PREMIÈRE HISTOIRE
destinée à former le cœur et Vesprit des jeunes claqueurs.
« Hier, vers quatre heures de fa près-midi, la femme Mazières, cardeuse de matelas, avait quitté l'iiumble mansarde qu'elle habite rue du Pas-de-la-Mule, lorsqu'une forte odeur de fumée se ht sentir dans son appartement. — Un voisin, qui s'en aperçut, alla avertir le poste voisin de sapeurs-pompiers. — Grâce à des secours aussi prompts qu'habilement dirigés, ce feu de cheminée n"a eu aucune
suite fâcheuse. — Une enquête est commencée sur cet événement. — On suppose que le feu a enflammé la suie de la cheminée. »
Je crois cette histoire assez décente.
En voici une autre non moins chaste, avec une nuance attendrissante :
« Encore un exemple de l'imprudence des nourrices de coucher leur nourrisson avec elles.
» Les époux Gargailloux, honnêtes chaudronniers, avaient mis en nourrice à Pantin un enfant qu'ils adoraient. — Hier dimanche, ils avaient fait la partie d'aller voir leur enfant. — En arrivant, un spectacle affreux frappa leurs regards : l'innocente créature était étendue sans mouvement dans le lit de la nourrice ; — celle-ci s'était assise dessus pendant son sommeil. — Depuis cet événement, le père est assez calme et a repris la chaudronnerie; mais la pauvre mère est comme folle. Quant à la femme Canuche, la nourrice, elle a été mise à la disposition du procureur impérial, sous l'inculpation d'homicide par imprudence. »
Si nos lecteurs n'aiment pas celte histoire, il faudra penser qu'ils y mettent de la mauvaise volonté. Voilà vingt-cinq ans qu'ils la lisent tous les malins dans leur journal, et je ne sache pas que jamais ils en aient réclamé de plus neuve.
Poursuivons, pendant que je suis dans une bonne veine.
« Ce malin, un marinière retiré de la Seine, à la hauteur du pont des Invalides, un cadavre enlièrcmenl privé de vie, qui paraissait avoir séjourné six semaines sous Tcau; — l'état de décomposilion avancée n'a pas permis de constater l'idenlilé du noyé, qui, à en juger par ses vêlements, semblait appartenir au sexe masculin et à la classe aisée de la société. Son costume se composait d'un habit noir doublé de salin, d'un pantalon gris sans sous-j)ieds et d'un gilet à fleurs. — Le linge était démarqué. On attribue ce suicide à un chagrin d'amour. »
Sauf ce chagrin d'amour, qui est diablement leste, je crois que celte histoire peut encore passer, toujours sous le bénéOce de cette observation, que je la copie dans les journaux vertueux.
Cependant, je ne me dissimule pas que je ne puis paître longtemps dans les prés de Berquin cl de ce bon M. Boullly : il me faudrait
quelque bonne petite drôlerie pour faire sourire, en tout bien tout honneur, les jolies femmes qui ont de belles dents (les autres gardent toujours leur sérieux). — Essayons d'une histoire très-piquante :
« Hier une aventure assez plaisante avait assemblé une foule considérable devant les travaux du Louvre. — Un marchand de beurre d'Isigny, attiré à Paris par TExposilion, et un honnête rentier du Marais s'étaient rencontrés devant le pavillon de Rohan : le Parisien faisait au provincial les honneurs de sa ville natale, et tout allait pour le mieux, lorsqu'un incident bizarre troubla la bonne harmonie entre les deux amis de fraîche date. — Chacun d'eux avait un chien noir de l'espèce dite chien-loup, et les deux quadrupèdes étaient si exactement pareils, que, lorsque, en se séparant, les deux contemplateurs du Louvre voulurent reprendre chacun sa bête, ils ne tombèrent pas d'accord sur l'identité de leur propriété respective. — Il s'ensuivit une altercation qui attira les agents. — Ceux-ci conduisirent les parties con tendantes devant le commissaire de police. — Le magistrat, assez embarrassé, ordonna d'abattre les deux chiens pour avoir circulé sans muselière. Ce jugement de Salomon fut approuvé par la foule. »
Cette histoire fait partie des mémoires inédits de feu Léon Paillet, mon ami, mort l'année dernière du choléra. — Paillet était un garçon de belle humeur qui, dans les temps parlementaires, avait vécu, dans la salle des Pas-Perdus, des miettes de la tribune. — Depuis il s'était voué au canard parisien, et il cultivait dans la Patrie le sol fertile de la carotte anecdolique. Ce que Paillet avant de mourir, le pauvre cher garçon, a tué de couvreurs, asphyxié de couturières, enseveli de puisatiers et immolé de rats est vraiment innombrable.—Comme vous venez de voir, il avait aussi le petit mot pour rire, et jamais il n'a laissé envoler un serin sans donner le signalement du propriétaire éploré du volatile. Homme rare et curieux après tout que ce Paillet, peu préoccupé de varier sa forme, méprisant souverainement rhumanité qui s'abonne, entassant les noyés et les pendus dans ses colonnes, sans souci de cet affreux métier, mais religieux dans l'accomplissement de son devoir, et n'ayant jamais fait tort d'un cadavre à son journal.
Hcuicuseniont encore, j'ai. celte semaine, beaucoup à vous parler
du lliéàtre. Mon premier devoir eût été de voir cette fameuse Rislori, devenue aujourd'hui la grande aventure du Paris de l'Exposition. J'y ai songé, mais on m'a crânement refusé mes six francs, mardi dernier, au guichet de la salle Venladour. — Mente, m'a dit la huralisle quand je lui ai offert mon argent; —et, comme je ne comprenais pas : « Que l'on vous dit, en italien, d'aller vous coucher, ') a ajouté le municipal qui gardait, chez Vély-Pacha, le paletot de Paul Foucher. — Je demandais à la dernière huitaine si la Ristori faisait autant d'argent que de bruit : j'espère que me voilà fixé. — Bien entendu que cet incident a beaucoup s'timulé mon envie de voir la célèbre tragédienne. — Qu'est-ce donc? un talent, un génie ou un hasard? Faut-il accepter son succès en valeur intrinsèque, ou faut-il en déduire le malin plaisir qu'on semble avoir à s'en servir comme d'une machine de guerre pour battre en ;aine la réputation de mademoiselle Racliel? — Celle-ci, avec ses sorties dédaigneuses et ses rentrées triomphantes, trouve enfin à qui parler. — La critique hostile a maintenant une base d'opération, et l'œuvre 'de démolition, menée à la sape souterraine, va d'un train d'enfer. — La synagogue est fort émue, et le grand rabbin a ordonné des prières. — Je crois très-sincèrement que mademoiselle Rachel survivra à cette tuile, mais elle apprendra de là qu'il ne faut rien mépriser, pas même le public, un libertin qui aime les aventures nouvelles.
