‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 4 sur 46 · L A VIE A ! J A IU S · texte numérisé non relu

L A VIE A ! J A IU S

musique française, le Cheval de bronze, d’Auber, qu'il vaulait en tondre, le jour anniversaire de sa naissance, dans une représentation de ga 1 a.

M. Paul Deschanel, en prenant séance a l’Académie, se préparait à y faire moralemefU entrer son père. On se demandait qui succéderait à Victor Cherbuliez; an savait le nom du successeur d'Édouard Pailleron. La Comédie répétait Diane de /^/,S' et rigrëfclail la Houle de Thèbes. M. Sardou fouillait les vieilles estampes pour les costumes de Patrie . B! me Sara b Bernhardi avait rapporté de Vienne les costumes de Y Aiglon. M. Halévy corrigeait les épreuves du prem ier vol u m e d u Th êâ tre cho h i de Me U ha c e t Ha (ëv y, qui allait paraître dans quinze jours. Les indiscrets attendaient une préface; il n’y aurait point de préfa ce, Dumas les a i ni a i t, À u g i er les h aïs sa ï t.

Il y avait une grève de mineurs dans la Loire, une grève de tisseurs à Saint-Étienne et une crise de la houille en Europe, On espérait en celte année 1000, trouver décidément le vaccin de la tuberculose. Des milliers de gens cherchaient encore avec acharnement un clou pour l'Exposition, et des milliers d’autres avaient la lièvre en pensant nu prix de 100,000francs qu'offrait M, Osiris à l’œuvre la plus utile. À Lyon, le 1 er janvier, un fait singulier s'était produit : pas une réception officielle n'avait pu avoir lieu : L archevêque était a Rome, le premier président élaiL en deuil, le gouverneur était malade, le préfet gardait la chambre, le maire de Lyon était indisposé. Ou ouvraïtdans cette meme cité lyonnaise un nouvel Institut Pasteur, C'était le huitième de France. Le docteur Roux avait

vaincu le croup, le docteur Caïmctto, la peste; le docteur MeLclmikofF s'apprêtait à vaincre l'usure de la vie : la vieillesse.

En attendant, les Vieilles gens, au début d'un siècle, cherchaient de la poussière de souvenirs, poussières de diamants, dans les Braises dti Cendrier * le volume d’au maître poète, qui était Catulle Mendès. Le chansonnier Fursy ressuscitait le Chai Noir et fondait la maison j o yen se, 1 a Bq tt e ù Fu i \s y ■ Le p ré si d e n l K r ttg e r, sur ses affiches, y voisinait en effigie avec Chamberlain. M. Chamberlain en chair et en os, se préoccupait toujours des orchidées, Ün commençait a l'appeler, chez lui, « le fou de Birmingham ».

On voyait, boulevard Saint-Germain, parmi les boutiques du jour de l'An, une baraque adossée presque à la vieille église devenue l'Académie de médecine, ol cette baraque, offrant sur ses toiles la vue de femmes U peu près nues, portait ce Litre — suggestif à la fois et symbolique : Galanteries Parisiennes. Paris était toujours la ville enviée. On faisait des économies dans les villages pour pouvoir y venir passer quelques heures durant l'Exposition.

On jouait la Belle Hélène aux Variétés, ha « belle Hélène » avait assisté en chapeau mauve, à la réception de M. Lavedan. Le hasard très parisien } avait immédiatement auprès d'elle, placé un abbé.

On avait trouvé dans un wagon un homme mort de congestion dans la dernière nuit de l'année, et ce mort, descendant du conventionnel, était pharmacien à Car vin (Nord) et s'appelait M. de Robespierre,

Les bureaux de poste de Berlin mettaient en vente

LA VïK A PARIS.

des cartes postales séculaires,indiquant que le xx° Siècle était commencé et le bureau des longitudes de Paris déclarait officiel loin en!, que jusqu’au 31 décembre i 1300 te xtx e siècle continuait.

Le général Mercier était candidat au sénat de Nantes ; M. Jean Jaurès était arbitre à Saint-Étienne. On ne parlait plus d’Alfred Dreyfus qui était à Carpe n t ras pre$q u oen fami 11 e.

Mme Loubet payait les loyers de plus de cent ramilles pauvres, obtenait du préfet de police qu'on laissât sur le boulevard les petites baraques jusqu’au 8 janvier, veille de la rentrée des Chambres, et M. Loubet en recevant le corps diplomatique parlait, de la manifestation grandiose qui serait une œuvre de concorde pour tous les peuples du monde.

M f François Coppée apportai! à Paul Déroulùde mi drapeau brodé par les femmes de Franco et recevait' de ses amis, pour ses étrennes, une canne pareille à celle qu’on avait offerte au général Boulanger. Une jeune génération, qui n’avait pas vu la guerre disait :

« Pour sortir du gâchis, il nous faut la guerre. » Les uns disaient : avec l'Allemagne, les autres : avec l’Angle tere. La guerre pour la guerre. Le chauvinisme gaulois s’irritait de l’impérialisme anglais et le jingoïsme britannique s’indignait des caricatures gauloises.

Une lassitude tombait sur les âmes.

On demandait à quelqu'un ce qu'il pensait etee qu'il était. 11 répondait :« Je suis autreckosuie ». Et cela semblait spirituel. Les vieux amoureux de la Liberté, de la sou riante République regrettaient leurs vingt a ns.

