M. RENAN AU THEATRE
t8 décembre.
Un jour saint Jean, dit la légende, s'amusait à de& jeux d'enfant, ce dont riait beaucoup un chasseur qui passait près delà, son arc au repos, sur l'épaule. «Pourquoi te moques-tu? dit saint Jean. Ne sais- tu pas que si tu ne détendais point parfois la corde de ton arc, à la fm elle se briserait? Il en est de même de l'esprit des hommes : il faut le détendre quelquefois. » Le théâtre et les jeux du dialogue auront été pour le grand esprit disparu une de ces détentes et je conserverai toujours le plus délicieux souvenir des heures que cette école buissonnière vers le monde des coulisses me permit de vivre côte àcôte avec ce charmeur.
L'idée de l'inviter à faire entendre sur la scène la musicale séduction de sa langue simple, claire, lumineuse et harmonieuse à la fois, ne vint pas de moi.
C'était en 1886, Le premier anniversaire de lanaissance de Victor Hugo approchait et je voulais que la Comédie-Française célébrât, quelques mois après les funérailles triomphales du poète, cette date glorieuse pour la siècle, comme elle fête celle de ses patrons, de ses classiques. J'avais songé à Leconte de Lisle, dont la grande voix pouvait noblement saluer celte grande mémoire. Mais le poète de Kaïn, succédant à Victor Hugo, achevait son discours de réception à l'Académie et gardait pour l'Institut le salut qu'il devait à Fauteur de Ruy Blas. J'étais un peu embarrassé, lorsque mon ami M. Ludovic Halévy me dit, souriant:
— Il va quelqu'un qui louerait fort bien Victor Hugo et en toute autorité : c'est Ernest Renan,
J'avais souvent vu Renan à la table de Victor Hugo, traité par le poète avec celte courtoisie caressante de souverain de lettres qui faisait dire à Théophile Gautier en parlant du^Maître: « Victor Hugo est né pour recevoir dans quelque château féodal, à la Walter Scott, des poètes à sa table et pour les traiter somptueusement comme un grand-duc de la Poésie, dans un V^eimar qui serait à lui. » Victor Hugo aimait beaucoup Ernest Renan et il ne lui avait pas déplu que dans VÂnlechrist l'auteur l'eût vaguement comparé à Néron. Hugo a toujours gardé le goût des grands dénouements d'opéra, et l'incendie de Rome lui paraissait peut-être un superbe baisser de rideau. Quels plaisirs exquis de lettré, de raffiné, on éprouvait à écouter ces deux hommes, d'une telle envergure 4'esprit, causer de tout, depuis les nouvelles courantes Jusqu'aux problèmes de nos destinées ! Victor Huga
ressemblait à un prophète barbu, chevelu, passionné^ étincelant, rieur aussi, et d'un rire sonore ; Renan à un chanoine aimable, narquois, indulgent et paisible. Un soir — Renan revenait d'Ischia — on en vint à parler de Dufaure. « Il faut, dit Renan, que j'aille le voir au ministère !» Et Victor Hugo, Isaïe devant Rabelais, de s'écrier gaiement :
— Entendez- vous Renan qui croit que Dufaure est encore ministre! Mais il n'y a plus de ministère Dufaure, mon cher Renan I Allons, allons, vous reviendrez toujours de Palestine 1 »
Puis, de sa voix adoucie : « Avec station à Paris dans votre voyage à l'immortalité 1 »
Je savais toute l'affection respectueuse que Renan professait pour son hôte, et l'idée de mon ami Ludovic Halévy me sembla excellente. Un grand écrivain célébrant un homme de génie, c'était un de ces spectacles rares, une fête vraiment littéraire que j'avais plaisir à offrir au pul^ic. J'avais dans la pensée un sujet que je soumis à M. Renan en lui parlant pour la première fois de mon désir: jlmaginais un vieux marin, un de ces travailleurs de la mer qu'avait célébrés Hugo et auxquels il ressemblait avec sa vareuse de laine flattant sur son torse robuste — un matelot assis au bord de l'Océan, sur la grève, et expliquant à un enfant attentif ce qu'était cet homme à barbe blanche qui passait et repassait naguère, pensif, poursuivant son rêve, sur la grève de Samarez.
