AVIS AU PUBLIC
« De tous les cabinets particuliers qui existent à Marseille, il n'en est pas de plus agréables que ceux qui sont situés rue de la Tour, n» 7.
« Outre l'eau abondante qui coule dans tous les cabinets, on a l'agrément d'être au frais, au milieu des parfums qu'exhalent les fleurs du jardin et des concerts que font entendre les oiseaux de l'établissement, qui ne cessent de chanter loutela journée. — Les personnes qui n'ont pas encore goulé ces jouissances peuvent en avoir
la preuve en fréquentant l'établissement de la rue de la Tour, dont le prix est, comme les autres, de cinq centimes. »
Quel peut être cet établissement mystérieux qui, pour cinq centimes, donne le parfum des fleurs et le concert des oiseaux? Je l'ignore; mais je rougis de l'infériorité de notre cité parisienne, si arriérée en matière de fleurs odorantes et d"oiseaux chantants.
Il serait temps cependant de pourvoir à4out cela et à d'autres choses encore. — L'Exposition universelle est proche, et les problèmes de la nourriture et du logement deviennent poignants pour les indigènes et pour les multitudes exotiques que celle solennité doit attirer à Paris.— Les logeurs ont des prétentions qui pourraient bien aboutir à des résultats grotesques. Je me rappelle l'histoire d'un de mesamis qui avait passé le détroit, en 1837, pour assister au couronnement de la reine Victoria. Enquête faite pour trouver un lit dans la bonne ville de Londres, notre ami ne trouva qu'un billard, sur lequel on lui proposa d'étendre un matelas. — L'ofi're n'était pas à dédaigner; aussi notre ami l'accepla-t-il. — Mais grande fut sa confusion lorsque, le lendemain matin, son hôte lui réclama huit heures de frais de billard calculés sur le tarif de nuit. U protesta, s'emporta, et, pour le principe, déféra la question à un juge de la Cité. — Le Salomon britannique éprouva d'abord quelque embarras; mais un trait de lumière vint éclairer sa conscience.
" L'aubergiste, demanda le juge, avait-il laissé les billes à votre disposition?
— Les billes étaient dans les blouses, répliqua loyalement notre ami.
— Cette circonstance lève tous nos doutes, reprit le juge. — Du moment que le billard était muni de ses accessoires, c'est bien un billard que vous avez loué, et non une couchette. »
Et notre ami fut condamné à payer huit heures de carambolages fantastiques.
A Bruxelles, lors des fêles du mariage du duc de Brabant, j'ai été témoin d'une autre scène. — L'encombrement de la ville était tel, que des voyageurs ont littéralement couché dans la rue. — J'arrivais d'Ostende avec une recommandation de Thôtelier Fontaine pour un confrère de Bruxelles. J'obtins, par la grâce de ce firnian, un lit de
sangle, et la faveur du couelier solitaire dans une chambre omnibus où l'on couchait deux à deux. Près de moi ronflait un épais gaillard, le visage tourné vers la muraille. — A minuit, on introduit un gentleman encore plus attardé que moi. — On lui désigne le lit du voisin : « Voilà, lui dit-on, un couchera partager; c'est à prendre ou à laisser. »
Le voyageur hésite, se consulte et se décide; — une mauvaise nuit est bientôt passée. En deux minutes, il se met en costume de nuit et se fourre dans le lit. — Au bout d'une demi-heure, je suis réveillé par le bruit sourd d'une lutte accompagnée des plus gros jurons : « Bélître ! — animal ! » — Le lit de sangle danse dans la chambre comme un navire en détresse, puis un corps tombe sur le carreau ; — j'allume la bougie, — j'aide le gentilhomme à se relever, — celui-ci empoigne son interlocuteur par la barbe et reconnaît... son domestique, qu'il avait envoyé en a\i\r][ lui préparer des logements. — Le domestique se confondit en excuses, mais en avouant que son premier sommeil était toujours très-mauvais.
Si on n'avise , nous sommes menacés d'être ainsi envahis dans notre lit.— Le résultat le plus probable de cette immigration extraordinaire sera de faire éclater l'étroite enceinte qui enferme Paris dans des barrières devenues déjà des fictions. Des familles étrangères ont loué à Neuilly, à Asnières, à Courbevoie. — La construction est à l'œuvre, et nos hôtes sécheront les plâtres au risque d'emporter quelques rhumatismes. — On avait parlé de construire des maisons dans le bois de Boulogne; je ne sais si ce projet persiste; mais, depuis quelques jours, on parle d'autre chose, — d'un immense casino d'hiver et d'été qui s'élèverait dans ce même bois avec toutes les somptuosités que l'on rencontre sur les bords du Rhin, moins, bien entendu , la roulette, qui, toutefois, ne serait pas le moindre attrait d'un pareil établissement. — La question des jeux publics ne. peut guère être discutée sans se heurter à des scrupules plus honorables que logiques.— Je disais, il y a quelques semaines, qu'on avait supprimé les jeux à Paris sans supprimer les joueurs. — D'autre part, si on calculait les sommes immenses qui traversent le Rhin tous les ans, on verrait que, dans cette affaire encore, la petite morale lue la grande ; — mais, alors même que tout le monde est con-
vaincu, personne ne voudra prendre la responsabilité de la restauration des jeux à Paris. — Il faudra donc se contenter des équivalents que le génie du hasard a su si bien trouver, et qui fonctionnent dans toutes les bonnes maisons de Paris, de minuit à six heures du matin.
— Pour le reste, on doit compter sur des dispositions intelligentes et grandioses, sMl est vrai que le privilège de ce casino ait été concédé à l'un des hommes qui entendent le mieux la vie parisienne et qui a fait ses preuves dans l'administration d'une scène très-élevée.
Reste encore la question de l'alimentation. — Le rayon d'approvisionnement de Paris est-il préparé à cet engloutissement fabuleux de comestibles? — Combien coûtera le bifteck , et combien la pomme de terre ? — Ce qu'il y a de plus menaçant pour nous , c'est que le tarif accidentel des denrées ne prenne dans celte concurrence de consommateurs un niveau qui se maintienne après le départ des étrangers.
