‹ La vie à ParisChapitre 1 sur 40 · SS · texte numérisé non relu

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Je voudrais mêler aujourd'hui aux frivolités de mon bavardage hebdomadaire quelque chose de grave et de senti. —J'ai à déplorer, avec tout le monde la mort prématurée d'une femme d'une portée el d'un tacl bien remarquables, puisqu'elle sut concilier les choses les plus inconciliables, la vie du monde et la vie des lettres, le sourire de la poé.^ie et l'amertume dos luttes politiques, l'éclat dans le succès et la simplicité dans les attitudes.— Je ne veux médire de personne; mais je dois dire que, parmi les grandes renommées de ce temps -ci, je n'ai connu que deux hommes exempts d'un peu de faste et de pose, el ces deux hommes s'appellent madame George Sand cl madame Emile de Girardin. — Il m'a été donné d'approcher la première cl j'ai toujours été profondément louché de cette souplesse dans la îrrandeiir et de celte familiarité accessible aux plus humble,<; intclli-

gences, qui esl le tiinite parvidos venire ad me des grands esprits de ce monde. — Pour la seconde, j'en parle par intuition, mais avec une conviction profonde. — Pendant vingt ans, j'ai passé à côté de madame de Girardin sans avoir eu Plionneur de l'aborder; — mais, dans ce monde spécial, qui se rencontre deux ou trois fois par semaine sur un terrain commun, il s'établit des antipathies inexplicables et des attractions mystérieuses qui déterminent d'étranges préventions dans le cœur et dans !"esprit. — Madame de Girardin était de ceux que Ton aime à dislance, de confiance, pour ainsi dire; il semble que la loyauté et tous les instincts sympathiques et généreux respirent en eux. — Elle était belle, ce qui n'est jamais indifférent, et, pendant vingt ans, elle fut la parure de ces solennités dramatiques, où elle eut sa part de gloire, par les productions d'un esprit souple et varié. — L'année dernière encore, elle fut la joie et la douleur de Paris, en donnant au théâtre deux pièces oij, sans haute prétention littéraire, elle eut l'art de déchirer tous les cœurs et de provoquer toutes les explosions du rire.

M. Théopliiie Gautier, qui fut l'ami de celte femme distinguée, a écrit lundi, sur elle, quarante lignes, de celles qui restent. C'est avec la forme du maître, quelque chose comme un de ces monuments, parés des grâces du style et des ingénieuses Actions de l'imagination, que les Grecs plaçaient au seuil de la mort, comme pour en adoucir l'amertume et l'horreur.

Après lui, M. Saint-Victor et M. Jules Janin ont payé leur tribut à cette chère mémoire. — J'étais venu avant eux, et je demande à citer quelques lignes que j'écrivais, il y a un an, comme par un pressentiment funèbre, sur madame de Girardin , à l'occasion de sa pièce, lu Joie fait peur.

« Je ne sais pourquoi je suis très-heureux de ce succès. Madame de Girardin est une des physionomies de notre époque : jeune fille, elle fut un poêle ; femme, elle fut un soldat. Liée à une destinée orageuse, elle a pris sa part des luttes de ce lemps-cl; elle a eu le courage, si rare en ce pays, de braver ropinion dans ce qu'eHe a d'inique et d'étroil; et voilà que Dieu donne à son automne les beaux fruits qui' vous voyez, le sourire des lettres, le talent paré de toutes les grâces de IVspril, ennobli de toutes les inspirations du cœur, le

succès et l'eslime publique, qui, à cerlains jours, conseul bien à se prostituer à des faquins, mais qui ne s'attache délinitivemenl qu'aux nobles natures. »

Amitié, gloire, beauté, respect, sympathie, tout est maintenant enseveli, et Dieu sait ce qu'il y a au delà de ce fossé où nous allons déposer chaque jour un- de ceux par qui et avec qui nous avons vécu. — Si tout fliiil avec ce peu que nous sommes sur la terre, ce n'était ipas la peine de commencer. — Si nous sommes appelés à un monde supérieur, pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné une révélation plus distincte de cet avenir rémunérateur? Dieu pourra me répondre qu'il a eu ses motifs et que cela ne me regarde pas. — Celte objection clôt victorieusement la discussion. — Je reconnais, sans vanité blessée, que Dieu est plus fort que moi, et je renonce à pénétrer ses desseins.

