M. AUGUSTE VILLEMOT
Ces réflexions n'ont pas toutes, à coup sûr, leur application possible à l'œuvre de M. Viilemot, nia M. Villemot lui-même; mais on comprendra pourtant qu'elles me soient venues en pensant à la singulière fortune de ce charmant esprit, à ses qualités, et même à ses défauts.
Auguste Villemot a été longtemps, je ne dirai pas cette âme, mais cet esprit en peine de sa route dont je parlais plus haut.
Bien que dans ses tendances il n'y eût rien qui pût choquer le milieu bourgeois dans lequel il semblait appelé à vivre, puisque toutes les forces de son esprit étaient naturellement tournées vers la glorification des idées de la bourgeoisie, il ne parvint pas, tant c'est décidément un bagage embarrassant que l'esprit, à se caser dans la vie d'une façon bourgeoise, je veux dire tout à fait régulière.
La classe de la société qui eût dû n'avoir pour lui que des sourires, qui eut dû être flère de compter dans son sein, ne fût-ce qu'à l'étal d'unité, un membre tel que lui, c'est-à-dire un bourgeois foncièrement bourgeois et néanmoins foncièrement spirituel, un bourgeois assez riche en saillies pour tenir en échec l'armée des bohémiens railleurs qui, depuis vingt-cinq ans, la prenaient pour point de mire de tous leurs
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Irails,— celle classe de la sociélé le força, par l'inerlie de ses résistances ordinaires, à vivre en dehors d'elle. Elle ne sul lui donner ni le superflu, ni même le nécessaire. Il semble qu'elle ne pûl se décider à reconnaîlre pour sien un enfanl si libre en ses allures, bien que si semblable à elle-même en ses principes, et qu'elle eùl lïngénuilé de se dire : « C'esl un homme d'esprit; donc, il n'est pas à nous. »
Et voilà comment il se fil que le bourgeois, que le modéré, que le conservateur Villemot fut contraint d'aller chercher sa vie dans des carrières extra-bourgeoises, et passa la meilleure partie de sa jeunesse comme employé dans l'administration d'un théâtre de Paris.
Pendant de longues années, ce champion désintéressé et néanmoins satisfait de la sociélé ultra-modérée des derniers temps du règne de Louis-Philippe, vécut donc au milieu de ses adversaires, affilant sa langue (en attendant qu'il aiguisât sa plume) dans des escarmouches journalières avec les esprits aventureux qui peuplent d'ordinaire le monde des coulisses, et usant très-probablement dans les entr'acles de ses modestes fondions une somme considérable d'esprit dont remploi public eût été fort utile à sa cause. N'était-ce point un spectacle singulier que celui de cet employé de tous les hasards de la comédie, besoigneux comme les autres, défendant gratis, avec une verve élincelanle et une gaieté de conviction intarissable, en plein pays de Bohême, le droit des puissants et des riches et parfois sans doute leurs préjugés, louant enfin, et de bon cœur, un ordre de choses qui avait fourni pour toute ressource à son esprit et à son bon sens une petite place de secrétaire dans la direction d'un théâtre? Que de fois ses adversaires, stupéfaits do trouver, sur le chemin de leurs théories folles ou de leurs justes récriminations, ce conservateur qui n'avait rien à conserver, ont dû lui dire : « Quelle rage avez-vous là de parler si bien pour autrui et contre vous-même ! »
Ce ne fut qu'après avoir vécu ainsi, à côté de son esprit, ce ne fut qu'à l'âge de quarante ans que M. Villemot, comme il convenait à un
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bon bourgeois un peu allardé, s'aperçut qu'il était un homme d'esprit et soupçonna que son esprit pourrait bien n'être pas toujours une nonvaleur. Il comprenait enfin que l'bomme d'esprit, même dans le meilleur des mondes possibles, ne peut attendre de secours que de son esprit, et, se décidant à abdiquer les fonctions semi-régulières par lesquelles il s'évertuait, sans grand succès, à se rattacher à la vie bourgeoise, il prit le parti de mettre la main à la plume. Ce n"élait pas trop tôt; le temps n"est plus où, pour peu qu'on fût lettré el agréable, on trouvait à dîner, suivant le relevé qu'en a fait M. de Sainte-Beuve :
Le dimanche el le jeudi, chez le baron dHolbach ;
Le lundi et le mercredi, chez madame Geoffrin ;
Le mardi, chez Helvétius;
Le vendredi, chez madame Necker.
