UNE VISITE AU CARDINAL LAVIGERIE
20 décembre.
Par ces jours de brouillard lugubre, il me plait d'évoquer un souvenir lumineux, une joui^née de soleiL
Il y a un peu plus d'un an, à Cambo, dans ce coin des *Pyrénées où je vais parfois, avec de vrais amis, chercher le calme, un peu d'oubli, j'ai eu l'honneur de voir le grand cardinal dont on devait, en terre d'Afrique, célébrer les funérailles. Haute et fîère figure que celle du prélat qui honora et servit à la fois l'humanité et la France. Il était bien souffrant déjà et, venu à Paris pour consulter les médecins, il s'arrêtait — pour la dernière fois — au pays basque avant d'aller trouver la mort qui l'attendait (il le savait bien) sur le sol africain.
On m'avait dit à Anglet, chez mon cher ami Georges Silva :
— Le cardinal ne reçoit personne. Il se repose dans la maison qu'il a louée, pour un mois, et va quelquefois, mais rarement, à Bayonne ou dans les environs, en voiture. Mais il fuit le monde ; il a demandé à nos montagnes un peu d'air libre et la solitude. Yous ne le verrez pas.
Je voulais cependant saluer ce prêcheur d'une autre sorte de croisade, l'orateur dont le discours aux glo-" rieux morts des campagnes d'Algérie, à nos soldats endormis dans le sillon de la conquête, m'avait si profondément ému jadis et je tenais à ce que mon fils gardât en son souvenir l'itaage de ce prêtre guerrier, missionnaire de l'idée, conquérant de liberté humaine. Et, dans la maison blanche, incendiée parle soleil d'août, maison silencieuse et assoupie dans le sourd bourdonnement de la chaleur du Midi, je fis passer mon nom au cardinal, puis j'attendis dans un salon du rez-de-chaussée. Par la fenêtre ouverte, sous le ciel d'un bleu cru, le paysage lointain apparaissait, à demi coupé par les stores baissés et la campagne semblait comme couchée, immobile et lasse, endormie dans la lumière, sous le clair soleil.
Un jeune prêtre, fort aimable, vint nous dire avec empressement que Son Éminence allait descendre et l'accent d'une voix forte, mâle et gutturale arriva bientôt jusqu'à nous. Puis la porte s'ouvrit et, sur le seuil, emplissant presque de sa carrure le cadre des battants ouverts, le cardinal apparut, superbe, avec sa large poitrine, sa barbe faisant une tache blanche sur le rouge. Tel que l'avait peint Bonnat. Une apparition d'autrefois, la vision de quelque prélat du moyen
âge, capable de manier à la fois la crosse et la masse d'armes, comme ces évêques qui combattaient après avoir béni et abordaient, à Bouvines, un Salisbury, parmi les chevaliers de fer.
Le visage du cardinal eût semblé rude si toute cette physionomie n'eût été adoucie et illuminée par un bon sourire indulgent, un peu triste, la souffrance tirant déjà, comme par deux fils visibles, les commissures des lèvres. Sur le rouge vêtement de Mgr Lavigerie, une croix de diamants brillait et comme 'Yelazquez eût recherché le rouge sur rouge, le cardinal portait un anneau, orné d'un rubis qui, sur sa robe, jetait un éclat de braise.
Il me parut essoufflé, douloui^eusement atteint, et dès les premiers mots, après un paternel accueil fait au rhétoricien qui m'accompagnait et qui le contemplait, il me parla de sa santé, prononça en souriant le mot d'hémiplégie et ajouta :
— J'ai consulté Charcot, le roi de la névrose. Il ne m'a peut-être pas dit la vérité. La médecine est la seule profession où il soit permis de mentir.
L'état de ses nerfs l'occupait sans le préoccuper, et il s'exprimait sur sa situation avec un détachement plein de bravoure :
— J'ai pris des rhumatismes dans un pays où il y a toujours 40 degrés et où parfois il y en a 50. Ici, cette chaleur torride, qui doit vous accabler — et il regardait, au loin, les champs de maïs — pour moi, c'est le printemps I J'ai un surmenage nerveux tombé sur un tempérament de rhumatisanL
Sa constitution robuste, son âge relativement peu
avancé — soixante-quatre ans — permettaient qu'on lui parlât, en toute sincérité, d'une espérance, d'une certitude de guérison. Mais îe cardinal ne se laissait point aller à cet espoir. Il avait pris son parti. C'était le soldat qui voit venir la balle et qui ne la craint pas. Il eut hâte de passer à un autre sujet, qui l'intéressait plus que sa propre personne — son œuvre. Et avec une sorte de verve gasconne qui n'excluait point la majesté sacerdotale, il nous parlait des difficultés que créait à cette œuvre l'adhésion faite par lui à la République, les souscriptions de certains catholiques brusquement interrompues, coupées net, la suspicion entrant dans tels et tels cerveaux étroits; puis, avec un accent de conviction supérieure, il nous dit comment il avait compris et traduit la pensée de Léon XIII, qu'il déclarait un des esprits les plus élevés de ce siècle et le pape le plus intelligent de toutes les nécessités, de toutes les tristesses, de tous les redoutables problèmes du monde moderne qu'on pût rencontrer.
C'était, ce fut pendant plus d'une heure, dans la maison close de Cambo, une causerie charmante. Le prélat passait de ces questions de socialisme et de politique aux menus ennuis d'une existence comme la sienne, assiégée par les reporters, dans ce Paris où il venait consulter les médecins.
— Je crois, me disait-il en souriant, que ce qui me fait aimer le désert, c'est qu'on n'y est pas interviewé.
Et sa pensée, ses souvenirs allaient bien vite vers cette Afrique où ses Pères Blancs l'attendaient.
— Yous y retournez?
— Dans trois semaines. Je suis le chef; Je dois
donner l'exemple et, vous savez : — je les commande, donc je les suis!
Sur l'Afrique, les Arabes, le cardinal avait des observations d'une psychologie piquante.
— Les Arabes sont très fins. Quand je passe devant des mendiants, ils savent bien comment il faut demander l'aumône. Ils me disent : « La charilé pour V amour de saint Louu, monsieur le cardinal! » Le roi des croisades est, du reste, demeuré populaire dans ces imaginations africaines. Un autre saint, saint Augustin, évoque d'Hippone, s'est même confondu pour eux en une sorte de personnage légendaire, à demi arabe et qu'ils appellent Sidl Boussa'is. Pour nous, la chapelle de Saint-Augustin est une église chrétienne; pour eux, c'est la mosquée de Sidi Boussaïs.
Monsieur le cardinal t Ce titre que lui donnaient les Arabes était aussi populaire à Oran, à Tunis, à Kai rouan, que dans notre France. Les marabouts algériens vénéraient le prêtre franc. Un jour que le cardinal visitait à Jérusalem la mosquée d'Omar, le grand marabout — chose étrange — dit au prélat catholique, au rounii^ de pénétrer dans ha mosquée sans se déchausser, comme lui, le prêtre mahomélan, pouvait seul le faire.
— Monsieur le cardinal, dit le grand marabout, vos chaussures sont aussi saintes que les miennes I
Le nom de M. de Lesseps vint dans la conversation. Le cardinal avait répondu, un jour, à quelqu'un qui lui parlait d'une candidature à l'Académie française : « Encore faudrait-il savoir qui il s'agirait de remplacer.
Me voyez-vous succédant à M. Labiche? Qu'est-ce que je pourrais bien dire sur son compte ? Je ne vois qu'un siège qui puisse me convenir, celui de M. de Lesseps : il sépare les continents et moi J'essaye de les unir. »
M. l'abbé F, Klein a rapporté le mot dans une vibrante étude sur le cardinal Lavigerie. Mais le cardinal ne manifesta pas même devant moi le désir de succédera M. de Lesseps. 11 parla de celui qu'on appelait naguère le grand Français avec une émotion profonde et patriotique. 11 opposa le déclin attristé, amer et sombre de ce vaincu à cette longue série de succès qui avaient. Jusqu'à l'aventure du Panama^ marqué cette vie militante. Il eut, pour paindre cet écroulement, des paroles de patriote et de prêlre. C'était à la fois lugubre et beau. Que n'a-t-il pu entendre le cardinal, celui qui déjà sentait alors l'ombre monter jusqu'à son cerveau empli d'une idée unique, absorbante et cruelle! C'était l'évocation, par un grand orateur, des heures de lumière, des Journées de gloire, devant Je trou rioir de la fin. C'était le souvenir du passé d'hier, le canon saluant le drapeau tricolore frissonnant au mât du premier vaisseau français qui franchissait l'isthme de Suez. C'était l'acclamation du monde emportant le triomphateur de la veille devenu le découronné du lendemain. Et il y avait une générosité ardente et comme un reflet des chères et fécondes illusions d'autrefois dans cette causerie à cœur ouvert, dans ce jugement du prélat qui ressemblait à une absolution tombée de haut. Absolution, il prononça le mot.
