchaguine, le projet d'un Conseil de Guerre à bord du navire. Un lambeau de toile survécu à ce beau trépas de mon pauvre et héroïque ami.
Un absent de la séance académique. — M. Octave Gréard et M. Legouvé. — Souvenir d'une première visite. — Prévost- Paradol et l'École normale. — Le Sainte-Beuve de M. Gréard.
— Deux enfants du Calvados. — Un institutew. — La politesse.
— Ernest Hébert et M. Guillaume. — Victor Hugo à Rome. — Legouvé ou l'Homme heureux. — Ce qu'on entend par le Bonheur. — Les candidats « marchands de bonheur ». — Ce que contient un bulletin. — Sheridan et les discours du roi. — Fautes de français. — Les candidats de la Beauté et de la Santé. — Pour les enfants. — Les trolleys et les squares. — La fleur de Paris. — Chevreul et sir Richard Wallace.
29 avril.
Il y a un académicien qui aura manqué à la réception de M. René Bazin et qui eût, plus que personne, applaudi à l'éloge, aux souvenirs d'Ernest Legouvé. C'est M. Gréard. Il avait pour le vénéré doyen de l'Académie française une affection dévouée que le professeur de l'Ecole de Sèvres (car M. Legouvé était très fier d'exercer un professorat) rendait en une sorte de tendresse respectueuse au vice-recteur de l'Académie de Paris. Quand Legouvé disait : « Gréard », il mettait à prononcer ce nom un© expression de vénération sympathique. On sentait que Gréard était à la fois pour lui le supérieur administratif et l'ami de toutes les heures.
M. Gréard, par son altitude correcte et un peu froide en apparence, était bien fait pour imposer le respect. Il était beau, et dans les cérémonies officielles, à la Sorbonne par exemple, revêtu de la robe du recteur, il représentait bien, avec une dignité sans affectation, l'Université dont il était non pas le Grand- Maître, mais, en réalité, le maître. Sa haute taille et ses traits d'aspect sévère figurent dans les peintures de la Nouvelle-Sorbonne. C'est le seul honneur qu'il souhaitât, et cet homme qui occupa en son pays les fonctions les plus enviées et les plus hautes, qui fut un des dignitaires et des juges de la Légion d'honneur, n'a voulu derrière son convoi aucun honneur et sur sa tombe aucune parole. Toute sa vie de droiture, de talent, de labeur et de bonté parle assez pour lui.
Ce n'est pas dans cette Sorbonne nouvelle que je le vis et lui parlai pour la première fois. J'entrais, comme candidat à l'Académie française, dans la cour de la vieille Sorbonne où je m'étaiis promené, candidat au baccalauréat, sur les mêmes pavés. J'avais repassé par ces rues de la Harpe et de Saint-Jacques où je montais jadis pour aller suivre les cours de Saint- Mar-Girardin ou de Lorquet. Je me rappelle m'être arrêté hésitant, avant de demander M. Gréard, devant la boutique d'un marchand d'estampes nommé Wenckel : — une vitrine d'imagerie religieuse où d'un côté étaient appendus le Christ et la \'ierge et, de l'autre, le général Boulanger avec son grand cordon tunisien sur la poitrine. Je passais devant la salle Gerson, d'où je voyais sortir quelques mois auparavant, se cachant la bouche dans son foulard et déjà malade, M. Caro,
dont M. le comte d'Haussonville venait demander la succession maintenant comme je venais demander à M. Gréard le fauteuil de M. Cuvillier-Fleury.
Enfin je pris à deux mains, comme on dit, mon courage et je fis passer ma carte au vice-recteur de l'Université dont je redoutais l'accueil solennel. Il me semblait que j'allais m'asseoir, comme jadis, devant un examinateur. J'entrai. Dans le cabinet officiel, au fond de cette cour, aux vénérables pierres grises, que remplacent aujourd'hui les constructions nouvelles et où se dressent à présent les statues de Victor Hugo et de Pasteur, je me trouvai devant le plus aimable des hommes, jeune d'apparence sous des cheveux grisonnants, souriant, alerte, accueillant et qui, tout de suite, avec une inoubliable bonne grâce, rr.it à l'aise le candidat nécessairement assez ému.
Il croyait à mon élection. Il énumérait les suffrages probables.
— Je ne sais pas encore qui se présentera contre vous. Mais lavance est prise.
— Oui, oui !...
— Et puis, me dit-il avec ce sourire qui donnait tant de charme à son beau visage régulier, animait ce marbre, et puis vous avez pour vous...
— Les auteurs dramatiques ? Je suis sceptique.
— Et vous avez raison. Non. Un parrain qui plaide votre cause avec beaucoup de tact. Il ne vous jette pas à la tête des gens mais il vous présente habilement.
Ce « parrain » c'était Camille Doucet, qui, en effet.
fut pour moi paternel et bon, comme pour tant d'autres, et à qui je garde une profonde reconnaissance. Puis M. Gréard me parla de son discours de réception à l'Académie française, son portrait de M. Falloux. Il venait de l'achever. Il en avait coupé quinze pages. Il ne s'en occupait plus.
— Je serai reçu quand on voudra. Cela dépend du duc de Broglie. Et maintenant l'administration a repris tout mon temps.
