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LA VIE A PARIS 1899

De la réputation usurpée qu'a Paris. ■— Une ville entêtée. — Mon ami de V..., retour de Gochinchine. — Un déjeuner chez Alexandre Dumas, — Rien ne change ! — Le réveil d'Epiménide. — Journaux du matin et journaux de l'an dernier. — L'opinion de Mardoche. — M. de Caprivi. — Deux chanceliers. — Les arbres poussent. — L'approche du Carnaval. — Bai de l'Opéra. — Le comte de Ghambran. -- D'un Album à un Musée. — Les Larmes de Jacques Pineton de Chambrun. — La comtesse de Chambrun, — Gounod. — Les invités. — Les eaux de l'Avre, — Encore un espion. ■— Rien ne change ! "— En 1900.

ao janvier 1899. /

J'avais un camarade de collège qui fut, en son temps, le type le plus complet de ce qu'on appelle le parlsie?i. Il savait tout, connaissait tout, était partout, comme le Solitaire et, à l'inverse du héros de d'Arlincourt, cet ubiquiste boulevardier avait en horreur toute solitude à moins qu'elle ne fût la douce « solitude à deux ». Je l'aimais infiniment. Il avait eu

pour parrain le bon grand aîné de Gascogne, Alexandre Dumas, père des Trois Mousquetaires. Et, un jour, il m'avait même fait inviter à déjeuner par le romancier inépuisable, en ce logis de la rue d'Amsterdam, où vivait alors l'auteur de Monte- Cristo.

Avec quel battement de cœur je m'habillai pour le rendez-vous 1 Yoir de près l'homme dont les beaux contes, les aventures de Chicot ou de Pertinax de Montcrabeau, avaient été mes enchantements î Je crois bien que je n'eus d'émotion plus forte que le jour où, place des Barricades, à Bruxelles, j'entendis — pendant que j'attendais, en bas, dans le petit salon — le pas lourd de Victor Hugo descendant vers moi, résonner sur le plancher de sa chambre, là, sur ma tête 1

Du moins, place des Barricades, allais- je voir Hugo; rue d'Amsterdam, je ne vis pas Dumas. Le grand fantaisiste était parti depuis la veille pour le Caucase, je crois bien, et il avait laissé à son filleul ce simple mot, placé près de la table toute servie : <( Chez moi, tu es chez toi! Prends ma place et déjeune avec ton ami I »

Ce fut une déception ; mais après tout Alexandre Dumas reviendrait du Caucase, un jour ou l'autre, et Ton se console vite, à dix-huit ans. Mon camarade en devait voir bien d'autres, et moi aussi! — Quelques années après, venant m'annoncer qu'il partait, comme officier, pour la Cochinchine, il m'embrassa en me contant sa dernière bonne fortune, disparut, demeura là-bas cinq ou six ans, y r^çut quelques balles, y cassa

quelques tètes, /llrta^ comme don César, avec des femme^ jaunes, oublia le boulevard et les Variétés à l'ombre des pagodes... Puis, un beau matin, on sonne à ma porte et, un peu tanné, assez amaigri, mais toujours flambant et verveux, je vois entrer chez moi mon ami de V... qui me tend la main, s'assied au coin du feu, comme s'il m'avait quitté la veille, et me dit :

— Mon cher, je m'aperçois d'une chose : je ne sais rien de plus entêté dans ses modes et ses habitudes que ce Paris. Comment, voici des mois et des mois que je l'ai quitté î Je me figure le retrouver modifié, bouleversé de fond en comble et il continue, ce diantre de Paris, son trantran habituel comme une ville de province qui réglerait sa vie sur l'horloge de la sous-préfecture î îl est le même, absolument, obstinément le même que lorsque je l'ai planté là. Aucun changement pendant l'entr'acte. C'est toujours la même chanteuse qui y joue la même opérette, le même drame que je vois affiché à l'Ambigu, le même ministère que je retrouve debout après avoir appris qu'on l'a deux fois renversé, les mêmes livres à l'étalage des mêmes libraires, les mêmes visages aux mêmes fauteuils de balcon, en des salles de premières immuables (j'étais, hier, au débotté, à Xd. première du Vaudeville). Et ce qu'il y a de plus grave, mon pauvre ami, c'est que Paris, qu'on dit si capricieux et si frivole, est surtout fidèle à ses habitudes dans ce qui devrait être le plus renouvelable au monde : l'amour. Ce ne sont pas seulement les mêmes pièces que je retrouve figurant sur les colonnes Morris, ce sont les mêmes femmes que je rencontre dans l'avenue des Acacias ou les