Donc, pour l'amour qu'on lui porte ou pour la rancune qu'on garde à sa rivale, la Ristori voit tout Paris à ses pieds. — La vogue, capricieuse déesse qui, dans ce pays-ci, embrasse ses favoris jusqu'à les étouffer, lui a mis au front cette étoile des élus qui signale une réputation aux quatre coins du globe. « La Ristori! Avez-vous vu la Ristori? Parlez-nous de la Ristori ! » Partout où elle n'est pas, on cherche encore son reflet et son ombre, et l'Ambigu fait annoncer que sa prima-donna, mademoiselle Isabelle Constant, a reçu l'inspiralion de la Ristori, pourune création nouvelle. — A la première chronique, et il sera bien temps, je prends l'engagement solennel de vous dire ce que je pense de tout ceci. — Il est évident que la Ristori ne sera pas consacrée, tant que je n'aurai pas donné mon opinion.
Le Théâtre-Français a donné une comédie en trois actes, /V/r droit de conquête. — Celte pièce est le triomphe de l'ingénieur ci-
vil. En ce pays-ci, chacun a la vogue à son tour. On a beaucoup choyé l'avocat, le défenseur de la veuve et de Vorphelin. — On s'est suffisamment attendri sur le médecin, \e. sauveur des familles. — On avait un peu négligé l'ingénieur civil, la providence des populations inondées. — La comédie de M. Legouvé démontre comme quoi le pont ou la digue d'un ingénieur civil est bien plus utile à la société que les parchemins vermoulus d'un marquis en faillite de génie, et qui pis est d'écus. Je crains un peu que cotte démonstration n'enfonce une porte ouverte; — mais, enfin, elle séduit beaucoup la jeune Alice, la nièce du marquis. — Elle rectifie en eiie des préjugés un peu étonnés de se trouver si bien portants depuis soixante ans qu'on les met à mort. — Cette fois, le préjugé n'en reviendra pas. — On ne résiste pas à un ingénieur civil et. à la fin de la pièce, duchesse à quartiers, comtesses à vapeurs, marquises à prétentions, tout le monde tombe aux pieds de l'ingénieur civil et un peu dans les bras de sa mère, une forte femme, corbleu ! qui porte la cornette et vend des bœufs.
Cette comédie, vulgaire de fond, est bien agencée et bien conduite. — Mais l'clTet qu'elle produit est un peu hésitant. Il y a çà et là de l'esprit. — Parfois se présente une scène où le cœur.esl assez vivement attaqué; mais le diable d'ingénieur civil avec son lyrisme en matière de ponts et d'aqueducs appelle involontairement le sourire. — On sait gré à cet honnête homme d'être si fort sur la pile et le béton, mais on voudrait qu'il en parlât avec plus de simplicité. Du reste, il faut convenir que, tout le monde partageant son enthousiasme, il lui serait difficile d'être modeste.
Quant au style, si c'est un style, il est très-inégal. — Quelques parliessont écrites avec une certaine fermeté; — d'autres sont trop négligées même pour un académicien. Bressanl a enfin rencontré un rôle où sa grâce et son magnétisme fonctionnent à l'aise. -Madame Allan joue avec une rude franchise le rôle de la mère Bernard cl madame Madeleine Broban est si magnifiquement belle et hautaine, (ju'on est étonné de lui trouver tant de pente pour les ingénieurs civils; — mais vous savez, le cœur des femmes, il suffît eVun puni éloquent pour le loucher!
Les Variétés ont fail une réouverlure brillante sous la nouvelle
adininistralion de M. Hippolyle Cogniard. — La Fosse aux ours est un prologue très -bien venu où ressuscitent très-heureusement tous les types qui ont fait la fortune et la gloire de la scène du vieux Brunet. — Mais ce qui est merveilleux, ce qui mériterait de faire courir tout Paris, si Paris osait courir par vingt-cinq degrés de chaleur, ce sont les imitations d'acteurs célèbres par M. Alexandre Michel : allez le voir, allez l'entendre, vous croirez voir et entendre tour à tour Odry , Lafont, Pfédérick Lemaîlre, Laferrière, Grassot, etc. Ce Michel, qui revient de loin, est tout simplement un des garçons les plus spirituels de Paris; mais il est si indécent, que je n'ose en parler davantage, surtout aujourd'hui que je suis encore sous l'intimidation du bâton.— Un autre jour, je vous raconterai la bonne vie el les bons mois de cet homme heureux, né évidemment pour s'amuser et amuser les autres.
J'ai à repêcher dans les oubliettes de la semaine dernière une pièce du Vaudeville, — V Hiver dhin mari. — Ce mari est un mari à chevrons ; — il a déjà fait cinq ans, comme il dit ; — à côté de lui, séparé par une mince cloison, vit un mari de cinq semaines qui fêle la lune de miel ; — le bruit des assieltes et d'autres bruits encore éveillent des idées de l'autre monde chez M. Manchon, qui s'endormai( en lisant le Pays. — Madame Manchon, qui tout à l'heure le traitait de monstre, l'appelle maintenant son Manchon adoré. — La pièce est très-amusante,— mais elle est vive, saprelolle! — Celle impudique marquise de Sévigné n'aurait peut-être pas osé la faire.
