LES ENQUÊTES LITTÉRAIRES LA MORT DE M. WALDECK-ROUSSEAU
12 août.
Un interviewer en quête de .copie se présentait, quelque beau jour d'août, voilà deux ou trois ans, chez le secrétaire perpétuel de l'Académie française pour l'interroger sur la question de la réforme de l'orthographe.
— Mon Dieu, fit M. Gaston Boissier, je ne demande pas mieux que de vous être agréable en vous répondant ; mais croyez-vous que ce soit-là pour le public un sujet bien passionnant ?
Le reporter eut un sourire.
— Non, dit-il, mais que voulez-vous ? C'est une question d'été.
Il semble en effet que l'été les gros événements soient plus rares (les tueries de Port-Arthur se résumant en dépêches courtes) et les journalistes mués en juges d'instruction s'ingénient alors à ouvrir des enquêtes. C'est l'heure où l'on exige des littérateurs vivants qu'ils votent sur la valeur des littérateurs
morts et donnent des places aux disparus comme on a décerné des^ prix aux écoliers. « Quel est le plus grand poète du dix-neuvième siècle ? A quel auteur dramatique du siècle passé accordez-vous la préférence ? » C'est la saison des colloques littéraires et le moment où l'on éprouve le besoin de connaître les opinions des gens de lettres sur leurs contemporains.
Et le gendelettre, comme disait Balzac, est toujours prêt à répondre. Il est enchanté de faire, en fumant un cigare ou en prenant le llié, de la polémique parlée. Quel plaisir de pouvoir médire du prochain sans avoir la peine de chercher ses adjectifs, la plume à la main ! Il y a dans les libres propos de l'homme interviewé une ardeur d'expression, une brutalité ou une franchise impulsives qui font de ces entretiens familiers d'inappréciables documents. Celui qui parle devient, en jugeant les autres, son propre juge. En peignant autrui il se peint soi-même. Et par là telle enquête demeurée célèbre, celle de M. Jules Huret sur les littérateurs d'il y a quelques années, est le tableau très vivant de notre monde littéraire à un moment donné — un moment aboli.
Ce qui ressort de ces enquêtes, c'est d'ailleurs — il faut bien le dire — le peu de cordialité des gens' de lettres entre eux. La vieille fraternité littéraire me paraît une vertu disparue. La lutte étant chaque jour plus âpre, les réalités sont de plus en plus violentes. La dent croit qu'en mordant elle pourra mieux nourrir.
Les littérateurs du nouveau jeu procèdent par réclames tapageuses ou par éreintements forcenés. Ils
ne semblent pas admettre les deux poids d'une balance. Un tel est un crétin ou un demi-diou, il n'y a pas de moyen terme. Et le demi-dieu est tout naturellement l'homme qui ne gêne personne, qui ne réussit point, que le public n'adopte pas et dont les rivaux n'ont rien à craindre. Je sais des renommées littéraires qui ne sont ainsi que des espèces de béliers ou de balistes inventées pour démolir les gloires trop gênantes. On dresse surtout certains piédestaux contre certaines statues.
Ce qui est frappant dans l'humeur du (jendeleltre néo-style, c'est son irritabilité. Son épidémie a la sensibilité d'un écorché. J'ai vu des auteurs tout prêts à envoyer des témoins à un critique pour tels articles qui nous eussent jadis paru valoir une visite et des remerciements. Sainte-Beuve se plaisait déjà à parler des morts parce qu'il tenait en défiance l'amour-propre des vi\anls. Oue dirait-il aujour d'hui ? Peut-être se contenterait-il d'étudier ces Messieurs de Port-Royal et ne voudrait-il point, bien qu'il ne fût pas timide, s'exposer aux répliques de ses justiciables.
J'attends beaucoup des « enquêtes » commencées pour connaître l'état d'âme des jeunes littérateurs actuels. La jeunesse seule est, en pareil cas, intéressante à consulter. Les gens arrivés ont leurs habitudes, leurs préjugés, leurs amitiés, leurs souvenirs. Ils planent du haut de leur gloire ou se reposent au fond de leur retrailc. Les jeunes ont leur œuvre à faire et leur place à prendre. Ce sont les fossoyeurs des renommées anciennes. On est curieux de savoir ce qu'ils
pensent de ceux qu'ils enterrent et qu'ils enterrent parfois tout vifs.
J'imagine qu'ils savent le prix de l'amilié littéraire. Elle est plus féconde que le darwinisme artistique, qui érige en dogme la loi du plus fort et substitue au légendaire Place aux ieunes le cri plus moderne de : Place aux (éroces. L'arrivisme, qui est la règle des individus et celle des nations, depuis la Prusse jusqu'au Japon, semble avoir supprimé la lutte affectueuse, celle qui fait de deux rivaux des amis et change au besoin des concurrents en conseillers. Il est une phrase délicieuse et suggestive dans la correspondance de George Sand avec Gustave Flaubert. Mme Sand vient de publier je ne sais quel roman. Elle invite Flaubert à venir la voir à Palaiseau et elle lui écrit le plus simplement du monde : « Apportez l'exemplaire. Mettez-y toutes les critiques qui aous viennent. Ça me sera très bon. On devrait faire cela les uns pour les autres, comme nous faisions Balzac et moi. »
Eh î oui, on devrait faire « cela les uns pour les autres ». Il y a dans l'amitié littéraire, dans ces consultations de camarade à camarade, une sorte de collaboration morale qui est la véritable critique, celle qui signale les écueils avant le lancement du navire.
Les gens de lettres d'autrefois (je parle de ceux du temps passé) pouvaient avoir toutes les mesquines passions que donne la griserie de l'encre, ils pouvaient chercher souvent les quatrains narquois et les épigrammes au fond de leur encrier. En réalité, ils se soutenaient entre eux. Ils se donnaient volon-
tiers la réplique dans les salons. Ils se faisaient valoir les uns les autres, Chamfort laisani le [eu de Laharpe ou Suard celui de Marmontel. Le bon Diderot courait chez Sedaine pour le serrer dans ses bras au lendemain d'un succès. Et le vieux Kératry souligne dans un article sur les Gens de lettres (Tautrelois la conduite de Jean-Jacques, volontiers persécuté cependant et maussade, se vengeant des outrages de Palissot en l'excusant auprès du roi Stanislas, el des railleries de Voltaire en souscrivant pour sa statue.
On trouverait, certes, plus d'un exemple d"un pareil oubli de toute rancune parmi nos contemporains. Mais il faut avouer pourtant que la mansuétude n'est pas le péché mignon de ce temps-ci. L'argot courant a caractérisé d'un mot ironique, bénissage, ce qui pouvait être appelé autrefois bienveillance, et cette fraternité d'armes des littérateurs entre eux, Henri de Latouche l'a flétrie comme une manœuvre en l'appelant de la camaraderie. C'était pourtant une vertu, cette camaraderie qui fait qu'on brave la misère et les épreuves dans les lettres comme les balles à la guerre. Camarades ! dit le chef entraînant au feu ses soldats. Le camarade c'était, ce devrait être encore le compagnon des premières heures, que Ton soutient et qui vous soutient à travers la vie et qui reste fidèle sous ses cheveux blancs aux rêves des premières années et au tutoiement des premiers jours.
La camaraderie ne tue d'ailleurs ni le talent ni la critique. Lorsque Taine, About, Weiss, Sarcey, Assolant, Paradol, se faisaient la courte échelle pour monter à l'assaut, ils ne perdaient à cette aide de
camarades ni leur personnalité, ni leur liberté de jugement. Ils s'entraînaient et s'entr'aidaient. Ils formaient non pas une petite chapelle, mais un petit bataillon. Et ils faisaient les uns pour les autres ce que Balzac faisait pour George Sand. Ils s'aimaient. Je crois qu'il faut s'aimer.
Lorsque, autour de Catulle Mendès, alors tout jeune et fondant la Revue fantaisiste, se groupèrent tous ces poètes nouveaux venus, plus jeunes encore que lui, qui devaient renouveler, rajeunir ce que Boileau appelait « Fart des vers », refaire le Parnasse, c'était l'enthousiasme et la foi qui les mobilisaient, comme une jeune garde de la grande armée romantique. Et ils ne se haïssaient point. J'imagine que si la mode des « enquêtes » eût alors existé et que les reporters eussent interviewé les fantaisistes, ces poètes eussent décerné par brassées le vert laurier à leurs camarades.
0 Camaraderie, que Latouche inventa et que popularisa Scribe — ce pau\"re Scribe qu'on vient de déterrer pour le disséquer à nouveau — camaraderie, qui n'es qu'un mot, il faudrait que tu devinsses la vertu des générations nouvelles, marchant coude à coude vers un idéal commun ! Les rivalités et les rancunes, les éreintements et la maussaderie n'ont jamais produit que des résultats négatifs. Pour un pamphlétaire tel que Veuillot, dont le style embaume une invective pour l'éternité, que d'inutiles pages de colère!
Et, au total, tous ces entretiens, ces colloques, ces interviews — questions d'été, comme disait le reporter — se peuvent résumer dans les quelques mots
répétés par le personnage de comédie qui répond naïvement :
— Que voulez-vous ? C'est plus fort que moi ! Un succès me- fait mal !
On a toujours mauvaise grâce à louer le temps passé qu'on regrette tout naturellement comme la douairière de Brionne regrettait le temps perdu. II est cependant bien permis de dire qu'il fut une heure où la camaraderie dans le journalisme gardait une familiarité sans façon qui faisait d'un journal une même famille et de voisins en collaboration non pas seulement des confrères, mais des compères et des amis. Les braves gens qui combattaient alors côte à côte, avec bonne humeur le plus souvent, étaient de bonnes gens. Le péché d'envie existait sans doute, car il date du paradis terrestre. Mais on péchait moins souvent. La brasserie de la Bohème où naissaient parmi les pots de bière les mots qui couraient le boulevard était moins féroce que le bureau de rédaction où se forge le plan de quelque campagne, ou que le café littéraire où se fabrique quelque calomnie. Pour tout dire, on n'avait pas encore inventé la rosserie et on ne cultivait pas aussi savamment la haine, cet aconit.
... Et, au moment même où je viens d'écrire ce mot, la haine, une nouvelle m'arrive, funèbre et désolante, qui arrête ma plume dans cette causerie sur nos mœurs littéraires et me place en pensée devant cette maison de Corbeil qui a vu hier l'agonie d'un homme d'Etat dont la perle douloureuse se fera sentir pour la République et pour la France.
(( De quelle immenge proie la mort Aient de se saisir ! » écrivait Camille Desmoulins lorsque Mirabeau disparut de la scène du monde. Et l'écrivain parlait encore avec angoisse de « ce superbe magasin d'idées démeublé par la mort », de « cette tête glacée qu'il a\ait contemplée en cherchant encore son secret ». M. Waldeck-Rousseau est, lui aussi, une de ces proies que la mort, lorsqu'elle les prend, arrache à tout un peuple. Il fut un de ces talents et de ces caractères qui honorent une nation.
Je ne voulais pas croire que cette haine, dont je parlais tout à l'heure, pût être assez forte pour que la disparition d'un tel homme fût annoncée, escomptée avec une sorte de plaisir sinistre par des adversaires qui constataient avec insistance l'impossibilité de la guérison sans se préoccuper qu'il 3' avait une femme, la plus vaillante des femmes, il est vrai, dont les yeux pouvaient lire, imprimée sans pitié, la funèbre prédiction. Et pourtant, la haine politique, aussi atroce que la jalousie littéraire, mettait une sorte d'acharnement à de\ancer l'avenir, à décourager ceux qui espéraient encore contre tout espoir.
Il n'y avait d'aussi résolu que le mourant pour regarder en face le dénouement si fort attendu par les adversaires. Il était dans la souffrance ce qu'il avait été dans la vie, froid, dédaigneux, distant et, sous cette apparence un peu hautaine, l'être le plus sensible et le cœur le plus chaud. Il disait, en hochant la tête, sentant bien que le mal ne le quittait point et qu'il fallait peut-être plus radicalement le combattre : «. On me fait descendre l'escalier marche à marche. » Mais
::^iO LA VIE A PARIS.
le résultat ne l'effrayait pas. Il regardait ses jours finir, s'envoler comme la fumée de celte éternelle cigarette qui ne quittait jamais ou ses doigts ou ses lèvres. Il avait seulement une sorte de réserve avec ceux qu'il aimait le plus, et ne voulant pas leur laisser de lui-même une image minée par la maladie, il se réfugiait dans la solitude, en son jardin, une solitude peuplée de dévouements, la plus chère des solitudes, celle qu'entourent d'une affection de toutes les heures les êtres qui veillent sur vous.
Je ne crois pas que, depuis la mort de Gambetta. dans la triste nuit de décembre, pareille disparition ail plus profondément atteint une vivante espérance. La patrie sentait bien — et les partis ennemis euxmêmes — qu'il y avait en .M. Waldeck-Rousseau une toute-puissante réserve, et que la France avait là, en disponibilité, le plus rare elle plus lucide des hommes d'Etat. C'est une force cérébrale qui disparaît. Les hommes d'une telle élite se comptent en tous les temps. On dirait qu'ils de\iennent de moins en moins nombreux à mesure que la foule, maîtresse souveraine, arrive et pousse, roule comme un mascaret.
AI. Waldeck-Rousseau avait précisément ce magnétisme singulier qui domine les assemblées, parfois moins maniables que les foules. Jamais homme ne s'imposa avec plus de sang-froid à un Parlement moins disposé à se laisser dompter. Le premier jour de son ministère, il pouvait être renversé dès la première attaque. Il était monté à la tribune au milieu des vociférations et des menaces, il avait parlé sous
les cris, les bruits de couteaux à papier, les exclamations, les interruptions.
— Je n'ai pas en réalité, me disait-il alors, prononcé un discours de plus de quinze minutes et pour faire entendre ces paroles je suis resté plus d'une heure à la tribune !
Il attendait, impassible, que les interrupteurs lui permissent d'achever ses phrases ainsi coupées et qui, même sous ces hachures, gardaient l'impeccable correction, la tenue de style qui faisaient de l'orateur politique comme de l'avocat le plus admirable des écrivains.
Et quelques jours après, ce même Parlement, conquis par le maître orateur, écoutait avec respect et obéissait à la suggestion irrésistible du talent.
Ceux-là sont rares parmi les orateurs ceux dont on peut relire les discours et qui font comprendre, lorsqu'ils sont imprimés, la puissance de leur influence et l'entraînement de leur harangue. Dépouillée du geste et de l'accent, leur parole devient ou redondante ou incolore. Un discours de Waldeck-Rousseau, lu, restait aussi admirable, aussi ferme, qu'un discours écouté. Le verbe logique, le mot propre, la dialectique serrée, la phrase d'une limpidité de cristal, laissait aux harangues mises en pages la valeur même dont les auditeurs avaient subi l'irrésistible puissance.
Je me rappelle avoir écouté AI. Waldeck-Rousseau dans ce procès Coquelin qu'il plaida contre M^ Du* Buit et contre la Comédie-Française. Nous avions vingt fois raison, et cependant, en entendant Waldeck- Rousseau plaider, accumuler les arguments avec une
froideur méthodique, je me demandais si nous n'allions pas perdre notre procès.
Il y avait un tel art dans cette parole, un art qui se dissimulait sous la simplicité la plus parfaite, une façon de discuter sans fracas, avec une sûreté de causer, la main dans les poches, comme un debater causeur, la main dans les poches, comme un debater tapageur l'ancien barreau, Waldeck-Rousseau, qui fil école, avait substitué la simplicité, la netteté, toutes les qualités françaises, et il fut, après ces romantiques éperdus, les Berryer et les Jules Favre, une façon de réaliste jouant du canif plus que du tonnerre.
M. Waldeck-Rousseau eut un moment la pensée de se présenter aux suffrages de l'Académie Française, ou du moins, pour être exact, ses amis songèrent à lui conseiller de poser sa candidature. Il était alors dans toute sa puissance. Il ne pouvait exposer un président du Conseil à un échec. Lorsqu'il se retira des affaires, cet homme qui ne savait pas haïr avait accumulé sur lui trop de haines et de rancunes pour que son nom réunit le nombre de suffrages qui lui étaient dus. Il ne parla plus de rien, on ne lui parla plus de rien. D'ailleurs celte immortalité de quelques jours devait lui paraître futile en face de la mort que, le papelito à la main, il voyait venir sans trouble.
L'Académie n'eût jamais ouvert ses portes ù un talent d'orateur plus classique, à un artiste de la parole plus profond et moins discutable. Artiste, M. Waldeck-Rousseau l'était en toutes choses. Il aimait le théâtre et le connaissait jusqu'en ses say-
nètes et scènettes. Il a, de ses aquarelles vraiment remarquables et qui eussent fait la fortune d'un professionnel, orné les murs de quelques salons amis, illustré un livre consacré par M. Gaston Ménier à cette croisière en Norvège qui fut la grande vacance et le repos de l'homme d'Etat péchant là-bas, — lui, pêcheur d'hommes — le gros poisson dans les mers du Nord. Causeur, il était charmant, laissant tomber le mot spirituel avec un flegme souriant auquel ses yeux très particuliers, son regard profond ajoutaient une sorte d'ironie.
Par-dessus tout, il était sensible. S'il y avait une cuirasse sur sa poitrine, le défaut de la cuirasse était la bonté. On l'a vu pris de fièvre, s'étendre sur un canapé, désolé, après la plaidoirie pour un ami, et dire :
— J'ai mal plaidé ! Si je perds mon procès, j'aurai compromis ce malheureux !
Il avait, au Palais comme à la Chambre, le scrupule de son devoir. Sa tendresse cachée n'avait d'égale que sa fermeté, qui, elle, s'imposait. Et celui-là fut aimé et se fit aimer de ceux qui l'approchèrent. Il avait bu le lait de la tendresse humaine dans cette vieille famille nantaise dont son père, avant lui, avait été l'honneur et dont il a consacré la gloire.
Que l'émotion de tout un pays console — si quoi que ce soit la puisse consoler — la noble femme qui a veillé avec tant de courage et d'affection sur cette lumière dont la flamme vient de s'éteindre !
Une révolution. — Le taxamèlre. — La routine. — Les cochers et le public. — Un peuple qui passe pour révolutionnaire. —
— La tyrannie du cocher et son esclavage. — Cochers d'autrefois. — Alexandre Dumas et le Cocher de cabriolet. — Le « cocher fidèle ». — Le Chauffeur. — Un mot de Chamfort.
— La marche en avant. — Les cochers du temps de Charles IX et les fiacres sous Louis XV. — L'automobile et les berlines.
— Sages réflexions que devaient faire les cochers. — Sébastien iMercier et les chevaux. — Un remède à la vitesse. — Les chevaux de fer. — Une locution courante : Entre quatre-z-yeux.
— Une lettre d'Emile Littré. — Les cochers satisfaits. — Le roi de Grèce à Paris. — Le petit drapeau rouge. — Le charme de Paris. — La liberté. — Un petit Marseille.
26 août.
Eh bien ! voici une grande nouvelle. Paris va peutêtre voir une révolution.
Une innovation tout au moins, ou une restauration, car l'essai du système fut tenté il y a quelques années : l'application d'un nouveau mode de payement pour les courses de voitures, l'avènement du taxamèlre (1) qui permettra de compter les tours de roues des véhicules de louage et de calculer le total des distances parcourues. Et la question, en \érilé, intéresse tout
(1) J'avais écrit le taximètre. Logiquement l'étymologie voulait que ce fût là l'orthographe exacte. Le compositeur imprima jaxamètre. C'était le premier jour de l'invention nouvelle. Déduis taximètre a prévalu. Avec raison.
le monde, excepté les possesseurs d'automobiles.' Encore sont-ils forcés aussi de héler des fiacres, à l'heure douloureuse des « pannes » mélancoliques.
Donc, le mot est juste : une révolution.
On a déjà fait plus d'une révolution en France et c'est pourtant, à bien étudier ses mœurs, le pays le moins révolutionnaire qui soit au monde. On peut modifier ses lois et on ne saurait, à certains jours, toucher à ses enseignes. Ce n'est pas moi qui le dis le premier. Voici le taxamètre. Le taxamèlre est appliqué à l'étranger depuis des années, c'est en France qu'il fut inventé et la mauvaise humeur des cochers doublée de l'indifférence du public en ont chez nous empêché jusqu'ici l'application qui réussit parfaitement chez les autres. Nous sommes si fort cloués à nos habitudes ! Modifier nos façons d'être, renoncer au « train-train » de tous les jours, c'est un effort qui paraît à notre race impulsive plus malaisé que de monter à l'assaut ou de courir sur quelque ennemi, à la baïonnette. Nous sommes une nation qui n'admet le progrès que par bonds, à la façon des kanguroos, ou plutôt par des coups de force et des violences. La logique n'est pas la vertu suprême de ce peuple si raisonnable pourtant, d'esprit si clair et encore si prompt.
Mais en aucun pays du monde la moindre invention, lorsqu'elle touche à une habitude, lorsqu'elle dérange notre existence accoutumée, ne rencontre autant d'hostilités. A l'heure actuelle, combien de Français encore haussent les épaules quand on leur conseille de filtrer leur eau et, lorsqu'on leur parle de
microbes, répondent : « Ah ! oui, des bêtises ! » Pasteur a bien trouvé des résistances chez les savants. Pourquoi n'en rencontrerait-on pas chez les ignorants ?
Les cochers surtout, les cochers dérangés dans leurs façons d'être, s'étaient révoltés contre le compteur et vont peut-être résister encore au taxamètre, qui, cependant, est aussi bien établi dans l'intérêt des conducteurs de voitures que dans celui des voyageurs. Etait-il ou est-ce bien juste, par exemple, que le prix d'une course soit le même pour un cocher qui vous conduit de la rue Taitbout au faubourg Montmartre ou pour celui ciui vous mène de la gare de Lyon à la porte de Neuilly ?
Mais les cochers, eux aussi, tiennent à leurs habitudes. Ils sont rebelles à toute invention nouvelle. Ils ont protesté contre les compteurs d'autrefois. Vont-ils protester contre le taxamètre ? Le petit drapeau rouge qu'on va leur donner pour arborer le mot libre pourrait bien devenir l'étendard de quelque révolte nouvelle. A moins que le taxamètre ne passe dans les mœurs et ne devienne le guidon officiel, l'oriflamme des cochers. Tout est possible.
Je serais très étonné cependant si cet essai, qui constitue évidemment un progrès, réussissait tout de suite.
J'ai souvent pensé qu'on avait fait bien des révolutions en France, aboli bien des tyrannies, et qu'on n'avait pas ébranle la toute-puissance des cochers. Un siège de cocher c'est une façon de trône. Celui qui l'occupe regarde de haut les piétons, qui sont à la fois
ses clients et ses tributaires. Un peintre de la ligure humaine qui voudrait peindre, ou un comédien qui voudrait rendre l'expression du parfait dédain n'aurait qu'à prendre pour modèle un cocher qui, ne voulant point « charger », contemple, impassible ou ironique, un malheureux piéton qui patauge dans la boue par un jour de pluie. Le spectacle est irritant et lamentable.
Aux appels éperdus, aux gestes de détresse, le cocher ne répond pas. Il ne répond rien. Il passe. Il est le maître de nos destinées. Il peut nous sauver la vie, nous éviter une angine ou une fluxion de poitrine. Peu lui importe. Il ne s'arrête pas. Il va. Où va-t-il ? Lui seul le sait.
Et, chose étrange, il ne se dit point que peut-être la course qu'on veut faire est de quelques minutes à peine, qu'en quelques tours de roue il en aura gagné le prix. Non. Il ne répond mie, par principe. Il va « relayer » — ou va ailleurs — sans se demander si le voyageur qui l'implore ne doit pas précisément s'arrêter sur son chemin. Je n'ai jamais compris cet état d'esprit, et je me demande s'il n'y a pas surtout chez le cocher qui passe le malin plaisir d'ennuyer le bourgeois qui attend.
Les pauvres gens — je parle des cochers — font, il est vrai, un dur métier ; rois sur leur siège et ilotes ailleurs, et la « moyenne » qu'on exige d'eux les force à un travail qui aigrit facilement leur humeur, car toute journée est pour eux lourde d'inconnu et ils ne savent guère, le matin, s'ils seront rentrés dans leur déboursé le soir. Mais, en vérité, ces diffîcuUé^ cl.
ces discussions entre les cochers et les compagnies, -les clients n'en sont pas responsables. C'est à eux, ■cependant, c'est à ces « gueux de payants », comme 4'acteur classique appelait les spectateurs qui venaient 4ouer des places pour Hernani, c'est aux piétons que les cochers s'en prennent. Les clients payent pour les patrons.
Alexandre Dumas a jadis, en une nouvelle charmante — qu'on ne lit plus — esquissé la physionomie de cette espèce disparue, le cocher de cabriolet, qui .était le compagnon de son « voyageur », assis à ses côtés et causant, racontant sa vie, bien différent du 'cocher de fiacre isolé sur son siège et sans contact avec le monde. Le cocher de cabriolet, le Figaro des cochers, disait-on, car il savait tout et traitait familièrement ceux qu'il conduisait, est aboli, comme les «arlins. L'espèce en était rare. Il n'y avait que 737 cabriolets en 1834. Et le cocher de fiacre, alors, avec son chapeau de cuir bouilli et sa houppelande bleue ou grise, était le type du cocher fidèle, qui faisait la joie des vaudevilles, des mélodrames et des enseigjies.
Le « cocher fidèle » existe toujours et les bureaux de la Préfecture où l'on dépose les objets perdus en sont la preuve. Mais il est moins pittoresque. Le carrik classique ne se voit plus que sur les épaules du Jean-Paul Chopard du Courrier de Lyon.
■ Tout se transforme. On pourrait écrire l'histoire des mœurs en France en écrivant l'histoire des métamorphoses des cochers. Le conducteur de diligences, que nous avons connu dans notre enfance, a été remplacé par le conducteur de train. Le cocher sera rem-
placé par le chauHeur, ce cocher d'espèce nouvelle et dont les exigences ou les caprices ne sont pas moins tyranniques que ceux des cochers de fiacre. C'est peut-être la profession qui veut cela. Tout homme qui dispose du temps, de la direction et, au besoin, de la vie d'un autre homme se trouve instinctivement son supérieur, même lorsqu'il lui obéit.
Le cocher de bonne maison est à la fois comme l'intendant des heures de son maître et le contempteur des piétons qu'il rencontre. Son maître lui doit de la reconnaissance et les promeneurs lui doivent passage,
Chamfort a dit un joli mot. Il en a même dit et écrit beaucoup d'autres. A propos des voitures il répétait ironiquement :
— Je ne croirai à la souveraineté du peuple que lorsque les cabriolets iront au pas !
Toutes les révolutions du monde n'empêcheront pas, en effet, Jacques Bonhomme d'être écrasé.
La marche des sociétés humaines se précipite ; d'ailleurs, l'automobile symbolise cette course en avant, course éperdue, course à l'abîme.
Il fut un temps où Henri IV s'excusait de ne pas pouvoir rendre visite à Sully — du Louvre à l'Arsenal — parce que la reine lui avait emprunté sa coche comme une bonne bourgeoise de nos jours prend te coupé de son mari pour aller faire ses visites. Un roi de France réduit à une voiture unique ! Peu de temps avant lui, un autre roi trouvait qu'il y avait trop de carrosses et faisant trop de bruit dans Paris. Ou si ce n'était lui, c'était le Parlement qui, effaré du « trop de
vitesse », — comme nos maires de village aujourd'hui, - — suppliait le roi de défendre les coches par la ville. Et Charles IX \oulait prendre des mesures Contre ces coches comme Louis XV entendait le faire contre les fiacres.
Coches et fiacres de ce temps-là étaient cependant pacifiques et d'une lenteur mesurée.
On se demande aujourd'hui comment les voyageurs tels que Voltaire et Diderot, qui n'avaient point de temps à perdre, se résignaient à entreprendre le voyage de Russie et que de fois en route le bon Diderot devait-il, lui aussi, regretter son « ruisseau de la rue Taranne ! »
L'automobile, qui supprime les distances comme l'humanitarisme voudrait qu'on supprimât les frontières, semble un lévrier ou un sloughi comparé aux véhicules d'autrefois et les chauHeurs actuels, rois des routes et conquérants des rues, s'envcloppant de poussière comme Jupiter s'enveloppait de nuées et nous en aveuglant avec eux, les chaufleurs mépriseraient et contempleraient comme des fossiles ces vieux cochers du Marais qui conduisaient à travers Paris ce qu'au début du règne de Louis-Philippe on appelait des dcmi-lortunes. Ces demi-fortunes, le demi-monde du Second Empire les supprima. Viclor Hugo, avant Darwin, a exprimé la règle même de la marche des sociétés, marche au pas accéléré :
— Ceci tuera cela.
L'avènement de l'automobile devrait donc, en vérité, rendre songeurs les cochers. La voilure de louage tend en effet à disparaître. Il y eut une heure —
c'était en l'an VI, 1797 (vieux style) — où les Parisiens étaient si effarés du nombre et de la rapidité des cabriolets dans les rues que les législateurs demandaient instamment qu'une loi nouvelle en réglementât la vitesse, exactement comme le Parlenient du temps de Charles IX protestait contre les cochers. Le Conseil des Cinq Cents s'occupait gravement de cette redoutable question des fiacres, absolument comme nos députés ont traité la question des automobiles, lors de la course Paris-Madrid. Et Mercier, le bonhomme Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, effrayé des dangers que faisait courir aux piétons « l'énorme quantité de véhicules qui brûlent le pavé de Paris » réclamait tout simplement, pour porter remède à ce mal — devinez quoi ? l'extinction de la race chevaline.
Oui, d'un trait, d'un mot, d'un geste.
Plus de chevaux ! Sébastien. Mercier n'y allait pas de main morte. Les cabriolets encombraient les carrefours de Paris ? Eh ! bien, il fallait supprimer, il fallait abattre les chevaux ! Volontiers il eût, avant le Desgenais de Thé«. dore Barrière, jeté la fameuse apostrophe du philosophe aux « filles de marbre » :
— Allons, rangez vos voitures ! Place aux honnêtes femmes (et aux honnêtes gens) qui vont à pied !
Il viendra peut-être un moment où sera réalisé le rêve de Mercier. Le cheval cède le pas à la machine. Ce ne sont plus les cabriolets, mais les pétrolettes et les autO'mobiles qui brûlent le pavé, et parfois brûlent... sur le pavé ou le macadam de Paris. Le cheval deviendra bientôt un animal de luxe, une parure, et même dans les labours et dans îa guerre, le cheval de
fer, l'instrument sorti des forges, la bête mécanique et apocalyptique, prendra sa place. Elle la prend un peu plus de jour en jour. Et ce devrait être, encore une fois, pour les cochers une matière à salutaires réflexions, l'automobile supprimant le fiacre comme le tramway succède à l'omnibus. S'ils étaient sages, ils se regarderaient « entre quatre-z-yeux», comme on dit, et accepteraient sans lazzis et sans colère le taxamètre qui est comme un indiscutable arbitre, un juge de paix automatique entre le conducteur et le client.
Ils se diraient qu'il est impossible que le système étant équitable et raisonnable il ne finisse point par s'établir et qu'en fin de compte ce qui est nécessaire arrive toujours à s'imposer et faire loi. Il n'en est pas moins vrai que les Parisiens, en revenant de villégiature, trouveront accomplie sans doute une petite révolution dont vont, les premiers, subir les effets ou goûter les bienfaits ceux des Parisiens qui ont le bon esprit de rester à Paris, même en été ■ — et qui regardent déjà curieusement flotter, çà et là, les petits drapeaux rouges.
Et, — en passant, — puisque je me suis seni d'une locution courante un peu vulgaire « entre quatre-zyeux », il est assez piquant de savoir ce qu'en pensait l'impeccable magister de la langue française, le grand Emile Littré, à qui nous avons tous recours lorsqu'une difficulté se présente. Je ne sais à qui, à quel érudit, à quel grammairien ou à quel ignorant, Littré écrivait une lettre que j'ai là et qui répond à une consultation sur la valeur de l'expression que je viens d'employer. Mais c'est une parenthèse intéressante.
Monsieur,
, Paris, le 15 novembre 1863.
On peut, selon moi, suivre l'Académie et dire entre quatrez-yeux, La lettre euphonique a été introduite par l'usage, quem est norma loquendi.
Entre quatre yeux n'est point une faute ; mais ce serait une affectation.
Quant à l'objection de M. Bescherelle, qu'il faudrait alors prononcer quatre-z-œufs, elle n'est pas valable. Il faut dire entre quatre-z-yeux et quatre œufs, n'étant pas licite de donner aucune extension à une pareille licence de l'usage. Bien plus, quatrez-yeux ne peut pas être distrait de la locution toute faite entre quatre-z-yeux ; et, si l'on avait à parler de deux personnes regardant fixement, il faudrait dire : quatre yeux étaient braque's sur moi.
Voilà mon avis sur la difficulté soulevée. Je vous remercie de la bonne opinion qui vous a fait me le demander. Pesez-le avec les raisons dont je l'appuie.
, Agréez, monsieur, l'assurance de ma haute considération.
E. LiTTRÉ.
Je ferme la parenthèse. Elle prouve que les interrogatoires et les consultations et les interviews par lettre étaient déjà de mode en 1863, et que Littré, aussi poli que ï\enan, savait répondre.
Au reste, les cochers n'auront pas à se regarder (( entre quaire-z-yeux » et à délibérer longtemps. Ils sont, paraît-il, satisfaits, en principe, du taxamètre et crieraient volontiers : « Vive le compteur ! »
Tout est donc parfait et la révolution sera pacifique.
Le roi de Grèce, ce souverain qui aime Paris pour Paris lui-même, et qui volontiers, très lettré, très affable, le plus simple et le plus charmant des hommes, visite la ville à pied, pour le plaisir dé voir les boutiques et de se mêler sans la terrible étiquette à la vie parisienne, le roi Georges pourra, s'il vlui plaît, prendre une voiture ornée du drapeau rouge —
^30 LA VIE A PAniS.
<;'est-à-dire disponible — et jouir, un des premiers, «des bienfaits du taxamèlrc.
Ce doit être pour un roi asservi aux devoirs de sa charge une joie toute particulière de se sentir, pour un moment, libre dans une ville comme Paris et de pouvoir, à son gré, comme disait Sosie, être homme et parler. Je me rappelle que lors d'une visite d'un des princes de Grèce, M. Mounet-Sully, qui avait joué Œdipe-Roi à Athènes sans que le roi, absent alors, pût assister à la représentation, me demanda d'afficher le chef-d'œuvre de Sophocle afin que le prince hellène pût applaudir cette manifestation du génie grec.
Il m'était fort agréable de satisfaire le tragédien en faisant inviter le prince et j'en parlai à un attaché "d'ambassade, très parisien et très fin, un Grec du boulevard.
Mais la réponse fut inattendue et pleine d'une philosophie charmante :
— Sans doute le prince serait enchanté de voir Œdipe ; mais ce qu'il souhaiterait surtout, ah ! ce •([u'il voudrait, ce qu'il désirerait ardemment, ce serait d'entendre la Belle Hélène. La Belle Hélène, qui raille les dieux, est interdite à Athènes, et si Sophocle a l'attrait du chef-d'œuvre immortel, la Belle Hélène a le goût du fruit défendu. Pas une personne de la cour n'a pu connaître la Belle Hélène autrement que par la lecture. Ne pourriez-vous pas décider le directeur des Variétés à redonner, pour un soir, la Belle-Hélène ? Nous retrouverons ensuite Sophocle à Athènes, chez lui.