avant-scènes des petits théâtres. Elles ont six ans de plus et elles n'ont ni une ride apparente ni un soupirant de moins. Solides au poste comme l'homme juste d'Horace, elles n'ont été remplacées par personne et se moquent avec agrément du cri fameux : Place aux jeunes ! Elles reçoivent à la même heure, dînent du même menu, redisent les mêmes mots et chantent la même chanson. Ah çà ! vraiment, est-ce que notre Paris aurait usurpé sa réputation de ville-girouette et ne serait-ce pas ici, au contraire, le pays de l'habitude où Gros-René s'acoquine aux éternels appas de l'éternelle Marinelte? Pour moi, je me demande si vraiment je viens de passer six ans en Cochinchine puisque je retrouve, Agés et immuables, les mêmes pièces, les mêmes comédiens, les mêmes politiciens, les mêmes préoccupations et les mêmes vendeuses de sourires !

Et mon cher de Y... avait raison. Mais que dirait-il s'il avait quitté Paris l'an dernier, à pareille date, et s'il le retrouvait aujourd'hui hypnotisé par des préoccupations identiques? Un Épiménide d'une année, un cataleptique de douze mois, s'endormant d'un sommeil de trois cent soixante-cinq jours, pour se réveiller en plein trouble moral, se demanderait volontiers si la terre a tourné et si le monde à marché depuis l'an passé. Le journal du matin étant tout naturellement le premier cordial que réclame un bon Français en rouvrant les yeux, le dormeur sonnerait bien vite :

— Mon journall

Et, en la parcouranl, cette feuille fraîche encore et

fleurant cette odeur d'encre qui est un des arômes de Paris, le dormeur éveillé croirait faire ou continuer un rêve. Pas un beau rêve.

— Comment! On parle encore de VÂ/J'alre! Eh, quoi 1 l'on n'a point fait un pas ! Vraiment ce sont les mêmes noms que l'on imprime et les mêmes injurea que l'on ressasse! Impossible ! Je suis certain que le portier se trompe : il m'a monté là, oublie dans sa boîte, un journal de Tannée défunte I Ou encore, c'est ma vue qui se trouble et j'y vois double ou je n'y vois plus !

Mais non ; il suffît de se frotter les yeux et de regarder la date du journal nouveau. C'est bien la feuille du matin ; ce perpétuel recommencement es bien la nouvelle du jour. Ce n'est pas la séance, c'est le cauchemar qui continue. Paris n'a changé ni d'amours, comme au temps de mon vieil ami de Y...^ ni de haines. 11 s'obstine à la lecture de l'interminable roman — de l'histoire, hélas ! — qui laisse loin, bien loin, les inventions des M {j stères de Paru ou les péripéties du Juif -Errant^ Hodin, l'homme au « radis noir », étant aujourd'hui remplacé par le rabbin dans, l'imagination des foules. On ne saurait plus dire vraiment que ce peuple se fatigue de ses lectures et se blase sur les sujets de conversation.

— Avant un mois, vous verrez, on en aura par dessus la tête, me disait, en l'an 1897, un homme qui connaît son Paris.

Les mois passent, les mois et les années, et la situation demeure immuable. Ce problème de conscience arrête, inquiète (et c'est son honneur) c&

peuple léger. Je dois reconnaître que de VAffaire chacun fait son affaire — sa carrière — et en tire un parti quelconque, attitude ou profit. C'est un champ comme un autre où l'on cherche à glaner; les mauvaises herbes n'y font point défaut. Et les bonnes gens — ceux qui toujours, en lin de compte, payent pour touj le monde — regardent, laissent dire, écoutent, attendent et s'attristent.

