‹ La vie à Paris, 1895-1905Chapitre 3 sur 6 · LE PRESENT ET LE PASSE · texte numérisé non relu

LE PRESENT ET LE PASSE

20 mai.

Les livres abondent à rétianger, sur Paris, la vie de Paris, les mœurs, les théâtres, les plaisirs, les séductions de Paris. Il n'est point de jour où ne paraisse, en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, quelque ouvrage sur une ville qui devrait être, par là, le lieu du globe le mieux connu, comme il est le plus exploré ; et cependant ce Paris, notre Paris, est encore la cité la plus ignorée peut-être et, certainement, la plus calonmiée du monde. De Paris, ces voyageurs qui, tour à tour, font de la morale cursive €t du pittoresque facile, ne savent ou, du moins, ne montrent que ce qui frappe les yeux, entre bruyamment ainsi qu'un évohé dans les oreilles, attire l'attention comme ces affiches polychromes dont se bariolent nos murailles. C'est le cabaret à la mode, c'est le restaurant modem style, c'est le café-concert où rit et mord la chanson rosse, c'est tout ce qui pour

l'étranger représente ce qu'a de « monlmarlrois » un peuple qui se vante d'être « athénien ». Mais le véritable livre à écrire, le tableau de Paris qui donnerait une idée réelle du Paris qui n'est ni la Babylone des pamphlets allemands ni le music-hall colossal des travellers yankees, ce serait le Paris qu'on ne voit pas. Et celui-là, méconnu des Parisiens eux-mêmes, c'est bien en réalité le vrai Paris, le Paris des grands labeurs ignorés et des humbles vertus dédaignées.

Et il n'est pas loin, ce Paris-là. Il ne se voile ni ne se cache. Il offre son hospitalité d'art ou de pensée à qui veut en jouir. Des associations d'artistes ou de savants, des amateurs d'art, des réunions d'archéologues ont déjà inventé des espèces de voyages, de découvertes à travers Paris et promènent leurs sociétaires étonnés parmi des richesses artistiques et des curiosités historiques insoupçonnées. Quand on pense que les amateurs d'art conduits par M. Fournier-Sarlovèze vont découvrir avant peu le Jardin des plantes dont M. Edmond Pcrrier leur fera les honneurs en leur expliquant les merveilles du Jardin du Roy, souvenirs et minéralogics, liges cl fleurs, serres et mastodontes ! Peut-être quek|uc jour ferai-je aussi ce curieux voyage. Le salon de Buffon et la maison de Cuvier Aalent bien une monographie. Et nous apprendrons bien des choses sur le chemin des écoliers. Je me suis, celte fois, arrêté à mi-chemin, voulant depuis longtemps visiter la nouvelle salle des Archives Nationales où le public est admis à travailler devant de vastes tables hospitalières, dans un gai et clair décor de bibliothèque du temps passé. i

Les Archives Nationales — précisément ; ce noble et bel hôtel Soubise, les tourelles de l'hôtel Clisson, les restes de l'hôtel de Guise font partie de ce merveilleux Paris qwon ne voit pas. C'est pourtant là, entre ces murailles, que gît, non, que palpite encore et revit par ses traités, par ses chartes, par ses autographes, par tant de vestiges du passé, toute l'histoire de notre France ; c'est là qu'on retrouve — en une promenade de quelques heures — la trace de tout ce qui fut l'existence, les souffrances, les héroïsmes, les colères, les haines, les sacrifices de tant de générations d'hommes qui, à travers bien des épreuves, larmes et sang, ont fait la patrie. Il semble que des spectres doivent errer, revenir dans ces salles où, depuis les rois mérovingiens jusqu'aujourd'hui, on retrouverait la trace des êtres qui ont vécu, ne fût-ce qu'une minute, de cette « vie de tous » qui s'appelle l'Histoire.

J'aime ce coin sacré. J'ai passé là, dans la petite salle obscure et basse, où l'on ne travaille plus maintenant, les meilleures heures de ma vie, compulsant les dossiers, feuilletant les vieux papiers des commissions militaires, écrivant sur une de ces tables rondes, en poirier noir, recouvertes de cuir, qui étaient les tables mêmes où les juges du Tribunal révolutionnaire étalaient leursi dossiers, étudiaient les interrogatoires marqués du hic de Fouquier- Tinville. Nous n'étions pas nombreux alors dans la petite salle laborieuse où chacun, silencieusement, faisait son œuvre. Les travaux historiques semblaient le lot de quelques rares chercheurs. La salle de tra^"ail

pouvait contenir trente-deux personnes, mais quand on y voyait cinq ou six gratteurs de papier, c'était beaucoup. Aujourd'hui, les études se multiplient, les monographies sont fréquentes. A travers les sillons moissonnés, tant de nouveaux venus accourent encore faire leur gerbe ou ramasser les glanures ! Il y a quatre-vingts places marquées dans la salle nouvelle et mille ou douze cents chercheurs y viennent bien en une année. C'est pourquoi les Archives leur ont ouvert un laboratoire nouveau, un studio tout blanc et vaste ; mais je ne m'attendris qu'au souvenir de la petite salle sombre où j'ai travaillé jadis avec tant d'ardeur et de foi.

Le Musée des Archives, où des milliers d'autographes illustres sollicitent les regards, est accessible au public. Mais les visiteurs ne voient pas les immenses pièces où sont réunis, classés, en des cartons ou sous des reliures, tous les documents dont l'ensemble constitue notre patrimoine historique. Mon vieil ami M. Emile Campardon, le plus lettré et le plus obligeant des archivistes, a bien voulu me faire visiter en détail tout le bâtiment des Archives. Ceux qui ont eu affaire à lui pour quelque recherche dans l'amas de vieux parchemins et de pièces inédites savent avec quel empressement il met sa science au service d'aulrui. Il ne s'est pas contenté de publier des livres d'un intérêt capital et d'un agrément tout à fait rare : il a facilité à bien des érudits la possibilité d'apporter du nouveau. Il a indiqué aux chercheurs la veine à suivre, partagé, donné libéralement le résultat de ses propres recherches. C'est, je crois bien,

avec M. Félix Rocquain, le doyen de la maison de la rue des Francs-Bourgeois. Il y entrait, en 1854, comme élève de l'Ecole des chartes, alors que les cours, aujourd'hui donnés en Sorbonne, se faisaient dans le salon en rotonde, ouvert sur un jardin planté de marronniers, où sont conservés maintenant les traités d'alliance ou de paix des rois de France. En 1858 il y débutait comme archiviste et depuis quarante-six ans il a vu passer bien des gloires et s'entasser bien des documents en ce vieil hôtel Soubise.

Les derniers directeurs des Archives, dont les bustes de marbre ornent le haut de l'escalier décoré par Jobbé-Duval, il les a connus. Depuis Camus, dont le fin portrait d'homme du dix-huitième siècle, spirituel et élégant, orne le cabinet du directeur actuel, M. Dejean, jusqu'au dernier directeur, M. Servois, dont le buste est encore au Salon des Champs-Elysées, les images de ces administrateurs sont là, côte à côte, chacun d'eux rappelant un souvenir, incarnant un régime, une époque, tous donnant l'idée de serviteurs dévoués à une même œuvre nationale.

Voici Daunou, l'intègre et pensif législateur, et je crois bien, à côté do lui, Larue, qui le remplaça lorsque les Bourbons chassèrent Daunou comme la révolution de 1830 le chassa lui-même. Larue en fut même si désespéré qu'il alla tout près, rue du Chemin- Vert, se brûler la ceryelle au bord du canal. Balzac, dans un de ses romans, a songé au sanglant épisode (1).

(1) Poui' toute la famille de Larue, le triomphe de Charles X Cia.it une question de vie et de mort. Or, pendant la bataille des

\ oici Lelronnc, beau \ isage rasé, longues boucles d'une chevelure qui, lorsqu'elle était une chevelure d'enfant, avait servi de modèle au peintre de VAmour et Psyché, Letronne, figurant l'Amour, et Mlle Brongnart, fille de l'architecte de la Bourse et mère du baron Pichon, le bibliophile, incarnant Psyché.

Et a\ant Alfred Maury, dont les Souvenirs sur lesecond Empire, déposés à la Bibliothèque nationale, devraient bien être publiés, voici le marquis de Laborde. C'est peut-être à AI. de Laborde que les. Archi\es doixent leur élégance, leur attrait de palais et de parure. Il avait trouvé dans un lugubre état de délabrement les beaux salons du prince de Soubise, la chambre à coucher de la princesse, les escaliers des Guises (la fenêtre par où Saint-Mégrin passa a disparu). Les parquets gondolaient, les sculptures délicieuses des boiseries s'effritaient ; seuls les dessus de porte de Boucher et les Van Loo gardaient leur fraîcheur de jeunesse. M. de Laborde répara tout, sauva tout. Il lui semblait être un homme de ce temps là.

N'avait-il pas comme garçon, aux Archives, un personnage du répertoire, l'excellent Lesagc qui, amené aux Archives par M. Letronne, porta durant tant

trois jours, le lils aine de M. de Larue, celui qui porta le titre de comte de Bernposta (jue lui céda son oncle. M. Hyde do Neuville, et qui était aide de camp du duc de Raguse, traversa tout Paris à diverses reprises pour venir tenir son père, anxieux, au courant des événements, et ce rùle d'aide de camp, au paroxysme de lexcitation, Balzac l'attribua, dans son admirable Ménage de garçon, à Philippe Brideau, comte de Brambour^;. (Renseignement donné par mon ami Campardon, à qui je dois bien d'autre? souvenirs.)

d'années la chaîne d'argent de l'huissier à la Comédie- Française et que connaissaient bien et estimaient et aimaient les vieux habitués du logis ? De l'hôtel du prince de Soubise au logis de Molière il n'y avait pas loin !

Il y avait, tout près, la Bastille, dont on retrouve l'image aux Archives.

Un des modèles de la Bastille, taillé dans une pierre de la Bastille par « le patriote » Palloy, ce profiteur de révolutions, orne, en effet, — comme si le symbole de la France moderne précédait la France d'autrefois, — la salle qui mène aux longs couloirs où, dans une blancheur de couvent, sont rangés les lourds volumes de ces registres du Parlement dont les quatre plus anciens sont nommés les Olim, parce que le deuxième volume de ces recueils commence ainsi : Olim... Et ce modèle de la vieille forteresse, veillant en quelque sorte sur les vieux livres, est admirablement conservé. Des trousseaux de clefs de l'antique prison lui font comme une auréole de fer. Palloy a\ait envoyé un modèle pareil à chacun des départements de la République. On en trouve encore çà et là, en cherchant bien. M. Victorien Sardou en découvrit un chez un marchand de bric-à-brac, mais en mauvais état, les tours et les cours de la forteresse ayant besoin d'être réparées. Or, on lui indiqua un raccommodeur de bibelots dont la spécialité était précisément de réparer les modèles de la Bastille de Palloy ! Quelle profession ! « Réparateur des pierres de la Bastille ! » Il /Joit y a\oir quelques morles-saisons.

Les Olim, à perte de vue, et les longues galeries des

Dépôts donnent la sensation de quelque magnifique nécropole. Ici repose ce qui fut. Tous les arrêts du Parlement de 1250 à 1790. Quel étonnement ! Retrouver dans ces compilations autrefois sacrées les noms des greffiers du temps de Saint-Louis ! De Saint-Louis jusqu'à la Révolution ! Et il y en avait d'illustres parmi ces clercs du Palais, dont les copies, trop souvent infidèles, dorment sous ces reliures centenaires qui dégagent une odeur de veau et semblent le testament des siècles. François Villon a griffonné quelques-uns de ces feuillets. D'autres, beuveurs comme lui, ont laissé tomber, entre deux vins, des erreurs géographiques qui plongent les érudits en des méditations et surprises profondes.

Non, rien n'est plus étonnant, plus émouvant, plus mélancolique aussi, que l'entassement de tous ces papiers qui furent des actes officiels, des arrêts, des votes, des plébiscites, car, après le Parlement, les délibérations des assemblées nationales, les votes populaires sur le Consulat à vie, sur l'hérédité impériale, sur l'acte additionnel, sur tout ce qui fut la fièvre, l'espoir, l'enthousiasme passager de la nation, tout, encore une fois, ce qui fut l'histoire sommeille dans les salles ou dans les combles des Archives.

Vanité des vanités ! C'est là qu'on peut se rendre compte de ce qu'ont de passager la popularité et le pouvoir des régimes et des hommes. Je regarde en passant les étiquettes de ces cartons, de ces volumes, de ces liasses de papiers. Et il est des noms qui vous poignardent. « An XII ». Toutes les villes de France sont appelées à voter sur la question de l'hérédité

impériale. Je regarde : Aix-la-Chapelle, département de la Roer. Que c'est loin !

Et voici le Bas^-Rhin. Voici Strasbourg. Détournons les yeux.

Sous des chemisesi de papier retenues par des sangles dorment ainsi, dorment de même, toutes les pièces du plébiscite de 1851, qui fît l'Empire. En 1871, les obus du Père-Lachaise vinrent éclater sur ces paperasses jaunies d'où sortait ce cri oublié : L'empire, c'est la paix ! Et les archivistes eurent toutes les peines du monde pour sauver, déménager leurs trésors.

L'empire, c'est la paix ! Au 18 brumaire — cet « aîné » du 2 décembre, — - Sébastiani était précisément caserne à l'hôtel Soubise et sa cavalerie, prête à charger, piaffait dans ce jardin aujourd'hui paisible où les ifs de buis profilent leur ombre sur les gazons verts.