Puis, revenant à lui-même et, avec un accent de résignation souriante, d'abdication de toute gloriole
devant l'immense gloire entrevue par delà son tombeau de Carthage :
— C'est bien fini, me dit-il. On ne mettra pas sur ma tombe : de rAcadémlo française !
Ce qui me séduisit surtout dans cette longue et cordiale causerie de l'homme éminent que nous écoutions, ce fut la façon dont cet enfant du pays basque parla de son coin de terre, en fils épris des traditions^ des légendes, du cœur même de la contrée natale.
Avec une éloquence chaude, une érudition non affectée, sûre et aimable, il parlait de ce peuple basque^ si particulier, batailleur et brave, original dans ses mœurs, dans ses traditions, dans sa langue et dont M. Taine a pittoresquement rendu la vaillantise un peu farouche lorsqu'il a conté la vieille légende de Pé de Puyane.
— Je croirais volontiers, nous disait le cardinal^ que le pays basque est un débris, un morceau de cette Atlantide dont parle Platon et qui, en une nuit, s'engloutit dans la terre entr'ouverte. Ces Pyrénées! Le nom est grec. Hercule prolongeait une chaîne de montagnes, entassait rochers sur rochers pour faire une tombe à Pyrène, descendante de Tubal et reine d'Espagne. Don Jacinto Verdaguera chanté l'aventure dans son poème catalan/ C'est la fable, cela, c'est le rêve. Mais la réalité nous parle et nous presse. Le Pyrénéen a du feu dans les veines comme dans la racine de son nom. C'est un peuple ardent, aventureux, épris de Pau delà. Le Basque adore le jeu de paume et les querelles. J*aime cela : batailler, c'est vivre. Il émigré aussi, quitte ses Pyrénées pour aller chercher
SSi LA VIE A PARIS.
fortune au nouveau monde ; mais il revient au pays. après avoir vendu des peaux de buffle ou fait bien des métiers et s'achète quelque logis semblable à ceux que vous avez pu voir sur la route de Bayonne à €ambo, et on appelle ici ces retours de la République Argentine ou des États-Unis, à^^ Améincams- Basques, Mais, chose curieuse, parmi mes Pères Blancs, je n'ai peut-être que quatre ou cinq moines venus du pays basque. Presque tous mes soldats de la foi sont ou Bretons ou Belges. Mes compatriotes ont peu répondu à mon appel.
Et le cardinal ajouta, avec un bon sourire :
— Nul n'est prophète en son pays!
Mais je sentais qu'il l'aimait d'un amour puissant, €6 pays dont nous apercevions, par la fenêtre, les champs de blé, les maïs et, au loin, là-bas, les montagnes caressées du vent de mer. Il en parlait, je le répète, avec une émotion mâle, cordiale et profonde. Il revenait, las des fatigues de la terre d'Afrique, chercher le repos dans ce coin des Pyrénées où, le dimanche, il allait parfois dire la messe et parler à <3es paysans, dont les noms, aux syllabes gutturales, se lisent, harmonieux et rudes, sur les pierres grises du cimetière. Combien étaient couchés là, sous ces pierres, des vieux qui l'avaient peut-être jadis vu tout petit I II retournait au pays où il avait joué, •enfant, d'où il était parti comme pour une autre croisade, l'humaine croisade contre l'esclavage et l'ignorance. Et, loin du bruit, loin du désert, loin aussi des polémiques irritantes et du tapage de la vie, il respirait Pair des montagnes, et, songeant à l'Atlantide,
monde disparu, délicieux et féerique, il se disait qu'il avait peut-être avancé d'un pas la marche des hommes vers cette Atlantide nouvelle, celle de l'avenir, rêve de félicité et de liberté que les uns appellent par la colère et la haine et les autres, pionniers de charité comme le cardinal à barbe blanche, par le dévouement et par l'amour.
Une seule fois, chez ce robuste au front pourtant déjà touché par la mort, une pensée mélancolique vint, attristée. Et je l'entends encore murmurer :
— Peu de gens, bien peu de gens ont la vocation supérieure : l'humanité !
Mais ce ne fut qu'une sorte de nuée légère dans une causerie étincelante, chaude comme ce beau jour d'été pyrénéen. Il fallut que je prisse congé du cardinal. Il nous retenait, caressant et comme heureux de causer. Sa voiture l'attendait à la porte cependant pour le mener sur la Hauteur, dans l'air plus vif, là-haut, d'où l'on voit l'Adour et, plus loin, le large.».
Le cardinal nous conduisit jusqu'au seuil de son logis et je revois — je reverrai toujours — devant cette maison blanche dans le soleil, cet homme rouge, à haute stature, droit et fier, nous accompagnant de son salut, de son bon sourire et de son geste, qui, avec celui du semeur, est le plus auguste des gestes humains : le geste du père qui bénit un fils.
Oui, je le reverrai toujours. Sur cette terre d'Afrique, où il a fait aimer et honorer le nom de la patrie, il me semble qu'il est mort debout,^ ce grand Français. Il me semble que cette pourpre du cardinal, qui rayonnait sous le soleil pyrénéen, est comme enve-
loppée, là-bas, du drapeau tricolore. Et quand je pense à cette causerie délicieuse dans la maison blanche de Cambo^ je me rappelle aussi ce mot — qui est pour notre pays un inoubliable hommage — le motjeté, l'autre jour, par un étranger à. la Chambre des députés de Vienne :
— Un Lavigerie a plus fait pour l'humanité qu'un Moltke !
A propos d'un cercueil d'enfant. — De la pitié. — Victor Hugo, Michelet et Tolstoï. — Armes françaises, âmes russes. — La guerre. — Le Non agir, — Réflexions d*un passant sur le travail et sur la haine. — De Paris au Volga. — Tolstoï et la littérature française. — La science et le progrès. — Les médecins. — Le grand remède: le travail. — Le paradoxe d'un homme d'action. — Les artisans de haine. -- L'enterrement du petit martyr.
25 décembre.
L'admirable livre de Tolstoï, Héi^vrredlon^ me fait penser à ce que j'écrivais jadis à propos de la mort du petit martyre de la rue Vaneau .
« On a enterré hier un pauvre petit être qui a eu sur sa bière autant de fleurs et derrière son convoi autant de gens qu'en pourrait avoir une comédienne applaudie. A la même heure, on jugeait, en Belgique, le procès en divorce d'un prince et d'une princesse qui, dans le naufrage de leur bonheur, se disputaient ces épaves : leurs enfants. L'enfant innocent de toutes
nos querelles, irresponsable de toutes nos misères^ l'enfant à qui nous léguons, par atavisme, nos tares et nos maux,. a conquis, dans la société moderne, un rang qu'il n'avait pas autrefois. Ce temps-ci est fait de pitié. Sans doute, il ne faudrait pas longtemps gratter l'homme comtemporain pour retrouver, sous l'épiderme, le barbare, la brute primitive. Qu'une catastrophe arrive, une guerre, une peste, tous les instincts sauvages se développent, ou plutôt éclatent brusquement, en même temps que l'héroïsme fleurit sur ces bourbiers ou ces charniers. Mais certainement la pitié, la sainte pitié, n'a jamais fait battre avec autant de puissance le cœur des humbles, rempli l'âme des foules. »
Je dirais volontiers que le bon, le grand Tolstoï est pour beaucoup dans cet apitoiement général qui mènera peut-être, par l'horreur, à l'abolition de la guerre et qui se traduit, en attendant, par un accès de sensibilité tout à fait aigu autour du cercueil d'un enfant martyrisé, je dirais que le philosophe de Yasnaïa-Poliana a imbibé aussi de larmes Tchne française après Vcune russe^ si Victor Hugo ne l'avait précédé dans son apostolat, comme il a précédé Dostoïevsky en ramassant dans la boue la pauvre Fantine.
Le sentiment de la pitié, aujourd'hui si puissant en nous, deux hommes nous l'ont donné, Michelet et Hugo : Michelet en évoquant les souffrances des siècles lointains, puis en se penchant sur l'insecte, en suivant le vol de l'oiseau, Victor Hugo en dégageant de toute laideur, de toute faiblesse, de toute chute, ce qu'il
peut y avoir encore de la beauté morale, de tendresse ou de clarté:
J'aime l'araignée et j'aime Tortie Parce qu'on les hait...