Cette guerre civile des cerveaux, si je puis l'appeler ainsi, aura eu du moins le mélancolique avantage de mettre en lumière les dessous de certains caractères. Rien n'est plus curieux — et plus effrayant — que la différence qui peut exister entre des enfants d'une même mère, des citoyens d'un même peuple, des serviteurs d'une même loi. Rien n'est plus étonnant surtout que l'évolution des générations qui, loin d'être cohéritières, semblent être ennemies, répudier les conquêtes des aînés. Un Lombroso devrait étudier ces phénomènes à son point de vue spécial. Comme dans une maison de fous où chaque aliéné sourit ironiquement de la conviction maniaque du voisin de cabanon, chaque adversaire parle avec mépris de la mentalité du contemporain. 11 y a là comme un vertige. C'est que peut-être Mardoche, le Mardoche de Musset, a raison :

.... Nous n'avons pas, dit Mardoche, le crâne Fait de même...

Le crâne, sans nul doute, et peut-être aussi te cœur. Je suis effrayé de tant de colères, qui sont comme des

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anachronismes. Et je songe que c'est avant Voltaire, avant Diderot, avant Hugo, avant Michelet, avant Quinet, avant Renan, qu'en pleine monarchie despotique, à l'ombre même du Roi Soleil, le bon La Fontaine put librement écrire en parlant cependant d'un prévaricateur avéré :

Et c'est être innocent que d'être malheureux !

Foin des malheureux et parlons de plus intéressants personnages ! La mort de M. de Gaprivi cât, en un autre temps, fait grand bruit, et c'est un acteur de premier rang dans la comédie du monde qu'un chancelier du grand empire d'Allemagne. Le général devenu diplomate fut, à son heure, un comédien en vedette. M. de Rismarck avait joué victorieusement les matamores. M. de Gaprivi joua les ralnonnews ^ Il était, lui aussi, botté et casqué, comme son prédécesseur; mais il faisait moins sonner ses éperons et son éloquence n'avait pas ce bruit de menaçante ferraille des discours de l'homme de Varzin.

Ils ont, du reste, l'un et l'autre, connu le pouvoir, sa griserie, ses amertumes et ses vanités. Chose singulière, le soldat de carrière montra plus de douceur et, par conséquent, d'habileté que le diplomate cuirassé. M. de Rismarck rencontra, du reste, cette même humeur de sagesse jusque chez le vieux Moltke luimême.

Lorsqu'on 1875 il avait voulu se précipiter encore sur la France et^ comme il disait, « en finir », M, de Moltke, plus prudent, l'avait arrêté de son mieux dans ses projets.

— Mais alors, disait Bismarck, que nous reste-t-il h faire ?

Le maigre soldat au masque voltairien répondit :

— Regarder les arbres pousser î

Les arbres poussent aussi à Paris et le carnaval s'approche et je sais des gens, d'une belle humeur particulière, qui songent surtout, à l'heure présente, aux prochains confetti, aux défilés et aux mascarades, Faut-il les envier? Peut-être. Roger Bontemps est aussi un Français de France. Je préfère Pascal, dont les Provmciales seraient présentement les bienvenues. Mais un bain d'oubli, sous quelque forme qu'on le prenne, n'est Jamais à -dédaigner et les affiches du veglione au prochain bal de l'Opéra, avec leurs pimpantes chromolithographies de Jules Chéret font un agréable constraste avec les rouges placards de de M. Jules Guérin. Elles sont là comme pour nous dire que la gaieté, même factice, comme celle des bals travestis, n'a point tout à fait perdu ses droits et qu'on i)eut encore se divertir à Paris pourvu qu'on ait vingt ans et qu'on ne soit pas trop difficile sur la valeur des divertissements.

Quand je pense pourtant qu'aux heures de ma jeunesse ce bienfaiteur des classes pauvres qui vient de mourir après avoir fondé le Musée social^ le comte Aldebert de Chambrun, fut précisément un sujet de plaisanteries courantes, un de ces originaux ou de ces naïfs dont Paris aime à s'entretenir avec une douce ironie! Le comte de Chambrun était alors député officiel et il avait tenu à laisser à la postérité iine évidente preuve de son dévouement à Femplre.