Ces catastrophes devraient au moins avofr pour utilité suprême de nous faire comprendre, de temps en temps, la banalité de la vie; — mais, quand je sors de cet empire de la mort, où nous laissons ceux que nous ne devons plus revoir, je suis toujours frappé de la facilité avec laquelle les vivants du jour, qui seront les morts de demain, se rattachent aux liens fragiles de ce monde, «t^ous traitons les choses éternelles comme si elles étaient frivoles, et les choses frivoles comme si elles étaient éterncJles. » C'est une parole de l'apOlre saint Paul dont la confirmation est tous les jours sous nos yeux. — La voiture qui nous a conduits au cimetière nous ramène au théâtre;— la grande affaire du jour, ce n'est pas ce dernier témoignage rendu ce matin à une créature anéantie; c'est la rcprésenlation qu'on donnera ce soir, et dont nous voulons être pour prouver que nous sommes vivants. ' — Quant aux morts, que sait-on? Ils auront provoqué leur sort par imprudence, par négligence; ce sont des êtres atteints de mille inlirmilés dont nous sommes exempts ; ils se sonlmal défendus, autrement l'ange funèbre aurait reculé. — Voyez nous ! nous sommes bien portants, nous sommes éternels; nous n'avons rien à craindre. Donc, allons au bois, allons au spectacle, allons ù l'Exposition, allons même au parc d'Asnières. où M. Janin a brisé sa canne, pour ne pas la soumeUre aux humiliations du vestiaire.

A nous donc les vivants! N'avons-nous pas la Uistori? peut-il êlre

question d'autre chose? en prose, eu vers, sous forme de feuilleton ou sous forme de causerie , dans toutes les formules de la langue humaine, n'y a-l-il pas un consentement universel pour célébrer la diva. — M. Jules Janin, qui, s'il a brisé sa canne, n'a pas brisé sa plume, a écrit sur elle, inter alias, un feuilleton très-éloquent. — Seulement, 11 m'a semblé que, dans la dernière colonne de sou édifice, il s'essoufflait un peu pour démontrer que la Ristori laisse la Rachel intacte et invulnérable. — ^'ot^e public parisien procède malheureusement toujours par voie de comparaison et d'exclusion. — La réaction et la malignité aidant, il ne manque pas de gens qui s'avisenl aujourd'hui que mademoiselle Rachel n'a jamais su dire un hémistiche sans le déshonorer. — Ceci me rappelle m très-beau mouvement de madame de Staël : — Un homme, qui savait ses rancunes contre l'empereur, disait un jour devant elle, croyant la flatter infiniment, que Bonaparte n'avait jamais eu ni talent ni courage. « Monsieur, répliqua sévèrement l'auteur de Corinne, vous aurez beaucoup de peine.à me persuader que l'Europe s'est prosternée pendant quinze ans aux pieds d'un imbécile et d'un poltron. «

A noire tour, il nous semble difficile d'admettre que mademoiselle Rachel ait, pendant plus de quinze ans, englobé dans une immense mystification toutes les supériorités de l'intelligence, la presse, les artistes et le seigneur public, qui sait bien aussi se défendre, quand on prétend lui imposer ce qui n'est pas de son goût. — Pendant quinze ans, on a jeté aux jambes de mademoiselle Rachel des Maxime el des Araldi pour la faire trébucher. — Elle a passé sur ces mannequins en poursuivant sa marche triomphante. — Aujourd'hui, le cas est beaucoup plus grave : la Ristori lient la lyre aux sept cordes, el il semble que, de ces sept notes de l'âme humaine, Rachel n'en ait jamais touché que deux. Voilà l'état de la question. — C'est à mademoiselle Rachel à en appeler el on dit qu'elle en appelle, car on annonce ses représentations d'adieu.