A cette tâche, d'ailleurs admirable. Octave Gréard a sacrifié toute une vie littéraire, qui fut belle et pleine d'œuvres, mais qui eût pu être plus brillante encore si ce temps noblement sacrifié aux autres, le grand éducateur que fut l'écrivain, il l'eût donné à son oeuvre. « J'ai ici (à l'Ecole normale), écrivait Prévost-Paradol, un trésor dont j'abuse. C'est Gréard, mon asile, mon refuge. Je suis toujours pendu à son bras. Je l'étourdis de mes lamentations et de mes châteaux en Espagne... Nous passons en proverbe à cause de notre sauvagerie croissante et de notre inaltérable amitié. »
C'était en 1851, au moment où, dans cette vieille Ecole normale, tant de jeunes gens d'un talent supérieur se trouvaient réunis, prêts à renouveler toutes les recherches à la fois, en philosophie, en histoire, en littérature, en morale. Nous savons aujourd'hui, par le Journal de feunessc de Sarcey, par les admirables lettres de Taine, tout ce qui s'agitait de pensées sous ces jeunes fronts. Il y eut là une floraison singulière, About, Paradol, Levasseur, Crouslé, Suckau, Grenier, tant d'autres. M. Gréard a écrit un
chapitre de cette histoire littéraire, un livre de piété fraternelle consacré à ce Prévost-Paradol qui disait de son ami : « J'ai avec lui ce lien de l'affligé au consolateur qui fait d'Octave et de moi une seule âme. » Et ce livre restera comme le témoignage des efforts, des espérances et aussi des rêves de toute une génération.
« L'Ecole normale, écrivait Gréard, a été l'un des berceaux de la critique qu'on a appelée depuis la critique scientifique. On y dévorait les articles de Sainte-Beuve. Balzac excitait presque l'enthousiasme : c'était pour les veillées prolongées ou pour les matinées commencées aux premières lueurs du jour, le livre de chevet. A ceux que retenait la consigne du jeudi ou du dimanche les règles de la camaderie prescrivaient d'apporter un volume de la Comédie humaine. »
Ces normaliens adoraient aussi Stendhal. Ils l'avaient découvert. C'était leur Baruch. Claude Bernard et Pasteur n'étant pas encore ce qu'ils sont devenus ou du moins n'ayant pas affirmé leurs découvertes encore, on écoutait et on applaudissait Magendie. Mais le maître souverain, c'était Sainte-Beuve. Un lundi de Sainte-Beuve nourrissait de faits et de discussions l'Ecole pendant toute une semaine et, devenu vieux, Octave Gréard voulait, en souvenir de ces belles années de jeunesse, élever à Sainte- Beuve un monument durable, écrire sur l'admirable et universel critique un livre définitif.
Ce livre, inachevé, doit être assez avancé cependant pour qu'il soit digne de la gloire des deux dis-
114 LA \IE A l'ARIS,
parus. J'en parlais souvent à M. Gréard pendanl ces séances de l'Académie où son voisinage, sa causerie, ses confidences avaient pour moi tant de charme, et il me répondait mélancoliquement :
— Quand aurai-je fini ? Et finirai-je ? Je ne sais pas ! Je ne sais plus !
La multiplicité de son labeur et l'importance de ses fonctions Taxaient, en effet, pendant longtemps empêché de « finir ». Il avait pu cependant s'échapper, se donner pour congé un voyage à -Bruxelles, et là, dans la mcr\eilleusc bibliothèque de M. de Spoelberch de Lovenjoul (qui possède tout, même les œuvres iné dites de tout le monde) travailler avec un acharnement et un bonheur incroyable. Quelles vacances !
— Jamais, nous disait M. de Spoelberch (grand tra\ailleur pareil à M. Gréard). Il voyait vite et il voyait tout. Il lisait vite et il avait tout lu. J'ai sur Sainte-Beuve des documents multiples. Un amas. Eh bien ! M. Gréard a tout dépouillé, annoté, emportant le suc même de toutes choses. Le voir travailler avec sa facilité prestigieuse était un charme.
Avec une persistante jeunesse, Octave Gréard menait de front ces travaux littéraires, qui lui étaient un repos et une joie, et ce rude labeur administratif qu'assume aujourd'hui un autre éminent esprit, M. Liard, né à Falaise, dans le Calvados, comme M. Gréard lui-même qui est né à Vire.
\'irc, patrie des lettrés, pays de poésie et de paix ; Vire que chanta Gustave Le Vavasseur, épris de la patrie de Le Houx, de l'Olivier, de Sonnet et des \'aux de Vire :
Vire est un lieu délicieux, Vire est une ville normande, Ce n'est pas le séjour des dieux, Vire est un lieu délicieux.
Et, dans « ce frais pays des chansons » où
Les plaideurs se font échansons »,
un parfum de littérature se mêle à la neige printanière des pommiers. Gréard et Liard l'ont respiré tour à tour.
L'auteur de. ce Sainte-Beuve^ cju'on devra publier tel qu'il l'a laissé, étudiait tour à tour Edmond Scherer et Meissonier, Héloïse et Mme de Rémusat. Et il eût certes achevé son livre si la douleur ne l'eût atteint, brisant le lien qui l'unissait à la plus exquise et la plus dévouée des femmes. Tant de chères affections le rattachaient à la vie qui, pour lui, avait encore des sourires, les chers sourires des petits êtres qui vous font revivre, mais ceux qui lui serrèrent la main lors de la cérémonie funèbre à Saint-Sulpice n'ont pas oublié l'expression de douleur de ce beau visage ravagé, avec son regard de tristesse et de bonté.
Et j'imagine que c'est en songeant à elle qu'il a dédaigné d'avoir derrière son cercueil les députations et les uniformes, la batterie d'artillerie et le drapeau lui faisant cortège, et qu'il a voulu partir comme elle, sachant que les meilleures oraisons funèbres sont les larmes de ceux qui vous ont aimé.