Quant à l'Exposition en elle-même, elle laisse déjà pressentir une exhibition de produits merveilleux. — On sait que l'entrée sera soumise à une rétribution; mais on s'applique à mettre ce tarif à la portée de toutes les fortunes. — Il y aurait un jour à 5 fr., un jour à 1 fr. et des jours à 10 c. — Il est décidé que le dépôt des cannes et parapluies ne sera pas obligatoire. — Ainsi tombe le canard qui avail^atlribué le privilège de ce dépôt à mademoiselle Georges, laquelle l'aurait vendumoyennant 75,000 fr. à des sous-traitants.— La vérité est que mademoiselle Georges pétitionne pour recevoir en dépôt tous les parapluies de l'univers; — mais la concession, ainsi limitée au bon vouloir de ceux qui tiendraient absolument à déposer leur meuble, ne semble plus présenter de grosses chances de forlune.
En ce qui concerne les beaux-arts, il y a dans le monde peintre et statuaire beaucoup de pleurs et de grincements de dents. — Le jury s'est trmivé en présence de sept ou huit mille toiles françaises, sans compter les envois de l'étranger; — il a dû faire beaucoup d'exécutions. — Généralement, on admet le quart des toiles présentées par chaque peintre; mais quelques-unes sont ropoussécs en masse par des considérations indépendantes de l'insulTisance d'emplacement.— Cela donnerait à penser qu'il y a à Paris quelques mauvais peintres.
— Avec le temps loulse découvre.
Un spéculateur a eu l'idée d'offrir ud asile payant aux toiles refusées ; — il a demandé la concession d'un terrain pour une construction applicable à cette destination. — Je ne verrais pas d'inconvénient à la lui accorder; mais il me paraît douteux que le public, après avoir joui d'un parcours d'une lieue de peintures garanties par le gouvernement, prenne plaisir à aller voir encore les peintures proscrites.— D'ailleurs, est-il bien«ertain que les peintres refusés seraient très-empressés à dénoncer au public leur situation? — Je sais que la peinture a ses Polonais, qui pourraient se complaire dans cette attitude de peintres réfugiés ; — mais la masse aimerait mieux transformer ses batailles et ses intérieurs flamands en devants de cheminée que de bra\'^ainsi l'ironie des cinq parties du monde.
Il est bien positif que M. Ingres aura une salle particulière. — On s'occupe de contenter M. Delacroix.— Quant à M. Horace Vernel, on lui réserve des espaces immenses, favorisés par une très-belle exposition de lumière.
Au moment où d'innombrables touristes vont se ruer sur les chemins de fer qui aboutissent à Paris , c'est bien le cas de leur recommander une aimable compagnie, the Traveller {le voyageur), qui assure les bras et les jambes contre les massacres de la locomotive.
Le tarif est des plus modérés.
50 centimes pour 24 heures.
20 francs pour 3 mois.
60 francs pour! an.
La Compagnie possède déjà un dossier d'attestations infiniment consolantes.
Un souscripteur lui écrit ou plutôt lui fait écrire : « J'ai recours à la plume d'un ami pour me féliciter de m'être assuré à la Compagnie du Traveller. — ie ne puis vous écrire moimême, ayant le bras droit cassé et le bras gauche en plus piteux étal encore. — C'est la faute d'un voyage d'agrément que j'avais entrepris le mois dernier; mais, si je dois perdre les deux bras, je sens combien il est doux d'être amputé par les soins de la Compagnie. — Sur mon lit de douleur, je ne cesse de vanter l'oreiller et les compresses de la Compagnie ; enfin, si je dois en mourir, j'emporte la perspec-
tive ravissante (l"êlre inhumé par la pieuse sollicitude de la Compagnie. — Qu'on se le disô. »
Le théâtre, à l'approche de la semaine sainte, s'est signalé par son abstention. — A la veille de Pâques, nous aurons, sinon des pièces nouvelles, au moins des reprises importantes, la Dame de Saint- Tropez à l'Ambigu, et les Pilules du Diable au Cirque. — La Gaieté, qui a repris les Cosaques, prépare la Dame aux soucis, de M. Barrière. — On a engagé pour cette pièce Laferrlère et madame Doche. — Il s'agit, à ce qu'il paraît, du Médecin de la mort, pièce italienne dont la donnée très-fantastique demande une grande habileté d'arrangeur pour être transplantée sur une scène parisienne. — Jugez-en. Un jeune médecin sans réputation et sans ressource veut se tuer; — la Mort lui apparaît et lui tient à peu près ce langage : « Tu m'as invoqué, je viens à ton aide ; — je te propose un pacte : par ma toutepuissance, tu vas devenir le plus célèbre médecin du monde. — Le procédé est très-simple :— quand tu approcheras du lit d'un malade, si tu me vois apparaître, lu. l'abandonneras ; — si, au contraire, je ne t'apparais pas, lu répondras de la vie du malade, quel que soit son état. — En retour, quand ta réputation sera faite, tu me fourniras des clients. »
Le pacte est signé; -^ le premier malade qui se présente au médocln est un maçon tombé dun échafaudage; il y a fracture de tous les membres, lésion au cerveau : — les plus illustres docteurs condamnent le moribond. — Le jeune médecin , qui ne voit pas la Mort apparaître, répond de le sauver et le sauve. — On conçoit que celte cure le pose, et, à l'abri d'une célébrité ainsi conquise, il peut impunément payer sa délie à la Mort.
C'est plutôt, on le voit, un apologue qu'une pièce; toutefois, celte fantaisie sinistre, dont j'ignore l'auteur, obtient en Italie un succès fanatique. — On la joue jusque sur les théâtres de polichinelles.
La troupe du théâtre des Variétés est en pleine dissolution, et j'en félicite le théâtre. — Les acteurs congédiés , en principe, jouent à la petite semaine; — on les engage pour un mois, pour quinze, et même pour huit jours, les engagements étant calculés sur la durée probable des grands succès qui occupent l'afTiche. — On liquide, moyennant indemnité , les derniers engagements à plus longue
CHRONIQUES PARISIENNES. 'I^i
échéance, et M. Bowes pourra procliainemenl livrer aux amateurs un Ihéâlre tout battant neuf. C'est ce qu'il y avait de mieux à faire, et peut-être fallait-il le faire plus tôt ;— au moins, il reste à M. Bowes une belle propriété en pierres de taille, et au public un théâtre admirablement situé, où la foule accourra dès qu'on voudra lui donner un prétexte plausible. La difficulté la plus sérieuse, pour la prochaine direction de ce théâtre, sera d'y reconstituer nn genre. Le Gymnase el le Vaudeville ont la comédie; — le Palais-Royal lient la farce. — Y a-t-il un genre intermédiaire? Je l'ignore ; mais je ne demande qu'à y croire si on le découvre. — Pour la troupe, j'ai là-dessus toute une théorie, mais ces détails n'intéressent pas le public.