Riche, ayant épousé la fille d'un des propriétaires de la cristallerie de Baccarat, il s'était offert le luxe d'une publication spéciale où ses moindres gestes, ses actions les plus simples, étaient magnifiés par la gravure : M. le comte de Chambrun visite les pauvres de sa circonscription ; M, le comte de Chambrun présente ses comjMmeiits à S. 31. V empereur ; S. M. l'empereur salue Mme la comtesse de Chambrun. Ces hauts faits, illustrés par un crayon indulgent, nous faisaient sourire. Nous ne soupçonnions pas alors que ce gentilhomme, dont la biographie se réduisait à ces scènes intimes, s'élèverait du jour jusqu'à la gloire des Montyon et des Le Play.

On aurait pu le prévoir si l'atavisme est une vérité. Le comte de Chambrun descendait, sans nul doute, de ce Jacques Pineton de Chambrun qui a laissé ce beau livre de pitié, les Larmes. Plus d'une fois le futur créateur du Musée "social a dû relire cette œuvre imprégnée de souffrances violentes comme un cri de douleur. Philosophe et mélomane, M. de Chambrun fut un wagnérien forcené. Il publiait naguère encore, à grands renforts de réclame, des livres un peu nébuleux, mais superbement illustrés sur le Ithemgold eï la Valk?jrie.

L'hôtel de la rue de Monsieur fut, du reste, pour parler comme les poètes mythologiques du premier empire^ un temple ouvert aux Muses et consacré à la Mélodie. La comtesse de Chambrun, si accueillante et si bonne, eut pour la musique de Gounodune passion demeurée célèbre. On prétendait qu'elle avait fait monter en broche un bouton du gilet du maître

ramassé, un jour, sur un tapis. On souriait de cette exaltation artistique. Ce Paris qui, a-t-ondit, est une ville d'invités^ se plaît volontiers à railler ceux-là mêmes dont il sollicite les invitations. Un morceau de carton attire les convives avec une facilité prodigieuse et ces mêmes hôtes, empressés, n'ont qu'une idée, au bas de l'escalier, c'est de critiquer, avec plus ou moins d'esprit, la bonne grâce et les façons d'être de leurs amphitryons.

Puis les chroniqueurs recueillent les légendes des dîneurs et les mots qu'ils débitent en manière de visites de digestion. Les comédies s'en mêlent et le théâtre se moque des salons où cependant l'auteur fut accueilli. Je me demande comment il se trouve encore des maîtresses de maison pour ouvrir leurs portes à ces spirituels satiriques qui semblent apporter leur esprit d'observation comme ils apporteraient, en poche, un kodak.

La vie, du reste, se charge de mettre tout au plan. Le comte de Chambrun, dont V Album glorieux nous semblait autrefois ironique, meurt sous la louange et la juste reconnaissance d'une ville et d'un peuple. La comtesse de Chambrun dort d'un dernier sommeil, eomme une sainte. Et Paris suivra avec recueillement ie cortège de l'ancien candidat de l'empire devenu — digne descendant de l'auteur des Larmes de Jacques de Chambrun — le collaborateur du grand mouvement de nïutua.lité qui emporte le monde...

Ce serait bien là tout ce qu'il y a nouveau dans la vie courante si l'on n'avait trouvé le moyen d'éloigner

LA VIE A PARIS. il

encore un peu plus de notre Paris les étrangers, qui n'y abondent pas, en leur apprenant — ce qui est faux — que les eaux de l'Avre engendrent la fièvre typhoïde. Sganarelle, le mari trompé, n'a qu'une idée» c'est d'aller hurler à tous les échos son malheur imaginaire. Nous agissons comme le personnage de Molière. L'Avre, injuriée comme une simple Cour criminelle, roule pourtant des eaux innocentes. Mais il faut crier. Lorsque la Tamise empoisonne les poissons, les Anglais se gardent bien d'en souffler mot. Nous, nous organisons la défiance. « Gare au typhus I Sauve qui peut ! »

Était-il besoin encore de faire si grand bruit autour de l'arrestation de l'ex-lieutenant Boisson pour faire croire que, décidément, les espions succèdent aux espions et que, comme disaient les soldats que j'entendais, le soir de Forbach, nous sommes irahu f Il nous faudrait vraiment, sur certains sujets, une cure de silence. Nous ne nous imposerons pas ce régime et, l'an prochain, Épiménide, en s'oveillant, demandera encore :

— « Mon journal! >> et dira peut-être, en relisant en 1900 les articles de 1899, qui sont les articles de 1898 :

— Mais c'est le journal de l'an dernier !

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