Je n'ai pas à dire, après les éloges autorisés qui lui ont été donnés, ce que fut M. Gréard représentant, incarnant en quelque sorte l'Université de
France, Il la faisait respecter et il la faisait aimer. Ce pédagogue — grand mot dont le sens a dévié — ce premier des instituteurs, comme l'appelait Jules Ferry, eût été un homme politique de premier ordre et un diplomate de la grande école. Il savait avec fermeté exprimer ses idées sans leur donner une forme agressive. Sa voix avait des douceurs résolues. Je l'ai AU, en des circonstances parfois malaisées, sou tenir l'opinion ou les actes de l'administration supé rieure sans que le rôle même du fonctionnaire sem blàt aliéner en quoi que ce fût la liberté de l'homme et la profession de foi de l'écrivain. Sa conviction n'en était pas moins ferme parce qu'elle prenait une apparence de douceur, et la netteté de son opinion n'^en était pas moins absolue parce qu'elle gardait une allure de politesse.
M. Gréard fut essentiellement un homme poli. Je m'imagine que ce fut, au temps passé, une des vertus de notre race. Elle se perd. La politesse actuelle me semble toute superficielle et seulement de mode. Les hommes, par exemple, ne font plus guère aux femmes que la politesse de passer un habit pour un dîner ou «ne première. On était plus poli au temps où les bonnes gens dînaient tout simplement en redingote et allaient s'amuser au théâtre en paletot. La politesse est une des grâces de la vie. Je suis très heureux que les artistes fiers de leur génie cherchent à s'imposer au monde. Mais l'homme de génie, ou l'homme qui se croit du génie, s'il est désagréable, j'aime autant ne le connaître que par son oeuvre. Ses livres en ma bibliothèque me suffisent lorsqu'il est désagréable
dans la vie courante. Si je dois vivre avec lui et le coudoyer je lui demande surtout qu'il ne me donne point de coups de coude. Autrement, des livres, des comédies ou des musiques sont tout ce que je veux savoir des gens. J'ai connu beaucoup d'hommes supérieurs. J'en ai même connu qui avaient quelque talent, comme Victor Hugo ou comme Michelet, par exemple. Ils étaient polis.
Et la politesse, qui est une grâce, est une force. On nous parlait, l'autre jour, de je ne sais quelles oppositions ou complications diplomatiques à Rome à propos de la présentation au président de la République de la statue de Victor Hugo par ce brave Pallez, qui a passé des jours et des nuits pour arriver à temps. Mais, en supposant qu'il y eût quelque difficulté à la Villa Médicis, M. Eugène Guillaume était là, avec sa froideur de diplomate qui aurait vécu parmi les marbres d'Athènes. Lui aussi, comme son délicieux et magistral prédécesseur, Ernest Hébert, et comme Octave Gréard, est un diplomate, et un diplomate poli. « Imitez l'acier, soyez poli ! » disait un manieur d'hommes. Parmi les règles que M. Gréard avait imposées à sa vie on pourrait noter celle-ci :
« Eviter les difficultés et vaincre les résistances par un moyen qui est aussi une arme très française, la Politesse. »
« Des livres, du travail, du repos, de l'indépendance ! Admirable vie à laquelle je n'ose penser ! » C'était le rêve d'avenir que faisait, que dictait à Gréard, qui n'avait pas encore vingt ans, Paradol alors du même âgé. Le pauvre Paradol, agité, ner-
veux, impatient, désolé, devait finir autrement que dans le repos. L'admirable vie qu'il souhaitait, Ernest Legouvé l'a remplie. Si jamais homme fut heureux, c'est bien celui-là î
Il me disait, au lendemain d'une reprise à'Adrienne Lecouvreur qui avait réussi :
— Ce matin, dans mon lit, je me suis fait apporter les journaux, savez-vous par qui ? Par l'enfant de mes petits-enfants. Et la presse était bonne î Mais le baiser du petit était meilleur !
Lui aussi, comme son ami Gréard, travaillait sans cesse. Contre la mort, on cherche des remèdes. On n'a peut-être trou\é contre la vie aucun remède qui vaille le tra\ail.
— Quelle est la plainte la plus poignante des pauvres gens ? nous disait encore volontiers Legouvé. Ecoutez-les, entendez-les : « Ah ! monsieur, /c ne puis plus travailler ! » Et c'est vrai, il n'y a pas de supplice plus grand et de privation plus navrante. L'homme est un condamné dont le t^a^■ail est une des circonstances atténuantes.
J'avais plaisir à saisir M. Legouvé au passage quand il venait aux séances académiques, appuyé sur le bras d'un domestique en ces derniers temps, mais toujours vif, l'esprit en éveil, le mot décisif sur les lè\res :
— Je travaille, je travaille, je n'ai pas donné ma démission de travailleur. Règle générale : il ne faut jamais donner sa démission !
Un jour, à propos de tant de haines soulevées, de tant de polémiques violentes, de tant de colères sinis-
très qui semblaient avoir modifié le tempérament français, il me disait ce mot profond de philosophe attristé et de fin Gaulois :
— Quelle ironie ! Des guerres de religion dans un pays qui n'a pas de religion !
Il savait, avec un art parfait, formuler sa pensée, donner à une observation le ramassé, le condensé qui fait balle. Je crois bien qu'on pourrait et devrait faire pour lui ce qu'on a fait pour d'autres, réunir en un petit volume toutes ces maximes éparses dans son œuvre et le titre en serait rapidement trouvé : le Bréviaire d'un homme heureux.