Après ce prologue, nous avons revu BoulTé dans les Enfants de troupe, Bouffé peuL-êlre un peu vieux pour être si jeune, et un peu malade pour être si gamin. Je ne sais si son inslincl l'a bien servi dans le choix de sa pièce de rentrée el si quelque autre rôle n'eût pas été préférable; mais de grandes sympathies entourent l'homme el Partisle, el, à la première inspiration, il retrouvera ce qu'il semblait chercher, cette flamme subtile, ce fluide indéfinissable qui mettent le comédien en communication avec la foule.
La soirée a fini, et bien fini, par une plaisanterie très-réussie qui a pour litre, vu l'alliance, Furnished Appartment. — On y rencontre un Mexicain, bien désagréable, à la recherche de sa femme, el qui, dans ses fureurs jalouses, rappelle beaucoup le monsieur qu'Arnaf fait monter chez lui dans Passe minuit; mais ce monsicur-\i\ esl si
amusant el il y a si longtemps qu'on ue nous Tavail montré, qu'on n'est pas du tout fâché de le revoir.
Les étrangers à Paris. — Y en a-t-il? n'y en a-t-il pas? — Disette de voilures. — Le remède à côté du mal. — Les merveilles de Paris. — Les trois lions. — Leur éducation, avec allusion à celle des dauphins. — Une serrure riche en combinaisons. — Le Jardin d'Hiver. — Proiluits dramatiques. — Exposition universelle. — La tour de Babel. — Les Grecs, les Latins, les Anglais et les Italiens. — La Rislori. — La troupe anglaise. — Macbeth. — Shakspeare. — M. et madame Wailack. — Sursis au jugement. — Un mot qui n'est pas de Shakspeare. — Ambigu. — Les malheurs et les ruses du critique. — Le Frère cl la Sœur. — M. Méry. — Les acteurs.
2i juin.
L'histoire sociale el anecdolique est très-difTicile à écrire. — Croirait-on qu'en ce moment on est suspendu à un doute sur celte grosse question : « \' a-t-il ou n'y a-t-il pas d'étrangers à Paris?» — Le théâtre des jeunes élèves de M. Comte donne des spectacles demandés par les étrangers, — ce qui fait pencher pour l'affirmative;— mais, d'autre part, le mouvement général de la ville esl assez peu modifié pour autoriser la négative. — Comme cependant il paraît que les hôtels sont envahis, je dois croire à des étrangers honteux el sédentaires qui passent leur vie, les femmes à raccommoder des chaussettes, les hommes à étudier l'itinéraire des lignes d'omnibus, avant d'oser se lancer dans la circulation de l'océan parisien. Un symptôme donnerait toutefois à penser que l'étranger circule : c'est la disette des voitures, une des calamités actuelles de la vie parisienne. — A dater de onze heures du malin, impossible de rencontrer un véhicule disponible. — Quelques cochers promènent au pas leur coupé, mais il sont fiers» ont le sentiment de leur puissance et refusent de marcher à Iheure; — ils daignent marcher à la course quand par hasard on va de la rue Vivienne à la rue de
Richelieu. — L'adniinislralion a été frappée de ces abus et de ces incoiivénienls. — Une grande entreprise de voilures publiques, stimulée par une nouvelle concession de cinq cents numéros, s'instruit dans le monde des millions. — Le projet est de fusionner toutes les concessions en jouissance, par des radiais, et de ne mettre sur place ou sous remise que des voilures très-élégantes cl uniformes, atlelées de chevaux véritables. Espérons; mais, en attendant, lâchons d'avoir de bonnes jambes.
Paris est plein de merveilles;— il faut bien aller les visiter à pied, puisque les voilures ne servent plus qu'aux cochers et à leurs favoris. — J'ai vu plusieurs merveilles celle semaine ; d'abord, au coin de la rue Neuve-Saint-Augustin et des boulevards, trois lions très-privés, élevés par une dame et nourris par une chienne. — Ainsi parle l'affiche en calicot qui sert d'enseigne à ce produit d'une éducation très-compliquée. Il parait qu'on traite aujourd'hui les animaux curieux comme autrefois les dauphins. — Dans leur enfance, ils sont confiés aux soins des femmes ; plus tard, ils passent aux hommes. C'était l'expression consacrée. Ceci me rappelle que les montreurs de bêtes féroces pourraient encore emprunter quelque chose à l'éducation des dauphins. —On sait que l'abbé Fieury, précepteur de Louis XV, avait imaginé de donner un petit paysan pour compagnon d'études au jeune roi. — Quand Sa Majesté commettait quelque délit, l'abbé appliquait le foucl au petit paysan, et le prince apprenait de là, sur le terrain d'autrui, le respect qu'on doit à la grammaire. — J'imagine que les éleveurs de bêtes féroces pourraient également se procurer un àne, un veau ou un mouton très-privé. — Quand le seigneur tigre ou le seigneur lion aurait, mangé un des clercs de l'établissement, on rosserait l'àne, le veau ou le mouton, dont les lamentations donneraient beaucoup à penser aux majestés anthropophages.
Qu'ai-je donc vu encore de curieux celte semaine? — Ah ! j'ai vu, à TExposilion, une serrure qui présente 3,674,385 combinaisons : c'est du moins le chiffre officiel donné par le serrurier. — iNalurel- Icment, je plains un voleur serré de près parla police et cherchant à- tâtons et sans lumière la combinaison propice, le sésame ouvre-toi de celte admirable serrure. — Je plains même le bourgeois protégé
par ce chiffre formidable de combinaisons s'il venait à oublier son mot d'ordre. — Les autres serruriers n'y pouvant rien, je le vois cbercliant sa combinaison à peu près comme, il va trois mois, nous chercbions notre paletot au vestiaire de l'ambassade ottomane.