Ce qui me frappe dans cette visite aux dépôts des Archives, c'est le soin, la propreté qui régnent en ces galeries, où l'on ne trouverait pas un grain de poussière, telles les salles de l'hospice de Beaune. Lorsque le fils du conventionnel Joseph Le Bon publia son livre sur son père, il imprima qu'il avait trouvé la plupart des pièces révélées au public « dans la poussière des Archives ».

— Pardon, monsieur, lui dit alors M. de Laborde. Il n'y a pas de poussière aux Archives. Les archivistes vous apportent les documents tout trouvés et tout époussetés !

Il avait raison. Ces archives, si fort en désordre du

temps de Saint-Louis (orî en parle dans les OUm), sont admirablement cnlrelenues et les archivistes y vont, en hiver, chercher par 20 degrés de froid les documents demandés. On ne chauffe pas ces grandes salles sibériennes. El, l'on a raison. Le feu serait un affreux désastre. Mais on y a le téléphone et c'est par le téléphone qu'on peut donner au Iraxailleur tel ou tel renseignement sur la Prévôté de l'Ile-de-France ou sur le vote de l'acte additionnel.

Plus bas sont conservés — à côté des copies des délibérations des Etats généraux que fit faire Camus et qu'on relia en veau fauve — les volumes reliés en vert des procès de la Cour des pairs : l'attentat de Fieschi, l'affaire de Boulogne, le procès Priaslin... Toutes les pièces à conviction de ces drames sont conservées là, aux Archives, en une sorte de musée que la foule no peut voir. Le drapeau que déployait Louis-Napoléon à Boulogne, un tricolore do soie brodée de lettres N et d'abeilles d'or, est là, enroulé dans une vitrine, au-dessus d'un coffre qui renferme les accessoires du procès des Templiers. Tout près de cet étendard, le fusil avec lequel Lecomte tira sur Louis-Philippe cl le tronc scié de l'arbre de Fontainebleau, un chCMie, où se logea la balle de plomb. Les couteaux dont se poignardèrent les martyrs de Prairial voisinent avec l'arme dont Louvol frappa le duc de Berri, et les chandeliers de cuivre qui brûlaient dans la chambre de la duchesse de Praslin. La machine de Fieschi, cette mitrailleuse avant la lettre, avec sa rigole servant de poire à poudre et ses canons multiples, dont plusieurs ont éclaté, blessant le meurtrier,

est là, — non loin (ô ironie) des clefs de villes inconnues, clefs diverses de conquêtes oubliées, trophées anonymes, clefs de villes humblement apportées pa rdes vaincus aux armées françaises triomphantes. Le musée Tussaud à côté du Panthéon.

Ce n'est pas tout ce qu'il y a, à l'hôtel Soubise, de vieux bibelots historiques. Dans la vaste armoire de fer commandée par l'Assemblée nationale pour y serrer, avec la planche aux assignats et l'étalon du mètre, le texte de la Constitution — et où figurent maintes constitutions, dont pas une ne survit — oii peut voir, à côté du sceau d'or pur de l'entrevue du camp du Drap d'or, à côté d'autres clefs de ville prises, Gand, Namur, tout près des Constitutions diverses, successives, ornées de rubans tricolores et brisées par le mouion national, le testament de Napoléon P'", rendu par l'Angleterre et — promiscuité inattendue — Je iournal des robes de la reine Marie- Antoinette, le catalogue des robes que possédait la reine et qu'on lui apportait, chaque matin, pour qu'elle choisît sa toilette du jour.

Alfred Maury qui, lorsqu'il allait en voyage, déposait ses valeurs dans l'armoire de fer signée ainsi : Serrure à la nouvelle Constitution, par Pomjnaru, avait trouvé peut-être curieuse (ou peut-être même n'y pensait-il pas) l'antithèse de ce testament de l'empereur dormant là à côté de l'album de modes, relié en parchemin vert, de la reine de France. Fragments de soie collés au papier par de larges pains à cacheter rouges, soie rayée, soie gris perle, soie d'un rose passé, taffetas à semis de fleurettes, « robes pour

Marly », robes « pour le Palais », robe anglaise, robe turque... C'est le Journal de la toilette de 1782, et il voisine aussi, dans l'armoire de fer, avec les cartulaires des églises de Paris.

Un autre cahier poric : Gazette d'été pour Mme Elisabeth. Les toilettes ici sont plus sombres. Est-ce le caractère de la femme qui le veut ou la date de la Gazette ? 1792. Dix ans après les clairs taffetas de Marly. Les pierrots et les casaques de jockeys semblent ici comme de demi-deuil. Les raies sont noires ou violettes. Et la Gazette de Mme Elisabeth, sorte de testament de la royauté, ne semble pas ironique à côté du testament de Napoléon P"".

Ce testament de l'empereur, M. de Laborde le faisait remarquer avec complaisance à la reine de Prusse, lorsque la reine Augusta visita les Archives.

— C'est la reine d'Angleterre qui l'a rendu à la France !

La reine de Prusse regardait les souvenirs de Marie- Antoinette, la dernière lettre de la reine, celle que Courtois (de l'Aube) retrouva dans les papiers de Robespierre.

— Comme c'est intéressant, ces reliques, répondait la souveraine allemande.

— Votre Majesté, continuait le marquis de Laborde, peut remarquer que M. Debelleyme a enregistré le testament. Le testament de Napoléon l".

La reine de Prusse regardait maintenant le plafond :

— C'est bien peint !

— Le testament de Napoléon I" à Sainte-Hélène ! précisa le directeur.

La reine Augusta répliqua :

— Comme c'est bien peint !

Elle pensait peut-être à la reine Louise de Prusse. Dans tous les cas, elle ne regarda point, ne voulait pas regarder le testament daté de Longwood. Lui montra-t-on la table où Robespierre, amené au Comité de salut public, fut étendu sanglant avant d'être conduit à l'échafaud ? Elle est là, dans le salon même de la princesse de Soubise. Table élégante, bureau à ornements de bronze corrigés par un bonnet phrygien assez lourdement tracé. C'est le baron Fain qui l'authentiqua pour l'avoir remarquée aux Tuileries. On peut voir encore — elle s'efface tous les jours — la tache de sang qui, de la mâchoire brisée de Maximilien, coula sur le cuir. Mais il a fallu par une large plaque de verre protéger ce cuir contre les amateurs, les collectionneurs, les enragés de petits débris. On en découpait en passant des morceaux avec des canifs. La table est là, devant une admirable cheminée de marbre que deux dames, un jour, vinrent regarder, voulant la faire copier « pour chez elles », disaient-^lles. Dans une niche, au-dessus d'une de ces portes du salon de Mme de Soubise, il y avait alors un buste de femme, celui de l'impératricje Eugénie.

— Quel est ce buste ? demanda une des dames au gardien qui les conduisait.

— C'est le buste de l'impératrice !

— Est-il ressemblant ?

— Ça, je ne peux pas vous dire. Je n'ai jamais vu l'impératrice. Et je ne la verrai jamais.

— Eh bien, vous pourrez dire qu'il n'est pas res-

semblant î répliqua la dame en riant beaucoup.

C'était l'impératrice. Elle n'est pas revenue sans doute aux Archives où dorment les papiers des Tuileries parmi les documents contemporains qu'on ne communiquera que dans cinquante ans.

De la première pièce exposée au musée — un testament fait parClotaire II, fils de Chilpéric P'', en faveur de l'abbaye de Saint-Denis, jusqu'à la dernière — la délibération par laquelle la Chambre des représentants se déclare en permanence après Waterloo, on peut, sans empiéter sur les polémiques modernes, suivre toute notre histoire. Mascarille avait mis en rondeaux toute l'histoire de France. Elle est ici sous vitrines et l'érudit M. Jules Guiffrey en a dressé un catalogue excellent. Et dans quel décor admirable se trouvent encadrés ces chartes et ces autographes. On regarde une signature de Corneille (qui habita ce logis, soit dit en ]iassanl, logea à l'hôtel de Guise), on déchiffre un autographe de Charlotte Corday et l'on peut, en levant les yeux, voir les plus délicieux tableaux du dix-huitième siècle et des boiseries aux chiffres des Rohan-Soubise d'une grâce inappréciable. La chambre de la princesse de Soubise est une des séductions artistiques de Paris.

Mais, encore une fois, c'est le passé, l'histoire qui attirent là. On oublie les moulures, on court aux autographes. Charles Vatel, l'historien de Charlotte Corday, eût donné tous les Boucher pour une pause. (T « a » de son héroïne.

Le bon Vatel. l'amoureux de Mlle de Corday, je l'ai connu. Il lui était arrivé une aventure incroyable et

pourtant vraie. Il cherchait un dossier perdu concernant le père de Charlotte Corday. (Il s'agissait, je crois, d'un procès subi par M. de Corday avant 1789 pour avoir fait feu sur des braconniers.) Vatel l'avait cherché à Caen, à Alençon, à Argentan. Il n'avait jamais songé à Lisieux. Ne s'avisa-t-il point, pour le trouver, de s'adresser à une somnambule ? Pure folie !

— Je vois bien les papiers dont vous me parlez, répond la somnambule. Oui, oui, je les vois !... Ils sont dans le grenier d'une vieille maison, près de l'église, dans une ville de Normandie.

Et elle décrit une ville, en effet, dont elle ne sait pas le nom — mais à la description, Charles Vatel s'éerîe : « C'est Lisieux ! Ce ne peut être que Lisieux ! »

Il part. A Lisieux, près de l'église, il interroge, fouille, bouleverse le logis et, sous les toits, il découvre — quoi ? le dossier du père de Charlotte — cette Charlotte dont Philarète Chasles lui disait :

— Si vous voulez, nous allons à Venise ! J'y ai un palais ! Nous y installons les souvenirs de Charlotte Corday ! Nous en faisons le Musée Corday ! le palazzo Corday ! Tous les touristes accourent et nous réalisons une fortune ! La fortune î

Balzac en ses rêves n'aurait pas mieux dit. Mais le vrai palais Corday, c'est le palais des Archives, c'est l'hôtel Soubise, le Musée des souvenirs.

Tel est l'admirable domaine dont M. E. Dejean est le maître. J'ai retrouvé tel que je l'avais vu rue de Grenelle l'ancien chef de cabinet de M. Georges Leygues, accueillant, bienveillant et actif. Il tra-

vaillait, sous l'œil de Camus comme, au ministère de l'Instruction publiciue, sous le regard de M. de Fontanes. Il a apporté là ses habitudes laborieuses et son intelligence féconde. On travaille beaucoup aux Archives sous sa direction. M. Dejoan me donne le dernier volume publié par un de ses collaborateurs : AI. Henri de Curzon, le si intéressant Répertoire des Archives de la Maison du Roi, relié à l'atelier même des Archives — car les Archives ont leurs relieurs comme l'Imprimerie nationale.

Les directeurs glorieux de ce vieux logis de science ont un successeur éminent. Toutes les lois, tous les textes, les délibérations, les correspondances aboutissent là. Depuis les Mérovingiens jusqu'à M. Loubet, les Archives, encore une fois, centralisent tous les documents. Et M. Dejean, qui conserve scrupuleusement l'ordre et la classification des travaux, donne à leurs branches diverses une vitalité nouvelle. Il est fort aimé parce qu'il est fort aimable. Et j'envie ce tipvailleur, qui à deux pas de la fournaise parisienne — dans le fourmillement laborieux du quartier du Temple — • a su trouver le coin discret, la cellule heureuse où l'on peut écrire, faire de l'histoire et voir passer l'histoire — entouré de savants et loin des pédants — loin surtout des sots et des fâcheux (1).

(1) Hélas, il ne faut jamais parler de bonheur en ce monde, et le malheur le plus immérité et le plus cruel allait atteindre, dans la plus charmante des filles, un père et une mère dont je ne puis laisser passer le nom sans un souvenir de respect et de douleur.

Une question. — Le canard à la rouennaise. — Le cas de M. d'AveneL — Les marchands de volailles et les gens du monde. — Ne touchez pas aux salons ! Ne touchez pas aux canards ! — Les deux Georges. — M. Ohuet et le Marchand de poison. — Ibsen. — Un ennemi du peuple. — Les puissances.

— L'alcool. — Victorien Sardou et son canard. — Les excommunications du docteur Metschnikoff. — La modestie du canard .

— Choses sacrées. — De la liberté d'écrire. — Le canarcLAn journaliste et son origine. — Corneille et Cornellissen. — Une statue.

24 juin.

Il arrive à un homme de lettres des plus distingués une aventure des plus caractéristiques. Elle intéresse sans doute M. le vicomte G. d'Avenel, mais en réalité elle intéresse tout le monde. C'est pourquoi je la note en passant. M. d'Avenel, qui s'était déjà, dans un livre alerte et plein d'idées, les Français de mon temps, attaqué aux mœurs d'aujourd'hui, en n'épargnant ni notre monde, ni le monde, ni son monde, et qui par là s'était attiré la rancune des clubmen, vient tout à coup de déchaîner la colère des marchands de volailles des Halles, gens aussi irritables que les poètes, en racontant qu'il avait, comme M. de Laubespin, failli mourir pour avoir mangé un canard à la rouennaise. M. d'Avenel n'a pas de chance : il

ajoute le courroux des marchands de canards à celui des habitués des Cercles, la mauvaise humeur des Halles Centrales à celle du Jockey-Club. Il attire les protestations comme le paratonnerre attire la foudre. Il cumule les froncements de sourcils ; et les mandataires des marchands de volatiles, plus enflammés que ceux des gentilshommes, le menacent même d'agir contre lui « par telle Aoie de droit qui conviendra ».

