‹ LA VIE A PARIS 1899Chapitre 2 sur 33 · COMEDIEN-SOLDAT · texte numérisé non relu

COMEDIEN-SOLDAT

ai janvier 1809.

Je songeais, l'autre soir, pendant que défilaient, sur l'air majestueux et lent de Lully, les pensionnaires et sociétaires de la Comédie-Française venant saluer Molière, accrocher au socle du buste leur verte couronne de papier, je songeais à un anniversaire tragique où des artistes, dont beaucoup ont disparu, défilèrent ainsi, il y a vingt-huit ans, sur cette môme scène tandis qu'on bombardait Paris,

C'était le 5 janvier 1871. On jouait, dans un décor de hasard, le D€2^^t amoureux, et on le composait, ce décor, avec les éléments qu'on avait sous la main : la maison à^ Amphitryon et la toile de fond du cinquième acte du Mariage de Figaro. Au besoin Molière, comme jadis Shakspeare, se fût contenté d'un écriteau indiquant le lieu de l'action. Et les vieux serviteurs

dulogis et les belles comédiennes, alors ambulancières, de défiler comme aujourd'hui et d'incliner leurs révérences profondes devant Molière que Coquelin aine, en uniforme, venait de célébrer par des vers de Gondinei.

La salle était comble. Le rire de Molière éclatait jusque dans l'agonie de Paris. Edouard Thierry note à cette date, dans son Journal: « Rencontré Sarcey en garde national et enchanté de nous voir une saile pleine. »

A consulter le tableau de la troupe qui saluait alors, on ne trouverait pas beaucoup d'absents à cette cérémonie traditionnelle qui plaît à la fois aux spectateurs et aux artistes, les spectateurs aimant à reconnaître et à applaudir sous la perruque Louis XIV et le grand manteau rouge doublé d'hermine les comédiens qu'ils préfèrent et ceux-ci recevant dans les acclamations qui les accueillent la récompense de leur labeur et se rendant compte en même temps du degré de leur gloire. Aussi bien ne manquent-ils guère à ce défilé, réglé comme par un protocole, et que souligne de ses harmonies légendaires une lointaine, solennelle musique sortant comme du fond du passé.

Le 5 janvier d'il y a vingt- huit ans, un jeune comédien manquait pourtant dans la troupe qui, le laurier vert à la main, défilait devant Molière. Didier Seveste s'excusait par lettre adressée à son directeur d'être contraint « pour la première fois de renoncer à honneur de fêter l'anniversaire de notre patron ». Il était alors à Courbevoie, commandant en qualité

de lieutenant une compagnie des carabiniers parisiens, et c'est de là, des avant-postes, qu'il envoyait à l'administrateur et ses regrets et ses vœux pour la prospérité future de la Comédie-Française.

Quatre jours après, à l'attaque de Montretout, un éclat d'obus lui cassait la cuisse et, ramassé dans la boue sanglante du champ de bataille, Seveste était rapporté — comme le gibier touché rentre au gîte— à son cher théâtre par une voiture d'ambulance amenant avec lui deux autres blessés.

Je ne traverse jamais ce beau foyer de la Comédie, jamais je ne longe la noble galerie des bustes sans revoir, par la pensée, ces salles dorées et luxueuses telles qu'elles furent, aux lamentables jours du siège, avec leurs files de petits lits blancs. Foyer de gaieté, d'esprit et de rires devenu subitement un hôpital. Couloirs remplis de propos alertes, aux soirs de premières et transformés en dortoirs funèbres. C'est surtout le soir, et les soirs d'hiver, quand la nuit entre mélancoliquement par les fenêtres hautes, que je revois, dans le mystère crépusculaire, ces blanches et tristes visions. Ce ne sont pas seulement les fantômes des poètes morts qui reviennent alors autour des bustes de marbre. Il y a des spectres de soldats et de martyrs, ces poètes en action.

L'ombre de Didier Seveste est de celles qui hantent le logis aimé. Ce grand garçon, spirituel et mordant qui jouait avec tant de verve, ne se doutait guère qu'il aurait un jour, entre des maîtres tels que Samson

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et Provost, sa statue, sa statuette — en uniforme militaire — au foyer des artistes de la Comédie. Il a payé cher, il a payé de sa vie cette gloire posthume qui rejaillit sur toute la Maison, sur toute la corporation.

Les comédiens firent leur devoir vaillamment à l'heure du péril. Ils se multiplièrent. Leur talent apportait des secours aux blessés, de l'argent aux ambulances ; leur courage ne faisait pas défaut aux bataillons de francs-tireurs, aux régiments de marche. Ils disaient des vers de Corneille ou de Hugo pour ceux qui allaient combattre — et eux-mêmes, ensuite, ils allaient mourir.