Une vraie merveille beaucoup trop méconnue par les Parisiens, c'est le Jardin d'Hiver. — Si quelque chose peut rappeler les enchantements et les féeries, c'est assurément ce palais de cristal et de verdure. — On y donne en ce moment, tous les mercredis, des bals qui attirent le monde des femmes en vogue, comme on dit chez Mabille, et même quelques-unes passées de mode. — N'importe! la beauté et la jeunesse y dominent. — Une musique agaçante, la musique de Musard, invite à la danse, pendant qu'au fond de la grande nef, sous un gigantesque berceau de cèdres séculaires, noyé dans ces demi-teintes fantastiques que rendja lumière combinée avec le feuillage, une musique plus largo et plus sévère vous convie à la rêverie. — C'est vraiment charmant, et je ne sais rien au monde de plus beau et de plus poétique. — Nu! prince et nul nabab, dans noire Occident, ne possède quelque chose de comparable. Il y a donc quelqu'un de plus riche que M. Rolhschild, c'est tout le monde. — Mais je ne comprendrai jamais qu'un millionnaire intelligent et magnifique n'ait pas mis la main sur ce palais de fées, où les somptuosités de la vie parisienne s'épanouiraient dans des fêtes sans concurrence possible.
Mais je n'ai guère le loisir de m'amuser aujourd'hui aux l)aga telles de la porte. Le théâtre cerne sur tous les points la causerie des salons. — On dirait une exposition universelle des produits dramatiques. Des compagnies itaiiennes et anglaises sont installées dans les foyers de la commission des auteurs. — On parle toutes les langues dans notre moderne Babel. Eschyle, Sliakspeare , Euripide et Alfieri donnent la réplique aux Cosaques et à la Grâce de Dku. — Le grec surtout est à la mode. — On joue ce soir à l'Odéon une Me'de'e de feu Euripide et d'HippoIyte Lucas; et, à Orléans, M. l'abbé Dupanloup, qui , dans la querelle universitaire, a soutenu la cause des lettres grecques et latines, vient de faire représenter, par les élèves du petit séminaire, le Philocièle dans le texte original. — Quelques hellénistes tels que MM. Villemain, Cousin et
Patin ont été conviés à celte représentation. — L'impression est que, à Paris, Sophocle ne ferait pas d'argent, — à moins d'être un peu remanié par MM. Arnault et Judicis,
J'ai vu enfin cette fameuse Ristori, la lionne de la saison. Je ne serai pas, j'imagine, suspect de partialité pour elle. — Je m'étais fait à priori un siège où je me complaisais dans Toriginalité de mon altitude. Je prétendais résister à l'entraînement général, et ne pas m'enrôler dans la grande conspiration que je voyais ourdie contre mademoiselle Rachel ; — moins j'ai manifesté de goût pour celle-ci, plus je me passionnais pour mon rôle chevaleresque. — La Ristori a paru, et d'un souffle a renversé la citadelle où s'abritait ma conscience, armée de toutes préventions. — Que vous dirai-je? Je n'ai pas l'habitude de prendre les plus longs chemins et de flâner dans l'esthétique : c'est beau, c'est grand, c'est immense, c'est foudroyant! Il y a vingt-cinq ans que je vois des comédiens et des comédiennes, et jamais je n'ai rien vu de pareil. Les uns m'avaient dit : « C'est Rachel ; » les autres : « C'est Dorval. » Ce n'est rien de tout cela, c'est la Ristori, un génie qui ne procède que de lui-même, qui n'est l'élève d'aucun conservatoire, et qui a plus deviné qu'appris.
Quelque chose, en effet, d'ingénu et de primitif comme l'inspiration circule dans cette savante composition de Mirrha. — Et qui eût jamais conseillé à celte femme de tenter ce qu'elle a accompli en accouplant la rigidité sculpturale du génie grec au mouvement passionné des écoles modernes? Quand la Ristori entre en scène, c'est la statue même qui descend de son piédestal; — mais bientôt le marbre vit, palpite, se brise et s'assouplit comme la chair torturée par la passion ; — et c'est une grâce et une autorité dans les attitudes, et des attractions si magnétiques, que l'âme du spectateur, suspendue à tous ses mouvements, la suit comme l'oiseau fasciné par le serpent, soit que, cédant à un appel épouvantable, Mirrha penche vers son père, soit que, pétrifiée d'horreur, elle s'enveloppe dans ses voiles. — Jamais sensation pareille ne s'élail produite sur des planches. — El non-seulement la Ristori s'est révélée, mais encore elle nous a révélé le sens, perdu pour nous, de la Iragéilic antique!
Je sais mainlenant, je sais d'iiier ( on apprend à tout âge ) tout ce qu'on peut lirer de paliiélique de celle fatalité des anciens, appesantie sur une destinée humaine. — On a dit que la Rislori avait éteint les aspects spiritualisles de la Mirrlia; — j'ai même reçu d'un anonyme, évidemment très-compétent et très-initié aux procédés de la scène, une critique très-déveioppée dans ce sens; — mais c'est l'impression contraire que j'ai rapportée : — la gloire de celte création, c'est précisément ce beau combat de la vierge martyre, celle lutte navrante d'une âme chaste qui se débat, comme une colombe effarée, dans ce corps incendié par une flamme incestueuse. — Tout le drame est là, — il n'est pas ailleurs; — il dure cinq actes, se reproduisant de scène en scène : — c'est un duel terrible, avec des lueurs de succès pour l'âme et des retours implacables de triomphe pour la chair.
Quand on a vu cela, on en sort comme accablé; puis on est obsédé par des visions marmoréennes qui se dressent et s'évanouissent devant vous, en affectant toutes les attitudes de la tragédienne. — On voudrait le revoir et on a presque peur de celte tenlalion, tant ce spectacle provoque dans l'imagination de fermentations à soulever la voûte du crâne.
J'ai dit, et je n'en retrancherai pas un mol;— rien n'est souverain comme une impression, et tous les docteurs du Conservatoire réunis, en supposant qu'ils ne soient pas, comme moi, slupides d'admiration, ne me feraient pas confesser que celle émotion persistante est une surprise de la Ocelle dramatique.
Un dernier mot. — La Rislori est plus jeune , dit-on , qu'elle ne le paraît; — les lignes pures de. ce beau visage sont déjà ravagées par des signes de décadence; — cela apparaît au premier coup d'œil,— cela disparaît dès qu'elle a parlé, et peu à peu la tragédienne recouvre celle beauté suprême et éternelle qui a son siège dans le foyer même de l'àme et qui transfigure les élus de l'inspiration.