Les pustules du crapaud l'apitoyaient autant que sa plainte monotone et douce. Il allait, d'instinct, aux souffrants. Son œuvre est un plaidoyer pour les petits. Et surtout, surtout il a aimé l'enfant, il l'a fait aimer, il l'a défendu, célébré, consolé, chanté. « Le paradis, nous disait-il, un soir, ce serait les parents toujours jeunes et les enfants toujours petits. » Paris a gémi sur le martyre physique du petil Pierre. Victor Hugo nous avait fait pleurer sur le mai^tyre moral, plus cruel encore, du petit Paul. Tous les enfants qui qui souffrent ne souffrent pas des coups qu'on leur donne. Il en est qui meurent de l'affection qu'on lem\ refuse.
Le Petit Paul ! Vn poème de tristesse poignante et d'amour exquis. L'enfant, l'enfant de trois ans, livré à une marâtre^ n'ayant pour tout appui que le grandpère qui l'aime, pour toute caresse que les doigts osseux de l'aïeul passés dans ses cheveux blonds î Le grand-père mourant, les douleurs de l'abandonné, les joujoux du petit confisqués pour Vautre, donnés au fils de la marâtre... On se rappelle ce récit presque aussi dramatique et douloureux que les Pauvres Gau et petit Paul allant par une nuit de neige, au cimetière où repose l'aïeul pour l'appeler au secours...
, .. Puis il était tomJjé mort sur la terre,
A quelques pa? du vieux grand-père, son ami.
N'ayant pu l'éveiller, il s'était endormi.
d90 LA YIE A PARIS.
C'est un peu un drame de ce genre qui a secoué la foule, lui a donné le frisson, a provoqué le courant de sympathique aboutissant à ces funérailles fleuries, un peu théâtrales, mais touchantes. Nous devenons d'une émotivité singulière et saisissons avec un empressement fébrile les moindres prétextes à 7nanif estât kms. Ici, le sentiment est généreux autant qu'il a été .irrésistible. C'est encore Yictor Hugo qui assure dans une autre de ses poésies, Fonctions de V enfant^ que les petits sont là pour rappeler aux forts qu'il y a des bontés, des pitiés, des pardons en ce monde et que nous ne vivons pas seulement par la lutte, la colère et la haine.
]1 suffit quelquefois de ce doux petit être, Plus beau qu'un soldat et plus pensif qu'un prêtre, Pour rallumer soudain, sous son vol d'alcyon, Dans une populace' un cœur de nation.
L'enfant-martyr aura fait ce miracle. Le Petit Paul de Hugo a moins ému que la vulgaire complainte du Petit Pierre de la rue Vaneau. Toutes les belles paroles de Tolsloï pèsent moins qu'une des plaies du petit cadavre. Vide manus. Et je voudrais savoir ce que pense le grand écrivain russe de ce concert de pitié de cette explosion de larmes éclatant au milieu de la ville qui passe pour la plus légère, la plus sceptique et la plus indifférente du monde.
Calomnie, du reste. A Paris, lafoule est profondément sensible. 11 y a un sauveteur dans tout badaud, qu'un homme tombe, des centaines de bras se tendent pour le
ramasser. On se sent perdu, broyé dans la foule anglaise qui fonctionne comme une machine géante ; la foule parisienne va devant elle comme un ruisseau où l'on a pied.
Léon Tolstoï la connaît-il? Il suit de loin tout notre mouvement littéraire et, dans un curieux chapitre de son volume intitulé De Paris au Volga M. Henri Lapauze nous trace de l'intérieur de Tolstoï à Yasnaïa- Poliana un fort joli tableau de ce genre. Voilà bien, dans cette « Soirée chez le comte de Tolstoï », le Moïse michelangesque, à barbe de fleuve, dont la photographie et les gravures ont popularisé les traits. Tolstoï reçoit avec bonne grâce le journaliste français et se livre à lui, parlant de Dumas, de Flaubert, de Zola, de Maupassant, qu'il admire, et en parlant en toute liberté, regrettant les déformations volontaires qu'imposent à notre langue française quelques écrivains nouveaux.
Ce Tolstoï nous attire et nous trouble. On ,1e subit et on le combat. Son évangélisme supérieur voudrait supprimer tout patriotisme pour en finir avec toute guerre. Il est sans nul doute en avance sur nous, et vienne le temps où l'homme ne tuera pas son semblable, tout simplement parce qu'il porte une tunique d'un drap d'une autre couleur que la sienne ! « Saiton de combien d'assassinats se compose une bataille? » avait déjà dit Alfred de Vigny. Cet avenir d'humanité que Tolstoï réclame, je le salue d'avance! Mais l'aurore se lèvera-t~elle jamais sur ce jour béni?
Je questionnais naguère sur Léon Tolstoï mon ami Verestchagin. Je me figurais l'auteur de la Guerre el la
Paîx^ haut de taille, imposant, un peu semblable à Ivan Tourguenef, le bon géant,
— Pas du tout, me répondait le peintre, Tolstoï est aujourd'hui un petit vieux courbé (il n'a pas soixantedix ans), qui marche appuyé sur sa canne. Robuste, du reste, actif, mais petit.
Et pourtant, devant sa large tête à barbe blanche, on dirait volontiers, comme Gœthe devant un portrait de Thomas Carlyle jeune :
— Il a l'air d'un géant 1
Avez-vous lu son dernier travail sur le Bonheur du Non agir ? Il paraît que nous nous agitons beaucoup trop, que nous travaillo'is trop et que l'humanité serait beaucoup plus fortunée si elle se contentait de ce que la nature lui donne et si, au lieu de lutter pour satisfaire ses désirs, elle les restreignait, tout simplement. La doctrine n'est pas neuve. Un philosophe chinois, Lao-Tseu, a depuis longtemps déclaré que tous les malheurs des pauvres hommes viennent non point de ce qu'ils négligent de faire ce qui est nécessaire, mais de ce qu'ils font ce qui ne l'est pas.
Ils agissent et ils ne devraient pas agir. Le non agir, selon Tolstoï, serait le salut de l'humanité. J'avoue que le travail me paraît, au contraire, le seul consolateur vrai qui soit en ce monde. Travailler, ce n'est pas seulement accroître son œuvre ou son bien-être, c'est oublier^ c'est, si je puis dire, meubler sa prison.
Tolstoï n'est pas de cet avis. 11 déclare d'abord que tous ceux qui travaillent à de certains labeurs qu'il déclare redoutables, malsains ou inhumains, seraient fort utiles à l'humanité en ne travaillant point. Par
exemple, les fabricants et vendeurs d'opium, de tabac, d'alcool, les débitants d'absinthe, les inventeurs d'agents de destruction, de fusils à tir rapide et de canons nouveaux modèles, les joueurs h la Bourse, les geôliers, etc. « Le bourreau aussi travaille, dit Tolstoï ». Le bourreau, que Joseph de Maistre regardait comme la clef de voûte de la société et que le philosophe russe condamnerait volontiers au repos forcé. Mauvais labeur, à son avis, que celui des travailleurs de la mort.
Mais, à vrai dire, les empoisonneurs et les tueurs d'hommes ne sont pas les seuls travailleurs que Tolstoï déclare nuisibles. La science même lui inspire des réflexions qui ne déplairaient point à M. Brunetière. Présidant un banquet d'étudiants, M. Zola leur avait répété, pour la millième fois, ce qu'on dit aux jeunes gens depuis le bon La Fontaine et ce qu'on leur disait avant même la naissance du fabuliste :
Travaillez, prenez de la peine...
Tolstoï, tout au rebours s'écrie avec chaleur: — Surtout, ne faites rien I Si le travail n'est pas un vice^ il n'est pas une vertu, et tout le malheur du monde vient de ce que l'homme veut agir.
« Tout le mal vient d'ignorance », disait un autre. Non, affirme Tolstoï, tout le mal vient de l'action « Le royaume des cieux » sur terre est dans le no7i agir. Quel est ce réformateur extraordinaire qui prétendait qu'il fallait faire table rase de tout ce que nous savons, de cette science qui nous écrase, de l'industrie, des œuvres, des livres, tout désapprendre, revenir à
la bestialité primitive et, avec elle, refaire une humanité plus vigoureuse, plus saine, partant plus heureuse ?
Je ne crois pas que Léon Tolstoï puisse aller jusque-là dans ses conclusions. Et d'abord, si Ton jetait au vent les livres on en perdrait de trop beaux vraiment, tel que la Guerre ou la Paix ou Anna Karénine ; mais ce culte du non agir qu'il prêche maintenant (tout en travaillant à de nobles œuvres) nous conduirait droit à une société étrange où les hommes resteraient en contemplation avec la pensée pure, comme des fakirs. Us s'aimeraient davantage et se rapprocheraient un peu plus du christianisme pur, dit Tolstoï. Mais agir pour les pauvres, combattre le mal, se dévouer, lutter, n'est-ce pas une destinée supérieure ? Je ne crois guère qu'aux affections actives. Et, encore une fois, si le bonheur existe sur cette terre, c'est dans le travail qu'on le rencontre. Le travail humaia, amoncelé, a décuplé la vie humaine. Cette science, contre laquelle on s'arme et qu'on raille parce qu'elle n'assure pas à l'homme la paix de l'âme (où estelle la paix de l'âme?), parce qu'elle ne le guérit ni de ses amours déçues ni de ses ambitions renaissantes, a du moins relevé la moyenne de l'existence des pauvres êtres qui rampent sur la croûte terrestre.