Voilà qui prouve qu'en ce temps de licence parfaite, il est aussi malaisé de se plaindre d'une indigestion que d'observer les ridicules mondains, de chercher à savoir ce qu'il reste d'aristocratie en France ou de critiquer les habitudes de la presse (autre vendeuse de canards), le mot est inévitable et le rapprochement trop facile à faire. M. d'Avcnel s'en est convaincu par une double expérience. Oh î liberté, qu'il ost difficile de parler en ton nom !

Je ne suis pas de ceux qui disent : ce n'est rien, C'est un canard à la rouennaise...

Cette question du canard est, au contraire, tout à fait symbolique. \'oilà bien pourquoi elle est primordiale. Elle démontre qu'il nous est interdit de nous plaindre lorsqu'il s'agit de notre santé, et que nous n'avons pas le droit de crier nos doléances ou de les confier, s'il nous plaît, à quelque journal. Qu'il soit permis à des confrères de s'entrc-déchircr et de se calomnier les uns les autres ; qu'il soit loisible à des hommes politiques de se traiter de « bandits » et à des journalistes de travailler consciencieusement au

déshonneur de braves gens coupables de différer d'opinions avec eux, rien de plus loisible et de plus simple. Ce sont là choses de pratique facile et d'habitude courante. Mais toucher ali canard à la rouennaise ou aux noblesses de fraîche date, c'est risquer de voir se dresser le fâcheux procès-verbal, qu'il soit celui des témoins ou celui de l'huissier. Le canard est aussi sacré que l'alcool, et l'aventure de AI. Georges d'Avencl est précisément celle de M. Georges Ohnet, traîné en justice pour son roman, le Marchand de poison. Criminels l'un et l'autre, ces deux Georges, l'un pour avoir raillé un apéritif, l'aulre pour avoir accusé un volatile.

Je ne sais rien de plus profond que le drame d'Ibsen intitulé Un ennemi du Peuple. Le brave docteur^ qui perd sa popularité et risque de se faire lapider parce qu'il déclare que les eaux de la ville sont contaminées et malsaines, est une figure admirable, et ses malheurs ont une poignante ironie. Pauvre diable, regardé comme un « ennemi du peuple » parce qu'il songe à la santé du peuple et n'entend pas que les négociants de la cité fassent fortune en dépit de l'hygiène publique ! Je ne crois pas que la lutte éternelle entre l'intérêt et le devoir ait été exprimée avec plus de force — et dans un sentiment plus moderne,. — que par le dramaturge norvégien.

M. d'Avenel « n'est pas encore l'ennemi du peuple » — pas plus qu'il n'est « l'ennemi des salons » ou de « l'aristocratie », mais il est déjà l'homme qui a calomnié les expéditeurs de volailles et — le misérable ! — attaqué le canard à la rouennaise ! Ne tou-

chez pas au canard, ne louchez pas à la hache ! Le canard est plus vénéré et mieux défendu qu'un ministre. M. d'Avcnel a soulevé là, sans le vouloir, une question plus importante peut-être que ses éludes mêmes sur le Mécanisme de la Vie moderne. C'est notre vie à tous que symbolise Sa Majesté le Canard.

Eh ! bien, non, il n'est pas permis de discuter le canard, pas plus que les absinthes, les calvados ou les amers, et le papier timbré tomberait dru sur la tête de l'écrivain qui oserait dire d'un produit alimentaire la vingtième parlie de ce qu'on peut librement imprimer de ses livres, de ses actes et de sa personne. Le premier passant venu a le droit de traiter le romancier de corrupteur à tant la ligne et le gazetier d'insulteur à gages (ce qui n'est pas toujours inexact) ; le moraliste ne saurait blâmer les mariages d'argent, la prise de possession de faux litres nobiliaires, l'achat de baronies étrangères ou de comtés du pape sans être appelé un faux frère s'il porte la particule, ou malotru s'il est rolurier. Et l'hygiéniste ne peut s'élever contre l'alcoolisme d'où naissent le crime et la folie sans craindre le procès que peut lui intenter tout aussitôt le fabricant de boissons et le débitant du cabaret.

Et pourtant la terre tourne î Et pourtant l'alcool est un toxique et le canard à la rouennaise ason péril, le péril palmipède après le péril jaune. Que de périls, bon Dieu, en notre existence ! Il n'y a pas deux ans que M, \'ictorien Sardou m'invitait à dîner à Marlyle-Roi. « Nous irons à Fourqueux visiter la maison qu'y habita \'iclor Hugo, et nous dînerons on

famille. » Je ne sais quelle cause, le théâtre, sans nul doute, m'empêcha d'accepter l'amicale invitation. Je m'excusai en regrettant Fourqueux et Marly à la fois. Deux jours après, Sardou m'écrivait : « Ah ! que vous avez bien fait ! Vous avez évité une maladie. Nous avons tous été empoisonnés !... »

Je livre l'auteur de la Sorcière comme celui des Français de mon temps à la vindicte des mandataires des marchands de volailles. M. Sardou ajoutait : « Oui, empoisonnés tous. Et par un canard à la rouennaise ».

Et l'empoisonnement ne fut pas passager. Ce n'était pas l'indigestion vulgaire. C'était bel et bien l'intoxication caractérisée — celle de M. de Laubespin et de M. d'Avenel ^- et Mme Sardou en restait souffrante durant des semaines.

« Que M. d'Avenel et ses convives aient présenté les symptômes d'une intoxication alimentaire dont nous ignorons les causes, c'est possible, répondent les représentants du Syndicat des Halles Centrales », — et ils ajoutent, ô ironie ! ces quelques mots qui font rêver : — « ...c'est possible, tous les aliments contenant des toxines ».

Or, ils ont raison. Nous sommes tous, plus ou moins. Français de notre temps imitant le roi de Pont, des Mithridates au petit pied. Nous avalons des poisons au jour la journée. Mais que cette simple ligne est bien faite pour nous plonger en de mélancoliques méditations : Tous les aliments contenant des toxines. Voilà la consolation que nous donnent de très honnêtes gens qui sont loin en effet d'être des

empoisonneurs publics, et que M. d'Avenel n'a jamais accusés d'ailleurs de jouer les Borgia. Les toxines sont partout ! L'empoisonnement est pr.rtout ! le péril est partout ! Ah ! si vous écouliez le très sa\ ant docteur Mctsclmikoff, vous verriez de combien de dangers est entourée la chétive santé humaine, et de quels adversaires doit se défendre notre misérable estomac.

Pour M. ÎNIetschnikoff, tout ce qui touche au sol, tout ce qui pompo, absorbe les sucs du terrain, tous les fruits ou les légumes nourris par la terre sont des agents d'intoxication, de typhus ou de cholérinc. Les fraises, les radis, les salades, le cresson, autant d'aliments morbides. Jamais, en aucun cas, n'y goûterait le maître qui est une des gloires et des autorités de l'Institut Pasteur.

Quoi, les fraises mêmes, ces délicieuses fraises parfumées ? Filles du fumier, vous répondra le savant. Mais alors les truffes, chères aux Romains, ces tuber-i cules dont Brillât-Savarin disait : « Oui n'a pas senti sa bouche se mouiller en entendant parler des truies' à la provençale ? » M. Metschnikoff répondrait : « Les truffes aussi, les truffes nourries par la terre, sont redoutables comme tout ce qui sort de la terre ! »

En vérité, les hygiénistes, en prolongeant la vie, la rendront à la fin terriblement difficile. L'homme va devenir une autre sorte de grand enfant enveloppé dans les langes de l'hygiène. Ne buvez plus de vin ! Ce lait des vieillards est devenu le poison des jeunes* gens. Ne prenez plus d'huîtres ! Elles colportent legjl bacilles de la fièvre typhoïde. Des moules et de?: champignons on ne parle pas. Il faut être un héros

comme d'Arlagnan ou ne pas plus tenir à la vie que Challerton pour les braver. Ainsi, effaré, entouré de morts comme Créon au dénouement d'Anligone, l'homme moderne se demande où est le salut. La soupe de nos pères ? Le potage familial et sain ? Il paraît que ni la soupe ni le potage ne nourrissent. Et, d'ailleurs, il doit y avoir là aussi des toxines, les fameuses toxines dont nous menacent les Halles Centrales pour décharger de toute accusation les canards. Tout s'écroule de notre foi en la cuisine légendaire. Plus de confiance dans les plats de ménage !

La conclusion serait de s'en tenir aux œufs à la coque, le seul mets dont s'accommodât 1' « Homme très Propre » du monologue de Charles Cros. Au moins, disail-il. ma cuisinière n'a pas mis ses pattes là-dedans ! » Encore faudrait-il faire analyser le sel qu'on ajoute à l'œuf brisé ou se contenter de l'avaler sans sel, les chimistes étant bien capables de découvrir dans le sel quelque poison encore, comme Raspail se faisait fort de trouver de l'arsenic jusque dans le fauteuil du président qui jugeait Mme Lafarge.

Quand je vous le disais, que la question du canard à la rouennaisc était un épisode, mais un épisode symbolique de notre vie contemporaine !

Le canard qui n'est point, comme le paon, un noble oiseau, « nourriture des amants et viande du preux », dit le vieux langage, se nourrit du reste de façon à mériter la réputation nouvelle que vont lui faire ces derniers événements. Tout lui est bon, détritus, araignées, limaces, vers de terre, courtillières. Il avalerait (Ici unjiomme politique) plus d'un crapaud par

jour. Il se plaît dans les ruisseaux fangeux, dans la boue, la vase et les mares. L'air bonasse, l'œil curieux, la démarche grave, il fouille de son bec aplati les ramassis squalides, comme le chiffonnier les tas d'ordures. Il est le pourceau des volatiles. El c'est le résullat de cette nourriture que les amateurs se mettent sous la dent. C'est ce « sang impur », comme dirait la Marseillaise, qui fait le prix du canard au sang.

Rappelez-vous l'horreur un peu sentimentale de Rousseau pour ces carnages d'animaux sordides. Ce sang lui eût soulevé le cœur. II eût pris parti contre le canard dans cette querelle des canardistes et anlicanardisles.

« Il y a lieu, écrivent les cuisiniers de la nouvelle école, de distinguer le canard naniais qui doit être bien cuit (trente-cinq à quarante-cinq minutes), et le canard rouennais qui doit être servi saignant (dix-huit à vingt-cinq minutes). Presser la carcasse et jeter le sang dessus sans faire bouillir. »

OHmod de la Reynière, en son Almanach des gourmands, disait du canard domestique, qu'il regardait, du reste, comme une « entrée estimable » sans plus : « Il paraît rarement à la broche sur une table recherchée. Sa modestie s'accommode mieux d'un hl

de navets. »

Sa modestie ! Nous en sommes loin. Le canard, fûtil aux petits pois, ne serait plus modeste aujourd'hui^ Le canard triomphe, comme le paon. Il s'affirme. I s'impose. Il a ses défenseurs, qui sont militants, sei avocats qui sont menaçants, et le chat, animal sacré

n'était pas plus honoré par les syndicats d'Egypte. M. d'Avencl, parce qu'il a étudié tour à tour, et sans mésaventure, les industries du fer et les magasins de nouveautés, les habillements féminins et les établissements de crédit, la publicité, — ce qui est délicat — et le théâtre, ce qui l'est plus encore, M. d'Avenel, qui a jugé Mazarin et les archevêques de Paris depuis Saint-Denys jusqu'à nos jours, et qui a pesé la politique de Richelieu et son administration et sa noblesse, s'est imaginé qu'il pouvait dire son fait au canard à la rouennaise comme au Cardinal ou aux Parlements, quelle erreur !

Il a écrit, à la première page des Français de mon temps : « La vie publique d'un peuple est très peu de chose au regard de sa vie privée. » Quel paradoxe !

On peut critiquer la vie publique d'une nation et de ceux qui la conduisent — très souvent ils ne savent où — on ne peut pas étudier sans inconvénient la vie privée ou la nourriture d'un peuple. Les intérêts particuliers surgissent aussitôt pleins d'ires et de cris, où l'intérêt général reste coi. Il est dans notre démocratie des castes privilégiées comme dans l'Inde. Allez donc, sous prétexte de moralité publique, toucher aux marchands de vin, trouver, par exemple, qu'ils pullulent, qu'ils absorbent tout, la tirelire et le cerveau, la paye de l'atelier et le pain de la famille. Malheureux ! Vous ne craignez donc pas les procès, si vous êtes publiciste et vous ne redoutez donc pas la non réélection si vous êtes député, l'échec certain si vous êtes candidat ?

M. d'Avenel a bien fait de n'être point candidat au

fauteuil de M. Grcard, dont l'Académie nomme le successeur un peu vite. Le canard à la rouennaisc €ût fait entendre sa protestation nasillarde. Une clameur de haro comme une autic. Les Halles eussent accusé de calomnie l'aspirant académicien. Elles eussent protesté contre cette prétention à l'immortalité chez un homme qui veut mal de mort au canard.

On peut tout faire aujourd'hui, on peut tout risquer, on peut tout oser, on peut tout dire. On ne peut pas toucher au canard au sang. Et c'est ainsi que le simple fait, de la part d'un homme indigéré, de protester contre un mets indigeste, sinon toxique, constituant un crime de lèse-volatile mcrilail d'être retenu ■comme un parfait exemple de ce qu'est la liberté d'écrire en un temps de liberté complète.

Figaro eût ajouté le canard à la rouennaisc à toutes les puissances fameuses dont il était interdit de parler.