Maintenant parlerai-je de chiffres et de recettes? — Ce serait tomber de bien haut. — Cependant, dans ce pays-ci, le génie étant coté comme les valeurs de Course, il n'est pas indifférent d'ajouter que la Rislori fait de six à sept mille francs de recette : el en présence de quelles conditions? Dans une saison de villégiature, en transpor-
tant, dans un idiome étranger, sur une scène frivole, un sujet au premier aspect répulsif !
Après les Italiens viennent les Anglais. — Ceux-ci nous ont donné Macbeth, — J'ai peu de chose à en dire, sinon que Shakspeare m'amuse loujours. — Celte étonnante indépendance du génie, antérieur et supérieur à toutes les conventions dramatiques, cette perpétuelle intervention des choses surnaturelles mêlées à la vie réelle, cette incarnation de toutes les passions, de toutes les tentations, de tous les crimes et de tous les remords ; ce drame changeant et divers qui se meut incessamment comme une mec soulevée, cette couleur violente des personnages se détachant sur un fond sombre et orageux, tout cela composera toujours pour moi un spectacle éternellement curieux et intéressant. — Je verrais cela tous les jours, sans fatigue et sans énervement, comme on voit la tempête. — L'éducation de notre public est beaucoup plus avancée qu'il y a une trentaine d'années, et un ou deux acteurs d'élite suflîraient à la vogue du vieux Shakspeare. Malheureusement, il ne me paraît pas queM. et madame AYallack réunissent >des conditions suffisantes de supériorité. — Ce sont des acteurs anglais dans toute la pureté de la tradition, bien sauvages et bien rauques, mais, à travers les ténèbres d'une langue étrangère, ne laissant pas filtrer ce rayon d'inspiration qui illumine subitement les textes les plus Incompris. — Dans cette représentation des acteurs anglais, je n'ai réellement bien compris qu'un seul mot, c'est celui d'un machiniste qui, voyant une forêt accrochée au cintre, a crié à son camarade : « Cochon, charge donc ton rideau ! » Peutêtre encore ce mol n'est-il pas de Shakspeare, et l'a-t-on ajouté pour flatter l'orgueil national.
Au reste, ces Anglais commencent. — Ils annoncent une longue série de représentations, et peut-être faut-il leur donner le temps de s'installer avant de les juger définitivement.
Minora cauamus.
J'arrive à l'Ambigu ( toujours sans voiture ). Le Schahabaam de cet endroit ayant donné, il y a quelques mois, un drame pour amuser les critiques, avait déclaré, à ce qu'il paraît, que le premier qui ne s'amuserait pas serait empalé. — J'ignorais celte convention et j'ai confessé ingénument que ce drame m'était resté sur l'estomac comme
une galelle de pâle trop ferme. Depuis ce temps, et par une rigueur salutaire, M. Desnoyers a cessé de me convoquer à ses premières représentations. — J'étais vraiment i)ien embarrassé, lorsque hier j"ai eu une inspiration. — Javais remarqué, à la porte du théâtre, un guichet où des gens de toutes londitions échangeaient un billet d'entrée contre de l'argent : je tentai ce moyen et ma ruse me réussit parfaitement; moyennant trois francs, on me délivra un fauteuil d'orchestre pour asseoir mon individu. — Seulement, je ne pus en asseoir que pour trente sous. — C'est bien assez bon à la vérité pour des payants; — mais, si jamais, ce qui est peu probable, je demande un fauteuil à M. Desnoyers, j'espère qu'il m'en réservera un plus confortable.
Le cas embarrassant et délicat, en pareille situation, serait d'avoir à éreinter quelque drame de la même farine que celui qui a causé ma proscription. — On a l'air alors d'un pleutre qui réclame trente sous pour la partie assise, et des dommages intérêts pour la partie déportée hors du territoire de la stalle. — La fortune, heureusement, me fait rencontrer un drame sinon très-neuf, du moins très-intéres- , sant. Il a pour litre le Frère et la Sœur, et il est de M. Méry. — Mon Dieu, oui! M. Méry, un lettré, un poëte, a fait son drame tout comme un auteur ; et un drame Irès-bien fait, je vous assure, rapide, peu embarrassé d'incidents, plein de scélératesses élégantes et de roueries du meilleur ton. Une curiosité littéraire, c'était de voir M. Méry aux prises avec la muse de l'Ambigu : — il s'en est tiré avec son esprit ordinaire. — Il faut au public de l'endroit des phrases repoussées et estampées, gonflées comme des outres, et éclatant en pétards comme des boîtes d'arlilîce. M. Méry s'est bien gardé de négliger ce moyen de séduction. — Il a écrit, en se tenant les côtes, trois ou quatre tartines qui enfoncent Dennery; — il a même lâché le « merci, mon Dieu! » auquel il doit une reconnaissance particulière ( voir une chronique des temps passés ). — Mais ce sacrihce fait à la vanité d'auteur, M. Méry s'est oublié,— et il s'est mis à prodiguer, dans sa pièce, des dialogues souples, des mots spirituels et imprévus, enfin toutes les surprises charmantes d'un improvisateur qui, depuis trente ans, amuse Paris, en prose et en vers. — Le public de l'Ambigu a bien trouvé qu'on lui avait un peu gâté son style; mais, au
lieu de se fâcher, il a pris la chose du beau côlé, du côlé du succès. La salle, en effet, est littéralement comble depuis la première représentation, et cette fortune se prolongera si le soleil, qui fait de bien mauvaises farces, celte année, ne se livre pas subitement à quelque débauche caniculaire.
Les acteurs de l'Ambigu sont très-applaudis et très-rappelés. — Je ne veux pas troubler ces fêtes, et je citerai seulement un comique, à moi inconnu, qui est très-amusant dans un rôle de garçon de cafiî. — Un autre acteur parle assez convenablement, à côlé de ceux qui crient, un rôle de séducteur; mais qu'il est mal mis, mon Dieu, pour un honmie qui a inscrit sur son carnet tant de marquises et de duchesses! — Peut-être est-ce pour mieux les tromper; — mais la rouerie même la plus raffinée ne justifie pas sa cravate du quatrième acte.
La gaieté de commande. — La voiture de M. Ponlhieux. — Paris en été.