Bonjour, monsieur Courbet !'— J'ai vu votre exposition, monsieur Courbet, et je ne vous cache pas que cette idée d'installer une vingtaine de toiles de voire cru, en concurrence à tous les chefsd'œuvre de lécole contemporaine, me paraît une des plus grosses prétentions que l'orgueil ait jamais logées dans la lèle d'un artiste.

— Ainsi a failcependanl M. Courbet. — Tout à côlé du palais des boaux-arls, il a conslruit une pelile barraque, qui représenle assez bien le théâtre de Guignol à côlé de la Scala de Milan. — Tout me porte à croire, d'après ce que j'entends dire, que M. Courbet n'est pas un bomme sans talent ; mais songez donc qu'il faudrait du génie pour déterminer le public, abruti par la conlemplalion de trois mille tableaux, à prendre pour un délassement la contemplation supplémentaire de quarante-deux toiles, surtout quand la vue en coûte aussi cber que celle de la peinture officielle, — un frvic,— ni plus ni moins. Encore si vous aviez beaucoup de baigneuses! mais l'ensemble de votre exposition est d'une décence qui éteint le désir. — On me dit, monsieur Courbet, que vous avez dépensé onze mille francs pour votre installation. — Vous ne perdrez pas tout, puisqueje vous ai porté vingt sous : j'alfirme même, sur Thoiineur, que j'ai vu un autre payant, le mardi 3 juillet, vers deux heures; — mais il fait bien chaud dans votre petit endroit, et je doute que vous fassiez une immense fortune.

Le Palais de l'Industrie a aussi sa concurrence: c'est un comptoir de vente installé dans le Cours-la-Reine : je n'ai jamais rien vu de navrant comme cet édifice. — Il ressemble à ces palais enchantés (ju'on rencontre dans les contes de fées et dont les habitants ont été dispersés par un génie malfaisant. — Les avis à la main n'y manquent pas, mais c'est comme dans la comédie, la précaution inutile. —Entrée libre. — Personne ne profile de cet avis salutaire. — // est défendu de fumer: mais, à moins que l'entrepreneur ne viole lui-même sa propre consigne, qui pourrait fumer chez lui? — Il est expressément défendu de toucher aux objets exposés : il n'y a pas d'ohjels exposés, ce qui détourne la tentation. — A la porledclédiflcc, il y a un factionnaire qui a l'air irès-inlriguc et ne comprend |)as pourquoi on l'a mis là en sentinelle i)erdue. — Il est probable (jue, de son côlé, le public croit que le factionnaire est là pour empêcher d'entrer.

Le théâtre nous aurait laissé une semaine de loisirs si M. Dormeuil n'avait eu une inspiralion. —On avait apporté à M. Dormcuil un Ihermoniètre et un bullelin de recette : le Ihermomèlre marquait trente degrés et le bullelin 300 francs. — M. Dormcuil (il ait|icler ion chef de cabinet.

«■ Coupart, dit le directeur du Palais-Royal, je suis débordé par les langues étrangères; la langue de Duvert et de Labiche ne me suffit plus; il me faudrait un idiome extravagant. — Le public n'aime plus que ce qu'il ne comprend pas : — les Italiens font 7,000 fr. tous les soirs; — Ravel et Hyacinthe refusent de jouer en italien... Trouvezmoi quelque chose.

— Je crois que j'ai une idée, dit M. Coupart.

— Voyons votre idée, répliqua M. Dornieuil avec une certaine défiance.

— Eh bien, dit M. Coupart, on pourrait fermer pour cause de réparations, et nous irions tous à la campagne. »

Ici, M. Dormeuil se frotta la nuque par un geste familier aux chats

et aux directeurs à rapproche de l'orage. Sans attendre la foudre, M. Coupart sempressa d'ajouter: « Du moment que mon idée n'est pas agréée par mon directeur,

je n'hésite pas à reconnaître, loyalement, qu'elle était stupide.