Le combat î Chose étrange, ce fui le dernier mot du dernier lôle que créa ou plutôt reprit Didier Seveste sur la scène de la Comédie-Française. Le 3 août 1870, trois jours avant Reischoffen, le théâtre remontait Une fêle de Néron et dans la tragédie de Soumet et Belmontet, Seveste jouait le personnage d'un jeune philosophe, un Caton qui, rencontrant par les rues de Home l'empereur déguisé sous une tunique d'esclave et le visage couvert d'un masque phrygien, le frappait parce que César, travesti et insolent, voulait insulter une femme.

Un homme avait frappé César, et il vivait encore ! Néron faisait alors comparaître Montanus devant lui. Ce Montanus, c'était Seveste. Je ne l'ai pas vu en ce dernier rôle — je suivais l'armée du Rhin — mais je me le rappelle fort bien dans le personnage de Dom Brifaut, ami du comédien Favart, sorte de prêtre ou de moine éloquent en qui les auteurs

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d'un Maurice de Saxe^ alors applaudi, Jules Amigues et l'excellent maître graveur Marcellin Desboutin, incarnaient par avance la Révolution française. Seveste dut apporter, dans le philosophe Montanus, la même ardeur vibrante que dans le brave cure de campagne.

Néron, décidé à se venger, mettait Montanus « entre deux trépas », lui ordonnant de choisir :

Le bain liède ou bientôt tes veines vont s'ouvrir,

ou :

Je t'otfre le combat contre un gladiateur 1

Égorgé par le belluaire ou évanoui à jamais, les veines vides de sang !

— Ma mère I mon épouse !

gémissait Montanus.

Et Néron :

— Allons, viens nous distraire Choisis !

— Qu', moi?

— Le sort n est pas toujours contraire!

Tu choisis?

— Le combat !

Et, sur ce mot, Montanus s'éloignait, tandis que Néron, le regardant partir, s'écriait férocement :

11 sort sans se troubler!

Il a du cœur ! Combien sa mère va trembler !

Didier Seveste aussi, le bon comédien de Molière, avait choisi le combat, à l'heure du danger de la patrie. Et sa mère (t tremblait » comme la mère du Romain, sa vieille mère qui restait là-haut, à Montmartre,

OÙ les Seveste étaient nés. Il y avait, dans le logis voisin du petit théâtre de banlieue, trois femmes, une aïeule, une mère et une sœur qui vivaient de la vie pleine d'espoirs du jeune acteur et qui, depuis qu'il avait endossé le bel uniforme des carabiniers volontaires, partageaient — de loin — son existence de dévouement et d'angoisses.

Le iDlaisir de porter galamment des galons d'officier avait bien été pour quelque chose dans le vaillant choix de Seveste. Mais l'appétit du combat pour le combat était aussi dans sa nature et, dès le Conservatoire, Corneille, enseigné par Régnier, lui avait appris le devoir.

Ses chefs l'aimaient, ses hommes le suivaient au feu avec une ardeur courageuse. Lorsqu'on vit, devant la porte du théâtre, en la triste après-midi du 19 janvier, descendu de la voiture à croix rouge, ce beau garçon tout pâle et la jambe brisée, on s'empressa. Les camarades accoururent.

— Mon pauvre Seveste î

Lui, cependant, soutenu par les ambulanciers, essayait de sourire. Il était chez lui. Cet acte de présence, qu'il n'avait pu faire h la matinée du 15, il le faisait pendant la matinée du 19. Il renlrait. Et tandis qu'on le montait par le grand escalier — celui que tous les Parisiens connaissent — il diêait tristement, mais essayant de plaisanter encore :

— Ehl bien, je joue au naturel le dernier acte des Fourbeines de S cap in !

Il se revoyait en Scapin, porté sanglant sur une chaise comme à présent sur la civière.

Puis, comme il voyait, par les couloirs, un peu demonde ; comme il percevait, à travers les cloisons, le frémissement d'une salle où il y avait du public:

— Tiens, dit-il, on joue donc aujourd'hui?

— Oui.

— Et qu'est-ce que l'on donne ?

— Tartufe et le Médecin tiialgré lui.

Alors, la préoccupation de l'artiste qui tient à ses droits apparut, furtive, entre deux gémissements involontaires poussés par le héros :

— Ah! le Médecin!... Et qui est-ce qui joue mon rôle? demanda-t-il à Mlle Reichenberg.

Il faisait Lucas dans la pièce de Molière.

On lui répondit :

— C'est Barré.

— Ah ! par hasard, alors 1

Et il s'étendit sur le lit où, dans la galerie des. Bustes, entre Beaumarchais et Scribe, on allait lui couper la jambe.

