LEVER DE SIÈCLE
Ce qui se passait le l eL janvier ,1000* — Le premier de l?Àii. — Le logis et la rue, — L'avenir. — Les cartes de visite* — Les petites joies.
3 janvier 1ÜÛ0.
Victor Hugo* dans un des Livres de ce siècle, les Misérables, a créé, en un chapitre fameux, tout un genre de tableaux historiques où, par le simple rapprochement des petits faits, des menas détails» des ragots de la chronique et des paroles des harangues olfî ci elles, des naissances eL des décès, des propos de coulisses et des méchancetés de couloirs, des on dit et des on écrite il donne très curieusement V aspect même du temps où s'agitaient ses per son-
I h A VIE A PARIS.
nages, déclara ni que « c est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles ».
Et, en effet, lorsqu'il noie dans cet al tirant chapitre que les gardés du corps sifflaient Mlle Mars, que la .Wint.’rre appelait Chateaubriand Chateaubrïanp eL que ce t faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain, Victor Hugo a caractérisé YÂnntte 1817 . Il a fait plus : il a un peu caractérisé toutes les années passées et futures en disant de 1817 :
« Il y avait h l'Académie des sciences un Fourier célèbre que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l’avenir se souviendra. »
Le Pmo'ic.i' üfarur a maintenant sa statué sur un des boulevards extérieurs de Paris, entre un couvent cl un cimetière, Ct un autre Fourier, encore inconnu ù F heure ou nous sommes, travaille peut-être â r la sienne.
Or, ce procédé de Hugo, achevant le tableau d'un temps par petites touches comme une sorte de pointilliste de l'histoire, on pourrait l'appliquer à toutes les années qui passent, cl les;rapprochements singuliers amèneraient les réflexions ironiques. J'essaierai pour l'année nouvelle, pour celle qui se lève sur tin siècle vierge, et, au hasard des notes prises, je „ fixerai les traits divers qui marquent l'aurore de 1900 — le premier éveil du vingtième siècle. Oui, vingtième siècle, car l'homme pressé de vivre a décidé que le dix-neuvième siècle, qui n'expirera mathématiquement que dans un an, est déjà achevé, qu’il a disparu, emporté, engluuLt dans l’immense fosse
LA VI U A PA RtS,
commune de tons les siècles abolis, et que le i rr janvier 1900, à minuit, après la bénédiction de VA nntfr sainte, le siècle nouveau s’est levé, dans la nuit.
Deux hommes ont décrété cet accroc à la chronologie : le jeune empereur, pressé d’attacher à ses drapeaux des cravates neuves ; le vieux pape, voulant se donner l'illusion de croire qu'il aura vu l'aube d'un siècle. Et la plupart dos êtres vivants ont pensé do môme, ayant, eux aussi, hâte de no ave au lé. Ils n T au~ ront vécu ni une heure plus tôt, ni une heure de plus.
Voici donc ce qu’un jour l avenir dira de ce jour-là :
Le I e ** janvier 1900 — an 4244 depuis le déluge et o9QO depuis la création du monde (on Ta compté sur je ne sais quels doigts) — la troisième République Française entrait dans la trentième année de son existence. Chaque jour, à midi, la grande allée des Champs-Elysées voyait passer la garde montante, les municipaux en grand uniforme, plumet au shako, qui allaient prendre le service à F Élysée.
Les Français continuaient à s’insulter. Le vieux mol de {Sébastien Mercier était toujours de mise : « Se traiter de coquin, d'assassin, d’imposteur, cela n’a pas la moindre importance ; cela veut simplement dire qu’on n’est pas de la même opinion 1 »
La Tour Eifïel, redorée à neuf, étincelait, par les coups de soleil, comme un immense, un géant flambeau de cuivre. On lisait ces mots : I7cc la grève! sur les murailles noires de SaïnUïacqués du Haut-Pas.
La gare d Ürléansétail encore une façade inachevée
couronnée de fonte, La courbe du pont Alexandre dépassait, dans l'admiration des ingénieurs, la hardiesse célèbre de la Galerie des Machines, qui avait fait la gloire et causé la mort de Contamin. Une germination de palais sortait de terre. Sur la palissade élevée devant le portail encore debout du Vieux Palais des Expositions passées, une pancarte blanche portait en grosses lettres : Démolition des derniers vestiges du Pal ai s de l'Industrie. Tout à côté, le vieux Cirque d T Ëté tombaiL aussi sous les coups de pioche des démolisseurs.
11 y avait derrière la Madeleine une immense baraque de planches qui attendait la statue de Lavoisier et devant Saint-Àugustin, un vaste refuge de terre qui attendait la statue de Jeanne d'Are.
On jouait Shakespeare aux Bouffes-Parisiens. Shakespeare était le nom d'un chien. On trouvait cekf tout à fai L drôle.
Deux autres noms exotiques, Otera el Laie Fallei\ flambaient toujours sur les affiches parisiennes.
Au-dessus de la Chambre des députés, on arborait un drapeau neuf, le tricolore des jours précédents ayant perdu de ses couleurs. Un mendiant à genoux sur le trottoir du pont Royal vendait, comme au vieux temps, de la bonne aventure aux passants, La chambre où Voltaire était mort demeurait fermée, sur le quai, après plus d’un siècle.
Tolstoï, que l’on croyait mourant, repoussait les remèdes des docteurs et ne voulait que ce remède souverain, è l'heure décisive : se trouver seul avec sa conscience et dicter à ses proches son testament
moral, Ibsen allait donner un nouveau drame, îla raid Winge et Verdi, octogénaire, achevait un nouvel opéra,
Rouen se préoccupait de la statue de Guy de Mnupassant, et on paflail de l'inauguration prochaine du buste de Verlaine au Luxembourg.
L’Opéra inaugurait Tannée en faisant relâché pour honorer la mémoire de ce charmant homme, Eugène Bertrand, mort avec Tannée passée.
Après les lettres d’amour de Musset, on allait lire « O mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse 1 » la correspondance amoureuse de Hugo : les Lettres à la Fiancée*
Après s’être plaint qu’il n’y eût pas assez de tramways, les Parisiens se plaignaient qu’il y en eût trop. Le métier de piéton devenait pénible. Un homme qui traversait un carrefour était un héros.
On voyait aux devantures des magasins de musique une marche allemande, B tir en Mardi } la <t marche des Bocrs », H y avait des joujoux parmi les jouets du jour de ï’Àn T qui représentaient des Roers à cheval. On portail des chapeaux dé feutre aux couleurs du Transvaal. Les uns appelaient les Roers des Bo-ers y les autres des Bmtrs* Boun, avec la prononciation hollandaise, cela signifiai t paysans* Ces paysans se battaient comme des soldats. Lord Salisbury, après avoir proclamé la gloire de la pais, assistait, vêtu de deuil, aux sinistres de la guerre. L’empereur d’Allemagne proposait un sujet d'opéra à M. Léoncavallo. En attendant, H faisait répéter de la