Reste à savoir comment chacun de nous entend le Bonheur. L'un est égoïste, l'autre altruiste. Celui-ci se concentre, celui-là se disperse. Il y a l'épicurien qui cherche la joie dans le plaisir, le stoïcien (espèce rare) qui le trouve dans le devoir. Mais, de toute façon, le Bonheur est la denrée la moins répandue sur le marché. Elle vaut cher et n'est pas. à la portée de tout le monde.
Ce n'est pas que les « marchands de bonheur », comme disait Daudet, ne soient très fréquents. Pour le moment, par exemple, ils sont légion. Ils s'appellent des candidats. Ils promettent monts et merveilles. Ils couvrent les murailles de leurs protestations d'amour, mêlées d'invectives. On n'a qu'à les écouter, on n'a qu'à les lire, on n'a qu'à les élire, le • Bonheur est là. Réformes, libertés, progrès, économies, paix, fortune, sourires, tout tient à la fois dans un bout de papier. L'électeur, à en croire les « marchands de bonheur », n'a qu'à, mettre un nom sur un
bulletin, à plier le bulletin tout imprimé et à le glisser clans la cassette de bois qui remplace l'urne légendaire, cela suffît : le Bonheur sortira, souriant, de cette boîte d'Aurore.
Le bon Sheridan, qui se vantait de demeurer toute sa Aie durant dans l'opposition afin de rester toujours dans la vérité, avait l'habitude, après chaque discours du Trône, d'énumérer les fautes d'anglais que le roi venait de commettre dans sa dernière harangue. Le littérateur qu'il était se souciait avant tout de la pureté britannique du discours officiel. Il y aurait de même à compter le nombre incalculable des fautes de français que provoquent ces manifestations de l'opinion, ces grandes consultations nationales. La langue française y est défigurée aussi souvent que la langue anglaise pouvait être écorchée par le roi du temps de Sheridan. L'argot fleurit ainsi sur les murailles. Le style pariétaire a des trouvailles inattendues. Un étranger qui se plairait à déchiffrer les placards posés sur les colonnes de la rue de Rivoli demanderait vainement à son Guide porlalil de la Conversation ce que signifient les mots blocards, nationaleux, assietto-beurristes. Ce sont vocables de rencontre et instruments de polémique.
Je dois dire que les injures me semblent un peu atténuées dans celtei campagne électorale. Je me trompe peut-être ; mais on dirait que les projectiles qu'on se lance sont moins chargés de mauvaises odeurs. Illusion sans doute. Je n'ai pas là toutes les affiches. Elles ont, en outre, beaucoup moins déshonoré l'aspect de Paris. Le pot de colle n'a pas pris
d'assaut les monuments, les piédestaux des statues, les marches de pierre des théâtres. Les Amis des monuments parisiens se peuvent réjouir, ils ont sauvé la beauté de Paris.
Le Candidat de la Beauté ! C'était le titre qu'avait pris Gabriel d'Annunzio voulant faire entrer au Parlement et triompher parmi les orages politiques ses préoccupations esthétiques. Les Amis des Monuments ont le même idéal, et voilà qu'il font placarder une affiche couleur saumon où ils réclament, avec d'autres comités électoraux très spéciaux — Comité des Espaces libres, Comité dé protection des paysages de France — la conservation des jardins et des squares, de la lumière, de la verdure, de l'air, de la vie. « Hygiène et Beauté de Paris ! » Voilà tout le programme de ces singuliers candidats qui ne posent pas même leur candidature, qui demandent simplement aux candidats politiques d'ajouter à leurs revendications ces choses toutes simples : le respect de la grâce de Paris, la défense de la santé de Paris. Abolition de ces trolleys dont les fils ressemblent, éclairés par la lumière électrique, à ces traînées argentées que les limaces laissent sur les roses. Des arbres et de larges espaces pour les jeux et les sports, dans les quartiers populaires.
Ces candidats de la Beauté pourraient se dire aussi les candidats des enfants car, en vérité, c'est pour les enfants qu'on réclame la possibilité des courses au grand air et la liberté des jardins. Quand je pense que, dans une de ces immenses ruches de la rue de la Roquette où vivent, comme en une cité laborieuse,
des familles entières de travailleurs, où pullulent les enfants, on peut lire — naïvement tracée en grandes capitales — celte inscription sur une planche gigantesque : « Par ordre du propriétaire, défense aux enfants de jouer dans celte cour, »
Défense aux petits de courir, de chanter, de crier, de développer leurs pauvres membres avides de mouvement I De par le Roi dé'iense à Dieu... Et que l'anémie ou la tuberculose fasse son œuvre, qu'importe ! On ne joue pas dans celte cour.
Les Candidats de la Beauté ont eu raison de se faire aussi les Candidats de l'Hygiène, Je crois bien que de toutes les affiches qui se disputent présentement les planchettes et les murailles, c'est leur affiche sans couleur politique qui est vraiment la plus utile. Pari? saura toujours défendre ses idées, se laisser prendre et se reprendre. Il ne pourra défendre ses paysages si on les abîme et ses monumenis si on les détruit.
La commission du Vieux-Paris fait de son mieux pour sauver ce qui reste du passé, ce qui importe à notre histoire. Il est bon qu'on fasse de même pour ce qui plaît à nos yeux et importe à la séduction de la cité. Ne voilà-t-il pas que M. Charles Normand réclame pour les pierres ce que le vénérable M, Dunant réclama pour les. hommes ? Une Croix Rouge nouvelle, la Croix Rouge des monuments « dans les prochaines guerres »,
En vérité, il y aura donc des « prochaines guerres » ? On dit que non. Mais il faut tout prévoir et il serait bon, en effet, que les monumenis fussent épargnés pendant qu'on détruira les êtres vivants.