C'est délicieux.
LA VIE A PARIS. 23î
Ce simple fait prouve, du reste, la grâce même de Paris, On y est libre, voilà le charme, et l'on y peut railler les dieux tout à l'aise. Les princes de Grèce y peuvent écouter la Belle Hélène sans que la censure intervienne et sans que les immortels s'en offensent.. Jupin en voyage n'eût pas froncé le sourcil devant Meilhac et Halévy et Offenbach eût en riant désarmé l'Olympien. Et tant que Paris gardera celte libertéd'allures, tant que les rois pourront s'y promener à pied, comme le premier flâneur venu, tant que la raison et la cordialité, — même lorsqu'un conflit pourra surgir entre les patrons et les ouvriers, commeil pourrait naître à propos du taxamèlrc entre les cochers et les loueurs et comme il ne naîtra pas, — tant que le sentiment de la mesure, de la justice, des vraisintérêts de la majorité, des intérêts de Monsieur Tout le Monde n'en feront pas « un petit Marseille », Paris ne sera pas seulement le cabaret et l'auberge dumonde, comme disaient autrefois la princesse de Metternich et Hector Malot, mais le plus aimable des magasins d'idées, le plus accueillant des coins de terre et le plus exquis et le plus spirituel des spectacles.
Lord Lytton me disait de ce Paris, que sir Edmundi Monson va quitter :
— Quand je suis en x\ngletcrre, je suis chez moi r quand j'étais aux Indes, j'étais en voyage ; quand jesuis ailleurs, je suis en route ; quand je ne suis pas à Paris, je suis en exil !
Et je sais des souverains qui, visitant Paris le& mains dans les poches, partagent l'opinion souriante de l'ambassadeur disparu.
Encore le roman et encore le bourreau. — Les fêtes foraines. — Les saltimbanques. — Edmond About et l'exécuteur des hautesœuvres. — Les bons bourgeois. — Les forains. — Les travailleurs du muscle. — Souvenirs de la rue Blanche. — La Goulue. — Les danseuses. — Les dompteurs. — Le vieux Martin. — Un lion et un tigre. — La patience. — Le Dressage des fauves par Bostock. — Rosa Bonheur et ses lions. — Le vieux dompteur. — Les vieux lutteurs. — Poésie et réalité. — Saltimbanques d'autrefois et forains d'aujourd'hui. — Le trust aux fêtes foraines. — Le dernier saltimbanque.
16 septembre.
Et cette existence des dompteurs, cette vie en plein air, les derniers artistes errants, les saltimbanques, croyez-vous qu'elle ne soit pas romanesque ? La Goulue, dévorée publiquement par le carnassier, n'est-ce pas un poignant spectacle et un mélodrame saignant qui vaut tous les drames du théâtre ?
C'est peut-être dans les fêtes foraines que s'est réfugiée la poésie suprême, et je ne vois jamais une de ces roulottes de saltimbanques qui s'en vont, comme au hasard, par les chemins, sans rêver d'une vie errante et libre, à je ne sais quelles aventures d'un autre temps, de voyages à Dassoucy, de journées de haltes sous l'orage ou de nuits à la belle étoile.
Nous sommes aujourd'hui si parfaitement parqués et catalogués, classés comme des minéraux dans leurs boîtes, que tout ce qui garde un peu du mystère d'autrefois nous semble immédiatement poétique et magnétiquement nous attire. Je parlais, l'autre jour, de Monsieur de Paris. La mort du bourreau retraité avait pris les proportions d'unévénemcnt.Ona donné aux obsèques de M. Deibler autant de place qu'aux dépêches de Kouropatkine. Le bourreau, pensez donc ! l'enterrement du bourreau ! Tout ce que ce mot terrible contient de funèbre et de sanglant éveillait dans les imaginations les plus dramatiques souvenirs, des émotions d'angoisses. Et puis, il semblait qu'il y eût comme une paradoxale ironie dans ce fait le plus naturel du monde : la mort s' emparant enfin de ce collaborateur qui avait tant joué au jeu de la mort.
Avez-vous remarqué combien, parmi les articles consacrés à feu Monsieur de Paris, il en est qui se plaisaient à constater la parfaite douceur de l'homme qui tue ? Je ne sais dans quel volume des Mariages de Paris Edmond About nous conte le dîner de noces du fils d'un bourreau de province. Rien de plus patriarcal et de plus touchant. Ce repas ressemble moins à une ripaille de Jordaens qu'à un familial tableau de Greuze. On a invité tous les parents. Ces braves gens, tous coupeurs de têtes, ont des attendrissements de bons bourgeois sentimentaux, à la Sedaine. Ils chantent au dessert des romances qui mouillent les paupières. Ils charmeraient Diderot, le larmoyant Diderot du Père de {amille. C'est,
comme on disait au dix-huilième siècle, la fêle des bonnes gens.
Edmond About était un ironiste avisé. Il raillait les bourreaux en contant si joliment cette noce entre parents habitués au maniement du couperet. Mais je dois dire qu'en réalité le bourreau garde dans ses fonctions une bonhomie bourgeoise qui stupéfie, alors que le bourreau romantique, le rouge manieur de hache, épou\antait.
J'ai entendu, une nuit d'exécution — il y a longtemps — dos bourreaux venus de leur province causer entre eux pendant les longues heures d'attente qui précédaient le lever du jour, l'aurore de mort. Et de quoi parlaient-ils ? Je n'invente rien. De leurs fonds placés dans les chemins de fer espagnols ou des gobœas qui poussaient, dans des pots, sur leurs fenêtres.
A un moment donné — j'ai déjà dû noter ce trait vraiment typique — l'heure de décapiter un homme étant venue, le bourreau de Paris, celui qui travaillait ce matin-là, répondit à un confrère qui lui disait: « Vous avez encore quelques minutes. »
— Xon ! (Il tirait sa montre, un chronomètre). C'est le moment. Je vais avec la Bourse !
On s'étonne toujours de ces mots extraordinaires de simplicité dans la bouche de personnages que l'imagination grandit outre mesure. Hélas ! l'homme qui tue, comme l'homme qui rit, est un homme conmie un autre, et les besognes les plus horribles en ce monde sont tout uniment des fonctions.
Regardez tous, voilà l'hoiuaie rouge qui passe !
s'écrie la Marion Delorme de Victor Hugo en voyant s'éloigner la litière d'où ne sort point la parole depitié.
« L'homme rouge qui passe », aujourd'hui le successeur de Deiblcr, Deibler fils, — comme il y euB Sanson, fils et petit-fils, — est un monsieur en chapeau de haute forme et en redingote noire. Il cultive son jardin, comme Candide et va avec la Bourse, comme le coulissier qui sort de chez Champeaux. Et if en fut toujours ainsi. Un journaliste d'autrefois,. James Rousseau, qui avait inventé Yiiilervîew avant les interviewers, raconte qu'il alla, un jour, rendre visite à Sanson. Il le trouva tenant une petite fillede dix ans sur ses genoux, sa fille, et lisant le Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistrc
Si l'on pénétrait dans l'existence des saltimbanques, — hercules forains portant des médailles de sauvetage sur leurs maillots, sauvages de la banlieue montrant des dents blanches qui n'ont pas besoin d'être longues pour être affamées, ballerinesde tréteaux dansant des pas espagnols avec des jupes à paillons qu'elles ont rapiécées elles-mêmes- — on trouverait les mêmes simplicités bourgeoises,. et, sous cette poésie de l'imprévu, les mêmes tristesses navrantes. Et quel labeur !
Personne ne travaille avec plus d'acharnement qu'un de ces forains qui demandent leur vie à l'aventure et pour qui un dimanche de pluie est un jour de jeûne, un froid automne, une ruine. Ils répèlent leurs tours comme des comédiens étudient leurs rôles et ils triturent leurs muscles ou assouplissent leurs ar-
ticulations, et semblent se casser les os, comme les acteurs foueltant leur mémoire, se barattent la cervelle. On les prend pour des poètes en action, des chercheurs de rêve. Tel le Zanetto du Passant. Ce sont des ouvriers de l'effort, des tâcherons du tour de force.
Quand la nécessité désolante avait exilé la Comédie-Française dans ce théâtre de la rue Blanche que ses directeurs avaient galamment mis à notre disposition, je traversais, chaque jour, pour aller dans la salle où l'on répétait Alkestis, le hall où les acrobales qui jouaient le soir au Casino de Paris, répétaient, eux, leurs exercices. Ah ! la curieuse antithèse ! Ici les sauts de carpe, et là le tragique grec. Les vers d'un côté, le trapèze de l'autre. Mais ce qui me frappait, c'était le labeur acharné de ces clowns, jolies filles anglaises en maillots collants amincissant encore leurs corps grêles, gamins de six ou sept ans qui s'acharnaient à leurs déhanchements comme des chats, comme de petits Japonais à l'assaut d'une redoute. Et le père était là, impassible, implacable, commandant à ces fillettes, à ces enfants aux visages congestionnés, le front en sueur:
— WelH... Go ahead, Harrij !...
Et ces désosscments, ces efforts, ces corps s'escaladant les uns les autres, ces essais de pyramides humaines, recommençaient pendant des heures — et je quittais M. Paul Mounet, jouant Heraklès ou la pauvre Wanda de Boncza figurant Alkestis morte, que je retrouvais encore dans le hall désert, sur le tapis usé de leurs répétitions quotidiennes, les acro-
bâtes qui continuaient à tendre leurs bras, à s'accrocher les uns aux autres, à tordre leurs muscles, à haleter, à s'éponger le front et à travailler.
— Well ! Go on ! Once more !
Ce diantre de public, comme disait Mme de Sévigné en parlant du Rhône, il ne sait pas tout le courage qu'on déploie et toute la peine qu'on se donne pour l'amuser — ou l'ennuyer.
■ — Si nous allions à la fête de Saint-Cloud voir La Goulue ? La Goulue ne danse plus, elle dompte les fauves !
Danser, — danser comme dansait La Goulue — c'était encore un labeur. J'ai assisté à une leçon de grand écart dans l'école ouverte un moment rue de Navarin, C'était sinistre. Les malheureuses qui se jetaient à terre d'un seul coup, écartant les jambes, brusquement, portant à droite et à gauche, par des mouvements saccadés, leur tête qui semblait désarticulée et leur torse qui paraissait brisé, ces êtres de chair et d'os devenus pareils à des pantins en bois, ces femmes, les yeux hagards et les cheveux hérissés, semblaient, à la fois douloureuses et extatiques, soumises à on ne savait quel supplice chinois.
Que de travail ! Quelle gymnastique ! Et cela pour se faire applaudir une minute en quelque Elysée- Montmartre, en levant une jambe si haut et si droit qu'on la dirait cassée et que toute l'harmonie délicieuse du corps féminin en est détruite. Une poupée désarticulée qui saute. Mais quoi ! La galerie acclame, le cercle d'alicionados crie • <( Bravo î » et
c'est la gloire. « Il y a de la gloire pour îout le lî^onde », disait Victor-Emmanuel aux zouaves de Palestro. Il y a, en fait de gloire, bien des gloires, et chacun la trouve où il peut.
C'est une gloire aussi de braver les fauves et de cravacher les lions. Dans tous les cas, c'est un métier. L'homme cherche sa vie et sa fortune par tous les chemins. Et la crainte étant le fond même de l'humaine nature, et, par conséquent, l'admiration pour ceux qui n'ont pas peur, il y aura toujours une foule autour de celui ou de celle qui fait ramper à ses pieds la bête féroce redoutée de tous. C'est bien ce qui explique pourquoi, depuis que la guerre fauche les hommes, — et il y a des siècles que dure la tuerie — l'homme qui combat garde son prestige aux yeux de l'homme qui regarde le spectacle de cette charcuterie humaine. Et le Parisien paisible ou la Parisienne névropathe se donnent le plaisir d'un petit frisson facile, à la portée des plus prudents, en allant contempler à travers des barreaux solides une dompteuse qui risque d'être dévorée pour la plus grande distraction des amateurs.
Que dis-je, qui risque ? Les dompteurs sont des joueurs qui ont la plus grande chance de perdre la partie, un jour ou l'autre.
J'ai connu le vieux Martin, le fameux Martin, qui avait, un des premiers, promené des fauves domptés à travers le monde et avait même joué avec eux un drame célèbre à son heure, les Lions de Mijsore, à la Porte-Saint-Martin. Le terrible dompteur, cassé par l'ùgCj n'était plus qu'un bourgeois paisible.
retiré dans un bureau de la ménagerie de Rotterdam, dont il était radministrateur. On eût surpris bien d^ gens en leur disant que ce petit vieux, à la voix douce, avait, de cette main tremblante, pris des jaguars par la peau du cou et vu la mort tant de fois et si près. L'œil pourtant, fascinateur et volontaire, disait clairement ce qu'avait pu être cet ancien dominateur des fauves.
— Je ne sais pas trop comment je puis encore être là, me disait Martin. J'en ai tant vu ! J'en ai tant fait !'
Et j'osai lui demander — on peut tout dire aux plus braves et surtout aux plus braves — s'il n'avait jamais, dans sa longue carrière, eu peur une fois.
— Peur ?... Jamais, dit-il.
Puis, se reprenant :
— Si, un jour. Un jour, je me suis senti perdu. J'étais entré dans la cage de mes bêtes et j'avais devant moi, à deux pas, un lion que j'aimais, qui semblait soumis et qui, jusque-là, n'avait donné aucun signe de révolte ou de haine. J'étais planté devant lui et, tout à coup, dans son regard, dans son rauquement, je devinai une colère, la volonté de déchii"er, de mordre. Je me sentis perdu. Songez que j'étais presque sur lui, que d'un bond il pouvait m'abattre — et ce bond, je le pressentais, le corps du lion s'allongeait déjà et je n'avais pas une arme — je n'en portais jamais. Une simple badine. « Martin, me disais-je, cette fois, tu y es, mon bon ! » Tout à coup, dans le petit espace qui restait encore entre le iion et moi, une énorme masse vient se camper, un
corps qui se délend, une masse de chair qui s'étire comme un paquet de caoutchouc — et je vois devant moi, face au lion, rugissant et montrant ses dents terribles, mon tigre royal — dont je me méfiais d'ordinaire — et qui, placé derrière moi, avait, lui qui pou\ ait, s'il l'eût ^ouIu, ine labourer la tête, deviné, comme moi dans les yeux du lion, lu clairement lo pensée de regorgement, la volonté de me dévorer, la tentation d'enfoncer les crocs dans ma chair — et alors, bondissant, a^ait passé par-dessus mon front. frôlant mes cheveux et venant, superbe de menace, s'insérer entre l'ennemi et le maître, et se planter, les yeux farouches, devant le lion stupéfait. Le brave tigre ! Je vis alors le lion reculer, ramper, s'aplatir, se tapir au fond de la cage comme un lâche. Il avait peur du tigre royal, et le roi des animaux, ce jour-Ui. ce n'était pas le lion !
— Mais c'était toujours l'homme ! dis-je à Martin. Il haussa les épaules.
— Etre dompteur ? Ce n'est rien du tout. Il s'agit simplement d'être patient.
Le mot de Goethe sur les lèvres du belluaire : « Le génie, c'est la patience. »
L'art de dompter les fauves, la « patience » voulue pour les domestiquer, Bostock nous a enseigné ces vertus spéciales dans un livre qu'il publiait la veille ou le jour même de son départ. Un P. P. C. comme un autre. On ne peut pas dire qu'il spéculait sur l'actualité. Le dressage des (auves, par F. Q. Bostock, il faut le lire. On y voit que les bêtes féroces s'élèvent, à peu de chose près, comme lès hommes.
par la volonté et la douceur. Car il ne s'agit pas seulement de terrifier les fauves, il faut les aimer.
L'auteur du livre américaia qui, avant d'écrire l'ouvrage en question, a passé des semaines entièresparmi les animaux de Bostock, a vu bien souvent des gardiens de ces bêtes pleurer tout de bon devant un tigre malade ou un lionceau pris de convulsions. Il suffît d'assister au repas des bêtes du Jardin des Plantes pour se rendre compte que ces gardiens, balayeurs de cages aussi courageux que les dompteurs des ménageries foraines, ont des tendressespour ces fauves qui, à leur tour, témoignent une certaine reconnaissance à ces visiteurs d'habiture, distributeurs des quartiers de viande.
Rosa Bonheur parlait avec attendrissement de seslions qu'elle gardait en liberté dans sa propriété de By et qui terrifiaient le voisinage. Parfois, en effet,, on apercevait, accroupi au bord de la terrasse surplombant la route de Fontainebleau, un lion qui, majestueusement, regardait passer les promeneurs. C'était un lion de Mademoiselle Rosa. On hâtait le pas. On se plaignait.
— Il n'y a rien à redouter. Il suffit, disait-elle, de ne pas les craindre et de les aimer.
Ces fauves, si féroces lorsque, comme le lion Négus, ils tâtent de la domptueuse, sont attendrissants, je répète le mot, par des dévouements imprévus. Et ces animaux féroces ont, d'ailleurs, des santés de petites maîtresses. La captivité les anémie. Ils meurent rongés de rhumatismes. Il faut à ces prisonniers des apéritifs qui les remontenl, et
^'l2 LA VIE A PARIS
Celte bète farouche, en sa cage accroupie, Ployée et les ongles aux dents,
a besoin d'un poulet ou d"un pigeon pour retrouver l'appétit qu'elle n'a plus.
— Ah ! monsieur, me disait un vieux dompteur arrêté l'autre jour devant la ménagerie, un moment close, de la Goulue, ca peut bien nous dévorer tant que ça voudra, allez, c"est des bonnes bêtes ! Et avec ça que nous n'en mangeons pas des bêtes, nous les hommes.
C'était un vieillard, fort autrefois, cassé maintenant, qui, ne pouvant plus les dompter, venait respirer l'odeur des fauves et montrait sa joue labourée jadis par la griffe d'un tigre comme don Juan se parerait de la trace d'un baiser.
Et il y avait dans le vieux belluaire à l'oreille fendue, mais vraiment fendue, invalide de la cage aux bêtes, une tristesse navrante et un profond amour — l'amour et la tristesse du comédien retraité qui vient encore respirer la poussière des coulisses.
Cette mélancolie des fêtes foraines, pénétrante comme le lointain soupir d'un orgue où des notes qui manquent font des trous dans le refrain devenu rauque — je ne Tai jamais plus profondément ressentie que devant ce vieillard, et aussi, le même jour, devant ces lutteurs devenus chauves, amaigris ou bedonnants, qui soulèvent encore des poids devant la galerie, ou lancent des provocations — conrnie des paladins jetteraient le gant — à des compères jouant les amaleurs.
Semblables à des polémistes vieillis, ces hommes,
demi-nus, qui furent si beaux et si forts, étalent encore devant les foules leurs biceps toujours redoutables, mais leurs moustaches déjà grises et leurs faces déjà ridées. Et le boniment de la parade constate avec une tristesse crânement ironique la diminution de la robustesse et de la beauté.
— Il fallait voir monsieur Paul à Bordeaux lorsqu'il était jeune ! Les griseltes de là-bas s'en souviennent ! Il en est peut-être qui sont ici ! Et remarquez la médaille que porte monsieur Paul ! Il l'a gagnée sur les Allemands au grand concours de lutte de Hambourg. Saluez, mesdames et messieurs ! La revanche par le muscle ! Le patriotisme du biceps !
Et l'homme est beau, en effet. Il ressemble à un acteur applaudi et aimé qui résiste encore à l'idée de la représentation d'adieux. Il faut la jeunesse au lutteur comme au ténor, comme au jeune premier et tous les « amoureux » doivent avoir vingt ans.
Mais quoi ! il faut vivre. Il faut travailler, même quand les années passent et que la vieillesse arrive. Lutter, c'est le mot d'ordre de l'existence, même pour ceux qui ne sont pas des lutteurs de profession. Le plus simple, parbleu, serait d'avoir toujours la jeunesse et d'y ajouter la fortune. Ce sont des aventures qu'on ne rencontre que dans les contes de fées.
Et je me suis arrêté devant ces vieux rivaux du classique Marseille — ■ vieux lutteurs, comme on disait de M. Thiers ou de M. Gladstone — et j'ai retrouvé, un moment, dans un coin de Saint-Cloud, la poésie particulière des artistes de grande route et des errants de la chimère. Oh ! ce sont bien les
Jj4 la vie a paris.
derniers, les avant-derniers, si l'on veut. Il faut en prendre notre parti, le pittoresque perd du terrain là comme partout. La vieille baraque de toile de Tabarin cède la place à rétablissement dont la construction pourrait ri\aliser a\ec celle d'un théâtre. Les chevaux de bois d'autrefois, taillés à la diable et peints de couleurs fauves, jaune de chrome ou bleu de Prusse, paraîtraient sommaires et ridicules aux jeunes cavaliers d'aujourd'hui qui chevauchent des tigres, comme le dompteur Bidel, ou des cygnes, comme Lohengjin, dans des cii'ques improvisés, étincelant de lumière électrique, et qui, avec leur luxe, leurs décors, leurs sculptures, leur musique mécanique, coûtent 100 ou 150.000 francs à leur propriétaire. 0 Bilboquet oîi es-lu, toi qui te contentais, pour tes accessoires, d'une malle qui n'était pas même à toi ?
Eh bien ! oui, il faut une mise de fonds considérable pour être forain aujourd'hui. Les pauvres saltimbanques salués par Banville cèdent le pas à des négociants, « notables commerçants » transportant de ville en ville des accessoires qui valent une fortune. Bostock nous a montré ce qu'était un Cirque américain en voyage. Je prévois déjà, dans les fêtes foraines de l'avenir, le trust des chevaux de bois et des ménageries, et les forains de petite taille formant un syndicat de protestation. Hélas ! ils n'auront pas une association puissante comme celle des auteurs dramatiques pour protester contre les trusteurs, et le dernier saltimbanque fidèle à l'aventure et aux chevauchées des haridelles par les routes sans fin
mourra de misère en quelque fossé, tandis que telle baraque colossale drainera toute la recette, attirera avec ses lampes à arc, ses fanfares et ses lumières, tous ces papillons de nuit qui forment le public.
Hâtez-vous, hâtez-vous vers les dernières fêtes. Les mirlitons de Saint-Cloud seront bientôt brisés comme sont coupés depuis longtemps les lilas de Romainville.
Un concours de pêcheurs à la ligne. — M. Waldeck-Rousseau et la pêche à la ligne. — Pêcheurs et chasseurs. — Au 4 Septembre. — Vieille histoire d'Elie Bcrthet. — Une chaire de pêche à la ligne. — Deux correspondances. — Proudhon et Prosper Mérimée. — Lettres aux Lafp'ené publiées par M. Ed. de Lagrené. — Dumas fils et ses billets du matin. — Mérimée chroniqueur. — La bêtise et la misanthropie. — Un sénateur. — Le roman et le romanesque. — La princesse de Cobourg et le marquis de Casa-Riera. — Homodéi. — La folie future.
30 septembre.
M. Wakleck-Rousseau n'était pas seulement un grand avocat et un homme d'Etat supérieur, il fut aussi un philosophe pratique, et on n'ignore pas que l'aquarelle, plaisir d'eau douce, le consolait à ses heures des soucis de la politique. Mais il était aussi, devant l'Eternel, un passionné pêcheur à la ligne, et, comme M. Gladstone abattait des arbres lorsqu'il n*était plus au pouvoir, M. Waldeck-Rousseau prenait des goujons entre deux discours. Pêcheurs de poissons, pêcheurs d'hommes. La pêche à la ligne apprend la patience et permet de songer. C'est en cela une excellente préparation à la vie parlementaire.
Un jour, la Société de pêcheurs à la ligne de Roanne vint offrir à l'homme d'Etat la présidence
LA VIE A l'ARIS. 247
d'honneur. La veille, M. Waldeck-Rousseau était encore ministre, il allait devenir bientôt président du conseil. Il y avait dans l'offre des braves gens de Roanne un hommage sans doute, mais comme une inconsciente ironie. M. Waldeck-Rousseau ne vit là que l'hommage cordial et il répondit par une petite lettre spirituelle et narquoise où je retrouve ce tour humoristique qu'il apportait souvent à la tribune et à la barre, dans les moments les plus graves : « La présidence d'une société de pêcheurs à la ligne est peutêtre, écrivait-il, celleià laquelle je me sens le mieux préparé par des études consciencieuses et une pratique pour laquelle je ne trouve jamais assez de loisirs. »
C'était charmant. Et c'était vrai. La pêche à la ligne est une consolatrice. La pêche à la ligne est une école de philosophie. Les pêcheurs à la ligne sont peut-être les sages entre les sages. Paisiblement assis sur la berge, ils regardent couler la vie comme l'eau de la rivière. Rien ne leur importe que le bouchon de liège ou ce bout de plume qui danse là au gré du courant ou dort doucement dans l'eau paisible. Hypnotisés par ce petit point qui est pour eux le nombril de l'univers, ils; sont comme des fakirs d'une autre espèce et, calmes,, recueillis, immobiles, assis sur quelque pierre ou sur l'herbe verte, ils donnent l'idée parfaite du bonheur complet, si le bonheur consiste dans une sorte de nonêtre, dans l'absorption complète de l'individu par le rêve.
Quelle leçon de morale ces pêcheurs à la ligne dictent au monde ! Sans doute, dans leurs concours de pêche, comme celui qui vient d'avoir lieu à Pontoise,
l'éternel amour-propre humain joue son rôle comme en toutes choses, et ces paisibles personnages discutent parfois sur le nombre d'ablettes tirées de l'eau, comme les généraux ennemis sur le nombre de morts ramassés sur la terre rouge. Le dessinateur J.-J. Grandville donna un jour la coupe du cerveau d'un pêcheur à la ligne et il montra à la stupéfaction de tous, que chaque case de ce cer\eau était remplie d'une image meurtrière, ce doux pêcheur ne songeant qu'à de fabuleuses prises, à des étripements de poissons gigantesques et à des fritures sans pitié. Et Alphonse Karr prétendait que le pêcheur à la ligne était plus féroce que le chasseur lui-même, le chasseur ne tuant que le gibier (parfois un chien ou un voisin, mais sans les porter au tableau) et le pêcheur donnant à la fois la mort au ver qui lui sert d'appât et au poisson qui devient sa proie. Mais Alphonse Karr a beau dire, le pêcheur à la ligne est un sage et il y aurait moins de massacres en ce monde si les pêcheurs étaient plus nombreux.
Ce qui est certain, c'est que l'homme qui pêche nous donne la sensation d'une supériorité évidente. Nous nous agitons, il contemple. Nous nous effarons, il se repose. Nous faisons du bruit, il se tait. Il fait penser absolument à l'homme juste d'Horace, que rien n'émeut et qui se moquerait des éléments déchaînés. Il laisse passer avec la plus parfaite indifférence les événements les plus dramatiques, et il y avait des pêcheurs à la ligne près du pont de la Concorde lorsqu'au 4 Septembre Gambetta haranguait la foule surles marches du Corps législatif.
Et, pendant que s'écroulait un empire, un des pêcheurs disait à son voisin, sur la berge :
— En font-ils du tapage là-haut ! C'est ennuyeux, car ça mordait !
Voilà tout ce que la catastrophe de Sedan et un changement de régime inspiraient au brave pêcheur à la ligne venu là à sa place accoutumée.
Le bon vieux romancier Elie Berthet, qui avait de l'esprit et qui pratiquait la pêche à la ligne en plein Paris, contait qu'il voyait toujours, à la même heure et à la même place, au bord, de la Seine, venir un homme d'un certain âge et qui semblait respirer à l'aise en se trouvant là, sur un quai, la ligne à la main. Le voisin avait l'air d'un personnage, et c'en était un en effet. C'était, s'il m'en souvient bien, M. de Salvandy ou ^L Duvergier de Hauranne, bref, un homme politique considérable et, qui plus est, un ministre en fonctions. Elie Berthet ne s'en doutait pas. Mais il avait remarqué que son voisin, mieux posté sans doute, prenait plus de poisson que lui et, un matin que, contre son habitude, ce pêcheur favorisé n'était pas arrivé à son heure, le romancier s'installa à l'endroit même où d'habitude l'inconnu jetait l'hameçon et il lança sa ligne.
Quelques minutes après l'autre apparaissait et souriant à son confrère :
— Ah î monsieur, dit-il, je vous regardais jusqu'ici comme un homme sans ambition. Mais, si je ne me trompe, vous devez être un homme politique.
— i\on, monsieur. Mais qui vous fait croire ?...
— Oh î tout simplement, monsieur, parce que vous m'avez pris ma place !
Et le ministre — ■ qui connaissait les hommes — eût peut-être, en fait de place, préféré ce coin de Seine à son banc au Parlement et regrettait-il son poste accoutumé plus qu'il n'eût regretté son portefeuille.
La pèche à la ligne, au surplus, l'eût au besoin consolé de tout.
Nous avons eu donc un Congrès de pêcheurs à la ligne, un Concours de preneurs de goujons, quelque chose en vérité comme une réunion de philosophes. L'immobilité de ces contemporains cO'Ulraste avec la nervosité générale et, tel Siméon Stylite, le pêcheur à la ligne semble protester contre les dévorants de la route poudreuse et les coureurs de canots automobiles. Peut-être dans leur légendaire quiétude, les pêcheurs à la ligne sont-ils les derniers représentants d'une race disparue, la race des patients et des résignés qui attendent que le goujon morde et se disent qu'à la longue tout finit par arriver. Et s'ils ne prennent pas de poissons, ces sages, ennemis du nervosisme et de la vie fiévreuse, du moins prennent-ils le frais et ont-ils trouvé le moyen de tuer le temps et de laisser passer les heures. Leurs vertus sont peutêtre des vertus négatives, mais, pendant qu'ils pèchent à la ligne, aucun de ces concitoyens ne se rend coupable d'aucun méfait. Leur amour paisible canalise toutes leurs autres passions. 0 étonnement ! Le goujon est un instrument de moralisation. Il y aurait même à créer un prix de vertu spécial pour ces pêcheurs à la ligne donnant ainsi l'exemple de la dou-
ceur à une société la plus impatiente et la plus acharnée et la plus enragée qui ait, avec plus de civilisation apparente, montré le plus de dents et d'ongles et de griffes depuis que le monde est monde.
Et si l'on créait quelque part une. chaire d'espèce nouvelle — une chaire de pêche à la ligne, — peutêtre l'enseignement public trouverait-il là les moyens de faire avec succès de l'hygiène morale. « Cultive ton jardin î » c'est la morale de Candide. « Pêche à la ligne », ce serait volontiers la morale d'Alceste et peut-être cet « endroit écarté »
Où d'être homme d'honneur on ait la hberté,
est-il le coin d'habitude au bord de l'eau, loin des soucis, loin du tapage et loin des homm'es où M. Waldeck-Rousseau, ami des haltes paisibles, allait jeter sa ligne et oublier les interpellations, les défections, les calomnies, les attaques et les ingratitudes au fil de la rivière où glissait, glissait le bouchon léger poussé par le vent, le bouchon de liège, symbole des amitiés politiques.
Il m'est arrivé, ces jours derniers, de lire deux volumes de correspondances très différentes et tombées de la plume de maîtres écrivains très divers. C'est la Correspondance de P.-J. Proudhon (merveilleux arsenal d'idées et de faits, que personne n'ouvre et dont les quatorze volumes furent un des plus copiplels lours de librairie qu'on puisse imaginer) et quelques lettres exquises de Prosper Mérimée que vient de publier pour quelques rares intimes et privilégiés M. Edmond de Lagrené, consul de France et esprit
distingué. Toutes les lettres de Mérimée réunies dans ce précieux volume, qui n'est pas en vente, sont adressées aux Lagrené, père, femme ou fille, et presque toutes ont trait à la Russie (Mme de Lagrené était Russe). iM. Félix Chambon, lo plus averti des Mériméisies, a même publié à part son Introduction à ces lettres sous ce titre : Prosper Mérimée et la Russie. Proudhon, lui, adresse ses confidences à tout le monde, à Beslay, à Darimon, à Chaudey, à notre ami Charles Edmond. Et, chose curieuse, le révolutionnaire impénitent et le sénateur narquois se rencontrent dans un pessimisme singulier pour juger les hommes et les choses et prédire (car en vérité ils prédisent) l'avenir.
« J'étais jadis un épouvantail, je suis à présent une antiquaille », écrit Proudhon. Et cette antiquaille annonce, dès 1863, le danger qui vient, l'orage qui gronde, l'Allemagne qui arme et qui hait. « Malgré les espérances qu'on fonde sur le congrès, on fond beaucoup de canons rayés, écrit Mérimée. » Et, hochant la tête : « Un canonnier qui est venu me voir répond de couper un homme en deux à 1.500 mètres. Nous avons la bosse de l'artillerie, cela m'effraye encore plus. »
« Nous avons la bosse de V artillerie ! » Tout le secret de cet avenir, que redoute Proudhon et qui fait peur à Mérimée, est là. Napoléon III, féru de mitrailleuses, dira lui-même au roi de Prusse, après Sedan (c'est le général Verdy du Vernois qui rapporte le propos en ses Souvenirs) : « Je suis personnellement vaincu par votre artillerie. »
Que n'avait-il la bosse de la pêche à la ligne !
Mérimée, lui, avait la bosse du tir à l'arc. Ses médecins lui ordonnaient cet exercice, plaisir plus agité que la pêche à l'ablette. « Je peins, je lis les lettres de Cicéron et je fais des tartines pour mon colonel, écritil à M. de Lagrené (ces tartines doivent être des préparations pour tel ou tel chapitre de la Vie de César, et le colonel, c'est l'empereur). Je m'exerce à lancer le javelot more antiquo et je cherche quelque anima vilis pour la transpercer. »
Et lui aussi, comme Waldeck-Rousseau, oublie la politique, oublie les Tuileries, oublie Paris, grâce à Vamentum, qui est pour lui sa canne à pêche. Toute cette correspondance, que l'aimable M. de Lagrené a bien fait de donner aux amateurs d'intimités et de confidences, est pleine de traits qui complètent une physionomie littéraire aussi intéressante et aussi compliquée que celle de Sainte-Beuve.
Prosper Mérimée, qui passait pour un écrivain infécond, trompait sa (aim — car il avait joie à produire — en envoyant ainsi des billets du matin ou des conversations écrites à des correspondants divers, Mlle Jenny Dacquin l'inconnue, ou M. de Lagrené, plus célèbre. Il savait que le public, et surtout les confrères, admirent avant toutes choses, chez un artiste, la stérilité. Et, aimant à noircir ses feuillets de papier, il les expédiait, à la façon de la Marquise ou de son contemporain Doudan, par la petite poste. Alexandre Dumas fils était ainsi : « J'ai la même facilité que mon père, m'a-t-il souvent répété; mais comme on me le reprocherait, j'écris des lettres au lieu d'écrire des
romans, et des préfaces au lieu de donner des pièces. »
De Prosper Mérimée romancier Théophile Gautier disait en plaisantant : « Mais on ne lui donnerait pas quatre sous la ligne dans un feuilleton de journal. » La vérité est que Carmen eût moins captivé les foules que Rocambole. Mais on eût, en n'importe quel journal, payé fort cher Mérimée qui, s'il eût écrit des articles comme il écrivait des lettres, eût été un chroniqueur délicieux, le chroniqueur idéal. Je recommande même ce sujet à quelque futur docteur en quête d'un sujet de thèse. Prosper Mérimée historien au jour le jour du Second Empire.