En attendant, je ne mangerai plus de canard, d'abord parce que je ne l'aime pas, et comme disait Henri Monnier en parlant des épinards, j'en suis bien aise car si je l'aimais j'en mangerais et je ne peux pas •le souffrir. Celte raison en vaut une autre. C'est même la meilleure qu'on puisse trouver. Ai-jc le droit seulement d'cxpiimcr cette opinion sub\ersive et ne vat-on pas, du côté des Halles, m'obliger à faire amende honorable à ce palmipède ? Tout est possible, encore un coup, et il faut s'attendre à des surprises. J'avoue que l'aventure de M. d'Avenel en fut une pour moi.

Le spirituel écrivain en sera quitte pour laisser les canards ù leur omnipotence et ne plus chercher à dire

la vérilé (iu"aux gens du momie. Le salon est, au total, plus indulgent que la cuisine.

Et, ma foi, puisque j'ai parlé du canard, il me vient à l'idée de rechercher pourquoi le mensonge imprimé, la bourde incroyable, la nouvelle invraisemblable, tout ce qui germe, fleurit, s'épanouit, surgit dans le cerveau fertilisé des journalistes, s'appelle de ce nom, le canard ?

Le canard, dont les ailes si souvent coupées renaissenj., repoussent comme les plumes du phénix. Le canard, roi du monde et qui, sublime et étourdissant en ses métamorphoses, revêt tous les costumes, parle ou couaquc toutes les langues, prend toutes les formes, a toutes les audaces. Le canard, plus nourrissant pour tous les gazetiers que tous les canards à la rouennaise. Le canard qui fait le tour du monde comme La Pérouse et fait douter, car il devient l'histoire, de la vérité de l'histoire^ Le canard qui sort aussi d'une cuisine — celle du journal, — le canard dont le bec peut blesser et la blague calomnier, qui donc l'a inventé, ce canard, international, polyglotte et polymorphe, et dont les œufs cassés voient sortir tant de mensonges ?

Il paraît que c'est un Belge. Les Américains ont engraissé depuis ces canards, mais c'est un anversois, une sorte de gascon d'Anvers nommé Cornellissen qui s'avisa de prouver par une historiette digne de \L de Crac la voracité des canards. Gloire à la Belgique ! Cornellissen raconta dans un journal d'Anvers qu'on avait pris vingt canards, qu'on en avait haché un tout entier, plumes et chair, et qu'on l'avait fait avaler aux

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dix-neuf aulrcs. Puis, gloutonnement, les dix-huit canards avaient dévoré ainsi le dix-neuvième haché menu comme le premier. Et, de canard tué en canard tué, les dix-sept survivants digérant le dix-huitième, ainsi de suite, il s"élait trou\é qu'en réalité, au bout de l'expérience, le dernier canard survivant avait avalé en totalité ses dix-neuf camarades.

Cornellissen ! Ce Belge dont le nom mérite un peu de gloire est le Corneille du humbug. Il a inventé pour le canard un qu'il mangeât ! qui \ aut le qu'il mourût. Son histoire fit le tour de la presse, passa la Manche el l'Atlantique et. comme le fameux serpent de mer du Constitutionnel, nous revint un beau jour d'Amérique, complétée par quelque Edgar Poë ou quelque Mark Twain qui s'avisa de publier le procèsverbal authentique de l'autopsie du dernier canard avec la description des ravages causés par tant de gloutonnerie.

Et ce dernier canard serait, en réalité, le premier canard connu, si telle vieille expression française ne semblait disputer au belge Cornellissen le mérite d'avoir enrichi notre langue d'un mot d'argot bien vite populaire,

— Marchand de canard à moitié ! disait-on, jadis, d'un homme qui mentait ou ne livrait vérité qu'à demi.

Là-dessus Litlré nous en apprendrait plus long que personne.

Quoi qu'il on soit, si vraiment cet habitant de la bonne \ille d'Anvers a vraiment inventé le canard imprimé, s'il est le père de ce vocable qui est peut-être le mot du siècle ; s'il a imaainé rin\ raisemblable his-

toire dont tant de contes, bourdes, billevesées, chimères sont sortis ; s'il a vraiment pondu et couvé le Canard monstre qui a donné naissance à tous les canards à venir, je demanderais sérieusement que les journalistes reconnaissants érigeassent une statue colossale à Cornellissen, maître éleveur des canards historiques, comme on en a élevé une à Théophraste Renaudot, patron des gazetiers et père de l'Annonce. Mais quoi ! réfléchissons. Les débitants de canards à l'encre sont peut-être plus dangereux parfois que les marchands de canards au sang. Laissons Cornellissen dans son ombre. Le vieux Corneille nous suffît.

Le Centenaire de George Sand. — Les grands travailleurs du siècle passé. — Le génie bonhomme. — Lectures et souvenirs. — Dumas fils à Nohant. — George Sand et la comédie de société. — Une revue berrichonne en 1827. — George Sand, le.*; acteurs et le théâtre. — Edouard Cadol. — Le féminisme. — George Sand candidate à la Chambre. — Une brochun' : Pourquoi les femmes à lAcadémie? — La mére-grand. — L'art d'être aïeule. — Nohant. — [P. -S.). — La statue de George Sand, par Clésinger.

l" juillet.

« Mercredi 26 novembre 1851. — Première repré- •scntation du Mariage de Victorine. Succès. J'ai été fort calme et indifférente sans me rendre bien compte <lu pourquoi... Après la pièce je suis revenue souper â\ec ma fille... J'ai pris du café, j'ai mal dormi. »

C'est ainsi que, le plus simplement du monde, en un Aolume de fragments qui paraît le jour du Centenaire sous ce titre : Souvenirs et idées, George Sand note, avec une sincérité parfaite, l'impression que lui causa la représentation de ce délicieux pastiche de Sedaine qui devait, des planches du Gymnase, passer sur la scène de la Comédie-Française.

Les orateurs qui parleront demain devant la statue de l'admirable femme, au Luxembourg, devront saluer à la fois en elle la laborieuse dont l'œuvre en-

tière glorifia le travail et la femme simple et bonne qui semblait ne jamais se douter de son génie.

Dumas fils m'en parlait souvent et la montrait volontiers dans la familiarité même de sa vie, presquetoujours silencieuse, travaillant sans cesse et faisant ses livres comme la nature fait ses moissons, sourdement, à l'heure dite. Il est à remarquer que lesgrands tra\aillcurs du siècle passé furent des créateurs sans fatigue, songeant comme les bœufsruminent (et le mot était prononcé hier par M. René Doumic, à propos de Aime Sand justement). Victor Hugo, Lamartine, Sand, Alexandre Dumas, Michelet^ laissaient couler leur encre comme l'eau d'une source. Ils étaient des prodigues parce que leur labeur leur était un besoin et une volupté.

0 vous dont le ti-avail est joie !

dit aux abeilles le poète du constant labeur.

C'est un hymne au travail que ce drame de Claudie^ où, dirait-on. Millet, le peintre des paysans, a entendu pour la première fois peut-être la cloche de son Angélus. C'est dans le travail que se réfugiait George Sand, après telle tourmente ou telles épreuves de sa vie. Elle est revenue souvent dans son théâtre et dans ses livres à cette vieille gravure d'Holbein où, sous l'effigie d'un laboureur en haillons poussant sa charrue au soleil couchant, ces quatre vers sont gravés comme l'épitaphe même de tous les ouvriers de la terre :

A la sueur de ton visaige Tu gagneras ta pauvre vie.

Après long travail et usaige Voicy la mort qui te convie.

Cette complainte et ces vers macabres, le drama turge les a mis sur les lèvres d'un de ses personnages. Mais l'écrivain les avait pris pour mot d'ordre et, de sa jeunesse à sa mort, elle travailla, travailla toujours, se donnant pour consigne tant d'heures par jour, comme un tâcheron et si elle avait achevé un roman avant la fin de sa journée, en recommençant un autre pour qu'il ne fût pas dit qu'elle s'était octroyé un congé, par paresse.

Un jour, à Nohant, par une température torride, Dumas fils la surprit assise au seuil de sa porte, dans le soleil, ses grands yeux fixés sur l'horizon.

— Que faites-vous là ? lui dit-il.

— Rien. J'ai chaud.

Elle ne rêvait pas, elle se reposait. Elle se laissait absorber par la bonne mère nature, le grand soleil, l'air de l'été.

Une autre fois, se baignant avec elle dans le Cher, Dumas fils, gouailleur, lui dit ;

— Eh ! bien, à propos, que pensez-vous de Lélia ? Elle sourit tout en nageant :

— Léîia? Ne m'en parle pas. J'ai voulu relire ça il y a quelque temps et je n'ai pas pu aller jusqu'à la fin du premier volume.

Puis elle ajouta :

— N'importe. Quand j'écrivais cela, j'étais sincère !

Elle fut sincère toujours. Et modeste. D'une modestie délicieuse. C'était le « génie bonne femme ■> pour faire pendant au Génie Bonhomme de Nodier

Je viens d'avoir l'honneur de passer des après-midi avec sa petite-fille Aurore, qui suivait les répétitions de la pièce de son aïeule. Mme Lauth-Sand me disait la bonté, la tendresse et aussi la timidité de ce grand esprit.

— Claudie devait 'être de toutes ses pièces celle qu'elle préférait ? demandions-nous.

— Je n^en sais rien. Elle n'en parlait jamais. Elle ne parlait jamais de ce qu'elle avait fait.

Quelquefois, elle se surprenait à dire, en écoutant une page lue par ses petites-filles : « Tiens, ce n'est pas mal. De qui est-ce ? » elle était fort étonnée qu'on lui répondît : « Mais c'est de vous, grand'mère ! »

Un soir, en lisant tout haut la Coupe, Mme Aurore, alors enfant, se mit à fondre en larmes. L'aïeule lui essuya les yeux :

— Es-tu bêle ! Pleurer pour ça ! Mais ce n'est pas arrivé. C'est des bêtises ! Cela ne compte pas ! C'est des histoires que j'ai inventées ! Ce n'est rien du tout !

Il faut entendre la petite fille parler de la grand' mère pour deviner ce que fut la bonne dame. George Sand avait les mêmes paroles attendries lorsqu'elle parlait de son fils, dont le double talent de peintre et d'écrivain la rendait fière. Elle encadrait de descriptions délicieuses les pittoresques lithographies que Maurice Sand consacrait aux superstitions du Berri, aux fadets, aux dames vertes, aux meneux de loups.

Maurice, très épris de théâtre, interrompant ses romans antiques comme CalUrhoé ou ses études sur les types de la comédie italienne, A/as^yues et Boudons, pour peindre les décors du théâtre que George Sand

170 LA \il: a I'Aris.

avait à \ohanl comme Voltaire en voulait un à Ferney et comme \'ictor Hugo eut un moment l'idée d'en installer un à Guernescy pour y jouer des drames interdits en France, — Maurice montait, comme un directeur, les pièces de sa mère et les interprétait même, sur celte scène berrichcînne où Bocage joua souvent, où Berton fît débuter Pierre Berton son fils, où le vieux Clerh, un brave serviteur de l'Odéon et de la Comédie-Française, était régisseur, et Edouard Cadol, l'auteur des Inutiles, le souffleur.

Je crois même pouvoir affirmer que, sur le théâtre de Xohant, George Sand joua Claudie — oui, cette Claudio, créée par Mme Lia Félix, la sœur de Rachel — • et à côté d'elle, Maurice Sand représentait Denis Ronciat,

Or, Mme Sand, qui avait eu toujours la passionnette de la comédie de société et la passion des acteurs n'était, paraît-il, qu'une interprète assez ordinaire de ses propres œuvres. J'ai entendu Victor Hugo dire des vers : il les disait mal. George Sand jouait moins bien Claudie que Mme Lia Félix.

Mais je trouve dans un précieux recueil de souvenirs d'un Berrichon fort lettré, A. Laisnel de la Salle, Anciennes Mœurs, la trace de ce goût de George Sand pour le théâtre de société. Il y eut, aux en\irons de 1830, à la Châtre, tout un groupe de jeunes gens et de jeunes femmes aux idées généreuses et gaies et (jui, se réunissant ici ou là, chez M. Duvernet ou chez Ajalsen de Grandsagne, chez le baron Dudevant ou chez Jules Néraud le Malgache des Lettres cVun Voyageur, improvisaient des pièces de

circonstance, des revues locales où chacun apportait sa collaboration et faisait sa partie, et M. Laisnel de la Salle nous a conservé une de ces bluetlcs, une folie qui date de 1827, et qui, ayant pour auteurs J. Néraud et M. Laisnel, portait ce titre : Eugène et Guillaume ou l'Homme Cuit.

George Sand — alors baronne Dudevant — y jouait le principal rôle. Manette, fille de Mme Gauthier, pâtissière, et elle y chantait, sur l'air de fêlais bon chasseur autrelois, des couplets de vaudeville, avec les calembours obligatoires pour les pointes des vaudevilles de ce temps-là. Manette pleurait. Manette criait. Manette voulait être mariée, Manette réclamait la main de « M. Eugène » :

Toutes vos miches ont le poids, J'sorain' bien avec le commissaire ; Avec çà l'on peut bien, je crois, Des méchants braver la colère.

Il est temps de me marier.

Ah! maman, rendez-moi justice I Parc'que j'suis fiU' d'un pâtissier Faudra-t-y toujours que j'pàtisse !

George Sand riait elle-même de ces calembours, « fiente de l'esprit qui vole », disait Hugo.

Et c'est encore George Sand, jouant et chantant le rôle de Manette qui, souriante, viendra débiter à la fin de la pièce le couplet au public :

Messieurs, ça s'rait une injustice De nous traiter sévèrement :

La troupe est encor bien novice.