Lorsque les Allemands bombardèrent Paris il n'y eut que quelques fleurs sauvages dans les serres du Jardin des Plantes écrasées par les obus. Il y avait alors à Paris un philanthrope admirable qui donnait son temps, sa fortune, et qui volontiers eût donné sa vie aux Parisiens. C'était sir Richard Wallace. Pour le remercier, Paris assiégé, Paris affamé, Paris bombardé n'eut qu'une ressource, mais délicate : le vénérable M. Chevreul porta à sir Richard une simple fleur du Jardin des Plantes, épargnée par les obus prussiens.
. Eh ! bien, c'est cette « fleur » de Paris qu'il faut garder, qu'il faut sauver, et après avoir lu bien des affi- -ches politiques réclamant les droits de Paris, c'est à l'affiche inutile que j'apporte mon suffrage, à celle qui réclame la beauté et la santé de Paris.
Le centenaire de George Sand. — Nohant et Paris. — M. Paul Meurice. — Un ancêtre. — La Mère Gigogne. — Ce que Dostoïevski pensait de George Sand. — Une statue. — L'atelier de Sicard. — Geoi'ge Sand jeune. — Une visite à l'aïeule. — Souvenir de la rue Racine. — Deux portraits de peintres tracés par Mme Sand. — L'Odéon. — Claudie et le Démon du Foyer. — Dumas fils. — La musique et le théâtre. — Une complainte de Pierre Dupont. — Une bête de génie. — Le labeur. — La bonté.
— Pas de haine. — La bonne dame de la Vallée Noire. — Daniel Vierge. — Un maître artiste.
13 mai.
Un nouveau Centenaire !
M. Paul Meurice est infatigable. Son activité inlassable laisse une vivacité de jeunesse à ses quatrevingts ans. Et, préoccupé surtout de la gloire des autres, il semble oublier sa propre renommée et lorsque, par exemple, il venait assister à quelque représentation de ce triomphal Hamlet que M. Mounct-Sully vient de reprendre, c'était pour me parler non de son œuvre personnelle, mais de celle d 'autrui.
— Et le Centenaire de George Sand, y songezvous ? me disait-il, tout enfiévré de l'idée de former un comité et de donner quelque représentation en l'honneur de l'auteur du Champi.
Il s'est constitué le gardien militant des renommées auxquelles il est fidèle.
Je le trouvais naguère penché sur le manuscrit primitif de Notre-Dame de Paris, déchiffrant les variantes et les notes du chef-d'œuvre de Victor Hugo que va rééditer l'Imprimerie nationale. Il use à ce labeur et ses yeux et ses jours. Victor Hugo, Mme Sand, ce sont là ses préoccupations quotidiennes, et je ne sais rien de plus admirable que le dévouement de ce vieillard aux enthousiasmes, aux affections de sa jeunesse.
C'est qu'il a été, lui aussi, le témoin de la vie de ces grands disparus. C'est qu'il fut le collaborateur de Sand et de Dumas. La fête du centenaire d'Alexandre Dumas père, à Villers-Cotterets, fut un peu sa fête. Il vint saluer là avec effusion le bon géant rieur qu'il avait aimé. Au centenaire de George Sand il sera là encore pour dire la bonté, la puissance et le génie de celle qui fut, elle aussi, comme le disait Michelet du conteur, une force de la nature.
Il paraît qu'on ne lit plus George Sand. On nous le dit du moins. Un écrivain de talent dont j'ouvre le livre érudit, M. Pierre Gauthiez, l'auteur d'un pittoresque Lorenzaccio, l'appelle, en ce volume, une « Mère Gigogne littéraire ». En vérité ! La bonne aïeule sourirait elle-même du surnom et, de son vivant, elle a pu lire bien d'autres injures. Proudhon et Barbey d'Aurevilly ne l'épargnaient guère. Mais si l'on veut se rendre compte de l'influence de George Sand, de la place qu'elle tint dans la vie mentale des écrivains du siècle dernier, c'est un juge étranger
qu'il faut consulter, c'est le témoignage d'un Dostoïevski qu'il faut invoquer. C'est un de ces hommes indifférents à la modo, aux écoles, aux courants et aux réactions littéraires qu'il faut écouler. Dostoïevski est aujourdhui une des admirations de la jeunesse française. (Mais l'est-il encore ? les gloires vont vite.) Lisez dans son Journal d'un écrivain le poignant article qu'il écrivait en apprenant la mort de cette George Sand qui, par ses romans idéalistes, avait si profondément agi sur l'âme russe.
Xous admirons Tolstoï et nous avons raison. N'estce pas cependant Hugo avec ses Misérables qui a de\ ancé l'auteur de Résurrection sur le chemin de la l)itié ? Eugène Sue lui-même eut sur TEurope une influence extraordinaire. Il suffît de lire le Voyage en Orient de Gérard de Xerval et ses souvenirs de Vienne pour s'en convaincre. Les Mystères de Paris bouleversèrent le monde. Le prince Rodolphe était aussi populaire en Autriche que le prince de Metlernich.
Donc George Sand, « cette sibylle qui discerne dans le futur une humanité plus heureuse » (c'est l'auteur de la Maison des Morts qui parle ainsi), George Sand, cette rêveuse de bonheur, dont Zola trouvait les livres immoraux, aura bientôt son centenaire et la Statue — si vivement attribuée à tant de gloires diverses — se dressera pour elle le 1" juillet, cent ans après la naissance de l'écrivain, sur une pelouse du Luxembourg.