Les Lettres aux Lagrené formeraient de cette étude un des plus intéressants chapitres. Mérimée, se mettant là au diapason de l'amabilité de ses correspondants, y est particulièrement aimable, parfois même attendri et, cela va sans se dire, toujours spi rituel. Par exemple, comme Gustave Flaubert, qui avait aussi cette manie, ce diable d'homme ne cesse de déblatérer contre la bêtise humaine. A l'entendre, Paris et les départements ne seraient peuplés que d'imbéciles. Il y en a beaucoup sans doute, mais les gens d'esprit font quelquefois partie du lot. « Je m'abrutis, comme les trente-cinq millions de mes compatriotes. »
« A force de patauger dans notre bourbier, nous y prenons goût et nous devenons aussi insensibles à la crotte que les canards. » Ainsi il a toujours été de bon ton de crier à l'abomination de la désolation.
C'est que Mérimée traversait, comme nous l'avons
fait, de lugubres époques. Il en parle avec une ironie qui donne le frisson. « Dans la rue Geoffroy-l'Angevin, il y avait (c'est en juin 1848) un tas d'insurgés que l'on venait de fusiller. Ils étaient soixante environ, Mascart passait et demanda quels étaient ces gens-là ! Un officier de la garde républicaine lui répondit qu'ils venaient d'être pris les armes à la main : « Tenez, dans ces soixante-là, il n'y en a peut-être pas quatre d'innocents ! «
Avec sa phrase courte et son ton sec, Mérimée en dit long par là sur les guerres civiles.
M. de Lagrené se refusant à se rallier à l'Empire, Prosper Mérimée était fort embarrassé pour lui annoncer sa nomination de sénateur. « Je suis mortellement embêté. On est revenu à la charge. J'ai supplié notre amie de détourner de moi ce calice, mais j'ai peu d'espoirs. »
Notre amie, c'était l'impératrice, comme le colonel était l'empereur. Mme de Montijo cl sa fille Eugénie aimaient profondément l'écrivain, et celle qui, enfant,' avait entendu Mérimée lui conter des histoires, tenait beaucoup à ce que 1© vieil ami d'autrefois revêtit l'habit officiel. « La tuile, écrit Mérimée, m'est tombée il y a une heure... L'affaire s'est passée hier soir. L'empereur a dit tout bas à l'impératrice qu'il venait de signer le décret. Elle a poussé un petit cri, s'est levée et l'a embrassé. Ce petit détail me fait plus de plaisir que l'affaire elle-même. »
Il y a de l'affectation peut-être dans ce mot, la tuile, désignant une nomination qu'enviaient, sollicitaient tant de courtisans. Mais ce qui est certain, c'est que
lorsque l'autre tuile, plus douloureuse, tomba sur « le colonel » et sur « notre amie » ^- au jour de la débâcle, dies irœ, disent les Allemands, — ce sceptique, ce narquois, ce contempteur do la bêtise humaine, demeura fidèle au patron que tant d'autres abandonnaient et, mourant, — oui, presque aussi moribond que l'Empire, — se traîna jusqu'aux Tuileries pour dire à la souveraine abandonnée : — Je suis là. Comme à Madrid jadis !
Mérimée, le tireur d'arc, n'avait pas, ce jour-là, la philosophie du pêcheur à la ligne.
Après avoir lu ces lettres si honorables pour celui qui les écrivit et aussi pour ceux qui les reçurent, on éprouve le besoin de remercier M. Edmond de Lagrené qui a permis à quelques-uns de les lire. Ce qui est imprimé est sauvé et voilà cent cinquante pages de littérature exquise ajoutées à la collection d'épistoliers qui sont une des parures de la littérature française. Les lettres et les Mémoires, deux de nos supériorités.' Quand je pense que certains en font fî et qu'un rare et puissant écrivain déclarait, l'autre jour, que Mme de Sévigné n'était qu'une portière graphomane !
Disons, si vous le voulez, que la marquise fut une courriériste sublime, comme Mérimée est un admirable journaliste inédit. J'aurais voulu, s'il eût encore vécu aujourd'hui, lire les lettres qu'il eût adressées à quelqu'une de ses Inconnues sur les scandales princiers de ces derniers temps, ou sur ces incroyables romans qu'inventent, au jour le jour, non plus les romanciers en mal d'imagination, mais les reporters
à court de copie. Mérimée, de son ton pincé d'humoriste impassible, se fût diverti (ou attristé, car le sarcasme est une des formes de la tristesse) de tous ces scandales qui sont le fond même de la lecture quotidienne du public français.
Vrais, ou faux, tous ces romans ont des lecteurs — et quels lecteurs ! — gens passionnés qui attendent les Conlidences de la princesse de Cobourg ou la suite de VHéritage du marquis — la Princesse fugitive et le Mort vivant — avec la même fièvre qu'on attendait autrefois le Comte de Monte-Cristo ou les Mystères de Paris. Et ce besoin de crédulité et ce goût du ténébreux sont si profondément entrés dans la cervelle et dans le sang des foules que toutes les fables trouvent un crédit, toutes les impossibilités une attention, tous les contes en l'air des oreilles attentives.
— Monsieur le marquis, vient-on dire tout à coup à un homme bien vivant, riche, honoré — vous êtes mort !
— Mort ?
— Décédé en Espagne et voici la date !
Le marquis n'a, semble-t-il, qu'à hausser les épaules et à passer. Point du tout. Il ne déplaît pas à la foule de s'imaginer que les marquis sont, comme à l'Ambigu, des errants mystérieux à qui l'on a interdit ou commandé de porter le nom de Pietro.
— Vous ne vous appelez pas Rodolfo, dit l'Homodéi d'Angelo en posant la main sur l'épaule du jeune premier stupéfait — vous vous appelez Ezzelino da Romana. Vous êtes d'une ancienne famille qui a régné à Padoue...
Aujourd'hui, c'est le contraire d'Angelo, et Homodéi, l'homme du Conseil des Dix, s'étanl fait reporter, dit à Ezzcliuo da Romana :
— Vous ne vous appelez pas le marquis de Casa- Riora. Vous vous appelez Rodolfo...
Et la foule, avide de mélodrame, attend l'acte suivant et les péripéties prochaines. C'est le roman chez la portière qui recommence, et, du fond de sa prison, l'inlassable Thérèse Humbert déclare qu'elle a des révélations à faire ! « Je demande la parole ! » En réalité, ù ce régime de crédulité et de folie, on comprend que la terrible prophétie du docteur Lynch puisse s'accomplir. Cet Américain assure, nous disnient hier les « Dernières nouvelles » du Temps, que dans cinq siècles (nous avons de la marge) la terre sera peuplée de fous, et qu'on montrera comme un phénomène tout homme qui aura conservé sa raison. C'est bien possible.
Et peut-être ce phénomène sera-t-il tout bonnement un émule du président des pêcheurs de Roanne, — un doux et pensif philosophe, un pêcheur à la ligne ! (1)
(I) Cette affirmation de pliilosoptiie chez le pôclieur à. la ligne m'a valu une protestation des plus spirituelles sous la forme d'une lettre (|ue j'ai plaisir à donner ici, On la trouvera à la fin de ee volume.
A l'asile de Yillejuif. — Une folle. — Le docteur Vallon. — Le Pelil Talma. — Moderne lettre de cachet. — M. Bertie-Marriott et Charenton. — Les persécutés persécuteurs. — La vie et la gloire. — Un poète fou. — Antoni Deschamps. — L'Enfer du Dante à Montmartre. — Un cas littéraire. — La première représentation de Lucrèce Borgia. — Une opinion médicale sur les Nuits de Musset. — Autre souvenir de Villejuif. — Et Port- Arthur ? — Le Chinois digne de foi. — La tuerie au loin et la vie à Paris.
7 octobre.
Nous visitions l'asile de Villejuif et nous traversions la cour des femmes où, les unes accroupies le long des murs ou couchées sur le sol, les autres allant et gesticulant avec des gestes farouches ou des rires sans cause, les malheureuses démentes étaient « en récréation », mot sinistre en un pareil lieu. Tout à coup l'une d'elles, grande et robuste, échevelée, les yeux hagards, la joue fouettée par de longues mèches grisonnantes, accourut, se planta devant le docteur Vallon, et, sans dire un mot, lui cracha en plein visage.
Le docteur essuya doucement le jet de bave et passa, tandis que la mégère nous poursuivait de ses injures.
— Que voulez-vous ? nous dit M. Vallon. Vous savez le mot du roi d'Italie : ce sont là les inconvénients du métier.
Ce mélier, l'homme qui \ient de tomber sous le couteau d'un aliéné, l'exerçait avec une rare patience et une grande bonté. Je sais de lui des traits d'une charité discrète, et dans l'enfer où il vit — ce monde terrifiant des fous — il a toujours apporté en ses fonctions une douceur et une pitié très simples et très profondes. Il faut avoir la main légère pour manier ces malades rétifs qui se cabrent comme des chevaux emballés, ou s'enfoncent avec une tristesse passionnée dans leur mélancolie, comme des amoureux de la douleur et de la nuit.
Il y eut, un moment, dans le service du docteur Vallon, un pauvre vieil acteur, jadis célèbre, disait-il, ancien compagnon de Rachei dans sa tournée d'Amérique, et qui modestement s'appelait lui-même le Petit Talma. Le brave homme, après des succès passablement hypothétiques, çà et là, — couronnes et sifflets, — était venu s'échouer dans le cabanon d'un asile, d'où il m'écrivait assez souvent de longues lettres très débordantes d'enthousiasme en me demandant, tout naturellement, un engagement à la Comédie-Française. Mon aimable compatriote, le docteur Vallon, fut pour le pauvre comédien vaincu tout à fait dévoué et comme fraternel. Il lui donnait l'illusion des bravos d'autrefois en lui faisant réciter les tirades du temps jadis, Tyrrel des Enlants d'Edouard ou le vieux Saint-Vallier du Roi s'amuse. — Au moins, me répétait, attendri, le Petit Talma
— ce Brichautau ! — on me comprend ici. On m'apprécie. Le docteur Vallon ne m'a jamais sifflé !
La folie du brave homme était de celles qui sont comme un rêve quotidien doucement bercé. Il se croyait du génie. Il vivait heureux parmi des images glorieuses, Rachel ou Beauvallet. Mais autour de lui s'agitaient de pauvres diables que la maladie avait rendus sinistres et c'est avec ceux-là que le médecin aliéniste doit avoir cette vertu rare parmi les hommes : la patience. La foule s'accoutume à regarder comme autant de bastilles peuplées de malheureuses victimes les asiles où viennent sombrer les aliénés. Asile ? Le mot fait peur comme cet autre mot qui donne le frisson aux misérables ; l'hôpital.
On frémit en effet à l'idée qu'un être conscient et raisonnable peut être enfermé entre ces murailles sur la simple attestation, sur la signature d'un médecin. J'ai été fort troublé et profondément ému en lisant naguère le livre de M. C. Bertie-Marriott racontant, avec une précision de détails et une sûreté d'obser vation vraiment remarquables, le lugubre séjour qu'il fît, et pendant de longues semaines, dans l'asile de Charenton. Moderne Lettre de Cachet, c'est le titre que M. Bertie-Marriott donne à son mémoire. Et en vérité il n'y a pas d'autre expression, c'est la lettre de cachet pure et simple que cette affirmation d'un médecin aliéniste envoyant le premier venu dans un hospice ressemblant terriblement à une prison. La loi de 1838 donne à quelques hommes ce pouvoir discrétionnaire. Et une fois enfermé dans ce cercle dont le Dante a oublié de parler, je ne vois pas bien
comment on peut sortir si ceux qui nous y ont conduit ont intérêt ù nous y retenir. Le médecin en chef de l'asile de Charenlon, le docteur Christian, n'avait absolument pas le droit de mettre en liberté un liomme qui cependant, déclarait-il, n'avait donné aucun signe de folie depuis son entrée dans l'établissement. Il fallut l'inteiTention de l'ambassade d'Angleterre pour faire sortir M. Bertie-Marriott de cet asile. Car l'auteur de Moderne Lettre de Cachet est anglais. S'il était français il serait encore à Charenton, oublié, dans Vin pace.
La perspective est épouvantable. Une signature et c'en est fait de la vie d'un homme. Celte loi de 1838 le veut ainsi. Elle est formelle. Mais, terrible par la possibilité de l'erreur ou de la vengeance, parce qu'elle peut servir d'instrument aux passions, aux intérêts, aux rancunes, elle est préservatrice aussi de la vie humaine. Elle est une défense souvent néces- .saire contre ces êtres déchaînés à tra\ers le monde, justiciers que les déceptions aigrissent, méconnus que la misère exalte, persécutés à qui le docteur Lasèguc appliqua l'épilhète, demeurée classique, de persécuteurs.
Ceux-là sont des périls vivants. Ce sont les contraires des paci[isles de la vie quotidienne. Ils ont, en vertu de leurs colères, déclaré la guerre à leurs contemporains ou voué l'un d'entre eux à leur haine. Ils suivent leur victime à la piste. Ils frappent en pleine chair sous prétexte de pourfendre un fantôme. Le docteur Vallon en a étudié plus d'un de ces persécutés persécuteurs qui ne se contentent pas de
cracher au visage du médecin lorsqu'il visite ses malades, mais dont l'industrie aiguise le couteau ou charge en secret quelque revolver.
Et le médecin aliéniste passe à travers ces fous un peu comme Virgile parmi les damnés. Il tient le sort de l'accusé dans sa déposition, qui peut être à son gré un réquisitoire ou une affirmation d'innocence, car l'irresponsable devient 1' « innocent » et cependant l'irresponsable est l'homme qui tue. La foule est grande de ces déséquilibrés qu'il faut examiner, étudier, dont il faut, en quelque sorte, peser le cerveau dans la balance, et le nombre s'en accroît tous les jours. Alcoolisme, ambition, soif des^ grandeurs, politiquaillerie, mal de misère ou mal d'amour, toutes ces passions ont pour efflorescenccce sinistre chrysanthème, cette fleur du mal : la folie.
Les persécutés pullulent. Il n'est pas de ministre qui n'en ait un lot dans son antichambre. Hélas ! tout homme qui tient entre ses mains le sort des autreshommes en voit surgir de toutes parts de ces malheureux qui s'imaginent qu'on leur prend leur place au soleil et le soleil de la rampe est .peut-être la lumière factice qui attire le plus de papillons. Chacun se figure que son moi est le seul qui soit intéressant au monde. Et la poussée d'ambitions dans ce sentier étranglé qui mène à la gloire et à l'argent est si formidable que les cerveaux craquent et que lesappétits surexcités deviennent anthropophages. Ellesmordent où elles peuvent les dents qui ont faim de succès, de pain ou de renommée.
Je ne m'étonne pas que le nombre de fous augmente-
quand je fais le total des manuscrits qui s'abattent, par exemple, sur une direction de théâtre. Où l'on joue quatre pièces par an, il arrive souvent quatre pièces par jour. Que de déceptions entassées ! Et ce ne sont pas seulement les gens de métier qui escomptent la fortune que leur apportera nécessairement leur rouleau de papier, ce sont les amateurs de toutes sortes, les cnanjourés de théâtre, les malheureux poussés par le démon qui fera le désastre de leur vie. Ceux-là, terriblement sévères pour les gens applaudis, s'étonnent que les portes ne s'ouvrent pas toutes grandes devant leurs essais et que les directeurs soient assez niais pour préférer à leurs chefs-d'œuvre méconnus les œuvres que réclame le public. Ils croient à leur œuvre, ils ont foi en leur génie. Et le germe de la persécution est au fond de ces enthousiasmes. La tare est là, le talent incomplet est ce qu'il y a de plus douloureux comme la demifolie, et ce qu'il y a de plus redoutable. Erostrate, pour ne désigner personne, est le type — assez fréquemment cité, comme on sait, — de ces fâcheux personnages.
Erostrate, dans la vie courante, commence, comme on dit à Paris-en-Parisis, par être un raseur et finit quelquefois par être un meurtrier. Le très distingué docteur Gilles de la Tourette, qui reçut d'une folle, venue à sa consultation, une balle dans le cou, me disait qu'il suffît de regarder les aliénés persécuteurs en face et de leur parler avec douceur pour les désarmer. Ce n'est pas toujours vrai et la tragique aventure du docteur Vallon est là pour prouver le
contraire. J'imagine que, très calme, doux et simple, M. Vallon a dû traiter son futur assassin sans colère. Mais l'idée fixe en ces cerveaux morBides est indéracinable. C'est comme un furoncle dont on n'arrache pas le bourbillon. . .
Et ce qui est stupéfiant, c'est l'impassibilité de ces autres fous, témoins du meurtre, et qui regardent, sans bouger. Rien ne les émeut. Chacun d'eux poursuit son rêve. Un homme tombe. Ils continuent à songer. La réalité sinistre leur échappe. Leur chimère seule fait partie de leur existence. Tout aliéné suit son rail, sans s'inquiéter du rail parallèle. Et c'est bien ce qui fait qu'on peut les conduire. S'ils s'entendaient entre eux, si toutes ces déraisons pouvaient foriper un projet commun, un plan quelconque en se combinant, le médecin qui les soigne serait bientôt étouffé, écrasé sous ce syndicat de révoltes et de haines.
J'ai connu un poète du plus grand talent — l'auteur de tableaux italiens, d'évocations de la Rome vivante d'autrefois, la Rome de Stendhal ou d'Ingres, absolument admirables — Antoni Deschamps, 1© traducteur du Dante : ,
Antoni battait avec Dante Un andante,
dit Musset.
Devenu fou, puis guéri, Antoni Deschamps avait tenu à rester l'hôte du docteur Blanche, qui l'avait soigné dans sa maison de Montmartre. Je me trouvais à déjeuner avec le poète, à Versailles, chez son frère,
l'exquis Emile Deschamps cl (Louis Dépret doit s'en souvenir) l'aîné disait alors à Antoni, le plus nakirellemcnt du monde :
— As-tu eu une crise depuis quelque temps ?
— Non. Je vais bien, merci.
Il allait et venait en effet, parfaitement libre, libre d'esprit même, et navré seulement de voir que, dans la rue, lorsque de vieux camarades l'apercevaient de loin, la plupart du temps ils traversaient la chaussée et passaient sur l'autre trottoir pour l'éviter.
— Ils me croient fou. Ils ont peur !
Et» Antoni Deschamps ajoutait, avec un sourire d'une tristesse résignée mais désolante :
— J'aurais pourtant plaisir à causer avec eux du
passé, de notre jeunesse, de 1830 î... J'ai traduit
l'En/er de Dante et je ne me doutais pas du supplice
qui m'attendait plus tard dans cette [orêt obscure de
la vie.
Et dire ici combien elle était redoutable, Serait chose pénible et si pleine d'effroi Que la mort paraîtrait moins amère pour moi.
Il citait lui-même ces vers qui semblaient écrits pour servir d'épigraphe à sa destinée, d'épitaphe à sa raison.
Mais non, le poète survivait en lui à l'aliéné et chez Blanche, Antoni Deschamps observait les fous en s'observanl lui-même. C'est lui qui constatait cet égoïsmc des déments indifférents à la joie ou aux douleurs du voisin — ^ uniquement préoccupés, les persécutés do leur haine, les érotomanes de leur amour.
Et ce serait un singulier et attristant sujet pour un critique littéraire épris du passé (ah ! bien oui, la critique a le temps à peine de s'occuper du présent quand il ne s'agit pas d'un vaudeville), ce serait une étude de psychologie très particulière que la recherche de cette persistance du génie poétique dans un cerveau malade, que ce fou analysant sa folie — et que l'étude de ce spectacle stupéfiant d'un fou regardé comme fou par des anciens amis, quoi qu'il soit redevenu lucide et que rien d'insensé ne transparaisse en ses vers — tandis que nous voyons couramment, surtout aujourd'hui, décerner des couronnes triomphales à certains déséquilibrés littéraires et déclarer grands hommes authentiques des gens qui sont fous, matériellement fous, je dirais fous à lier, si je n'étais point d'avis qu'on ne liât personne.
C'était du fond de s<a prison,
Sous la douche de glace et le moxa de fou,
qu'Antoni Deschamps continuait à écrire ses vers. Une lettre de Sainte-Beuve, du 23 septembre 1839, lui est adressée : « .4 Monsieur Antoni Deschamps, maison de santé du docteur Blanche, à Montmartre, près Paris. » Il y a tout un monde évanoui — quel lointain ! — dans ces deux mots : près Paris. L'homme souffrait, le poète chantait. Le fou riait, pris de spasmes nerveux, le littérateur pleurait sur son rire.
L'intelligence professionnelle survit ainsi souvent au naufrage des autres facultés. M. Joseph Bertrand me parlait d'un malade, enfermé à Charenlon, pris
de folie mystique (on le trouvait les bras en croix couché dans la neige, l'hiver) et qui envoyait à l'Académie des Sciences des solutions admirables de problèmes extraordinaires. Complètement fou, il restait cependant un mathématicien supérieur. Le génie surnageait où la raison avait sombré.
Mais le pauvre Antoni Deschamps n'avait qu'une folie inlermittenle. Tout lui rappelait ses maux, il est vrai. Par exemple, il se sentait, au théâtre, attiré par les pièces où figuraient des fous.
La Folle par amour Avec son biea-aimé chantait dans ma pensée.
De Paisiello il allait à Shakespeare :
J'aimais surtout le Roi Lear et Cordélie.
Les autres sont des fous ; mais lui, c'est la folie!
Et — chose plus terrible — il appliquait à lui-même, à sa propre destinée, les drames qu'il voyait représenter sur la scène. Il lui semblait que les malheurs survenus par-delà la rampe étaient les siens. Et je trouve tout à fait extraordinaire — contribution inattendue à l'élude de la folie — cette observation d'Antoni Deschamps sur son propre cas faite par lui-même à la première représentation de Lucrèce Borgia ;
Parmi les assistants, hier, la mort dans l'âme, J'étais moi-même acteur dans ce terrible drame. Et quand la Borgia, conmic un iliable aux damnés, , Apparut tout à coup à ses empoisonnés.
Ainsi que Gennaro (levant la salle entière Je fus prés de crier .• Il faut une autre bière! Car sur mon siège même, à cause de mon mal. J'étais enveloppé par le cercle fatal.
Et ces mêmes Romains, au masque redoutable, Qui, de leur noir cordon, cernant la grande table. Refoulaient la chanson aux gosiers interdits, Chantaient aussi pour moi le saint De Profundis !
Victor Hugo a-t-il connu ces vers ? Et a-t-il su qu'à la représentation de son drame Antoni faillit s'écrier :
— Il faut un septième cercueil, madame !
C'eût été un assez joli scandale. Et l'on s'explique qu'en cet état d'esprit le malheureux poète, conscient de son destin, répétât :
Et je n'aspire plus qu'à dormir dans la tombe; Mais avant que je sorte, hélas! de ma prison, Otez ou rendez-moi tout à fait la raison !
J'ajoute que les autres pièces de vers des derniers
recueils d'Antoni Deschamps ne dénotent aucun
trouble cérébral. Si le poète n'y faisait pas allusion
on ne devinerait point le pensionnaire du docteur
•.Blanche.
• A soumettre ces vers à un médecin, on risquerait peut-être, il est vrai, d'apprendre que ce sont bien là des productions de malade, œgri somnia. Les physiologistes n'y vont pas de main morte. N'ai-je pas lu dans la Chronique médicale que le docteur Tripier, qui a de l'esprit, qui est savant et aussi Parisien que son ami Dumas ou que Léon Cléry, dit volontiers a propos des Nuits, des immortelles Nuits de Musset, un des cris les plus poignants de l'humaine douleur :
— Les Nuits ? Mais c'est une indigestion qui prend l'air au balcon !
Que dirait-on des Dernières paroles d'Antoni Deschamps ? Que ce sont les plaintes de l'infirmerie.
Rien, encore une fois, quand je le vis et l'écoulai, ne pouvait laisser deviner son état d'esprit. La folie •couve sous la cendre parfois. Je me rappelle un malade de Villejuif avec qui j'avais passé une heure ■sans soupçonner même en lui la moindre lésion et <jui, au moment de partir, me dit, en confidence :
— Surtout si le docteur \'allon vous propose de luncher, n'acceptez pas ! Défîcz-vous de ses sand- "wichs !
— Pourquoi ?
— La viande qu'on mange ici est le produit des amphithéâtres de dissection ! C'est de la chair humaine ! Oh ! l'administration est économe. Elle se iournit à Clamart î Et voilà pourquoi je ne mangerais pas un beefsleack de l'établissement pour un empire ! •Ce sont des beefsteacks d'homme ! Chut ! Ne le dites 33as !
Et qui sait si, obsédé de celte idée, le malade ne •s'armera pas, quelque jour, d'un couteau pour se venger de la nourriture imposée ?
Il faut reconnaître que les médecins qui traversent quotidiennement ces enfers et bravent la rancune et les guet-apens des fous méritent bien aussi quelqu'une •de ces croix qu'on donne aux combattants sur le •champ de bataille et qu'on prodigue parfois à des publicistes exceptionnels pour des services qui n'ont fien de périlleux. Si. Pour les adversaires.
Le docteur Ch. Vallon, étendu, là-bas, à Sainte Anne, n'est pas décoré.
El le monde est suspendu aux lèvres du « Chinois
digne de loi échappé de Port-Arthur ». Le « Chinois cligne de foi » s'échappe quolidiennemcnt de Port- Arthur pour la plus grande satisfaction des journaux, des journaux anglais généralement. Le « Chinois digne de foi » tantôt nous annonce que Port-Arthur va succomber, tantôt que Port-Arthur est inexpugnable. Le « Chinois digne de foi )> a des opinions stratégiques variables. Mais qu'il soit un prophète de malheur ou un messager d'espoir, il s'échappe du cercle de feu à heure fixe et il est « digne de foi » constamment. Le « Chinois digne de foi » est peut-être cousin, par alliance, de ce fameux Tartare qui, dans mon enfance, apportait à cheval, à travers les steppes, la nouvelle de la prise de Sébastopol. Il faisait illuminer les balcons à Paris comme on illumine à Tokio. Mais on éteignait les lampions. On s'apercevait que le Tartare portait en selle des canards et on n'ajoute qu'une foi modérée au « Chinois digne de foi ».
Ce qui est certain, c'est qu'on s'égorge, c'est que de braves gens succombent, c'est que les corps déchiquetés des Japonais s'entassent sur les glacis et ceux des Russes dans les forts ; c'est que les petites mousmési japonaises en robes blanches soignent les milliers de blessés et que la femme héroïque de l'héroïque Stoessel verse son sang en courant les am bulances. Au chevet des mourants, veillent les femmes. Les hommes, eux, fabriquent des cadavres — et, pendant un entracte de Barbe-Bleue, les Parisiens peuvent, aux kiosques des boulevards, regarder le dessin macabre — et poignant — où
Willette montre la Mort-Vendangeuse, emportant le raisin humain dans sa hotte rouge, puis ricanant :
— Les vendanges sont bonnes... Nous aurons du sang cette année !
Et, le cigare fumé, on rentre au théâtre en se disant :
— Vous rappelez-vous Dupuis ?
Molière, les médecins et les grammairiens. — Une bataille chirurgicale et une prochaine bataille orthographique. — M. Jourdain et le Maître de Philosophie. — M. de Salvandy. — L'orthographe des grands hommes. — Le Pa7i. — La Gajure imprévue.
— Guerre à l'y. — Emmanuel Arago et Henri Heine. — Chacun son orthographe. — Souvenir d'opérette. — La Gêté de Molière.
— L'abbé de Choisy et les pluriels. — L'orthographe des sourds-muets. — Prononciation d'autrefois et d'aujourd'hui. — Louis-Philippe. — Les liaisons. — ■ Que deviendront les livres?
— Sainte-Beuve et l'orthographe en 1868. — A l'Académie. — Charles Nodier et Dupaty. — Do Pierre Corneille à la Commission de 1903. — Oser et doser. — M. Jourdain grammairien.
14 octobi'e.
Une fois de plus, il sera constaté que le comique de Molière est de tous les temps et n'a point vieilli, malgré les années. Un comique, d'ailleurs mélancolique et profond, presque tragique, disait Chateaubriand. Il semble, dans cette discussion récente entre les chirurgiens, à propos « d'un malade qui mourut hier », que Molière soit attendu, — doive apparaître et dire son mot. Ah ! les étranges réflexions que font naître ces querelles de tout-puissants personnages ayant, comme dit le Prœses, virtulem
Médicandi Saignandi
Perçandi Taillandi Coupandi Et occidendi !
Je reviendrai sur la question qui nous préoccupe "tous, car le bistouri de Damoclès est sur nos têtes. Mais aujourd'hui les grammairiens et les néographes, qui vont bientôt faire parler d'eux, me sollicitent et m'ont fait penser à la leçon du Bourgeois gentilhomme beaucoup plus qu'à la Cérémonie du Malade .imaginaire.
— Que voulez-vous que je vous apprenne? -demande gravement le maître de philosophie à AI. Jourdain.
Et le bonhomme qui a du bon sens tout comme M. Joseph Prudhommc, de répondre :
— Apprenez-moi l'orthographe !
Il souhaite même, avec beaucoup de raison, d'apprendre encore l'almanach « pour savoir quand il y a lune et quand il n'y a point ». Ce parvenu est au fond un être naïf et moins sot qu'il n'en a l'air.
Au dernier gala de l'Opéra, lorsque l'on joua cette •scène, elle fut généralement trouvée puérile.
La vérité est qu'elle est d'une philosophie profonde ^t que le bon M. Jourdain n'a pas tort de demander avant tout de savoir l'orthographe. Ce n'est point facile. Le vieil Etienne Pasquier trouvait déjà que sur ■ce point on n'était « asseuré » de rien, Ronsard réclamait une « réformation » qu'on a faite et, depuis des •siècles, des savants et même des ignorants travaillent ■à simplifier les choses, je veux dire les mots. Or, ■avant peu, je vous l'annonce, un effort nouveau sera
tenté qui va, je vous en préviens, faire verser beaucoup d'encre et soulever bien des polémiques. Laj Commission officiellement chargée par le ministre de l'instruction publique de préparer cette simplification, de l'orthographe française vient, après un an, de terminer son travail et l'on va discuter avant peu et appliquer peut-être ses conclusions — quelques-unesd'entre elles, certainement.
Et en vérité cette question n'intéresse pas seulement M. Jourdain ou encore Vadius et Trissotin, elle intéresse tout le monde. Un homme, en effet, qui ne sait pas l'orthographe, est un homme plus déshonoré que s'il avait commis un crime. Il peut avoir, du reste,^ tous les talents du monde. Il ne sait pas l'orthographe : il est impossible. Il est hors de la loi du succèsdans la bataille pour la vie. M. de Salvandy étant' grand maître de l'Université écrivit, un jour, de sa; main ministérielle et académique, en marge d'un' rapport qu'on lui apportait bourré de fautes d'orthographe : « Savoir Vortographe est le premier desdevoirs. » Il oubliait 17i et tombait sous le coup de sa propre colère.
Le ministre n'allait pas jusqu'à imiter cet autre académicien puriste qui renvoyait à sa maîtresse unelettre d'amour parce qu'elle contenait trois fautes d'orthographe. Mais il regardait cette science comme la première des vertus. Administratives tout au moins.
On pourrait se dire, il est vrai, que ni Mme de Sévigné ni Henri IV, ni Turenne ni Louis XIV (je ne parle pas de Maurice de Saxe) ne savaient l'orthographe et écrivaient pourtant des lettres délicieuses.
OU donnaient, en faisant des fautes, de décisifs ordres de batailles. Peu importe, M. de Salvandy avait raison d'être de l'école de M. Jourdain et de renvoyer ses expéditionnaires à l'école.
Mais il faut avouer que notre orthographe française est bien malaisée à étudier. Le très érudit Gaston Paris, fort préoccupé de la diminution d'influence de la langue française en Russie, en Belgique, en Amérique, un peu partout, attribuait à la difficulté de notre orthographe ce recul de notre conquête. Nous perdons du terrain parce que nous le laissons plein de broussailles. Il est certain que notre orthographe est illogique. Pourquoi écrire physique et fantôme ? Pourquoi aballoir et abatis ? Pçurquoi hérisser de difficultés une orthographe que les autres Latins, les Italiens et les Espagnols, par exemple, ont rendue si claire ? C'est bien le cas de répéter encore : « Facilitez aux étrangers et aux ignorants l'étude de notre langue. Laissez venir à nous les petits enfants ! » Lorsque le général Daumas voulut enseigner le français aux Arabes, il leur fit apprendre l'orthographe simplifiée de Féline. Et il réussit.
On me dira, il est vrai, que les primaires ne doivent pas imposer aux écrivains, sous prétexte de vulgariser la langue, des corrections qui sont inesthétiques. On va nous proposer, avant peu, par exemple, et peut-être nous imposer d'écrire temps ainsi : tens. Notre journal s'appellerait le Tens. Et pourquoi pas le Ten, si l'on veut simplifier encore ?
La Comédie affiche le Paon. Elle devra avant peu afficher le Pan. AI. de Croisset avait inventé le verbe
paonner. Il devra y renoncer. On dira le pan, comme on dira le tan (ex-taon) et fan (ex-faon). Le chef-lieu du département de l'Aisne deviendra Lan.
Cela est évidemment logique. Mais les homonymes ? « he Grand Pan est mort ! » Tant pis pour les homonymes.
Autre pièce de théâtre : la Gageure imprévue de Sedaine sera avant peu sur les programmes la Gaiure.
La commission livre aussi un dur combat à l'y. Elle voudrait bien qu'on écrivît abbaye comme on prononce le mot : abéie. Paysan, péisan. Elle n'ose pas. On y viendra. Et écrira-t-on Baïard comme on propose d'écrire baïadère et malonaise ?
Je crois bien avoir cité ce mot d'Henri Heine à Emmanuel Arago après la révolution de Février : - '
— Mon cher Emmanuel, nous sommes, vous et moi, partisans de toutes les libertés. Mais voulez-vous que je vous dise ? De .toutes les libertés celle qu'on va surtout réclamer, c'est la liberté de l'orthographe ! -
Ce serait une solution. Chaque écrivain ayant son orthographe, comme il a son style. Voltaire avait son orthographe. Rétif de la Bretonne prétendait avoir la sienne. Bossuet écrivait contantement, constamant, atantion, atantil. Et la Revue des Deux Mondes n'at-elle pas son orthographe particulière ? Dans une des plus jolies scènes de la Vie parisienne. Meilhac et Halévy nous montrent des soupeurs se battant en duel, à la navaja, dans un cabinet de restaurant et l'un d'eux s'écrie :
— C'est cela. Chacun son couteau! Chacun son cabinet !