On se plaint parfois de l'âpreté des médecins, de l'activité morbide qu'ils déploient dans leur struggle for life. Savez-vous pourquoi ce métier, cet admirable métier de médecin, est devenu si difficile ? C'est que les clients sont plus rares. C'est que la médecine c'est que la science si calomniée, a non seulement
atténué la force de la maladie mais diminué le nombre des malades.
On est moins malade et on meurt moins, ceci est un fait.
Et fallait-il donc condamner au noîi agir tous ces savants qui, du fond de leurs laboratoires ou dans les salles d'hôpitaux traTaillaient à cette œuvre dont les statistiques nous donnent en chiffres irréfutables les éloquents résultats? M. Lapauze nous apprend qu'une des filles du comte Tolstoï, Mlle Marianne, qui s'est faite le médecin bénévole de Yasnaïa, s'en va, par les isbas, porter ses soins, donner des médicaments aux malades. Elle s'est faite l'émule de ces soeurs de charité que Tolstoï lui-même vit, à l'assaut de Malakof, venant relever les blessés, tandis que Français et Russes s'arrêtaient respectueusement dans leurs carnages fratricides pour les laisser passer, les saluer... Le comte Tolstoï voudrait-il donc condamner au non agir la bonté, la science acquise (car il a fallu travailler pour savoir), le dévouement de sa noble fille ?
Ne donnons pas pour mot d'ordre le nouffgir aune société préoccupée surtout de plaisir facile, du bonheur à crédit, du repos qui ne s'achètent par aucun effort. Le non agir de Léon Tolstoï deviendrait bien vite et très facilement le farniente de lazzarone étendu sur la grève et à qui suffîent l'air du ciel, la mer bleue et une pâte de macaroni.
Ce qui difféi^encie, je le sais bien, du farniente du non agir de Tolstoï, c'est que le maître écrivain russe n'entend pas qu'on néglige d'agir pour sa propre perfection morale et pour le bonheur d'autrui. Il
proscrit le travail inutile, meurtrier de Fàme, à son avis, mais il prescrit le travail moral, celui qui perfectionne l'individu humain. Soit. Mais expliquez donc cette différence à la foule ! Entre l'évangélisme de Tolstoï lui disant: « N'agis pas ?> et celui du mauvais conseiller lui répétant : « Ne fais donc rien ou fais du plus facile », elle ne verra qu'un même enseignement, elle donnera un sens identique à des paroles de valeurs différentes.
Agissons, au contraire, agissons toujours. Le non agb\ nous le pratiquerons trop tôt un jour, dans le tombeau. En attendant, oublions dans l'action le fardeau, le tracas, la lourdeur, les déceptions de la vie. Que la fatigue du travail dompte cette fatigue de vivre dont les pessimistes nous rabattent les oreilles, ces pessimistes dont la plupart sont d'ailleurs préoccupés de bien vivre. Le conte de la vie s'achève» tandis qu'on bâtit des contes, disait Diderot. Les duretés de la vie s'adoucisssent tandis qu'en travaillant on fait des rêves.
Mais n' agit-il donc point, ce comte Tolstoï qui nous conseille, vante et proclame la beauté du non agir ? Il agit par ses écrits, il agit par son exemple. Littérateur, soldat^ philosophe, réformateur, sa vie n'est qu^une longue action. Et une action pour le progrès dont il nie les avantage, pour ce dont l'outillage Feffraye et qui, malgré les locomotives, les télégraphes et les téléphones l'amène à cette conclusion : Nous ne sommes pas meilleurs que nos ancêtres J
Encore une fois, si, nous sommes meilleurs et, malgré nos égoïsmes inhérents à l'animal-roi, nous avons un sentiment plus profond et plus tendre de la pitié humaine. Là encore, sur ce point, l'auteur de Jlésurrection^ l'apôtre du Non agir a agi. On pourrait voir tout un symbole dans l'enterrement du petit martyr qui a fait verser des larmes jadis à des milliers de personnes. Ce besoin de qoucher le pauvre corps du bébé mutilé sur des coussins de soie blanche, d'appuyer cette tête sur un oreiller de dentelle, de recouvrir ces jambes maigres d'un couvre-pied orné (ma foi oui, d'un ruban rouge), cette manifestation d'irrésistible, d'autres diront de puérile émotion, témoignent d'uji attendrissement non d'un apitoiement général. Or, qui a infiltré ce sentiment de pitié dans les âmes ? Je le répète, quelques écrivains, de puissants esprits qui sont, avec les savants vainqueurs de la mort, la gloire de ce siècle. Et Tolstoï est de ceux-là. Il peut tout à son aise prêter le culte du non agir ; toute son œuvre est une action contraire à ce non agir.
Je lisais hier, dans un livre dont le titre m'échappe — peut-être en un volume de Mémoires militaires —que ce temps-ci a trop attaché de prix à la vie humaine, qu'autrefois on larmoyait moins et l'on savait mieux mourir. J'ignore si l'on mourait moins bien à Smolensk qu'au Tonkin ou à Madagascar ; mais les soldats du génie qui naguère, sous le soleil et dans la fièviT,' creusaient la route où passèrent les conquérants de Tananarive valent bien, ce semble, les pionniers du général Haxo travaillant à mi-corps dans la Bérésina. Ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui on- sait le prix
39a LA VIE A PARIS.
de la yie humaine, c'est qu'on pèse le sang versé, ce sang de France qui a coulé par torrents un peu partout, depuis cent ans; c'est qu'un enfant qui meurt injustement fait couler des larmes et donne à réfléchir à la conscience publique; c'est qu'on hait la guerre, qu'on la fait par devoir, non plus par bravade et par plaisir, et qu'aussi bien (c'est une remarque de M. G. Ferrero) les armées modernes, les armées bourgeoises sont pour cela même plus héroïques que les armées d'autrefois.
Et cette horreur de la férocité, cette haine de la guerre et cette grand' intié qui emplissait le cœur d'une Jeanne d'Arc allant au combat, qui les a le plus puissamment exprimées que l'ancien combattant de Sébastopol, devenu l'écrivain de la campagne de 1812? Le Non agir de Léon Tolstoï est, je le répète, la plus vaillante et la plus constante des actions.
Ce qu'il faut dire — et ce qui est vrai — c'est qu'en dehors de ce qui est l'amour de l'humanité Tolstoï ne voit pas grand'chose d'utile en ce monde. Il a raison. La vie est courte et, dans ce passage d'une brièveté si étonnante, dans ce transfert d'un point connu à l'inconnu, tout homme qui, pouvant faire œuvre d'amour, fait œuvre de haine est effroyablement coupable. Nous n'avons qu'un instant à passer sur terre. Si nous le remplissons d'insultes, de calomnies, de colères, de rancunes, de mensonges, quel personnage jouons-nous donc? Lorsque Je rencontre quelque insulteur attitré ou quelque artisan de haine, il me semble voir un passager qui, sur un
radeau allant à la dérive, injuine les naufragés au lieu de se mettre avec eux à la manœuvre. Â quoi bon s'entre-dévorer? La fin de tout n'est pas loin. Le mm haïr est encore plus utile que le non agir.
Et ce sont, par ces jours tristes et gris de Décembre, les réflexions qu'ont fait naître en Fesprit d'un passant la lecture d'un maître-livre qui semble les Misérables en costume russe et le ressouvenir des écrits d'un grand philanthrope bien vivant, de ce Tolstoï que je voudrais connaître, lui, l'apôtre russe, comme j'ai connu et aimé Victor Hugo, la poète de la Pitié,
Le dix-neuvième siècle agonise. — Ud vers de Victor Hugo. — VA7îno santo. — La devise de H. Meilhac. — Un Parisien à sa fenêtre. — Gavarni. — La statue de Jules Simon et le monument d'Alphand. — Champigny. — Le 31 décembre dans l'univers. — Les forts de Metz — Le Christmas de 1899, — Boutiques du boulevard. — Noël. -- Souvenirs d'enfance. — i^es numéros de Noël. — Une légende d'Alsace. — Le Tœnnikel de Bonheur, — La réception de M. Lavedan. — Hortense Schneider et Aimée Desclée. — Comment Alexandre Dumas fils jugeait la créatrice de Froufou. — Nora et Mme S or ma. — Acteurs anglais et comédiens allemands. — Le général Guioth.
— Souvenir de l'inauguration de la statue du duc d'Aumale.
— L'histoire. — Un anniversaire. — Brumaire. — Un livre de M. Ed. Noël et une lettre de M. Léon Bourgeois. — Le dixneuvième siècle. — Au gui le vingtième siècle!