Il me SQmblait qu'il y avait une sorte de fraternité d'âme entre le poète et le marin, et je rêvais d'entendre célébrer Victor Hugo par un de ces pêcheurs
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qu'il avait coudoyés lorsqu'il créait Gilliatt ou Mas Lethierry. On raconte, à propos d'Alfred Tennyson, une sorte de légende charmante. Il se trouvait, une nuit, au bord de la mer, dans l'île de Wight, fumant sa pipe sous le ciel bleu criblé d'étincelles et regardant un pêcheur qui jetait et ramenait ses filets, avec lenteur, silencieusement, patiemment, sans rien prendre: « 11 n'y a pas beaucoup de poisson, aujourd'hui? » dit enfin Tennyson. Le pêcheur le regarda. Il avait reconnu le poète. Il lui montra les lueurs des cieux qui dansaient sur la crête des vagues: « Non, mylord, dit-il, cette nuit je suis comme vous: je ne prends dans mes filets que des étoiles. »
C'est aussi par un pêcheur, un simple, une âme vaillante, que j'aurais voulu entendre célébrer Yictor Hugo, cet autre preneur d'étoiles. Mais Renan hésitait devant le sujet : « Un cadre dans le genre de celui que vous m'indiquez, me répondait-il, voudrait absolument être traité en vers. D'autres, conçus dans un certain ordre de fiction, ne seraient pas représentables. Ainsi, je me brise la tête de deux côtés contre des murs. Je ne crois pas que la pensée que vous avez eue et dont je suis si flatté soit réalisable. Si pourtant il me venait quelque idée, je vous le dirais. Mais faites comme s'il ne devait me rien venir. »
Et, quelque temps après:
« J'ai bien réfléchi. C'est impossible, absolument impossible. Une telle fiction devrait être en vers, en vers sonores, tels que savent les faire nosjeunes poètes, si alertes, si vaillants. J'ai bien une autre idée, mais je la crois complètement irréalisable. »
Cependant il m'apportait son canevas^ comme il disait, et ce canevas était déjà l'a- propos, très attirant et très original, qui devait être joué, idéalisé quelques jours après.
— Je vous le livre, me disait M. Renan. Oui, bien à ia lettre, je vous le livre. Faites-en ce que vous voudrez. Arrangez, taillez, mettez des épingles.
Je me rappelais involontairement Mme Sand m'envoyant un article pour un volume que publiait, il y a quelques années, la Société des gens de lettrBS au profit des Alsaciens-Lorrains exilés et m'écrivant: « Modifiez sur les épreuves, que je vous prie de corriger, ce qui ne vous conviendra pas. » Le génie a cela de bon et d'admirable, entre autres choses, qu'il est modeste et ne connaît point la basse vanité, différant en cala des sots et des médiocres.
Tout cela, malgré tout, n'allait point sans me causer quelque souci. J'étais, encore une fois, heureux de faire louer Hugo par Renan; mais la renommée du vivant m'importait autant que la gloire du mort. Il fallait donner à ce dialogue des imnwrtels qui prenait pour titre 1802^ date de la naissance du poète, des interprètes dignes de ce style onctueux, pénétrant, que le théâtre allait entendre pour la première fois. Je m'étais chargé de lire moi-même la pièce au Comité et le Comité presque tout entiar allait jouer dans l'àpropos de M. Ernest Renan: MM. Got, Delaunay, Coquelin, Febvre, Worms, Ml%Reichenberg. Je ne crois pas que jamais auteur ait eu,% comme on dit, une distributiofi pareille et, s'il m'en souvient bien, ce fut le dernier rôle que créa M. Delaunay à la Comédie-
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Française. Il jouait Racine. Ce fut, dans tous lescas^ la dernière fois qu'il se montra sur un théâtre à côté de M. Goquelin, qui jouait Boileau.
Corneille, Racine, Boileau, Voltaire et Diderot louant Victor Hugo, se groupant en quelque sorte autour de son berceau comme autant de bons génies et réclamant du poète futur — du poète du dix-neuvième siècle — l'un la grandeur, l'autre le charme, celui-ci l'étendue, celui-là la bonté — et le petit génie Camillus,le courrier ailé des immortels et des bienheureux, leur répondant: « Vos quatre poètes sont confondus en un seul génie qui sera grand, touchant, vaste et bon! » — l'idée était ingénieuse et l'hommage, ainsi compris, venait de haut.