Mais si chacun avait son orthographe personneHe^ ce n'est pas ce moyen qui faciliterait pour les étrangers l'étude de nO'fre littérature. L'Alliance française, qui fait tant d'efforts pour la diffusion de notre langue, pousserait les hauts cris. Croyez bien que les réformes proposées ne vont point passer sans résistance, et pour peu que la politique s'en mêle — car elle se mêle de tout — nous allons sans doute voir entre grammairiens d'opinions différentes de cesquerelles moliéresques qui font aussi songer au Lutrin.
Les néographes en demandent trop. Ils ont raison! sur plus d'un point ; mais, quelque timides et prudents qu'ils se déclarent, ils exagèrent, en réalité,, lorsqu'ils proposent, par exemple, de supprimer l'emploie du g comme palatale {Portez le bout de la langue [usquau haut du palais, dit encore cet admirable maître de philosophie à M. Jourdain) et de n& conserver à ce g que le son guttural, de telle sortequ'on pourra supprimer Vu du g devant e et i, eK écrire fige — au lieu de ligue, intrige, au lieu d'intrigue, gère au lieu de guerre. Autre affiche future •- L'Intrige épistolairc, de Fabre d'Eglantine.
Que l'on supprime un r dans charretier, dans char roi, dans charron, soit. On écrit déjà chariot. On serait logique. Mais écrire gé, gêpe, gérir pour gai, guêpe,, guérir, est-ce possible ?
— Cet homme est gé ! Cette pièce est gée ! La gêté de Molière !
Ce serait certes d'une gêté vraiment gaie.
Et puis certains mots ont leur physionomie, comme
certains êtres de chair. Un dictionnaire est un Musée où l'on rencontre dans une promiscuité pittoresque des pastels exquis et des monstres (Victor Hugo en aimait les parias).
Le verbe est un être vivant. Et je ne parle pas seulement du charme auquel notre œil est habitué, je parle de l'oreille même. On a déclaré la guerre. aux consonnes redoublées. Il faudra écrire persiene, chiene, cane, bone. Mais alégrèse est moins joyeux à l'oreille et aux yeux qu'allégresse. Le redoublement de la lettre donne ici je ne sais quelle gaîté ou quelle gêté. Un soliciteur semble moins s'incliner qu'un solliciteur. Il y a une musique aussi dans une langue. Le rapporteur de la Commission parle quelque part de la question esthétique, qui lui semble d'ailleurs négligeable. N'est-ce donc rien que la beauté des mots ?
— Affaire d'habitude, me dira-t-on. Pourquoi un balon serait-il moins pittoresque qu'un ballon ? Bonet ou bonnet n'est-ce pas bonnet blanc ou blanc bonet ?
En vérité, non. Les réformes ne sont ulilcs que lorsqu'elles ne remplacent point un illogisme par un autre. On nous propose, par exemple, d'écrire non plus femme dorénavant, mais famé. Famé est, nous dit-on, une graphie fréquente au moyen âge. Mais, au moyen âge, le mouvement féministe, existait-il? Faudra-t-il dire faminin ? L'Eternel Faminin ? Le mouvement faministe ? Le journal Femina va-t-il devenir Famina ?
Et sous prétexte de supprimer l'anarchie qui règne entre le t et le c, — pharmacie, superficie el démocra^ iie et inertie — va-ton vraiment, comme M. Paul
Meyer, de l'Institut, le propose encore, écrire démocracie, aristocracie, inercie, nacion, nocion, etc. ? Mais alors il faudra dire un démocracc, un aristocrace ? Une (accion ? Un (accionaire ?
— Le double c n'a rien de plus choquant ici que dans « accident », répondent les néographes.
La Commission s'est attachée à discuter les mots dont les pluriels finissaient par des x : hiboux, iouioux, généraux. Pourquoi ne les pas écrire par un s ? Ce serait un effet logique. Et, sur ce point, la discussion ne date pas d'hier. L'abbé de Choisy, qui fil partie de l'Académie française, conte qu'un de ces messieurs des Quarante (il ne le nomme point) proposa un jour à ses collègues — nous disons confrères et nous avons raison, bientôt il faudra dire colégues — de mettre uniformément un s à tous les pluriels. On écrirait précieus, vœus, manleaus, heur eus, etc. Un ennemi de toute réforme fit repousser la proposition. Et après avoir entendu les deux opinions, « tout le monde, dit l'abbé de Choisy, jugea que le mieux était d'abandonner la matière parce qu'on a toujours vu que les disputes sur l'orthographe ne finissaient point et que d'ailleurs elles n'ont jamais converti personne ».
Du Rozoir, qui cite le trait, ajoute qu'il ne peut s'empêcher de noter ce fait orthographique important : c'est (|ue les sourds-muets de naissance à qui l'on apprend à écrire ne font jamais de fautes d'orthographe. Comme ils n'entendent pas les prononciations défectueuses, ils écrivent tout naturellement d'après la logique. Je n'ai pas vérifié le fait. Il y aurait intérêt
à en contrôler l'exactitude. On avouera d'ailleurs qu'il serait pénible de constater que la meilleure façon de simplifier l'orthographe serait de multiplier le nombre des soUrds-muets.
^ Pour ne point plaisanter, ilest certain que, si l'on peut, sans maquiller ou défigurer le langage français, rendre l'orthographe plus accessible, moins incohérente, l'aventure, point nouvelle d'ailleurs, vaut la peine d'être tentée. M. Gréard, qui n'était pas précisément un anii de l'argot et se regardait avec raison comme un mainteneur de langage, a pourtant demandé plus d'une réforme que présentent les néographes sous l'autorité de son nom. Et, précisément, le pluriel en s dont parlait l'abbé de Choisy est une correction proposée par M. Gréard. On dira — ou l'on dirait — chevaus, émaus, hiîous, hibous.
Je ne serais pas éloigné d'accepter qu'on écrivît comme on nous le propose pognard au lieu de poignard, pogne au lieu de poigne, ognon au lieu d'oignon, puisqu'aussi bien on prononce pognard, pogne, ognon. Mais ce qui m'effraie, c'est l'avenir. La Commission ne nous cache pas qu'elle entrevoit dans le futur des. réformes plus générales et qu'elle s'est efforcée de les « préparer par des réformes partielles ». Voilà qui est intéressant à la fois et menaçant. Car lorsqu'on s'attaquera de nouveau à la refonte de l'orthographe, ce ne sera plus seulement une réunion de grammairiens qui s'en occupera. Les phonéticiens — • devenus fonéticiens, j'espère — seront aussi de la partie. Ils demanderont qu'on écrive comme on prononce, absolument, oubliant que
Nodier a calculé qu'il s'en faut de deux tiers que l'orthographe française soit « la monnaie de la prononciation ».
Mais quoi ! Charles Nodier est un vieil académicien aboli et sa boutade n'est qu'un « mot ». Place aux phonéticiens ! « Notre orthographe est si vicieuse, disait Duclos, qu'il n'y faut avoir aucun égard en parlant des sons de la langue ; on ne doit consulter que l'oreille. » Seulement j'exige qu'on ait l'oreille bonne et la prononciation pure. Tartarin serait en vérité un élrange réformateur de l'orthographe nacionale. C'est cerlaing !
Et la prononciation est un art qui s'allère généralement— qui se perfectionne aussi quelquefois.
Le duc d'Aumale nous disait, un jour, à l'Académie, qu'au dix-huitième siècle on prononçait d'ordinaire Eugène Ugène.Le roi Louis-Philippe, son père, disait;
— Je vais à Saint- (/sfac/ie .'
Le peuple a conservé la prononciation d'autrefois.
Au théâtre, la jeune génération d'artistes a trouvé le moyen, sous prétexte de parler naturellement, de supprimer les liaisons dans les vers et par conséquent de faire des vers parfaitement faux. Ils diront bientôt : vous hé moi et non plus vou-z-et-moi. Les poètes ne leur pardonneraient pas cette façon nouvelle car s'il est singulier de lire, par exemple :
Mignone, voici l'Avril, Le ;)rin/ens revient d'exil, Tous les nis sont en querelle,
il est plus désagréable encore de constater dans ses vers d'abominables et volontaires hiatus. Le fameux
petit chat-fest mort était un peu affecté peut-être. Mais il était plus juste et plus charmant sur les lèvres d'Agnès que le petit cha-hé mort. On doit avoir enseigné à Agnès non seulement l'art de bien vivre mais l'art de bien dire.
Je ne suis pas de l'avis de l'abbé de Choisy. Ces discussions sur l'orthographe (on devrait dire V orthographie, constatons-le en passant, comme on dit télégraphie, photographie) ont converti bien des gens et, ce qui est certain, intéressent tout le monde. C'est de tous les livres de demain qu'il s'agit. C'est aussi de tous les livres d'hier. Faudra-t-il mettre au pilon, si l'on réforme l'orthographe, tous les milliers et les milliers de volumes classiques entassés dans les librairies ? Ah ! l'ironie des mots et des promesses ! Que vont devenir les éditions ne varietur ?
Hélas ! tout varie en ce monde et puisque aussi bien le monde marche, il faut bien marcher avec lui. Charles Nodier s'entêtait à maintenir l'o dans les mots, malgré Voltaire, qui avait écrit comme on prononçait a, et Chateaubriand aussi s'obstinait à la vieille orthographe. Il s'en faisait, a dit Sainte-Beuve, comme un coin de cocarde. Mais je crois bien que Lamennais, qui n'avait pas de cocarde blanche, s'en tenait, sur le même point, au passé. L'o a été vaincu, l'a a triomphé, malgré ces maîtres. Et lorsque Ambroise Firmin-Didot publia ses excellentes observations sur VOrlhographe ou Ortogralie française, Sainte-Beuve, étudiant « cet estimable et utile travail », adjura l'Académie française de tenir compte de ces observations en lui disant :
— Osez ! osez le plus possible, sous la réserve du goût !
C'est celte « réserve du goût » qui est délicate à déterminer. Il faut oser, comme le voulait Sainte- Beuve, mais il faut doser.
« Les décisions de l'Académie, ajoutait le grand critique, seront suivies et feront loi. Elles peuvent abréger bien des difficultés et notre génération récalcitrante une fois disparue, les générations nouvelles n'auront qu'à en profiter couramment, »
C'est en 1868 que Sainte-Beuve, qui n'était pas Danton, réclamait de l'audace et encore de l'audace à ceux que Charles Nodier appelle les dictionnarisles. Depuis 1868 les anomalies ont subsisté, et la langue française, encore une fois, voit l'allemand (dont l'empereur Guillaume, étonnant touche^à-tout, a voulu qu'on simplifiât l'orthographe) et l'anglais gagner du terrain tandis que nous en perdons. En Belgique, le flamand rêve un Waterloo. En Russie, les institutrices enseignent l'anglais avant le français. On trouve trop difficile notre langue si claire, si pure, étincelante comme du cristal lorsque la parlent les écrivains de pure race. Et les nouveaux venus ont tout fait pour la compliquer. Doit-elle, un jour, devenir le ,lot des seuls mandarins ! Ne faul-il pas en finir avec les anomalies ? .
Un jour, Charles Nodier, lexicographe fantaisiste, lisait à l'Académie certaines remarques sur la langue française.
— Le t entre deux i, disait-il, a d'ordinaire, et sauf exceptions, le son de l's...
— Vous vous trompez, monsieur Nodier, la règle est sans exception, interrompit avec vivacité Dupatyr le prédéfcesseur de Musset.
Nodier sourit, s'inclina, et, de son air bonhomme :
— Mon cher confrère, prenez picié de mon ignorance et faites-moi Yamicié de me répéter la moicié de ce que vous venez de dire !
Il y a, dans les propositions de la Commission réformiste, la moicié au moins des observateurs dont il faut tenir compte. Et c'est de cette moitié qu'on doit se préoccuper. Pierre Corneille entendait régulariser l'orthographe de son temps parce que « l'usage de notre langue est à présent si épandu par toute l'Europe qu'on y voit peu d'Estats où elle ne soit connue ». C'est parce qu'elle risque d'être moins épandue qu'il faut veiller. Veiller et agir.
— Osez, disait Sainte-Beuve. Et Littré réclamait des « simplifications graduelles », ce qui équivaut à ma formule : Osez et Dosez.
— Il serait étrange, écrivait Duclos, qu'une nation accusée de légèreté ne fût constante que dans les choses déraisonnables !
Et voilà pourquoi ce bon Monsieur Jourdain, lorsque son Maître de Philosophie lui demande ce que le bourgeois ignorant veut apprendre, a raison et cent fois raison de répondre : .
— • Apprenez-moi l'orthographe ! '.
A propos de deux visites étrangères. — Paris et la moralité du Paris. — Le Boulevard et les kiosques. — Photographies et cartes postales. — Petits journaux français et petits journaux allemands. — Produits berlinois. — La reine Victoria et le président de la République. — Le déshabillé et le nu. — Couvertures de livres. — Les Odeurs de Paris et la Nouvelle Babylone. — Paris se calomnie. — Une Agence de divorces. — Scandales étalés. — La toilette de Paris. — Un mot du roi Stanislas.
4 novembre.
J'ai eu Toccasion de causer, celte semaine, avec deux personnages considérables envoyés à Paris par leurs gouvernemenls respectifs pour étudier, l'un le fonctionnement de nos théâtres, l'autre celui de nos établissements scientifiques, et j'ai, après les avoir guidés dans leurs recherches, profité de la conversation pour les interroger sur l'impression qu'ils remportaient de notre Paris. Ils m'avaient interviewé, je les interviewais à mon tour. Libre échange de points d'interrogation.
L'un de ces visiteurs était un savant illustre, l'autre un haut fonctionnaire de son pays. Tous deux très aptes à juger les gens, les mœurs et les choses. Et l'occasion était bonne de savoir ce qui leur avait semblé le plus particulier, ce qu'ils avaient noté de
plus significatif dans leur tournée à travers la « grande ville ».
Le fonctionnaire et le savant m'ont répondu à peu près dans les mêmes termes :
— Mon Dieu, m'ont-ils dit, ce qui nous a le plus charmés, tout d'abord c'est Paris lui-même, qui est admirable ; ce qui nous a paru délicieux et curieux, ce sont vos théâtres, depuis le plus grand jusqu'aux plus petits — et en notre qualité d'étrangers ce sont les plus petits qui nous ont attirés avant les autres ; — mais ce qui nous a semblé assez choquant et, si nous osions dire le mot, compromettant pour une ville comme Paris, ce sont les étalages des cartes postales aux devantures des papetiers et les exhibitions des photographies et des caricatures grossières à la devanture des kiosques de nos boulevards. Quoi ! c'est là le Boulevard, cette promenade exquise dont on nous parle chez nous comme d'un rendezvous d'élégance et de grâce, c'est le Boulevard, où s'épanouit, nous dit-on, l'esprit de Paris et la fleur de Paris, c'est le Boulevard, cette succession de petites boutiques où, aurdessus de l'entassement des journaux du jour, s'étalent dans leur nudité voulue les éclanches de modèles phtisiques ou les poitrines de personnes grassement pourvues ? C'est le Boulevard, ce Salon des Quatre Saisons où, sous prétexte de beauté, d'Art académique ou d'Esthétique féminine, on montre aux passants, en plein jour de Paris, ce que les collégiens en voyage allaient acheter secrètement, jadis, dans les petites boutiques de lithophanies à Kehl, sur le chemin de Bade ? Il faut
avouer que les étrangers sont stupéfaits et s'étonnent de cette succession d'étalages où- les cartes sans finesse et sans talent, lourdement enluminées, vulgairement obscènes, alternent avec les journaux respectables et les images du Théâtre, de Vllluslration ou de Femina. Ne vous plaignez pas ensuite si les littérateurs qui voyagent rentrent chez eux et publient des tableaux assez noirs et violents de la vie pectables et les images du Théâtre, de V Illustration famille française, un peu trop fermée aux visiteurs du dehors. Ils vous jugent sur le plein air de vos rues et de vos kiosques et ils se demandent quel est ce peuple qui se plaît ainsi, comme par gageure, à montrer des retroussis et des nudités aux passants.
J'ai écouté, comme on doit entendre toutes les observations intéressantes, les plaintes étonnées de ces visiteurs qui, après tout, sont des juges. Et je dois avouer que je n'ai pas été très fier de constater que Paris, en fait d'étalages, tient, en effet, le record du nu. S'il s'agissait d'œuvres d'art, de tableaux de maîtres ou de statues, je ne m'en offusquerais guère. Tout au contraire, en vérité. Mais nos visiteurs ont raison. Ce sont de pauvres filles souvent fort laides dont on offre la vue aux jeunes gens, aux jeunes filles, comme on pousserait à l'étal des esclaves à l'encan. Il y a là une sorte d'interminable frise photographique le long des boulevards, où la flânerie de jadis est remplacée, d'ailleurs, par la bousculade moderne, il y a des maigreurs qui sentent la misère et des sourires engageants qui font
pitié, dans les bouffissures des chairs flasques. De malheureux modèles anémiques ou gonflés de pléthore contemplent, figés en des poses niaisement gracieuses, « ne bougeons plus! », le défilé des curiosités malsaines, et les écoliers attendris, pâles chérubins rêvant l'amour de la comtesse et prêts à se contenter des caresses de Marceline, regardent ces musées en plein vent, comme ils liraient, sous le couvercle de leur pupitre, un livre défendu.
Ah ! ces laideurs et ces tristesses et ces misères offertes, sous prétexte de beauté, à l'admiration publique qui se change bien vite en mélancolie ou en nausée ! Les- étrangers qui les contemplent ont bientôt fait de nous condamner sur ces apparences et on pourrait leur répondre, à tout prendre, qu'ils sont plus que personne responsables de ces exhibitions.
N'est-ce pas ce faisandé et cette frivolité qui les met en appétit ?
Sont-ce bien nos établissements illustres, les asiles de science et de labeur, qui les attirent avant et par-dessus tout et qui les tentent ? Une revue de music-hall ne leur semble-t-elle pas plus immédiatement alléchante qu'une visite au musée de Cluny ? On vient à Paris pour s'amuser, on n'ose dire pour s'encanailler et ce qui met en appétit le visiteur, c'est le poivre, le kari, le piment de Paris, le goût de ruisseau et l'odeur de boudoir. Lisez tous les livres que publient sur nous les Anglais, les Allemands, les Américains. Le Moulin-Rouge y tient plus de place que le Collège de France, et le cabaret de Bruant leur semble une Mecque plus digne du pèlerinage néces-
saire que cette Ecole normale où M. Ernest Lavisse succède à M. Georges Perrot.
Mais il y a une curieuse observation à faire et que j'ai faite à nos visiteurs. Ont-ils bien regardé et retourné les cartes postales qui, avec raison, leur ont donné un haut-le-cœur ? En ont-ils soigneusement étudié l'impression et deviné d'où elles viennent ? Elles viennent d'Allemagne. Postkarle avant tout, postkarte avant d'être cartolina ou cartes postales. C'est la vertueuse Germanie qui déverse ses produits pornographiques sur la Gaule si corrompue. Les fournisseurs de ces galanteries, comme on dit là-bas, sont des fabricants exotiques. C'est à nos censeurs que nous devons cette alluvion de produits souvent ignobles.
Et les kiosques, nos kiosques, nos boulevards, le Boulevard, ne sont-ils pas comme truffés de chareuteries pseudo-littéraires et artistiques, dont l'envoi nous est fait par delà le Rhin ? Qu'est-ce que Das Kleine Witzblatt (la Petite feuille spirituelle) qui apparaît là, avec ses petites femmes polychromes, sa petite blanchisseuse qui, rieuse, demi-nue, appelle le pantalon « aller aberglaube », une « vieille superstition », son gros gars tyrolien qui fait sauter une tyrolienne grasse dont la jupe de couleur révèle, sans timidité, des bas très blancs et des chairs très roses ? Ou'est-ce que Salyr {le Satyre) où vous trouverez l'aimable annonce de photographies viennoises faites nach dem leben, d'après le modèle vivant, nudités allemandes dont on vous expédiera le catalogue franco sur demande. Ce que ?:ont ces publications.
avec leurs Anatomische modelle, leurs Geschlechtsleben, — leur Vie sexuelle — leurs « Nouveautés (ortement réalistes pour messieurs », et leur cri d'appel Amusant, ou encore Pariser, qui est une annonce d'article de plaisir donné comme un article de Paris ? Ce sont des journaux publiés à Berlin, expédiés de Berlin, imprimés à Charlottenbourg ou ailleurs et qui, se balançant aux ficelles des kiosques, servent à démontrer, une fois de plus, la corruption et le libertinage de ces misérables Parisiens.
Si bien que l'importation de ces trichines littéraires devient un argument contre nous qui les débitons. Je crois bien que la corruption est partout ei que ce qui différencie seulement les peuples, c'est le plus ou moins d'hypocrisie. Mais, après tout, l'hypocrisie est encore, comme disait l'autre, un hommage rendu à la vertu, et il est salutaire et prudent non seulement de laver, mais de compter et d'examiner son linge sale en famille.
On a toujours mauvaise grâce à froncer le sourcil et à paraître jouer l'austérité. Il semble qu'au pays de Rabelais et du Béarnais, tout moraliste un peu sévère endosse la livrée de Tartufe. On a peur de passer, en terre gauloise, pour un maniaque de pudibonderie. Mais l'esprit vraiment, et la gaieté, et la liberté même, encore moins la beauté, prétexte à tant de débraillé, — n'ont rien à voir avec ces photos et ces caricatures qui déshonorent la voie publique. Question de voirie. Laisserait-on, sur les trot- ■ toirs, fumer longtemps les immondices ? C'est au nom de l'art éternel, plus encore qu'au nom de la
moralité publique, qu'il s'agit de protester, et on éprouve, en vérité, quelque gêne, lorsque des étrangers vous disent :
— Que voulez-vous ? Nous ne blâmons pas. Mais nous constatons que nous ne voyons cela nulle part !
Et l'on a beau riposter en citant des titres de livres, de journaux, des annonces de facéties extraordinaires et de catalogues décolletés que l'on trouve chez nos voisins de l'Est :
— Oui, répondent-ils, mais il faut les aller chercher. Cela ne se voit pas.
Die industrie der Liebe in Paris ! — c'est le titre d'un livre berlinois « sensationnel », V Industrie de r Amour à Paris — n'est-il pas, à Berlin, étalé publiquement et chez les libraires, comme les Bouges de Paris, comme les An^ours d'une reine d'Espagne à Paris, comme toute une littérature putride qu'on donne là-bas, pour des instantanés de la vie parisienne ?
Il y eut un moment où, sur la reine Victoria — une femme, une aïeule, et qui détestait la guerre et, au fond du cœur, aimait les Français — ■ des caricatures vraiment outrageantes se balançaient à la devanture de nos kiosques.
Le président de la République, qui a l'esprit très fin, le cœur bien placé et le mot juste, fît venir le préfet de police et lui demanda de donner des ordres pour que ces images insultantes disparussent le plus vite possible. Puis, avec, son sourire narquois, l'honnête homme excellent qu'est M. Loubet ajouta :
— Mais comme ces caricatures se vendaient assez
bien sans doute, et que je ne veux faire aucun tort aux marchandes, vous leur direz, mon cher préfet, qu'elles peuvent les remplacer par celles du président de la République !
Je ne demande pas qu'on « remplace » les photographies des maigreurs ou des obésités des modèles de Montmartre par d'autres photographies, mais on peut, je crois, habituer les yeux de nos enfants à d'autres apparitions qu'à celles de ces grosses dames en maillot ou de ces fillettes dont les os percent les épaules nues. Trop de salières et trop de crudités !
Cachez-moi ces laideurs que nous ne saurions voir !
Il est d'autres féminités au Louvre où les Tanagréennes sortant du bain ont la chasteté des lis caressés de rosée, où la Vénus de Milo montre ce ventre maternel qu'Aubanel a chanté ; mais ces déesses et ces mortelles, visions de grâce et de beauté, ont le rayonnement de l'art, emplissent les prunelles de divins fantômes, tandis que les tableaux vivants des kiosques sont comme la parodie même de la statuaire et de la nudité sacrée.
Je comprends les défilés pittoresques des bals des Quatre-z-Aris, où Gérôme admirait les inventions colossales, les évocations de Salammbô, des Mystères du moyen âge ou des féeries de l'Inde, avec quelque modèle immobile traîné sur un char, ou en sa beauté triomphante, élevé sur le pavois. C'était le rêve gigantesque d'un atelier réalisé pour un soir, un tableau de Martinn ou, hiératique, quelque aquarelle aux éclats de pierre précieuse d'un Gustave Moreau,
entrevu dans une apothéose de couleur cl de chair. Mais ces académies navrantes, ces flétrissures ou ces bouffissures, parmi lesquelles quelque Clara Ward risque sa beauté sculpturale ou Cleo de Mérode son profil virginal et fin, ces apparitions trop fréquentes de déshabillés trop voulus, volontiers nous feraient réclamer, au lieu du plein air, le placard, le tiroir fermé à clef et le huis clos pour le boulevard devenu le Musée secret de Paris.
Le Livre aussi, le Livre pour se vendre et tenter la pratique, a recours à ces photographies dévêtues qui s'élalcnt sur les couvertures et les volumes pullulent maintenant de ceux qu'on ne rencontrait jadis que dans la pénombre des passages louches et qui, sous leurs couvertures alléchantes, raccrochent les regards en plein soleil.
Une couverture ! Trouver une couverture ! Une couverture friponne et court-vêtue, voilà la préoccution de l'éditeur, le casse-tête de l'auteur. Le théâtre abuse du lit fait, défait ou refait. Le livre use des profils de jolies filles à la mode et l'ambition des débutants n'est plus le vert laurier de Ronsard, mais le persil de la courtisane.
Kiosques et étalages de certaines librairies se valent, çà et là, en quelques coins de Paris, et non des moins fréquentés. Ah ! le collégien n'a plus longtemps à attendre l'initiation et Agnès peut laisser là les Quatrains et les Maximes. Elle n'a qu'à faire trois pas pour trouver Ce que Vierge ne doit lire.
Le temps est loin où le catholique Veuillot et le libre-penseur Eugène Pelletan semblaient s'être
donné le mot pour flétrir, l'un dans les Odeurs de Paris, l'autre dans sa Nouvelle Babylone, cette littérature de cantharides que le crayon et l'objectif photographique ne rendaient pas aussi capiteuse qu'aujourd'hui.
Que dirait du boulevard et de ses parures ce Louis Veuillot qui anathématisait les boulevardiers ?
Et quand je pense que les dessinateurs et les peintres ont — plus heureux cent fois que les littérateurs — ce Salon de tous les jours, ce Salon de Printemps, ce Salon d'Eté, ce Salon d'Automne qui s'appelle la Rue — : la Rue avec, l'immense cimaise des boutiques et des kiosques — et qu''ils n'en profitent pas pour nous donner des oeuvres exquises, parer de beauté la voie publique î
Çà et là, sans doute, de jolis visages féminins, des portraits de maîtres apparaissent bien, à la couverture de quelque Figaro-Modes, de quelque revue théâtrale ou du Figaro illustré ou d''autres publications élégantes encore, la Vie Heureuse, la Vie au Grand Air, mais au total l'ordure se mêle aux élégances, les clichés photographiques aux aquarelles, la pornographie aux croquis alertes et aux pastels.
Ils ne respectent même pas la guerre, les combattants, les blessés, les vaincus, ces cari-caturistes de la carte postale et leur crayon trop appuyé raille les éclopés et se rit des noyés qu'avalent les poissons des mers lointaines. Est-ce bien là l'esprit de France ? N'y a-t-il pas dans ces charges non pas à l'aiguille, mais à la matraque une lourdeur qui n'est pas de chez nous ?
Et, encore une fois, il ne s'agit pas d'exiger de nos artistes qu'ils tapissent le Boulevard d'affiches utilitaires ou de gravures moralisatrices pareilles à des tracts religieux. Il n'est pas question d'appendre aux kiosques les images graves comme des sermons de la Ligue antialcoolique, d'ailleurs utiles, ou de la Société protectrice des animaux. L'Armée du Salut n'a rien à voir dans nos protestations. Mais à cette ville d'art on voudrait un art de plein air qui fût élégant et charmant, courtois, si je puis dire, hospitalier aux yeux, en un mot, digne de Paris.
Ce pauvre Paris ! On le calomnie parce qu'il se calomnie, c'est une vérité cent fois redite.. Les fanfarons de vice et les hypocrites de rosserie lui font une mauvaise réputation. Est-ce à Paris pourtant que quelque agence Tricoche et Cacolet a établi un bureau d'une nouvelle espèce, un bureau pour divorces ? Ah ! la belle invention ! Une femme a-t-elle envie de se séparer de son mari ? Elle verse une certaine somme à l'Agence. L'Agence se charge de faire engluer, séduire et compromettre le mari par d'aimables femmes galantes. La faute une fois commise les jolies personnes venaient déclarer en justice, sur la citation de la femme, qu'elles avaient eu les bonnes grâces du mari et la preuve de trahison étant faite, le divorce était prononcé. Rien de plus facile. Et quelles clameurs pour nos Parisiens et nos Parisiennes si l'Agence en question avait fonctionné à Paris ! Mais c'est à Londres qu'elle était établie. Cette invention vaudevillesque — et dramatique, — l'agence pour divorces, est d'origine anglaise. La
Cour Criminelle, là-bas, vient de faire défiler devant elle toute une théorie d'anonyma choisies parmi les plus agréables et dont la spécialité était de détourner les maris de leur devoir. Love, Money and C°.
Et, encore une fois, ce n'est pas à Paris qu'a fleuri ce joli scandale. Londres s'en est indigné, Paris s'en fût amusé. Cette belle humeur parisienne a son mérite, mais elle a ses inconvénients, et je me rappelle le mot du bon roi Stanislas, qui fut, comme Frédéric II, un roi philosophe moins amateur de tueries. En ses Maximes et Réilexions, il disait, ce roi de Lunéville : « Le plus grand des scandales est que le scandale ne soit plus scandaleux. » Prenons garde à ce que nous montrons. Faisons un peu de toilette pour nos hôtes. Les étrangers jugent Paris sur ce qu'ils en voient. Le vrai Paris, c'est le Paris qu'on ne voit pas.
De la politique et du tliéàtrc. — Grandes premières et grandes séances. — Les salles et les assemblées. — Un mot de Gambetta. — Journalistes et orateurs. — Paul de Cassagnac. — — Souvenirs du iJiogène. — Un débutant. — Paul Waller. — Edmond About et Déjazet au passage Saulnier. — Les polémiques, les colères. — Ce que disait Trochu. — Journalisme à l'amériraine. — Un plébiscite parisien sur l'élection du président des États-Unis. — M. Roosevelt. — Cuba et New-York. — La statue d'un poète. — Encore Musset et George Sand. — Un voisinage romanesque. — Les visions de la Nuit de Décembre. — Le passé.
\ 1 novembre.
— Eh bien, le résultat ?
— Je ne le connais pas. Je suis parti avant la fin.
— Intéressant ?
— - Très intéressant. Mais il y avait des longueurs !
^ Bon. Il a été bon. Très bon.
• — Pas mal. La voix faible. Et puis le geste sec ! En bois !
— Oh ! lui, franchement mauvais. On ne l'entendait pas. Il était aphone. Z... ? Mauvais ! Vraiment
mauvais
Quelqu'un qui eût entendu ce bout de dialogue
eût certainement affirmé que les interlocuteurs parlaient d'une pièce nouvelle, d'une première dont le dernier acte durait encore. Non, il s'agissait d'une séance de la Chambre. Séance houleuse, dramatique, émouvante. Et les orateurs, les adversaires, les représentants du pays, les défenseurs d'une idée, étaient jugés, analysés comme les interprèles d'une œuvre théâtrale quelconque. « Il a été bon... Il a été mauvais... Il a été médiocre... Sa voix ne dépasse pas la tribune, comme on dirait : elle ne passe pas la rampe. » Cette nation d'artistes qu'est la nation française s'habitue à étudier, à critiquer et à admirer ses parlementaires d'après leur talent et leurs dons physiques. La raison sans poumons risque d'être traitée en bonne vieille fatiguée, abandonnée au bord du chemin ; et la vérité sans éloquence est bien près de n'être plus la vérité. Aussi bien toute joute parlementaire est-elle avant tout une manifestation esthétique — une première d'autant plus attirante que la comedia delV arte n'aura qu'une seule représentation. Une séance qui promet d'être sensationnelle est courue non point comme un duel d'opinions où se joue parfois le sang de la patrie, mais comme une répétition générale, un Grand-Prix, une course d'automobiles, un concours du Conservatoire.
Nous aimons si profondément le théâtre que les mœurs, les préjugés, les habitudes du théâtre nous les apportons dans la politique. Il s'agit, à la tribune, d'éblouir plutôt que de convaincre. C'est que l'éblouissement est une façon de séduction. Dans un soleil de pyrotechnie, une pétarade de pièces d'arti-
fices, une foule ne voit que du feu. Le mot est singulièrement juste. Ainsi, séduite, domptée, entraînée, conquise, une assemblée ne voit dans la harangue que l'art prodigieux qui la charme et l'admirable parole qui l'entraîne.
Ce doit être une joie de manier, de retourner, de griser d'art et d'éloquence cette salle où les passions et les préjugés semblent cohabiter coude à coude ! Joie d'artiste qui suspend à ses lèvres, enchaîne à son geste les indifférents, les ennemis, fait flamboyer ces yeux braqués sur l'orateur et parfois, malgré elles, contraint à l'applaudissement ces mains aux -ongles hostiles.
Les grands dégoûtés, comme Gambetta, dont la foi pourtant restait haute, ont bien parfois des amertumes qui leur feraient dire, pour parler comme le philosophe de Gavarni : « Oh ! l'éloquence, quelle gueuse ! » Un soir il se trou\ait à côté d'une femme spirituelle lui parlant de cette volupté qu'il devait, lui, l'incomparable orateur, éprouver à retourner (elle disait précisément le mot) une assemblée. -
— Ah ! madame, dit Gambetta, oui retourner ! comme une paire de gants ! Mais le malheur, c'est que les gants sont encore plus sales dedans que dehors !
On est bien près de mépriser le pouvoir et presque d'y renoncer quand on a tiré de l'expérience cette philosophie douloureuse. Ce mot de Gambetta n'était pas celui d'un artiste las de la scène, mais d'un patriote attristé de certains spectacles. Vitellius (je sais bien qui regrette ce mot Vitellius) aspirait peut-
être à Ville-d'Avray, aux laitues de Dioclétien. Mais non, les soldats d'une idée, s'ils connaissent les rancœurs de l'injustice, ne connaissent pas les défaillances. Et Gambetta même devenu vieillard • — la destinée ne l'a point permis — ■ eût été à la fois un grand homme d'Etat et un grand artiste jusqu'à la fin. Les contemporains jugent ainsi les orateurs d'après leurs mérites esthétiques. // a été bon!... Il n'a pas été bon!... C'est l'histoire qui les juge sur leurs actes et leurs services. Et, en attendant le feuilleton de l'Histoire, on va, je le répète, à la Chambre comme au théâtre et l'on se contente du reportage courant et de la critique du lendemain :
— Est-ce un succès ?... X... a-t-il bien tenu son rôle ?... Va-t-on changer VaHiche ?... Que disait le public en partant ?:.. »
La forme, le trait, l'esprit, la répartie, l'imprévu, le geste, la voix, .toutes ces qualités qui finissent par être des vertus importent avant toute chose à cette nation d'Athéniens, nation renversant, d'ailleurs, -chaque jour un peu plus la salière de sel attique. Bien penser est chose rare, bien parler est un don autrement précieux. Et Descartes, enfermé en son poêle, ne semble qu'un piètre sire comparé à Cicéron descendu dans le Forum.