Je viens de la voir chez le sculpteur Sicard cette statue qui est une évocation de la George Sand jeune et pensixe, mélancolique et passionnée, du temps de
Valentine ou de Jacques. Elle est délicieuse d'expression, d'impression. L'auteur du patriotique monument qui réunit au Salon tant de suffrages a réussi à nous donner là une effigie de femme qui, revêtue du costume même que portait la vivante, n'en garde pas moins le style, n'en demeure pas moins une vision. Figure réelle et pourtant idéale. Ce n'est pas la Muse classique que drapa Clésinger en cette George Sand assise qu'Emile de Girardin céda à la Comédie-Française et qui momentanément reçoit l'hospitalité du Louvre, c'est vraiment une George Sand attirante, charmante, une « femme » avec les bandeaux plats à la mode du temps encadrant le visage allongé, le profil aquilin, la lèvre forte et un peu pendante, jolie et belle à la fois, assise sur un banc de pierre ou un bout de roche — ô rochers de Fontainebleau ! — et rêvant, la main droite appuyée sur le grès, la main gauche tenant serrés contre la poitrine les feuillets d'un livre inachevé. Rien du bas bleu, aucun brin de plume. Une fleur dans les cheveux. Un poète. Ou plutôt une héroïne même de George Sand incarnée dans Mme Sand. La blanche appartion d'Indiana ou de Lélia et qui retiendra longtemps les jeunes regards de ceux dont on pourra dire, comme elle le dit de Musset dans les Lettres d'un Voyageur : « Quel est donc ce leune homme que retient si longtemps la blancheur des marbres ? » M. Sicard s'est entouré, pour cette statue de George Sand, — comme il l'avait fait pour une statue d'Alfred de Vigny destinée à la ville de Tours et qui resta en chemin, je ne sais pourquoi, — de tous
les documents : le portrait que Delacroix enleva de verve, le beau portrait célèbre de Couture, le portrait de George Sand jeune, en robe noire, par Charpentier, la « George Sand à l'œillet » ; — mais, avec une divination singulière, le statuaire a sculpté celte figure féminine en sa robe de 1840 comme s'il avait eu devant lui le modèle vivant et c'est bien, en vérité, je le redis, la George Sand séduisante, désirable, à la peau ambrée, avec ses grands yeux, dont Mme \'ictor Hugo me disait : « On se baignerait dans ces beaux lacs noirs. »
La pose, surtout, cette pose abandonnée, lassée, €st charmante.
— Là-bas, à Nohant, me disait l'artiste, il y a un banc où elle aimait à s'asseoir, toute seule, et rêvant. C'est ainsi que je me l'imaginais, ainsi que j'ai voulu la rendre.
Jules Sandeau qui, un soir, la rencontrant au foyer du Théâtre-Français, demanda (lendemains des rêves !) : « Quelle est donc cette dame ? » le bon Sandeau la reconnaîtrait dans la statue de Sicard.
J'ai eu l'honneur de la voir, dans les dernières années de sa vie, non pas malheureusement à Nohant où elle avait bien voulu m'inviter à me rendre, mais à Paris, rue Racine, où j'allais la remercier de m'avoir envoyé, « donné » pour des portraits de peintres que je faisais alors à VAiiiste, des notes — que dis-je des notes ! — des pages entières et définitives sur Maurice Sand, son fils, et sur Eugène Fromentin, son ami. Oui. s'imagine-t-on ce simple fait qui peint un être de cette élévation et de cette race ?
Un jeune homme inconnu demande à un écrivain célèbre entre tous quelques renseignements sur deux artistes dont l'un est, il est. vrai, particulièrement cher au maître (« Ma chère maître, » écrivait Gustave Flaubert à George Sand) et voilà que l'écrivain en pleine gloire rédige tout aussitôt, pour le débutant, quelques feuillets définitifs en lui disant le plus simplement du monde :
— Prenez, coupez, déchirez, faites de ces bribes ce que bon vous semblera.
« Bribes » que l'inconnu recueillit avec reconnaissance et qui figurent sous son nom, dans un volume de lui, Peintres et Sculpteurs.
Oui, assez hostile à la collaboration en thèse générale et ne voulant signer ce que j'écris moi-même (ce qui est tout naturel), j'ai cependant en mes nombreux volumes quelques pages — les portraits d'Eugène Fromentin et de Maurice Sand — qui ne sont pas de moi, qui sont de l'auteur du Marquis de Villemer — et je n'ai jamais eu et n'aurai jamais inspiratrice et collaborateur plus illustre.
Mais, je le répèle, que George Sand et sa bonté, son besoin d'obliger, de donner, de faire plaisir, se peignent dans ce seul petit fait qu'elle avait oublié et dont j'allais lui dire merci.
Elle occupait alors, rue Racine, tout près de rOdéon — son théâtre — un petit pied-à-terre fort modeste et là elle recevait ses amis qu'elle traitait en châtelaine dans son Berri, Je n'oublierai jamais la simplicité accueillante, la bonne grâce presque timide, de cette femme de génie, devant l'impression
de gralitude de ce débutant de vingt ans. Tant de gloire et si peu de pose ! Elle avait dans ses cheveux encore noirs une sorte de parure de sequins. Le teint brun, les yeux très sombres, le buste couvert d'un caraco rouge, elle me fit l'effet d'une tzigane, et cette impression fut d'autant plus précise que l'aïeule étalait devant elle, pour les montrer avec fierté, des photographies que, de ses belles mains grasses, elle rangeait sur la table, près de la fenêtre, et qui, de la sorte, ressemblaient à des tarots. C'étaient les portraits de ses petits-enfants que l'aïeule venait de recevoir et qu'elle contemplait, tout heureuse.