Les auteurs ont peu de talent :

Vous aurez, je pense,

Un peu d'indulgence

Pour les acteurs,

Pour les auteurs.

Mais qu'aucun de nous ne s'emporte :

Si le public est mécontent, Nous allons lui rendre à l'instant Son argent à la porte.

Je ne donne pas ces vers comme absolument nécessaires à la postérité, qui s'en passerait fort bien et les dédaignera sans nul doute. Mais je m'imagine George Sand, jeune, jolie, avec ces grands yeux noirs que Coulure et Calamatta nous ont rendus, George Sand, à vingt-trois ans, insouciante, chantant sur un petit théâtre du Berri les couplets où Manette réclame le mariage vite, vite, elle qui peu d'années après, dans ses livres de douleur et de révolte, réclamera au nom des femmes contre la tyrannie et les implacables erreurs du mariage.

On a retrouvé parmi les lettres adressées à Napoléon III une pétition où le baron Dudevant réclame à l'empereur, pour services rendus à l'agriculture en province, la croix de la Légion d'honneur et ajoute à tous ces titres celui d'être le mari « de la baronne Dudevant devenue, depuis, si célèbre sous le nom de George Sand ».

Oui, George Sand fut, toute sa vie, éprise du théâtre. Ce monde particulier qui vit entre la rampe et la toile do fond, entre cour el iardin, attirait par son magnétisme singulier cette nature simple et éprise d'une ^érité qu'elle cherchait jusque dans les mensonges de la scène. Elle n'écrivait pas pour l'argent, pour le succès, pour le tapage. Elle voulait parler à plus de gens à la fois en parlant de plus haut, voilà

tout, et elle savait bien que le théâtre est une tribune. Le vieux Remy de Claudie en fait même presque une chaire.

Elle « faisait du théâtre » comme elle faisait du roman, parce que cela l'amusait, parce que jouer la comédie à Nohant ou la faire jouer à l'Odéon lui était un plaisir, une distraction.

Il faut peut-être que le créateur, dans le livre et sur la scène, puisse faire son œuvre comme dans la ruche on fait le miel :

0 vous, dont le travail est joie !

Ce vers, que je citais tout à l'heure, peint aussi Victor Hugo, Titan joyeux dans le labeur.

Les allres d'un Flaubert n'atteignaient pas George Sand.

On n'a jamais parlé une langue plus pure et plus claire que celle du Mariage de Victorine. Elle conte dans le Théâtre et V Acteur — un des fragments de son livre posthume — • qu'elle retrouva en quelque sorte, remit à la mode à Nohant, par les soirs d'hiver, la comédie improvisée, la vieille Commedia del Arie. Le vrai c'est qu'elle improvisa toute sa vie ses pièces comme ses romans. Mais elle doutait d'elle-même lorsqu'il s'agissait des choses du théâtre. Elle consultait les gens « de la boutique ». Bocage l'a guidée dans la mise en scène et même je crois un peu aussi dans la marche de ces ouvrages, lorsqu'elle donna Claudie à la Porte-Saint-Martin et François le Champi à rOdéon. Rouvière, le fantastique, étrange et sympathique Rouvière, diarmant homme inspiré et un

peu fou, Rouvière, dont George Sand dessina le profil dans un de ses livres, eut aussi sur elle de l'influence, par exemple lorsqu'elle écrivit Maître Favilla, où d'ailleurs cet homme incomplet, parfois exécrable, fut sublime.

Elle les aimait, ces acteurs. Elle rêvait et prédisait un théâtre où le comédien serait à la fois l'auteur et l'acteur, comme Shakespeare et comme Molière. On m'assure que Charles Dickens jouait admirablement ses propres drames. M. Rostand est un acteur de premier ordre, et c'est une impression délicieuse de lui voir interpréter ses Romanesques. M. Richepin nous est apparu, un soir, sous les traits de son Xana-Salb.

Mais lorsque George Sand voulut réaliser ce qu'elle appelait une utopie, elle fut une comédienne à qui elle eût retiré le rôle, en supposant qu'elle eût le courage de faire de la peine à quelqu'un.

En revanche, si elle demandait des conseils, elle en donnait et d'excellents. Edouard Cadol l'avait priée, à Nohant, de vouloir bien écouler une pièce qu'il venait d'achever,

— \'olontiers, dit-elle, et je tâcherai de ne pas m'endormir.

Elle ne s'endormit pas. Attentive, elle suivait la pièce silencieusement.

Puis, tendant la main vers le manuscrit :

— Voulez-vous me permettre de relire ça cette nuit ?

Celait une étude de mœurs de village. « C'est mon affaire, n'est-ce pas ? » dit en souriant l'auteur de la Mare au Diable.

Le lendemain, la nuit passée à ce travail. George Sand rendait le manuscrit à Edouard Cadol. Seulement elle avait, en marge, récrit un acte tout entier.

— Ah î madame, mais alors la pièce est de vous !...

— Pourquoi ? Parce que j'ai trouvé plus court de faire bavarder vos personnages que de noter mes observations. Cela n'a aucune importance et aucune valeur.

Et, comme elle donnait sa copie, son génie au père, elle ajoutait, le plus naturellement du monde, des poupées et des dragées pour les enfants.

C'est Cadol qui m'a conté le trait et qui avait de Nohant emporté, reconnaissant, ce touchant souvenir.

En revanche, Mme Sand ayant lu à Dumas une pièce en trois ^actes que l'auteur de la Dame aux camélias n'avait pas trouvée bonne et celui-ci lui demandant peu après : « Eh bien ! et la pièce de l'autre jour? Il y a peut-être quelque chose à en tirer, je" voudrais la relire » — George Sand répondait le plus naturellement du monde :

— Mais, mon cher enfant, tu m'avais dit que c'était mauvais. Je l'ai brûlée !

Le Centenaire de George Sand sera un peu la fête du féminisme. C'est la première fois qu'une femme est célébrée ainsi. Le journal Femina a mis au concours une pièce de vers écrite par une femme jugée par un jury de femmes, dite par une femme, Mme Barretta-Worms. Là-bas, à Nohant, c'est une femme, Séverine, qui saluera la grande aïeule.

En 1848, un comité électoral avait porté sur une quarantaine de listes le nom de George Sand, La ro-

mancièrc, pourtant fort engagée alors dans la lutte politique, refusa de livrer sa personne à la discussion ou à l'affirmation d'un principe. « Les femmes doivent-elles participer un jour à la vie politique, écrivait-elle. Oui, un jour, je le crois, mais ce jour est-il proche ? Non, et pour que la condition des femmes soit ainsi transformée il faut que la société soit transformée radicalement. » Elle laissa là la politique et, attristée par les journées de juin, écœurée par les journées de décembre, elle alla demander l'oubli aux traînes du Berri, aux sentes de la Vallée Noire.

Parfois, la gloire lui venait comme dans un bruit de tonnerre — le soir du Marquis de Villemer, par exemple. Souvent aussi, dans sa retraite laborieuse, quelque polémique allait la chercher, parmi les bonnes gens de là-bas, au milieu de ses amis et de ses enfants. Ainsi, lorsqu'on lui demanda pourquoi elle ne se présentait pas à l'Académie et si les femmes n'avaient point le droit d'y entrer.

Se présenter à l'Académie ! Elle eût peut-être aussi embarrassé les immortels que si Rosa Bonheur eût brigué, dans la section des beaux-arts, les suffrages de l'Institut.

Et pourquoi pas ?

Un journaliste anonyme avait publié, en 1863, sous ce titre, les Femmes à l'Académie, un discours apocryphe d'une femme reçue à l'Académie et la réponse du récipiendaire. George Sand y répondit par une brochure : Pourquoi les lemmes à l'Académie ?

Elle avait certes assez bien écrit le bon français

pour avoir le droit de « faire du Dictionnaire » et si elle n'avait pas, comme notre confrère de ce soir même, signé sa thèse latine : De Varia Uhjssis apud veteres poetas persona, ihesim proponeral Facultati Litterarum Parisiensi Œmilius Gebhart, elle avait pourtant étudié les étymologies et traduit Virgile avec le fidèle Deschartres.

Mais elle n'entendait pas plus être académicienne qu'elle n'avait voulu être députée. Respectueuse de l'assemblée littéraire où, disait-elle, Mlle de Scudéry, Mme de Sévigné, Mme de la Fayette, Madame de Staël, Mme de Girardin, Mme Valmore, eussent pu prendre place, elle trouvait qu'il était trop tard et que la question n'intéressait plus un écrivain « qui porte en soi sa propre Académie ». C'était une fierté, comme une autre.

— Pour quelques hommes qui désirent la faveur d'un fauteuil sans l'espérer, et qui crient que ces raisins-là sont trop verts, c'est là un objet d'envie, écrivait George Sand. Pour les femmes, il y a une formule plus respectueuse : c'est que ces raisins-là sont trop mûrs. Et elle préférait aux discours officiels les refrains des sonneurs de cornemuse sous les ormeaux de Nohant.

Ou plutôt, à tout George Sand préférait son coin de feu, sa table de tapisserie et sa table de travail. Elle savait la vanité des triomphes littéraires et, pour en avoir connu et consolé les défaites, elle n'ignorait pas non plus tout ce qu'il y a de décevant et d'amer dans tout le fracas de la politique. Elle voyait s'enfuir les disions d'autrefois comme au soleil levant se

fondre les brouillards de Gargilesse. Elle n'était plus que la mère-grand, la tendre aïeule qui rajeunissait ses vieilles mains de bonne ouvrière au contact de la douce chair des menottes de ses petites filles. Etre une aïeule, apprendre « l'art d'être grand-père », c'est, pour l'être humain, quand vient le soir de la vie, la joie profonde et sans mélancolie parfois du soleil couchant.

Un enfant qui tire les dentelles de l'aïeule ou joue à faire tomber à terre le chapeau du grand-père devient un cher prétexte pour revivre, se reprendre à tous les espoirs.

Et je m'imagine George Sand interrompant ses songeries pour répondre, entre deux contes du Château de Pictordu, aux questions éternelles :

— Mère-grand, pourquoi avez-vous de si petites mains ?

— C'est pour mieux travailler, mon enfant.

— Mère-grand, pourquoi semblez-vous parfois fatiguée ?

— C'est que je vieillis tout de même, quoique vos rires me rajeunissent, et que j'ai beaucoup peiné, mon enfant.

Elle avait beaucoup peiné, en effet, et pouvait s'endormir dans la paix sur son œuvre immense, comme le vieux laboureur sur la gerbe de blé de la gerbaude, « l'oreiller du pauvre ». Elle se ré\cillera demain, dans la double lumière du ciel d'été et de la rampe, — de la nature et du théâtre.

P.-S. — J'avais parlé dans un précédent article, de la statue de George Sand, qui appartient à la

Comédie-Française et qui, longtemps placée au bout de la galerie des bustes, est aujourd'hui déposée au Louvre en attendant que le théâtre reconstruit puisse lui trouver une place. M. S. Rocheblave, très informé en ce qui touche George Sand et qui a mis une si remarquable préface aux Pages choisies de l'illustre écrivain, veut bien m'apprendre que cette statue n'est pas à proprement parler un « portrait » de George Sand. De caractère surtout décoratif, le marbre fut d'abord désigné sous le nom de la Littérature, et se bornait à rappeler, en plus âgé et en plus « stylé », quelques traits du visage de George Sand. Clésinger avait conçu cette œuvre comme un pendant à la Tragédie, qui rappelait les traits de Rachel (Salons de 1850 et 1852). Mais la Tragédie rappelait beaucoup plus Ilachel que la Littérature ne ressemblait à George Sand. Mme Clésinger, de qui M. Rocheblave tenait ces détails, était formelle sur ce point, et ne voulait point» que cette matrone romaine, drapée d'une façon romantica-curule, représentât sa mère. Au reste, des portraits de George Sand, postérieurs à cette date, signés de Maurice Sand et de Manceau (que possède la famille), montrent que l'écrivain resta longtemps femme, et que le visage garda très tard non seulement de la finesse, mais de la jeunesse.

«~ Clésinger, alors, très enthousiaste de sa bellemère, acquittait à cette date, m'écrit M. Rocheblave, une dette de reconnaissance envers celle qui fut toujours la bonté même pour tous les artistes et les écrivains à leurs débuts. Ancien sous-offîcier, sculpteur encore obscur, mais à la veille de ses débuts

retentissants (au Salon de 1847) il avait subi l'influence des romans de G. Sand à un point extraordinaire. Il ne connaissait l'écrivain que par ses livres. C'est de là qu'il tira l'idée de sa première œuvre un peu marquante, qui parut au Salon de 1846 ; c'était une Mélancolie. La lettre qu'il écrivit à ce sujet à George Sand, et qui fut le point de départ de leurs rapports, mérite d'être citée textuellement. C'est un document curieux :

Madame,

Persuadé que la reconnaissance est la première des vertus, je prends la liberté de vous écrire, vous criant : « Merci ! Merci ! »

Sans doute que l'auteur de Consuelo, cette âme et ce cœur tant artiste, visitera l'Exposition de sculpture. Alors, madame, jetez un regard sur une statue de la Mélancolie , couronnée de myrte, tenant un manuscrit de la main gauche, et soutenant sa tête fatiguée de la droite. Cette statue est le résultat d'une ferme volonté et d'un ardent désir. Si vous y trouvez l'ombre de l'austère mélancolie de Libia, soyez heureuse, madame, car c'est votre œuvre.

11 me serait bien pénible de revenir sur le passé et de vous raconter comment un fourrier du 1" de cuirassier [sic] en 1839 est l'auteur de cette statue. Seulement, madame, permettez-lui d'espérer que vous en accepterez la dédicace, et que vous consentirez à ce qu'il grave sur le marbre éternelle (sic) le titre .touchant de Consuelo.