— Vous ne vous écorchez pas, Coupart , reprit M. Dormeuil ; — mais il ne s'agit pas de cela; j'ai une idée fixe : je veux enfoncer la Rislori; — elle finira par faire du tort à Cico; — d'ailleurs, je n'aime pas que les étrangers viennent moissonner dans les recettes de ma patrie. — Oui; — mais quoi? quoi? Du grec, du latin, de l'arménien ou de la bouillabesse? — La bouillabesse ! Oh ! quel trait de lumière! Coupart, je suis sauvé, je vient d'inventer la littérature à l'huile et à l'ail. —Faites-moi une affiche à la barigoule; — moi.jo vais vous faire venir une troupe à la provençale.

— Tron de l'air! mon directeur, puis-jevous parler avec une rude franchise ?

— Bagasse! je vous l'ordonne, Coupart; parlez-moi avec celte étonnante indépendance qui fait réteriiellc admiration de Grassot.

— Eh bien, — ne vous (àchez pas, — votre idée, bête au premier aspect, est tout simplement sublime.

— Coupart, où avez-vous appris la franchise?

— Sous M. le duc de Rovigo, ministre de la police de l'Empire, au cabinet duquel j'ai été attaché : le ministre aimait les choses vile cl bien faites, et, toutes les fois qu'il me donnait ses ordres de service, il avait la manie de me faire remarquer que je serais fusillé si je no

les exécutais pas poncluellenieiil. — Celle fusillade suspendue sur ma têle, pendant de longues années, a fini par y graver des notions particulières sur le devoir et la déférence que l'on doit aux puissances, — et voilà pourquoi je vous parle toujours avec franchise.

— C'est bien Coupart, — assez... — Annoncez Manicloii, ou le Savetier bel espril; ayez soin d'ajouter que, tandis qu'AIfleri et Sliakspeare triomphent à Paris, il ne sera pas sans intérêt pour le public de voir quelques productions de la Cannebière. — Vous comprenez, Coupart? — Mais non, vous n'avez pas l'air de comprendre; — c'est une réclame provençale, — poussez à l'ail. »

Par suite de ce dialogue, le mardi 3 juillet, le bienheureux jour où nous avions vu les toiles de M. Courbet, nous avons été convoqué au Palais-Royal pour voir Maniclou.

Quelques spectateurs n'ont pas compris que M. Dormeuil s'amusait et avait voulu une bonne fois mystifier MM. les journalistes. — A la tenue de M. Dormeuil, qui assistait, de sa personne, dans une stalle, à la représentation, il était cependant bien facile de voir qu'il blaguait pfl/;fl.— Moi qui ne comprends pas le provençal, j'ai compris cela tout de suite. — La farce est bonne, mais je suis velié, tron de Diou! — Figurez-vous que j'étais revenu de la campagne pour avaler cette gousse d'ail.

1 ragéilies et tragédiennes. — Madame Ristori. — Mademoiselle Rachel. — Phèdre. — Soirée nébuleuse. — enthousiasme mal mis en scène. — Hermione. — Soirée éelatiinte. — M. Beauvallet. — La tragédie en commandite. — Mademoiselle Georges. — Théorie sur la tragédie. — La tragédie espagnole. — Décadence des mœurs en Espagne. — Un manifeste contemporain et une histoire rétrospective. — Le magasin du Louvre. — Réplique du Coin de Rue. — Une facture. — Palais-Royal : English spoken. — Gymnase. — La centième représentation du Demi- Monde. — Histoire de coulisses. — Le figurant parvenu. — Une théorie dHarel sur les appointements d'acteurs. — Encouragemenis au métier de journaliste.

i5 juillet.