Je n'ai pas oublié la joie qu'éprouvaJt M. Renan à entendre sa prose récitée par les artistes rares que j'avais chosis.
Ces répétitions fuirent un charme. M. Renan était littéralement enchanté d'écouter ses dialogues. Il s'étonnait de tant de perfection. « Vos artistes sont maîtres en l'art de dire ; ils m'ont, m'écrivait-il, frappé d'admiration. » Assis à l'avant-scène, les mains posées sur les genoux, dans l'attitude familière que Bonnat a si bien rendue, il penchait la tête, il prêtait l'oreille avec son bon sourire indulgent. Quelquefois, il se levait et, debout, dans une improvisation délicieuse, il expliquait à ses comédiens pourquoi il plaçait telle ou telle parole dans la bouche de Boileau ou de Diderot et, par exemple, tout ce que contenait cette phrase qu'il faisait tomber des lèvres de Racine : « J'aime plus que jamais ma Bérénice ; je crois
que les sentiments simples et grands se suffisent. » Alors, tandis qu'il parlait, faisant sur ces planches de la maison de Molière un véritable cours du Collège de France, transformant en chaire les approches du trou du souffleur, les artistes arrivaient, se pressaient autour de lui, respectueux, silencieux, et goûtaient comme quelque chose d'inconnu et de très doux cette parole charmeresse. Et M. Renan étonnait beaucoup Mlle Reichenberg en lui expliquant pourquoi il n'avait point placé Molière parmi les immortels qui célébraient l'avènement de Victor Hugo.
— Vous comprenez, mademoiselle, vous comprenez bien: Molière était un clair génie de rare gauloise. Je ne crois pas qu'il eût compris M. Hugo. Pas plus que M. de Lamartine ne comprenait pleinement Molière. Peut-être pourrait-on l'introduire, ce grand Molière, €omme personnage muet sur le fauteuil de marbre. Mais son silence, à vrai dire, serait plus significatif que son absence et dirait très clairement qu'il n'a pas à intervenir quand il s'agit de douer le poète nouveau. Je voudrais bien avoir là-dessus votre sentiment,
— Oh î vous avez raison, vous avez parfaitement raison, répondait Mlle Reichemberg à qui ces scrupules de critique littéraire semblaient, je pense, tout nouveaux.
Il y eut un jour où tous les interprètes de iS02 quittèrent la scène au milieu de la répétition pour se rendre, conduits par moi (tous faisaient, je le répète, partie du Comité) chez le ministre et traiter avec M. Goblet cette fameuse question Diidlay qui fit tant de bruit alors et dont personne, aujourd'hui, ne se sou-
vient. M. Renan n'était pas arrivé encore lorsque cet exode vida la scène pour quelque temps. Il demanda, en ne voyant plus personne, dans la pénombre des coulisses :
— Où sont ces messieurs?
, — Ils sont chez le ministre.
— Ah î bien, répondit M. Renan, sans nulle surprise. Puis, un moment après :
— Et quand reviendront-ils?
— On ne sait pas.
— Parfaitement. Je comprends. Parfaitement.
Et, très doucement, il dit au régisseur;
— C'est bien! c'est fort bien. On répétera quand la conférence sera terminée. Demain, après-demain, quand on voudra. On a bien le temps. On a toujours le temps de répéter.
Et parmi les fièvres que soulevait la question Dudlay, il restait souriant, contemplant les agitations, écoutant les protestations avec un aimable calme philosophique et se disant qu'au théâtre les amourspropres sont étrangement surexcitables. Molière a osé le déclarer par — une épithète fameuse — mais qu'au total tout cela ne pèse guère devant Sirius.
Il se fît autour de celte représentation de 1802 un mouvement de curiosité tel que la Comédie n'en connut pas de plus fiévreux les jours de ses plus grandes premières.
Tout Paris, en réalité, voulait assister à ces débuts de M. Renan, et un peu plus que le tout Paris habituel — car Ernest Renan était une gloire européenne.