— Toilettes d'hommes. — Toilettes de femmes. — Les deux habits. — Les femmes qui ont de l'ordre, — Explication d'un problème en police correctionnelle, — Projet et vœu de réforme. — Luxe partout. — Paris transformé. — La Bourse aux Ciiamps-Llysécs. — Conséquences. —
— Théâtres. — La Rislori dans Marie Sluart. — Impressions générales. — Histoire de la soirée. — Mademoiselle Rachel. — Gaieté : le Sergent Frédéric. — Mademoiselle Déjazel. — Un ténor imprévu.
' !«•«• juillet.
Des amis qui s'intéressent au succès de ma chronique me recommandent d'être ynL — Un peu plus, ils me recommanderaient de cribler cVespril ma chronique hebdomadaire : — ils en parlent bien à leur aise, les amis ! — Ce que je connais de plus gai celle semaine, c'est un fait-Paris des grands journaux annonçant que ces jours-ci
tout Paris éléijant s'arrêtait avec curiosité sur les boulevards pour contempler une voiture de forme insolite. — C'était la voilure vidange-poste de la maison Ponlliieux se rendant à l'Exposition. J'entends d'ici le dialogue de Paris élégant. « Ah ! la jolie voilure !
— Quel progrès dans l'industrie!
— 3Ionsieur Ponlliieux, avez-vous de la place?
— Maman, à quoi sert celte voilure?
— Mon enfant, on te le dira quand lu seras grand; — il ne faut pas être curieux comme cela...
— Tiens! reprend l'enfant, je veux savoir à quoi sert cette voilure. — On m'avait dit aussi que j'étais venu sous un chou \ mais ma bonne dit que ce n'est pas vrai...
— Petit drôle!... devez-vous croire votre bonne de préférence à vos parents?
— Ah ! voyez donc la voiture de M. Ponlhieux qui vient d'accrocher un tilbury!
— C'est vrai ! — le tilbury n'a pas l'air à son aise...
— On dirait qu'il fait le dégoûté.
— 11 a tort, dit M. Joseph Prudhomme. — Le tilbury est le luxe des oisifs, tandis que la voiture de M. Ponlhieux est d'une application utile au soulagement des peuples. Où en serions-nous, s'il n'y avait en ce monde que des roses comme le voudraient les poêles?... )'
Il est probable que Paris élégant a dû dire encore bien d'autres choses au sujet de la voilure Ponlhieux; mais on ne peut pas tout entendre, — surtout on ne peut pas tout raconter.
Oserai-je dire que nous tenons enfin le beau temps? Ce serait peulèlre le moyen de ramener le froid et la pluie. Quoi qu'il en soit, à l'heure oij j'écris, Paris est dans l'épanouissement des beaux jours d'été. Autant la vieille Lutèce est boueuse et maussade dans ses brumes d'hiver, autant elle rcùplendit sous la lumière de son soleil de juin (quand juin a un soleil). — C'est dans cette phase qu'il faut saisir tous les développements des élégances parisiennes. — Le jour, les courses et la promenade au bois; le soir, les spectacles non encore désertés, ou les rendez-vous de la fashion devant le ciifé de Paris
3à2 LA VIE A PARIS.
OU sur le perron de Torloni; c'est l'époque du nijeunissement universel : l'humanité semble s'être baignée dans les eaux de Jouvence. — Ceux qui n'ont pu rajeunir leur visage ont au moins rajeuni leur costume: les pantalons blancs, les vêtements impondérables, les cravates aux couleurs capricieuses donnent à l'homme quelque chose de vif et de léger en sa démarche. — Le papillon parisien à pris ses allés du printemps. — Et pour les femmes, quelle affaire que cet avènement de la saison d'été! que de méditations dans le silence du boudoir ! que d'hésitations dans le choix d"une étoffe qu'on voudrait bie») acheter, si on était sûre que madame la comtesse a déjà mordu au même coupon, et que les princesses de Mabille n'en sont pas pourvues !
Les hommes ont très-heureusement conservé dans leur costume l'égalité démocratique. Entre l'habit noir de M. Rothschild et l'habit noir de son dernier commis, il n'y a que des nuances imperceptibles qui ne peuvent être appréciées que par un garçon lailieur. — L'habit de M. Rothschild sort probablement des ateliers de Renard et lui a coûté i80 francs. — L'habit du commis a sans doute été acheté à la Belle Jardinière, moyennant 33 francs. — Voilà provisoirement toute la différence. — Seulement, l'habit de M. Rothschild restera noir, et celui de son commis passera du bleu au gris sale. M. Rothschild est aussi un peu plus libre dans ses mouvements. — Le commis, lui, ne doit pas porter la main à sa bouche, à moins de nécessiié absolue, par exemple, à l'heure des repas : dans ces habits de la confection, il faut être sobre d'évolutions. — On a beaucoup raconté la fameuse histoire du célèbre boîtier de l'empire, Sakoski, qui avait vendu des bottes à un amateur. Le lendemain, celui-ci vint se plaindre que ses bottes étaient crevées.
« Monsieur aura marché, répliqua avec flegme le bottier.
— Sans doute, j'ai marché, dit le client.
— Voilà l'imprudence! reprit le fournisseur. Je fais des bottes pour aller en voilure. » «
« Monsieur aura remué! diraient volontiers les confectionneurs aux clients dont les coutures ont éclaté. Nous faisons des habits pour ceux qui lesôtent... Ce nVsl pas d'un très-grand Ion ; mais, à la ■"anjpagne, c'esl très-commode! *>
Donc, un peu mieux, un peu plus mal, tous les hommes sont mis à peu près de même. Quelques maçons enrichis portent, il est vrai, des boulons de chemise en diamants; quelques hommes de lettres portent des montres; mais ce luxe étant réprouvé parla portion saine des populations, l'abstention est un signe d'aristocratie ou un signe de mont-de-piété. Dans ce dernier cas, on peut porter la reconnaissance dans le gousset de montre avec breloques au gilet.