Je ne me doutais guère que Paul de Cassagnac deviendrait un orateur, un interrupteur, un déchaîneur d'orages, lorsqu'un soir d'été, dans l'étroit bureau d'un petit journal qui s'appelait le Diogène et, paraissant deux fois par semaine, ne prétendait à rien moins qu'à faire concurrence au Figaro bi-heb-
domadaiie de Villemessant, je vis arriver un grand jeune homme, maigre, le teint bistré des créoles, le dos penché, et qui, l'œil très vif et la voix très douce, avec un léger grasseyement, nous apportait — et avec quelle joie ! — des articles — ses premiers articles ! — qu'il ne voulait pas signer de son nom parce que son père lui défendait d'écrire.
Il signait Paul Walter des échos de Paris, des chroniques et des fantaisies qui annonçaient le journaliste de race ; et Granier de Cassagnac, le père, désolé d'abord de voir son fils suivre cette voie, souvent dangereuse, pavée de cailloux et bordée d'orlies, se résignait. Paul Walter débutant ainsi dans ce petit journalisme littéraire qui en disait alors beaucoup plus long parfois que le grand journalisme menacé d'avertissements et de mort.
Je revois la petite chambre du passage Saulnier qui servait de salle de rédaction. Ce grand jeune honrnie maigre en touchait presque le plafond. Edmond About demeurait tout à côté et lorsque les étudiants, venus de l'Odéon, s'assemblaient sous ses fenêtres pour continuer à crier, sur la rive droite, contre Gaëtana, sifflée sur la rive gauche, nous entendions les clameurs de cette jeunesse dont About devait se venger en imprimant sa pièce avec cette indication à la première page :
« Acte premier, scène première. (Ict, le public impartial commence à siUler). »
Puis, auprès d'About, et du même côté du passage, une petite femme alerte et trottinant venait parfois, montait aux bureaux du Diogène pour se plain-
dre à ses jeunes voisins que la censure l'empêchât de gagner sa vie.
— Comprenez-vous ? Une pièce qui devait faire ma fortune, qui me promettait un succès plus éclatant encore que les Prés Saint-Gervais !... On m'interdit de la jouer. On me ruine, on me tue !
C'était Déjazet, Virginie Déjazet, qui venait protester contre l'interdiction d'un Candide de Victorien Sardou, un Candide que j'ai lu, qui était charmant et qui n'a jamais été joué.
Et nous protestions. Paul Walter était là, qui nous regardait protester et, déjà autoritaire, n'était pas de notre opinion. Si les collectionneurs rencontrent chez quelque libraire cet alerte et vaillant petit journal, le Diogène, avec, en tête, sa vignette d'Edmond Morin représentant un Parisien de ce temps-là faisant danser des pantins entre ses jambes, au bout d'un fil, qu'ils ne le laissent pas échapper. Il y a dans ses pages volantes des vers alertes et, comme on dit aujourd'hui, des proses d'une verdeur heureuse. Et les articles de Paul Walter valent, j'en suis sûr, d'être relus. J'ai perdu ces feuilles de printemps.
Puis on se sépare, on se divise, on se combat. C'est la reprise de Lucrèce Borgia où ?Iugo devient un drapeau qu'on attaque et qu'on défend. Du père, qui avait chargé à l'avant-garde romantique, Victor Hugo ne parlait jamais qu'avec un ressouvenir sympathique. Granier de Cassagnac n'avait-il pas combattu pour les Burgraves ? Le fils, lui, voyait avant tout, dans l'auteur de Lucrèce, l'auteur des Châtiments. Les duels succèdent aux duels : Scholl,
Rochefort, Lissagaray, Ranc, tant d'autres. Souvent les adversaires d'un jour se retrouvent, après des années, auprès d'une tombe, l'un encore debout, touché par l'âge, l'autre couché dans cette terre qui est encore ce qui nous divise le moins.
Je pense à ce passé. On fît alors de belles passes d'armes, dans le journalisme militant. Les nouveaux, profiteurs des épreuves anciennes, oublient un peu ceux qui eurent peut-être un peu de mérite à aimer la République à l'heure où il y avait péril à l'aimer. On écrira, un jour, cette histoire. Et le Paul Waller du Diogcnc, devenu le Paul de Cassagnac du Pays., y aura sa page.
Puis, encore un soir, à Reims, au lendemain de Frœschwiller, à la veille de Sedan, pendant que crépite autour de Metz la fusillade de Mars-la-Tour, on aperçoit deux beaux garçons en uniformes de zouaves qui, voulant rejoindre l'armée de Bazaine, où sont les zouaves de la garde, errent dans les rues, les hôtels étaient pleins, et l'adversaire de la veille — ■ et du jour — leur offre de partager sa chambre, d'y jeter un matelas, un lit de camp pour attendre cette aurore qui se lèvera demain, pluvieuse, mouillant les uniformes, enveloppant de brume les drapeaux qui s'en vont là-bas vers les Ardennes où la noire masse prussienne les attend... Robert Mitchell et Cassagnac dorment là, dans un coin, guettés par ce sombre réveil.
Et puis aussi la vie passe, passe. Les colères, les batailles, les mêlées d'opinions font de tant d'années maintenant écoulées de lonofs orages. On se ren-
contre pourtant, on se retrouve dans ces réunions où les questions professionnelles de dignité ou de vie rapprochent les intérêts, souvent les mains, parfois les cœurs. Le journaliste est là, fidèle au journalisme et compatissant aux journalistes pauvres. La bienfaisance fait l'unité, les devoirs font taire les violences. Quelquefois on entrevoit, mais amaigri, creusé, triste et marqué du doigt osseux de la visiteuse inévitable, le grand jeune homme de jadis, le boulevardier épris de théâtre, le débutant résolu qui apportait, passage Saulnier,, lesf\ articles de Paul Walter. La maladie a étrangement changé le beau créole apparu, il y a longtemps, dans l'étroite salle de rédaction où s'entassaient les petits journaux envolés. Et c'est notre jeunesse qui passe I
A quoi bon se haïr ? Et pourquoi se combattre ?
— Pour faire, disait Trochu à la veille du siège de Paris — oui, faire de l'humus pour les générations futures !
Ce polémiste violent, qui faisait tour à tour du journalisme à coups de trique et du journalisme à coups d'épée, mais du moins payait de sa personne, regardait naître et grandir cet autre journalisme aux ingénieuses inventions qui donnerait toutes les Causeries de Sainte-Beuve pour une bonne enquête amusant le public.
Il faut se résigner à voir le journalisme pratique pousser de plus en plus vers le fossé le journalisme à idées.
Vieillard, va-t-en donner mesure au fossoyeur !
Les Américains font école, et chaque jour accentue ce besoin que nous avons de lire vile et de savoir vite. Chaque jour aussi le journalisme associe avec plus de vivacité la foule à sa destinée. On consulte le public sur l'abaissement du prix des timbres-poste •et le public accourt et répond. Une publiciste américaine avait, avant même l'élection du président Roosevelt, fait une sorte de plébiscite parmi un certain nombre de personnalités françaises et télégraphié en Amérique les réponses et par conséquent les votes des Parisiens.
— A qui donnez-vous votre suffrage ? Au juge Parker ou au président Roosevelt ?
Je serais curieux de savoir à qui nos confrères — •car on en a interrogé par petit bleu un certain nombre — ont donné la majorité. S'ils avaient tâté le pouls de l'opinion américaine, ils eussent évidemment voté pour Roosevelt. Mais les Parisiens connaissent-ils bien celte grande Amérique, où M. James H. Hyde travaille à populariser notre littérature •et nos orateurs ? Je crois cependant que les votes parisiens portaient, pour la plupart, le nom de Roosevelt. Les journaux de New-York nous le diront.
M. Hyde, ambassadeur des lettres françaises en Amérique, pourrait bien, quelque jour, devenir ambassadeur des Etals-Unis à Paris. Voilà que pendant •quatre, ans le président Roosevelt va continuer sa politique de nationalité ardente qui l'a rendu si populaire. Ce n'est pas seulement par les petits bleus des hommes de lettres parisiens qu'il a été plébiscité, mais par le nombre, la foule, l'immense foule. Avec
loules ses vertus profondes et rares, le juge Parker ne pouvait lutter, du reste, avec cet admirable agité, ce professeur d'énergie, cet affamé de mouvement et de vie qu'est le président Roosevelt. Je disais tout à l'heure que, nation d'Athéniens, nous nous prenions toujours volontiers aux représentations et aux spectacles. Mais les Américains, ce me semble, subissent aussi la séduction théâtrale d'une belle harangue et d'une mâle attitude. Quoiqu'il parle du haut d'une estrade fleurie ou d'un wagon prêt à partir, en redingote très bourgeoise, Roosevelt est toujours un peu, pour la foule américaine, le commandant des Rough riders agitant son feutre sous le ciel de Cuba et sous les vêtements d'un cow-boy, exposant sa poitrine aux balles espagnoles.
C'est du théâtre, du théâtre d'aventures et de batailles, le théâtre qui plaît à la foule.
Roosevelt a donné de la gloire à ses compagnons. Il a allumé dans l'âme de ses compatriotes cette mégalomanie qui pousse les peuples à des conquêtes chèrement achetées. Pacifique, je le crois, il est populaire parce qu'il veut pour son pays une marine et une armée prêtes à arracher des terres et à dominer les mers. Ah ! la gloire des arçaes, le prestige de la force, toujours les nations se laisseront prendre à ces mirages.
Le président nouveau a d'autres rêves, d'ailleurs, que ces ressouvenirs napoléoniens. Il souhaite les labeurs féconds et la grandeur par la loyauté. Il a devant lui quatre ans pour donner un corps à ses songes. Quatre ans qui passent comme un éclair,
comme un tramway, emporté, mais qui peuvent compter dans une histoire, car si jamais le monde a été poussé vers l'inconnu et menacé de surprises, c'est bien aujourd'hui.
Ce qui est certain, c'est que si la reporlcresse new-yorkaise, après avoir interrogé les journalistes parisiens, a demandé par télégrammes leurs votes aux journalistes japonais, les Japonais ont donné leurs voix à Roosevelt et l'on doit fêter à Tokio l'élection américaine.
Pour nous, nous allons fêter un poète. Qui ? Musset. La statue qu'a sculptée Antonin Mercié est enfin achevée, et Musset, après avoir demandé un coin quelconque dans Paris, Musset, renvoyé de square en square, le Musset que M. Osiris donne à la grande ville, Musset exilé, Musset errant va décidément se dresser près du Théâtre-Français. On voudrait inaugurer le monument le mois prochain, à la date anniversaire de la naissance du poète. Arrivera-t-on à temps ? C'est possible. Mais j'en doute. Je ne vois pas de travaux commencés. Le sculpteur est prêt. Où est .le socle ?
Il est curieux que toujours, dans la vie comme dans la mort, dans la commémoration comme dans la légende, Musset et George Sand se suivent ainsi, se rencontrent, j'allais dire se heurtent, La statue de Musset sur une place publique répond à la statue de Mme Sand au Luxembourg, Mais le poète n'aura point les fêtes que Paris et le Berry donnèrent à l'auteur du ChampL Le Centenaire de Musset n'arrive qu'en décembre 1910, L'auteur des Nuits a
six ans à allendre l'apothéose que lui doit l'avenir. En attendant, sa glorification par Mercié est proche, et Musset, le Musset de marbre que nous avons vu au Salon nous réapparaîtra, peut-être dans quatre semaines, devant ce théâtre où il a passé, à deux pas de ce Café de la Régence où, pour tuer son ennui, l'ennui noir de sa vie, il jouait aux échecs avec un rude adversaire, — un avocat, son voisin, — qui 's'appelait Jules Grévy.
Et, — encore une fois lui et elle ne peuvent s'éviter — je reçois en même temps du musée du Louvre l'invitation de reprendre la statue de George Sand par Clésinger que M. André Michel avait bien voulu recueillir dans une des salles de la Sculpture française. George Sand rentrera au logis, dans le péristyle, presque à l'heure même où Musset apparaîtra dans le plein air du dehors. Ils seront bien près l'un de l'autre. Si les marbres, à minuit, s'animent, les larmes d'autrefois couleront sur leurs joues glacées. La vie réelle a de ces rapprochements ironiques qui inspireraient à un Henri Heine, à un Poë, quelque évocation fantastique.
Et, à tout prendre, ces deux statues, si rapprochées l'une de l'autre par le hasard et par la postérité, semblent le symbole d'une réconciliation solennelle, éternelle. Avoir tant souffert pour fraterniser dans la gloire ! Se retrouver, fantômes de pierre, où l'on s'est — oui, là, sur le seuil — disputé quand les âmes blessées échangeaient des baisers pareils à des morsures ! C'est la moralité des amours et des haines. Et tout est vain dans les passions des hommes. Que
le spectacle s'appelle l'Hisloire ou le Roman, le Drame ou la Comédie, la loile baissée tout est dit. Rien ne reste des paroles du tribun, ni même des victoires du soldat, rien de la colère des polémiques, de la tristesse des divorces, de la cruauté des trahisons, des pleurs de l'amant ou de la maîtresse, rien si ce n'est un cri poussé par le génie, ou une larme incrustée, — pétrifiée dans un vers !
Je m'imagine ainsi que lorsque les stances de là Nuit d'octobre se feront entendre sur la scène, ces soirs-là quelque frisson invisible courra sur les statues de marbre de Musset et de George Sand qui jouèrent si bien, avant les comédiens et les comédiennes, le douloureux poème : On ne badine pas avec VAmour.
Mais je crois bien que ce frisson, ces souvenirs, ces vieilles larmes, le public ne s'en inquiétera guère. Procès jugé. Il ne restera plus désormais que la poésie de ces souffrances.
A propos d'une pièce nouvelle. — La question des enfants naturels. — L'adoucissement des mœurs. — D'Alexandre Dumasfils à M. Capus. — Antony, de Dumas père, et Emile, d'Émil& de Girardin. — Didier. — Le Bâtard autrefois et aujourd'hui. — Une comédie et un roman optimistes imaginés par Napoléon III. — Les Alarmistes. — Napoléon \^^ et l'optimisme en action. — De l'optimisme. — Alceste et Philinte. — Les lunettes roses. — Marchands d'illusions. — Un mot du chancelier Pas- ([uier. — Les optimistes de la guerre. — Stœssel. — Un automne optimiste. — Le consolateur.
18 novembre.
Je n'ai pas le droit de parler des œuvres que l'on joue à la Comédie-Française, et je me garderais bien de marcher sur le terrain d'autrui. Chasse réservée. Mon ami Adolphe Brisson est là. Je respecte toutes ces chasses même lorsque parfois j'y joue le rôle de gibier.
Mais je voudrais cependant, à propos de la pièce nouvelle, noter ici quelques réflexions particulières. Il ne s'agit point d'art dramatique ; il s'agit de la modification de nos moeurs, de la façon dont on envisage aujourd'hui avec une certaine douceur souriante des questions, des situations qui eussent paru tout à fait redoutables et tragiques autrefois.
Le théâtre est le meilleur terme de comparaison qu'on puisse trouver entre les diverses manières de
312 LA VIE A PAniS.
comprendre et de traiter les questions morales. Il y a là entre l'auteur et le public une collaboration inconsciente. Les idées qui partent de la scène flottent déjà dans la salle. On est de son Icînps. Il y a, en l'air ambiant, de communes façons de sentir.
Voici, par exemple, la question de l'enfant naturel, posée par l'auteur de Xotre Jeunesse. S'il y a thèse ^el il n'y en a point, ou il y en a pourtant, comme on voudra), comme elle diffère de celle qui eût passionné l'auditoire, il y a trente ans ! Supposez Dumas fils se préoccupant du sort et de la situation de l'enfant naturel, ou plutôt ne supposez pas, rappelez-vous comment il aborda le problème. Il y avait comme une sorte de rage contre le sort et de révolte contre la destinée dans la façon dont le fils de Clara Vignot réclamait sa place et son droit. Le fils non reconnu allait jusqu'à demander à son père s'il ne pouvait pas, en vérité, puisque aussi bien on le traitait en étranger, exiger réparation à son père de l'insulte faite à sa mère.
— Un duel ! Et pourquoi pas ? Puisque nous sommes, paraît-il, étrangers l'un à l'autre !
C'est qu'à l'heure où Alexandre Dumas fils écrivait, J'enfant naturel était encore le parent d'Antony, l'honome marqué du sceau de la fatalité, le réprouvé, le bâtard ! Et si réprouvé, que le temps n'était pas loin où la censure interdisait la représentation d'Antony à la Comédie-Française, tandis que M. Thiers devait se défendre, à la tribune de la Chambre des députés, d'avoir un moment songé à donner asile à ce personnage sur les planches d'un théâtre subventionné.
Depuis 1831 nous avons changé tout cela, et les malédictions d'Antony paraîtraient terriblement exagérées et presque stupéfiantes, à une société qui n'a plus contre les enfants naturels les préjugés d'autrefois. Où le romantisme apercevait une tare, nous ne voyons plus qu'un malheur. Le Didier de Marion Delorme n'aurait plus à se plaindre de la destinée. Didier de qui ? Didier de quoi ? Il n'a plus besoin d'être un Didier de quelque chose. Le sourire de la duchesse de Réville du Monde où l'on s'ennuie a déjà répondu : « Un enfant naturel ! Un enfant naturel ! Eh bien ! est-ce que tous les enfants ne sont pas naturels ? »
Le Bâtard, personnage inquiétant du drame romantique, est devenu un monsieur comme tout le monde, un peu plus intéressant que tout le monde, parce qu'il est plus isolé et qu'il a eu, enfant, moins de sourires que les autres petits. Mais il y a beau temps qu'on ne le regarde plus parmi nous avec la méfiance des milliardaires de la Nouvelle-Orléans étudiant les sangmêlés pour découvrir encore les moindres globules de sang nègre sous les ongles. Antony est un être byronien, aussi peu semblable à nous que Manfred ou Lara.
« Je n'avais ni rang qui me dispensât d'un état, ni » d'état qui me dispensât d'un rang, dit-il, fatal, à » Adèle d'Hervey... N'ayant pas un monde à moi, j'ai » été obligé de m'en créer un : il me faut à moi » d'autres émotions, d'autres douleurs, d'autres plai- » sirs, d'autres crimes... »
Et voilà. Parce qu'il n'a point de nom, parce qu'il
s'appelle tout bonnement Anlony, parce qu'il est un bâtard, il faut qu'il sorte de celte situation, fût-ce par un crime. Le crime est l'aboulissement nécessaire de cette existence d'un enfant naturel. Oh ! Anlony n'y \ a pas de main morte ! Le crime — ou le suicide.
— Si un de ces malheureux (les êtres frappés d'anathème, ceux pour qui « Dieu n'a pas de regard, et les hommes, de pitié », les bâtards). Si un de ces malheureux était assez hardi pour vous aimer ? dit-il à Adèle.
La vicotntesse de Lacy, une amie, interrompt bien vile :
— Oh ! il comprendrait, je l'espère, que sa position...
Antony insiste.
— Mais, s'il l'oubliait enfin...
— Quelle est, répond la vicomtesse, la femme qui consentirait à l'aimer...
Alors, le bâtard résigné, résolu :
— Ainsi, dans cette position, il reste... le suicide f Le suicide ou l'assassinat. Dans tous les cas, le
poignard que l'on porte sur soi en 1830 comme aujourd'hui le revolver. « Elle est bonne, la lame de ce poignard ! » Le revolver d'un Antony serait à présent plus dangereux qu'autrefois. Il ne tuerait pas seu lement Adèle d'Hervey, il tuerait le mari, il tuerait le commissaire — malédiction ! il ferait un massacre. Mais Antony s'est assagi comme les mœurs se sont apitoyées.
Le Didier de Hugo, 'lui aussi, prend la vie en horreur et le monde en haine bien qu'il ait des renies.
comme Antony lui-même et que (j'en connais de plus misérables) le pain du jour lui soit assuré...
Seul, à vingt ans, la vie était amore et triste. Je voyageai, je vis les hommes et j'en pris, En haine quelques-uns et le reste en mépris.
Didier avait précédé Antony, mais leur fraternité de pensée tenait à l'idée même qu'on se faisait alors de la honte des bâtardises. On ne lit plus certes un livre d'Emile de Girardin intitulé Emile où le polémiste infatigable avait exhalé quelques-unes de ses souffrances et formulé plusieurs de ses revendications. Girardin, comme Dumas fils, faisait de son O'uvre le porte-voix de ses tortures, car l'un et l'autre cachaient, l'un sous son allure agressi\e, sa quotidienne activité, l'autre, sous ses sarcasmes doublés de bonté, une réelle douleur. Ils souffraient de leur origine — ou de leurs souvenirs. Et toute la gloire de celui-ci, toute la puissance de celui-là ne les consolaient pas. Lui aussi, VEmile d'Emile de Girardin était prêt à demander justice à son père !
Ah ! les personnages de M. Capus sont différents de ces créatures de combat qui surgissent armées du Code, dans les familles et sortent brusquement du fond du passé pour réclamer leur place au foyer. J'ai voulu jadis porter au théâtre la redoutable question de la recherche de la maternité. Non plus un homme, une femme, une femme honorée, riche, mère de famille et voyant se dresser, en pleine destinée ordonnée et correcte, l'abandonnée d'autrefois, l'enfant qui a le droit de dire : « Madame, je suis votre fille ! » Car si la recherche de la paternité est interdite par ce
Code dont nous venons de célébrer les bienfaits centenaires, — interdiction qui permet si souvent aux plus forts d'être les plus indignes et les plus lâches — il n'en est pas de même de la maternité. La mère appartient à l'enfant. Mademoiselle Anlony aurait le droit de faire preuve de sa naissance.
Et ce serait, si elle le voulait, le spectre de la jeunesse de la mère devenue vieille femme.
Mais jamais pareille aventure n'arriverait aux souriants enfants naturels que M. Alfred Capus incarne dans cette Lucienne, la moins révoltée de la terre, la moins bruyante, la plus résignée, ne réclamant rien, ne revendiquant rien, préoccupée seulement de gagner sa vie et de vivre honnête en gardant comme unique souvenir une photographie à demi effacée d'un père qu'elle ne croit jamais re\oir...
J'aurais voulu tè cacher que ton père A négligé de l'appeler son fils...
chantait je ne sais quel comédien des Variétés dans une parodie du Fils naturel de Dumas :
... Mais il le faut, tu possèdes un pèi'e Qui ne tient pas à posséder un fils ! L'état civil ne connaît pas ton père Ton père, ami, ne connaît pas son fils : 11 est le père d'un fils qui n'a pas d'père Et toi le fils d'un père qui n'a pas de fils.
Celte drôlerie résumait plus gaiement que les colères d'Antony la situation de l'enfant naturel. Antony écumait, la Lucienne de M. Capus sourit et, discrète, timide, sans phrase, va s'éloigner et disparaître : « N'ennuyons personne, ne dérangeons personne, r.
faites pas attention, je passe ! » Et si je souligne, précisément « en passant », cette différence des temps, ces façons diverses de juger une situation identique, c'est que je vois là, une fois de plus, un évident adoucissement — un moraliste violent dirait avec irritation un amollissement, un effacement — de nos mœurs. Nous n'entendons plus qu'on fasse peser sur l'homme ou la femme le poids de la naissance de l'enfant. S'il y a tache, ce n'est pas l'innocent qu'elle souille.
Et la Suzanne de Villiers de Pailleron n'aura bientôt plus à chercher dans le dictionnaire pour savoir ce que veulent dire ces mots : Mademoiselle l'Illégitime. Les grandes oublieront peu à peu d'en faire une injure.
Il y a décidément, de par le monde, plus de pitié, sur certains points de morale pratique, s'il y a d'autre part dans nos polémiques plus d'âpreté et plus de haines. Oui, si les préjugés de race se raniment, les préjugés de situation s'effacent. L'homme qui verrait aujourd'hui entrer dans un salon un Didier et lui demanderait, comme Saverny : « Didier de quoi ? » ne s'attirerait pas seulement la réponse : « Didier de rien » mais serait chassé comme un malotru.
Il faut bien qu'il y ait quelques compensations si l'on veut garder un peu d'optimisme en présence des égarements en grand et des étranglements en petit qui caractérisent l'époque où nous avons le bonheur de vivre.
L'optimisme, qui confine parfois à l'égoïsme dans la vie, au théâtre a toujours été une des causes de
succès. L'homme, en tous temps, aima à rire, à rire de soi, à rire aussi des autres, et les voisins sont là pour nous divertir comme nous sommes inventés pour les amuser à leur tour. Le nombre est incalculable des bonnes gens qui rcnlrent chez eux plus allègres si le théâtre les a consolés. Châtiés, raillés, secoués, attendris, terrifiés, soit. Mais charmés, voilà le grand point.
Je ne déteste pas le fer rouge. Mais la vie n'en est pas moins la vie vue à travers un voile clair. Un peu d'oubli des inquiétudes courantes ne messied point, et Molière n'est pas un « satisfait » parce qu'il cherche à amuser les honnêtes gens. Le théâtre est comme une tribune qui console parfois de la tribune-
Napoléon III, ce rêveur couronné, rêva précisément de faire de la littérature romanesque un instrument de politique et un moyen de gouvernement. Il voulait répandre ses idées de socialisme césarien par le journal, le petit journal, en fonder un au besoin et faire de la propagande par le roman populaire. On a retrouvé, écrit de sa main, un scénario, le plan d'une sorte de Jérôme Paturot impérialiste, qu'il voulait confier à un homme de lettres, capable de le développer en feuilletons.
— Qu'est-ce que ce Monsieur Ponson du Terrail ? demanda-t-il, un jour, à l'un de ses ministres. J'ai lu ses Aventures de Rocamhole. Ne pourrait-il pas écrire un Rocamhole honnête et dont je lui fournirais le sujet ?
De même M. Mocquard et lui cherchèrent pendant longtemps un auteur dramatique qui voulût, pour
rassurer l'opinion, écrire une pièce satirique intitulée les Alarmistes.
Les Alarmistes étaient une œuvre spécialement destinée à démontrer que l'opposition avait le plus grand tort de signaler des points noirs à l'horizon (l'empereur lui-même devait en parler bientôt de ces points noirs) et de prouver en vers alexandrins que tout était pour le mieux dans le meilleur des empires possibles.
— Avez-vous trouvé quelqu'un pour écrire les Alarmistes ?
M. Mocquard cherchait ce Pangloss, mais tous les poètes n'étaient pas disposés à épouser l'idée. Quelques années auparavant, Alexandre Dumas fils a\ait refusé d'écrire une cantate...
Les Alarmistes furent pourtant commencés. iVchcvés peut-être. Un homme d'un vrai talent, fort applaudi à rOdéon d'alors, Amédée Rolland, avait accepté de tenter l'aventure. On annonça même dans les journaux, comme très prochaine, cette grande comédie satirique. Les Alarmistes devaient consoler, rassurer les trembleurs qui, chaque jour plus nombreux, découvraient à l'empire des lézardes, surtout au moment où l'on parlait du couronnement de l'édifice.
— Quand jouera-t-on les Alarmistes ? interrogeait parfois l'empereur.
— Bientôt, sire. L'auteur travaille.
C'était le modèle du théâtre optimiste, mais non pas de l'optimisme naturel, souriant et facile, non — d'un optimisme officiel, le pire des optimismes, l'opti-
misme de comiRande, l'optimisme pour propagande électorale et gouvernementale.
J'ignore pourquoi la pièce ne fut pas représentée. Peut-être cet optimisme trop voulu parut-il dangeallait se fâcher ?... On laissa là la comédie. Je ne sais reux, à la fin, à l'empereur lui-même. Si le public même si elle a jamais été finie. En a-t-on retrouvé le manuscrit dans les papiers du pauvre Amédée Rolland ?
Au fond, la préoccupation du souverain, qui sentait vaciller sa couronne et le sol trembler, prouvait simplement que les conducteurs de peuples sentent le besoin de donner de la quiétude aux trembleurs et de faire de l'optimisme à leur manière. Chacun a sa façon de rassurer les gens, et avant le neveu, l'oncle, Napoléon I" lui-même, comprenait la puissance de la gaieté — c'est-à-dire de l'espoir — lorsque, à ses soldats allant se faire casser la tète, il ordonnait que la musique de la garde jouât l'air narquois qui promettait de vaincre — et de revenir :
On va leur percer le flanc
Ran plan Ran tan plan tire lire en plan.
On va leur percer le flanc Ran tan plan tire lire Ah ! que nous allons rire!
C'était de l'optimisme en action, l'optimisme du champ de bataille, celui qui fait aux pauvres gens braver les balles et supporter les épouvantes. Cet étonnant metteur en scène qu'était l'ami de Talma donnait à la Tragédie sanglante l'accompagnement narquois d'une chanson.
Je lis ce matin, un peu partout, que l'auteur de Notre Jeunesse, qui voulait appeler sa pièce le Malheureux imaginaire, est la personnification même de l'optimisme. Non. C'est un stratège de théâtre qui accompagne d'une valse le drame même de la vie. Dès qu'une larme va couler, il l'essuie, et le mouchoir est en dentelle.
C'est une philosophie qui a son prix et que le" misanthrope ne comprendrait guère. Mais la misanthropie étant un amour rentré, l'optimisme — le bon Colin d'Harleville ne l'eût pas compris ainsi — est peut-être quelquefois une tristesse dissimulée.
J'admire Alceste, et je ne suis pas loin de partager son amour du « petit coin sombre » où l'on remâche comme une plante amère son noir chagrin. Mais avec Philinte, il faut avouer que l'existence est plus facile. Je penserais volontiers avec l'un, je préférais vivre avec l'autre.
Et, tout à l'heure, ne lisais-je pas dans la lettre aimable d'un poète me parlant de l'œuvre même dont le monde parle ce matin :
— C'est quelque chose que de pouvoir donner de la joie, du réconfort, de l'espérance aux pauvres humains. Et d'accepter la vie telle qu'elle est avec ses hasards de toute sorte, sans plainte, sans récrimination, c'est tout de même d'un meilleur exempls que d'en dire inutilement tant de mal !
Non, l'optimisme n'est pas seulement une variété de l'égoïsme. L'optimisme n'est pas l'homme insensible aux maux des autres, sourd à l'éternelle plainte humaine. L'optimisme est un être confiant qui tend un
cordial aux malheureux tombés sur la route. En avant ! Courage ! Sa façon de voir les choses en beau s'étend aussi sur les êtres, et les hommes profitent de cette belle humeur qui souvent après tout n'est, diraije encore, qu'une mélancolie guérie.
— Je trouve tout bien pour ne pas avoir à trouver le mal. Je ne suis pas aveugle, répondra l'optimiste, mais, pour étudier la fourmilière humaine, je ne vois pas la nécessité absolue de prendre des verres noirs ou fumés, comme aux jours d'éclipsé, je choisis chez l'opticien un lorgnon bleu, comme pour les jours de grand soleil. Et même si je prends des verres roses, eh bien î le rose, disait Chaplin, n'est-il pas dans la nature?
A tout prendre, l'optimiste est un délicieux marchand d'illusions et un professeur de bonté sans pédantisme. Je vois tant de gens qui partout s'ennuient, secs, froids, pinces, traînant au théâtre leur impassibilité légèrement méprisante, lisant un livre avec la volonté d'y chercher le défaut, chasseurs de pucerons et chercheurs de petites bêtes, que je trouve exquis et reposants les illusionnés qui savent admirer cl qui savent sourire. Au fond, l'optimisme n'est peutêtre qu'une des manifestations de la santé matérielle et cérébrale. Ils laissent aux névropathes la critique des défauts. Ils s'amusent avec de l'illusion.
— Quand vous aurez eu quatre parents guillotinés, que vous aurez subi deux invasions, vu tomber je ne sais combien de gouvernements, alors, disait le vieux chancelier Pasquier aux hôtes de son salon, vous pourrez devenir pessimistes et désespérer de la
France ! Eh ! bien, je ne suis pas pessimiste et je crois toujours aux destinées de la patrie !
On me dira que le chancelier en parlait fort à son aise, et que son optimisme consistait à servir tous les gouvernements successifs. J'aime mieux, cerles^ l'optimisme généreux et supérieur d'un Tolstoï. Mais (lisez ses entretiens avec M. Georges Bourdon) ce grand contempteur des iniquités, cet adversaire des tueries, cet apôtre de la fraternité lointaine, si lointaine, est un optimiste, un confiant. Il faut être confiant pour vaincre et, ne fût-on pas vainqueur, pour durer. Je ne sais si Stoessel à Port-Arthur n'est pas désespéré au fond de l'âme. Sur la brèche, il n'en a pas l'air. Il est debout, il est confiant. Il est optimiste. Les pauvres gens qui meurent autour de lui croient à sa parole. Ils espèrent encore, puisque le général, le chef, le guide, espère toujours.
C'est un mensonge aussi, l'optimisme, soit. Le mensonge, certain mensonge, est un viatique. Le mensonge s'appelle aussi l'espérance, comme l'optimisme est parfois le pseudonyme de la bonFé. Et quand on m'aura grisé d'un peu de haschich qui m'aura donné, par aventure, quelque beau rêve furlif, je préférerai encore cette vision aux breuvages des débitants de litharge ou à l'alcoolisme des vendeurs de drogues morbides. Ce n'est pas parce que la liqueur brûle le gosier qu'elle est nécessairement supérieure.
Ainsi pensais-je en revenant chez moi, par cet automne ensoleillé qui donne à Paris comme un second été, automne optimiste ici, terrible là-bas, où l'on
s'égorge, douloureux à Cluses où l'on s'est ballu, sinistre dans l'incendie d'Issy-les-Moulineaux, qui multiplie les viclimes, tragique sur la mer, où les vaisseaux s'enfoncent, lugubre sur la neige, où le sang versé va faire des taches rouges — et je me disais qu'après tout ce qu'on a vu et devant tout ce qu'on voit, si l'on ne gardait point dans l'esprit un peu d'optimisme, l'humanité n'aurait qu'à finir par le suicide, comme le voulait Antony, ou par le harakiri, comme les Samouraï pères des petits Japs infatigables. Et comme l'humanité ne tient pas à mourir et les marchands de verres roses et il y aura toujours qu'elle court après le bonheur, elle suivra toujours pour la tromper et la charmer des optimistes qui lui feront prendre les épines pour des fleurs, ce qui vaut encore mieux que de faire prendre des vessies pour des lanternes ou des phares.
Et, s'il faut un nom à l'optimiste, peut-être est-ce celui-ci : le consolateur.
Le monument de Gavarni. — Le çicivamisme. — Son influence.
— Le théâtre. — Meilhac et Halévy. — Talin. — Gavarni et les Goncourt. — Une visite d'Horace Yernet. — Gavarni chez lui. — Le causeur. — La vieillesse. — La maison de l'avenue.