Ce qui ne vous laissait que l'embarras du samedi.
Le critique que nous venons de citer tout à l'heure, le plus ingénieux, le plus attrayant des critiques sans contredit, et le plus judicieux même quand la passion politique ou la hauteur de son sujet ne rapetissent pas ses jugements, M. de Sainte-Beuve parlant de Le Sage, si je ne me trompe, établit qu'il y a deux races d'esprit : « Ceux qui préfèrent le naturel à tout, même au distingué ; — ceux qui préfèrent le délicat à tout, même au naturel. » Cette formule est excellente el pleine de mérite dans la bouche d'un homme qui, pour le dire en passant, a préféré, plus d'une fois, le délicat au naturel. Elle nous aidera à caractériser le talent de M. Villemol.
Bien que le délicat ne lui répugne pas el qu'il le rencontre à l'occasion, M. Villemol préfère à tout le naturel. C'est un esprit gaulois qui ne recule devant rien de ce que peut supporter une conversalittn entre bons bourgeois qui respectent les oreilles des dames, mais qui ne sont peut-être pas fâchés de les inquiéter un peu.
Cet esprit franc, net et clair se détacha, dès son premier mot, comme
une lumière sur l'esprit généralcUienl plus cherché que trouvé de la
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petite presse parisienne, qui, elle me pardonnera de le lui dire, semble s'éclairer trop volontiers de bouts de chandelles mal mouchées et préférer trop souvent les travaux malsains de la nuit à ceux qui demandent le grand jour.
La simplicité, la rondeur des procédés de ce nouveau venu délassa le public des repas de faux esprit que les enfants terribles de l'esprit essayent, dans tous les temps, de lui faire prendre pour l'esprit luimême. On ne fut pas fâché de voir qu'on pouvait n'être point un sot en parlant la langue de tout le monde sans mélange d'argot ou de jargon.
M. Villemot ne fait pas d'esprit. Il en a. Son esprit est de ceux dont il faut dire qu'ils sont essentiellement faciles, et qui coûtent si peu à leur auteur, qu'on croit les avoir payés rien qu'en en jouissant Esprits heureux, bien qu'aucuns ne fassent plus d'ingrats.
Dans M. Villemot, l'écrivain ne s'est pas formé peu à peu. Il a su, avant d'écrire sa première ligne, qu'il ne fallait pas tout écrire, qu'il serait inconvenant de prendre le dos de son lecteur pour pupitre et de faire son apprentissage à ses dépens. Il s'est montré tout d'abord armé de toutes pièces, et, bien qu'il soit du petit nombre de ceux chez qui tout est imprévu, qui parlent la plume à la main, qui ne raturent pas, il reste maître de ses propos; on sent que, si son esprit le suit partout, il est bien rare qu'il soit mené par lui oij il ne veut point aller.
Il a une sorte de grande manière de raconter les petites choses, et même les choses vulgaires, qui les fait accepter. Grâce à sa forme, elles méritent qu'il les ait dites, et on se pardonne de les avoir écoutées. Il excelle à raconter une naïveté, à mettre en relief une bêtise, à marquer un mol spirituel, à relever le trait , à arrêter une phrase , une période, un récit au point qui doit faire son succès, à détacher d'une situation piteuse ce qu'elle a de comique et d'un fait burlesque ce qu'il cache de touchant. Il vous laisse ainsi le double bénéfice du cœur et de l'esprit.