Quant aux femmes, il faut bien reconnaître que l'invasion d'un luxe extravagant les a étagées par couches qu'il serait facile de. signaler. — Il y a maintenant des étoffes qui ne sont accessibles qu'aux femmes millionnaires. — La femme du plus modeste chef de bureau les achète tout de même, à la vérité; mais c'est là un de ces miracles d'économie qui confondent les lois du calcul élémentaire. — Le mari apprend toujours avec surprise que, pendant qu'il était à son bureau, une revendeuse est venue offrir à dix sous le mètre un coupon d'étoffe qui coûte 2o0 francs chez Delille. « Faut -il que ma femme soit rusée? pense le mari.
— La toilette de votre femme doit vous ruiner! disent les bons amis du bureau.
— Pas le moins du monde, réplique le mari. Ma femme sait s'arranger. Je lui donne 50 francs par mois, et elle rapporte encore au ménage. »
L'explication de ce problème arithmétique se donne quelquefois en police correctionnelle, avec une mise en scène connue : femme voilée; célibataire sur le retour, ramenant sur le front ses cheveux de derrière; président curieux et sévère; juges plus éveillçs que de coutume; auditoire narquois et chuchotant; journalistes assiégés par la demande de l'anonyme; condamnation du mari aux dépens pour tous dommages-intérêts.
Je voudrais vainement provoquer une réaction en faveur de la simplicité; je sens que j'y échouerais. Il faut laisser passer ce flot d'or et d'argent qui circule sur les robes parisiennes. — La réforme viendra le jour où une femme se trouvera assez jeune et assez belle pour se montrer au public en robe de mousseline, avec une rose dans les cheveux. Te sera un bien beau jour pour les chefs de bureau !
Du reste, en ce monde, tout est solidaire, tout se lient et s"eneliaîne. Le luxe des toilettes commande le luxe des habitations. Un riche mobilier (Il faut bien le faire voir) entraîne aux réceptions ruineuses, et, quand on fait asseoir ses convives sous un lustre de mille écus, c'est bien le moins de leur donner des petits pois en janvier et des fraises en tout temps.
Voilà à peu près où nous en sommes : c'est un déclassement général de toutes les positions et de toutes les fortunes. — M. Michel Chevalier a si bien démontré que l'or n'avait plus de valeur, qu'on le jette par les fenêtres. — Je m'étonne seulement qu'il se trouve des gens assez naïfs pour le ramasser. — Probablement, ces gens-là ne lisent pas M. iMichel Chevalier.
Une autre conséquence de cette fermentation universelle, c'est de pousser instinctivement la ville hors des murailles lézardées cl des réduits obscurs où s'entassaient les générations précédentes. — On veut de l'air, de la lumière, des aspects riches et souriants. On perce des avenues, on aligne des boulevards en plein Paris. On rêve des révolutions paciOques qui, d'un coup de baguette, Iransporteraienl Paris en des pays enchantés.
A l'heure où je vous parle, il est question de transférer la Bourse au Palais de l'Industrie, après la clôlure de l'Exposition. Ce projet n'a encore sans doute que les proportions d'une splendide fantaisie; mais vous savez combien vile on se familiarise avec les miracles. Uu domaine de la féerie, ce plan peut passer très-subitement dans le domaine de la logique. Il ne sera pas dilTicile de démontrer que le report et la prime étouffent sous la colonnade de la Bourse. Quanl à la Bourse même, on en ferait ou une église ou un opéra (Paris hésite toujours entre ces deux dévotions).
Voilà l'idée on circulation. — Je vous la livre, car chacun esl appelé à dire son mol dans la question. Quant aux conséquences, il n'est même pas utile de les indiquer. — Ce serait comme une commotion violente qui pousserait toute raristocratie linancière vers l'ouest de la ville. Avant cinq ans, les Champs-Elysées présenteraient, sur deux lignes, une série de maisons, de palais, de monuments, et deviendraient une rue de Paris, mais, par exemple, la plus belle rue qu'il y ait au monde. — Je vois déjà les théâtres jetant
CHRONIQUES PARISIENNES/ 'à'io
leurs fondalious dans ce centre de luxe. — L'Arc de Triomphe ne marque plus la limite de Toctroi, reculé aux forlincalioiis. — Le bois de Doulogne se peuple de cottages, et Dieu sait le reste. — Dans ce système, je me demande seulement ce que deviennent la rue Cliarlot et leMarais. — Une petite province, où de petits ménages, étrangers aux mœurs et aux élégances de Paris, grignoteront dans la solitude douze cents livres de rente.
Revenons aux questions ou plutôt à la question du jour, à la Ristori. — Mardi, la tragédienne a joué Marie Stuart (la Marie Stiiart de Schiller traduite en italien). — C'était une grande bataille et une soirée décisive. On pouvait craindre que la Mirrha, avec son lyrisme exceptionnel, ne fût la note sublime d'un instrument incomplet. — H s'agissait maintenant d'une composition historique, d'un ordre d'idées tout différent; — on attendait la Ristori à cette épreuve avec des espérances mêlées d'anxiété; — ce soir-là, on pouvait dire que la Ristori portait toute sa fortune dans le pli de son manteau.
Tout est consommé, — elle triomphe !
Le succès des deux premiers actes a été un peu alangui par le retard d'une maudite brochure, en forme de traduction, qui s'est fait attendre jusqu'à neuf heures. — Michel Lévy, l'éditeur, qui se promenait en gilet blanc dans le foyer, était accablé d'imprécations; — mais lui-même, il attendait la brochure. — Enfin est venu le troisième acte, élucidé par ce précieux auxiliaire. — Cet acte n'est qu'une scène, mais une scène superbe que vous voyez d'ici, et qui met en présence les deux reines, les deux rivales, Elisabeth et Marie Stuarl. — La brochure étant arrivée, la Ristori a éclaté comme une bombe lumineuse : les langueurs de la captivité, les retours aux jours heureux, les salves aux bois et aux cieux qu'elle revoit pour la première fois, l'ironie et l'amertume qui déchirent sa lèvre, l'humilité d'une âme qui se courbe en frémissant sous la mauvaise fortune, les réactions de l'orgueil et la majesté royale se redressant sous le pied d'une rivale implacable, elle a tout compris et tout rendu avec une grâce, une tendresse et une hauteur qui fixent sa destinée d'artiste. — Au cinquième acte (car ce rôle n'a en réalité que trois scènes), Marie Stuart est déjà sur le seuil de l'échafaud. La situation est sévère et ne se nuance pas. — Les adieux à ses serviteurs et un regard jeté au
ciel occupe la dernière heure de la reine. — La Rislori a trouvé pour celte situation suprême je ne sais quelle extase d'espérance et de résignation, quelque chose comme la contemplation anticipée d'un monde supérieur, d'où son âme plane déjà sur les misères de la vie terrestre : c'est très-beau et très-touchant, et, cette fois, M. Veuillot ne dira pas que la RIstori est une païenne; — jamais la foi du chrétien n'avait jeté une lueur plus vive : la femme reparaît un moment dans un adieu à Leicester, et je ne saurais dire quels accents profonds de mépris et d'indignation comprimés se mêlent aux pardons de la mort.