Quant au Gymnase, on n'a pas idée d'une fortune semblable; on a encaissé d'avance une location flottante de vingt-cinq ou trente mille francs. — Un ex-administrateur des Variétés, connu par ses naïvetés, disait un jour à ce propos : « Notre préposée à la location n'entend rien à son affaire, — il faut prendre celle du Gymnase. »
La sortie el la rentrée du chroniqueur. — Oiïres des journaux de la banlieue suivies d'un refus magnanime. — Éloge de la paresse. — Critique du travail au point de vue social el philosophique. — Les provinciaux à Paris. — Un produit de Tarn-et-Garonne. — L'Exposition considérée comme moyen de fortune universel.— Les directeurs de Ihéàlres. — Les marchands de pain d'épices. — Les marchands de coco. — L'aveugle de plein vent. — Inventions modernes. — Cirage pour les yeux. — Problèmes historiques. — Un écrivain à Télat de curiosité. — Les visiteurs illustres. — Le roi de Portugal. — La reine Victoria. — Rossini. — Un prince des Mille et une Nuits. — L'amour en Orient elen Occident. — Les théâtres. — Reprise n'est pas surprise.
5 juin
Un coiffeur el deux portiers m'ayanl affirmé qu'un public idolâtre s'élail aperçu de mon silence, je reprends, après six semaines d'in-
lerrupiion, ma plume de chroniqueur, ou, comme on dit au lliéâlre, je me décide à faire ma rentrée. Dans tout ceci, je crains seulement d'être accusé de copier mademoiselle Racliel, laquelle aussi sort et rentre souvent. Il y a, toutefois, cette différence, que mademoiselle Racliel proflte de ses loisirs pour donner des représentations en province et que je ne l'ai pas imitée dans ce travers, aucun journal départemental ne m'ayanl fait d'offres suffisantes. — Une feuille de la banlieue m'a proposé de mimprimer gratis, ce qui était assez séduisant; mais, le dimanche, il fallait frotter le bureau de la rédaction. — Celte fonction ne m'ayant pas paru assez littéraire, j'ai refusé les présents d'Artaxerce, dans l'attitude connue. — Ce serait même un assez beau sujet à traiter en peinture : — le propriétaire rédacteur en chef du Journal de la Banlieue, offre au chroniqueur sans emploi, la myrrhe, l'encens, la cire et le bàlon à frotter. — Celui-ci se détourne avec un geste magnanime qui démontre qu'il est assez vexé de travailler pour de l'argent et ne se soucie pas de travailler pour la gloire.
Toutes les offres que j'ai reçues, d'autre part, des quatre parties du monde, étaient généralement dans le même goût et m'ont rappelé cette annonce un peu naïve que j'ai lue dans les Petites Affiches pendant mes vacances :
« On demande à acheter, à moitié prix, un piano de deux mille francs. »
Que s'il y a des gens assez indiscrets pour me demander l'emploi de mon temps pendant ces six semaines dégrève , je serais bien embarrassé de les satisfaire. — Ceux qui par goût se sont condamnés à un labeur incessant, <ne se doutent pas combien il est facile de ne rien faire. « Les paresseux sont la réserve de la France, » a dit Royer-Collard. Que l'illustre doctrinaire soit béni pour ce mot, qui restitue à la paresse sa véritable place dans l'estime des hommes! — L'oisiveté est le signe le plus manifeste de rarislocralie dans l'intelligence.—11 n'est pas donné à tout le monde de ne rien faire. — Pour occuper les heures de la vie, il faut un cerveau ou une main qui travaille. — J'ai connu dans un théâtre un machiniste sexagénaire qui, depuis trente ans, tirait des ficelles dans le troisième dessous; — il vivait là, dans une grande boîte de quatre pieds de hauteur, et son
dos s'était voûté en proportion pour se plier à l'alelier deProcuste. — Au premier aspect, ce n'est pas là une occupation bien séduisante ; mais cet homme n'en connaissait pas d'autre. — Le jour où on a tiré ce machiniste de sa tombe pour le rendre à la société, il s'est fané comme une fleur au soleil ; — en vile prose , il en est mort.
Moi, je me porte assez bien, et je continuerais à ne rien faire que je ne m'en porterais pas plus mal. — S'il est vrai que le travail soit une conséquence du péché originel, il est évident que je n'ai pas de goût pour le péché. — Je crois même que je regrette un peu le paradis, quoique la société y fût un peu mêlée; car je vois toujours, dans les gravures qui le représentent, des lions, des ânes et des serpents vivant dans une grande familiarité avec nos premiers parents.
Au reste, pour l'oisif de vocation, le paradis, c'est Paris. — La vie y est toujours sulTisamment occupée pour qu'on ne se croie pas forcé de s'atteler à quelque charrue quotidienne. — Les jolis feuilletons et les beaux poëmes que l'on peut faire depuis la Madeleine jusqu'au faubourg Montmartre! Je suis, en vérité, tenté dédire comme Arnal : « Il y a des moments où j'aimerais autant avoir soixante mille livres de rente que de travailler honorablement pour vivre. »
Le pis est que le travail est si abrutissant, qu'il fausse le jugement. — La plupart des hommes s'y dévouent dans leur jeunesse pour conquérir le droit de ne plus rien faire. — Mais presque tous prennent le moyen pour le but, et, quoique enrichis, meurent l'outil à la main. — Est-ce assez bête?
Donc, j'ai eu six semaines de loisir pour étudier ce tableau mouvant et tout varié de la vie parisienne. — J'ai recueilli des choses surprenantes; — j'ai vu un provincial qui se promenait à onze heures du matin dans le Palais de l'Industrie, en bas de soie à jours, cravate blanche, habit noir, jabot et claque sous le bras. — Par ce fait, le provincial se trouvait exposé. — On faisait cercle autour de ce produit de Tiiidustrie de Tarn-et-Garonne, qui paraissait, du reste, flatté de l'admiration de tous ces gens mal mis. — La fomm" que le provincial portait sous le bras n'avait rien de remarquable dans la physionomie; mais elle tenait à la main un sac en perles fausses, avec fermoir en acier représentant Robinsoii Cnisoé.