Sur la coupole inachevée du Palais des Beaux-Arts

on pouvait à l’oeil nu déchiffrer un écriteau» placé là comme une Iriomphale annonce : Henri Martin, menuiserie et verrerie, Cet Henri Martin écrivait en action un nouveau chapitre de l'histoire de France* la France de Fart et de l'industrie*

Là HautphCdur avait siégé; le i Bt janvier.

Ainsi, ces menus faits, colligés au hasard, seron dans des années et des années, celle chose grave, solennelle, inquiétante, qui s’appelle de l'Histoire et qui nous semble moins solennelle et de plus mince aspect quand nous la voyons fabriquer, au jour le jour, dedevant nous* Ce I er janvier 1900 ! Il aura été LouL gris, tout humide, lout maussade après Forage qui, au moment même oit 1899 allait finir, achevait 1 année dans les éclairs et sous Fondée* L’année — ou, si l'on veut , le siècle — aura doue commencé dans une atmosphère spongieuse et triste*

Le premier jour de FAn, les physionomies sont, d’ailleurs, toujours un peu effarées et pensives, avec des sourires de commande et des regards préoccupés. Le home est enfiévré et la rue encombrée* Au logis^ le téléphone tinte, le timbre de la sonnette se multiplie, les télégrammes pleurent, les cartes de visite s’entassent* Pauvres cartes de visites! On dëcachèle leurs enveloppes d'un geste las ou énervé, car chacune d'elles vous représente un devoir mondain, une réponse à faire* Et tout à coup, un nom inattendu, celui do quelque vieil ami oublié, vous remet en mémoire tout un passé qui vous esL cher* Un bout de

carton, banal en apparence, verni de loin, parfois du bout de la terre, remue en vous tout un monde de souvenirs*

— Tiens, ce pauvre X.** I II songe encore à moi ! De ce qui fut notre jeunesse, il a gardé quelque mémoire, branchette desséchée des arbres verts, Heur fanée des printemps du paradis perdu !

Il suffît d’un nom, parmi tant de noms, pour que le cœur batte; comme dans la foule hâtive des rues il suffit de la rencontre d'un visage ami pour que la cohue nous devienne supportable et presque chère* 11 esteependant bien mélancolique ce défilé despassants, au 1 er janvier, elle est attristante cette longue théorie d'inconnus allant porter leur souhaits en ville, et de relations, déposant, cà et là , leurs cartes comme on déposerait un fardeau* Les vêtements sont ceux dos jours de fête, les physionomies celles des jours* anxieux. Tout début d’année pourrait avoir un nom maussade : la corvée*

Devant les volets clos des boutiques — et, ironie plus amère, auprès des devantures chargées de hftrnoh de fjimtle — des marchands de victuailles, des mendiants se traînent, des culs-de-jattes rampent, à qui Ton fait l T aumône, par superstition égoïste, pour te porter bonheur.

Car, instinctivement — comme devant tout inconnu — on se demande où Ton va, ce qu’apportera Lan nouveau. Les illusionnés seuls trouvent du rose dans les aurores* Le pessimisme n'est peut-être que la maladie de ceux qui pensent et qui ont vu. Qui n'éprouverait pas aujourd'hui un sentiment d’angoissé serait

d'espèce étrangement heureuse. Mais non, 1900 nous promet de belles journées* Celle ville neuve qui se mire déjà dans la Seine, du pont de la Concorde au delà do Passy, est comme une vision de Féerie. Dans un peu plus de trois mois, aux bourgeons d’avril, il y aura là. comme une 11 oraison de murailles, une explosion de vie. 1900, ce sera — espéronsde — la grande trêve du labeur, la trêve de Part, aussi, et Paris ne sera pas seulement le grand cabaret et P immense bar de l’nuîvers: il montrera, par ses tableaux et ses statues, ce que le siècle mort a produit d’immortel. Il cherchera, dans ses Congrès de penseurs et ses conférences de savants, ce que le siècle à venir pcul assurer de bonheur, de santé, de vie à P humanité.

La course au bonheur ! Que Tannée change ou non de millésime, voilà la seule question qui, au total, intéresse les hommes. C’est Péterne! steeple-chase où les jockeys portent tous des livrées couleur d'espérance. Etre heureux, c'est le grand rêve. Il n’est facile à réaliser pour personne. Aussi bien, pour peu que 1900 nous donne, non pas le bonheur complet., le bonheur intégral qui n'est point do ce monde, mais des fragments, des miettes de bonheur, nous le tiendrons quitte des lettres de change que nos espoirs tirent sur lui. Les mie lies du bonheur! Hàlonsnous de les ramasser et sachons nous en contenter. <i Les petits malheurs vaccinent les grands l » disait Victor Hugo. On pourrait dire ; f< La vie a de grands malheurs et de petites joies. Et pourtant c’est la somme des petites joies qui, totalisée, console des grandes tristesses. » Le bonheur no nous arrive quà

doses honMeopaUiîqiies, et cela suffiL à nous faire vivre.

Que 1000 nous donne, du moins, largement Les miettes voulues!

Après tout, la pièce commence, le rideau se lève. Nous allons bien voir.

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