La veille, la répétition générale avait eu lieu
devant quelques amis seulement ~ trois ou quatre — et Mme la princesse Mathilde y était venue au bras de Fauteur. Que de demandes si c'était aujourdliui et quels assauts! Lorsque, le soir de la première représentation, la toile se leva sur le décor mythologique brossé par Rubé et Chaperon, il y eut un silence tout à fait singulier, une impression d'attente un peu sceptique. L'auteur de Caliban avait-ilpu vraiment faire agir et parler des personnages, des héros, fussent-ils des ombres? On écouta dans une sorte de recueillement où, je le répète, entrait un peu de doute. Que diable le merveilleux écrivain allait-il faire dans cette galère? Mais bientôt le charme opéra. La musique de cette prose simple et délicieusement harmonieuse enchanta tout l'auditoire et le nom illustre de Renan fut salué de ces applaudissements allant de la salle à la scène auxquels tous les succès de la chaire ou de la tribune ne sauraient être comparés. Ils ont plus de saveur, plus d'accent, une ivresse spéciale. M. Renan, très entouré dans les couloirs, — il avait écouté 1802 du fond d'une loge — se précipita, la pièce achevée, vers les coulisses. Je le vis arriver rayonnant, hochant la tête avec un sourire illuminant son bon visage — gai, vif, ensoleillé, tel que Sainte-Breuve le peint chez Magny, dans une Lettre à la Princesse,
— Cher ami, quels interprètes 1 ils sont admirables^ vraiment admirables! J'envierai désormais ceux de mes confrères qui ont tels artistes pour réciter leurs vers, traduire leur prose ! C'est un plaisir! Un plaisir que je ne connaissais pas !
Et ce m'est une joie d'avoir donné ce plaisir, comme
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il disait, à un tel homme. La dédicace de sa brochure, lorsqu'il me l'envoya, porte que ce dialogue « est maintenant une joie profonde », Il y a dans ce maintenant comme un ressouvenir de craintes vagues, l'angoisse naturelle à tous les auteurs à la veille de la représentation. Je l'avais éprouvée, ai-je dit, pour M. Renan lui-même, cette angoisse, etjen'étaispas sans m'inquiéter de la responsabilité que j'avais prise. Jeter un tel nom, une de nos gloires, à la discussion, aux mots d'esprit, des Soirées parisiennes \ L'aventure se terminait fort heureusement par un triomphe et le plaisir éprouvé par M. Renan me rendait satisfait à mon tour. Mais il y a un tel attrait, un magnétisme si puissant — comme si les planches étaient aimantées — dans le théâtre que je ne suis pas b-ien certain de n'avoir point allumé chez Ernest Renan un secret désir : celui de voir, après 1802, représenter sur la scène de la Comédie-Française son drame de VAhfjesse de Joiiarre.
L'heureux homme! Il n'a connu du théâtre que ce que le théâtre a d'aimable et de séduisant. Là, comme partout, il a été heureux et il a vécu, en souriant, de douces heures de rêve. Cette « école buissonnière » l'a amusé, un moment, dans sa promenade à travers la vie. L'érudit, le penseur z oublié les réalités et les banalités de l'existence dans ce paysage de toile, planté entre cour ^i jardin et qui lui parut aussi attirant que le poétique lac de Tibériade évoqué par lui en d'inoubliables pages...
C'est, et se sera, je tiens à le redire, un des souvenirs heureux de ma vie que cette cohabitation et cette
sorte de collaboration de quelques jours avec un des plus grands esprits et une des meilleures âmes de ce temps. Bonté» douceur, charma profond, ironie passagère faisant place à une sérénité supérieure, voilà ce que Renan apporta dans ce moade tumultueux et névrosé des coulisses et Victor Hugo, qui cherchait — un soir, en causant — dans quelle planète il pourrait bien loger quelque jour, dut être délicieusement caressé, là-haut par les louanges de cette voix d'en bas. Ils se sont retrouvés maintenant — dans quelle étoile? — et, ayant écouté le dialogue des morts de Renan, je voudrais bien, les ayant admirés et aimés, pouvoir entendre le dialogue infini « maintenant » de ces deux immortels.