Depuis quinze jours, en effet, la province arrive comme les bancs (le liarengs. C'est en vertu, je pense, de cette assimilation que les provinciaux sont si serrés dans les hôtels.— On en met partout : dans les chambres d'abord, ce qui est assez naturel, puis dans les corridors, dans les salles à manger et dans les cuisines. — Il y en a même qu'on met à la porte, et ceux-là ne sont pas le plus à plaindre. — En renonçant à leur idée fixe d'habiter l'hôtel où ils descendent depuis vingt ans quand ils viennent dans la capitale, les provinciaux finissent toujours par rencontrer un gîte confortable. — On a tant surfait les conséquences californiennes de l'Exposition de i8o5; tant de spéculations se sont exaltées jusqu'à l'impossible dans leurs tentatives, qu'en fin de compte, il y aura à Paris, dans cette mémorable saison, plus d'hôteliers que d'hôtes.
C"esl une chose très-curieuse à observer que cette fermentation qui s'est mise dans toutes les industries parasites, à l'occasion de l'Exposition. Écoutez le directeur de théâtre :
« Où en êtes-vous de vos affaires, mon cher directeur?
— Hum ! ça n'allait pas fort : je suis arriéré de quatre cent mille francs; — mais voici l'Exposition ; je me rattrape, je mets trois cent mille francs dans ma poche, et;e vends.
— Ah! oui, l'Exposition!,.. Et, sans doute, vous vous êtes mis en frais pour tenter les provinciaux? Vous allez leur présenter des séductions irrésistibles, des pièces, sinon bonnes, au moins montées avec magnificence?... Puis de grands noms d'acteurs?
— Moi! faire des frais pour les provinciaux? Vous me croyez donc bien bête? — Au contraire, je maintiens sur l'affîche toutes mes pièces sifilées, si bien jouées par Charles, Edmond, Gustave, Folberl, mesdames Augusta, Emilie, Caroline et Bastringuelte... Il faut bien qu'ils viennent, ils n'ont jamais vu Gustave ni Emilie. — C'est une affaire sûre : je ferai quinze cent mille francs cet été!»
Dans ce calcul, quelques-uns de MM. les directeurs se trompent de plusieurs zéros. — Le provincial n'est plus aussi naïf qu'on voudrait le lui faire croire, et il sait apprécier avec une rare finesse la distance qui sépare mademoiselle Rachcl de M. Machanelte; mais les directeurs n'en démordront pas : il y a irois ans qu'ils nourrissent
le qualerne de l'Exposition, et Bobino ne céderait pas son billet pour un million.
L'illusion est à peu près la même jusqu'au dernier degré de l'éclielle industrielle. — Les marchands de pain d'épice comptent sur l'Exposition pour écouler des rossignols de 1830; — les marchands de coco se disposent à vendre l'eau de Seine à raison de 3 francs le verre, et enfin, hier, sur le pont des Saints-Pères, j"ai entendu un dialogue des plus curieux entre un aveugle de profession et deux de ses connaissances qui étaient venues lui rendre visite.
« Eh bien, monsieur Gosse, disaient les deux visiteurs, vous rentrez déjà... la recelte a donc été bonne?
— Pas fameuse... mais je suis sorti sans paletot. J'ai trop froid...
— Ah ! vous avez bien raison, monsieur Gosse... il ne faut pas encore se découvrir; ce qui. d'ailleurs, ne doit jamais vous être agréable; car, l'été, c'est votre morte-saison...
— Oui..., à cause des départs pour la campagne; mais, celte année, vu VExposilion, nous n'aurons pas de morte-saison. »
Si l'Exposition doit faire la fortune des aveugles, il faudra être bien maladroit pour ne pas s'enrichir quand on peut agacer la forlune avec deux beaux yeux. — A cette occasion, je recommande l'annonce suivante au sexe qui fait profession d'avoir de beaux yeux:
« Noir de cirage, — le seul donnant de l'éclat aux yeux... »
Je ne comprends pas bien, à la vérité, l'emploi du cirage appliqué aux yeux; mais ces dames doivent en savoir plus que moi. — Je suppose que, le soir, on dépose ses yeux à la porte de sa chambre, avec ses bottines, et que, le lendemain, votre portier vous restitue le tout, très-reluisant. — Seulement, ceci me suggère une réflexion : — les anciens (race arriérée) ne cirant pas leurs cothurnes, comment les femmes de l'antiquité faisaient-elles pour se cirer les yeux? — A chaque pas, on se heurte à de pareils problèmes. — L'histoire est pleine de mystères. — On connaît vaguement les grosses avenlupis, les grandes tueries de peuple à peuple, puis c'est tout. — On sait que Néron a brîilé Rome et on ne sait pas au juste comment et avec quels instruments il se faisait la barbe.
Pour clore la série des industries qui devront leur fortune à
l'Exposilion, je transcris textuellement une annonce extraite de la Presse.
ÉCRIVAIN RÉDACTEURr™r
de Pacis, tout le monde voudra voir, dans les Cliamps-Élysées ou dans la rue de Rivoli, un bureau d'écrivain public tenu par M. Adolphe Baude (du Nord) et ses amis.
Il y a vingt ans, Adolphe était un des beaux hommes de la capitale; actuellement, ses amis prétendent qu'il y a entre lui et feu S. M. 1. Nicolas, czar de Russie, une ressemblance frappante; aussi il y aura queue chez lui pendant l'Exposilion.
L'un de ses amis, Waroky.'
Provinciaux à part, la saison de I800 sera très -brillante à Paris; — nous y assisterons à un défilé de princes et d'illustrations de toute nature; — nous avons déjà le roi de Portugal et son frère. — Au mois d'août, nous verrons la reine Victoria, qui habitera, à Saint- Cloud, l'appartement de l'impératrice. Un autre visiteur, c'est Rossini, installé depuis quelques jours à Paris, rue de la Madeleine, n° 21. — L'illustre voyageur a la tête parfaitement saine, et tout au plus pourrait-on signaler en lui quelques manies de révolte contre le génie d'un siècle qui emporte avec lui les mœurs d'une autre génération. — Ainsi, il est très-vrai que Rossini éprouve, à la vue d'un chemin de fer, une sorte de vertige; — le sifflement d'une locomotive lui fait l'effet d'une symphonie moderne, et c'est en voilurin qu'il a voulu aborder les barrières de ce Paris plein encore de son nom et de sa gloire. Du reste, l'illustre maestro a conservé cet esprit de malice qui en avait fait le Talleyrand de la musique. — Dimanche dernier, un des rares visiteurs qu'il admette lui demandait son opinion sur le Prophète. « J'ai entendu le Prophète îx Florence, a répliqué Rossini; — mais, comme les Italiens ne sauraient supporter cinq heures de musique, on a dû faire beaucoup de coupures, cl, par fatalité, on avait retranché tous les jnorceaux où il y «ait probablement du génie. » — Ceci nous rappelle que Rossini, fuyant le triomphe de Robert le Diable, avait promis de revenir « quand les juifs auraient fini leur sabbat. » Est-ce, en effet, là, le sens du
retour de Rossiiii, et devons-nous croire que l'âge de cuivre est passé en musique ?