28 décembre.
Fin d'année! Fin de siècle! Car, on aura beau dire, avec le changement du millésime, chacun de nous va croire que le vingtième siècle commence le lundi 1^'^ janvier 1900. Mathématiquement, c'est une erreur. Un siècle n'est achevé que lorsque la dernière heure des cent ans a sonné, et Yictor Hugo, bon mathéma-
ticien pourtant et qui, coquettement, se vantait devant M. Joseph Bertrand d'avoir fait de la trigonométrie, Victor Hugo se trompait lorsque parlant de sa naissance il déclarait que
Ce siècle avait deux ans : Home remplaçait Sparte 1
Le 26 février 1802 « ce siècle » avait achevé depuis deux mois à peine sa première année et exactement le poète devait écrire :
Ce siècle avait un an...
Ces raisons scientifiques ne prévaudront pas contre le sentiment public. Le siècle finira, pour tout lé monde, dimanche soir et le vingtième siècle commencera avecla semaine prochaine. Je sais des vieillards, très pressés de voir se lever l'aube d'un siècle futur; ne leur enlevons pas leurs illusions et ne les condamnons pas à attendre encore une année le siècle nouveau. Il semble, en effet, qu'avec un nouveau siècle de nouvelles idées vont se lever sur le monde. H y a €omme un rajeunissement dans ce vieillissement d'un ^2/1 neuf\ dans ce lever de soleil sur un siècle inconnu. Un vent d'espoir souffle sur cette année 1900 que le pape Léon XIII vient de proclamer année sainte et dont la France va faire la grande année de l'Exposition des labeurs humains.
Pure affaire d'imagination. Un siècle succède à un autre comme le matin au soir et le soir au matin et « la séance continue ». Nous personnifions dans une sorte d'être viyant le siècle qui agonise. On dirait vraiment qu'un siècle est une créature d'ordre spécial destinée à
402 tA VIE A PARIS.
vivre centenaire et qui subit, comme l'être humain, les années de déchéance après avoir eu les années de croissance et de virilité.
— N'avez-'vous pas remarqué l'ironie de nos façons de parler? me disait, l'autre jour, un spirituel homme politique au déjeuner donné par M. Paul Deschanel en l'honneur du grand-duc Yladimir. Nous répétons, avec une apparente bonne foi : « Le siècle se fait vieux f II est bien fatigué le pauvre dix-neuvième siècle ! Il a tant produit, tant travaillé 1 II meurt de lassitude ! » C'est nous qui mourons, c'est nous qui sommes las, ce sont les généi^ations qui se succèdent les unes aux autres et disparaissent les unes après les autres; mais les siècles ne sont que des divisions de temps imaginées par les hommes, de simples petites tranches d'éternité dont nos existences sont les miettes. Le dix-neuvième siècle n'est pas sénile, le vingtième siècle n'est pas vagissant. Celui-ci et celui-là s'appellent tout simpleriient réternelle vie !
Je retrouvais, tout à l'heure, autour du monogramme de Henri Meilhac, sur le papier à lettres de l'académicien, sa devise; Lente dies, celeriter anni. C'était bien là ce que devait penser ce Parisien raffiné et lassé à qui les journées devaient en effet paraître longues, les soirées surtout, tandis que les années qui passaient, passaient, lui semblaient rapides. C'était un philosophe dans son genre, à la façon de l'homme qu'il admirait le plus après Musset : Gavarni. J'ai vu Gavarni en sa petite maison de l'avenue du Bois-de- Boulogne, Gavarni vieilli et malade, regarder à travers sa fenêtre ouverte, et du fond de son fauteuil, passer ^
repasser, caracoler, papillonner ou papoter, les jolies Parisiennes dont il avait dit les ruses et les élégants cavaliers dont il avait crayonné les folies. Le peintre des « fourberies de femmes » n'avait plus qu'un sourire de pitié, un sourire revenu detout, pour ces dupes de l'immortelle duperie qui défilaient là devant lui, comme des fantômes. J'imagine que M§ilhac avait le même sourire lorsqu'il regardait les passants, les équipages, les flâneurs du boulevard, du fond de cette salle du restaurant Durand oui! déjeunait d'ordinaire. Jules Simon aura sa statue sur cette petite place de la Madeleine, à l'endroit où s'élève encore aujourd'hui, au-dessus d'une maigre fontaine, Je ne sais quelle boule lumineuse entourée de plantes qui ressemble au lampadaire d'une cour de grand hôtel. Pour Meilhac, si on lui donne jamais un buste, c'est près du Bois qu'il faudrait le placer, ou dans quelque allée voisine du pavillon d'Armenonville. 11 faut que le cadre s'adapte à l'image. Le monument élevé à Alphandà l'entrée de l'avenue du Bois-de-Boulogne est, par exemple, admirablement situé. Le grand ouvrier du Paris de luxe que nous avons grâce à lui semble, avec ses collaborateurs ordinaires, les Bouvard, les Dalou, continuer là son œuvre. Il se dresse à l'endroit même oCi il a travaillé; à deux pas des cavaliers et des amazones qui montent les gradins pour se mettre en selle et, par ces jours d'hiver, galopent dans la brume, la buée chaude des naseaux de leurs chevaux montant, sorte de fumée plus jaune, dans le brouillard gris bleu du matin.
Ainsi Alphand, debout, son chapeau de feutre mou à la main, robuste, simple, est vivant encore et comme
àson poste. Je me rappelais, en le voyant là^ une inoubliable causerie quej 'eus avec lui, dans la nuit noire qui suivit la journée de Champigny, au temps du siège. Accomplissant son devoir de soldat, Alphand était aussi ferme, aussirésolu que lorsqu'il faisait son devoir d'ingénieur. Il commandait à ses hommes, h sa légion spéciale, d'un ton à la fois paternel et sans réplique. Il remontait, il aiguillonnait, dans cette nuit d'un froid féroce succédant à une journée de bataille, les énergies qui devenaient mélancoliques. Et tout en parlant d'espérances, nous nous heurtions, dansl'ombre, àdesmorts!
Le 31 décembre, donc, Paris aura un aspect tout particulier et ce siècle fmira par des messes dites en toutes les églises pour célébrer VA7inQ santo. A la même heure, à minuit, partout dans l'univers, les mêmes paroles et les mêmes prières. On croirait voir, mise en action, la page admirable où Michelet nous peint l'humanité se réfugiant dans les cathédrales pour fuir les terreurs de Fan Mil. Puis, à cette même heure, les forts de Metz, ceux qui portèrent de beaux noms français et qui portent des noms allemands, salueront, à la fois, des hurlements de tous leurs canons, le siècle qui commence et le siècle qui meurt. Et ils frémiî-ont peut-être, en l'entendant, cette salve à Favenir, les héros de Gravelotte endormis dans leurs fosses ! Quel Raffet nous rendra la revue nocturne de ces ombres ainsi troublées (iansleur dernier sommeil ? La fin de Fao, avouons-le, aura été triste pour toute ta terre. Je ne crois pas que rien soit plus éloquemment
navrant que cette correspondance venue de Londres, l'autre matin, et nous parlant des fôtcs de Noël, du légendaire ChrhUnas, Ce jour-là, la vieille Angleterre fait une consommation extraordinaire de gui et de houx. Les baies rouges et les goutelettes blanches mêlent leurs opales et leur corail dans la verdure des bouquets de Noël. Et, sous ces sortes de mais enrubannés suspendus au plafond des salies de bal, tout beau garçon a le droit d'embrasser la jolie miss sous le mlstletoe.
Le houx et le gui et les victuailles qui ne sont point vendus, on les donne, en certains quartiers, aux pauvres de Londres. Eh bien, le Londres pauvre a eu trop de gui et trop de houx, et trop de ces oies de Noël célébrées par Dickens, il y a eu trop de « restes », cette année, et la consommation des branches de Noël n'apas atteint, là-bas, le dixième de ce que la ville immense achète d'ordinaire au jour de Christmas. Christmas endeuillé! La guerre a passé par là.
Paris, lui, a eu son gui gaulois et ses joujoux politiques. Les boulevards flamboient, impraticables pour l'homme un peu pressé, inhospitaliers pour le flâneur. Les bibelots surgissent, polémiques en action, avec allusions à la Haute Cour et facéties à la mécanique. Le joujou, comme la caricature, est toujours de l'opposition.
Cette année, le bonhomme Noël avait, à Paris, emprunté un costume de circonstance et les confiseurs nous ont montré un Noël à la longue barbe traditionnelle blanche comme les frimas, vêtu d'un costume et coifTé d'une casquette de cfimiffeur et conduisant
un ou une automobile. Christmas membre de l'Automobile Club î Le bonhomme Noël monté sur un teiifteuf — ce fut l'originalité de notre Christmas parisien.