Il se passe quelque chose d'éloiinanl,U'impr(!vu, de merveiileu.x. — Paris, qui l'etit cru? est affolé de tragédie. — Ce n'esl pas assurémeiil la faute des tragédiens, — toute la responsabilité en revient aux tragédiennes. —C'est Mirrha qui nous a apporté ce niouvemeiil dans les plis de ses longs voiles. — Tout semblait fini, — nous étions en repos. — Mademoiselle Rachel emportait au delà de lOcéan toutes ces épopées impossibles sans elle. — Mais, au bruit que faisait la foule sur les pas de la Ristori, elle s'est retournée et, se drapant dans sa tunique : u Ingrats ! a-l-elie dit au.x Parisiens, qui oubliez votre langue et votre gloire, pour épeler les vers de l'élrangor, venez voir une dernière fois comment, quand on s'appelle Kaeliel, on répond au défi de l'Italie. »

Cela dit, mademoiselle Rachel a reparu dans Phèdre en présence de la Ristori elle-même, conviée par elle à celle représentation. — Celle première soirée n'a pas été précisément un triomphe. L'artiste élail évidemment faliguéc et énervée. Quelque chose de fini el d'épuisé jemblait s'accuser dans sa diction parfois sourde el accablée. —Celle

CHRONIQUES PAUISIENNES. 13

grande composition de Phèdre vivait encore sur sa pliysionomie, qui portait les empreintes profondes du senliment intérieur, — mais l'élan et la force manquaient. — C'était bien Phèdre en ses langueurs, mais non dans ses fureurs. — Seuls, les mots incidents ont été envoyés avec cet accent superbe et imprévu qui a consacré la gloire de Racliel ; — ainsi elle a dit avec une hauteur charmante le fameux vers :

Va trouver de ma part ce jeune ambitieux.

Dans l'ensemble de la représentation, le public est resté froid et boudeur, — Les zélés, se sont livrés à une démonstration de bouquets, préparée avec un peu de naïveté, et mal mise en scène. — Ces bouquets, on se les distribuait à l'orchestre, sous les yeux du public. — « A toi, Moïse! — à vous, Isaac! — Mon Dieu, Esaii n'en a pas! » Racbel n"a pas été dupe de l'artifice, et, en rentrant dans la coulisse elle a dit, nous a-t-on raconté : « Mon frère est un Barnum perfectionné. »

Mardi tout a changé. — Rachel jouait Hermione; — un orage avait passé sur la ville, et l'atmosphère, saturée d'électricité, avait rendu du ton à ses organes énervés. Le public a retrouvé sa Rachel d'autrefois ; on lui a laissé faire ses propres affaires ; — personne n'a pris pour lui procuration d'enthousiasme, el, se voyant libre de donner cours à sa passion, le publie a applaudi lui-même. — Ce rôle ù'Hermione demeure la gloire impérissable de mademoiselle Rachel; — c'est celui qui Ta révélée il y a seize ans, — c"est celui dont le souvenir laissera la trace la plus profonde, au moment où elle nous quitte. — Elle a donc été, ce soir-là, encore la grande Rachel avec Èon amour el sa jalousie épiques, grondant comme un orage dans le ciel pur et serein de la poésie raciniennc et entamant, par d'acres morsures, l'élégant tissu du poète.

C'est une bien belle langue, incontestablement, que parle ce Racine; — mais les passions liéroïques sont à une telle distance des nôtres, qu'il faut des interprètes de génie pour nous en donner le sens. — A défaut de génie, M. Beaiivallel, dans U'. rôle d'Oreste, déploie un vrai cl rare talent, une étude et un respect du maitrc qui ont provoqué des applaudissements, même à côté de mademoiselle Ra-

chel. — Celle-ci a gagné la seconde bataille qu'elle était venue livrer à la Ristori ; — elle combattra quatre jours encore en présence d'une fouie attentive à ce duel poétique.

Quant à la Ristori, sous l'impression de la représentation de Phèdre, elle a paru dans un salon, et, là, sans dépil,elle n'a pu s.'empccher de dire : « Que celte Rachel est lieureuse de parler aux Français la langue qu'ils comprennent! »

Pendant que la tragédie fait de si beaux traités de commerce, on nous raconte qu'un spéculateur offre 800,000 fr, à madame Ristori pour l'exploilation de son talent. — Voilà, en six semaines, quand il veut s'en mêler, ce que Paris fait d'une artiste.