— Un coin de Paris. — Paulin Ménier. — Chopart et Robert Macaire. — Un portrait qui n'a jamais été fait. — H. Daumier et Gavarni. — Comment ils trouvaient leurs légendes. — Gavarni écrivain. — Des petits débardeurs à Thomas Vireloque. — Les neveux de Gavarni. — Le rire. — Ce qu'on voit du monument et autour du monument. — Dessinateur et journaliste d'autrefois. — Armand Marrast. — Le Paris de Balzac,
2 décembre.
Nous étions bien sept ou huit fidèles lorsque, par un jour de pluie, on enterra Gavarni dans le petit cimetière d'Auteuil. Il y aura presque autant de discours et beaucoup plus de monde, samedi prochain, autour du monument que Denys Puech et Henri Guillaume ont élevé place Saint-Georges à l'artiste disparu. Le pauvre Gérôme ne sera plus là pour jouir de son œuvre, Gérôme qui s'était attelé à cette œuvre de réparation et de glorification d'un homme que la Vie à Paris ne peut oublier, car il fut la personnification même de la vie de Paris, du Paris de son temps, du Paris des salons et du bal de l'Opéra, du Paris de tous les carnavals et de tous les mensonges,
boudoirs, antichambres — ■ celles du ministre ou celles de la danseuse — coulisses de l'Opéra ou de la Bourse, de tout ce qui est la crème, la mousse, la grâce, la fiente de Paris. Mais les jeunes collaborateurs du vieux peintre, Léandre, Maurice Neumont, ceux qui ont ajouté leurs efforts à ceux de Gérôme mériteront qu'on les remercie d'avoir rendu justice à un des artistes qui influèrent le plus sur leur temps, sur les hommes de toute une époque.
Il serait facile de déterminer en effet ce qu'il y a, si je puis dire, de gavarnisme dans la littérature de la fin du siècle passé. Ce dessinateur qui devait paraître subalterne — un simple amuseur — aux pontifes de l'art sacro-saint, infiltra son esprit et sa manière à toute une génération. Ses maris dupés, ses Coquardeau sont les cousins directs des Sganarelles de Molière. C'est à Molière qu'il emprunte, pour les immortaliser, les étourdissantes, les inquiétantes réponses de ses Enlants terribles, petites sœurs de la Louison du Malade imaginaire. Il condense parfois dans une sentence tout un roman de Balzac, tout un drame. Il connaît les femmes comme Lucien, l'homme aux Dialogues, les hommes comme l'auteur des Caractères. Il ne fréquente pas seulement la rue de La Bruyère, il lit La Bruyère, il est un cousin de La Bruyère. Il mêle, dans sa mascarade humaine, voisine de la Comédie balzacienne, tous les mondes et tous les types, les bourgeois prétentieux et les courtisanes vieillies, les pauvres filles et les filles, toutes les trahisons, toutes les illusions, tous les sourires, toutes les misères. Le théâtre s'est
emparé de ses crayons. On a joué les Femmes de Gavarni, on a joué les Enlants terribles. La comédie de Meilhac et Halévy procède de lui directement, comme le roman des Concourt. Meilhac au surplus avait commencé par êlre dessinateur, portant au Journal amusant des dessins ou des légendes qu'un autre artiste, nommé Damourette — Damourette, un beau nom pour Meilhac et Halévy — achevait ou utilisait. Et Meilhac signait Talin. Ce Talln était, avec raison fou de Cavarni, du Cavarni des légendes cruelles ou attristées que les sarcasmes de Thomas Vireloque viennent couronner, entourer d'un reflet de socialisme — terrible comme une explosion.
Je ne sais pas ce que Sainte-Beuve dit de ce Vireloque déguenillé et cynique qui est comme l'apparition même du Pauvre dans le Don Juan de Molière. Je ne rouvrirai pas aujourd'hui les Nouveaux Lundis, et je veux, puisque ce nom revient aux oreilles parisiennes, Cavarni, évoquer quelques souvenirs du charmant et rare esprit que j'ai connu, que j'ai aimé...
On me demande parfois comment j'ai amassé dans ma mémoire tant de menus faits et tant d'images. C'est que, tout jeune, j'avais une joie profonde à écouter « mes anciens ». C'est que j'ai eu la bonne fortune de fréquenter quelques-uns des plus spirituels causeurs d'un temps évanoui, de ces hommes qui sont comme des livres incarnés, de vivants Mémoires qui marchent et parlent : Sainte-Beuve, Michelet, Cavarni, étaient, entre tous, de ces greniers à idées et à souvenirs. Cavarni surtout, extra-
ordinairement informé, précis et précieux. Jules S mon, Dumas fils plus tard, Charles Edmond, Sardoi le duc d'Aumale, Halévy — Villemessant, à un autr pomt de vue — sont de ces êtres nés pour êtr teuilletés, c'est le mot de Victor Hugo, autre causeu incomparable.
Gavarni comprenait tout. L'homme de la mode cl l'homme à la mode — n'avait aucune œillère su l'art et la vie. Il regardait tout, et tout l'iniéressail Je ne suis pas certain que, tout en admirant son che grand Balzac, il ne prît pas plaisir à quelque pièc de Scribe. La Grenadière ne lui faisait pas méprise la Chanoinesse. Il adorait Eisen, Gravelot, les élé gances, l'art en dentelles — mais il comprenait Delà croix et il admettait Vernet. Les esprits non exclusif sont les plus rares, les plus uns aussi.
Je viens de citer Vernet. Sainte-Beuve a croqué noté des anecdotes caractéristiques de ce temps éva noui qui évoque pour nous une société charmante, e si différente de la nôtre. Des mœurs d'hier aussi loin taines que celles du vieux temps. Il nous montre par exemple, dans une étude sur Horace Vernet, h peintre de batailles, officier d'état-major de la garde nationale et « chef d'escadron avant tout » visitan officiellement la prison militaire, le fameux Hôte des Haricots, où l'on enfermait les gardes nationau? récalcitrants (Musset y a passé, et bien d'autres).
— Quels sont les prisonniers que vous avez ici ?
— Mon commandant, nous en avons deux qui doivent vous intéresser. Ce sont deux artistes, deus peintres.
— Il n'y a pas d'artistes dans le service, il n'y a que des soldats, fait Horace Vernet, irréductible sous l'uniforme. Et ils s'appellent ?
, — Français, le paysagiste, et Gavarni.
— Je vais les voir.
Il entre raide et « sur l'œil » dans la chambre des détenus. Non seulement, il est leur chef, mais il se méfie un peu de ce que doivent penser deux jeunes gens de lui, qui est déjà un vieux, une moustache grise, une perruque.
— Avez-vous une réclamation à m'adresser ? dit le chef d'escadrons, un peu bourru.
— \on, mon commandant, répond Français.
— Si, monsieur Vernet !... réplique Gavarni.
Et il court à la porte, pousse le verrou, et se campant devant le peintre de batailles :
— Ah ! maintenant, nous vous tenons ! Vous allez en entendre de belles !
Et le peintre des débardeurs de dire au peintre de la smala, des spahis et des chasseurs d'Afrique, tout ce qu'il pensait de son talent si alerte, si français, galant et nerveux comme une lettre de Bussy- Rabutin ou une page des Mousquetaires de Dumas.
Horace Vernet était ravi. Il eût dit volontiers, en sortant de VHôtel des Haricots, ce que me disait Meissonier revenant de l'atelier où Détaille et de Neuville travaillaient à leur panorama de Champigny :
— Ils sont si gentils, ces jeunes gens !
Gavarni eût souri aux Deux Ecoles. Mais, on le voit, il n'était d'aucune école.
Ce Sainte-Beuve, à qui rien n'échappe, a noté
330 LA vir: a paris.
aussi, dans son article sur les Idées el Sensations des Concourt l'influence que Gavarni exerça sur les auteurs de Sœur Philomène et de Renée Mauperin. C'est ce que je disais tout à l'heure. Il les modernisa. Il les entraîna vers ce qu'il appelait lui-même les « façons de voir et de sentir ». Il causait, les Concourt écrivaient. On retrouverait le verbe de Gavarni dans plus d'une page de ces maîtres. Il les chérissait. Ils lui avaient causé pourtant une déception. L'observateur était trop fin pour ne pas de\iner qui les Concourt avaient voulu peindre dans ce personnage des Hommes de Lettres qui taille, modifie, creuse les petits terrains qu'il possède, comme s'il devait trouver dans sa taupinière une mine, quelque pierre philosophale. C'était son profil et son tic que ses jeunes amis avaient saisis au passage. Gavarni, en effet, semblait pris de la manie des terrains. A la fin de sa vie (je ne l'ai tout naturellement connu qu'à cette époque), il semblait dans son logis de l'avenue de l'Impératrice — ainsi s'appelait l'avenue qui fut nommée avenue Lhrich en 70 avant de devenir l'ave nue du Bois-de-Boulogne — une sorte de solitaire ou d'alchimiste bien plutôt qu'un artiste mondain et un des rois de Paris. Ou mieux encore c'était un roi qui avait abdiqué. Je ne dirai pas un roi en exil, puisqu'il cultivait encore son jardinet au centre même de l'élégance parisienne.
Mais sa petite maisonnette blanche, maison de petit bourgeois de Daumier ou de Pionnier, semblait la demeure de quelque négociant retiré, heureux de vivre à la campagne. Et c'était presque la campagne.
ce coin de Paris, maintenant bâti d'hôtels superbes, avec des palais aux aspects de caslels d'autrefois. Je sais une Parisienne de ce temps-là qui précisément voulut louer la maison de Gavarni pour y passer la saison d'été, comme on irait aujourd'hui à Villcd'Avray ou à Fontainebleau. Elle se rappelle un vieil homme en robe de chambre qui lui fît visiter le logis — c'était Gavarni — et la pénétrante odeur d'éthcr qui flottait dans l'appartement. Gavarni était souffrant déjà.
Et ce logis, je le revois. Je serais fort empêché pour en déterminer l'emplacement. Il était situé sur la gauche de l'avenue, en allant du côté du Bois, non loin du petit hôtel qu'habite aujourd'hui cet autre Parisien, M. Paul Hervieu, graveur à l'eau-forte des mondanités de ce temps et des passions de tous les temps.
Mélancolique et un peu amer, Gavarni pouvait^; «i travers la grille de sa propriété toute menue, voif passer et repasser, portant de nouveaux noms, ceux qu'il avait saisis dans leurs élégances et leurs ridicules, les lions, celles dont il avait souligné les roueries et les grâces, les lionnes et les lorettes.
Il restait alors, dans l'avenue du Bois, de ces maisonnettes qui semblaient des lambeaux oubliés de banlieue. Jardins de curés ou de bonnetiers en villégiature. On en peut voir une aujourd'hui encore — • presque en face du terrain qu'occupa Gavarni — à quelques mètres du Petit-Trianon de M. de Caslellane : c'est une sorte de maison de jardinier, entourée, en été, de touffes de fleurs, quelque con»-
Iruclion de jadis oubliée là ou plutôt pieusement conservée par quelque propriétaire attendri. Un débris délicieux du Paris bon enfant de jadis, un coin d'idylle sans façon laissée parmi les constructions colossales comme un souriant ou sentimental témoin d'un temps où il fallait moins d'argent pour vivre, où le bonheur — comme la campagne — était plus près des Parisiens. L''ne sorte d'aquarelle familière perdue parmi des architectures ambitieuses, artistiques ou modem style.
C'était une maison analogue que possédait Gavarni avant de se retirer à Auteuil, où naguère je revoyais sa tombe. Il y recevait de rares amis et il y poursuivait plus de problèmes de mathématiques qu'il n'y commençait de dessins. Le moraliste ironique, le La Piochcfoucauld du crayon lithographique, était devenu tout à fait ce qu'il avait été toujours un peu, un passionné des calculs algébriques. Les chiffres lui semblaient avoir un charme que pour lui, vieillard, les femmes n'avaient plus et que les hommes, pour son humeur, qui n'était pas celle de Philinte, n'avaient jamais eu.
Il poursuivait des théorèmes, il en inventait. Il faisait de la trigonométrie.
— Nous devons avoir dans les archives de l'Académie des sciences, me disait mon cher et admirable Joseph Bertrand, des communications de Gavarni qui sont tout .* fait remarquables et dont j'ai souvent fait part à mes confrères de l'Institut.
On pourrait les retrouver et les publier. Ces documents intéresseraient du moins les spécialistes.
Mais ne vous imaginez pas que Gavarni fût un ours parce qu'il vivait ainsi parmi ses papiers couverts de chiffres comme un alchimiste entre ses cornues. Non, en vérité. Le charmeur des heures de jeunesse, le dandy des salons du temps de Louis-Philippe, le poète des vers murmurés à l'oreille de la duchesse d'Abrantès, réapparaissait bien vite sous les cheveux en broussaille et la barbe longue du philosophe enveloppé de sa robe traînante. Il causait, je le répète, comme personne. Il jugeait les hommes et les choses d'un mot pittoresque et définitif. Il était original sans chercher l'originalité. Ni effort ni torture de l'esprit. Il savait peindre en une phrase courte et exquise. Avec une conversation d'une heure de Gavarni on eût écrit tout un livre. Si le reportage eût été inventé de son temps, il eût été la Providence des reporters. Il savait tout et il avait tout vu.
Je ne crois pas, il est ^rai, qu'il eût reçu beaucoup d'interrogateurs et qu'il eût goûté les interviews. Il était jaloux de son repos, de sa solitude, de sa pensée. Et cependant le cerveau de cet homme s'ouvrait, avec la compréhension la plus rare, à toute invention nouvelle. Un nom inconnu sur un livre l'attirait. Il était le contraire de Royer-Collard, qui se vantait de ne pas lire, mais de relire. Il se souvenait des lectures passées et souhaitait les lectures nouvelles.
— Soyez modernes î avait-il dit aux Goncourt.
Il était moderne essentiellement. Ce misanthrope d'apparence resta, en réalité, un enthousiaste. Il avait éprouvé une profonde émotion artistique en voyant dans le Courrier de Lyon le comédien Paulin Ménier
jouer le rôle du maquignon Chopard, dont il fît une création saisissante, sinistre sous son carrick jaun-e à triple collet, le chapeau en bataille sur une face brutale au teint de brique, les mains dans la culotte de peau, les bottes éculécs à demi, comme celles de Robert Macaire.
— Ah ! l'animal, qu'il est beau ! disait Gavarni.
Et, bien que le peintre Giraud eût fait de Paulin Ménier dans Chopard une aquarelle, Gavarni lui avait écrit qu'il serait heureux d'offrir à l'artiste son portrait dans le costume du farouche loueur de chevaux.
Or, un jour, je trouvai dans son petit logis Gavarni, furieux, blessé non dans son amour-propre, mais dans son juste orgueil d'artiste :
— Comprenez-vous, ce Paulin Ménier à qui je donne un rendez-vous ! Deux rendez-vous, car c'est la deuxième fois, et qui ne vient pas et qui me fait attendre et qui ne s'excuse pas ! Ah ! çà, mais il ne sait donc pas que ça vaut quelque chose pourtant ce que je lui offrais — un Gavarni !
Il ajouta, toussant et souriant à la fois, mais triste, mais irrité :
— Et je n'en ferai plus beaucoup désormais de Gavarni !
Il y eut un temps où le parallèle était un genre à la mode, et on n'eût point manqué alors de comparer Gavarni à Daumier pour sacrifier l'un à l'autre selon les goûts du paralléliste. La vérité est que chacun de ces très grands artistes eut son action et son génie. Daumier, plus puissant, Gavarni plus élégant. Dau-
mier semblait indiqué pour illustrer, par exemple, les Châtiments de Hugo, Gavarni pour jeter ses figures en marge des Nuits de Musset.
L'œil de Daumier voyait les types qu'il faisait vivre sur la pierre lithographique avant de savoir les propos que pouvaient bien échanger ses personnages. Il apportait sa pierre au Charivari, montrait un de ses bourgeois ventripotents ou de ses avocats aux serviettes bourrées de dossiers plus ou moins vides et, en les regardant, il riait, demandant :
— De quoi parlent-ils ? Qu'est-ce qu'ils se disent ?
La Légende naissait du dessin. Chez Gavarni, la légende, au contraire, était ce qui préoccupait tout d'abord le peintre de mœurs. Il était presque littérateur avant d'être dessinateur, j'entends que la maxime qu'il voulait populariser venait à son cerveau avant l'apparition de l'homme ou de la femme qui devait l'incarner. Gavarni, d'ailleurs, écrivait délicieusement. Le journal VArtiste est plein non seulement de ses lithographies, mais de ses nouvelles et de ses vers. Son fils, M. Pierre Gavarni, a réuni quelques-unes de ces pages. Il en est d'exquises.
Il avait un carnet où il notait les mots, les sentences qui se formulaient dans son esprit. Stendhal écrivait ses pensées sur des cartes à jour, Gavarni sur ce petit livre qu'il interrogeait lorsqu'il avait un dessin à faire. Et je crois bien qu'il reste encore en ces feuillets dont le maître n'a pas complètement tiré parti bien des légendes inutilisées, inédites.
C'était surtout à son Thomas Vireloque qu'il confiait, dans les derniers temps, le soin d'exprimer sa
pensée. Autrefois, il campail dans une loge de l'Opéra deux gentils débardeurs vus de dos, le bonnet de police sur l'oreille (le débardeur, une création de Gavarni qui semble un travesti fait pour Déjazet) et aux deux jolies filles, fines comme des grisettes parisiennes, il faisait dire en regardant la foule s'écraser dans la salle du bal masqué :
— Y en a-t-i des femmes, y en a-t-i ! Et quand on pense que tout ça mange tous les jours que Dieu fait ! C'est ça qui donne une crâne idée de l'homme ! »
La boutade reste gaie sur les lèvres des petits débardeurs. Gavarni plus tard l'eût faite amère dans la bouche du vieux Vireloque, chemineau épique, la barbe hérissée et les cheveux poudreux du besacier.
— La vieille Europe ? Une jeunesse qui en a tant vu ! Et si fatiguée ! dira le philosophe.
— Mangeurs et mangés, c'est l'histoire ancienne, ajoutera-t-il. Blagueurs et blagués, c'est l'histoire moderne !
Vireloque est revenu de tout. Il y a du Schopenhauer et du Nietzsche chez ce pessimiste en haillons. Mais Gavarni n'avait pas lu Schopenhauer et ne pouvait soupçonner Nietzsche. Il dictait à Thomas Vireloque le testament de sa vie. En dépit de tous, il restera comme un peintre de la jeunesse, de la femme, du caprice et de l'amour. Celte rue Notre- Dame-de-Lorelte, qui s'appela d'abord rue Valry, existait à peine lorsque Ga\arni dessinait, et les maisons au gothique Louis-Philippe qui entourent la place seront fort étonnées de voir se dresser là l'image du peintre des Fourberies féminines.
M. Thiers eût été stupéfait si on lui eût dit que le monument de Gavarni serait placé là, presque sous ses fenêtres. Il devait prendre le dessinateur pour un improvisateur de croquis négligeables.
— Gavarni ? Quoi, Gavarni ? Un caricaturiste charivarique !
Qu'en pensait-on alors à la villa Médicis ?
Mais ce qui est plus singulier, c'est que, lorsqu'on parla de Gavarni aux jeunes artistes — lorsqu'on eut l'idée du monument en plein quartier Bréda — beaucoup, la plupart ne le connaissaient pas. Gavarni eut pourtant une lignée en art, comme il eut son influence en littérature. Léandre, si puissamment personnel ; Forain, plus strident ; Hermann Paul, souvent terrible ; Abel Faivre, étonnant de fantaisie, lui échappent. Mais Albert Guillaume, d'un esprit si fin ; Gerbault, Préjelan — bien d'autres, j'en oublie — sont de très spirituels neveux de Gavarni. Ils ont humé sa parisine comme Marcelin, Edouard de Beaumont et Edmond Morin autrefois.
Ils rient de ce qui faisait rire Gavarni, les maris trompés, les muses incomprises, les bourgeois égoïstes, les politiquailleurs de café. Est-ce une légende de Gavarni cette variante féroce du mot de la Du Barry à Louis XV (pardon de la citation, permise par l'histoire) : La France, c'est par tes cafés que tu f... le camp !
Le rire de Gavarni n'est pas mort, pas plus que celui de Molière. Mais à bien étudier l'un et l'autre, ce rire a sa tristesse et sonne la douleur. Après avoir écrit une légende digne de Chamfort, parfois
Gavarni se délournail pour essuyer une larme. C'est cette larme qui différencie certains hommes des autres hommes et les fait supérieurs.
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré !
dit Musset.
C'est aussi le bien qui lui resle devant l'avenir.
J'ai voulu voir hier le monument que l'on inaugurera samedi. Il est encore entouré de planches. J'ai pu, à travers une fissure, entrevoir la colonnelle élégante autour de laquelle M. Puech a groupé, comme entraînés dans un galop final, les figures caractéristiques de l'œuvre de Gavarni, ces types d'autrefois que les artistes évoquèrent en une redoute fameuse, •où Willette — le peintre-poète de Pierrot, le Ban- Tille du crayon — figurait le roi Louis-Philippe, et où Gérôme, sous le chapeau de soie gris du dandy, nous apparut avec une si fière allure — en boulevardier du temps de Roger de Beauvoir.
Le buste de Gavarni n'est pas encore placé sur la ■colonnette. Il doit être là pourtant derrière cette carapace de planches revêtue d'affiches polychromes où des silhouettes japono-parisiennes de Sem annoncent une revue de café-concert et une immense image où un Napoléon presque grandeur nature, en uniforme de parade, rêve sur un banc de pierre et dit mélancoliquement : Avoir passé tant de revues et rater celle de Parisiana !
Elles servent ainsi d'annonces, les planches qui nous cachent le monument du railleur, et il se fût diverti lui-même de ce spectacle curieusement sym-
bolique : l'image du Parisien (il l'était devenu) masquée par la tapageuse réclame à l'américaine. Le dessinateur des élégances bien françaises dissimulé sous les affiches des annonces et des boniments. Et, rapprochement plein de pensées, tout près de là ne trouverait-on point la maison oîi très pauvre, mourut Armand Marrast, journaliste de doctrine et de foi qui paraîtrait aussi perdu — dans le journalisme à réclame — que le Gavarni du Paris de Balzac semblerait étranger au Paris de Willj^ ?
Carolus-Duran à la Villa Médicis. — Souvenirs de la villa. — Les directeurs de l'École de Rome. — Les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les littérateurs. — Un prix de Rome pour les gens de lettres. — Le prix Concourt. — La Rome de Stendhal.
— Gérôme. — Rome en 1866. — Le sergent HofL — La police du pape et celle du Comité national. — Les brigands au Corso.
— Le salon rouge. — Carolus-Duran à Buzenval. — H. Regnault. — Souvenirs de jeunesse. — Les années d'épreuves.
— Comment on arrive. — Carolus et le père Français. — La Macédoine. — Le premier séjour à Rome et lontrée à Rome demain.
8 décembre.
\"oilà Carolus-Duran qui va partir sans cloute pour la Villa Médicis. Il ne se doutait pas, aux heures anxieuses de sa jeunesse, lorsqu'il battait les chemins d'Italie, palette en main et presque la guitare à l'épaule, qu'il entrerait, un jour, en triomphateur dans celte Rome où il cherchait une petite auberge pour abriter sa boîte à couleurs. Notre ami Adolphe Brisson a écrit un beau livre : l'Envers de la Gloire. Il y en aurait un autre à écrire : Comment la gloire s'achèle.
Et Gérôme non plus ne se doutait point que ce serait ce Carolus-Duran, contre lequel il fulminait, qui pénétrerait comme directeur à l'Ecole de Rome
après lui avoir succédé, à lui, Gérôme, à l'Institut. Tout arrive ; mais l'auteur du Duel de Pierrot eût été stupéfait de voir Carolus-Duran arriver, comme Louis XIV, dans ce grand salon rouge où tant de directeurs illustres ont passé et qui est, à Rome, un si admirable coin de France.
Le peintre Tournemine, qui écrivait fort bien, a donné aux Goncourt de très intéressantes lettres où il évoque avec émotion ces souvenirs d'Italie. Et dans Manette Salomon on trouvera des impressions profondes, des paysages de la Villa'. Quand on entre là, il semble qu'on soit entouré de souvenirs de gloire. Ce n'est pas seulement dans la salle à manger de la Villa Médicis que les visages des grands artistes disparus vous entourent, leurs spectres reviennent encore, dirait-on, dans le salon majestueux, au décor un peu solennel où tour à tour Ingres, Vernet, Robert- Fleury, Ernest Hébert, Guillaume, ont passé. On cherche, devant ce piano où, sur les touches d'ivoire, les doigts de tant de musiciens illustres se sont posés, les images mêmes des maîtres qui sont venus là, à l'heure des vingt ans. Gounod a joué sur ce clavier, et Bizet, et Massenet, et Paladilhe, et Maréchal, et tant d'autres. Ces tentures solennelles, dont les plis rapp^illent les robes longues de la pourpre des cardinaux, ont été le cadre des concerts inoubliables, et tous les hôtes de passage ont éprouvé la même sensation de respect en entrant dans cette grande Maison d'art éternel.
Quelle idée ont, en vérité, les incorrigibles démolisseurs de toutes choses de réclamer la suppression
Ji:J LA VIE A PARIS.
de l'Ecole de Rome et d'en proclamer l'inutilité ? Sans doute elle ne donne pas le génie, et librement, en toute fîère indépendance, l'artiste peut se développer, créer à sa guise, poursuivre solitairement son rêve. Mais quelle joie pour un jeune homme de pouvoir précisément travailler à son gré, pendant de longs mois, des années, et. d'avoir cette certitude d'une vie assurée dans la \ille du monde la plus riche peut-être en sou- \enirs, en œuvres d'art, sous ce ciel de songe, en celte atmosphère de pensée, d'être jeune devant ces ruines, de pouvoir galoper, comme Henri Regnault, sur quelque petit cheval rapide, dans la voie Appia, la voie Tiburtine, la voie Labienne — - en cette campagne romaine désolée et pénétrante avec ses silhouettes de montagnes qui donnent une majesté mélancolique à la sauvagerie du désert.
Les peintres sont heureux d'avoir devant eux ces années de haltes laborieuses. Les littérateurs n'ont pas de ces bonnes fortunes. Pauvres gens de lettres ! Les statuaires, les musiciens, les graveurs peuvent aller, grâce au prix de Rome, étudier les chefs-d'œuvre, étudier la vie aussi, voir Florence, voir Sienne, boire le vin doré d'Orvieto et humer les printemps des petites villes de l'Ombrie ; les musiciens ont la Ville de Paris qui leur donne un prix de trente mille francs s'ils sont couronnés par un jury. Les littérateurs n'ont rien que quelques prix académiques trop émiettés, et ce prix que viennent, au dessert, de décerner les héritiers des Concourt à AL Frapié, l'auteur poignant de la Malcrnelle. Ce n'est pas assez.
La \ ision de la Rome éternelle — et de la vie même
de Rome — avec ses rues pittoresques et ses salons aristocratiques, si divisés, coupés en deux, les noirs ne frayant pas avec les autres, mais si intéressants, intelligents et vivants — ce merveilleux décor de cette existence curieuse, quelle bonne fortune ce serait pour un romancier de vingt ans — si les lettres avaient leur prix de Rome ! Stendhal a vécu toute sa vie du souvenir de ses promenades dans les vieux quartiers et les musées romains.
Elle n'existe plus guère, cette Rome-là, et les brigands en chapeaux pointus à la Fra Diavolo ne se retrouvent plus que dans les tableaux du vieux Schnetz, qui fut aussi directeur de la Villa. Lorsque Gérôme arriva à Rome ^1 y a plus d'un demi-siècle — avant d'aller à son hôtel, il fut obligé de laisser passer un long cortège de moines en cagoules qui escortaient un bandit qu'on allait pendre, tandis que des cloches sonnaient le glas.
— Allons voir pendre ! se dit Gérôme.
Et, avant de gagner son osteria, il vit, comme s'il se fût agi d'un tableau de Ti^mbigu, le sinistre spectacle.
Carolus-Duran ne retrouvera pas cette Rome-là,, celle qui lui inspira sa belle toile, VAssassiné, scène tragique vue par lui dans la campagne et prise sur nature, sur le cadavre, comme on étudierait un monstre à l'hôpital. La Rome nouvelle se modernise étrangement, et les ponts de métal sur le Tibre y remplacent désavantageusement les ponts de pierre. Ernest Hébert, en un chef-dœuvre, a symbolisé par une délicieuse figure mélancolique cette Rome disparue.
J'en ai connu une bien curieuse encore, une Rome
3i4 LA VIE A PARIS.
OÙ les soldats français en pantalons rouges fraternisaient avec les moines en robes de bure, blanche ou marron. Je me rappelle avoir demandé alors à un de nos fantassins le chemin du Colisée. C'était un Alsacien qui, a\ec bonne grâce, \ oulut bien me guider jusqu'aux ruines où, comme du temps de Chateaubriand, se dressait encore une croix, au milieu du Cirque.
En chemin, je dis au troupier :
— Ce doit être beau, le Colisée ?
Il me répondit d'un ton de connaisseur :
— Oui, c'est assez chentil!
C'était peut-être (qui sait ?) le futur sergent Hoff, alors caporal ou premier soldat, et qui s'était lié d'affection en ce temps-là avec un bon gros moine à la Gorenflot chargé par son couvent d'aller aux vivres, comme lui, Hoff était caporal d'ordinaire.
Tout en marchandant les légumes sur quelque piazzelta, le moine et le caporal s'étaient pris d'amitié et buvaient volontiers quelque fiasche de chianti avant de rentrer, l'un au couvent, l'autre à la caserne. Un soir (le caporal avait la permission de minuit) le chianti leur parut si bon qu'ils s'oublièrent. Hoff rentra un peu tard au dortoir, et le bon gros moine s'endormit tout à fait dans un coin du cabaret du Transtevere.
Pauvre frère Anselme ! H ne savait comment passer, le lendemain, devant le frère tourier et braver le courroux du supérieur. Il s'y résigna. Mais pendant dé longs mois Ignace Hoff n'aperçut plus son ami en robe de bure au mercaio des légumes et, quand il le revit, frère Anselme mit son doigt sur ses lèvres
LA VIE A PARIS. dlO
comme pour dire : « Ne parlons plus ! » — On lui imposait pour punition le silence. Et désormais ils ne burent plus de ce chianti qui rit gaiement dans les fines bouteilles clissées.
En ce temps-là, Rome était un nid de policiers, et mon séjour n'y manquait pas d'un certain piment. L'Italie se battait ou plutôt allait se battre avec l'Autriche. Avant de me rendre au quartier général de Cialdini, j'avais voulu voir la Grande Ville, où des "membres du comité national romain m'accueillirent, sur des lettres de recommandation de mon vieil ami F. Sampiéri. J'étais d'ailleurs envoyé par YAcenir national sur le théâtre de la guerre, et le seul titre du journal était une garantie pour les patriotes italiens. En revanche, ma qualité de rédacteur de cette feuille militante me désignait à la vigilance de la police du gouvernement : le gouvernement était alors celui du pape.
A Rome, je voulais surtout voir les monuments de Rome et, en regardant les galeries fameuses, le palais Borghèse, le Forum, ou en flânant par le Ghetto, alors si pittoresque, j'attendais sur les bords du Tibre qu'on se battît sur les bords du Pô. Mais, sans le savoir, simple touriste et curieux que j'étais, j'avais des agents à mes trousses. Je ne faisais point un pas qui ne fût compté, et des rapports s'amassaient à la police sur les faits et gestes de ce jeune Français venu dans la Ville Eternelle on ne savait dans quel but.
J'avais rendu visite à deux ou trois braves gens qui rêvaient de voir leur patrie unifiée. C'en était assez. J'étais suspect. Mais voici qui est intéressant cl qui
peinl l'état particulier dans lequel se trouvait la Rome de Pie IX, celle que préférait Louis Veuillot à Paris, parce que, disait-il, il aimait mieux les las d'ordures que les sergents de ville.
Chaque soir, en rentrant dans ma chambre de l'hôtel de la Minerve — pourtant peu fréquenté par les patriotes — je trouvais sur ma table, plié et cacheté — ou glissé sous ma porte — un avis anonyme déposé là, je ne savais et n'ai jamais su par qui, et où, mot pour mot, on me recopiait (afin que j'en fusse averti) le rapport de police déposé à la police même sur mes très innocents faits et gestes.
C'était le Comité National romain qui m'informait de cette lilature invisible. Ainsi les agents patriotes surveillaient les agents du Vatican, prenaient copie do leurs rapports et les transmettaient aux intéressés. El je me suis demandé souvent et je me demande encore si ce n'était pas le même agent qui recopiait lui-même son propre rapport et, faisant d'une pierre deux coups, ne le portail et ne le vendait pas à la fois à la police du pape et à celle du Comité National.
C'est du vaudeville ou de la comédie, de l'opérette', en vérité, une opérette qui peut tourner au drame si le rapport du dénonciateur est pris au sérieux. El qui vend l'un peut vendre l'autre.
En ce temps-là, il y avait encore des brigands se promenant dans les rues de Rome. Ils avaient, sous prétexte de politique, détroussé et fusillé des gens dans la campagne napolitaine. Ils réclamaient le droit d'asile, et ces braves gens, serviteurs des Bourbons, fumaient leur cieare dans le Corso comme de bons
bourgeois paisibles. On m'en montra un qui saluait, çà et là, des passants d'un petit air protecteur. Je devinais un personnage.
C'était un personnage en effet. Il avait pillé quelques fermes, brûlé des maisons, tué des carabiniers. Maintenant, réfugié à Rome, protégé par Rome, il se retirait après fortune faite. Personne ne lui disait rien. Si. Les sbires le saluaient d'un : Bon giorno! C'était une des parures du Corso.
Le malheur voulut que, comme les petits boutiquiers à la campagne, l'ennui le prît. Le Corso le fatigua. Toujours le Corso ! Toujours les mêmes boutiques ! Et des boutiques dont on ne pouvait enfoncer les devantures ! .Le pauvre homme quitta la Ville sainte, reprit le fusil, courut la campagne et délaissa même imprudemment les Etats Romains. Alors, sur son chemin, il rencontra des bersaglieri, moins galants que les sbires du pape et qui, sans doute, avaient des préjugés. Ils visent bien, les bersaglieri! l'un d'eux logea une balle en plein front de ma vieille connaissance le flâneur du Corso — et là finit la carrière de cet amateur. J'ai conservé sa photographie. C'était un bel homme. Il fut regretté des transteverines, et plus d'un cierge, pour le repos de son âme, brûla devant quelque chapelle de la Trinita del Monte ou ailleurs...
Cette Rome-là, cette Rome ironiquement pittoresque, la Rome des élégants cardinaux d'Heilbuth, des pamphlets d'Edmond About et des étroites rues d'une couleur admirable et d'une puanteur extravagante, la Rome des admirables mendiants de Donnât et des
belles filles de Regnaull, encore une fois Carolus-Duran arrivera là-bas pour en retrouver à peine quelques vestiges.