Noëll A ce nom, tout un monde de souvenirs se lève, du fond du passé, comme par un temps d'hiver, se lèverait du fond d'un brouillard une volée d'oiseaux fantômes. On redevient enfant. On se revoit aux heures d'émotions exquises, quasi peureuses, où l'on attendait sous la chaude couverture, que, doucement, par la porte s'ouvranten silence,le bonhomme Noël apportât quelque cadeau attendu dans les souliers déposés entre les chenets, tout près de la bûche consumée au fond de la cheminée éteinte. Ah 1 les battements de cœur de ces heures d'attente! Presque toujours le sommeil avait raison de la curiosité et de l'impatience, et ce Tétait que le lendemain, à l'heure du réveil frileux, qu'on s'apercevait qu'il était venu, le Bonhomme Noël, paternel visiteur qui prenait en effet les traits de ces êtres bénis, maintenant disparus et qu'on a l'espoir de rejoindre : le père, la mère, — ou plutôt, car ces noms n'expriment pas assez toute la tendresse vouée par chacun de nous à ces chères mémoires : papa, maman. Les premiers mots que l'homme épelle, les derniers qui, parle souvenir, lui servent de viatique dans le lent, lourd — et si court — voyage 1
Hélas! depuis longtemps le Bonhomme Noël ne vient plus visiter les grands enfants aux tempes grises, et tous les souliers de Noël, mis aux foyers calcinés pour tenter les anges, resteraient vides maintenant 1 La vie se charge d'éculer les petits souliers des babys confiants et pleins d'espoir. Mais quoil d'autres ont
leurs surprises et leurs joies. Le vieux Noël continue sa ronde et sourit à d'autres. Il a toujours, pour les petits, les mains chargées de cadeaux et le même sourire clément soulève sa barbe neigeuse. H donne des jouets à d'autres enfants, voilà tout, et les mêmes battements de cœur Fattendent dans les petits lits blancs où les yeux guettent, malgré le gravier du sommeil. Et voici l'heure des « numéros » de Noël. C'est l'Angleterre, je crois bien, qui, avant nous, inaugura ces numéros sensationnels de ChriLsmas que l'on se passe de main en main dans les familles et pour lesquels les artistes les plus illustres ont souvent imaginé leurs compositions les plus délicates. Telle figure enfantine de J,-E M illais, donnée au Graphie et tirée en polychromie, a fait la joie des yeux dans les cottages anglais, en Amérique, en Australie, et les peintres se piquent d'honneur pour ces numéros de Christmas. De même ici, et notre vieux Noël français a trouvé, dans VïUicHlradon, dans le Fujaro illustré^ des peintres et des noreUiep^ qui dépassent encore ceux d'outre -Manche.
Là-bas, pourtant, il y a comme une émulation dans cette littérature spéciale. Il n'est point de magazine^ de publication périodique qui ne publie, en cette saison, de numéro double, et je pourrais citer (trait singulier) une fabrique de savon qui, chaque année, édite ainsi, pour lancer ses produits, un numéro tiré à un nombre considérable d'exemplaires, pour la plus grande joie des lecteurs et le plus grand profit du fabricant.
Toute cette littérature de Christmas a enchanté notre jeunesse : Dickens, en ses contes de Noël, évo-
quait les fantômes familiers;^ les spectres de la nuit sacrée. Comme Thackeray, comme Washington Irving, il fît des chefs-d'œuvre exquis dans ce genre intime et pénétrant des Chrltsmas taies, des Christmas ra- ?'ols. Et les illustrateurs aussi luttaient d'invention et de verve avec les écrivains. Je me rappelle les admirables dessins de sir John Gilbert, consacrés à ces souvenirs ou à ces fêtes, telle page entre toutes, d'une allure étonnante et, d'une sorte de rabelaisianisme épique : Charles II frappant de son épée un roastbeef gigantesque, le légendaire roastbeef de la vieille Angleterre et lui disant comme Charles-Quint à Hernani : Roastbeef^ je te fais chevalier !
Je trouve dans le Figaro de Noël, sous le nom du même auteur, une page écrite et une page aquarellisée. M. P. Kauffmann nous dit la Légende du Tœjiniket, une vieille légende d'Alsace, consolante et triste à la fois, et qui fera songer plus d'un enfant des chères provinces i:)erdues, à l'heure où l'on fêtera Noël autour du sapin venu de là-bas, aux racines encore entourées de terre alsacienne, comme les fibres des cœurs des fils de l'Alsace sont entourées de chair française ! Les bonnes vieilles gens de Tœnnikel, près de Ribeauvillé, et bien d'autres, au pays des Vosges, content volontiers qu'autrefois, il y a longtemps, longtemps, longtemps, ime mer, la vaste mer, baignait toute cette contrée alsacienne et le pays de Bade et le Palatinat. Immense grand lac devenu le coin de terre noir des forêts de sapins.
Or, ils vous diront, les vieilles gens, que lorsqu'un siècle finit — comme va finir celui que nous avons
vécu — le vieillard le plus sage et le plus pur du Tœnnikel est transporté au milieu de cette mer qui, pour une nuit, la dernière du siècle qui meurt, enveloppe mystérieusement, recouvre la terre, les montagnes, les villes, les clochers d'Alsace. Et, comme la ville d'Ys au fond de la mer bretonne, les églises, les logis, les burgs d'autrefois apparaissent au vieillard qu'entourent les cygnes-fantômes, se découpent, là, sous l'eau limpide, groupés autour du fier Munster de Strasbourg pointant sa flèche vers l'infini. .. La vision dure toute la nuit pour le vieillard du Tœnnikel. La lune, plus pâle que les cygnes blancs, baigne de ses clartés d'argent la vision heureuse. Puis, au jour, tout disparaît, et le Rhin, le Rhin allemand, reprend sa place, tandis que la mer — la mer d'une nuit — semble s'être comme évaporée au premier chant du coq, au premier rayon d'aurore...
Telle est la légende que nous dit M. P. KaufTmann, et que précise son pinceau. Le vieillard, en sa barque, rêve parmi les cygnes, frères de celui qui mène Lohengrin. Et nous, nous rêvons, comme lui, à la nuit de Noël qui nous rendra, dans une vision heureuse, le Munster à la pierre rouge, avec ses vierges folles et ses vierges sages, mais surmonté, là-haut, dans l'air libre, au haut de la flèche que j'atteignais jadis en bravant le vertige pour déchiffrer le nom de Gœthe gravé par lui ; oui surmonté d'un drapeau aux trois couleurs qui ne sera pas le tricolore allemand!...
Ah! rêves du vieillard du Tœnnikel ! rêves de notre 3 eunesse meurtrie ! ... Je ferme à regret ce beau numéro du Figaro de A'oë/ J 899 plein d'émotions et riche
d'images, et je songe aux Noëls d'autrefois, aux Noëls des heures d'enfance. Et j'imagine que la France, la chère France, toujours un peu enfant malgré tant d'années, tant de blessures et tant d 'épreuves ^ pourrait bien, dans la nuit de Noël qui va venir, avoir aussi sa vision consolante, celle qui, pendant quelques heures, sous la clarté lunaire, charme le regard étonné du vieillard d'Alsace...
Fantômes de gloire, spectres de nos espoirs 1 11 ya cependant des joies encore et des espoirs pour les générations qui grandissent. Les petits ont raison de mettre, comme nous autrefois, leurs souliers dans l'âtre. Quelque jour, le Bonhomme Noël y déposera l'oubli de nos haines, avec un lambeau d'espérance. Et l'humanité pourra avoir en main, après tant de siècles, ce jouet, fabuleux qu'on lui promet toujours qu'elle aperçoit parfois dans la lune, qui disparaît, à l'aube frileuse, comme la vision du Tœnnikel, et qui s'appelle le Bonheur ! .
Et le Paris intellectuel a eu son joujou, qui est une réception académique. Nous aurons donc fini l'année sur d'agréables discours. 11 est intéressant de voir combien le théâtre, tout ce qui touche au théâtre, a d'attrait pour le public. Jamais demandes de billets n'auront été plus nombreuses que pour la réception de M. Lavedan. Une répétition générale ne serait pas pas plus courue.
C'est que, lorsqu'il s'agit de coulisses, de comédies, d'actrices, la curiosité s'avive. Et l'ombre de Désolée
LA VIE A PARIS. 41i
et l'image souriante d'Hortense Schneider se mêleronl à l'assemblée, venant ' sourire une dernière fois à Meilhac. Je chercherai, dans l'auditoire, celle qui fat la belle Hélène et la Grande-Duchesse et la Périchole. Sera-t-elle là, Hortense Schneider? (i) Lorsque M. Paul Bourget prononça l'éloge d'Alexandre Dumas fils et qu'il parla delà Dame aux Camélias^ il n'eut garde d'oublier la comédienne qui avait incarné Marguerite Gautier. Mme Eugénie Doche eut un souvenir dans la harangue comme elle aura son image dans le monument qu'achève, pour la place Malesherbes, M. de Saint-Marceaux.