C'est le seul bien que j'envie, la seul [sic] récompense, la réatlsation de mon rêve. Bien heureux si le bonheur que vous avez (pi'.OjCuré peut vous donner un instant d'indicible joie et d'orgueil.

Agréez, madame, l'assurance de la haute considération bien sincère que j'ai pour vous.

Votre très humble serviteur, A. Clésixger.

Lundi soir, IG mars 1846.

George Sand, ajoute celui que M. Doumic appelle un sancUsle enthousiaste, répondit courrier par courrier. Trois jours après, le 19 mars, nouvelle lettre du

jeune statuaire (il avait alors trente-deux ans), débordante de joie et de reconnaissance. Dès lors, il entrait dans l'amitié de G. Sand ; l'année suivante, il entrait dans sa famille. Le Salon de 1847- montrait de lui un curieux buste de George Sand, dont le chignon est entrelacé d'une légère couronne de laurier doré. C'est ce buste qui sera demain salué dans la cérémonie du centenaire sur la scène de la Comédie-Française, et je remercie la famille de George Sand d'avoir bien voulu nous le confier et M. Rocheblave de nous en avoir dit l'histoire (1).

(1) La statue de George Sand, exilée depuis cinq ans dans'une des salles du rez-de-chaussée du Louvre, a repris sa place, parmi les fleurs, dans le péristyle de la Comédie-Française. Elle aura sans doute bientôt pour pendant le marbre de Jean Racine. La grande féministe faisant face à l'immortel féminin.

Une catastrophe parisienne. — La locomotive de la gare Saint- Lazare. — Croquis de désastre. — Un ressouvenir du siège. — Être là .' — La légende et le crime. — Mme Marie Laurent. — De François le Cliampi aux Erinnyes. — La mère ! — Une mère dans la Haine. — La Cassandre de VOrestie. — Deux mères.

— Mme Guyon et les bandits de Seine-Port. — Une ambulance.

— Mme Laurent et Mme Sarah Bernhardt. — Autre désastre : la Butte descend. — Ce qu'est la Butte. — L'esprit montmartrois. — Feu le boulevard.

8 juillet.

Il paraît qu'en me trouvant lundi dernier près de la gare Saint-Lazare au moment où la locomotive sautait en l'air comme dans le tableau fameux des Pilules du Diable j'ai commis une indiscrétion. Je ne devais pas être là. C'est un confrère en journalisme qui veut bien me le faire remarquer. Ce moraliste, qui doit être jeune, me reproche de tout voir et d*a\oir beaucoup vu. Eh ! c'est un peu le sort i\es gens qui ont vécu des années fécondes en surprises, lourdes d'aventures et de soucis ; et c'est aussi ce qui console de vieillir. On se rappelle ce (jui, dans le passé, vaut la peine d'être retenu, et voilà après tout un rajeunissement comme un autre.

Il dira : J'étais là! telle chose m'advint!

Mais parce qu'on a vu nombre d'événements, ce n'est pas une raison pour n'en point voir d'autres encore, et jusqu'à la fin je crois bien que je resterai curieux des livres, des hommes et des choses. Que mon spirituel confrère en prenne son parti. Et si le hasard a voulu qu'appelé par un fils me faisant l'honneur d'évoquer, pour me prier de suivre le char mortuaire de son père, le souvenir de ce loyal et charmant Gustave Toudouze, qui m'aimait et que j'aimais, je fusse présent lorsque se produisit la catastrophe, en vérité on ne saurait pourtant m'accuser d'avoir intrigué pour être là. Je suis souvent là, en effet, différent en cela de quelques-uns, qui n'y sont jamais. Je suis là pour écrire une préface quand, je l'avoue, je serais tout disposé à me reposer un moment ; je suis là pour présider quelque commission quand j'aimerais fort lire paisiblement un bon livre ou bavarder avec un vieil ami ; je suis là pour inaugurer une statue et prononcer, tète nue, quelque discours, en risquant la migraine ; je suis là pour bien des démarches lorsqu'il s'agit d'une sollicitation ou d'un secours intéressant autrui. De quoi se mêle donc cet ubiquiste et ne peut-il, à la fin, nous laisser en repos ? La vérité est celle-ci : on me prend tout mon temps et on me reproche de le gaspiller. On m'appelle partout et on s'étonne de me voir m'y rendre.

Et l'on a peut-être raison de s'étonner. Le plus simple serait de rester dans son coin, sans se soucier des quémandeurs ou des fâcheux ou même des amis et, retranché dans une immobilité paisiblement

■184 l.A VIE A PARIS.

égoïste, de ne pas plus « grouiller, comme dit Célimène, qu'une pièce de bois ». Je vois reconnaître aujourd'hui tant de qualités posthumes à des contemporains dont la principale vertu fut la « rosserie » que je me demande s'ils n'ont pas pris le meilleur parti et si les autres ne sont point dupes de cette bonne volonté dont on abuse, et dont on les raille au lieu de leur en savoir gré. Pour conquérir les hommes un coup de boutoir vaut mieux qu'une poignée de mains.

J'ai donc poussé l'habileté jusqu'à passer près du pont de l'Europe au moment où l'énorme projectile de fonte bombardait la maison de la rue de Berne. Chose singulière, étant en voiture, je n'ai presque rien entendu et c'est la foule, c'est l'effroi de la foule qui m'a donné subitement l'idée d'une catastrophe. Tout le monde courait et — remarque d'auteur dramatique — les femmes, en fuyant, levaient les bras au ciel, du geste précis des figurantes de tragédies antiques voyant apparaître Phèdre mourante ou Œdipe avec les yeux crevés. C'était la même pantomime instinctive, solennelle et terrifiée. Puis, tout à coup les fenêtres des logis voisins s'ouvrant en hâte, des têtes effarées apparaissaient, têtes de femmes pour la plupart et de jeunes femmes, les cheveux blonds ou bruns épars sur les épaules nues (on sommeille encore, à onze heures, quand on est une Parisienne du Tout-Paris) et c'était même un contraste singulier, ces jolies filles interrogeant l'horizon pour se rendre compte de ce qui venait de se passer et mêlant vivement à ce qui tout à

l'heure était du Sophocle une note spéciale qui était comme du Ga^arni, Léandrc, Bac ou Albert Guillaume, si Aous voulez, regardant passer une tragédie.

Puis les gamins courant pour ramasser quelque débris du monstre éclaté, quelque boulon, un clou, une vis, un fragment de fonte, me rappelaient les Gavroches du temps du siège qui collectionnaient bien vite les morceaux d'obus tombés sur la rive gauche. Et les vitres brisées, les pans de murs écroulés, les brèches énormes, les persiennes pendantes, l'aspect de citéi canonnèe, mitraillée, que prenait soudain ce quartier bouleversé comme par une secousse volcanique, ajoutaient encore à la réalité de l'impression. Tout recommençait.

J'ai pu voir là, du reste, combien vite naît, grandit, s'épanouit cette sorte d'herbe à la germination spontanée, aux racines effroyablement tenaces, qu'on n'arrache plus, et qu'on appelle la Légende. La locomotive n'avait pas plus tôt accompli par-dessus les bâtiments de la gare cette trajectoire extraordinaire vers la rue de Berne que le roman et l'humeur romanesque expliquaient instantanément le désastre : .

— C'est la dynamite !

Et des regards soupçonneux, des paroles à voix basse, des hochements de tête. La dynamite ! Les dynamiteurs ! Le quartier miné ! La politique ! Rodin d'un côté, Ravachol de l'autre. La foule n'aime point les explications scientifiques, et vous n'ôterez pas de l'idée des concierges de la rue de

Vienne que des Apaches quelconques sont pour quelque chose dans le drame de l'autre jour. Les journaux, les enquêtes, les rapports n'y feront rien. La légende est née. Ce qui est simple, et malheureusement trop simple, ne satisfait pas le public, toujours avide de complications, soupçonrieux, inquiet, voyant partout le crime et le mystère, troublé d'ailleurs, déséquilibré par le régime de délations, d'accusations, de calomnies qui anémie ou congestionne les cervelles avides, chaque matin, d'un nouveau scandale ou d'un nouveau meurtre, ceux qui ne tuent que les corps n'étant pas les plus redoutables. En fait de crime, Dieu sait ce qu'elle en déjoua ou ce qu'elle en fit commettre de fictifs — crimes terrifiants, crimes modernes ou crimes historiques, crimes de bandits illustres ou de reines célèbres, cette Mme Marie Laurent qui disparaît et emporte avec elle tant de souvenirs. Une Légende aussi. Celle du Drame. On va encore me reprocher d'avoir connu la vaillante artiste qui disparaît et de lui apporter mon hommage. Je ne puis pourtant pas voir ce passé de\enir de l'histoire — de l'histoire théâtrale

— sans fixer ce que je sais de lui. On m'en accuse. .le m'en excuse. Mais je continue.

Mme Laurent, dont le premier grand succès avait été François le Champi — la douce Madeleine Blanchet de Mme Sand, une sorte d'amante maternelle

— eut (et ce sera sa physionomie artistique durable) la gloire d'incarner, dans ce qui fut le drame populaire, ce type sympathique et sacré qui s'appelle la Mère. Oui, elle fut, essentiellement, par définition,

la mère, celle qui dispute son enfant au scélérat, qui le cherche à grands cris pendant cinq actes, qui le nourrit, qui l'adore, qui le défend, qui lo réclame : « Mon enfant ! Rendez-moi mon enfant ! » La phrase est classique. Marie Laurent la répéta pendant des années, sous une forme ou sous une autre, et toujours, avec elle, la Mère, mère douloureuse, mère persécutée, mère délaissée, mère volée de son trésor — son enfant — fît battre les cœurs et tomber dru des averses de larmes.

— Ah ! si j'avais pour fortune, disait-elle, tous les mouchoirs que j'ai fait mouiller !

Elle apparaissait, on était ému. « C'est la Mère ! » On savait d'avance qu'elle ferait pleurer et frémir. Ses grands yeux noirs de tzigane passionnée avaient des tendresses profondes lorsqu'ils se fixaient sur un berceau. Elle avait de Marie Dorval, qui lui avait enseigné comment on joue Marie-Jeanne exposant, abandonnant son enfant au tour, la puissance de douleur et de déchirement. Mais Marie Laurent eutelle jamais besoin, en vérité, qu'on lui enseignât quelque chose ? Impulsive, instinctive, ce qu'elle exprimait elle le trouvait d'elle-même, en elle-même. Elle était comédienne née et l'admirable femme qui fonda VOrphelinat des arts pour élever les enfants des autres, était née mère, au théâtre, comme elle devait être la plus dévouée des mères dans la vie,

Marie Dorval avait appris à Marie Laurent, jeune fîUe, comment on souffre et comment on exprime la souffrance ; mais Mme Laurent allait avoir, pour connaître ce qu'est la douleur, un autre enseigne-

nient que celui d'une grande artiste, celui de la Vie, qui vaut bien le Conservatoire.

Et elle fut si bien, dans cet art prestigieux de la scène, la Mère, je le répète encore une fois, que lorsqu'elle aborda d'autres rôles, le public ne la reconnaissait pas, lui redemandait d'être mère, de redevenir mère, et bonne mère, s'il vous plaît : aïeule délicieuse si elle voulait, comme dans la GrandWIère, de Victor Hugo, mais mère, avant tout, mère toujours.

Elle m'exprimait, notait ce sentiment et celte exigence de la foule lorsqu'elle me racontait un jour que, dans le beau drame de Sardou, la Haine, lorsqu'elle arrivait à la scène où la mère, Uberta, faisait évader le meurtrier de son fils, semblait lui pardonner la mort de son enfant, le public, son public, ne la suivait pas.

— Que la maîtresse outragée pardonne à l'amant, la jeune fille à l'être farouche qui en a fait sa proie, soit, la foule acceptait la magnifique idée du dramaturge. « Mais quand moi, Marie Laurent, je disais à Orso : « Va-t'en, lu es libre î » Oh ! non, non, le paradis de la Gaîté ne reconnaissait pas Marie Laurent. On lui avait changé sa Marie Laurent. II se détachait de moi. Je le sentais : il m'échappait. Et plus la scène était belle, moins il me pardonnait, à moi, de la jouer ; je n'étais plus Marie Laurent. Il lui fallait Marie Laurent : « Mon enlant ! Rendezmoi mon enlant ! » Une autre aurait pu se permettre tant de pilié héroïque. Moi, pas ! On se demandait ce que je faisais de mon poignard el pourquoi je ne

vengeais pas mon enfant. Voilà. Le public vous catalogue et vous classe. On ne badine pas avec son étiquette.

C'est ce qui, d'ailleurs, fait, au théâtre, la force de ce qu'on appelle les emplois.

Elle contait ces souvenirs avec esprit. Elle avait commencé à rédiger ses Mémoires et quelques chapitres en ont paru. Tout un monde évanoui revivait avec elle : des acteurs d'une race puissante, sorte de burgraves du drame et du mélodrame qui apparaissent, .pittoresques et empanachés, profonds aussi, très tendres et très fins observateurs au besoin, plus près de la nature que veulent bien le dire, ou le croire leurs successeurs : ils s'appelaient Frederick, Mélingue, Lacressonnière, Taillade, Lafontaine. Pendant plus d'un demi-siècle, Marie Laurent leur donna la réplique, trouvant encore à soixante-dixhuit ans la force et le talent de jouer les Enjnnies à l'Opéra, lors de sa triomphale représentation de retraite, comme elle avait, à trente ans, joué dans. l'Orestie de Dumas le rôle de Cassandre. Ah ! Cassandre enchaînée au char du vainqueur ! Cassandre, les mains jointes, farouche devant le palais d'Agamemnon, au pied des murailles d'Argos ! Cassandre, « sombre beauté » muette, avec ses grands yeux fixes ! Théophile Gautier doit avoir décrit en quelque page ce noir regard terrible et ces cris qui donnèrent le frisson à ceux qui les entendirent.