Un touriste oriental, en ce niomenl à Paris, c'est le frère du pacha d'Egypte. — Le princea Yingt-deuxans,et pèse cent vingt-cinq kilogrammes en costume de bain. — Couvert de ses niclians, Il pèse beaucoup plus.
Il a apporté avec lui des lettres de crédit considérables dont il use en prince des Mille et une Nuits. — On parle de cinquante paires de souliers de salin blanc commandées à un cordonnier de la rue de la Paix, et expédiées au harem d'Alexandrie; car le pnnce, comptant sur l'hospitalité des Parisiennes, ne s'est pas fait suivre de ses femmes. — Jusqu'ici, il n'a pas rencontré de déception, et il atrouvé la variété dans l'abondance.
C'est ici le cas de constater une différence essentielle entre l'Orient et l'Occident. — De ce côté-ci du soleil, on fait l'amour; — en Orient, on achète l'amour tout fait. Quelques petits jeunes gens, pervertis par les visions du sérail, s'exaltent beaucoup trop en pensant au paradis de Mahomet. — Les Anacréons du Marais appellent encore cela « boire à la coupe des voluptés. » — Mais on n'observe pas assez que chez nous, même dans les natures les plus grossières, il y a un instinct spiritualisle qui s'accommoderait difficilement de l'amour passé à l'état de service domestique. — On a tenté beaucoup de définitions de l'amour; j'en risque une à mon tour : « L'amour est un crime charmant; — quand ce n'est plus un crime, c'est une malpropreté. » Retranchez de l'amour l'idéal, la lutte, l'obstacle, les aveux surpris et repris, les élans, les amertumes, les extases et les désespoirs, tout ce qui constitue le roman de la passion, et il vous restera quelque chose qui n'eût certes pas troublé la cervelle de Werther.
Les théâtres se comportent à peu près tous comme je l'ai indiqué plus haut. — On suppose que les provinciaux ayant entendu parler pendant de longues années, dans leur endroit, des Pilules du Diable, de Monte-Cristo, de Kean et de Frederick Lemaître, sont en grande convoitise de ces merveilles du temps passé. On les leur montre donc; mais je ne sais pas, en définitive, si toutes ces reprises aboulissenl à de grosses surprises pour le caissier. — Néanmoins.
MM. les directeurs étant toujours très-décidés à faire leur fortune dans le cours de l'Exposition, il est bien probable qu'ils ont d'autres curiosités en portefeuille. — Attendons les curiosités.
l^aris allardé. — Les loris de la saison. — Le hanneton de 18jo. — Manies de colleclionncurs anglais. — La plume, lépée et le bâton. — Le bâton (rHomère. — Le bâton de madame de Brinviiliers. — .Mademoiselle Georges, le bureau des cannes et la tragédie. — L'Exposition. — Physiologie des promeneurs. — Le bohémien et le coffre-fort. — Les créanciers. — Traitements divers. — Raucourl. — La Rislori. — Les Ihéâtres.
— Attente. — Porle-Saint-Martin. — Le ballet espagnol. — Newgale.
— Un souvenir de l'ancien théâtre. — L'acteur-pâlissier.
10 juin.
Paris, il faut le reconnaître, a bien de la peine à se mettre en train. — C'est la faute, sans doute, de cette saison attardée et pluvieuse. — Depuis quelques jours, le soleil nous sourit; — mais il n'est pas moins vrai que les dieux jaloux nous ont fait tort du joli mois de mai tant chanté par les poètes, depuis Horace jusqu'à M. Clairville. — Nous y avons perdu toutes les senteurs et les émanations prinlanières de la nature renaissante. — Les lilas chargés de pluie versaient des torrents de pleurs sur la faillite du printemps. — Les papillons languissants laissaient leur trace humide sur les fleurs inclinées. — Enfin, on naura vu, en 1853, qu'un hanneton unique, dont un Anglais a offert, dit-on, cinquante mille francs. — Moi qui ne suis pas collectionneur, j'aurais volontiers fait le bonheur de notre allié pour cinquante mille francs ; — en marchandant, il aurait peut-être même obtenu du rabais. — Mais le hanneton pliénomène de 1855 était tombé aux mains d'un jeune polisson de liuil ans, qui lui avait attaché un lil à la patte. — A cet âge, la soif d.' Por n'a pas encore desséché les plus doux senlimenls de la nalmc,
CHRONIQUES PARISIENNES. - ''2!:t9
et les propositions somptueuses de l'Anglais vinrent échouer contre la passion innée du gamin pour le hanneton captif.
Je sais que rien n'est moins prouvé que cette olTre d'une fortune en échange d'un hanneton ; mais je déclare que, si des lecteurs hargneux prétendent contester mes histoires, je suis tout prêt à m'abslenir. — Remarquez que je ne menace pas mon public de briser ma plume, comme un de mes confrères de la grande presse; des violences aussi condamnables ne sont pas dans mon caractère, et je ne veux pas porter le désespoir dans les familles; —mais j'entends que les familles me laissent libre de conter Peau d'Ane.
D'ailleurs, les Anglais ont bon dos, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on leur prête des manies ruineuses. — J'ai ouï dire que la plume qui a signé l'abdication de Fontainebleau, débitée en paquet à des Anglais, avait rapporté trois cent mille francs au cicérone du palais. — IS'a-t-on pas raconté qu'un Anglais avait offert un million de Tépée de Damoclès? — Enfin, ne savez-vous pas que le bâton d'Homère a coûté la vie à un Anglais?
. Si vous ne le savez pas, apprenez-le.
