‹ La vie à Paris, 1900Chapitre 43 sur 46 · COUCHER DE SIÈCLE · texte numérisé non relu

COUCHER DE SIÈCLE

Et, par un jour pluvieux et triste, lo X1K° siècle finissait, léguant au XX e de redoutables problèmes et de longs et lointains espoirs,

A cette date fatidique voici ce que pouvait noter l'annaliste avant de fermer — avec l’aimée 1900 agonisante — les feuilles de son Carnet :

On recherchait toujours, sans pouvoir le découvrir encore, le dépéeeur de cadavre qui avait coupé dans Paris un homme en morceaux. Ce problème à la Gaborîau : « Quel était ce tronc sanglant ? Quelle était cette tète » devenait non pas un romanfeuilleton portant : « La suite an prochain numéro » mais un rébus funèbre : « La solution an prochain siècle, »

On attendait, sans la connaîtra encore, l'opinion du Conseil d’enquête sur le commandant Cuignel, détenu au Mont-Yalmen, Une tempête sévissait h Pau, un ouragan se déchaînait du côté de Cherbourg. Les officiers permissionnaires de la division des gardescôtes ne pouvaient rallier leurs navires en rade* L 'empereur de la Chine semblait vouloir faire la paix avec l'Europe* Le [tape Léon XIII déclarait la guerre au ministère français. Le grand duc de Saxe-Weimar était à l’agonie. Le Feïd-maréchal Plument h al venait do mourir. Ainsi s‘éclaircissaient les rangs des combattants de 70-71, Les étudiants refusaient aux étudiantes le droit de faire partie de r Association générale.

On annonçait l ‘arrivée, à Paris, d'un bas-relief envoyé par les artistes Italiens et portant : En souvenir de la M (tison de Molière reconstruite (Î9 décembre 1900)* Ce bas-relief encore h la gare de Lyon ne devait être reçu qu'en janvier.

On vendait dans les petites baraques du jour de l'an des petits bonshommes en costumes gris, fantassins ou cavaliers, coîlTésde chapeaux de feutre et qui étaient des Boers tirant sur des Anglais. A côté figuraient d'autres petits bonshommes en robes bleues, soleil sur la poitrine, qui étaient des Boxers chinois tirant sur des Français. A Londres, parmi les penny foies de Chrislmas, dans Cheapsidc et Ludghle llill, on débitait un pantin au poil hérissé.: M* Krüger. Le président de la République sud-Africaine errait à travers l'Europe comme l'avait fait jadis le futur président de la République, M. Thiers* Il y avait parmi les Boers des prisonniers français ti Sainte*Hélène.

On jouait aux Variétés une pièce spirituelle où Mlle George, en plein foyer de la ComëÉièt chansonnait T en 180$, ce bon M, de Ré musât, l'administrateur général, h l’heure où ce titre n'exisLait pas encore à îa Comédie-Française (1).

On continuait à faire des r à Iles, à arrêter chaque nuit plus d'une centaine de pauvres diables qui couchaient sous les ponts. On les mettait en liberté le lendemain, ou on les condamnait à trois jours de prison parce qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour coucher h ühêtel meublé, .Puis on les arrêtait de nouveau* C'était l'épuration de Paris. A TîelleviUe, la bande des Àpachcs continuail ses exploits, dévalisant les passants attardés. On n’arrêtait pas les Apachcs. Peut-être allait-on le faire au siècle prochain, lorsque les Apaclies, devenus pauvres, seraient forcés de coucher sous les ponts.

Dans les pays lointains, en Chine et en Afrique, la guerre continuait toujours et les soldais mouraient. On souhaitait pour le siècle futur, d'être un siècle de paix, et il allait commencer, comme le siècle passé,

(1) 13 y a cent ans, Y Armés théâtrale^ almanach pour tan X, publié par Courrier, imprimeur-libraire, rue Poupée André-des- Arts, n° S* et partant pour épigraphe : La critique eut aisée et tari est difficile t don irait ce renseignement :

a Ün a remarqué, dans le mais de fructidor de tau IX, qu’à la Comédie-Française les congés étaient distribués si bien et si a propos, que dans le même moment se trouvaient absents ; Mlle Contât. Mlle Raucourè, Taîma, Mme Petit, Duptiste aîné et Manuel ; que pendant ce temps, Fleury étant malade, tout te répertoire retombait sur Molé qui jouait sans relâche leMéchanf t VÉcole des Pères et le Bourru bienfaisant, et que ce dernier congé était le troisième dont .Mlle Contât profitait dans Ig cours de cette année. »

par la guerre. On se battait dans les montagnes du Transvaal, on se battait dans les plaines inondées de Pékin, on se battait encore dans les forêts des Philippines. On se battait pour la conquête, on se battait pour la liberté. Elles soldats qui agonisaient aux quatre coins du globe, pour ce qu’ils appelaient une cause juste, puisque c'était la leur, ne s'apercevaient pas qu'un siècle finissait.

Le Pape, qui répondait volontiers aux interviews des journalistes, travaillait au Vatican h un carmen sæculare imité d’Horace. L'empereur de Russie et M. Émile Loubet échangeaient des télégrammes d'amitié. L Hôtel-de-Vil le de Paris avait illuminé, le Conseil Municipal saluant l'aube du nouveau siècle.

On recevait une dépêche annonçant un échec des Anglais à Helvétîa surpris par les Boers. La session extraordinaire de 1900 était dose & ta Chambre et au Sénat de France. À la Chambre, M. Lasies criait dans le bruit ces dernières paroles : « Vive le pape! Vive le général André! » Les comédiens et conférenciers de POdêon offraient un banquet h M. Paul Ginisty promu, comme Mounel-Sulty, officier de la Légion d’honneur. L’accord était fait entre PAcadétnie française et le Conseil supérieur de l’Instruction publique sur la question des réformes de l’orthographe.

Un incendie immense menaçait de détruire tout un quartier de Toulon. Les amis de Gambetta portaient pour la dix‘huitième fois leurs cou ron unes annuelles aux «îardïes, au monument de Gambetta.

Le point habité de la terre ou le siècle nouveau allait débuter était la petite ile de Ghaltam située un peu h l'Ouest du méridien antipodique de Paris, Les cent cinquante habitants de cette île ne se doutaient pas qu-ils jouissaient de cette primeur, »

Minuit i Un siècle finit, un autre siècle commence, La Savoyarde, la grande cloche du Sacré- Cœur de Montmartre lance sur Paris son cri de bronze ; et, à la même heure, dans toutes les églises de la chrétienté, on dit des messes et Von prie pour le siècle qui naît maintenant. Là-haut le père Lemius, supérieur des O biais, officie, conduit la procession.

Ah! l'anxiété indéfinissable, l 1 angoisse, l'espoir qui saisit l'humanité, lorsqu’une année s'achève, elle se double, à cette heure précise, oü le siècle tombe dans Lhistoîre 1

... Je regarde a travers la vitré, au retour de la Comédie où le Gendre de JL Poirier vient de finir. Une lune claire apparaît derrière les nuages qui courent chargés d'humidité. Un bruit de chars monte, s'éloigne. Le boulevard Eaussmann est enveloppé d'une lumière grise. La vie continue. Et cependant une année s’achève. Tout à l’heure le vers jadis célèbre me revenait invinciblement à l’esprit et voici la pendule hollandaise qui sonne, sonne lentement dans la nuit :

En, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze douze.*.

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