-^ Xadar vient de m'envoyer ça. N'est-ce pas que rien n'est plus gentil ?
Je n'avais devant moi ni Lélia ni Valentine ni la byronienne éplorée des Lelfres d'un voyageur — cris sublimes — ni la poétesse de l'amour ou la revendicatrice des droits de la femme, — j'a\ais une bonne grand'maman, exquise et tendre, qui préférait « à la blancheur des marbres » les sourires candides des petits êtres photographiés sur de précieux bouts de carton.
El telle qu'elle m'est apparue là dans le petit entresol de la rue Racine, telle je la reverrai toujours et telle aussi la revoient les vieux berrichons qui lui survivent et se rappellent « la bonne Dame de Nohanl » cette mère Gigogne, en effet, qui laissait tomber de ses jupes les cadeaux, les jouets pour les petits, le pain pour les pauvres. Et George Sand, qui semble avoir deux destinées, — l'aïeule succédant à l'amoureuse et restant toujours la mère, — aura tout juste-
ment deux centenaires à la fois. Le P"" juillet, Paris, en inaugurant la statue de Sicard, célébrera l'écrivain, la morte que Victor Hugo saluait, dès le tombeau, du nom de V immortelle. Ce 1^^ juillet est un vendredi. Le 3, le « dimanche qui vient », comme dit la fiancée de Jean Bonnin, Nohant célébrera la « bonne dame berrichonne », celle dont, attendrie, Séverine a parlé dans ce Berri même. Et les deux fêtes seront aussi différentes que les deux manières littéraires, les deux existences de celle qui fut George Sand : à Paris, la consécration officielle, le théâtre, les bravos, la foule contemplant l'image de marbre. Au Berri, à Nohant, l'hommage qui eût été le plus cher à la grand'mère : la visite à la maison familière, au cabinet de travail, à la pierre du cimetière, et, aivec le chant des oiseaux au réveil, les joueurs de cornemuse, les sonneurs du Berri sonnant, comme les Maîtres sonneurs, les vieux airs du pays, ceux qui partout, toujours, entrés au cœur à jamais, dominant les accents immortels des poètes eux-mêmes, vous suivent du berceau au tombeau.
Il y a même, aux environs de Paris, un coin de terre qui pourrait célébrer aussi ce centenaire. C'est Palaiseau. George Sand y vécut comme Chateaubriand à Aulnay, à la Vallée-aux-Loups, comme Hugo à Fourqueux et à Bièvre. Voilà que je reçois précisément une carte postale : « Maison de George Sand » — avec ces mots manuscrits : A louer ou à vendre. Petite maison de bourgeois parisiens, ce logis de Palaiseau. Un seul étage, trois fenêtres ouvertes sur la verdure. Une terrasse ou une serre. C'est
là que George Sand vécut aussi, écrivit, rêva^ comme sur le banc de Nohant ou les pierres de Gargilesse. Mais à Nohant revient vraiment le fantôme, et Nohant se mettra en frais pour celle qui écrivit ces idylles éternellement jeunes, le Champi, la Petite Fadette, la Mare au Diable, paysages et personnages qui restent dans le souvenir comme ces musiques délicieuses qui nous sont un repos et un charme — telle la chanson de la sauge que chantait hier Massenet en son Jongleur de Notre-Dame.
Quand Dumas fils me parlait de George Sand auteur dramatique, il me disait précisément :
— Elle n'a pas besoin de savoir son métier, elle. Elle remplace ça par de la musique !
Il y a plus qu'une musique dans cette Claudie que reprendra la Comédie-Française le jour du centenaire de l'auteur du Mariage de Vidorine (autre chefd'œuvre de simplicité pénétrante) : il y a des sanglots. Claudie est, du reste, une autre Denise, une Denise rustique précédant la Denise institutrice que Dumas a fait vivre. Drame sans fracas, drame de douleur. On croit avoir inventé la réalité ' au théâtre. Lorsque George Sand donna à la Porte-Saint-Martin cette simple histoire, les spectateurs furent charmés par ce qui se dégageait de bonne foi de ces scènes sans art apparent. Sans doute, il y avait bien encore là du romantisme et de la déclamation. Le père Rémi avait dû connaître Lamennais, et même Pierre Leroux, en son temps. Mais le paysan féroce dans Claudie, Denis Ranciat, était aussi admirablement étudié et peint que le paysan madré dans François le
ChampL Et Paris respira, étonné, conquis, cette brassée de fleurs sauvages.
Pierre Dupont, le chansonnier, rimait, alors, commo une véritable histoire populaire, — comme s'il se fût agi de Marlborough ou de Geneviève de Brabant, — la Complainte de Claudie et l'on chantait en plein vent les vers rustiques du poète des Bœuf» saluant le poète de la gerbaude :
Pendant les scènes de ce drame J'ai pleuré — mêmement j'ai ri.
L'auteur, dit-on, est une dame Qui l'a glané dans le Berri.