Donc, un Anglais de la race glorieuse des collectionneurs, remontant le cours des âges, et suivant à la trace les traditions conservées dans les peuplades grecques, avait découvert qu'Homère, conformément à son vœu, avait été enseveli avec son bâton. — H ne s'agissait plus que de retrouver la tombe d'Homère. — L'Anglais intéressa à sa recherche un Grec qui, moyennant cinq cent mille francs, se chargea de cette besogne. En effet, après six mois de fouilles en Asie Mineure, le Grec fournit à l'Anglais une tombe ornée de tous les agréments homériques, savoir : un peu de poussière (la poussière représentait Homère) ; — un bâton noueux où apparaissaient encore quelques caractères grecs et un exemplaire de l'/Z/arfe avec la traduction de Bitaubé en regard. — Le Grec avait pris un peu cher à TAnglais, mais il avait bien fait les choses. — L'Anglais, (|ui n'entendait rien ni à Homère ni à Bitaubé, laissa le manuscrit et emporta le bâton avec un pieux enthousiasme qui louchait à la folie.
En divers endroits mal pavés et peu éclairés de l'Asie Mineure, l'Anglais fut attaqué par des brigands, qui lui prenaient son or, son
linge et ses boites, en lui laissant le bàlon d'Homère, à la grande joie de l'Anglais, qui s'amusait de leur naïveté. L'Anglais rentra enfin à Londres, où le bâlon d'Homère produisit la plus vive sensation. Bientôt l'envie et la concurrence s'éveillèrent. Un autre Anglais découvrit un texte d'Hérodote, qui, soumis à quelques préparations et convenablement façonné pour rinterprélation, apporta cette révélation que, deux siècles après la mort d'Homère, le bâton de cel illustre aveugle était déposé dans le temple de Delphes et dédié à Jupiter Rimeur. — Partant de là, un troisième Anglais, plus savant encore que le second, signala la destinée errante du bâton d'Homère à travers les temps antiques et le moyen âge, et le retrouva finalement entre les mains d'un marchand de bœufs de la Gaule Celtique. — Revenu de son erreur et bien convaincu que le Grec lui avait fourni un bâton apocryphe, le premier Anglais s'empressa d'acheter, à tout prix, le bâton, cette fois authentique et certifié véritable par tous les savants, du vénérable Homère. — L'Anglais jeta tous ses meubles par les fenêtres et ne voulut plus posséder que ie bâton d'Homère. — H couchait à côté de son bâton sur un petit lit de sangle; — mais le bâton était couché dans une gaine de soie et de velours. Le public aristocratique était admis à le voir à travers une gaze.
Le véritable bâton d'Homère en était là de sa gloire el de ses triomplies, lorsque M. Michelet, dans une phrase incidente et négligée, s'avisa d'établir qu'Homère n'avait pas existé. — Ce fut une révélation accablante pour le bâton d'Homère, dont le crédit baissa beaucoup. — L'Anglais mourut de chagrin, et le bâton, emmanché dans un balai, fut réduit ù la piteuse condition d'un bâton sans fortune et sans naissance.
Quant à mol, le seul bâton qui exciterait ma convoitise serait celai dont parle quelque part madame de Sévigné. — C'est une histoire très-hardjig, je vous en préviens, et bien étonnée de se trouver sous la blanche main de l'illustre marquise. — Mais, en ce temps-là, jMolière, madanje de Sévigné et Saint-Simon n'étaient pas si bégueules que les boursiers d'aujourd'hui — Madame de Sévigné raconte donc que la Brinvilliers, ayant en perspective la torture et la Grève, a tenté do se donner la mort en sintroduisant un bâton...
« Devinez où ? » dit la marquise. — Je préviens mademoiselle Ozy qu'elle va rougir si elle devine. — Toujours est-il que ce genre de suicide ne produisit absolument aucun effet sur la Brlnvllliers et n'altéra pas le moins du monde sa santé, ce qui fît dire au bon abbé de Coulanges « que cela lui rappelait l'hlslolre de Milliridate. »
Voilà, lecteurs effarouchés, les histoires que racontait, sous le majestueux Louis XIV, la sévère marquise de Sévigné et les réflexions que ces histoires suggéraient aux abbés.
A propos de bâton, qu'est devenu le canard qui attribuait à mademoiselle Georges la concession du dépôt des cannes à l'Exposition? Nul ne le sait. — On imprime ces choses-là, — on dit comment mademoiselle Georges a obtenu cette haute faveur; comme quoi elle a cédé son privilège moyennant soixante-quinze mille francs; puis l'Exposition ouvre, — on ne voit ni mademoiselle Georges ni son cessionnaire, par la raison que la canne et le parapluie sont affranchis du dépôt et de l'impôt; mais la chose ayant été \m\mmee dans le journal, les bons bourgeois n'en veulent pas démordre, et quelques-uns vous disent : « Cette mademoiselle Georges doit-elle gagner de l'argent au bureau des cannes! »,
Ce que je trouve de mieux à dire pour en Onir, c'est que l'Odéon prépare une exhibition de mademoiselle Georges, dans les grands rôles du répertoire classique. — Les provinciaux qui ne sont pas venus à Paris depuis le Consulat, trouveront peut-être Sémiramls un peu changée; — mais, au moins, ils la trouveront ce qu'elle a été toute sa vie, une belle et grande artiste et non une receleuse de parapluies.
Les salles de l'Exposition universelle sont aujourd'hui l'observatoire le plus propice de la physionomie de la vie parisienne, troublée et modifiée par Tinvasion de l'élément provincial et étranger. Constatons, en passant, le triomphe du bon marché : — les recettes à cinq francs étaient médiocres, les recettes à un franc sont meilleures et les recettes à quatre sous dislancent toutes les autres.
En se laissant dériver au courant capricieux de la foule, il est facile de se rendre compte de la profession, des aptitudes et des instincts de chacun par rallenllon qu'il apporte à sa spécialité. — L'n militaire s'arrête devant les trophées d'armes ; un agriculteur con-
temple avec altendrissement les baricols modèles de la ferme de Grignon ; — les femmes font de longues stations devant les velours et les dentelles ; — les gens de lettres et les érudits compulsent avec vénération un exemplaire de V Imitation de Jésus-Christ, sorti des presses de l'imprimerie impériale; — les voleurs étudient les serrures anglaises, et tout le monde, sans exception, s'arrête en extase devant une petite vitrine où sont élagées des pépites d'or extraites du sol de l'Australie. — Il y a, au sommet de ce dressoir californien , une pépite qui a dii faire d'un coup de pioche la fortune de son inventeur.