— Apollon !

— Elle parle !

— Apollon, grâce ! grâce !

J'espérais qu'à la fin sa vengeance était lasse !

190 l.\ VIE A PARIS.

Et, paraît-il, jamais fureur prophétique ne fui exprimée avec une ardeur plus sauvage, un tableau de mort tracé avec une férocité plus sinistre que par cette tragédienne improvisée qui avait joué naguère la mélancolique amoureuse du Champi et murmuré, soupiré la prose de George Sand. Entre deux actrices de premier ordre, Lucie Mabire et Emilie Guyon — noms applaudis, noms oubliés — Marie Laurent fut supérieure, et lorsque les acteurs traînèrent Alexandre Dumas sur la scène pour le forcer à recevoir les applaudissements de la foule, il leur disait :

— Xon ! non ! Pourquoi prendre pour moi des bravos qui sont à vous ?

N'étaient-ils pas aussi un peu à Jules Lacroix et peut-être à Paul Meurice ?

Lucie Mabire qui avait créé la lionne de Frédéric Soulié dans la Closerie des genêts, et qui représentait Clylemnestre dans VOrestie, épousa le poète Edouard Plouvier et mourut jeune encore. Mme Guyon, qui jouait Electre et qui allait jouer admirablement Mme de Maintenon dans le Comte de Laiernie de Maquet, entra à la Comédie-Française où Marie Laurent semblait avoir alors sa place marquée.

— A quoi tient la destinée ? disait volontiers Mme Guyon. Nous avions joué ensemble la Tireuse de caries et nous représentions, Tune et l'autre, les mères, la fausse et la vraie, la juive et la chrétienne. Je jouais la mère de Jack Sheppard dans les Chevaliers du brouillard et elle jouait mon fils admirablement. Je n'avais pas plus de talent, mais j'avais peutêtre plus de voix.

De la voix, elle en avait tant, Mme Guyon, qu'attaquée, un soir, sur la route de Seine-Port, où elle allait rendre visite à Legouvé, elle se mit à pousser de tels cris que les détrousseurs prirent peur, et que tout un village voisin accourut à travers la plaine.

— Ils croyaient avoir affaire à une aimable diseuse du Théâtre-Français, fit Mme Guyon, en contanl l'aventure à son hôte. Ils ne savaient pas que j'ai hurlé du d'Ennery ! Le mélodrame sert à quelque chose.

Mais la voix profonde, la voix d'airain de Marie Laurent, cette voix qui emplit encore la salle de l'Opéra avec les vers de Leconte de Lisle et les fureurs de Klaylemnestra, cette voix qui donne la réplique à celle de Paul Mounet, était bien aussi puissante que celle d'Emilie Guyon, la sociétaire de la Comédie-Française. Quoi qu'il en soit, on choisit. Mme Guyon fut plus favorisée, mais Mme Laurent demeura plus populaire.

Je me rappelle un soir du triste hiver de 1870, une représentation, à la Porte-Saint-Marlin, au bénéfice des blessés du siège. J'y faisais même peut-être une conférence, car j'étais là encore lorsque quelque délégué d'un bataillon venait me demander de prendre la parole. Décidément, le journaliste, mon confrère, a raison. On me voit partout. Ce soir-là, Paris assiégé était plus triste encore que de coutume. On venait d'apprendre que le Bourget était pris. Un dimanche, s'il m'en souvient. Sombre dimanche ! La jolie Marie Roze chantait — chantait les Diinns

devant la salle obscure. Au foyer, des blessés râlaient. Il y avait, côte à côte dans des lits blancs, des mobiles français et des soldats allemand^;. Mme Marie Laurent passait, allant de chevet en chevet. Les Germains blonds et les blessés bourguignons ou bretons regardaient en même temps, suivaient de leurs prunelles fiévreuses cette femme dont les grands yeux s'arrêtaient sur les visages pâlis, sur les linges tachés de sang.

Les Allemands disaient : Dank !

Nos blessés disaient : la Mère !

Eh bien ! oui, encore une fois, c'était la Mère — la Mère de la Tireuse de cartes ou de la Voleuse d'enlants, qui disputait à cette autre voleuse d'enfants, la Guerre, ceux qu'envoyaient à la Porte- Saint-Martin, le bras cassé ou le front troué, les obus ou les balles. Le théâtre où l'on jouait le drame de Dumas était une ambulance comme la Comédie, où l'on jouait Molière, comme l'Odéon, où, toute jeune, Sarah Bernhardt était ambulancière... Elles furent si dévouées en ces heures lugubres, nos comédiennes exquises ! Des aïeules maintenant.

Quand je pense qu'avec Mme Sarah Bernhardt, j'ai fait la quête pour les blessés, moi lui donnant le bra3, elle, demandant l'aumône au public de l'Opéra en lui tendant un casque prussien !

J'ose à peine le dire, de crainte qu'on me réponde encore : « Vous avez donc tout fait ? »

Hélas ! Il est si commode et si facile et si avantageux, la plupart du temps, de ne rien faire du tout !

Mme Laurent a beaucoup travaillé, beaucoup « fait » pour l'Art et pour autrui et elle s'en va saluée par tous et laissant un double renom de femme supérieure et de grande artiste.

Les comédiens rappelleront ce que fut l'artiste dramatique. Les petits enfants de l'Orphelinat, comme les blessés de l'ambulance, lui diront en français : Merci — et comme les mobiles et les lignards ensanglantés ils salueront la Mère.

Mais, en vérité, cette semaine est celle non seulement des deuils (marche ordinaire des choses), mais des catastrophes. Ne nous a-t-on pas dit qye la butte Montmartre, la Butte illustre, la Butte sacrée menaçait de glisser vers Paris et faisait mine de « descendre » ?

— Les faubourgs descendent !

C'était le grand cri de terreur ou d'espoir aux heures de troubles populaires.

— La butte descend !

C'est l'angoisse du moment et, rue Lamarck, les Montmartrois se demandent encore s'ils ne vont pas, comme dans un tobaggany américain, se réveiller, ayant glissé, dans quelque rue de Paris, au bas du coteau.

Le public, encore une fois, habitué à l'impossible, accoutumé aux désastres et aux miracles, ne s'en étonnerait pas. Il ne s'étonne plus de rien. Il inventerait tout de suite une légende. Il dirait : « Rien de plus simple, on avait miné la Butte. »

Mais il paraît que la Butte est plus solide qu'on ne pense. Elle tient ferme. Elle ne quittera pas sa

194 LA VH: A PARIS.

place. Elle ne glisse point, elle ne glissera pas. Elle .se contente d'avoir influé sur Paris et donné de son •esprit au Boulevard. C'est le Boulevard qui a glissé. La Butte, sans se déplacer, a influé sur les lettres françaises, et elle aurait bien tort de chercher à envahir Paris en réalité alors qu'elle l'a conquis par une façon d'esprit qui s'est greffé sur l'esprit parisien. La Butte, avec YEpopéc de Caran d'Ache, a fait «riger en face de l'autre butte de Mont-Sainl-Jean l'aigle blessé de Gérôme. La Butte, avec la Marche à ' l'Etoile, a mis à la mode les drames sacrés, retrouvés dans la fumée du tabac les vieux mystères. La Butte, avec les poètes du Chat Noir, a fait entrer l'esprit montmartrois du théâtre chez Molière lui-même (qui eût fait en son temps l'ascension de la Butte) et le fera entrer quelque jour chez Richelieu. Elle a retrouvé la chanson des mazarinades, et même, à l'occasion, près de la chanson rosse, la chanson bonhomme de Désaugiers et la chanson patriotique de Béranger. Pierre Dupont que j'ai entendu (toujours là!) chanter les Bœuls, les grands bœufs blancs tachés de roux, sur la place des Terreaux à Lyon, Pierre Dupont eût été un poète montmartrois comme Bruant et Jehan Rictus, l'auteur poignant des Soliloques du Pauvre.

Elle a fait vivre — non pas comme Lucullus — et elle fait vivre encore des poètes, la Butte hospitalière, et elle donne à Paris uniformisé une note particulière qui n'est point sans grâce. Qu'elle reste où elle est et qu'elle demeure ce qu'elle est ! On dit que ses cabarets perdent de leur vogue sans perdre de

LA VIE A PARIS. Wcy

leur audace, et c'est ce qui expliquerait qu'imitant Maurice Donnay, un de ceux qui lui donnèrent le plus de charme et de gloire, la Butte voudrait se rapprocher de l'Académie.

Que la Butte, encore une fois, reste sur la Butte,, ou plutôt reste la Butte. Cette annexion lui serait; funeste. Le mont Aventin du calembour, de la satire,, de rt)pposilion et du socialisme en chansons, a besoin de son emplacement comme certains tableaux ont besoin de leurs cadres, « Bourdaloue ne prêche bien que dans son tripot », disait Mme de Sévigné.. S'il veut être toujours Montmartrois, Montmartre doit rester à Montmartre. Et que les populations se rassurent : si les locomotives imitent Santos-Dumont, la Butte n'imite personne — elle n'aspire pas à descendre. Montmartre ne descend pas, il ne s'américanise point. C'est un quartier qui tient à sa gloire

Et s'il n'en reste qu'un il sera celui-là.

Lo roman. — Où est le roman ? — 11 est partout. — Les romans d'hier. — La princesse et le lieutenant. — Un mariage parisien.

— Les reines de la Mi-Carême à Turin. — Les grisettes ambas- ,-«adrices. — Romans judiciaires. — Les romanciers de Poissy.

— La princesse de Cobourg. — Une mort. — M. le Bourreau.

— Sanson et le chanteur Lays. — La mélancolie du bourreau.

— Une nouvelle que Balzac eût pu écrire.

9 août.

Et qui nous disait donc que le roman, Je pur roman, le roman romanesque, le roman d'aventures, le roman d'amour était fini ?

Ce qui se passe sous nos yeux est sans doute de l'histoire, une redoutable histoire, et les canonnades de Mandchourie peuvent compter pour d'inoubliables éA'énements ; mais le roman, le pur roman, le roman qui grise le cerveau et fait battre le cœur des femmes, ne perd pas ses droits, même entre les assauts et les grè\es. On nous demandait, l'autre jour dans une enquête, ù propos du dernier récit de Mme Daniel Lesueur, si nous pensions que le roman populaire était mort. Rien n'est mort en littérature, pas même M. Scribe, puisque la génération nouvelle vient de le déterrer sous prétexte de l'exécuter publiquement. Ce pauvre Scribe !

Du haut du ciel, leur demeure dernière. Ses colonels ne sont pas très contents !

Le Roman, populaire ou non, n'est jamais fini, ne mourra jamais, pas plus que l'illusion et le rêve. Et ce n'est pas seulement dans le feuilleton qu'il règne en maître. Il prend possession du fait-divers, il emporte d'assaut le Premier-Paris. Il emplit de ses combinaisons, de ses inventions et de ses drames, les colonnes du journal. C'est ici le roman d'une princesse qui passe par la fenêtre, comme Rosine y jetait sa musique, pour rejoindre celui qu'elle aime et se réfugie, dit-on, dans ce grand Paris où — le mot, si joli, est de Séverine — « l'immensité de la forêt assure la sécurité des nids ». C'est là le mariage très sympathiquement accueilli d'un élégant publiciste, Parisien entre les Parisiens, maître d'une partie de l'opinion, avec l'héritière d'un beau nom de France et l'alliance de la presse, la grande puissance d'aujourd'hui, avec la noblesse, la grande puissance. d'hier. De quelque côté qu'on se tourne, le roman nous sourit, le roman, nous guette. Non pas le roman vulgaire et terre à terre, l'humble roman tiré à des millions d'exemplaires des pauvres êlrcs condamnés à l'existence incolore que traînent sans savoir où elles vont, des multitudes de créatures qui n'ont que des devoirs et pas d'histoire ; mais le roman qui rendrait jaloux les romanciers et fait de l'imprévu le plus étonnant la réalité la plus courante.

Et je le rencontre partout, sous des formes diverses, ce roman qui diversifie la vie moderne, qu'on dit uniforme et si plate.

198 LA \ lE A PARIS.

— X'est-ce pas un roman — un récit de voyage — que cette réception des reines de la Mi-Carême parisienne par la reine des marchés de Turin, ce couronnement, d'une ouvrière recc\ant en souveraine véritable les majestés des cortècres de lavoir ? « Dire que j'ai été l'empereur Sigismond ! » soupirait le poète Albert Glatigny, se rappelant, du fond de sa détresse, les défilés de la Juive, en province. Les petites blanchisseuses parisiennes n'auront pas été seulement les reines d'un jour, il ne leur suffit pas d'avoir régné sur les boulevards et d'avoir fait arrêter leurs chars devant le conducteur du char de l'Etat. Elles auront eu cette gloire d'être reines même après la Mi- Carême, d'être reines à l'étranger, reçues en reines, traitées en reines, et — disent les dépêches — « de provoquer une démonstration populaire en faveur de la France ».

0 Monselet, qu'en aurais-tu dit?

Tes petites blanchisseuses Qui s'en vont, chaque lundi.

Aux pratiques paresseuses Porter le linge, à midi...