Attendez, — nous ne sommes pas au bout de nos tragédiennes : — voyant des temps si propices, mademoiselle Georges s'est souvenue qu'elle avait, elle aussi, tenu le sceptre, et la voilà qui joue à l'Odéon, Cléopàtre, Agrippine, Sémiramis, etc. ; — avec quel succès, quelles recettes, c'est ce que je ne saurais vous dire. — La génération actuelle a pour le talent de mademoiselle Georges, je crois, plus dé'r<'spect que de sympatbie. — On s'émeut au récit de tant de triomphes éclipsés. En passant à côté de tant d'empereurs morts et détrônés, cette femme a emporté comme un lambeau de leur pourpre et de leur grandeur; on la contemple comme un monument des temps fabuleux. Si elle fut belle, ce qui en reste le dit assez; si elle eut du génie, c'est ce que nous ne comprenons plus guère, tant la version qu'elle apporte dans son art a été ruinée par une réaction en sens contraire. — Quand Talma et, plus près de nous, mademoiselle Rachel entreprirent de ramener la tragédien des proportions humaines, je ne voudrais pas décider qu'ils furent dans le vrai absolu ; — mais ils furent dans la vérité relative, indiquée par nos mœurs et nos moyens d'expression. — Peut-être ces grandes épopées tragiques devraient-elles être représentées à ciel ouvert, sous le masque d'airain, comme dans les théâtres antiques. — Mademoiselle Georges est la dernière d'une école qui s'appliquait à conserver le sens héroïque et fabuleux de tous ces personnages plus grands que nature ; mais, très-décidément, nos mœurs ne s'accommodent plus de ces traditions du gigantesque. —Thésée, Hercule, Médée, etc., sont passés pour nous à l'état de curiosité foraines.

Voilà donc pour les iragédieiines du passé. — Quant aux Iragédieunes de l'avenir, il y a ici une certaine Tlieodora, Espagnole d'origine, très-célèbre à Madrid, et qui va être probablement tentée de déployer ses lalenls. — Je n'oserais ni le lui conseiller, ni l'en dissuader. Cela ferait, à la vérité, beaucoup de tragédie; mais la vogue y est, et, en ce pays, il faut battre le vers pendant qu'il est chaud.

A propos de l'Espagne, qui est de nouveau en rumeur, je ne puis m'empêcher de constater, au point de vue philosophique, que les temps héroïques commencent aussi à s'éclipser au delà des Pyrénées. — A l'occasion des troubles de Barcelone , le général Zapatero a publié un bamlo qui atteste la décadence. Le général déclare que tout homme saisi les armes à la main sera fusillé dans le délai de trois heures. — Ceci est bien, et je reconnais mon Espagne. Mais, par une lâche concession, le général ajoute que cet article n'est pas applicable aux hommes qui feraient soumission volontaire. — Le général, je le vois bien, aura pensé que l'article en question entraverait les soumissions volontaires. Avec une profonde connaissance du cœur humain, il s'est dit que, pour encourager la soumission volontaire, il ne faut pas trop fusiller ceux qui viennent se soumettre. — Mais c'est là de la politique et du raisonnement, et non plus de la guerre civile comme on la faisait autrefois. — Tout s'en va !

Je me rappelle un trait de la guerre de succession qui me paraît infiniment plus pittoresque. — Le général Zumalacarn'guy avait fait prisonnier un des frères O'DonncIl, qui combattait dans les rangs des christinos. Précisément, ce captif était un camarade d'université. — 11 le traita avec beaucoup de courtoisie, le fit coucher sous sa lente, l'admit à sa table et s'occupa de le faire échanger contre un officier de même grade. — Mais, quand cette proposition d'échange fut portée au général christinos, celui-ci, qui était un pur Espagnol, fit fusiller ses prisonniers devant le parlementaire, et il ajouta: « Voilà comment je traite avec les rebelles! »

Le lendemain, Zumalacarreguy et son prisonnier prenaient le chocolat sous la tente.

« Tu as l'air triste, dit le capiif.

— Oui, répliqua le général; je suis contrarié...

— pourquoi?

— Parce que je vais le faire fusiller quand tu auras fini ion ciiocoinl.