Cependant, il y a parmi les promeneurs à l'Exposition des fantaisistes qui déroutent toute étude physiologique. — Ces jours-ci, j'ai rencontré, planté devant des coffres-forts en fer, d'origine prussienne, un des bohèmes les plus désargentés de la, littérature parisienne; — il faisait jouer les serrures, — il se rendait compte des combinaisons, il interrogeait l'industriel, et demandait comme garantie complémentaire une bonne machine infernale vomissant un kilogramme de plomb dans la poitrine d'un visiteur indiscret; je ne pus lui cacher mon étonnement, et j'en obtins cette réponse :
« Mon cher, me dit-il, si j'avais le moyen d'acheter ce coffre, je serais débarrassé de tous mes créanciers. — Suivez bien ma combinaison : un tailleur se présente chez moi à huit heures du matin (ces gens-là sont si mal élevés et sitôt levés!) il me demande de l'argent; — ces âmes vénales ne connaissent que cela !... « Mon Dieu, répliqué-je, pour preuve de ma bonne foi, voici la clef de la caisse; prenez tout, et allez-vous-en. » L'imprudent fournisseur fait jouer la serrure, la serrure fait jouer la machine infernale, et je change de tailleur ainsi deux fois par an ; — cela suffit ; — peut-être même une plus grande consommation de tailleurs éveillerait-elle les susceptibilités du parquet. »
J'admire combien les systèmes les plus contraires peuvent être proposés avec le même avantage; il y a des gens qui soutiennent qu'il faut traiter les créanciers par la douceur : voilà un homme qui les traite par le plomb; pendant ce temps, d'autres vous diront que les créanciers sont des êtres qu'il ne faut pas plus tuer qu'il ne faut les payer : — il faut les maintenir à distance et surtout ne pas se
familiariser avec eux, sous forme d'à-compte. — Une fois que vous avez arrosé un créancier, il devient insatiable.
A quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là?
dit César de Bazan.
César de Bazan est mort ces jours-ci dans la personne de Facteur Raucourt, qui, même après Saint -Fi rmin, le créateur, avait donné à cette éblouissante fantaisie de Victor Hugo une excellente allure de gentilhomme en guenilles. — Raucourt a eu dans le cours de sa carrière deux ou trois de ces bonnes fortunes. — Très-aimé à Bordeaux, il vint à Paris vers 1836 et débuta dans le rôle du notaire de la Duchesse de la Vaiiballière. Celte composition le fit tout de suite adopter. — Après la faillite d'Harel, il essaya d'un genre plus léger, et débuta au Palais-Royal, où il fut un peu plus que sifflé, — et il le méritait bien. — Rentré à la Porte-Saint-Martin sous l'administration de3IM. Cogniard frères, il se distingua tout à fait à la première représentation de Mathilde. par la création de Lugarlo; — dans celle soirée Inspirée, Raucourt marcha dans l'ombre de Frederick Lemaître; — mais, chez cet homme, rien n'était arrêté et soutenu :
— c'était un comédien d'aventure, livrant presque tout au hasard, d'un goiJt plus qu"équivoque, dînant trop avant le spectacle et prédisposé à des lubies qui faisaient dresser les cheveux sur la tête du commissaire de police. Cet acteur manqua sa carrière, non pas faute de talent, mais faute de tenue. — Il traversa la scène de la Gaieté, joua dans Paillasse un rôle secondaire, non sans mettre le public dans la confidence de sa mauvaise humeur, et se rendit impossible.
— C'est alors qu'il partit pour la province, traînant à sa suite deux jeunes enfants, ses propres enfants, passés phénomènes et jouant, en prose et en vers, des pièces à tiroir, que le plus souvent Raucourt avait composées lui-même. Il y a trois mois environ, il tenta une exhibition de sa troupe et de son répertoire sur la scène des Variétés;
— je ne sais trop si la pièce finit; mais je sais bien qu'elle ne recommença pas le lendemain. — La mort qui vient d'atteindre cet homme l'a soustrait à bien des problèmes d'existence.
Il y a en ce moment à Paris un vrai succès de presse et de salon autour de la tragédienne italienne qu'on appelle la Ri^tori. — .le ne
sais si les recettes sont en proportion du bruit qu'on en fait; mais il est certain qu'on en parle partout et beaucoup. — Les feuilletons ont envoyé lundi à la Ristori une salve d'artillerie qui a un peu cassé les vitres chez mademoiselle Rachel. — Celle-ci, pour prouver qu'elle n'était pas blessée, a paru dans une représentation de gala au Théâtre- Français, en l'honneur de Corneille.
J'ai vu la Ristori à Florence, il y a sept ou huit ans dans le rôle de Françoise de Rimini. — C'était alors une grande et belle femme ressemblant un peu à madame Moreau-Sainti; — quant au talent, il me paraît bien difficile qu'il n'y ait pas un peu d'engouement dans les démonstrations dont elle est l'objet. — Au reste, c'est à voir et à rectifier, s'il y a lieu.
Les théâtres sont toujours dans l'attente du gros lot de l'Exposition. Quelques-uns font depuis deux jours des recettes de cinq cents francs, mais il faut bien donner aux provinciaux le temps darriver.
La Porte-Saint-Martin, je suppose, ne croit pas s'être mise en mesure de soutenir la concurrence avec le petit bout de ballet espagnol qu'elle nous a montré lautre soir; c'est une troisième édition de la Petra et de la Nena sous le nom de la Concepcion; cette dernière est jeune et jolie, mais elle laisse un peu rêver le reste. — D'ailleurs, on s'entête toujours, à la Porte-Saint-Martin, à cette combinaison de ballet qui n'a jamais rien produit que beaucoup de poussière.
Tout l'intérêt de la soirée — et probablement on n'y comptait guère — s'est réfugié dans la reprise d'un vieux mélodrame de 1828, Netugate, on les Voleurs de Londres. — Cette pièce, qui a précédé de quinze ans les Bohémiens devenus célèbres sur les scènes du boulevard , avait fourni tous les éléments du genre, et on a encore entendu avec plaisir une ronde, fameuse en ce temps-là, et chantée par MM. les voleurs en chœur :
Y a plus dplaisir que d'peiiie
La brigue don daine A s'voir rais sous Tscellé
La brigue don dé, été.