Le soir où l'empereur et l'impératrice de Russie assistèrent au gala que la Comédie eut l'honneur de leur offrir, Mlle Reichenberg, en parcourant cette galerie pleine de fleurs changée en serre par la Ville de Paris, me dit en me montrant un petit salon aménagé pour les souverains :

— Quand je pense que c'est là qu'on a mis la jambe caupée de Seveste !

Il y a encore, dans la pièce qui sert aujourd'hui de buffet, devant la table des i^afraîchissements, une

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armoire où resta longtemps enfermée cette jambe tandis que le docteur Lataste, interne alors, veillait sur le pauvre amputé.

Que de coins douloureusement illustres dans notre chère Comédie ! Le salon élégant qui servit longtemps de fumoir à l'empereur et sert aujourd'hui d'arrière- . loge au chef de FËtat, était alors cette lugubre chambre des morts que voulait peindre Gustave Doré. On y . transportait, comme dans une chapelle funéraire, les cadavres des blessés qui venaient d'expirer.

Trois jours après Buzenval, Seveste voyait arriver le général Schmitz, chef d'état-major du général Trochu, qui apportait dans un écrin un bout de ruban rouge, une croix d'honneur qu'on épinglait aux draps blancs du comédien.

— C'est un comédien blessé que le gouverneur décore, dit le soldat, mais c'est en même temps toute la Comédie-Française qu'il salue — dans ses auteurs qui ont bien combattu, dans ses actrices ambulancières qui se sont si bien dévouées! Et ce sera peutêtre là le dernier acte de mon rôle. Je serai déchu demain pour avoir fait mon devoir. Aujourd'hui, je suis bien heureux d'avoir pu rendre justice !

Qu'il fut fier de cette croix, le pauvre Seveste ! Il pouvait la contempler, la toucher de ses doigts ! Mais il voulait aussi la porter, la porter sur son uniforme s'il le revêtait encore, la porter sur sa redingote s'il était forcé, ne pouvant plus jouer la comédie, de devenir régisseur.

— Cependant, disait-il, je pourrai toujours bien jouer La Flèche, ce valet à qui Harpagon dit en rognonnant : Chien de boiteux f Mais voilà : un seul rôle, un seul, ce n'est pas iiîi répei^toire !

On l'avait, de la galerie des bustes où il fut opéré» ^ transporté au foyer des artistes, sur un lit mécanique, près de la fenêtre. A l'endi'oit où j'ai fait placer depuis le portrait de la pauvre Jeanne Samary, par Carolus Duran, était la couche où gisait Didier Seveste . Il y avait, là, lui faisant pendant, si je puis dire, un colonel, amputé aussi, et qui, tandis qu'on lui coupait la jambe avait fumé sa pipe, sans broncher. Il mourut aussi, léguant cette pipe — sa seule fortune — à Mme Madeleine Brohan qui a gardé, me dit-on, cette relique sur un coussin de velours, dans son salon : (( Mon plus beau joyau 1 » dit la charmante femme. - Lorsqu'on avait amputé Seveste, il n'avait dit qu'un mot, au moment le plus douloureux :

— Ah ! voilà l'os !

Un jour — M. Prudhon, qui fut témoin, me contait» hier, ces dernières heures — Didier Seveste vit entrer, par la petite porte du foyer, un prêtre. Le premier vicaire de Saint-Roch, paroisse de la Comédie, paroisse de Corneille. Celui qui avait joué Dom Brifaut, le prêtre de Maurice de S axe y se releva à demi sur sa couche, devint blême et fît : Ah /... Pais bientôt il se ressaisit. Il se confessa, communia. Derrière un paravent, sa mère et sa sœur priaient et pleuraient.

— Bahl dit vivement le comédien en riant, c'est une formalité, maman, ne crains rienl... Cela ne fait pas mourir î Un dernier raccord !

Il mourut le 30 janvier, à sept heures du matin. On l'enterra le 31. Né à Montmartre, le 4 août 1846, Jules Didier Seveste n'avait pas vingt-quatre ans et demi lorsqu'il tomba pour la patrie. Longtemps, Edouard Détaille dut peindre le portrait du mort destiné au foyer de la Comédie. Aujourd'hui, le sculpteur Fagel nous envoie la statue de marbre que la sœur de Seveste donne au théâtre. Il sera bon que dans la Maison de Molière se dresse en uniforme de soldat improvisé, l'image de ce brave garçon qui prit au sérieux l'art et la vie et pour devise choisit, à l'heure voulue — qui sonnera pour plus d'un — le Qifil mourût ! du vieux Corneille.

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