Rappelée trois fois après la chute du rideau, la tragédienne est venue recevoir des témoignages dont la spontanéité nous console, au moins une fois, des banalités et des turpitudes dont nous sommes témoin tous les jours sur nos scènes parisiennes. — Ajoutons que la Ristori était ce soir-là en beauté, et que son costume historique était fort bien composé.
La sensation produite par cette soirée a été très-grande dans le monde spécial de la littérature et du feuilleton. — Il semblait qu'elle eût décidé du destin d'un empire. — Un des caractères particuliers qui s'attachent à la fortune de la Ristori, c'est cette émotion passionnée qu'elle provoque dans un monde ordinairement Indifférent et futile.
Maintenant, que va-t-il advenir? —Il est évident que ce glorieux génie nepeul plus étôufferdans l'étroite sphère d'une petite cour d'Italie. — Toutes les scènes de l'Europe vont réclamer et acclamer la nouvelle élue du public parisien, et nous-mêmes, nous avons des droits particuliers à la conserver.
La salle était magnifiquement parée d'illustrations littéraires. A l'avanl-scène, Lamartine, penché sur la tragédienne, semblait bénir de sa grande âme ce chaste génie, lentement épanoui au soleil de cette Italie vers laquelle l'art se retourne toujours en ses jours de défaillance.— Les Italiens eux-mêmes s'étaient ravisés, et des têtes brunes et charmantes souriaient à cette étoile de la patrie gloriliée. — Les Italiens, en cette affaire, ressemblent un peu à ces naïfs Péruviens qui possédaient l'Amérique, sans s'en douter, avant que Christophe Colomb le leur eût révélé. — Mais les Italiens au moins se montrent
touchés (le la découverte, tandis que les Péruviens ont empli l'histoire de leurs lanientalions.
Dans le foyer, qui était fort animé, on racontait que mademoiselle Rachel, décidément piquée au jeu, avait demandé au ministre à donner des représentations d'adieu au Théâtre-Français, et que le ministre aurait répondu : « Passez, la belle; — nous avons d'autres amours. »
C'est là le châtiment, mérité peut-être, d'une vie trop abandonnée au caprice et à l'orgueil. — Mais que Mirrha et Marie-Stuarl ne nous rendent pas oublieux et injustes pour Hermione et Phèdre ; ne faisons pas d'une idole brisée un piédestal pour Tidole nouvelle. — Que Rachel aille gagner son million en Amérique, puisqu'elle attache quelque prix à ces misères; puis, qu'elle nous revienne avec une inspiration, un éclair de son génie, projeté sur quelque figure tragique ensevelie dans les ténèbres des bibliothèques, et elle verra si nous savons nous souvenir.
Voici maintenant mademoiselle Déjazet à la Gaieté, ce théâtre qui a déjà enseveli le grand Potier.
Mademoiselle Déjazet ne paraît pas d'humeur à se laisser ensevelir, et je n'hésite pas à reconnaître que je l'ai trouvée pins jeune qu'il y a deux ans, aux VariétéSc — Elle va, elle vient, elle gazouille, que c'est merveille. — On lui a découpé un rôle dans la défroque du grand Frédéric. — Assurément, je scandaliserais tous les souffleurs de France si j'osais dire que, ce rôle, mademoiselle Déjazet le joue avec peu d'intelligence. — Quoi ! mademoiselle Déjazet, celte femme d'esprit, qui a pris le fonds de Sophie Arnould! — 3Ion Dieu, oui, mademoiselle Déjazet elle-même ; — la voici aux prises avec ce soldat couronné, qui sera tout à l'heure le prince à la face empourprée et penché comme la tour de Pise que nous connaissons tous par les enseignes de marchands de tabac. — Le prince, dans la pièce, accuse vingt ans. — C'était bien le cas d'indiquer au moins par une nuance, un personnage un peu différent de tous les petits bonshommes que mademoiselle Déjazet a représentés depuis vingt-cinq ans. — Point ; — nous avons retrouvé geste pour geste, note pour note, le petit Bonaparte, le petit Louis XV et le petit Richelieu. — Dira-l-on qu'il ne s'agit pas d'histoire, mais tout simplement d'un travesti peur
mademoiselle Déjnzet? Soit; mais il nous sera alors permis d'ajouter que le théâtre, ainsi compris, devLgnt un jeu si puéril et si misérable, quil conviendrait tout au plus à une société tombée en enfance. — Qu'on nous ramène à Séraphin.
La pièce a pour titre le Sergent Frédéric; on peut la voir sans ennui et sans un plaisir bien vif. — On y chante beaucoup trop, même pour mademoiselle Déjazel, qui chante agréablement. — Je ne donne ici, du reste, peut-être que mon impression personnelle, car l'actrice a été très-fêtée. — Cette heureuse femme est passée à l'état de prodige, et tout conspire à son succès : les jeunes femmes, qui ne la craignent plus, l'applaudissent; les vieilles femmes applaudissent plus fort, et semblent dire : « Hein! qu'en pensez-vous? c'est notre contemporaine. — Voyez nos jambes, voyez notre taille, et cherchez quelque chose de pareil dans la galanterie de 1855. » — J'oubliais de dire que M. Francisque jeune a une très-jolie voix de ténor léger. — Au prix où sont les rossignols, cet artiste est bien bon de rester à la Gaieté.