N'ont eu, là-bas, qu'à paraître Pour confondre, en vérité.

Tout un système peut-être Qui tombe de vétusté...

A quoi bon désormais la vieille diplomatie des ambassadeurs accrédités et des représentants officiels ? Les midinettes et les reines de lavoir sont peut-être les ambassadrices de l'avenir. Les ambassadrices de la belle humeur et de la grâce. Elles arrivent, elles se montrent, elles sourient. \"i\e la France ! Elles tcn-

dent leurs fines mains nerveuses à la reine des marchés de Turin. Vive l'Italie ! C'est peut-être de cette « fraternisation » toute démocratique des reines de hasard que naîtra la fraternité des peuples.

Et Mimi Pinson, grisette ou blanchisseuse, est, à vrai dire, une ambassadrice qui en vaut une autre.- Elle est aimable, et se fait aimer. Elle apporte de la gaieté, elle remporte des fleurs. Mais le roman, oui, comment finit le roman de cette reine d'aventure ? Quand elle rentre à l'atelier ou au lavoir, que doit-elle penser en songeant aux acclamations, aux vivats, aux discours qui l'accueillaient là-bas, et qui vont lui fairetrouver son Paris bien silencieux et son battoir un peulourd ? Vraiment, ce roman d'une ouvrière élue reine en son faubourg et restée reine chez un peuple étranger, traversant les Alpes, saluant, saluée, assourdiede fanfares, aveuglée de drapeaux, est un de ces spectacles imprévus qui sembleraient prouver que les. barrières et les frontières ont fait leur temps. Jeredoute seulement les lendemains de ces fanfares, la fumée acre des lampions éteints. Due les journées sembleront longues désormais à l'atelier. Quels soupirs pousseront ces reines détrônées ! Quels souvenirs et quels fantômes ! « Dire que j'ai été l'empereur Sigismond ! »

Et, je le répète, tout cela est du roman, du purroman, de l'histoire romanesque, si vous voulez. Mais il en est d'autres. Gaboriau, — dont les romans judiciaires étaient ce qui « divisait le moins » M. de Beust et M. de Bismarck, grands admirateurs de Monsieur- Lecoq — Gaboriau eût écrit, par exemple, des volu-

mes avec l'aventure de ce l)ijouticr du boulevard Sébaslopol dévalisé par d'audacieux malfaiteurs qui avaient (la police tutélahe en avertissait par avance la future Aictime) préparé leur coup dans la prison même de Poissy, ce Conservatoire officiel du cambriolage.

C'est même charmant celle sollicitude de la police de Sûreté :

— Madame, attendez-vous à être volée !

— ]\Iais Monsieur...

— Prenez vos précautions. Nous savons que vous allez être cambriolée. Les dernières nouvelles de Poissy nous en donnent la certitude.

Et la bijoutière veille et la police surveille. Et le « plan » né des colloques de Poissy est exécuté de point en point. On songe involontairement à la facétie fameuse de Pothcy, la Muette, ce monologue avant les monologues : « La police le sait; mais elle ne peut rien. faire ! »

Gaboriau, ou son M. Lccoq eùl, je pense, inventé quelque chose. Mine contre mine. Ruse contre ruse. Il en faut beaucoup avec ces romanciers de Poissy. Ce n'est ni l'ingéniosité ni l'audace qui manquent à ces collectionneurs de bijoux combinant du fond d'un préau « le coup » qu'ils exécuteront une belle nuit. Fidèles à leur scénario, ils font du roman d'aventures en action. Tantôt ils pénètrent chez les bijoutiers par le plafond, comme au boulevard des Italiens. Tels Planchet et Mousqueton dans les Mousquetaires. Tantôt ils arrivent jusqu'au magasin en perçant la cave, comme au boulevard Sébastopol. Tels Latude et

d'AlègTe,.dans Trente ans de captivité. Ces cambrioleurs sont des érudits. Ils cannaissent leurs classiques. H»

"Mais, bien que le roman judiciaire ait ses admirateurs, c'est encore le roman d'amour qui passionne le plus la foule et l'évasion de la princesse Louise de Cobourg a visiblement plus de succès que les exploits de voleurs de bijouterie. L'autre roman, celui de miss Clara Ward, princesse de Chimay, semble épuisé. Et puis il n'a pas le même attrait mystérieux. C'est un roman de Willy, de Willy quand il n'écrit point Minne. Ce n'est pas cet enlèvement d'une princesse lointaine et prisonnière, cette fuite à travers les pays, l'incognito sous le masque de l'automobile, comme dans un foyer d'Opéra.

On dit que le vieil empereur d'Autriche, philosophe couronné qui a vu tant de désastres, conseille au prince de Cobourg de ne point poursuivre les fugitifs et de laisser s'achever à Paris ou ailleurs le roman qui pourrait s'appeler la Princesse et le Lieutenant.

Il sait que tout finit, le vieil empereur qui, lui, depuis plus longtemps que Glaligny, porte ce manteau impérial autrement lourd qu'un manteau de théâtre. Il se dit que le roman de Louise de Cobourg aura une fin, comme les autres.

— Tout passe, tout casse, tout lasse. Laissez passer l'automobile qui emporte les amoureux !

Seulement, quelle que soit sa résignation aux épreuves de la destinée, le tragique souverain, dont la solitude est peuplée de tant de spectres et qui a subi vaillamment tant de malheurs immérités, doit se dire

pourtant qu'il assiste ù récroulcmcnt d'un monde. Il semble que tout craque autour de lui. Tant de scandales autour des trônes ! 'fiant de dramatiques romans dans ces palais où l'étiquette règne encore, mais comme une souveraine abolie, une douairière dont on supporte mal les radotages !

Il doit, le vieux François-Joseph, comparer — car il pense — ces reines improvisées de mi-carême qui promènent leurs majestés parmi les fêtes populaires à ces altesses qui n'ont qu'une tentation et une joie, rejeter loin de leurs fronts les diadèmes qui les enserrent, et redevenir libres et être tout uniment des femmes, des femmes que l'on aime et qui aiment, des souveraines libérées.

Sans doute il en fut toujours ainsi. La Reine de Rinj Blas n'est pas une exception. Mais le modernisme inutilise de plus en plus les duègnes et il n'y a pas plus de rangs que de distances avec l'automobile.

On m'a conté que lorsqu'un ministre, un peu effaré et inquiet, vient annoncer à l'empereur d'Autriche que quelque point noir, à l'horizon, menace son empire ou se lève sur l'Europe, il regarde son conseiller un moment, puis il répond très calme :

— Eh ! bien ?

— Sire, les massacres recommencent en Orient, il y a des troubles en Macédoine, les nouvelles de Liao- Yang sont terribles pour les Russes...

— Eh ! bien, dit l'empereur, très doucement, le malheur n'est-il pas la règle de la vie ? Il faut nous y habituer, Excellence, .le m'y suis bien accoutumé ! Calmez-vous ! Laissez passer !

Et c'est ainsi que l'autre jour il a dû dire, si on a osé lui en parler, même tout bas :

— Que la princesse de Cobourg aille où elle voudra. Mais surtout point de tapage. Les scandales princiers font trop de bruit pour les peuples qui écoutent, qui regardent et qui jugent.

Et il est allé sans doute faire sa promenade quotidienne en songeant au passé, aussi sombre que l'avenir.

Si j'en croyais les journaux, un personnage terriblement romanesque, et qui vécut une vie fort dramatique aussi, aurait disparu hier et Monsieur le Bourreau, comme disait la Du Barr}', serait mort. Personne plus que M. Deibler ne fut à la fois redouté et populaire. J'imagine que ce tout-puissant fonctionnaire devait avoir, comme les autres souverains, ses heures de mélancolie profonde. Peut-être était-il résigné et disait-il, lui aussi :

— J'en ai tant vu ! Laissez passer !

Quand on publia (ce n'était qu'une spéculation de librairie) en huit gros volumes in-8° les Mémoires de Sanson, souvenirs de plusieurs générations d'exécuteurs, on oublia — ou on ignora — un fait saisissant bien que très intime dont l'authenticité me fut affirmée par le baron Taylor, qui tenait le renseignement de l'intéressé lui-même.

Un soir, à l'Opéra, le bruit se répandit que Lays, le chanteur Lays, le bicn-aimé Lays, la coqueluche des spectatrices, Lays, applaudi et choyé, était — ô horreur ! devinez quoi ? — un des valets du bourreau, le «rollaborateur, l'aide du bourreau Sanson, en personne.

— Etait-ce possible?

— C'était certain. On l'avait mi, positivement vu, ce qui s'appelle vu, tendre au bourreau le fer rouge qui servait à marquer les forçats à l'épaule. Cela s'était passé sur la place publique et un des choristes de l'Opéra se trouvait tout à côté de Lays lorsque le chanteur avait passé le fer rougi à l'exécuteur des hautes œuvres.

A l'Opéra, on résolut de ne rien dire à Lays, mais, à partir de ce moment, personne, pas un chanteur, pas un choriste, pas un figurant, ne lui adressa la parole en dehors du service. S'il demandait à quelque camarade des nouvelles quelconques : « Comment va votre femme ? Et vos enfants ? » on ne lui répondait pas. On passait. Lays se sentait, il ne savait pourquoi, entouré, enveloppé d'une atmosphère de glace. Les regards devenaient durs en se fixant sur lui. Il était, sans le savoir, en quarantaine.

Et pourquoi ? Que se passait-il ? Qu'avail-il fait ? Ou'avait-il dit ?

Un mot brutal de quelque machiniste ivre l'éclaira brusquement, un soir, sur ce qu'on lui reprochait avec mépris :

— Va donc rejoindre ton maître, oui, va donc, valet de bourreau !

Le chanteur demanda des explications. Sévèrement, un de ses camarades lui répéta ce qu'avait dit le figurant, présent à l'opération du fer rouge — et Lays poussa un cri d'étonnemcnt désespéré. Eh î quoi, c'était pour avoir tendu ce fer rougi à Sanson marquant un forçat de la fleur de lys ou du T. F. qu'il

trouvait le théâtre ainsi ligué tout entier contre lui ? On l'avait sans l'entendre condamné à ce supplice de réprouvé ?

Lays alors raconta la vérité.

Oui, il connaissait le bourreau. Il avait connu Sanson dès son enfance. Il le plaignait. Il pou\'ait bien le dire : il l'aimait. Et chaque fois que le bourreau avait à faire tomber des têtes, surtout dans les rouges fournées de la Terreur, l'exécuteur se sentait, après, l'exécution, pris de frissons et de noire tristesse. II s'enfermait derrière ses volets clos. Il revoyait le sang versé, les têtes coupées. Le roi, la reine, les Girondins, Mme Roland, Danton, Robespierre ! Deshommes, des femmes. Il avait l'absolue sensation de glisser vers la. folie et il éprouvait alors le besoin de quelque air de romance, une musique de tendresse, qui l'arrachât à ces visions sinistres.

Il suppliait Lays de venir à son logis, de lui faire entendre un de ces fragments d'opéra que savait le chanteur et Lays, s'il n'était pas pris par le service de la scène, allait chez son terrible ami, se mettait au clavecin, chantait, et la romance à la mode ou quelque vieil air de Lulli berçait la mélancolie de Sanson, chassait les images lugubres, refaisait, pour quelques minutes, un homme comme un autre, de ce maudit, le bourreau.

— ■ Et comme sa maladie de nerfs le reprend aprèschaque exécution, fût-ce une marque au fer rouge, il m'avait demandé de l'accompagner pour le ramener chez lui après l'opération et lui chanter des airs d'Armide. Je l'ai accompagné, en effet. J'étais près de lut

quand il a marqué ce loiral. Le réchaud où chaulïait le fer touchait presque mes pieds. A un moment donné, pressé d'en finir, voyant se tordre le patient dont l'épaule nue frissonnait, Sanson me dit : « Vite, vile, le fer rouge ! Finissons-en ! Le fer ! Le fer ! » Machinalement, sans savoir, je me suis penché, j'ai pris le fer louge et je l'ai tendu à Sanson qui avançait la main vers moi... En vérité, je croyais rendre ser- \ice au supplicié ; ou plutôt, très ému, troublé, je ne pensais à rien, ù rien, qu'à répondre à une prière !... Et, l'opération finie, j'emmenai Sanson silencieux et. les portes de son logis de la rue Xeuve-Saint-Jean une fois fermées sur nous, dans l'ombre, je lui jouai des airs iVArmide. Il pleurait et hochait la têle. « J'en ai iant vu ! J'en ai tant vu !... » C'était son refrain, à lui. Dites-moi maintenant si je suis le consolateur ou le valet du bourreau !

jNL Deibler eut peut-être, comme l'exécuteur des Girondms, de Louis XVI et de Danton, ses heures de névropathie ; quelque chanteur d'opérette put lui faire l'aumône de ses chansons. Je ne sais rien de plus poignant que cette sombre humeur du bourreau demandant à Gluck ou ù Lulli de chasser les fantômes qui sont là, les hallucinations inquiétantes, les spectres, tous les spectres. Et la voix de Lays s'élève, le clavecin fait entendre ses notes grêles. Sanson a pleuré, Sanson peut encore sourire.

Les éditeurs des Mémoires, en partie apocryphes, en partie rédigés sur les notes de l'exécuteur, ont ignoré ces accès de lycanthropie et je m'étonne que Balzac, qui a\ail connu Sanson comme il avait

connu Vidocq, n'en ait pas fait une nouvelle, — Ecrivez-la, me disait le baron Taylor. Ce n'est

pas du roman, c'est de l'histoire.

Le roman, c'est l'histoire qu'on n'écrit pas et qu'on

ne voit pas.

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