‹ La vie à Paris (volume 2)Chapitre 3 sur 17 · AUGUSTE VILLEMOT. XV · texte numérisé non relu

AUGUSTE VILLEMOT. XV

Sa gaieté est intarissable; il faut la partager, quoi qu'on en ait. Son journal, c'est le coin de son feu. Il y installe son lecteur tout d'abord ; il y prend place en face de lui. A moitié assis et à moitié couchés, comme dans des fauteuils trop commodes, chacun, l'un à droite, l'autre à gauche, y prend ses aises. Son lecteur est pour lui un partenaire familier, un ami en visite, voire un bon camarade. Quand il remarque que l'ennui va le prendre, il lui fait une farce, il le pique au jeu, il le mystifie; il se fait, ilest gamin pour lui plaire; il ne lui tape ni sur l'épaule ni sur le ventre, mais il lui en fait la peur, et, quand il le voit bien préparé, il lui demande un sourire et l'obtient. Que si, dans un moment de distraction, il l'a laissé s'endormir, il lui place les barbes de sa plume sous les narines et lui fait voir, pour son réveil, une figure si épanouie, un nez si gai,unebouche si bien ouverte, qu'il lui Ole jusqu'à la pensée de regretter son sommeil.

C'est mieux qu'un talent, une telle gaieté. C'est un don, c'est une sorte de génie. Tant pis pour qui ne comprendra pas que je me plaise à la louer.

Où Villemot brille, c'est quand il a la bonne fortune de n'avoir rien à dire, quand, au moment d'écrire, il découvre, en face de son papier blanc, que son sac est vide, qu'il est au dépourvu, que le hanneton qui vole incessamment dans son esprit lui a fait oublier la semaine écoulée, qu'il ne sait pas le premier mot de ce qui s'est passé depuis huit jours, et qu'en bon badaud il a tout regardé sans rien voir. Il tire alors une merveille de son embarras , un festin de sa disette, un chef-d'œuvre de ce néant. II n"a été ni à l'Ambigu, ni au Cirque, ni au Te Deuin, ni à l'enterrement qui ont fait courir tout Paris, ni ailleurs, ni partout où il aurait dû être, qu'importe! Il va vous charmer en déplorant comiquement avec vous sa disgrâce ou en vous faisant part, sans vergogne, du bonheur qu'il éprouve à n'avoir rien qui vaille à vous raconter. Il faut le voir alors, pour faire oublier son méfait, suppléant à tout, remplaçant tout; c'est l'homme orchestre, c'est l'homme spectacle à lui tout seul. Le premier prétexte venu, la

XVI DE L ESPRIT EN FRANCE

sortie d'un bal, une mêlée de paletots, l'encombrement d'un vestiaire, le récit d'un relâche, c'est plus qu'il ne lui en faut pour faire un tableau de genre achevé, et son meilleur feuilleton sera, presque à coup sûr, celui oij le sujet lui aura manqué.

Ajoutez à cela qu'au milieu de sa jovialité, vous rencontrez plus d'une page éloquente, qu'il sait défendre le juste aussi bien qu'attaquer le méchant, que nul n'a mieux parlé d'un illustre poëte misérablement fourvoyé, et nul mieux fustigé certain pamphlétaire à qui les plus braves accordaient trop prudemment le bénéfice de leur silence, et qu'enfin, si, pour dérider son auditoire, il ne recule ni devant la charge ni devant le coq-à-l'âne lui-même, il a, à l'occasion, des poussées de style noble et excellent, et ne touche ni aux grandes choses, ni aux grandes figures, ni aux grands sentiments que de façon à montrer qu'il les comprend et à vous pénétrer de son émotion.

« C'est dans le Journal des Débats que j'ai appris à lire couramment, » dit-il, dans un de ses premiers feuilletons. L'aisance et la solidité de sa phrase trahissent celte excellente école. On sent dans Villemol l'élève du Conservatoire qu'un peu trop de bonne humeur a poussé à jouer de préférence le répertoire du Palais-Royal et qui porte dans la farce la supériorité que donnent seules des études sérieuses.

C'est celte qualité singulière de la forme recouvrant et rehaussant le lazzi lui-même qui assure une place à Villemot dans toute galerie un peu complète de l'esprit français et fera de lui, un jour, quelque chose comme un classique de la facétie.

La réussite de Villemot fut rapide; elle fut incontestable, sinon inconteslée. L'impressario passablement fantasque qui dirigeait la troupe turbulente du journal où il lit ses premières armes, eut le mérite de le reconnaître, et, certes, dans l'intérêt de son entreprise comme dans celui de ses lecteurs , il eut raison. Les Chroniques parisiennes de M. Villemol et les critiques souvent remarquables de M. Jouvin peuvent seules expliquer aux yeux des gens sensés la

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