— N'est-ce que cela? liit O'Donnell. En guerre civile, un bon Espagnol est préparé h tout. «

On échangea encore quelques souvenirs d'enfance; Zumalacarreguy donna à son camarade une bonne petite provision de cigarettes; on s'embrassa, et O'Donnell alla se faire fusiller, sans rancune.

Un des événements de la semaine parisienne a été l'ouverture du magasin de nouveautés qui présente ses trois faces éblouissantes de lumières, au rez- de- chaussée de l'bôlel Rivoli. — On a beaucoup crié contre l'cxagéralion du luxe des boutiquiers, cl on a raconté sur le nouveau magasin des choses fabuleuses. — Nous apprenons que ce marchand de nouveautés n'a que cent trente-cinq mille francs de loyer. — Est-ce la peine de s'émouvoir? — Cependant le Coin de Rue s'est ému. — Il publie des réclames perfides, où il insinue que, on définitive, c'est le consommateur qui paye tous les frais du boutiquier. — Là- dessus, le Coin de Rue se fait modeste comme un drapier de l'ancienne rue des Bourdonnais. — Il parle avec humilité de la modicité de son loyer et de son éclairage, el de la sobriété de ses commis. — Le Coin de Rue a peut-être raison devant la logique, mais il a torl devant les tendances du siècle. — Nous nous trouvons assez riches i)our payer la gloire des marchands de nouveautés, el le magasin du Louvre a bien compris ses contemporains. — il les éblouit. — Je voudrais seulement, quand le magasin du Louvre vendra à une femme une robe de trois cents francs, qu'il dressât ainsi la facture :

Loyer 100 fr.

Éclairage • . 30

Contributions 50

Personnel 40

Robe de soie 80

Total 300 fr.

Le llh'âtre du Palais-Royal a cessé de parler provençal, — il parle

CHRONIQUES PARISIEX.NES. 17

aujourd'hui anglais : English apoken, — lel csl le litre d'un pelil vaudeville joué celle semaine. — Il s'agil de deux intrigants qui se sont introduits cliez un herboriste, le premier pour enseigner langlais à sa fille, le second pour parler anglais à ses pratiques, le loul sans savoir un mol de la langue de Shakspeare el de lord Byron.

— C'est vif el amusant, sans prétention; — donc, c'est un excellent vauiieville.

Et voilà tout ce qu'il y a eu de nouveau celle semaine sous le lustre de l'art dramatique.

Le Gymnase a clos par la centième représentation le succès, peutêtre sans précédent, du Demi-Monde. Une aventure assez bizarre se rattache aux vingt dernières représentations de cette pièce el mérite d'être racontée, parce qu'elle porte avec elle son enseignement. — M. Berton était tombé malade; — son rôle fui offert à un comédien qui fil des barricades; on pensa à un autre qui parut insuCTisanl; on était fort.embarrassé. — Sur ce, un artiste de l'endroit el des meilleurs, Villars, dit à M. Montigny :

«J'ai découvert, parmi vos comparses, un jeune homme qui pense et qui raisonne comme une personne naturelle...

— Pas possible! dit .M. Montigny...

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... un figurant qui a fait ses classes... qui a eu des malheurs... qui a été clerc... commis marchand, — tout; — puis comédien chez Sevcsle, el qui, épuisé, éreinté, s'esl jeté sur le premier morceau de pain qu'il a rencontré...

— du reste, modeste et si peu intrigant, qu'il n'oserait aspirer aux rôles de Bordief...

— Envoyez-moi voire phénomène, dit M. Montigny après réflexion; dites-lui d'apprendre la tirade de Uupuis dans le 4« acte du Demi-Monde el de venir me la réciter demain. >>

Le lendemain, le comparse fut exact el il se lira si bien de sa tirade, que Montigny lui dit : <• Demain, vous Jouerez le rôle de Berton. »

On dépouilla le jeune homme de la livrée du ligiirant; — on trouva

dessous un garçon d'une bonne tenue el ne manquant pas de dis-

linclion naturelle. — Le soir, devant le public, il joua son rôle san.<

«fforl, sans grosses prétentions, un peu naïvement, comme un ligu-

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