Mais la Villa n'a pas bougé. Les jardins en ont toujours leur charme exquis et grave. C'est toujours une sorte d'ambassade de l'Art que ce poste si envié, et le drapeau tricolore qui flotte là est comme l'aigrette glorieuse d'un monument de notre histoire. Lorsque le roi et la reine d'Italie viennent jeter le premier regard aux envois de Rome, aux toiles et aux statues qui seront ensuite exposées à Paris, écouter les symphonies des musiciens que l'Institut jugera ensuite, il y a un moment où c'est notre France même qui semble inviter les représentants d'une autre nation à prononcer sur les efforts ou les progrès de notre génie. Je vois fort bien Ernest Hébert, avec sa douce voix de poète et son geste de grand seigneur, faisant les honneurs du salon rouge. Je vois M. Guillaume recevant, en diplomate supérieur, ses hôtes illustres et leur souhaitant la bienvenue en lettré. Mais Carolus, superbe et campé comme un cavalier de Vélasquez, aimable, éloquent, saluant comme de l'épée, fera, lui aussi, belle figure après ces maîtres. L'ambassadeur d'art sera bien choisi. Le Vernissage de la Villa gardera sa belle allure.
Quant à l'artiste et à l'homme, j'ai avec lui tant de sou\enirs communs que je n'y puis songer sans ce petit attendrissement qui comporte aussi son plaisir. J'ai logé à Lille, au lendemain de la guerre, dans le logis, au-dessus d'une écurie, où Carolus-Duran est
né, place de Rihour. On ne répond pas des chevaux, disait une enseigne. En face, sur cette place où se voyaient encore des vinaigrettes, je lisais sur la bâche d'un voiturier ce nom : Robespierre, messager à Carvin. Des gens qui avaient connu Carolus tout petit me disaient : « Il était déjà un vrai peintre ! » J'ai conduit, un matin do janvier, le peintre en capote de garde national, sur la colline de Buzenval et nous avons, sous les feuilles sèches et les brancheltes cassées, ramassé plus d'un cadavre.
— Je suis sûr, me disait Carolus, d'avoir parmi ces morts entrevu le pauvre Regnault !
Il était fort ému et regardait de son œil triste ces taches rouges ou noires — pantalons rouges ou uniformes de compagnies de marche, et il me disait, écœuré de ces tueries :
— J'en ferai un tableau. Je montrerai ces corps étendus, ces jambes broyées, ces tronçons humains et ça s'appellera la Gloire !
Il n'en a fait que l'esquisse, mais puissante et inoubliable. Un chef-d'œuvre qu'on a revu lorsque Carolus-Duran organisa de ses toiles d'autrefois une exposition partielle.
Autrefois ! C'était hier. Nous devions fonder bientôt, avec Carolus, ce dîner d'amis devenu célèbre et qu'il préside encore, le faisant plus charmant avec ses tcasts qui ont la belle allure cavalière de ses portraits. La Macédoine ! Au début, la réunion devait s'appeler le Diner du Coude. « Il faut se sentir les coudes, s'entr'aider, s'entr'aimer, disait Carolus. Marchons coude à coude et cœur à cœur !»
350 LA VIE A PApiS.
Et, cette règle de conduite qui se rapprochait beaucoup plus d'une vaillante fraternité d'armes que d'une habile camaraderie à la Scribe, Carolus-Duran la mettait en pratique. Il avait jadis rencontré en Italie, à Pompéi ou Pœstum, le maître paysagiste Français dont il devait peindre la belle tête puissante, la joue rouge et la barbe blanche, et le père Français avait été, là-bas, accueillant, bon compagnon et bon conseiller. Carolus-Duran n'avait jamais oublié ces journées heureuses — heureuses malgré les privations — et ensoleillées d'espérances, les causeries d'art au bord de la mer ou sous la treille, et la devise que le frère aîné lui avait dictée ou qu'il s'était donnée à luimême : Aimer la gloire plus que l'argent, l'art plus ■que la gloire, la nature plus que Vart.
Et le jour de l'ouverture du Salon de 1872, je me rappelle Carolus enthousiaste venant vers moi, et — ^lors que je lui parlais de ses toiles, étonnantes de •couleurs, — me répondant :
— Oui, ce n'est pas mal. Mais c'est le Français qu'il faut voir ! Viens voir le Français !
Et il m'emmenait et nous allions à travers les salles jusqu'à ce que trouvant le Français — le beau grand paysage à figure, Vldyllc qui, aujourd'hui, est au Musée il se plantait devant le tableau, me disait : <( Regarde » et dovant le tout Paris du Vernissage ■criait bien haut :
— Voilà ! Voilà l'anivre du. Salon !
Ces journées de jadis, ces causeries d'antan, ces premières réunions de la Macédoine, avec Sully- Prudhomme, alors jeune, pensif, et d'une douceur
grave ; J.-J. Henner, qui était déjà le grand Henner ; le statuaire-médailliste Degeorge, un admirable artiste mort trop tôt ! Edouard Pailleron, qui faisait des mots et n'avait pas fait le Monde où Von s'ennuie ; ces journées de jeunesse, les haltes à Fontainebleau où Carolus peignait en plein air, sur la lisière de la forêt — toutes ces visions disparues me reviennent à présent que voilà Carolus partant pour Rome, cette Rome où il vécut si pauvre autrefois et où il va, comme Chateaubriand, apparaître en conquérant.
Il se rappellera, à l'heure du départ, cet autre départ projeté il y a tant d'années lorsque, désespéré d'arriver, tout jeune, à dix-huit ans, il songeait à quitter la France, — non pour les dollars de l'Amérique — mais pour les terres de l'Algérie, où il se disait : « Allons chercher fortune ! »
Déjà Carolus, las de la vie de Paris, trop dure et trop triste parfois pour les gens les plus courageux,, avait obtenu son passage à bord d'un navire à titre d'émigrant et, comme la qualité de peintre n'était pas valable, il s'était fait inscrire sous ce titre : Duran, maçon. Et il faisait dans le quartier — le quartier latin — ses visites d'adieux, lorsque, rue de l' Ancienne-Comédie, il rencontra un ami.
— J'allais te dire adieu !
— Où vas-tu ?
— En Algérie. Je pars pour Marseille. Et comme je n'ai pas assez d'argent, je vais faire la route à pied.
— Allons donc ! Quand on a ton talent, est-ce qu'on part ? Est-ce qu'on abdique ?
— On fait ce qu'on peut quand on veut vivre !
— Reste, dit l'ami.
Il louera à Carolus un petit atelier, le pauvre rezde-chaussée d'un sculpteur, il lui avancera deux termes, et le peintre tra\aille. Il travaille avec acharnement pour payer son terme et manger quelquefois autre chose qu'un sou de pain : « Je me suis passé de dîner, me disait-il, jusqu'à cinq fois en une semaine. » Ne pouvant payer de modèles, il peignait ses amis. Il allait au Lou\re pour peindre et, surtout en hiver, pour se chauffer. Epuisé, il tombe malade. Il est seul dans son atelier, mourant, buvant l'eau de sa cruche pour tout remède. Un écrivain, devenu plus tard célèbre à son heure, homme de lettres et statuaire, Zacharie Astruc va le voir, trouve la porte fermée, la clef sur la porte, entre... Carolus est mourant. Astruc le fait transporter chez lui. Un élève en médecine, roupion de l'hôpital voisin, soigne le fiévreux à demi perdu et le sauve. Ah ! la jeunesse n'est pas toujours celle des insouciants de Mûrger ! Elle a ses ronces dures, si elle a ses lilas !
Et les curieux ne voient souvent dans le triomphe final que la fortune et l'apothéose. Celte arrivée, par quels efforts et quelles épreuves a-t-elle été achetée ! Il y a des calus aux mains et au cœur de plus d'un victorieux et d'un favori d© la gloire.
C'est à Rome que devait aboutir Carolus. C'est par Rome qu'il sortit de cette vie lugubre, dont il me fit la confidence et que j'ai contée d'après ses notes. Il y avait à Lille un concours, un prix fondé par le peintre Wicar, contemporain de David, celui qui donna à la
ville de Lille la fameuse Tête en cire, qu'on attribue à Raphaël et que Dumas fils fit copier par un maître sculpteur. Lé prix Wicar était aussi un prix de Rome. Avec les revenus accumulés d'une maison léguée à ses compatriotes, le chevalier Wicar envoyait en Italie un lauréat peintre ou sculpteur. Et Carolus-Duran, vainqueur au concours de Lille, eut, pendant quatre ans, cent-soixante-quinze francs pour vivre en Italie, cent-soixante-quinze francs pour payer les modèles, les toiles, les vêtements et la polenta. Une fortune. Et Carolus faisait encore des économies pour acheter des fleurs !
Il les retrouvera, les fleurs de sa jeunesse, dans les jardins de la Villa. Il retrouvera l'Italie, les éternels paysages du moins si les vieux quartiers ont disparu, il retrouvera le tombeau de Cécilia Métella, les lignes austères des toiles d'Aligny, il retrouvera" Cervara et les Cervarolles, dont Hébert immortalisa la morbidesse délicieuse ; il retrouvera plus d'un portrait d'ami mort dans la salle tapissée de grands hommes de vingt ans — et son portrait à lui, qui ne figure point parmi ceux des lauréats — sera quelque jour accroché dans le salon du noble logis où il pénétrait, timide et ému, en invité autrefois et où il entre aujourd'hui en maître...
Et si quelqu'un, par le labeur glorieux et les œuvres applaudies, par la bonté aussi et la cordialité profonde, méritait mieux que lui cette fortune... en vérité, mon vieil ami, j'irai le dire à Rome !
Spectacles parisicn.s. — Le crépuscule. — Les Coupoles. — La coupole du Grand-Palais. — La coupole du Palais de Glace. —
— La coupole du l'alais-Bouibon. — La coupole de l'Institut.
— Le triomphe de l'électricité. — Toujours les automobiles. — Que deviendront les sourds et les myopes ? — Les jouets de Tannée. — Jeux de massacre. — Bombardements et torpilles.
— L'n drame parisien. — Le silence. — Les Myslères de Paris.
— La vie et le théâtre. — Henry Michel et l'Institut. — Un Addison. — L'Académie suédoise et l'Académie française. — Frédéric Mistral. — La postérité. — Un grand Français.
10 dc< embre.
Paris a, depuis quelques jours, un spectacle extraordinaire. Je ne sais pas de décor d'opéra qui cause l'impression d'étrangeté de cette fournaise aux divers tons de rouge, rouge vif, rouge sombre, rouge de sang, rouge de braise, qu'est le Salon de l'Automobile illuminé par ses milliers de lampes électriques. Les visions d'enfer de l'anglais Martinn donnent une sensation analogue. C'est le triomphe de l'électricité, l'apothéose de la machine dans uïie lumière de rêve.
Au loin, le soir, une grande lueur s'allume : une vision surgit, qui semble, là-bas, on ne sait quelle aurore boréale se levant du côté de l'Arc de Triom-
plie. Et le paysage parisien accoutumé prend soudain des aspects de coin de terre où surgirait au crépuscule une contrefaçon du soleil de minuit- A l'heure fantastique où, dans la nuit tombante, les automobiles apparaissent avec leurs gros yeux menaçants, hypnotisant les piétons effarés ; à l'heure où les deux énormes prunelles rondes de la gare d'Orléans semblent regarder d'autres yeux, ceux des voyageurs accourus, pauvres yeux voilés par les larmes des départs, des coupoles, çà et là, s'illuminent qui projettent leurs lumières dans la brume et donnent à Paris une allure fantasmagorique, comme si quelque machiniste invisible posait quotidiennement,. à la même heure, un décor inattendu.
C'est, derrière la façade de la Chambre des députés, la coupole claire d'où monte une fumée rousse
— la coupole sous laquelle on parle, on interrompt, on discute ; — c'est aux Champs-Elysées la couronne de lumière qui fait comme un bandeau — celui d'Eros
— à la coupole du Palais de glace.
Mais la coupole gigantesque qui attire les regards, flambe à l'horizon, modifie pour ces soirs d'hiver l'aspect même de Paris, c'est la vaste coupole du Grand-Palais surmontant l'énorme carapace de verre lumineux qui recouvre les automobiles exposées, et cette masse rougeâtre, à travers les arbres grêles, semble la forge de Vulcain, un antre cyclopéen, avec la lumière de son phare tournant qui projette sur l'horizon barré de raies lumineuses ses larges flèches de feu.
Le Dôme des Invalides — tombeau de la cloire
— est invisible sous le ciel soinbre de Décembre, et le Grand-Palais seul semble vivant dans ce ciel du soir. Mais, au loin, une autre coupole apparaît à peine distincte, comme un lavis à l'encre de Chine ou un fusain à demi effacé — celle de l'Institut, sombre, sans lumière, formant contraste avec toutes ces coupoles de lumière : skatings ou palais de l'électricité, féeries de science ou de lumière.
Et je me disais, en longeant les quais, l'autre soir, que ces coupoles après tout symbolisent la vie même de Paris, vie ardente, contrastée, antithétique. Coupole du Grand Palais, c'est celle du labeur humain, le casque lumineux dont est coiffée la mécanique moderne, comme d'une calotte de travailleur. Coupole de la machinerie, de la vitesse, de l'accélération continue, éperdue, presque affolée, des mœurs ef des besoins modernes : besoin d'argent, besoin de locomotion, besoin d'espace.
Coupole du Palais de Glace, c'est celle du plaisir et des jolies filles élégantes. Le patinage, les rencontres, le flirt, les prologues joyeux aux drames sonriLres. Sourires et misères, romans de hasard, opérettes et tragédies. Et la Coupole de la grâce féminine voisine ainsi avec la Coupole du travail humain. Les deux industries se font face l'une à l'autre.
Coupole du Palais-Bourbon. Qu'elle recouvre d'ambitions, celle-là, et de déceptions, et de tristesses ! Elle rayonne sur la tribune. Elle éclaire, de là-haut, les faces pâlies, les crânes lassés de ceux qui font des lois. Elle en a tant vu, la Coupole qui nimbe
ainsi les orateurs, flambeau de cette autre curée qui est celle des faveurs ou des portefeuilles. Elle est placée en haut, comme une herse, la rampe de cette comédie qui devient tragique à ses heures — le drame de la mort de M. Syveton date d'hier — et qui s'appelle la Politique.
Coupole sombre de l'Institut... Oh ! je sais bien qu'il est de mode de la railler, celle-là. Calotte de plomb, étouffoir de l'art et des lettres. Regardez bien, pourtant. Dans cette brume de Décembre, elle ne flambe pas comme la verrière lumineuse du Grand Palais. Elle reste morne, et la salle qu'elle recouvre est abandonnée, ne s'ouvrant qu'aux grands jours des séances. Mais ceux qui se rassemblent là, parfois, et qu'on prend volontiers pour des attardés, travaillent à cette heure même, dispersés aux quatre coins de Paris, et travaillent tout autant, en des efforts aussi rudes que les mécaniciens dont on admire les merveilles au Palais de l'Automobile.
Leur Coupole reste sans lumière, mais ils ont, quelque part, allumé leur lampe solitaire. Chacun d'eux cherche, trace son sillon. Celui-ci achève le poènie qu'on dira demain, cet autre la comédie que le théâtre attend et qui fera verser des larmes, épanouir le rire. Cet autre, en son laboratoire, poursuit quelque recherche de chimie qui bouleversera le monde. Cet autre encore entouré de textes, déchiffrant des manuscrits, rapporte du fond de l'histoire quelque beau livre qui pour nous évoque les ancêtres, perpétue la vocation généreuse de la race. Et que fait celui-là, au piano ? Il joue pour la première fois
la mélodie qui, dans peu de jours, ira charmer les âmes. Tandis que, dans son atelier de peintre, le maître portraitiste ou le peintre d'histoire, le médailliste immortel comme les maîtres de Syracuse ou le graveur penché sur sa planche donnent encore, l'un une touche de pinceau, l'autre un coup de burin... Et tous ces laborieux, savants, artistes ou poètes, sont les hôtes habituels de la Coupole sombre, à peine perceptible, là-bas, au-dessus de la Seine, dans le froid brouillard du crépuscule, dans l'ombre tombée de la nuit.
On résumerait Paris — qui n'est pas, comme Stamboul ou comme Moscou la Sainte, la Ville aux Cent Coupoles — en étudiant ainsi ces coupoles diverses, coupoles lumineuses ou coupoles éteintes, coupoles du labeur ou coupoles de la joie, coupoles où l'on expose les œuvres de fer et d'acier des artisans se harassant pour vivre et celles où apparaissent les anonyma se multipliant pour souper. Car c'est tout Paris, cela, c'est le résumé de tous les aspects de Paris. Et jamais ce qu'a d'étonnant, de stupéfiant la vie moderne ne m'est apparu plus violemment, en pleine lumière crue, brutale et poétique à la fois, d'une poésie titanesque, que dans cette éblouissante, étourdissante, extraordinaire appari tion : le Salon de ces machines, le salon illuminé, rougeoyant dans le poudroiement des poussières lumineuses, colossal, épique, affolant, attirant et infernal — plus infernal cent fois que tous les enfers de théâtre, l'enfer d'Orphée, de Psyché ou des Petites Danaîdes — et qui est, en vérité, comme une Apo-
calypse industrielle — le triomphe écrasant (je ne cherche pas le mot), le flamboiement et le couronnement de la Matière !
Ah ! le Démon de feu, prédit par l'enchanteur Merlin et qui, au dire de Brizeux, terrifiait les gars effarés de Bretagne ! La terrible locomotive qui faisait se signer les bonnes femmes éperdues, que c'est loin tout cela !
L'automobile, c'est le démon de feu mis à la portée de tout le monde. C'est la locomotive prenant possession de la rue. Privilège du riche, l'automobile arrivera bientôt à obéir aussi aux pauvres. Je prévois le temps prochain oi!i nous aurons des omnibus automobiles.
Triomphe de l'acier, de l'électricité et du pétrole ! Mais cet avènement des machines, âge d'or des constructeurs, c'est aussi décidément l'âge de fer pour les piétons. Comment se garer ? Il faut pouvoir entendre la corne des tramways, l'appel des bicyclistes. L'heure arrive où tous ces véhicules se multiplieront effroyablement dans nos rues encombrées. On ne pourra bientôt plus avoir le droit d'être sourd — ni le droit d'avoir la vue basse — sous peine de mort.
Progrès, que d'écrasés on met en bouillie en ton nom ! Au total, nous y gagnons tous. La vie est centuplée lorsqu'elle n'est pas supprimée. Tout inventeur, après tout, est, en son genre, un philanthrope, alors même qu'il renverse les gens et bouleverse les mœurs.
Mais, en vérité, quelquefois je songe, je ne puis m' empêcher de penser que bien des gens, réforma-
leurs ou prophètes, industriels ou publicistes, qui font ainsi de la philanthropie en action et même en paroles, pourraient parfaitement porter un autre nom.
La philanthropie ? Il me prend des envies parfois de l'appeler de la philanthropopJiagie.
Je note d'ailleurs une singulière méthode employée pour enseigner la philanthropie aux enfants. J'ouvre les catalogues de marchands de jouets, puisque aussi bien voici le moment des étrennes. On sait sur les petits l'influence que peuvent avoir les premiers joujoux, les premiers livres. Il est de ces lectures des premiers ans qui ont décidé de toute une existence. Apprenez aux enfants à arracher les ailes de mouches, je doute que vous en fassiez des indulgents et des tendres.
Les jouets, cette année, visent à l'actualité, comme les journaux. Et ils l'exploitent. Nous voyons surgir les joujoux belliqueux. Le Jour de l'An se fait professeur de massacre. Les petits gamins torpillent les bateaux dans le grand bassin des Tuileries. Les catalogues leur mettent l'eau à la bouche. De quoi fait-on cadeau, cette année ? D'un bombardement. La guerre devient amusement. Un joujou qui s'appellerait la Conlérence de la Haye et qui représenterait des poupées habillées en diplomates n'aurait aucune chance de succès. Le petit Français, qui aime à se coiffer d'un képi galonné, à taper du tambour ou ù souffler dans la trompette, est enchanté de recevoir « un combat naval — jeu de la torpille, charmante nouveauté pour enfants », dit le catalogue, et les
parents, qui seraient avec raison au désespoir de lui voir la tête fracassée par un obus, lui font très gentiment cadeau, en souriant, d'un Bombardement de Port-Arthur, très iolie composition, dit encore l'annonce, « perspective marine, avec forts, cuirassés, croiseurs et sous-marins », tout cela sautant ! Passez muscades !
— Viens, mon petit, tiens, prends, joue à la tuerie î Ça t'amusera !
Ça amuse bien les souverains et, c'est à le croire, les peuples. Pourquoi ça n'amuserait-il pas les enfants ?
Bombardement, bateaux qui coulent, cuirassés et soldats de plomb au fond de l'eau, et cela aussi lestement que des soldats de chair et d'os. « Guerre » à un enfant. Cela lui enseigne toujours un peu comment on égorge quelques inconnus qui ont untort, d'ailleurs impardonnable, le tort d'être contemporains.
Et comment veut-on que les petits apprennent la pitié, lorsque les grands leur enseignent, dès les premières heures, les douces joies de la destruction ? Jamais le verbe n'a été plus mielleux sur les lèvres des hommes, et jamais leurs actes n'ont été plus sanglants. J'ai beau chercher, je ne vois que des implacables. On se bat et se combat partout avec rage, comme à Port-Arthur.
Je ne sais rien de la mort de cet homme, qui disparaît conime par une trappe à la veille d'une journée dramatique. Mais s'il a voulu disparaître, et iî l'a voulu, c'était dans l'espoir farouche de rentrer
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dans l'ombre el de rencontrer, comme un port, refuge éternel, le silence. Ah ! le silence, quel baume ! Et ce silence, c'est autour de lui-même qu'on le rompt. Les passions s'acharnent autour du cadavre. On soulève le linceul, on demande au spectre compte de l'agonie du mourant. Cette tragédie, il la souhaitait mystérieuse, et ce qui l'attirait, c'était le repos suprême.
— En finir ! en finir !
Ah ! le cri angoissé de celui qui souffre, de celui qui en a assez, qui ne jette pas ses armes, puisqu'il sait mourir, mais qui rejette au loin son fardeau !
— En finir ! en finir !
Eh bien ! non, on n'en finit pas. Avec nos curiosités, notre besoin insatiable de savoir, de fouiller, d'interroger, de divulguer, on n'en finit jamais. On commence. Le roman qu'on croit terminé par la mort a une terrible et longue suite au prochain numéro, et toutes les mains, amies ou ennemies, ont une nerveuse hâte de le feuilleter.
On va célébrer le centenaire d'Eugène Sue. Ses imaginations stupéfiantes qui semblent improbables, nous les coudoyons dans la vie même. Ce qui arrive à Paris, ces drames intimes, ces drames secrets, sont aussi incroyables que les Mystères de Paris. Et l'on accuse le théâtre d'inventions dont la hardiesse semble gênante ou dont l'invraisemblance fait sourire ! Sa vie est là qui répond : .Je suis un dramaturge autrement riche en situations que les gens du métier. Ou plutôt, quand je m'en mêle, je suis aussi farouche que la tragédie antique, et je ne donne pas tou-
jours aux comédies modernes des dénouements heureux.
J'aurais voulu que, sur ce drame poignant, romanfeuilleton qui va passionner longtemps encore, le moraliste averti qui faisait tenir tant d'idées en ses courts Menus Propos, nous eût donné son sentiment. Je parlais de la Coupole de l'Institut.
Je sais quelqu'un qui eût mérité de s'asseoir sous cette Coupole glorieuse et qui a\ait sa place marquée : c'est l'humoriste excellent, l'auteur de ces petits articles profonds et médités que goûtaient si fort les lecteurs du Temps, ce charmant et loyal confrère que fut Henry Michel et qui disparaît si tôt, si vite, au seuil d'un avenir plein de travaux et de succès certains, en laissant, entre autres ouvrages, deux volumes que je comparais aux pages d'un Addison. Lettré jusqu'aux ongles, esprit très fin, conscience très sûre, Henry Michel était de ceux qui honorent le journalisme et qui, en écrivant des feuillets cursifs, font en réalité des li\ res.
Oui, il eût fait partie de l'Institut, et bientôt sans doute. Sainte-Beuve, lorsqu'il fut nommé membre de l'Académie française, écrivait à son vieux camarade l'abbé Barbe, de Boulogne : « Toutes les académies, entre nous, sont des enfantillages. Le moindre quart d'heure de rêverie solitaire, dans notre jeunesse, était mieux employé ; mais en vieillissant, on redevient sujet à ces riens-là : il est bon seulement de savoir ce que sont des riens. »
Ce sont des « riens », ces honneurs, ces enfantillages, comme dit Sainte-Beuve, quand on les a.
Quand on ne les a pas et qu'on les mérite, on souffre de ne les point posséder. .M. Henry Michel n'en souffrait pas. Il était sûr de revêtir Thabit vert et de prendre place parmi ces académiciens qu'il jugeait si finement, en ses comptes rendus des séances publiques. La mort en a décidé autrement. Elle frappe non seulement sous la coupole, mais sur le seuil de la coupole comme sur le seuil de la Chambre ou du Tribunal. Elle a de ces ironies et de ces cruautés.
Et voici que la Suède, qui a, pour la gloire des lettres, à décerner un de ces prix qui honorent la littérature et l'humanité même, voici que l'Académie de Stockholm partage entre cet admirable Etchegaray et Frédéric Mistral le prix Xobel, qu'elle avait attribué déjà à notre cher Sully-Prudhomme.
A-t-on remarqué que le secrétaire perpétuel de l'Académie suédorse (Henry Michel eût peut-être souligné le fait avec sa finesse habituelle) couronne dans Mistral non seulement le grand poète de Provence, mais le savant chercheur des origines de la langue, l'auteur du Dictionnaire [ranco-provençal, le Littré de Maillane en même temps que le chantre de Mireille ?
« L'Académie regarde aussi comme un de\oir de couronner a os œu\ res philologiques,» dit M. de Wirsen dans sa lettre à Mistral.
Ne serait-ce pas un avis que donne l'étranger à ceux qui siègent sous la Coupole et qui pourraient et devraient y appeler Mistral ? Que de fois ai-je cité le mot de Dumas fils : La postérité commence à la
Irontière. La postérité a commencé, pour Frédéric Mistral, dans sa chère Provence. Il aura, devant le mas de Maillane, agrandie et superbe, la statue que son ami Mariani lui a donnée, sculptée par Théodore Rivière. Mais l'étranger devance l'hommage. L'Académie suédoise fait l'œuvre de l'Académie française. Mistral, dira-t-on, ne veut pas être académicien. Il fredonne, en provençal, le refrain que prêtait Arsène Houssaye à Béranger :
Mon Institut, à moi, c'est ma maison !
Il ne dit pas, comme Sainte-Beuve, que les titres sont des « riens ». Il répond que Maillane lui suffît et que l'admiration des jeunes poètes est sa récompense. Notre Père de Maillane l'appelle, en ses litanies pleines de soleil, l'auteur des Sentiers blancs. Pourtant l'hommage de la Suède lui a fait plaisir, et ce prix Nobel il le donnera à ce .musée dont Mme de Flandresy a conté la touchante histoire, le Musée Arlatan, où, en pays d'Arles, Frédéric Mistral a élevé comme un temple plein de souvenirs des dieux lares de sa patrie.
Et c'est une noble et rare figure que celle de ce beau et bon Français qui, pour avoir immortalisé, dans la langue de son pays une fillette de sa terre natale, a donné à la France même une gloire qui — nous le voyons aujourd'hui — brille au-dessus des frontières, plus haut que la coupole lumineuse du Grand-Palais ou du Palais-Boubon — comme, au fond du ciel, dans la nuit du Midi, scintille une étoile de la Crau.
De 1858 à 1875 et de 1875 à 1904. — Une lettre de Georges Bizet.
— Rome et Paris. — La millième de Carmen. — Le public dil y a trente ans et le public d'aujourd'hui. — La première de Carmen. — Les 7\oces de Figaro et le public autrichien. — La musique de l'avenir. — Mme Galli-Marié et la mort de Bizet. — Un article de M. Savigny. — La critique et les critiques. — La créatrice de Carmen. — Les Carmen, de Mme Galli- Marié à Mlle Emma Galvé. — Une enquête à faire. — Le journal.
— L'affaire Syveton. — Le roman judiciaire.
23 décembre.
Le 16 mai 1858, un jeune musicien, arrivé depuis trois mois à Rome, écrivait à sa mère ses impressions sur la Villa, la vie d'Italie, l'art dans la Ville Eternelle.
Il s'appelait Georges Bizet, et sa mère était la sœur de Delsarte, l'admirable éducateur artistique. Ces confessions filiales de Bizet, ces impressions italiennes, on va les publier sans doute et elles font le plus grand honneur à Bizet, un écrivain et un penseur, un sensitif se relrou\ant dans le musicien qu'il était. C'est à mon cher Ludo\ic Halévy que je dois cette page dont l'actualité est double, à la veille de l'apothéose de Carmen, au lendemain des discussions sur la Villa Médicis.
Bizet avait eu le prix de Rome en 1857. Il arriva à la Villa le 27 janvier 1858, et en mai il écrivait de Rome :
« ... Mais si les Italiens ferment leurs maisons, ils ne peuvent fermer leurs musées, leur campagne, leurs églises, leur ciel, et l'homme qui sent le beau et le vrai, artiste ou non, trou\e ici de quoi admirer et penser. Je voudrais pouvoir le montrer un instant la vue splendide que j'ai de ma chambre. Je voudrais aussi te faire visiter le paradis que nous habitons et que l'on nomme la Villa Médicis. C'est délicieux ! Les levers et les couchers de soleil sont splendides. Mon rêve est, plus tard, de venir composer ici. On travaille mieux à Rome qu'à Paris. Plus je vais et plus je plains les imbéciles qui n'ont pas su comprendre le bonheur du pensionnaire de l'Académie. Du reste, j'ai remarqué que ces derniers n'ont jamais fait grand'chose. Halévy, Thomas, Gounod, Berlioz, Massé ont les larmes aux yeux en parlant de Rome. Les autres attribuent leur nullité au temps qu'ils ont perdu, disent-ils, à l'Académie,
« Je suis plus que jamais certain de mon avenir, non que je croie n'avoir plus rien à apprendre, mais parce que je sens que je peux, et parce que je veux. »
Il voulait. Il avait raison de vouloir. Conscient de son génie, c'est à Rome qu'il souhaitait revenir pour achever quelque œuvre définitive. C'est à Paris et pour les Parisiens que ce Parisien écrivit Carmen.
Les Parisiens de 1904 vont avoir la joie de constater l'injustice commise par les Parisiens de 1875. Ils vont acclamer la « millième » représentation de Carmen,
cette Carmen, de Bizef, qui semblait, lorsqu'elle apparut, ne devoir être qu'un succès d'artistique estime, une étrangère destinée à passer quelques soirées, comme une aimable in\itée. sur la scène de l'Opéra- Comique et qui, par tous pays, est devenue populaire — la pièce la plus jouée peut-être de tout notre répertoire musical et contemporain.
Il est toujours agréable à une génération de spectateurs et d'amateurs d'art de reviser le jugement de la génération qui l'a précédée. C'est une supériorité personnelle qu'on a un certain plaisir à constater.
On se dit :
« Tout de même ! Je répare l'erreur de mes anciens, <( J'applaudis ce qu'ils ont dédaigné, j'admire ce « qu'ils ont méconnu je vois un chef-d'œuvre oîi ils <( n'aperçurent qu'une production courante. J'accro- « che dans ma galerie des Millet qu'ils ne voulaient « même pas regarder. J'ai dans ma bibliothèque des « romans de Stendhal que feuilletaient, à leur heure, « de rares, très rares délicats. Je salue, au théâtre, « des pièces que le public des premières représenta- « tions avait à peine écoutées. Comme je suis plus « remarquable que mes aînés et que ces aînés « étaient donc bêtes ! »
Pas plus bêtes que nous, qui paraîtrons aussi bêtes qu'eux, un jour, à ceux qui nous suivent ou qui ne sont pas encore nés et qui répareront, à leur tour, nos injustices, — tous les publics, à toutes les dates, à toutes les heures, commettant de ces iniquités qui semblent stupéfiantes à ra\ cnir ! Et les sévérités outrées, comme aussi les encouements, sont, il faut
bien l'avouer, de tous les temps, car à toutes leé époques dans l'homme « il est toujours de l'homme », dit très tristement ce loyal Alceste.
Mais les vivants, les survivants, ont toujours plaisir à se moquer des m^orts. « Non, non, nous n'aurions pas élé aussi aveugles ! Non, nous n'aurions pas nié l'évidence ! » C'est un brevet d'infaillibilité qu'ils se décernent, et les Parisiens qui digèrent admirablement— et admirativement — Tristan et /so/de, s'étonnent, avec mépris, que d'autres Parisiens, leurs ancêtres, aient fait des difficultés pour avaler, pour goûter seulement le Tannhauser. Sait-on que, lorsque Mozart (il ne s'agit plus ici de musique wagnérienne, mais toute musique nouvelle est une « musique de l'avenir ») donna ses Noces de Figaro, à Vienne, l'opéra sembla parfaitement ennu3eux, lent, non pas incompréhensible, mais incompris ? Le collaborateur de Mozart, Lorenzo da Ponte, raconte l'aventure dans ses amusants Mémoires. Le musicien était désolé, le librettiste était stupéfait.
— Que voulez-vous ? dit l'empereur d'Autriche. Mes bons Viennois sont trop bêtes pour comprendre cette musique-là !
Joseph II traitait ses sujets à peu près comme nous traitons les Parisiens de 1875. Pour les Noces de Figaro, le poème, d'ailleurs, avait un peu causé la froideur du public. Da Ponte note l'appréhension des spectateurs de la première (comme on dirait aujourd'hui) à l'idée qu'ils allaient entendre, fût-ce en musique, la terrible comédie de Beaumarchais ; ce « théâtre-brûlot » révolutionnait les esprits à Paris et
mettait là-bas le feu aux poudres. Le livret subversif nuisait au doux Mozart.
Et ce fut un peu le cas de Bizet pour cette Carmen qui nous apparaît si jeune après trente ans, plus jeune que jadis, avec ses cheveux d'aïeule. La cruelle jolie fille de Mérimée, victorieusement conduite sur les planches par Meilhac et Ludovic Halévy. fit aux spectateurs habituels de l'Opéra-Comique l'effet que pourrait faire, je suppose, la Fille Elisa aux abonnés des matinées de la Comédie-Française. Eh ! quoi, cette Manon cigarière, débraillée et capiteuse, se montrait pittoresque comme une manola de Goya, au fond d'un cabaret, passant d'un soldat déserteur à un torero a ictorieux ; — impudente, amoureuse, irritante, passionnée, féroce en son désir plus fort que la mort ; cette créature de plaisir et de caprice, enfant de Bohême, jouant du couteau comme de l'éventail, aux lèvres la tache rouge d'une fleur de grenadier, aux talons la pourpre du sang de taureau foudroyé par l'espada ; cette damnée damnant les hommes, apparaissait soudain sur ce théâtre familial, ce théâtre des présentations et des fiançailles, où passait encore le fantôme de la Dame Blanche, la petite Suissesse du Chalet sa jatte de lait à la main, ou la Jeannette de Victor Massé en sa robe de mariée, symbole de toutes les unions ébauchées dans le logis séculaire des Rendez lous bourgeois .'... Elle chantait, dansait, se déhanchait, poussait ses ollè ! la Carmencita. 0 stupéfaclion î 0 scandale !