Entendrons-nous parler de celle qui fut l'roufrou'l Aimée Desclée aura-t-elle sa citation à l'ordre du jour?
Elle le mériterait, certes, et l'incomparable créatrice de ce rôle si vivant, si moderne et si vrai — que le docteur Gilles de la ïourette en ouvrant soïi cours, l'autre matin, à la Salpétriôre, présentait scientifiquement comme un type singulièrement exact et bien observé d'hystérie mondaine — la femme qui fît, la première, applaudir Froufrou aurait bien gagné une parcelle de la glorification du maître.
Alexandre Dumas fils disait de cette idéale créature — qui eût joué comme personne la Norade Maison de pou,pée d'Ibsen, cette Nora que la créatrice, Mme Agnès Sorma, baronne Minotto, la grande aiiiste allemande,
(1) Elle y était. Et son sourire fut charmant qui souligna les malices exquises de M. Lavedan. Elle y était et, cfciose piquante, elle y fut placée à côté d'un prêtre. La Périchoie frôlant un abbé 1 Elle y était et M. Ludovic ïlalévy lui présenta à la fui de la séance, M. de Vogue, qui pourrait ajouter un chapitre pareil à ses beaux livres : Illusions du temps présent. Héveil des omb?'es.
vient de faire applaudir à Paris : « Desclée? c'était ime revenante. »
Et M. Ludovic Halévy a noté ce portrait parlé de Désolée fait par des Dumas en une de ces causeries qu'il eût fallu recueillir, car elles éclataient de traits hardis et d'idées personnelles.
« Desclée ? — c'est Dumas qui parle — Desclée était arrivée à faire de sa nature réelle et de sa nature factice une troisième nature. C'était un singulier mélange de sincérité et de ruse, de naïveté et de rouerie. Elle n'avait d'ailleurs aucun talent. Elle a joué le Demi- Monde, Mole, fiasque, incolore, n'importe qui, n'importe quoi... Elle part, court la province, l'étranger. Personne n'y pensait plus. Je la retrouve à Bruxelles en 1868. Je suis très frappé. Montigny ne voulait pas l'engager. Je la lui impose. Il la prend à six mille francs par an. Elle joue Diane de Lys^ Froufrou^ la Prmeesse Georges^ la Visite de noces. La voilà au premier rang, à sa place. El, ravie sans doute? Pas le moins du monde. Ce qui était effrayant chez Desclée c'est qu'elle n'avait aucun amour de son art. C'était une créature morte dont il fallait faire des évocations. On la tirait de son tombeau, on la traînait sur la scène. Si elle ne se ranimait, c'était avec une violence terrible, elle était galvanisée... Si elle ne se ranimait pas, €lle ne donnait rien, absolument rien. Il y avait des' choses mortes dans son jeu à côté de choses admirables. Elleétait nulle ou sublime. Vous vous la rappelez? Yerdâtre, olivâtre, pas de sang dans les veines, absolument insensible au froid, l'habitude de la tombe. Elle sortait de scène en sueur, montait dans sa loge,
ouvrait sa fenêtre, en plein hiver, se déshabillait et restait là, demi-nue, dans un courant d'air glacé. On lui disait : « Vous êtes folle, vous vous tuerez î » Me tuer ! Ah ! c'est déjàfait ! » Elle avait raison. Elle n'était plus une créature vivante. C'était une Étrusque. Elle était morte depuis quatre mille ans ! »
Quelle évocation ! C'est extraordinaire. Mais où Dumas se trompait, c'est lorsqu'il disait que cette admirable femme n'avait aucun amour de son art. Allons donci si elle était « morte » selon le mot de Dumas, c'est que son art, précisément, l'avait un peu tuée. Il suffit de lire ses lettres pour s'en convaincre. La pauvre femme avait eu de ces crève-cœur que l'air des coulisses, chargé de microbes, envenime. Froufrou I Pauvre Froufrou! J'aurais aimé à l'entendre louer en pleine Académie française.
Et voilà qu'en notre Paris une troupe allemande, une comédienne du Deutscher-ïheater, vient donner une pièce dlbsen, et que le public l'écoute et que cette remarquable Mme Agnès Sorma, dont nous parlait à Kristiania l'auteur de Maiso7i de 'poupée^ retrouve le succès qu'elle eut à Berlin. Une étude de femme telle que cette Nora, la Froufrou Scandinave, et une artiste d'un talent supérieur, c'est, comme disait M. Thiers, ce qui nous divise le moins. En ces mêmes loges de la Renaissance, oii la colonie italienne est venue entendre Eleonora Duse et Ermete Novelli, où de jolies Espagnoles applaudissaient Maria Guerrero de leurs éventails frappés sur leurs petites mains, de
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blondes Allemandes ont acclamé la tarentelle de Nora, et je songeais à ce passage de Stendhal où, à propos de certaines représentations d'ffamlet, données, sept ou huit ans après Waterloo, par des acteurs anglais, Beyle raconte qu'il y eut scandale, les jeunes gens soulignant de rires narquois et de cris comiques : « Quoine î quolne ! quoine ! » les passages où Hamlet ou Polonius parlait de the qiieen. « Ce Shal^speare, disait alors un critique, n'est qu'un aide de camp déguisé du duc de Wellington. »
On a pu voir à cette représentation de Mme Sorma ce que c'est vraiment qu'une actrice. Acteur, action. 11 ne suffît pas de bien dire ; il faut que l'être tout entier joue la comédie. Les yeux parlent, le visage sourit ou pâlit, tout palpiLe. C'est à la fois de l'art très simple et du très grand art. Henrik Ibsen avait' raison, quand il me parlait de sa Nora allemande, avec une expression de reconnaissante et fine bonhomie.
Les événements et les morts se pressent ainsi en cette fin de l'an. C'est hier, à peine, me semble-t-il, qu'à l'inauguration de la statue du duc d'Aumale, à Chantilly, le général Guioth, maigre et élégant en sa petite taille, posait sur le velours rouge de la tribune improvisée son chapeau à plumes blanches et saluait à la fois l'œuvre de Gérôme et la statue de son ancien général. Il y eut à la iin de son discours des paroles touchantes à propos du plafond que le duc avait voulu laisser inachevé, dans l'espoir d'y pouvoir réinscrire, un
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• jour, les noms des provinces perdues, cfc le général Guioth jeta fièrement ce mot : Espérance î
Quand il eut achevé, le duc de Chartres, en le remerciant, lui dit, souriant :
— Vous avez bien parlé de la vie et des soldats du duc d'Aumale; vous n'avez oublié que le général Guioth î
Le duc d^Aumale contait volontiers que c'était son aide de camp, le colonel ou commandant Guioth, qui, dans les fontes de la selle d'un officier d'état-major, avait retrouvé la dépêche envoyée par le maréchal Bazaine de Metz à Paris, et qui n'était jamais parvenue au maréchal de Mac-Mahon. C'était de l'histoire intime et tragique. — 11 y a là un coin sombre, mystérieux, que le général Guioth eût éclairci.
Et l'histoire n'est jamais achevée, elle est toujours à refaire. Elle se refait même et se répète volontiers. « Le 2 décembre, Napoléon créa un anniDersairc », dit, par exemple, i¥. Lavedan en son discours de réception. C'est légèrement parler d'un gros drame. Les anniversaires se succèdent, du reste, et voilà que notre ami M. Edouard Noël publie un livre, à moi dédié, qxx' ïlmiïixù.^ Brumaire^ une suite de scène historiques dialoguées dans le genre de le Ligue de Vitet, ou des Soirées de Neuilly. Il y a un mois, tout juste^ un peu plus d'un mois, le 9 novembre, que le centenaire du 18 Brumaire pouvait être célébré. Un mois I un siècle! Et de ce remarquable livre, décisif, M. Noèl a tiré une pièce de théâtre qui sera donnée au Vaudeville, sous ce même titre Brumaire^ et l'auteur n'a qu'une crainte, c'est que lorsque M. Porel l'aura montée on
fie voie dans sa comédie une manifestation césarienne. Il a consulté là-dessus un homme politique d'un -esprit supérieur, très pénétrant, très artiste et dont les opinions, sur ce point, ne peuvent être mises en doute, et M. Léon Bourgeois — c'est le conseiller éminent qu'a choisi l'auteurde Brumaire — lui a répondu par une lettre qui mérite d'être conservée, surtout à la date, à l'heure historique où nous sommes, à ce tournant de V histoire^ comme on dit :
Mon cher ami,
Certainement, j'ai lu votre livre et j'y ai pris un véritable intérêt. Par tant de points ces scènes d'il y a cent ans évoquent celles de nos jours 1 Enl;re cette fin de siècle et Tautre, tant de rapprochements s'imposent à nos esprits, tant de leçons qu'on ne devrait jamais oublier se dégagent de ces journées dont vous avez écrit l'histoire en traits nets et profonds, oîi les contemporains n'ont vu que l'aurore d'une période de gloire alors que la pauvre patrie en devait voir sortir, à deux reprises, la défaite, la ruine et le démembrement.