Boulin joue naturellement un rôle de chilTonnier qui fut créé par un acteur nommé Parent, lequel, non plus, ne manquait pas d'ori-
CHRONIQUES PARISIENNES. aOo
ginalité. — Parent cumulait la comédie et la pâtisserie; — il tenait une petite boutique sous l'auvent même de la Gaieté : en 183oj lors de la réouverture du théâtre par Bernard-Léon, après la représentation d'un prologue infernal, j'ai vu, de mes yeux vu, Parent, en costume de diable découpant de la galette à son comptoir. — Dans cette lutte entre l'esprit et la matière, la pâtisserie finit par être victorieuse. — Parent s'attacha à la fortune d'un boyard qui remmena en Russie, et en fit un chef de cuisine. — Peut être bien au dessert le boyard se faisait-il chanter
Y a plus d'plaisir que d'peine La brigue don daine, etc.
XLVIU
Une théorie de conteur. — Ses conséquences. — Le bâton de la Brinvilliers sur les épaules du chroniqueur. — La pudeur du siècle. — Le péché et la feuille de vigne. — Le chroniqueur dans Tenibarras. — Comment il s'en tire. — Choix d'histoires vertuenses. — Le feu de cheminée. — Le nourrisson. — Le noyé, — Les deux chiens. — Un souvenir à Léon Paillet. — Les théâtres. — La Ristori et mademoiselle Racliel. — Théâtre- Français : Par droit de conquête. — Variétés : Réouverture. — Prologue. — Alexandre Michel. — Les Enfants de troupe. — Bouffé. — Furnished Apparlmcnl. — Arnal. — La troupe nouvelle. — Vaudeville : l'Hiver d'un mari.
17 juin.
Vous connaissez le mol de Duclos ; cet encycloj)édiste prétendait que Ton pouvait tout raconter devant des femmes honnêtes : fort de cette théorie, il se mit un jour à narrer, entre marquises et duchesses, je ne sais quelle aventure émaillée de détails cylhéréens, si bien qu'une de ces dames, rougissant derrière son éventail, se prit à dire : « Monsieur Ouclos, vous nous prenez aussi pour des femmes par trop honnêtes! » Je suis un peu, à ce qu'il parait, dans la position de Duclos vis-à-vis des lecteurs de la chronique ; les coulissiers
rougissent derrière leur carnet, et un jeune homme, tout frais émoulu de la police correctionnelle, m'a déclaré qu'à ses yeux, l'histoire du bâton de madame de Briiivilliers manquait de délicatesse. 0 Sévigné! voilà de tes coups! — 0 bon abbé ûe Coulanges, qu'aviez-vous besoin de rencontrer celte allusion à Milhridate qui a séduit mon esprit égaré! 0 Saint-Simon , vous si vert en vos récits! ô Molière, vous dont la rude franchise gauloise ne recule jamais devant le mol propre, que nous appelons aujourd'hui le mot malpropre, voilà où voire mauvais exemple m'a conduit : si bien que, pendant huit jours, j'ai senti sur mes épaules ce maudit bâton de madame de Brinvilliers. — Pourquoi celle empoisonneuse du diable n'a-t-elle pas imaginé autre chose? pourquoi, surtout, le bon abbé de Coulanges a-l-il fait un si joli mot?... Toujours esl-11 que j'ai ameuté contre moi toutes les rosières de Paris et de la banlieue; plusieurs jeunes gens qui ont du bonheur aux cartes, disent qu'ils hésiteraient désormais à lire mes feuilletons devant la dame de Pique; et un monsieur qui a fait cinq faillites m'a déclaré, avec une louable indignation, qu'il me refuserait sa fille, ne pouvant s'exposer à devenir le beau-père d'un polisson.
0 mon siècle! pardonne-moi de l'avoir méconnu. Messieurs et mesdames, excusez-moi ; à voir les choses qui se passent, j'avais cru que vous n'étiez pas étrangers à la malice. — Pudeurs de Mabille, je suis à vos genoux! —candeurs du Chàleau des Fleurs, pardonnez-moi mes off(;nses comme je vous pardonne vos tulipes orageuses! — honnête marchand qui péchez par le faux poids et la balance, soyez indulgent pour les licences de Villemot-Sévigné! — elvous, madame, faisons un traité : promellez-moi de ne pas divulguer que je vous ai scandalisée, et je m'engage à ne pas révéler que vous avez du goùl pour les cent-gardes.
Je plaisante, faute de savoir mieux faire : si j'avais la verve de Juvénal, ou seulement l'incisive morsure de Paul-Louis Courier, je voudrais mettre à nu ces chaslelés effarouchées qui prennent ombrage du mot el de l'image, en s'accommodant si bien de la chose. — Mais à quoi bon ? ne sait-on pas que la feuille de vigne n'a été inventée qu'après le péché? — Au premier jour de la créalion, Eve promenait dans le divin séjour sa nudité radieuse d'innocence. Quand elle cul connu le serpent, il lui fallut des voiles.
Il n'est pas moins vrai que me voilà fort embarrassé. J'avais un bagage d'bisloires affriolantes, je n"ose les raconter. — Oserai-je dire que mademoiselle Déjazet débute à la Gaieté? Ce serait bien hardi, et cela pourrait prêtera bien des suppositions. Je ne me risquerai certes pas à annoncer que mademoiselle Alice Ozy, retirée du théâtre, est installée dans un bijou de chalet à Enghien, où des peintres et des hommes de lettres lui rendent visite. On ne voudrait jamais croire que mademoiselle Ozy donne tout simplement à dîner. — On croirait peut-être que j'y suis allé moi-même !— Que serait-ce si j'informais le public qu'une chanteuse célèbre vient de payer le dédit du Pierrot des Funambules pour l'emmener au Brésil ? J'aurais beau prolester que je ne vois là qu'un fanatisme, peut-être exagéré, pour la pantomime, on croirait que j'ai voulu insinuer autre chose, et les gens délicats ne me le pardonneraient pas t
A dater d'aujourd'hui, j'entre en pleine réforme : j'espère me réconcilier avec mon épicier. — Pour en venir là, il faut les plus grands ménagements et les plus extrêmes raffinements de délicatesse; je vais adopter les formules du Journal du Havre : « Les cotons sont assez excités; mais les suifs sont calmes. » — Peut-on dire que les suifs sont calmes? Cela ne donne-t-il pas à penser qu'il y a des temps où les suifs s'exaspèrent? Ma foi, j'ai risqué le mot, je ne le retire pas.
Heureusement aussi, j'ai en portefeuille quelques histoires du genre vertueux : c'est le moment de les débiter sur la place. Lecteurs, ayez confiance; lectrices, risquez un œil.