Carmen pou\ail bien à la rigueur évoquer, pour sa défense, la Galatéo qui ra\ait précédée sur celle
scène, Galatée perfide et troublante, Galalée tendant sa coupe et chantant avec la chaude voix de Mme Ugalde : Verse encore ! Ah ! verse à plein verre ! Mais le vin des outres antiques n'est pas l'amontillando' des cabarets de Séville, le péplum permet des hardiesses que n'admettent pas la résille et la jupe courte. Le public se révolterait contre les horreurs d'une tragédie si les héros y portaient l'habit noir au lieu de la tunique grecque. Et la Carmen de Mérimée épouvanta, pour un moment, les habitués du Pré aux Clercs.
Le pauvre Georges Bizet en fut triste, bien qu'il fût brave. Je ne dis pas que cette résistance hâta sa mort, je dis qu'il mourut avant d'avoir pu se douter du triomphal accueil que réser\^ait l'avenir à son chefd'œuvre. L'auteur de Djamileh et des Pêcheurs de Perles tombait au seuil de la gloire. Et la réparation, éclatante aujourd'hui, ne fut pas lente à venir. L'admirable Galli-Marié, andalouse jusqu'aux dents, jusqu'aux ongles, avec ses yeux noirs de tzigane put, artiste militante, interprète convaincue, savourer les joies de la revanche.
On a conté — si le fait était exact il mériterait d'être noté parmi les cas intéressants de télé pathie — que la créatrice de Carmen jouait son rôle, ce soir du mois de juin où Bizet mourut, foudroyé en pleine jeunesse.
Mme Galli-Marié était en scène lorsqu'elle s'arrêta brusquement, ressentant au côté une douleur lancinante comme si elle eût reçu un coup de couteau au cœur.
Ce ne fut qu'un éclair ; elle continua son rôle. Mais rentrée clans la coulisse elle dit :
— Il doit être arrivé cjuelque malheur à notre auteur. Il ma semblé qu'on me frappait là et j'ai eu comme la vision rapide de Bizet, très pâle, au fond d'une loge !
Quelqu'un répondit, croyant au lendemain :
— Pauvre garçon ! Il ne \erra pas sa centième ! Et c'est la millième demain.
En 1875, c'était la lutte pour une œuvre contestée. En 1905, c'est l'apothéose d'une œuvre populaire. M. Albert Carré a demandé à M. Jean Richepin des \ers pour célébrer la date glorieusement réparatrice de cette millième représentation, et l'auteur du Flibustier s'est, paraît-il, donné la joie de « dire son fait » au public d'il y a trente ans, comme quelque poète futur protestera peut-être (en vers libçes, sans doute, celui-là) contre telle ou telle ignorance du public tle l'heure présente.
Et pour dire ces vers, c'est la jeune fille qui débuta précisément sur de la musique de Bizet, c'est la \ i\etle de VArlésienne, devenue la grande artiste et demeurée l'exquise tanagréenne d'Ipfiigénie (son rôle de début classique à la Comédie-Française) ; — c'est Mme Julia Bartet que le poète a choisie et Vivette abien voulu, en robe de parisienne, promettre de les dire, ces vers qui lui rappelleront aussi le temps, le moment délicieux et attristant où, couronnée au Conser\atoire sous son nom de Julia Regnault, elle faisait ses premiers pas dans VArlésienne d'Alphonse Daudet, l'œuvre douloureuse et profonde que le public no
comprit pas plus, tout d'abord, qu'il ne comprit Carmen — moins peut-être — et où l'on entendait dans les coulisses du Vaudeville des critiques aussi savoureuses et stupéfiantes que celle-ci :
— Comment voulez-vous qu'on écoute un drame que vient brusquement couper une pareille musique ? Trop de musique !
Ou :
— Quel malheur qu'une telle musique accompagne cette pièce-là ! Pas assez de drame ! Trop de prose !
Les acteurs croyaient avec raison marcher au triomphe. Mlle Fargueil et Mlle Bartet en tête, voyaient avec stupéfaction, avec colère, le public sabrer d'un seul coup leurs enthousiastes espoirs.
Et Bizet soupirait, et Daudet, mélancolique, essayait de sourire, me disant philosophiquement le lendemain :
— Bah ! j'aurai toujours eu le plaisir de revoir, pendant quelques soirées, les costumes de mon pays !
Et Paul Arène, qui n'était pas encore l'auteur de Jean des Figues, de rimer, en l'honneur de ce costume, si joliment porté par la débutante, son sonnet à Mademoiselle Bartet en Arlésienne :
Exacte : l'air galant et sage :
Le bandeau plat brodé menu.
Posé suivant le tour connu.
Encadre bien ce doux visage.
Le fichu blanc et clair déga.ge, Par une épingle retenu, La nuque brune et le cou nu.
Mais le corsage ! le corsage !
Est-ce donc là le joli nid
Qu'un peu de dentelle garnit?
Je m'y connais, moi rjui vous parle.
Vile otons cette agrafe d'or.
Ouvrons ces plis... encor... encor!
Et vive le costume d'Arle !
C'est hier, ce soir de VAvlésienne. Cela me semble hier aussi, ce soir fie mars où l'on donnait Carmen. On acclamait Bornier au Théâtre-Français. On venait, avec Corot, d'enterrer un maître immortel. Et Bizel a\ait exactement — du 3 mars au 3 juin — trois mois à \ ivre, jour pour jour. Il demeurait tout près de moi, dans la maison même qu'habitait et qu'habite encore Ludovic Halévy, au n° 22 de cette rue de Douai, où logeaient aussi Anatole de la Forge et le peintre Pasini, et qui était alors une sorte de cité littéraire, a\ec Louis \ iardot et Ivan Tourgueneff. avec aussi les deux vieux copains Edmond About et Francisque Sarcey, \oisinanl l'un avec l'autre depuis des années.
Et, dans son logis qu'il avait quitté, dès le printemps, pour aller à Bougival, chercher un peu de repos, Georges Bizet avait pu lire des articles qu'il serait piquant (ah ! la jolie vengeance 1) de faire réciter après les vers de Richepin comme couronnement à celte apothéose — des articles dont je ne citerai qu'un soûl, parce q\i\\ résume toute la résistance même de l'opinion à cotte heure d'incompréhension parfaite.
« Que je voudrais pouvoir — écrivait un rédacteur de Vlllusiration qui pourtant avait de l'esprit, du goûl. cet horrible bon goûl réfraclaire au pittoresque — que
je voudrais pouvoir applaudir à la partition comme je l'ai fait au poème ! (Celui-là ne protestait pas contre Mérimée). Pour un tel sujet, si mouvementé, si varié, si animé, il eût lallu un musicien hors ligne, un de ces tempéraments exceptionnels qui passent de la comédie au drame, de la gaieté à la tristesse et qui accentuent nettement leurs personnages. M. Georges Bizet, qui est un homme de talent, un musicien consciencieux et qui compte parmi les premiers de notre jeune école, n'a pas eu la simplicité de l'imagination. // laut bien le dire, il n'a pas d'éclat. »
Oui, vraiment, voilà ce que dit le critique et ce que disait la critique. Avec Bizet : « La chanson espagnole ïiésite, le boléro se paralyse. »
« Je sais bien, ajoute M. J\I. S., que la chanson :
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime ; Et si je t'aime, prends garde à toi !
a été applaudie ; je sais qu'on a fait fête aussi à quelques phrases du duo entre M. Lhérie et Mlle Chapuis, mais la musique n'en est pas moins terne et Iroide. »
Et, à travers le monde, maintenant, la musique terne, froide, sans éclat, est jouée chaque soir après trente ans de vogue grandissante. Les séguedilles chantées dans la « venta » espagnole ont passé pardessus les frontières. L'Allemagne répète les plaintes de José, l'Amérique a adopté la cigarière, les toreros de toutes les Espagnes défilent dans les corridas sur l'air d'Escamillo, devenu comme une marche populaire nationale. Il semble que la partition elle-même
ôib LA VIE A PARIS.
ait, comme Tamoureux éperdu, franchi les monts et couru le monde
Là-bas, là-bas dans la montagne.
Là-bas, là-bas, je te suivrai!
Et partout on la suit, celte Carmen endiablée, qui a précisément l'éclat, la couleur qu'on lui contestait autrefois, et le pauvre Bizet — pianiste incomparable qui jouait si admirablement du Chopin — Bizet, lorsqu'il cherchait les airs que lui inspiraient et la nouvelle de Mérimée et le livret de ses collaborateurs et les ressouvenirs de la grisante Espagne, laissait courir ses doigts sur le piano, Bizet, mort avant de toucher la terre promise, ne se doutait pas de la fortune que devait avoir, qu'allait avoir bientôt sa partition incomprise. Aujourd'hui Carmen est peut-être, je le répète, la pièce le plus souvent représentée de tous les drames musicaux. Ses castagnettes et ses cris de douleur ont conquis et ému les générations et les publics divers. C'est avec un style supérieur, la Closerie des Genêts de l'Opéra-Comique.
Et maintenant soyons modestes quand nous faisons de la critique et rédigeons nos arrêts de journalistes. Le journaliste juge le présent, l'avenir juge le journaliste. Rien n'est même plus ironiquement curieux que de relire ce que les contemporains écrivent de leurs voisins, de leurs rivaux, des productions courantes. On est stupéfait de la place que tiennent dans la préoccupation publique et dans le succès immédiat, certain triomphateurs de la minute, où l'on est, par contre, irrité de ra\euglement de la foule devant tel
talent inaperçu ou telle vérité méconnue. On peut affirmer, du reste, en thèse. générale, que si les Parisiens de 1905 sont en politique plus féroces, plus nerveux ou, comme on voudra, plus neurasthéniques, plus irritables que les Parisiens de 1875, ils sont, en littérature et en art, plus emballés, plus indulgents — sauf pour les morts — plus enthousiastes et plus snobs. Il faut peut-être que les gens, qui prennent des lampes électriques pour des étoiles, succèdent à ceux qui ont sacrifié souvent les étoiles aux feux follets.
Moralité : rien ne console plus vivement des injustices rencontrées et des éreintements subis que les injustices d'autrefois, les articles éphémères bafoués par les arrêts du lendemain.
Il y aurait, puisque l'interview remplace aujourd'hui la critique — et, en vérité, ses erreurs ne sont pas plus fortes que les bévues des jugements humains — une série de propos artistiques intéressants, de Visiles, — comme disait M. Adolphe Brisson, — à faire avec toutes les artistes qui ont joué Carmen, depuis la créatrice encore vivante jusqu'à cette Emma Calvé, vraie fille d'Espagne comme elle était de pied en cap Italienne dans cette Cavalleria Rusticana où dramatiquement elle valait la Duse — et ce n'est pas peu dire. On aurait là sur la créature irrésistiblement perverse qu'est l'héroïne de Mérimée victorieusement amenée à la scène par Meilhac et Halévy, une suite d'impressions féminines très intéressantes. La créatrice de Monna Vanna, Georgette Leblanc, devenue Mme Maeterlinck, a joué Carmen. Mme de Nuovina, tout naturellement, a manié l'éventail de la cigarera,
Mlle Isaac, Mlle Delna, superbe, Mme Deschamps, .Sigiid-Arnoldson, Marié de Tlsle, Friche, Vaillant- Couturier, Castagne, Nardi, Tarquini d'Or, Nina Pack, Charlotte Wyns, aux yeux troublants, Zélie de Lussan, Passama, Thévenet, Cortez — et j'en oublie — ont tour à tour été cette fille de fantaisie et de volupté. Je crois bien que toutes sont vivantes. Il eût été curieux de les grouper aulour du buste de Bizet. et toutes ces Carmen eusseiil à la fois salué le maître, tandis que Vivetlc eût dit les vers du poète...
Comment chacune de ces Carmen a-l-elle compris Carmen ? Ah ! le joli sujet d'enquête, puisque aussi bien le journal est partout, sait tout, veut tout savoir et \ eut tout dire, ce qui se passe chez les devineresses, comme ce qui se trafique à la cuisine ou chez les procureuses et — ■ fonction inattendue qui semble comme un autre symbole — peut, ou boucher les trous par lesquels arrive encore la vie ou servir de capuche sinistre à qui aspire la mort ?
Cela vaudrait bien ces interrogatoires successifs, étonnants, imprévus, incroyables, contradictoires, qui emplissent les journaux, font de toute gazette nouvelle une sorte de cabinet de juge d'instruction d'une espèce particulière, ces enquêtes auprès des parents, des amis, des cousins ou petits-cousins d'un mort, ces confessions publiques des veuves et des belles-filles, ces aveux, ces racontars, ces révélations, ces potins, ce ragoût épicé de renseignements au kari ou à la cantharide, cette bouillie de menus faits écœurants aussi redoutables qu'un bouillon de culture, le mélimélo formidable où, dans une promiscuité singulière,
les gens d'affaires et les politiciens, les matrones et les filles de chambre, les pensionnaires des maisons ïellier et les tireuses de cartes apparaissent, disparaissent, disent leur mot, montrent leur sourire, écrivent, répondent, se taillent un rôle, cherchant la réclame, affirment, se rétractent, se démentent, travaillent en une collaboration affolante à un de ces mélodrames où se perdent la raison, le sang-froid, où toute une ville et tout un pays peuvent prendre parti contre une femme comme dans l'affaire de Bologne,
— à on ne sait quel mystérieux roman judiciaire plus compliqué chaque jour, plus opaque d'heure enheure,
— déjà légendaire, exploité par les intérêts divers, grossi par les haines, écœurant et attirant, sorte de pièce en vingt, trente tableaux, avec changements à vue, comme dans les drames de Shakespeare, cinématographe sans lumière, où se mêlent Charcot, Lombroso. Balzac, Pétrone, Gaboriau, Henri Monnier et le marquis de Sade, et qui pourrait s'appeler : la Tragédie chez la portière.
Tolstoï et «a statue à Paris. — Morts et vivants. — Pasteur à Copenhague. — Victor Hugo et Ibsen. — Un livre de M. Bourdon. — Encore les statues. — Musset. — Les Trois Classiques.
— Eugène Sue à Annecy. — Romans populaires. — Comment travaillait l'auteur des Mystères de Paris. — Dumas et Soulié.
— Si l'on recommençait ces romans d'aventures 1 — La mort d'Eugène Sue. — L'opinion de Raspail. — Une autre opinion de Ledru-Rollin. — Eugène Sue fondateur du Jockey-Club. — Une nouvelle version de Ruy Bios. — Dans l'atelier de Gudin.
— Que dirait Tolstoï ! — Le logis de Flaubert. — L'agonie de 1904.
30 décembre.
Une statue à Tolstoï ! On va ériger dans Paris une statue à Tolstoï. A Tolstoï « entré vivant dans l'immortalité » comme disait Théodore de Banville de Victor Hugo, mais à Tolstoï écrivant encore, Dieu merci, à Tolstoï militant, à Tolstoï continuant son apostolat du fond de cette retraite où vont parfois l'interroger et le saluer des visiteurs illustres ou des admirateurs et qui est comme la Mecque des esprits.
Je ne trouve pas très étonnant qu'on songe à donner à un homme vivant un piédestal qu'il s'est construit lui-même par ses œuvres. Il me semble que notre Pasteur eut ainsi à son heure, en Danemark, une statue élevée par la reconnaisssance d'un bras-
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seur artiste qui remerciait ainsi le savant de ses recherches sur la levure de bière. Tout de même il y a quelque ironie dans ce fait que la postérité marchande souvent de tels hommages à des morts illustres, alors que les contemporains se hâtent de couler en bronze ou de tailler en marbre un homme qu'ils coudoient en chair et en os.
Supposez que, du vivant de Victor Hugo — au lendemain de l'inoubliable fête de ses quatrevingts ans, par exemple — ses admirateurs, qui étaient le nombre, eussent proposé de lui élever une statue à la place même où se dresse son monument aujourd'hui. On eût trouvé des gens pour protester, crier à l'idolâtrie, déclarer prématuré un tel hommage. Et voilà que Tolstoï, dont l'icône, il est vrai, serait proscrite en son pays, va trouver asile pour sa statue dans une cité où jamais, je pense, il n'a mis les pieds, mais qu'il a, disons-le bien vite, emplie de son génie (1).
Je n'ai qu'à trouver juste cette glorification, tout en me demandant si. elle n'est point prématurée. On ne saurait trop honorer les grands hommes, mais on pourrait, tout en les honorant un peu moins vite en particulier, les insulter un peu moins en général. Je sais des gens qui s'étonneraient qu'on élevât une statue à Shakespeare (et Tolstoï précisément, Tols-
(1) Je me trompais. Tolstoï est venu à Paris. Dans une excellente étude sur le grand écrivain, M. Ossip Ourlé note ce voyage. Tolstoï partit bien vite, écœuré par le spectacle d'une exécution capitale. A rapprocher des sensations si douloureusement précises d'Ivan Tourgueneff contant comment il passa une nuit à la Roquette pour aller \o\v guillotiner.
loï qui a jugé et nié Shakespeare d'une façon stupéfiante !) et qui trouveraient tout naturel qu'on dressât sur un socle l'image d'Henrik Ibsen. Je suis même persuadé que la statue de Tolstoï nous vaudra la statue d'Ibsen, ce qui n'est pas pour me scandaliser, mais ce qui est fort curieux. .
Tolstoï est aujourd'hui peut-être le représentant le plus fier de la pensée humaine. Ce solitaire, qui vit un peu comme une façon d'exilé en sa patrie, surveillé, soupçonné, excommunié, évoque l'idée, la fantastique vision d'un chêne colossal étendant ses rameaux par delà les frontières. Il faut lire dans le très beau livre de M. Georges Bourdon, En écoulant l^olstoï, tout ce qu'un tel homme, patriarche de la liberté, apôtre d'un évangélisme à \enir, peut condenser de vérités, poser et résoudre de problèmes, risquer de paradoxes (banalités de demain — qui sait ?) mêler de poésie consolante aux constatations les plus douloureuses. M. G. Bourdon a fait là un voyage qui me tenterait, si j'étais libre. Il est allé, à travers les steppes, frapper à la porte de Tolstoï. Et la parole de Tolstoï l'a bien payé de sa peine. Elle lui a dicté des pages durables, le plus noble des livres.
Oui, mais, à dire Arai, cette vi\ante parole ainsi imprimée vaut pour moi toutes les statues de la place publique. Faut-il déjà prodiguer à ceux qui ne sont pas morts encore les apothéoses qu'on n'accorde pas toujours à ceux qui ont disparu ?
J'ai déjà présidé tant de comités constitués pour ériger des statues qu'il paraîtra peut-être étonnant
que je proteste un peu contre la multiplicaion des icônes, l'iconolâtrie de la rue. Paris est envahi par les statues. C'est fort bien quand elles sont belles. Un poète immortalisé par Antônin Mercié ajoute une note d'art à la cité. Un bronze de Bartholomé ne déparera jamais un carrefour. Mais, lorsque les statues sont difformes, lorsque, sous prétexte d'honorer un mort, on le hisse sur un socle sous forme de caricature, lorsque les statuaires se font fabricants de pétrifications, ou lorsque les inventeurs de glorifications posthumes trouvent dans ces cérémonies l'occasion d'un commerce, que devient cet hommage, qui n'est plus qu'une calomnie, et parfois un négoce ? Le Sénat, de qui dépend le jardin du Luxembourg, vient de prendre une sage mesure : il n'accordera un coin de pelouse, un abri de verdure à ceux qu'on veut statufier que dix ans après leur^mort. Dix ans, c'est une tranche de survie. En dix ans une gloire a le temps de grandir ou de passer fleur. Le Sénat dirait donc à Tolstoï :
— Vous êtes un grand homme, mais vous êtes vivant, bien vivant ; nous espérons même que vous vivrez longtemps encore. On prétend vous tailler en marbre ? Mourez d'abord et dix ans après cette mort, que nous souhaitons très lointaine, nous verrons à vous trouver une place dans notre Panthéon de plein air.
Encore ne suis-je pas certain que le Sénat n'ajoutât point :
— Mais les Français ? Ne devons-nous pas songer un peu aux Français ?
On y songe, mais pour les lapider. Je n'ai jamais vu de statue s'éle\ er chez nous à l'im de nos compatriotes sans que d'autres compatriotes n'en profitent pour injurier un peu l'homme immortalisé ainsi. Toute statue nouvelle, c'est de la copie inédite, ei nous savons ce que certains encriers contiennent de corrosif. Il en est de ces érections de statues comme de ces discours académiques où l'on dépèce parfois le ]>auvre mort sous prétexte de le glorifier. L'apothéose est souvent une des formes de la dissection.
Et je parle de ceux qu'on célèbre ! Mais il en est tant qu'on oublie ! Nous allons avoir Tolstoï, Tolstoï assis ou debout. Soit. Depuis combien de temps Alfred de Musset attend-il sa statue ? Sans M. Osiris, on sait qu'il l'attendrait encore. Où Pierre Corneille a-t-il sa statue, à Paris ? Racine a-t-il son image sur une de nos places publiques ? Non pas.
Il y eut un conseiller municipal très artiste qui conçut le projet d'élever devant le Théâtre-Français, à la place où se dresse la fontaine, un monument <;ollectif aux trois grands poètes qui illustrèrent à jamais la scène française : — Corneille, Racine et Molière, L'auteur du Cid, l'auteur d'Andromaque et l'auteur du Misanthrope fraternisant là dans une commune apothéose. L'idée fut émise au Conseil, approuvée, je crois, et la proposition prise en considération. Qu'en est-il advenu ? Le glorieux trio attend toujours la réalisation de ce projet qui doterait Paris d'un monument peut-être admirable (les bons statuaires ne manquent pas) et qui, dans tous les cas, répare-
raît un oubli, on peut bien dire une injustice. J'ai déjà signalé le fait.
Mais quoi ! je parle de poètes français et de poètes dont la glorification n'offre pas l'attrait spécial d'une sorte de polémique en action. Pour qu'une statue ait son prix, il faut qu'elle soit une actualité. L'actualité du bronze ! Les mots semblent jurer à se trouver accouplés. Rien n'est plus vrai pourtant. On échange des statues comme on échangerait des cartels. Il y a des duels de bustes et de socles qui sont comme des duels de journalisme, des répliques d'adversaire à adversaire. Et, par une rencontre narciuoise, ce sont précisément les hommes ayant pour ^ "''^rnité qui manquent le plus de cette attirante verUTTruclualité.
Eugène Sue va, à Annecy, où il est mort, avoir sa statue. C'est peut-être moins l'écrivain, le conteur, qu'on y glorifiera que l'auteur du Juil errant et des Mystères du peuple. Il vaudrait pourtant qu'on accordât quelque attention à ses romans mondains ou byroniens, ceux de sa première manière. Lés lit-on encore ? Dans tous les cas, on les réédite et je vois que les journaux nouveaux publient en feuilletons ses vieux livres, le Morne au Diable, Atar-Gull, d'autres encore.
Je les ai lus, jadis, ces romans méprisés sans doute de la génération nouvelle. Dostoïewski vous dira, dans ses notes, que les Mystères de Paris eurent, comme lés romans de George Sand, une influence considérable sur la jeune littérature russe, celle des années 40. Tolstoï avait relujes Misérables lorsqu'il
éci-i\il I^cxuircction. Dostoïewski connaissait Fleur de Marie, lorsqu'il étudiait la pauvre fille de Crime et Chùliment. Ou'on élève donc des statues aux écrivains russes, mais qu'on ne dédaigne pas trop leurs prédécesseurs, qui sont de notre race.
Il }• eut une heure où la foule faisait littéralement queue dans la vieille rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois pour avoir, dès que les numéros sortaient de l'imprimerie du Journal des Débals, la suite des Mystères de Paris. Ah ! le prince Rodolphe, la Chouette, le Chourineur, Jacques Ferrand, Rigolette (celte Mimi Pinson de chromo-lithographie), ils ont, on peut le dire, révolutionné Paris, passionné l'Europe. L'ambassadeur de France entrant chez M. de Metlernich, ce n'était pas de M. Thiers ou de M. Guizol que lui parlait l'homme d'Etat, c'était du duché de Gérolstein.
— Est-ce que Fleur de Marie est sauvée ? Que lui est-il arrivé ce matin ?
Toute cette cour d'Autriche et probablement d'autres petites cours allemandes ou italiennes se préoccupaient des tapis francs parisiens mis à la mode par le romancier. Gérard de Nerval passant par Vienne conte dans la préface de son délicieux Voyage en Orient que les grandes dames de la Burg lui parlaient des coups de poing de la (in assénés par le prince Rodolphe sur le crâne du Chourineur et ajoutaient avec des sourires :
— Et il y avait du raisiné sur le trimard !
Si je me trompe sur la phrase d'argot, je ne me trompe point sur le fait.
Eugène Sue était alors le grand enchanteur. Le Constitutionnel^ pour larrachcr aux Débats, lui payait deux cent mille francs (cinquante mille francs le volume) son Juil Errant, qui faisait merveille, puis le même prix son Martin l'Enlant trouvé qui tombait à plat. L'imagination de cet inventeur tenait au surplus du prodige. Notre ami Cherville avait vu chez M. Gaillard, beau-frère du romancier, une immense planche de bois blanc sur laquelle Eugène Sue travaillait, couché à plat ventre, et, sur cette planche, d'une petite écriture menue, le conteur avait noté les noms, portraits, généalogies de la plupart de ses personnages, de telle sorte qu'il pût les voir, les retrouver d'un seul coup d'œil dans une sorte de tableau synoptique.
Hoffmann dessinait et découpait, pour les avoir devant soi, les héros et les héroïnes de ses Contes. Eugène Sue avait toute la biographie de ses acteurs sur cette planche couverte de lignes hiéroglyphiques. Et quelle vigueur de touche dans ses héros de romans, mélodramatiques sans doute, mais vivant d'une vie intense, tracés d'un relief étonnant, de telle sorte que ces héros pétris, dégrossis à coups de serpe, restent, , en vérité, inoubliables, font types comme les personnages des imageries populaires. Atar-Gull, Dagobert, Rodin, figures inoubliables. Et parfois des pages inattendues donnent à ces inventions extraordinaires des illuminations littéraires. La puissance musculaire devient de la poésie. Dans la Salamandre, lel tableau d'orgie au fond d'un cabaret fumeux de matelots, évoque l'idée d'un Brau^^er farouche avec
3c>8 l.A \IE A PARIS.
le refrain qui souligne la féroce beuverie : La Salamandre a touché sa paye hier !
Je me demande ce que le public d'aujourd'hui penserait d'un Dumas, d'un Soulié ou d'un Sue qui lui apporteraient ces espèces d'épopée du feuilleton qui s'appelaient Monte-Cristo, les Mousquetaires, les Mémoires du Diable, les Mystères de Paris ! Peutêtre ces conteurs lasseraient-ils la foule. Peut-être l'entraîneraient-ils. la séduiraient-ils comme autrefois. Ce qui est certain, c'est qu'ils étaient, dans leurs inventions, amusants, captivants, doués d'une imagination et d'une verve que leurs petits-neveux peu- \ ent trouver subalternes, mais qui font encore monter le tirage des journaux lorsqu'on exhume ces morts très vivants, ces burgraves de l'aventure. Prodigues, éperdus, remuant le passé, dramatisant le présent, allant de Jean Cavalier et de Latréaumont à Mathilde ou à Ihôtel Lambert, de Chicot à Lady Hamilton, d'Ange Pitou à la San Félice, ils étaient aussi, comme les vieux de la vieille, salués par Gautier :
Les rhapsodes d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas !
Rhapsodes d'ateliers, de cabarets et de chaumières, je le veux bien. Rhapsodes que nos anciens pourtant acclamaient, attendaient avec autant de lièvre que les décadents où les esthètes d'aujourd'hui. Rhapsodes que \ oudraient bien voir renaître les rédacteurs en chef en quête de feuilletons !
Et ne dites pas que leurs inventions sont des contes macabres, romans de pacotille et de porte-balles,
que la critique hostile comparait tantôt à Anne Radcliffe, tantôt au marquis de Sade. Encore une fois, la vie se charge de prouver que le roman, judiciaire ou populaire, est bafoué, dépassé par la réalité, plus sinistre que lui ?
Je prends pour exemple l'auteur du Juil errant luimême.
Sait-on que la mort d'Eugène Sue passa, un moment, non pas pour un mystère de Paris, comme Faffaire Syveton, mais pour un mystère de Savoie ? Ouvrez un livre des plus curieux, non pas seulement au point de vue médical (l'auteur y précède l'admirable Pasteur, tout simplement), mais au point de vue historique et anecdotique, un livre de médecine aussi intéressant qu'un roman, VHisloire de la Santé et de la Maladie, par F.-V. Raspail, et vous y trouverez — ou je m'abuse fort — un passage des plus singuliers où l'ennemi des Jésuites, qui voyait des Jésuites partout, laisse entendre ou plutôt déclare que l'homme qui a créé Rodin fut empoisonné par ■ Rodin, et mêle à ce drame (car il faut toujours un rôle de femme dans un drame) une princesse qui aimait trop Eugène Sue pour ne pas, au contraire, le défendre contre tout ennemi. Ah ! Raspail tient à son idée ! On ne lui fera pas croire que l'exilé est mort de sa mort naturelle.
Raspail croit à l'innocence de Mme Lafarge, malgré le procès. Il croit à l'assassinat d'Eugène Sue, malgré le manque de procès. Orfîla a fait condamner l'une, Loyola — selon lui — a fait supprimer l'autre. Et c'est ainsi que naissent, grandissent, grossissent,
persistent les légendes, et que l'histoire est terriblement difficile à écrire, puisque nous avons peine à savoir la vérité sur la minute — et sur l'histoire de tous les jours.
Ce qui est piquant — soit dit en passant — c'est que Raspail lui-même, ce Raspail qui assurait qu'Ignace de Loyola, sous le pseudonyme de E. Guizot, l'axait poursuivi dans l'exercice de la médecine, était accusé d'être (ô stupéfaction !) un jésuite.
— Oui, oui, un affilié, un lamulus, un jésuite de robe courte, me disait à moi-même Ledru-Rollin dans une conversation qui d'ailleurs me laissait sur ce point parfaitement incrédule.
Et Ledru-Rollin prétendait avoir la preuve de ce qu'il avançait là.
Iniquité des partis, aveugles violences des haines politiques !
Quant à Eugène Sue, on ne lui reprochait pas d'être un membre de la Compagnie de Jésus, mais on lui faisait un crime d'avoir été membre du Jockey- Club et de se faire, lui, un démocrate, apporter ses lettres sur un plateau d'argent !
Les polémiques ont de ces traits d'esprit. On expliquait la conversion du dandy au socialisme, du fondateur du Jockey en romancier populaire — faisant accourir les lecteurs après avoir fait courir les chevaux — par le dépit que lui avait causé le refus de la main d'une jeune fîHe du faubourg Saint-Germain.
— L'n duc et pair n'eût pas donné sa fille au filde Fagon, avait dil (|uelqu'un.
Et Eugène Sue était le fils du docteur Sue, qui avait fait des recherches si curieuses sur la survie chez les décapités.
Le docteur laissait à son fils Eugène, filleul du prince Eugène de Beauharnais, une fortune considérable, et le littérateur-dandy croyait pouvoir prétendre à tout ce qu'il rêvait. Le refus absurde fît de l'élégant byronien un homme qui souffrit cl s'émut des souffrances d'autrui. Le lion s'émut et devint altruiste. De là son œuvre. Mais le réformateur resta toujours ironiste et amer, au fond. En ^oici la preuve.
M. Legouvé, qui était le parent d'Eugène Sue, racontait volontiers une plaisanterie du romancier qui rappelle un peu le Jeu de l'amour et du hasard. Du Marivaux devenu rapin.
Une grande dame fanatique des Mystères de Paris avait demandé à Théodore Gudin, le peintre de marine, grand ami d'Eugène Sue, et même son professeur de peinture, de lui faire connaître l'écrivain à la mode.
— Ce sera facile. Venez à mon atelier tel jour. Il y sera.
Eugène Sue y était, en effet, mais déguisé en domestique, portant sa propre livrée, tandis que son valet de chambre, stylé par lui, avait revêtu ses vêlements de lion à la Gavarni.
Et Ja grande dame de minauder et de marivauder avec cet auti^ Pasquin, tandis que Sue, apportant des lettres ou époussetant des tableaux, interrompait la conversation tour à tour littéraire et sentimentale.
392 LA \ lE A PARIS.
jusqu'au moment où le romancier, souriant, disait au valet :
— Allons, Auguste, assez de comédie ! Madame a de\ iné !
Et, se tournant vers la dame qui n'avait rien deviné du tout :
— Oui, Eugène Sue. c'est moi. Nous venons. Madame, de jouer une scène de Rmj Blas.
Confuse, la curieuse ne savait que répondre et se tournait éperdue vers Gudin, espérant que le peintre démentirait le propos de cet homme en livrée. Mais Gudin ne démentait pas. La malheureuse voulait rire, mais elle riait aux larmes.
J'entends encore, lorsque Legouvé nous contait Tavenlure, le brave et austère Schœlcher s'écrier :
— Mais c'est abominable !
Ce n'était ni abominable, ni très spirituel. Mais le fils de Fagon se moquait comme il pouvait des duchesses dont les parents n'avaient pas voulu de lui.
Ainsi, Eugène Sue en Savoie et Tolstoï à Paris. Ce sont les images qui, cette fois, se font face — ou forment antithèse. J'imagine que si M. Bourdon écoutait encore. Tolstoï le patriarche lui dirait :
— Au lieu de dépenser votre argent à dresser l'image d'un vivant, que ne le donnez-vous à ce comité de Normandie qui veut sauver de la démolilion, racheter le logis de Croisset, où Gustave Flaubert, votre grand Flaubert, écrivit ses chefs-d'œuvre ? Donnez donc à Flaubert l'argent de ma statue, comme Déranger \ i\'ant voulait qu'on bût gaiement l'arsent de son tombeau !
Quoi, mes amis, quoi vous pensez d'avance A m'éiifirer une tombe à grands frais!...
Puis, reprenant sa plume en continuant son rêve, le grand vieillard à barbe longue -en sa blouse de moujick, laisserait ses yeux, ses yeux profonds de visionnaire, essayer encore de percer la nuée sombre de l'horizon, de chercher, à travers 1© brouillard rouge, la fumée noire, le sang et l'incendie, — le crépuscule sinistre qui tombe sur l'année qui meurt, — d'apercevoir par-dessus tous ces cadavres russes, japonais, coréens ou chinois pourrissant là-bas ou figés dans la neige, de découvrir de ses prunelles ardentes la consolante lumière future, le soleil béni des moissons, le clair sourire de la Paix...
Et je crois bien que la fin des massacres donnerait plus de joie à sa tendresse que la statue JDrojetée ne flatterait son orgueil.
1904 finit dans le sang. Que 1905 s'achève dans la paix qui, si elle ne réveille pas les morts et n'efface pas les misères, cicatrise du moins les blessures !...