Non, vous n'avez pas écrit un livre césarien. Vous avez avec 'Une impartialité parfois cruelle, sûrement dessiné toutes ces figures : auteurs, comparses, dupes ou victimes du drame de Brumaire, gouvernants imbéciles ou corrompus, diplomates ou financiers sans vergogne,'généraux oublieux des pures gloires républicaines, et vous avez montré leurs égolsmes prompts à la servitude s'offrant logiquement au Maître, au plus prodigieux représentant de la force égoïste — du Moi — qui ait paru sur terre.
Si l'on sait lire votre livre on y trouvera, dans un raccourci saisissant, toutes les leçons, toutes les prophéties nécessaires.
... Saura-t-on le lire?
Je l'espère et c'est pourquoi je vous souhaite pour fîr^^mazVe le grand succès que méritent la conscience et l'art de son auteur.
Croyez-moi, mon cher ami, bien cordialement à vous.
Léon Bourgeois.
Et c'est là-dessus, oui, c'est sur ce tableau en raccourci de 1799 que je finirai cette dernière page de
rannée, avec un salut au siècle nouveau et à l'espoir de l'apaisement rêvé, de la concorde et du bonheur, de la paix sociale, de la paix humaine, de la fm de la misère et de la haine : — les beaux songes ! — On peut bien en faire des songes, devant une année qui s'ouvre sur tant de menaces, sans doute, mais aussi sur tant de promesses !
Le dix-neuvième siècle aura été, disait Gladstone, le siècle des ouvrier s. Que le vingtième siècle soit celui de ridée souveraine ! Paix sur toute la terre aux hommes de bonne volonté. Et au gui l'an neuf! Au gui le Siècle Nouveau 1
31 décembre 1899.
J'aime Paris, comme l'aimait Montagne, Jusqu'en ses verrues. J'aurais pu vivre à Vienne autrefois, lorsque la capitale autrichienne, que n'avait point gâtée encore la mégalomanie monumentale, était une sorte de Paris plus intime, cliantant et joyeux avec ses violons au fond des Kiwiperî: et ses valses improvisées sous les grands arbres du Prater.
J'aurais pu vivre à Londres dans le mouvement formidable de la grande ville noire où l'individu se senl tellement perdu, roulé par Vanonymat^ qu'il éprouve une .sensation exquise de liberté absolue» Mais je n'aurais vraiment vécu de la vie que j'aime qu'à Paris, dans ce Paris dont on peut tout dire et dont on peut médire à son gré, mais qui a la grande vertu des êtres faits pour être aimés et qui, avant tout, par- dessous tout, est amusant.
— Quelles qualités trouvez-vous donc à Giangur-
golo? demande l'Archiduc Pompeo à celle qu'il aime. — La plus séduisante de toutes, répond la princesse Lidia : Giangurgolo m'amuse !
Je raisonne — ou déraisonne — comme la princesse Lidia, et Paris est comme Giangurgolo : il me divertit. Et, ce divertissement, il me le donne, il nous le donne à tous, par ses défauts aussi bien que par ses^ qualités, par ses fièvres, ses folies, ses emb aile menu ^ la joie qu'il a de casser ses joujoux et de faire danser les grelols de sa marotte. « La ville de boue et de fumée » dont parlait Jean-Jacques dans une boutade morose, est aussi une ville d'atmosphère heureuse et de poussière d'or. Un ambassadeur annamite qui la visitait et qui Fa chantée en trente-six quatrains fort choisis, le lettré Nguyen-Trong-Hiep, dit Kun-Giang-Uan- Minh-ïien-Daihoc-og, déclarait que c'est la plus belle ville de l'Europe et nos moindres becs de gaz lui semblaient les étoiles de son ciel d'Asie, du ciel de ses dieux. S'il me fallait choisir entre ces deux opinions également excessives, je pencherais pour celle du poète annamite et je laisserais Rousseau maudire à son gré nos fumées. Non pas que l'optimisme invétéré soit mon fait. L'optimisme n'est un état d'âme que pour les indifférents ou les sots ; mais il peut être une consolation aux tristesses inévitables, une sorte de baume, de baume tranquille à nos blessures. « Il me plaît non pas de me plaindre que les roses aient des épines, mais de me réjouir que les épines, aient des roses », disait, en un quatrain que j'oublie, Alphonse Karr, volontiers misanthrope à ses heures.
Donc si la vie à Paris a ses amers^ elle a ses cor-
4tO LA VIE A PARIS,
diaux aussi. Il s'agit de savoir seulement où les prendre. Il faut connaître Fart de se consoler des uns et de se contenter des autres. Il faut bien étudier Paris pour bien l'aimer.
Suivre dans sa fièvre, ses élans, ses curiosités, ses caprices, ses sottises ou ses liéroïmes, la Vie à Paris, c'est, du reste, ce qui est à la fois le labeur le plus attirant et le plus décevant. C'est^ à un âge où la barbe ^grisonne, continuer la chasse aux papillons. Mais c'est charmant et, à tout prendre, c'est faire, au jour le jour et sans prétention, aux heures très matinales que me laisse le labeur du jour, œuvre d'historien. Songez à la 'Valeur du livre qui nous conterait au jourd'hui, et par le menu et de visu, la vie à Athènes î Rome a eu ses satiriques, ses chroniqueurs aussi. Je voudrais qu'elle nous eût laissé un recueil de causeries, la Vie à Rome, Les instantanés n'étaient pas inventés. On le regretterait toujours si M. Gaston Boissier n'avait pas réparé tout cela.
Nous ne serons plus là quand on relira nos chroniques, mais cette menue monnaie de l'histoire aura peut-être dans l'avenir la valeur artistique d'une petite médaille de Roty, de cette pièce nouvelle qui, matériellement, vaut dix sous, et esthétiquement est sans prix. Je ne voudrais pas louer trop fort le chroniqueur, cependant, à qui le dédaigne, il pourrait répondre comme le vieux poète à l'ironique Marquise : Qui sait? auprès des races futures, vous
... ne passerez i^onr eœqmse Qu'autant que je l'aurai dit!
Une année de Paris — prise au hasard — c'est le résumé de l'histoire du monde. Nous avons beau nous insulter, nous injurier, nous diffamer, les étrangers savent bien que nous nous calomnions et ils continuent à nous suivre dans nos gestes, fussent-ils épileptiformes, et à nous imiter dans nos modes, Giangurgolo est si amusant ! Celte obsédante affaire Dreyfus n'a aussi profondément intéressé et passionné l'étranger que parce qu'elle avait Paris pour théâtre. Imaginez le procès Dreyfus instruit à Berlin ou à Pétersbourg, on n'en parlerait même pas.
Ce diantre de Paris (comme Mme de Sévi gué disait ce diantre à.Q Rhône) est encore le point de mire de tout un univers qui souvent fait mine de le mépriser et qui Penvie. Que de pamphlets entassés contre la H<it)\fl(me moderne ï Babylone sourit, Babylone répond en haussant les épaules et dit aux diverses patries de ses détracteurs :
— Babylone vous-mènîesl...
Giangurgolo continue à rire son ])onnet sur l'oreille et ses grelots en mains.
Et voilà pourquoi j'ai plaisir à raconter au jour le jour — entre deux de ces innombrables lettres administratives — la vie à Paris et pourquoi mes feuillets de papier vert et libre me consolent du papier à en-tete officiel. C'est à Auguste Yillemot que je dois ce titre et le fin moraliste, le chroniqueur narquois, a laissé deux volumes, publiés par ïïetzel jadis, qui sont des modèles de causerie bonhomme — ou bonne fille.
La Vie à Paris, de Yillemot, deux in-18 délicieux où l'on trouvera, versé dans un flacon de cristal de
forme bourgeoise, un extrait de cette essence de parisine dont parlait Roqueplan.
Et si Paris disparaissait, emporté par quelque cataclysme, on en retrouverait Fesprit dans ces volumes d'une bonne grâce sans façon qui sont comme les observations familières d'un bonhomme Franklin boulevardier.
Amuse-nous donc toujours, Giangurgolo, et la princesse Lidia continuera à t'adorer !...
Pour moi, Paris est mon charme, mon spectacle de tous les jours, ma ville préférée, la ville unique, à vrai dire, et — béni soit le sort! — c'est vivre deux fois que de vivre à Paris et de la vie à Paris.