La « Dame », la glaneuse de fleurs et de sourires, celle dont Mme Edmond Adam salue aussi la bonté dans son nouveau volume de Souvenirs, sera donc célébrée, à la date même de sa naissance. Seul rOdéon, qui ferme avant juillet, devancera le jour — avant l'alouette — et donnera le Démon du foyer devant que les sonneurs aient sonné de leur cornemuse.. Elle aimait d'ailleurs l'Odéon, la grande et timide aïeule. Elle s'y sentait chez elle. Le soir du Marquis de Villemer elle y avait été comme emportée par une tempête d'enthousiasme, saluée par des acclamations unanimes. On avait là voulu la porter en triomphe. Ailleurs elle semblait craintive. On la voit, dans sa Correspondance, demander timidement à M. Amie de savoir de M. Perrin si la Comédie lui accordera des places pour la reprise du Mariage de Victorine. Oh ! si la Comédie n'en donne pas, si M. Perrin ne peut pas, qu'on n'insiste point. Elle est jouée à la Comédie. Elle est satisfaite. Cela lui suffit. Qu'on n'ennuie
personne ! Pauvre et chère grande femme de génie ! Elle était du vieux ieu de son temps déjà, et elle eût été stupéfaite des mœurs de celui-ci. Son attendrissante discrétion semblerait de la niaiserie. Elle disait volontiers en souriant : « Que voulez-vous ! Je suis bête ! »
C'est à celte « bête » de génie que Paris va élever une statue, et l'hommage ne sera pas disproportionné à la valeur de l'écrivain. Que les raffinés murmurent ! Que les sertisseurs de mots sourient un peu devant le style fluide et clair comme le ruisseau où se mire Bénédict.
Jean-Jacques n'a pas de plus admirable disciple que l'auteur de VHistoirc de ma vie. El les femmes n'ont pas d'expression, de personnification plus illustre que cette femme.
Elle travailla beaucoup. Elle travaillait pour le labeur lui-même et aussi pour vivre et pour faire vivre ceux qu'elle aimait. « Mon cer\'eau, écrivait-elle à Sainte-Beuve, est entrepris par des nouvelles que je maçonne pour gagner, comme dit ma fille, Varzent à Buloz... » Cet argent, bien gagné, elle ne l'aimait pas. Mais les bonnes gens qui n'ont pas de rentes n'ont encore trouvé qu'un moyen d'assurer leur existence, c'est le travail. L'important est de travailler de son mieux et de ne dire que ce qu'on pense. Je trouve dans un livre excellent de M. Albert Le Roy, George Sand et ses Amis — généreux comme tout ce qu'écrit l'auteur — une lettre de Mme Sand à Flaubert qui remet au point les vanités et les ambitions littéraires : « Je veux écrire pour les temps .'... Mais je crois que
dans cinquante ans je serai parfaitement oubliée et peut-être méconnue. C'est la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre, et je ne me suis jamais crue de premier ordre. Mon idée a été plutôt -d'agir sur mes contemporains, ne fût-ce que sur quelqucs- .uns et de leur faire partager mon idéal de douceur et de poésie. »
Il y avait en elle de la paysanne, comme il y avait du rural chez Lamartine, et dans les veines de cette grande dame de charité ce n'était pas de l'encre qui coulait, mais bien le sang pur de la race. Artiste, elle l'était, paysagiste et poète, mais elle était surtout humaine, femme entre les femmes, avec la robustesse de l'homme, et maternelle comme la terre elle-même, aimant cette terre nourricière où reposent les ancêtres, où courent, joyeux, les petits enfants.
Elle vécut et mourut avec le beau songe des républicains de 48 : Fraternité. Elle incarne une époque, une forme même de la pensée, et sa chimère fut superbe. La plus belle page de Musset est dans On ne badine pas avec Vamour, c'est elle qui l'a écrite. Elle y eût ajouté volontiers, tant elle haïssait de haïr, un autre drame : On ne badine pas avec la haine. Les pamphlétaires peuvent en vivre, les peuples en meurent.
C'est parce que Mme Sand ne connut point la haine que les bonnes gens de là-bas content volontiers, comme une souriante légende de douceur, l'histoire de la bonne dame de la Vallée Noire. Et les gondoliers de Venise ne l'avaient pas prévue.
P.-S. — On m'apprend la mort de Daniel Vierge.
C'était un artiste de premier ordre. Il a illustré Victor Hugo, Michelet, les Travailleurs de la mer, ïHisioire de France, comme Tonny Johannot et Maurice Sand avaient illustré George Sand. Son dernier chefd'ojuvre, Don Pablo de Ségovie, édité par cet artiste es livres M. Edouard Pelletan, était digne de Goya. Toute la picaresque Espagne y revit, y parade, y grouille, gueux et ricos-hombres, une merveille.
Il s'appelait Daniel Urratieta. Vierge était son pseudonyme. Le jour où tout Paris, par un froid coupant de février, célébra les quatre-vingts ans de Victor Hugo, je vis Daniel Vierge, superbe, prenant des croquis, avenue d'Eylau, sous la fenêtre du poète. Il avait les épaules larges, la main solide. Il riait d'un bon rire clair.
— Je reviens des Pyrénées, me dit-il. II y a deux jours, je chassais encore l'ours dans la neige.
J'enviais la gaieté de ce colosse. Le soir même, une attaque de paralysie, causée par la bise peutêtre, le frappa. Hémiplégique, il eut la force, ne pouvant plus dessiner de la main droite, d'apprendre le dessin de la main gauche. Ce maître, surmontant la douleur, se faisait écolier. Et la main gauche, avec les années, dessina, grava des chefs-d'œuvre dignes de la main droite. Vierge signait aussi des aquarelles dignes de Regnault.
C'est une perte pour l'art de ce temps, que ce géant qui semblait fait pour humer la vie, braver la mort et, «ntre Callot et Goya, il laissera un nom, digne de la gloire qu'il conquit et reconquit, arraché deux fois à la destinée.